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Afrique du Sud: de pata pata à zama zamas

Vingt-sept morts en quelques heures dans deux tavernes distantes de 1 200 kilomètres. De l’or du Rand au racket des gangs, les massacres de ce weekend à Wedela et Lwandle racontent aussi la longue histoire de l’Afrique du Sud. Trente-deux ans après la fin de l’apartheid, la nouvelle élite politique ne semble pas capable de porter un État de droit.


Dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 septembre, l’Afrique du Sud a connu deux tueries qui, à près de 1 400 kilomètres de distance, semblent presque se répondre. La première commence vers 21 h 30 à Wedela, petite cité minière au sud-ouest de Johannesburg. Huit hommes armés de fusils d’assaut AK-47 et de pistolets arrivent devant une taverne du quartier résidentiel d’Extension 3. Ils ouvrent le feu sur les clients qui boivent dehors, puis pénètrent dans l’établissement et continuent le massacre à l’intérieur. Dix-sept personnes, treize hommes et quatre femmes, meurent, quinze autres sont blessées. Certains clients sont dépouillés de leurs téléphones.

Quelques heures plus tard, à 1 h 46, à Lwandle, près du Cap, des hommes armés entrent dans un shisanyama, établissement où l’on vient boire mais aussi manger de la viande grillée. Ils tirent sur les clients. Cinq personnes meurent sur place et cinq autres à l’hôpital. Onze sont blessées. Là encore, au matin du 27 septembre, ni les auteurs ni le mobile n’étaient connus. Une équipe spéciale de la police du Western Cape a été constituée.

Vingt-sept morts et vingt-six blessés en quelques heures. Et encore ce bilan ne résume-t-il pas la semaine car, quelques jours auparavant, une fusillade lors d’une fête à KwaMakhutha, au sud de Durban, avait fait douze morts. Pris ensemble, ces massacres qui se ressemblent dessinent quelque chose de spécifiquement sud-africain. Pour le comprendre, il faut remonter beaucoup plus loin. Avant les zama zamas, avant les gangs, avant même l’apartheid, il y eut l’or…

Le pays qui sortit de l’or

Wedela se situe dans le West Rand, prolongement occidental du Witwatersrand, cette longue arête rocheuse dont le nom afrikaans signifie littéralement « crête des eaux blanches ». C’est ici qu’une grande partie de l’Afrique du Sud moderne a commencé. Aujourd’hui, le paysage est jonché de puits et d’installations minières abandonnés. Une sorte d’archéologie industrielle à ciel ouvert dont certaines galeries continuent pourtant de vivre sous terre.

En 1886, la découverte du grand filon aurifère du Witwatersrand provoque une ruée. Johannesburg naît pratiquement avec les mines et, en quelques années, plus d’une centaine de petites exploitations s’étendent le long du Rand. Puis la nécessité de descendre toujours plus profondément et donc d’investir des capitaux de plus en plus importants, favorise leur concentration. Extraire l’or sud-africain exige des capitaux, des machines, mais surtout une quantité considérable de main-d’œuvre.

Cet or transforme Johannesburg et restructure l’économie sud-africaine. Il attire capitaux et travailleurs, provoque la naissance de villes et contribue à créer un immense système de migrations de main-d’œuvre. Une partie de la géographie humaine de l’Afrique du Sud moderne se construit autour de cette nécessité de faire venir les hommes là où se trouvent les mines, les loger à proximité, organiser leur travail et leurs déplacements. L’or finit même par donner son nom à l’argent. Lorsque l’Afrique du Sud abandonne la livre et introduit sa propre monnaie le 14 février 1961, elle la baptise le rand, nom venu directement du Witwatersrand. Une reconnaissance officielle du rôle de cette région dans l’histoire du pays. Plus d’un siècle après la ruée vers l’or, chaque pièce et chaque billet sud-africains portent encore le nom de la région minière qui a contribué à construire son économie. Wedela appartient à cet univers. Petite cité extrêmement dense, son histoire est celle des villes ouvrières construites pour loger une main-d’œuvre venue travailler sous terre.

À l’autre extrémité du pays, Lwandle raconte une histoire semblable, mais sans l’or. À une quarantaine de kilomètres du centre du Cap, Lwandle fut créée en 1958 comme zone d’hébergement de travailleurs migrants noirs. Des hommes seuls étaient logés dans des hostels afin de fournir de la main-d’œuvre aux exploitations agricoles, aux conserveries et aux industries de la région. Cela rappelle, dans un tout autre contexte, les foyers Sonacotra qui logeaient en France les travailleurs immigrés venus seuls fournir la main-d’œuvre de l’industrie.

Le système était inséparable de l’apartheid, avec les pass laws qui contrôlaient les déplacements et l’installation des travailleurs noirs tandis que les hostels permettaient de les employer sans permettre une véritable installation familiale. L’un de ces bâtiments constitue aujourd’hui la pièce centrale du Lwandle Migrant Labour Museum.

À près de 1 200 kilomètres l’une de l’autre, Wedela et Lwandle sont donc deux produits d’une même histoire. L’une est née de la mine, l’autre des besoins agricoles et industriels du Cap, mais toutes deux ont été façonnées par un système dans lequel le travailleur devait pouvoir être déplacé, concentré et logé près de son travail. Ce n’est pas l’apartheid qui a inventé cette géographie, mais l’économie minière, antérieure de plus d’un demi-siècle. Mais c’est bien l’apartheid qui l’a codifiée et rigidifiée. Puis l’apartheid a disparu sans que les villes construites par cette histoire disparaissent avec lui.

Quand les mineurs remontent clandestinement

Si l’âge d’or des mines sud-africaines est terminé, le métal jaune lui-même n’a pas disparu. Des kilomètres de galeries et de puits d’anciennes exploitations parcourent encore les régions minières. Ces installations ont été fermées parce qu’elles n’étaient plus suffisamment rentables pour les grandes compagnies. Mais elles peuvent parfois contenir encore assez de minerai pour ceux qui travaillent hors de toute réglementation et avec des coûts infiniment plus faibles. En Afrique du Sud, ils sont appelés zama zamas. Ce terme zoulou évoque ceux qui « essaient encore », ceux qui « prennent leur chance ».

Il y a quelque chose d’étrangement circulaire dans cette histoire. L’or avait attiré au XIXe siècle des dizaines de milliers d’hommes vers le Rand. Plus d’un siècle plus tard, alors que les grandes compagnies quittent certains puits, d’autres hommes y descendent encore. La mine industrielle s’efface mais l’économie minière demeure.

Cependant, l’exploitation sauvage ne relève pas seulement de quelques hommes descendant avec une pioche dans un puits abandonné. Il s’agit d’une organisation permettant de faire descendre nourriture et matériel, de remonter et traiter le minerai, de vendre l’or, de contrôler l’accès aux galeries et de protéger le territoire contre des groupes concurrents. Sans surprise, comme les gangs et les mafias, l’activité minière illégale a fini ainsi par produire son propre système de contrôle territorial.

Bekkersdal en est une spectaculaire illustration. En décembre 2025, cette autre cité du West Rand, elle aussi entourée d’anciens puits exploités clandestinement, est le théâtre d’une fusillade qui fait dix morts dans une taverne locale. La police arrête onze personnes. Neuf sont originaires du Lesotho, une du Mozambique et une d’Afrique du Sud. Les policiers découvrent notamment un AK-47, quatre pistolets et des munitions. Plusieurs de ces hommes sont soupçonnés d’appartenir au milieu des mineurs clandestins. La taverne de Wedela se trouve à moins d’une quinzaine de kilomètres de là.

Cela ne prouve évidemment pas que le massacre du 26 septembre soit lié aux zama zamas. Au lendemain de la tuerie, la police n’en connaît toujours pas le mobile. Mais cela situe le lieu. Sous Wedela et autour d’elle, l’histoire de l’or commencée en 1886 n’est pas tout à fait terminée. Elle a simplement changé d’acteurs et parfois de légalité.

La taverne, place publique nocturne

À cette géographie souterraine s’en superpose une autre, beaucoup plus visible : celle des tavernes. En Afrique du Sud, tavern, shebeen et shisanyama ne désignent pas exactement la même chose. Le premier, emprunté à l’anglais tavern, désigne un débit de boissons légal. Le terme shebeen vient de l’irlandais síbín, qui désignait un débit clandestin d’alcool, et aurait été introduit en Afrique du Sud par des immigrants irlandais avant de devenir le nom du bar informel des townships, souvent installé dans une maison ou un hostel et parfois dépourvu de licence.

Comme les hostels et les cités minières, le shebeen appartient ainsi à l’histoire sociale des townships. Mais il en représente la face vivante. On n’y vient pas seulement boire : on s’y rencontre, on y échange des nouvelles, on y écoute de la musique et on y danse. Dans les townships de Johannesburg des années 1950, on y danse notamment le pata-pata, qui donnera son nom à la chanson la plus célèbre de Miriam Makeba. La chanteuse elle-même se produit dans ces établissements et, en 1959, apparaît dans Come Back, Africa de Lionel Rogosin en train de chanter dans un shebeen clandestin de Johannesburg. Le lieu appartient donc autant à l’histoire culturelle de l’Afrique du Sud qu’à celle de sa géographie sociale.

C’est précisément ce qui le rend important pour notre histoire. Le système minier avait concentré les travailleurs dans certains espaces, l’apartheid avait ensuite organisé et rigidifié cette géographie et le shebeen était devenu l’un des endroits où cette population se retrouvait une fois la journée de travail terminée.

Quant au shisanyama, son nom vient des langues nguni où shisa signifie « brûler » ou « faire griller » et nyama, « viande ». Littéralement, c’est donc l’endroit où l’on « grille la viande », mais où l’on vient également boire et passer la soirée. Dans beaucoup de townships, tavernes, shebeens et shisanyamas remplissent ainsi la fonction que le café, le restaurant, le bar, la salle de musique et parfois même la place publique assurent ailleurs.

C’est pourquoi leur importance dépasse largement la vente d’alcool. Là où se concentre la sociabilité se concentrent aussi les clients, l’argent et les rapports de pouvoir. C’est donc un commerce à taxer, un territoire à contrôler et parfois un lieu où les comptes se règlent.

Dans certaines régions d’Afrique du Sud, cette ponction a même pris la forme d’une véritable fiscalité parallèle. En 2024, une enquête du Sunday Times dans l’Eastern Cape révélait même l’existence d’un véritable barème mensuel avec 3 000 rands pour une taverne, 3 500 pour un spaza shop (spaza – spice – épices), petites épiceries de quartier, et 5 000 pour une boucherie. Pour mesurer ce que représentent ces sommes, le salaire moyen d’un travailleur non qualifié dans la province tourne autour de 6 700 rands par mois. Un prélèvement mensuel substantiel sur l’activité du commerce. Et selon un entrepreneur interrogé par le journal, presque tous les commerces payaient. Les racketteurs prélevaient régulièrement une partie de l’activité pour, selon leurs propres mots, « faire les règles ».

Le phénomène se retrouve au Cap, où des commerçants ont confié au média sud-africain GroundUp qu’ils versaient chaque mois de l’argent à des groupes armés afin de pouvoir continuer à travailler sans être attaqués. Certains devaient même payer plusieurs groupes concurrents. L’emprise de ces réseaux ne touche d’ailleurs plus seulement les commerces et la ville du Cap a suspendu certains services dans des quartiers.

À Khayelitsha, précisément le township où opéraient les Guptas, nom emprunté à la célèbre famille d’hommes d’affaires indiens liée au scandale de la « capture de l’État » sous Jacob Zuma, et Boko Haram, nom emprunté, également sans lien avec lui, au mouvement jihadiste nigérian, des propriétaires de spaza shops ont ainsi raconté en 2025 que plusieurs organisations leur réclamaient de l’argent. Après des meurtres et une intervention de la police, les groupes d’extorsion auraient fini par s’entendre entre eux pour déterminer qui prélèverait où.

Dans cette économie, les tavernes occupent une place particulière car la question de savoir qui possède l’établissement, qui y travaille, qui en assure la « protection » et surtout qui prélève sa part peut rejoindre celle du contrôle du quartier. À Kayamandi, près de Stellenbosch, l’ancien maire adjoint Cameron Mcako, assassiné en 2019 devant la taverne dont il était propriétaire, avait été identifié par les enquêteurs comme une figure importante d’un réseau d’extorsion. Après d’autres fusillades, le ministre de la Police avait lui-même évoqué une guerre de territoire entre groupes concurrents.

Dans l’industrie de la nuit du Cap, cette « protection » est devenue une activité économique en elle-même. Et la frontière entre sécurité, protection et racket peut d’ailleurs devenir difficile à tracer. Dans une autre affaire, le Grand Café du Cap versait entre 70 000 et 100 000 rands par mois pour sa sécurité et un versement de 90 000 rands en liquide avait été évoqué devant le tribunal. Les prévenus furent finalement acquittés, le magistrat estimant que les faits établissaient dans ce cas une négociation commerciale plutôt qu’une extorsion.

Et cette logique ne s’arrête pas aux tavernes. Elle rejoint même l’autre monde de notre histoire, celui des mines. En 2026, le parquet a accusé le puissant patron de taxis Madoda « Joe Ferrari » Sibanyoni et plusieurs autres personnes d’avoir extorqué 2,2 millions de rands à un entrepreneur minier. Selon le plaignant, les sommes réclamées pouvaient atteindre entre 50 000 et 300 000 rands par mois. Un autre groupe aurait parallèlement exigé un paiement calculé sur chaque tonne de matériau livrée. Les accusés contestent ces faits et la justice ne les a pas encore tranchés, mais le mécanisme décrit est le même.

La taverne se trouve au croisement de toutes ces logiques. Elle est un lieu de sociabilité mais aussi une unité taxable et un enjeu de pouvoir de cette économie parallèle. La frapper peut donc signifier beaucoup de choses, comme par exemple retrouver un adversaire dont on connaît les habitudes, terroriser un propriétaire, punir celui qui refuse de payer ou adresser un message au groupe qui prétend contrôler le quartier.

Quand les enquêtes aboutissent

Certaines affaires élucidées permettent de voir ce qui se trouve derrière les silhouettes des hommes armés. L’une des mieux documentées remonte au 8 mars 2020 à Khayelitsha, immense township du Cap, pendant une fête d’anniversaire chez un homme lié au gang des « Guptas ». Quatre hommes armés ouvrent le feu sur la maison avant d’y pénétrer, laissant derrière eux sept morts et sept blessés.

Selon l’enquête, deux membres du gang des Guptas ont été reconnus coupables de meurtres, tentatives de meurtre et infractions liées aux armes commis contre des membres de leur propre gang. Le parquet sud-africain décrit un gang impliqué dans l’extorsion violente et évoque des tensions territoriales internes.

Un détail de cette affaire donne peut-être davantage la mesure de l’ampleur de ce système mafieux. Après le massacre, deux des tireurs seraient revenus sur les lieux pendant que la police recueillait les témoignages. L’un d’eux aurait même franchi le cordon policier afin d’écouter ce que racontaient les témoins. Le parquet souligne la peur qui régnait alors dans le quartier car ces hommes avaient été reconnus et personne ne voulait être vu en train de parler aux policiers.

État où t’es ?

L’apartheid institutionnel a duré un peu plus de quarante ans, de la victoire du Parti national en 1948 jusqu’au début de son démantèlement par Frederik de Klerk en 1990. Il y a donc trente-six ans que l’Afrique du Sud a commencé à en sortir. Sa disparition politique et juridique s’achève quatre ans plus tard avec les premières élections démocratiques et multiraciales du 27 avril 1994.

Plus de trois décennies après la fin de l’apartheid, celui-ci ne suffit plus à expliquer pour comprendre Wedela ou Lwandle. Une génération entière est née depuis 1994. L’État qui administre aujourd’hui ces villes n’est plus celui de l’apartheid. Depuis trente-deux ans, le pouvoir politique, la police, les municipalités et les entreprises publiques ont été profondément transformés. Le nouvel État a construit des institutions démocratiques mais il a aussi connu, surtout pendant les années Zuma, corruption, « capture de l’État », affaiblissement d’administrations et d’entreprises publiques et perte de capacités dans certains services essentiels.

Le massacre du 26 septembre ne dit donc pas seulement quelque chose de l’héritage de l’apartheid mais aussi quelque chose de ce qui s’est passé depuis.

Quand le PS oublie de « distinguer la peau de la chemise »

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À la primaire socialiste, Olivier Faure, Ségolène Royal et Emmanuel Maurel pensent qu’il y a un «génocide» à Gaza. Raphaël Glucksmann et Jérôme Guedj, non.


Il y a eu de nombreuses réactions aux propos de Ségolène Royal (et d’autres) au sujet de nos compatriotes français juifs lors du débat de la primaire socialiste, mais j’ai bien peur que tous, ou presque, soient passés à côté de l’essentiel.

En effet, lors d’un débat entre candidats à la primaire socialiste pour désigner le candidat du parti à l’élection présidentielle, et après avoir approuvé les propos d’Olivier Faure parlant de « génocide » à Gaza, Ségolène Royal a déclaré que la montée actuelle de l’antisémitisme en France « n’était pas due à Israël » mais « aux actuels dirigeants » de ce pays, et que pour lutter contre cet antisémitisme, « il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe » à Gaza « est intolérable ».

Rappelons d’abord que l’antisémitisme n’a pas attendu les actuels dirigeants d’Israël pour être une réalité, que ce soit en Occident ou dans le monde musulman. Rappelons également qu’à l’approche de la date anniversaire du 7-Octobre, ce sont surtout les partisans de la « cause palestinienne » (à commencer par Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot) qui pourraient utilement dire un peu plus clairement que la « globalisation de l’intifada » est intolérable. Mais ce n’est pas tout.

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Réagissant immédiatement aux propos de Mme Royal, Jérôme Guedj (également candidat à la candidature) a dénoncé cette « injonction », la qualifiant d’« essentialisation » et ajoutant : « On n’a pas demandé aux Français musulmans de hausser la voix pour se désolidariser des crimes commis par Daech, parce que ce sont des Français avant d’être des musulmans. » Plus tard, sur X, il a écrit : « Au moment du 13 Novembre, seule l’extrême droite a osé réclamer à nos compatriotes musulmans qu’ils se désolidarisent des terroristes. Aujourd’hui, qu’une candidate de gauche rende les Français juifs responsables de l’antisémitisme qu’ils subissent et leur enjoigne de se positionner sur un pays qui n’est pas le leur est tout autant une honte absolue. C’est une atteinte grave à la laïcité : la République ne s’adresse pas aux croyants, elle ne reconnaît que des citoyens. Tous ses citoyens. »

C’est là qu’on arrive à une confusion déplorable, malgré toutes les bonnes intentions. Quoi qu’on pense de leur politique, les dirigeants d’Israël n’agissent pas au nom de la religion juive, mais de l’État-nation du peuple juif. Or, l’appartenance à un peuple (sauf exception par l’assimilation) n’est pas un choix. À l’inverse, les terroristes du 13-Novembre, tout comme ceux de l’État islamique, agissaient au nom de la religion musulmane, et l’adhésion à une religion est un choix.

Juifs, judaïsme: ne pas tout confondre

Ainsi, mettre sur le même plan la judéité et le judaïsme serait confondre la peau et la chemise, pour reprendre l’usage qu’Henri Peña-Ruiz a fait de l’expression de Montaigne. On connaît l’exemple célèbre : le cardinal catholique Jean-Marie Lustiger n’était plus juif – de religion juive –, mais il n’a jamais cessé d’être Juif – membre du peuple juif, en même temps que du peuple français (car oui, les deux vont parfaitement ensemble ; ceux qui en douteraient peuvent utilement relire Marc Bloch). De même, être originaire d’un pays musulman, ou d’une famille depuis longtemps musulmane, ou appartenir à un peuple traditionnellement musulman, n’est pas la même chose qu’être musulman – les apostats de l’islam le savent bien.

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Mettre sur le même plan le peuple et la religion, c’est considérer comme de même nature l’ascendance et la croyance, c’est introduire une fausse équivalence qui fragilise un principe pourtant non négociable : on choisit sa religion. C’est donc fragiliser la liberté de conscience que la République affirme garantir.

La laïcité n’interdit pas la critique des religions

Quant à l’interprétation que Jérôme Guedj semble faire de la laïcité, elle aussi pose question, parce qu’au fond elle repose sur la même confusion. La laïcité permet fort heureusement de ne pas réduire un citoyen à ses croyances, mais elle n’impose pas l’aveuglement face aux croyances. Au contraire, elle en permet (ou devrait théoriquement en permettre) l’analyse et la critique, cette critique fût-elle jugée moqueuse, irrespectueuse ou blasphématoire par les croyants. Il n’est pas contraire à la laïcité d’attendre de ceux qui disent adhérer à une idéologie (que cette idéologie soit religieuse ou non) qu’ils se détachent de ce qui, dans son corpus doctrinal, est contraire aux principes les plus essentiels de nos lois. C’est même précisément parce que la laïcité ne réduit pas le citoyen au statut de croyant que la laïcité permet d’exiger du citoyen qu’il se conduise avant tout en citoyen, quelles que soient ses croyances, c’est-à-dire quelles que soient les croyances qu’il s’est choisies, et qu’il en condamne, par exemple, sans ambiguïté, ce qui menace les fondements de la nation.

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À l’heure où la liberté de conscience fait face à de multiples remises en cause, que ce soit par les courants orthodoxes de l’islam sunnite (dont la jurisprudence est unanime pour refuser le droit à l’apostasie) ou par un « progressisme » (qui n’a décidément rien d’un progrès) dont la soif de censure et l’appétit d’endoctrinement sont de moins en moins masqués, il faut rappeler à chaque occasion ce qui n’est malheureusement plus une évidence : la religion, comme toute conviction politique, philosophique ou métaphysique, est et doit demeurer un choix.

Bernard-Henri Lévy : un monde à part…

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Le philosophe dont on aime tant se moquer des aventures à la André Malraux ou des qualités de cinéaste, publie le premier livre de la nouvelle maison d’éditions d’Olivier Nora. Philippe Bilger l’a lu.


Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy (BHL) rapporte le conseil que lui donne un jour l’un de ses amis au parcours totalement atypique, Jean-Baptiste Descroix-Vernier : continuer « journaux et magazines et ne pas arrêter la télévision », tout en sachant que « les vrais relais sont ce que lui a créé, et certains blogueurs… qui sont devenus de vrais leaders d’opinion… ». Cet hommage aux blogueurs est d’autant plus appréciable que les médias classiques qui les pillent ne les citent jamais.

48 séquences

Face aux immenses – à tous points de vue – Mémoires provisoires écrits par BHL et publiés le 1er octobre, je veux rédiger un billet le plus sincère possible, avec la conviction, cependant, que, devant une matière aussi riche et diverse, mon analyse sera nécessairement partielle, et aussi frustrante. D’autant plus que l’auteur, je le sais, tiendra pour un honneur que l’on fasse de bonne foi la part des lumières et des ombres dans un ouvrage qui interdit toute approche sommaire ou manichéenne, de sa personnalité comme de tout ce qu’il a vécu d’infiniment, et parfois tragiquement, contrasté.

De la même manière que BHL a structuré ses Mémoires en quarante-huit séquences plus ou moins longues, je vais m’attacher à présenter une série de regards sur l’ensemble de ces pages.

Contrairement à ce que pouvait laisser craindre un préambule annonçant moins une introspection qu’une destinée « dans les remous de l’époque », BHL est très présent dans le livre, soit directement, soit par effraction dans des histoires et des relations qui ne le concernent apparemment pas, mais le révèlent cependant. Il aurait été dommage que, pour fuir l’autobiographie classique, on ait été privé de ce qui pouvait, plus intimement, nous passionner chez lui. Heureusement, ce n’est pas le cas, même si, à l’exception de quelques allusions, il se garde bien de nous faire entrer dans son jardin secret.

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Le style du livre est constamment éblouissant. C’est l’une des forces incontestables de l’écrivain BHL. On est parfois tenté de ne pas appréhender avec une lucidité suffisante le fond de sa pensée parce que la forme offre un décor et produit un enchantement qui risquent de nous détourner de l’essentiel. La surprise est de le voir tellement à l’aise dans la narration, la restitution et le détail des faits.

Ce qui domine dans cet inventaire des épisodes fondamentaux d’une vie, c’est l’alliance d’une intelligence extrême, d’un esprit rompu à la complexité comme à la limpidité et d’une faculté de compréhension qui semble trouver son bonheur à s’exercer sans cesse. S’y ajoute une sensibilité vive, n’hésitant pas à frôler parfois la sensiblerie. Et la présence constante d’un cœur complétant plus souvent qu’à son tour la sécheresse des concepts et l’aridité stimulante des idées.

Qu’il restitue des scènes de guerre ou relate les épisodes périlleux et romanesques dont il est lui-même acteur, je n’ai aucune raison de douter de la réalité des faits, pas plus que de la vérité de l’homme qui s’y révèle : un aventurier épris de justice et de morale internationale, qui se sent en fraternité avec des peuples ou des minorités dont la sauvegarde lui importe.

Constamment tourné en dérision…

Probablement certains, comme d’habitude, tourneront-ils en dérision ce qu’ils dénonceront comme un spectacle, une représentation. Ce sera injuste, parce que la réalité qu’il affronte avec d’autres est tragique et qu’il ne la fuit jamais. Pourtant, même à mon regard bien disposé, se révèle parfois, au milieu de tous ces dispositifs de souffrance et de mort, quelque chose qui vient de l’auteur, tel un Fabrice del Dongo du riche : comme une allégresse sombre, une joie indicible à se trouver suprêmement inconfortable et menacé, solitaire mais entouré.

Même ces remarquables Mémoires provisoires pâtissent d’un écueil qui relève de la loi du genre. Leur auteur nous offre un certain nombre de portraits, nous communique avec allégresse – BHL aime aimer, admirer, se réjouir des proximités qu’il célèbre – ses dilections, et toutes n’ont pas le même degré de sentiment et d’intensité. Il est normal qu’elles fassent partie de ces Mémoires, mais sont-elles obligatoirement les nôtres ?

Même si l’on connaît un peu les personnalités qui le comblent, nous avons parfois du mal, par indifférence ou éloignement du milieu où elles gravitent, à partager le même enthousiasme que lui. Par exemple pour Jean-Paul Enthoven, qui a droit à plusieurs pages d’authentique fraternité. Elles sont belles, mais nous demeurons forcément dans les marges parce que son lien avec BHL est unique et que, par ailleurs, nous ne sommes pas forcés d’avoir les mêmes sympathies ou antipathies que lui – sur ce dernier point, il n’est pas méchant et s’économise.

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L’écrivain n’est pas coupable de cette divergence, qui relève de ses amitiés – il y a tant de cercles autour de lui, les uns plus intimes que les autres – et de ses complicités, mais le lecteur demeure à l’extérieur de celles-ci ; et il ne peut d’ailleurs que le regretter. Tellement il fait bon être l’ami de BHL !

On comprend alors pourquoi on retrouve avec plaisir, dans les chapitres suivants, cet extraordinaire espace d’universalité et d’intelligence, riche de finesse, d’analyses et de découvertes, où BHL narre, raconte, décrit, passe du factuel au conceptuel, du lien personnel à une lumière pour tous, et n’égare jamais son lecteur, qu’il tient par l’esprit et par le style.

Les philosophes qu’il évoque composent une famille très diverse par leur pensée, leur vision du monde et de la religion. Le lecteur en ressort doublement conquis : par la fluidité narrative et la précision du trait, mais aussi par la richesse intellectuelle qui se déploie au fil de ces entretiens et de ces rencontres. Les visages décrits restent inoubliables dans notre mémoire, avec leur aura, leurs convictions, leurs contradictions : Louis Althusser, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Benny Lévy, enseignant de la première heure et capital, Emmanuel Lévinas, Jean-Paul Sartre, par allusions, et d’autres encore.

Cette capacité à sortir de soi – contre tous les reproches de narcissisme – séduit particulièrement lorsque BHL raconte les figures politiques (François Mitterrand, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Volodymyr Zelensky), artistiques (Alain Delon, Pasolini), littéraires (Alberto Moravia, Romain Gary, Michel Tournier, Albert Cohen et le si complice Philippe Sollers) et philosophiques. Non pas juge, mais éveilleur, témoin, parfois vigie, souvent protecteur. Une sensibilité et une curiosité internationales toujours en alerte. Un regard critique, ironique, bienveillant, réservé, mais jamais dégradant. Nous avons aussi bien des anecdotes que des idées à nous mettre sous l’esprit !

… mais trop peu de dérision sur soi

Avant d’évoquer ce « monde à part » qui est mon titre, je pourrais esquisser un reproche au sujet de cette matière lourde, profonde et nourrissante, qui laisse trop peu de place à la dérision sur soi-même. Encore celle-ci n’est-elle pas absente. Et l’ironie parfois, comme un caillou drôle dans sa chaussure noble ! Et il suffit, par ailleurs, de songer au précédent livre de BHL pour se convaincre qu’il est plus doué que beaucoup d’autres pour ne pas toujours se prendre au tragique et pour savoir se moquer de lui-même.

D’où me vient ce sentiment que, tout confondu – ombres et lumières, fureurs et tranquillités, difficultés et solutions, sort du monde et vie familiale et personnelle –, le monde de BHL est à part ? Parce qu’en réalité, il n’est pas de crise qu’il ne parvienne à résoudre, guère de sollicitation à laquelle il ne réponde favorablement. Pas de drame, de douleur ou de tragédie, où que ce soit, dans son cercle familial ou hors de celui-ci, auxquels il ne puisse faire face. Il y parvient grâce à son formidable réseau amical, politique, médiatique et culturel, ainsi qu’à l’ensemble de ses moyens, considérables, mis à la disposition de ceux qu’il a élus. Son père, qu’il a admiré, sa fille Justine, tous ceux venus frapper à la porte de son cœur ont bénéficié de son incroyable énergie pour consoler, aider, réparer, recoudre. Il a fait bon usage de lui-même et de ce dont le destin l’avait comblé.

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C’est un monde à part qui pourrait susciter envie, jalousie et comme la pulsion révolutionnaire d’une égalité absolue. Tant de chances et de dons, c’est trop pour un seul homme ! Il faut résister à ces humeurs médiocres, et d’abord grâce à BHL lui-même qui, jamais, dans ces pages dont la sincérité, douce ou âpre, est la caractéristique essentielle, ne joue la comédie du regret : celle du privilégié s’apitoyant hypocritement sur autrui. Il ne cède pas non plus à une feinte mauvaise conscience qui le conduirait à déplorer des bienfaits dont, au quotidien, il profite.

Ces Mémoires provisoires se terminent par un hommage vibrant et convaincu à Olivier Nora : ils sont le premier livre de sa nouvelle maison d’édition, Olivier Nora Éditions. Cette solidarité à la fois littéraire et symbolique est révélatrice du caractère et du comportement en général de BHL. S’il n’est pas homme à s’effacer, comme la générosité et la fidélité lui sont plus voluptueuses que tout autre sentiment !

L’auteur peut agacer, surprendre ; on peut regretter ses choix, ses orientations, le jalouser, l’envier, se moquer de ses aventures « malruciennes », le vouloir plus Camus que Sartre, douter de la qualité du cinéaste, condamner parfois son intolérance, ses foudres intellectuelles, ne pas être fasciné par l’univers qui est à sa dévotion et auquel il rend la pareille. Rêver d’un autre qui ne serait plus lui ! Pour ma part, tout cela m’importe peu. Je n’ai fait qu’écrire ce que ce livre m’a dicté, en y mêlant sans doute malgré moi quelque chose du BHL que je connais un peu. Dans ces Mémoires provisoires, il y a une odeur de durée, de vérité, d’humanité, de fragilité et de grandeur ; oui, comme un parfum d’éternité.

Bernard-Henri Lévy, Mémoires provisoires, ‎Olivier Nora Éditions, 2026, 864 pages.

Camp du Drap d’Or à Saint-Pierre-et-Miquelon

En visite à Saint-Pierre-et-Miquelon, Emmanuel Macron et Mark Carney ont affiché leur entente face aux ambitions de Donald Trump et leur volonté de resserrer les liens entre l’Europe et le Canada. Mais derrière les poignées de main et les grands discours, le rapprochement transatlantique se heurte à quelques solides contradictions… notamment canadiennes.


All the world’s a stage. (En v.o.).
Le monde entier est un théâtre. (En v.f.).
William Shakespeare. (As you like it/Comme il vous plaira).


Le 20 septembre, dans une mise en scène millimétrée, le président français et le Premier ministre canadien se sont rencontrés sur ce site emblématique. Les téléspectateurs ont eu droit à un aperçu historique du territoire, notamment du « putsch de Saint-Pierre-et-Miquelon », premier territoire où fut hissé le pavillon de la France libre, le 24 décembre 1941, à la fureur du président Roosevelt. Un élément manquait toutefois à cette rétrospective : ce territoire fut une importante plaque tournante pour le trafic d’alcool vers les États-Unis au cours de la prohibition, au grand dam d’Eliot Ness. Al Capone, entrepreneur confirmé en import-export, y aurait été invité d’honneur à quelques reprises. Un âge d’or qui prit fin en 1933, avec l’abrogation de la prohibition.

Mark Carney dispute au pape le titre du plus mauvais allocuteur

Le discours de Mark Carney fut affligeant : même avec un texte préparé à l’avance, son français écorchait les oreilles, surtout celles de son compagnon de podium, ex-assistant éditorial et disciple du philosophe spécialisé en herméneutique Paul Ricœur. En politique internationale, il faut stoïquement accepter ce genre d’épreuves : pour citer Jacques Brel, ce sont les risques du métier.

Par ailleurs, la population locale devait sans doute ronger son frein, vu que le Canada, en matière de quotas de pêche à la morue, a toujours la part du lion.

Cette rencontre (il est difficile de parler de « sommet », vu que Miquelon est menacé d’engloutissement par la montée des eaux) se voulait une vitrine de l’esprit de rapprochement entre l’Union européenne et le Canada, qui veulent afficher leur résistance commune aux velléités annexionnistes du président Trump. D’aucuns rêvent de voir accordé au voisin septentrional des États-Unis le statut de « membre associé », un concept absent du traité de Rome. La qualité d’État membre de plein exercice ne serait pas concevable puisque l’adhésion à l’Union est réservée aux États géographiquement situés sur le continent européen. Cette objection est mal fondée, car elle ignore le précédent de Chypre. Cela dit, l’ouverture des marchés est toujours souhaitable, mais la volonté canadienne d’échapper à la domination économique américaine, tout louable qu’elle soit, se situe dans une marge de manœuvre fort étroite : les deux économies sont largement imbriquées, car l’élément géographique est incontournable, surtout vu la frontière artificielle séparant les quatre provinces de l’Ouest des États-Unis. En outre, le droit interne canadien constituerait un obstacle beaucoup plus substantiel à une relation plus étroite avec l’Europe.

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En effet, dans l’UE, est sans entraves la libre circulation des biens et des personnes entre États souverains. Le frontalier français peut librement acheter son tabac et son alcool au Luxembourg sans payer de taxes en France. En revanche, le rond-de-cuir québécois habitant la ville de Gatineau, sur la rive québécoise de la rivière des Outaouais, fonctionnaire de l’État canadien qui exerce ses fonctions dans la langue officielle de traduction dans la capitale canadienne, Ottawa (Ontario), et qui y achète après ses heures de service ses petits bâtons de cancer et son tord-boyau chez LCBO est censé déclarer ses achats au gouvernement québécois et en payer les taxes ! (Spoille leurre aleurte : en pratique, aucun fumeur alcoolo n’est assez débile pour le faire…). Et le plombier polonais qui naguère fit frémir la France fait sourire quand on pense aux barrières économiques considérables instaurées par les gouvernements provinciaux dont sont notamment victimes les entreprises du bâtiment. Un exemple plus tragique encore : la Société des alcools du Québec (SAQ) interdit presque complètement l’« importation » des vins britanno-colombiens !

Protectionnisme : M. Carney invité à balayer devant sa porte

Ces absurdités juridiques sont dues à une jurisprudence constitutionnelle purement politique : l’arrêt Parsons. Cette affaire portait sur la nature du fédéralisme canadien, plus précisément sur l’étendue des compétences respectives des provinces, d’une part, et de l’État fédéral, d’autre part, en matière de commerce. La lettre de la Constitution est limpide : il relève pleinement de l’État central. La Cour suprême a considérablement émasculé cette compétence en concluant que le commerce intraprovincial échappait au pouvoir fédéral. En dernier ressort, en 1881, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres (qui était alors la juridiction suprême pour le Canada) confirma que le texte ne voulait finalement pas dire… ce qu’il disait. D’où la balkanisation de l’économie interne canadienne.

L’on serait tenté d’inviter M. Carney, qui vitupère le protectionnisme trumpesque, à balayer d’abord devant sa porte. Mais le pauvre Premier ministre — catholique pratiquant — mérite l’indulgence : dans un État de droit, il doit se soumettre au jésuitisme de la Cour suprême du Canada, laquelle, sauf miracle, n’acceptera jamais d’opérer un revirement de jurisprudence, car cela donnerait lieu à un séisme politique pancanadien.

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Par ailleurs, il y a son ministre du Commerce, Dominic LeBlanc, qui, comme Justin, est tombé dans la marmite où mijote la tambouille libérale quand il était petit (il est le digne fils de son père, Roméo, jadis gouverneur général du Canada). Il déclare, en lisant un texte préparé à l’avance, avec son truculent accent acadien fleurant bon le homard et les embruns iodés (décidément, on n’échappe pas aux remous du golfe du Saint-Laurent), vouloir encourager les investisseurs, notamment en supprimant la « redondance » des procédures (sic), tout en invoquant « nos normes environnementaux » (resic). Avec de tels intellectuels au cabinet (il faut y inclure François-Philippe Champagne, qui avait jadis une hypothèque pour des appartements, à Londres, auprès de la Banque de Chine (communiste), alors qu’il avait le… portefeuille des Affaires étrangères), on se demande comment le gouvernement canadien fédéral (ou plutôt « confédéral », selon la terminologie officielle) fait chou blanc à tous les coups avec Sa Majesté orange…

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Intermède cocasse, Mark Carney, par ailleurs ex-gouverneur… de la Banque d’Angleterre, a récemment révélé, en entrevue au New York Times et sans rire, avoir pris des mesures en cas d’invasion militaire américaine. Celle-ci aurait normalement pris une demi-heure, mais l’état-major américain doit désormais revoir ses propres plans et prévoir une bonne heure.

À ce stade, les gesticulations médiatiques de l’ex-gouverneur de la Banque du Canada ne sont que vain cinéma de série B. Le Québec, encore trop craintif et crédule, s’est blotti dans ses jupons et veut encore croire qu’il défend ses intérêts. Et ce, en dépit de l’alerte lancée à la dernière minute par sa protégée, Christine Fréchette, actuelle Première ministre québécoise en fin de règne, au sujet d’une prétendue ingérence américaine dans les élections québécoises du 5 octobre prochain qui profiterait au Parti québécois, pour l’instant favori. En l’état, voilà qui sent la grossière intox à plein nez.

Ingérence ? Possible, mais la trace olfactive semble conduire à Ottawa plutôt qu’à Mar-a-Lago.

Et la France retrouva un air de famille…

Il aura suffi de quatre jours de visite papale et d’un petit coup de boost involontaire de l’islam pour que la France catholique sorte de sa sieste, secoue ses évêques et offre une belle crise d’urticaire au mantra multiculturaliste progressiste, observe notre chroniqueur.


Il y a une leçon immédiate à tirer du succès de la visite de Léon XIV en France : l’Église en détresse a été revivifiée grâce à l’énergie intacte du peuple catholique. Ce sauvetage devrait inspirer une classe politique en déroute, qui aligne ses présidentiables dans un brouhaha de bateleurs. Ces ambitieux, coupés des gens, incarnent un idéal fictif réduit à des slogans. Or c’est l’âme des foules qui a incité Éminences et Monseigneurs à l’humilité. Ces princes en soutane ont choisi de suivre l’instinct de survie d’une France oubliée. En religion comme ailleurs, la réactivité du monde d’en bas est appelée à secouer l’apathie du monde d’en haut. Dans son intelligence du cœur, qui le dispense d’effets de manche et de longs discours, le pape aura amorcé en quatre jours un possible basculement spirituel. En disant aux 80 000 jeunes du Stade de France, en Seine-Saint-Denis, vendredi soir : « Vous êtes les saints de France ! », le Saint-Père a reconnu la force d’une nouvelle génération consciente de sa fragilité. Le monde musulman importé n’a d’ailleurs pas été remercié à la hauteur du réveil qu’il a provoqué chez de nombreux fidèles. Comment, en effet, ne pas admettre l’impact, sur des consciences en recherche de sens, d’une dévotion islamique prête à se substituer à un système amnésique ? L’islam, obstacle à la cohésion nationale, aura paradoxalement contribué à mobiliser la France dans une unité retrouvée.

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Il ne s’agit pas de crier victoire. La déchristianisation, qui a accéléré une déculturation plus générale, laisse voir un champ de ruines. Cependant, les plus de 800 000 personnes qui ont assisté samedi à la messe, place de la Concorde et sur les Champs-Élysées, disent la puissance des invisibles. La « nouvelle France » est la nation historique. « La France est un pays de diversité », avait récité, comme un mantra, Emmanuel Macron en recevant le pape à l’Élysée, vendredi matin. Une multiethnicité joyeuse et solidaire a effectivement été observée, particulièrement parmi le jeune public de Seine-Saint-Denis. Toutefois, quand Léon XIV appelle aux conversions et à « bâtir une nation renouvelée à partir de ses racines irriguées par la foi », il s’écarte du multiculturalisme défendu par des élites déracinées, chef de l’État en tête. C’est un pays aimable et fraternel qui s’est massivement retrouvé dans les rues, brandissant ses bébés au passage du pape. La parenthèse pacifique se refermera lundi, après l’étape à Metz. Mais cette précieuse respiration fait comprendre, à qui veut l’entendre, les limites de la « diversité » lorsqu’il s’agit de faire cohabiter des cultures et des civilisations dissemblables. La sacralisation du migrant et de ses exodes, qui a permis aux médias anesthésiés de porter aux nues un « roman » écrit en réalité par l’intelligence artificielle[1], ne peut faire oublier l’exil intérieur que supportent en silence des millions de Français catholiques, soupçonnés par l’idéologie progressiste d’impardonnables sous-entendus identitaires. C’est pourtant cet air de famille qui a rendu la France heureuse.


[1] Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Grasset.

Le Rassemblement national entre en force au Sénat

Révolution de palais : le RN gagne son rond de serviette au Sénat


Avec quatorze élus, le RN réussit à constituer un groupe au Sénat. Une étape clé dans la professionnalisation et l’implantation électorale du parti. Retour sur une soirée où le parti lepéniste est entré en force au Palais du Luxembourg.

Ce n’est certes pas la fièvre des grands soirs électoraux. Il n’y a pas de foule place de la République, pas de QG bruyant, que très peu de journalistes — seulement quelques mines graves et costumes serrés en direct sur la chaîne Public Sénat. Renouvelée par moitié, département par département, la Haute Assemblée joue pourtant ce soir l’un des petits matchs d’avant la présidentielle. Quelque 93 000 grands électeurs étaient appelés à renouveler ce dimanche 178 des 348 sièges de la Haute Assemblée ; 95 % d’entre eux proviennent des conseils municipaux. La question n’est pas vraiment celle d’un basculement comparable à 2011, lorsque la gauche conquit pour la première — et jusqu’ici seule — fois le Sénat sous la Vᵉ République ; mais plutôt de savoir si le parti de Marine Le Pen va réussir à forcer la dernière porte institutionnelle qui lui résistait.

L’élection sénatoriale qui renouvelle la chambre des collectivités est un excellent thermomètre de l’enracinement local des partis ; un test toujours délicat pour un RN fort nationalement mais longtemps faible dans les territoires. Les gains électoraux du RN aux dernières municipales laissaient espérer une entrée en force au Palais du Luxembourg. Jusqu’à présent, le parti ne comptait que trois sénateurs élus en 2023 : Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais, Joshua Hochart dans le Nord et Aymeric Durox en Seine-et-Marne.

Du tract au carnet d’adresses

Parmi eux, Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais est un de ces caciques du RN qui reviennent de loin : « J’ai adhéré en 2007. En 2008, l’ambiance avait quelque chose de crépusculaire. Seulement quinze élus municipaux en 2008. » L’implantation, ce fut son travail avec Steeve Briois à Hénin-Beaumont, laboratoire à la fois municipal et électoral du futur RN mariniste. « Obtenir une majorité au second tour était pour nous un horizon très lointain, alors les élections sénatoriales… Elles n’avaient jamais été à notre portée ! » se souvient l’élu. Patiemment, il assiste et participe à la professionnalisation du parti : « Dans le Pas-de-Calais, il faut arpenter 890 communes. La campagne est chirurgicale. La campagne, ce sont des rendez-vous individuels… » Le RN a dû monter, selon le sénateur, « sa propre méthode » empruntée au savoir-faire syndical et aux méthodes communistes du bassin minier. Après avoir appris à boire le demi avec l’électeur du Nord dans les foires, il a dû se faire au café dans les antichambres des mairies.

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Vers 19 h, les téléphones commencent à vibrer. Les résultats des « points chauds » tombent les uns après les autres. Renaud Muselier et Valérie Boyer sont élus. Dans le même département, le RN prend deux sièges avec Marie-Pierre Callet et Fabien Bravi. Puis deux à nouveau dans le Var, et un siège dans le Vaucluse, l’Hérault, le Gard et la Gironde… La grande surprise vient de Seine-Maritime : Léon Levasseur est élu pour le RN. « Ce n’était pas du tout attendu », confie un assistant parlementaire. Un autre observe les résultats : « Ils sont sous-estimés à chaque élection… »

Quatorze au compteur

À 20 h 08, Sébastien Chenu annonce quatorze sénateurs élus ou déjà acquis pour le RN et l’UDR. Le seuil de dix élus, nécessaire à la formation d’un groupe, est largement franchi. À côté de la progression en sièges, la progression en voix est également significative. Aymeric Durox s’enthousiasme d’une multiplication spectaculaire des suffrages dans la Creuse. Au niveau national, le parti affirme tripler son nombre de voix par rapport au précédent renouvellement. En Gironde, département que l’on présentait avant le scrutin comme décisif pour l’obtention du groupe, Edwige Diaz décroche son siège avec une avance très confortable. Dans le détail, la percée a aussi ses limites. Dans les petits départements, où le scrutin majoritaire favorise les personnalités solidement implantées et les réseaux de notables, le RN cale. L’UDR, qui espérait attirer les grands électeurs LR et divers droite, échoue dans le Tarn, le Tarn-et-Garonne et la Creuse. Dans les Alpes-Maritimes, l’alliance UDR-RN pouvait rêver de trois sièges avec les prises de Nice et de Cagnes-sur-Mer. L’ex-épouse du maire de Nice, Dominique Estrosi-Sassone, résiste et le parti d’Éric Ciotti limitera son gain à deux sièges seulement. Le RN reste donc dépendant de la proportionnelle pour obtenir des élus, et l’UDR de son allié pour exister au Sénat.

Le flirt attendra

Jordan Bardella ne boude pas son plaisir. Le patron du RN y voit une validation de sa stratégie d’ouverture à droite : « Des élus de droite, parfois proches des Républicains, notamment dans les Alpes-Maritimes, ont voté pour notre liste », se réjouit-il. Il annonce une recomposition future et des opportunités d’alliance : « Nous tendrons la main aux patriotes sincères de LR quand Bruno Retailleau se désistera pour Édouard Philippe. » Une main tendue en forme de pique adressée à la droite, donc, mais fraîchement accueillie par les intéressés. Des rapprochements avec le nouveau groupe RN ? « Il n’y aura aucune porosité », maintient le président du groupe LR, Mathieu Darnaud, qui enregistre quelques pertes ce soir. Dans les couloirs, Francis Szpiner soupire à l’idée d’un rapprochement et hausse les épaules: « Des amendements ou projets de loi communs ? C’est peu probable. » Roger Karoutchi, moins dramatique, refuse « tout cordon sanitaire » face aux nouveaux venus. La gauche, de son côté, retrouve ses vieux réflexes. Patrick Kanner annonce que « le musée des horreurs va entrer au Sénat ».

Au pupitre, le président du Sénat, Gérard Larcher, prend sobrement « acte » de la constitution d’un groupe UDR-RN et assure que chaque groupe « pourra exercer ses droits ». Le véritable changement est peut-être là. Avec un nouveau groupe, viennent les collaborateurs, le temps de parole et des moyens supplémentaires, et aussi le droit de provoquer chaque année une commission d’enquête ou une mission d’information. Edwige Diaz, élue en Gironde, est pressentie pour présider le groupe. Le RN entre au Palais du Luxembourg en bonne compagnie : celle des règlements, des huissiers de séance, des notables. Le parti qui veut renverser la table obtient son rond de serviette. Christopher Szczurek résume le tout d’une formule : « Ce n’était pas un cordon sanitaire au sens moral, mais une forme de mépris de classe », dit-il à propos de ses collègues LR. Ce n’est pas le grand soir électoral. Mais dès lundi au Palais du Luxembourg, c’est peut-être le petit matin de la notabilisation.

La marche des fiertés chrétiennes

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Journalistes et commentateurs s’émerveillent des foules chrétiennes rassemblées sur les Champs-Élysées, au Stade de France ou à Lourdes. La déchristianisation de la France n’était-elle donc qu’une impression, un leurre?


Ce titre paraîtra bizarre à beaucoup, blasphématoire à certains. Il ne s’agit que de rapprocher l’homosexualité et le christianisme sur un seul plan, l’occultation qu’ils ont subie pendant des siècles pour l’une, pendant des décennies pour l’autre.

Deux remarques préliminaires. Paul Veyne et Pascal Quignard, grands esprits s’il en est, pensent que la morale hétéronormée et homophobe qui longtemps a prédominé en Occident s’est mise en place avant même le triomphe du christianisme. Le stoïcisme romain du second siècle de notre ère ainsi que le modèle politique de l’Empire ont façonné ce rejet. Sous la République, le dominus, maître de maison, dispose d’un harem de servantes et de serviteurs, tandis que sous l’Empire, il n’est que le sujet du prince et restreint sa sexualité. Ajoutons que la Bible dans l’Ancien Testament condamne Sodome et Gomorrhe, ce que ne font jamais les Evangiles, et d’ailleurs, dans ces textes, fondateurs, personne n’est incité à jeter les gays du haut des tours ou des montagnes.

Le terme d’occultation est extrêmement agaçant. Il a beaucoup servi à créer des théories farfelues. J’ai ainsi appris dans les années 90 que l’esclavage transatlantique avait été longtemps occulté. Moi à qui les professeurs d’histoire au lycée, forcément de gauche, avaient enseigné la traite dans tous ses détails ! Les bateaux qui partent de Nantes ou Bordeaux chargés de colifichets et de verroterie, leur troc contre des esclaves sur les côtes d’Afrique, l’entassement des malheureux dans les cales, claie après claie etc… Sans oublier la vieille blague des Martiniquais sur les Guadeloupéens, ils descendent des esclaves les plus beaux et les plus intelligents car les navires suivant les alizés arrivaient d’abord chez eux et permettaient aux acheteurs de prendre les meilleurs. Je connaissais tous les détails, et si cet horrible commerce avait recommencé, j’aurais pu devenir un cadre très efficace des firmes négrières.

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Ce problème de vocabulaire élucidé, j’affirme que le christianisme a été occulté en France depuis une cinquantaine d’années. En France, mais pas en Occident. L’Italie et surtout l’Espagne ont gardé leurs cérémonies publiques d’affirmation du catholicisme, autant d’ailleurs par patriotisme municipal que par foi. En Estrémadure, Badajoz et Caceres rivalisent à qui aura le plus beau San Entierro du Vendredi Saint. Roulements de tambours dans la nuit, lente avancée des statues portées par les pénitents, Zola lui-même se serait converti. Seule en France, la ville corse de Sartène a conservé cette cérémonie si belle et touchante.

Pour un catholique pratiquant, mener toute sa carrière dans l’enseignement public expose à de savoureux malentendus. “Bien sûr, tu es athée ?” me demandait-on parfois. J’avais le plaisir de dépiter le questionneur et de répondre que j’allais tous les dimanches à la messe de Saint-Germain de Charonne et je leur peignais le charme de cette église de village et de son cimetière, rattrapés au XIXème siècle par Paris. Ces discussions étaient assez rares, tant il est vrai que la foi chrétienne et toutes les conversations religieuses étaient devenues aussi tabou que les pratiques sexuelles. C’est sans doute l’arrivée de l’islam et l’excès de disparition publique sous l’effet de la laïcité qui ont provoqué cette volonté d’apparaître au grand jour chez les milliers de chrétiens de Paris, Lourdes et Metz. Coming out des catholiques.

La foi chrétienne enseigne à l’enfant qui va à la messe une posture qui sera très utile dans les études : la ferveur. Curieusement ce mot oublié vient d’un mot latin qui signifie bouillonnement. Oui, il y a un bouillonnement intérieur chez celui qui s’incorpore une page sublime d’Hugo, de Pascal, ou bien une démonstration de Newton ou Einstein. Le paradoxe est que cette ébullition interne de la connaissance produit un visage sérieux, presque fermé. Autre qualité chrétienne : la joie. Le plus beau et le plus célèbre des chorals de Bach s’appelle en français Jésus, que ma joie demeure. Petite infidélité par rapport à l’original allemand qui dit plus précisément Jésus demeure ma joie. Plus profond et plus étrange, bien loin du dolorisme que l’on attribue volontiers au christianisme : comme si Jésus et la joie étaient de la même nature.

Cet été 2026 fut ridiculement catastrophique et apocalyptique. Le grand réchauffement, la grande sécheresse, les grandes guerres et par-dessus le marché, l’IA et les robots qui, comme de vulgaires djihadistes, vont venir nous attaquer au couteau. De quoi rire, la réalité a vraiment mauvais goût. Merci à Léon XIV d’avoir redonné le sourire et la jeunesse à ce vieux pays qu’on croyait exténué.

Noces de diamant pour deux légendes

Entre deux morceaux industriels de Taylor Swift ou de Billie Eilish, on trouve encore des nourritures âpres et authentiques. Jagger et McCartney, monstres sacrés de la pop anglaise, refusent la mort. Leurs nouveaux disques sont imparfaits, chevrotants, bruyants: humains, en somme. Une impardonnable faute pour notre époque.


Jadis, la sortie d’une œuvre des Beatles et des Rolling Stones la même année aurait provoqué des émeutes devant les magasins et des débats passionnés. Mais le disque n’est plus cette épiphanie qui devait changer notre vie à jamais, et les poupées en plastique – Taylor Swift, Billie Eilish – règnent sur une musique dématérialisée. Bien sûr, les commentateurs ont couvert largement l’actualité des deux grandes forces musicales anglaises du siècle dernier. Ils ont ressenti un haut-le-cœur en découvrant cet été la pochette hideuse du 25e album des Rolling Stones, Foreign Tongues. Le dessin, signé du peintre Nathaniel Quinn, montre une sorte de Dorian Gray, le visage défiguré par ses débauches passées. Oserions-nous dire, si on était méchant, qu’il représente son leader octogénaire Mick Jagger ? À côté, la couverture du 33 tours (parlons vieux) de l’ancien maître à jouer des Beatles, Paul McCartney, The Boys Of Dungeon Lane, débarqué discrètement au printemps, ressemble à un faire-part élégant. C’est un panneau indiquant une rue de Liverpool, Dungeon Lane, que son neveu Josh a tracé. McCartney et son ami John Lennon ont toujours chanté le quartier de leur enfance, de Penny Lane à l’orphelinat Strawberry Fields, plaçant la rêverie nostalgique au cœur de leur créativité. Ils ciselaient une pop de chambre, ensemencée par les coulées de violons et les trompettes de Bach, quand les Rolling Stones, américanisés, insolents, sous la conduite de leur fondateur Brian Jones, puis de Mick Jagger, fonçaient comme un train à vapeur dans les paysages cotonneux de leur Mississippi imaginaire. La presse monta une rivalité exagérée entre les gentils garçons, auteurs du lustral Here Comes the Sun, et les voyous débraillés, créateurs des ténébreux Gimme Shelter et Sympathy for the Devil. « Entre les Beatles et nous, il y avait une vraie relation d’amitié, écrira le guitariste des Rolling Stones Keith Richards dans son livre Life. On fonctionnait dans l’admiration réciproque. Mick et moi, on était impressionnés par leurs harmonies et leur aisance à composer, tandis qu’eux enviaient notre liberté de mouvement et notre image. » À leurs débuts, les Beatles offrirent à ces crève-la-faim de Stones en panne d’inspiration un morceau, I Wanna Be Your Man, qui sera leur premier succès en 1964. Ces chers ennemis s’accompagnèrent affectueusement dans leurs tragédies, la noyade de Brian Jones le 3 juillet 1969 et l’assassinat de John Lennon le 10 décembre 1980. Finalement, la seule traîtrise que les Beatles infligèrent aux Rolling Stones fut de se saborder en 1970, leur imposant un duel inégal avec l’aura sacrée d’un fantôme. Comment se mesurer à un souvenir magnifique ? Cette interrogation a hanté Mick Jagger et Keith Richards toute leur vie, mais aussi McCartney. « J’espère que je mourrai avant d’être vieux », suppliaient les Who dans My Generation.

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Une course contre le temps

À la lecture des articles, c’est sur Paul McCartney que pèse la principale attente, comme si une forme de regret l’escortait. Les observateurs voient toujours en lui le « plus grand mélodiste vivant depuis le décès de Brian Wilson ». On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe. Sa faute ? Avoir composé quelques-unes des plus belles pépites de la pop du XXe siècle, Yesterday, Eleanor Rigby, Hey Jude… et s’être constitué face au chambellan John Lennon une individualité précieuse, (presque) à la hauteur de l’héritage en semant des albums éclatants, Ram et Band on the Run.

Pour les Rolling Stones, que l’on a tout autant aimés (pas question de trancher), c’est différent. Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood ont mené des carrières solos modestes mais dès qu’ils réactivent leur pierre à feu, même fâchés, ils retrouvent leur formidable synergie, courant eux aussi après leurs splendeurs passées et leur dernier chef-d’œuvre cacheté, Exile on Main Street, en 1972. S’ils persévèrent – alors que Mick Jagger a avoué que « vieillir n’avait rien de bon » – c’est pour exister sur ce territoire que les Beatles ont perdu, la scène, ce monde réel contre l’évanescence de la nostalgie, surtout quand ce chamailleur de McCartney remet une pièce dans la machine en déclarant que les « Beatles étaient meilleurs que les Rolling Stones ».

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Il nous est ainsi donné de les comparer peut-être une dernière fois, à l’ombre des tombeaux à venir. Dans The Boys of Dungeon Lane, McCartney offre un récit en noir et blanc de souvenirs. Il raconte ses trajets d’écolier en bus aux côtés de son ami George Harrison, ses parents harassés de travail. Il déploie sa ligne orchestrale, claire et soyeuse, avec une voix chevrotante, à laquelle il est difficile de rester insensible. Peut-être écoute-t-on davantage chez lui la mémoire et l’existence que ses chansons imparfaites ? Certaines nous réveillent : Come Inside et Never Know, écrites avec son producteur Andrew Watt (le même que les Rolling Stones) ; Salesman Saint touche la grâce ; Days We Left Behind, évoquant la fragilité des âges, nous émeut.

À l’inverse du McCartney élégiaque, Mick Jagger se veut un personnage contemporain. On l’a vu cet été à la Coupe du monde de foot. Les Rolling Stones restent un groupe d’aujourd’hui, politique, à l’image de sa diatribe anti-Musk, Mr Charm. Il est aussi plus bling-bling, comme en témoigne sa pléiade d’invités inutiles, Robert Smith des Cure, Stevie Winwood, le « vieux copain » Paul McCartney qui a vitaminé sa basse. Foreign Tongues a été plus violemment éreinté que la complainte proustienne de McCartney. Pourtant, la voix de Mick claque toujours, et son armada, emmenée par les complices Keith Richards et Ron Wood, où résonne depuis l’au-delà la batterie de Charlie Watts, tourne comme une horloge. Les défauts du « plus grand groupe de rock du monde » sont une propension au vacarme, mais leurs qualités (plus insulaires) apparaissent en spectre, cette capacité à dégeler leur ancien son pur, dans la jolie pièce country Ringin’ Hollow, la reprise d’Amy Winehouse, You Know I’m No Good, et la version folk acoustique de Beautiful Delilah de leur idole Chuck Berry. Ce récit d’une séductrice ensorcelante nous renvoie au berceau des Rolling Stones quand, pleins de rêves, ils jouaient du blues, affamés et grelottant de froid dans leur taudis de Chelsea, tandis que les Beatles tutoyaient les étoiles.

The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney, Capitol Records/EMI.

Foreign Tongues, The Rolling Stones, Universal.

Bonheur, mode d’emploi

Et si le bonheur était devenu une idée subversive? Dans son Dictionnaire amoureux du bonheur, Jean-Paul Enthoven part en guerre contre le nihilisme, les passions tristes et les professionnels de la mélancolie. De Stendhal à Sagan, de Camus à Sollers, il convoque ses écrivains préférés pour défendre une vertu aussi désuète que nécessaire: le goût de vivre.


Jean-Paul Enthoven est un résistant. On le connaissait dandy, en pantalon blanc et chemise de lin, le visage toujours hâlé, lunettes aux verres bleutés, masquant un regard aux mille tempêtes indomptées, esthète écrivant dans un luxueux appartement en bordure d’un jardin abritant quelques œuvres célèbres de Rodin, dont la Porte de l’Enfer, pour surveiller les allers-retours – nombreux, paraît-il – de Satan, protégé par une bibliothèque où seuls les écrivains au style original et à la pensée puissante ont droit de cité.

Le défaitisme, cette autre mort

Avec son nouvel ouvrage, le Dictionnaire amoureux du bonheur, un régal d’érudition et de sagesse, disons-le d’emblée, Jean-Paul Enthoven prend les armes. Il monte au front, et l’ennemi se nomme le nihilisme. L’auteur de l’émouvant Si le soleil s’en souvient, où il racontait son enfance détestée sur l’autre rive de la Méditerranée, quand l’Algérie était encore française, attaque frontalement, laissant au passage la flatterie au vestiaire de l’arrivisme : « Depuis que l’époque, chahutée par des vents mauvais, a choisi de se prosterner devant l’envie, la mélancolie, le ressentiment, qui composent sa Nouvelle Trinité, le bonheur est devenu un idéal suspect chez les Modernes. » Ajoutons hors-la-loi. 

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Les passions tristes mènent le bal tragique des spectres shakespeariens trimballant leur sacoche de fioles aux poisons. Il poursuit : « Comme si, pour de mystérieuses raisons, l’esprit du temps s’était fait le serment de devenir allergique au miraculeux privilège d’exister et d’en jouir par-delà toutes les raisons que l’on aurait de s’y lamenter… » Le soleil des nihilistes est un soleil noir, et il n’a même pas l’élégance de la mélancolie. Je me souviens d’une question existentielle de Perken dans La Voie royale, de Malraux – que Jean-Paul Enthoven n’apprécie guère, à la différence de son ami BHL. La voici : « Et l’autre mort, celle qui est en nous ? » Cette autre mort, c’est celle qui nous empêche de vivre pleinement la vie, de la saisir par le col et d’en jouir malgré les cruelles épreuves. Cette autre mort s’appelle le défaitisme, le renoncement, l’oubli de ce que fut notre histoire, du courage de nos ancêtres, de la jouissance dans le dépassement de soi. Cette tiédeur de mort, Jean-Paul Enthoven la balaie avec force tout au long de son volumineux, et pourtant si léger, dictionnaire.

Le bonheur contre les passions tristes 

Dans son roman Soumission, Houellebecq ose cette phrase : « Le bonheur réside dans la soumission absolue. » Enthoven ne loupe pas le recordman du monde « du dégoût de vivre ». Il épouse tellement l’air du temps qu’il lui prédit le prix Nobel. L’attaque est directe, à la hussarde : « Sa recette, sa martingale, son assurance succès : style froid couleur béton serti d’obscénité. Des imparfaits du subjonctif et des points-virgules disposés en guirlande autour d’un décor hivernal humide. Une métaphysique urbaine très asphalt jungle, avec des trouées poétiques crachées en contretemps. » Il n’épargne pas non plus son physique, cette allure proche de la clochardisation, que je pense savamment entretenue. Mais n’allez pas croire que ce dictionnaire donne la recette miracle du bonheur. Pour cela, il faut aller voir un coach en bien-être, en relaxation, en détox. 

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Ici, c’est l’érudition élégante qui prime. C’est une presque leçon de vie sans professeur. Parce qu’au fond, le bonheur, c’est bizarre. Le bonheur des écrivains si présents dans le livre, c’est tout aussi bizarre. Il faut les écouter, c’est-à-dire les lire, les écrivains, parce que, comme le disait Hemingway, « sans bonheur, c’est inspiration zéro ». Sollers, que j’ai beaucoup pratiqué, jouait Venise contre les institutions expertes en spleen. Le désir avant tout, l’ironie nécessaire, l’esquive quand l’encerclement hystérique est total. Enthoven résume : « L’essentiel, pour Sollers, était ailleurs, dans ce parti pris d’allégresse dont il avait fait son credo, tout en abandonnant les positions en vogue aux spécialistes de la tristesse et du peine-à-jouir. » Allégresse, désir, que ces mots ravivent la flamme intérieure ! Ajoutons-y le rire. Le rire pour contrecarrer les faux maudits, comme don Juan pourfendait les faux dévots.

La littérature comme art de vivre 

Dans cette recherche naturelle, surtout pas contrainte, du bonheur, le corps reste le meilleur allié. Il faut l’entretenir avec douceur et compréhension. Pas courir par 40 degrés sur le bitume pisseux de la grande ville. Un peu de nage, comme le préconise Paul Morand, très présent dans l’ouvrage, même si Enthoven précise qu’il admire toujours l’écrivain mais qu’il ne l’aime plus, quelques parties de tennis, de la mesure, de l’équilibre, surtout pour le désir, de la compagnie, mais choisie, de l’amour bien sûr, la « meilleure raison de vivre, d’être heureux de respirer, de trouver un sens à l’absurdité de l’univers, d’aller et venir dans une existence sans saveur quand l’amour n’y souffle pas ». Il arrive qu’on en souffre, qu’il nous jette hors de nous-mêmes, mais qu’importe, le poignard dans le cœur prouve qu’on est encore vivant. Enthoven se souvient de son premier baiser à Brighton : « Mais rien ne dira le bonheur mêlé de stupéfaction, de ravissement, d’angoisse et de panique que procure le premier baiser… » Qui se souvient de son premier baiser connaît la richesse du mot bonheur.

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Avec un dictionnaire, on peut ouvrir les pages au hasard. À chaque fois, la prose de Jean-Paul Enthoven chasse les aigreurs et les acidités, comme le chante Charles Trenet. Sagan, tiens, elle l’a expérimenté, le bonheur. À toute vitesse, sur la route, la page blanche, devant la roulette du casino de Deauville. Le 8, à la répétition. Une fois couché, il indique l’infini, l’échappée libre, la liberté. Sagan prend son bolide, rejoint en Allemagne l’héritière de la marque Mercedes-Benz, le coup de foudre puis le coup de blues, retour sous la pluie. Elle en fait un roman, Des bleus à l’âme. Ça pique. Pas grave, on est vivant. Enthoven, à propos du cas Sagan : « Tenter, chaque fois, de croire que le pire peut être évité – ce qui n’est pas la plus mauvaise des tentatives. » Enthoven continue de citer ses fidèles compagnons de route : Voltaire, Stendhal, Casanova, Camus, etc. Fitzgerald, il en parle comme d’un cocktail à prendre au bar de la Closerie, ou ailleurs, « à base de littérature, de filles sexy, de Riviera, de luxe, de jolis spiders carrossés comme des insectes rutilants, de joies essentiellement provisoires ». Le cocktail bonheur-Enthoven n’est guère éloigné. Peut-être convient-il d’y ajouter du curaçao pour imiter le bleu du ciel de Capri, l’île aux bonheurs…

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Et puis, si vous ne pouvez pas voyager, sachez que le bonheur est également en soi. C’est sûrement l’une des plus belles révélations nées de la contemplation d’un crépuscule d’hiver. Enthoven ne résiste pas à lister ses bonheurs du matin. Je vous laisse les découvrir. À chacun les siens, l’essentiel étant de pouvoir en dresser la liste, à n’importe quel âge. Bien sûr, Enthoven met en garde contre les fausses exaltations, les fausses idoles – Sartre, par exemple –, les personnages littéraires révérés avec lesquels on ne peut rivaliser, les mirages idéologiques. Il prend l’exemple de la tombe de Casanova, ensevelie sous une dalle de béton par un gouvernement tchèque communiste trop occupé à museler le peuple.

Les bonheurs d’un antimoderne

Les pages se tournent et le portrait d’Enthoven se précise au fil de ses choix et de ses réflexions. Il y a belle lurette que l’écrivain a tourné le dos à ses « saisons progressistes », lui, l’admirateur de Marie-Antoinette, ulcéré par son destin tragique. Il prend ses gélules Stendhal, comme Jacques Laurent, qu’il a la délicatesse de nommer, relit Camus, en particulier Noces à Tipasa. Cet antimoderne – « être absolument moderne, c’est être l’allié de ses fossoyeurs » (Kundera) – ne se lasse pas de réciter par cœur ces quelques lignes du Nobel 1957 : « Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. » Et cette conclusion – provisoire – si peu partagée : « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile… »

Jean-Paul Enthoven, Dictionnaire amoureux du bonheur, Plon, 560 pages.

En l’honneur de nos alliés australiens et néo-zélandais

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Soudain, alors que nous montions pour accéder au sommet de la tour, la Sauvageonne se tut et se mit à compter. « Cent dix marches ! » exulta-t-elle, arrivée dans les hauteurs. « On fait du sport ! » Je la trouvais très mignonne, plus ébouriffée que jamais.

Nous nous trouvions au Mémorial national australien de Villers-Bretonneux ; dans le cadre des Journées du patrimoine, en compagnie d’un couple d’amis, nous avions choisi de découvrir l’endroit et plus particulièrement le Centre d’interprétation Sir John Monash qui « commémore l’engagement militaire australien et néo-zélandais et […] rend hommage aux hommes de l’Australian and New Zealand Army Corps ayant servi sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale », explique un panneau à l’entrée du cimetière.

Comment rester insensible lorsqu’on se promène dans les allées de ce cimetière ? Des centaines de tombes de soldats souvent jeunes, très jeunes, qui n’hésitèrent pas à venir du bout du monde pour se faire tuer dans la Somme par les balles et les obus de nos bons amis d’outre-Rhin. Exemple : celle de M. R. Dougherty, fauché le 20 octobre 1918 à l’âge de 17 ans. Le 20 octobre 1918 : à quelques jours de l’armistice…

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La visite du centre d’interprétation se révéla passionnante. Situé sur la colline entre Villers-Bretonneux et Fouilloy, il se trouve derrière le Mémorial national australien, dans l’enceinte du cimetière militaire. Inauguré en avril 2018, il porte le nom du général Sir John Monash, qui dirigea le Corps australien sur le front occidental en 1918.

D’un coût de 100 millions de dollars australiens, sa construction a été prise en charge par le gouvernement australien. Le Mémorial national australien, lui, a été conçu par Sir Edwin Lutyens ; il fut inauguré le 22 juillet 1938 par le roi George VI pour commémorer l’Australian Imperial Force, qui servit en France et en Belgique pendant la Première Guerre mondiale.

Sur les murs de l’édifice sont gravés les noms des quelque 11 000 soldats australiens morts durant la Première Guerre mondiale et sans lieu de sépulture connu. Les noms des batailles sont gravés sur les murs du mémorial. Au sommet de la tour, une table d’orientation indique les champs de bataille environnants. Des impacts de balles de la Seconde Guerre mondiale sont toujours présents dans la pierre.

Ne jamais oublier l’infini courage de nos amis alliés.

Afrique du Sud: de pata pata à zama zamas

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La police scientifique enquête après la fusillade survenue à Wedela, en Afrique du Sud, le 27 septembre 2026 © AP/SIPA

Vingt-sept morts en quelques heures dans deux tavernes distantes de 1 200 kilomètres. De l’or du Rand au racket des gangs, les massacres de ce weekend à Wedela et Lwandle racontent aussi la longue histoire de l’Afrique du Sud. Trente-deux ans après la fin de l’apartheid, la nouvelle élite politique ne semble pas capable de porter un État de droit.


Dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 septembre, l’Afrique du Sud a connu deux tueries qui, à près de 1 400 kilomètres de distance, semblent presque se répondre. La première commence vers 21 h 30 à Wedela, petite cité minière au sud-ouest de Johannesburg. Huit hommes armés de fusils d’assaut AK-47 et de pistolets arrivent devant une taverne du quartier résidentiel d’Extension 3. Ils ouvrent le feu sur les clients qui boivent dehors, puis pénètrent dans l’établissement et continuent le massacre à l’intérieur. Dix-sept personnes, treize hommes et quatre femmes, meurent, quinze autres sont blessées. Certains clients sont dépouillés de leurs téléphones.

Quelques heures plus tard, à 1 h 46, à Lwandle, près du Cap, des hommes armés entrent dans un shisanyama, établissement où l’on vient boire mais aussi manger de la viande grillée. Ils tirent sur les clients. Cinq personnes meurent sur place et cinq autres à l’hôpital. Onze sont blessées. Là encore, au matin du 27 septembre, ni les auteurs ni le mobile n’étaient connus. Une équipe spéciale de la police du Western Cape a été constituée.

Vingt-sept morts et vingt-six blessés en quelques heures. Et encore ce bilan ne résume-t-il pas la semaine car, quelques jours auparavant, une fusillade lors d’une fête à KwaMakhutha, au sud de Durban, avait fait douze morts. Pris ensemble, ces massacres qui se ressemblent dessinent quelque chose de spécifiquement sud-africain. Pour le comprendre, il faut remonter beaucoup plus loin. Avant les zama zamas, avant les gangs, avant même l’apartheid, il y eut l’or…

Le pays qui sortit de l’or

Wedela se situe dans le West Rand, prolongement occidental du Witwatersrand, cette longue arête rocheuse dont le nom afrikaans signifie littéralement « crête des eaux blanches ». C’est ici qu’une grande partie de l’Afrique du Sud moderne a commencé. Aujourd’hui, le paysage est jonché de puits et d’installations minières abandonnés. Une sorte d’archéologie industrielle à ciel ouvert dont certaines galeries continuent pourtant de vivre sous terre.

En 1886, la découverte du grand filon aurifère du Witwatersrand provoque une ruée. Johannesburg naît pratiquement avec les mines et, en quelques années, plus d’une centaine de petites exploitations s’étendent le long du Rand. Puis la nécessité de descendre toujours plus profondément et donc d’investir des capitaux de plus en plus importants, favorise leur concentration. Extraire l’or sud-africain exige des capitaux, des machines, mais surtout une quantité considérable de main-d’œuvre.

Cet or transforme Johannesburg et restructure l’économie sud-africaine. Il attire capitaux et travailleurs, provoque la naissance de villes et contribue à créer un immense système de migrations de main-d’œuvre. Une partie de la géographie humaine de l’Afrique du Sud moderne se construit autour de cette nécessité de faire venir les hommes là où se trouvent les mines, les loger à proximité, organiser leur travail et leurs déplacements. L’or finit même par donner son nom à l’argent. Lorsque l’Afrique du Sud abandonne la livre et introduit sa propre monnaie le 14 février 1961, elle la baptise le rand, nom venu directement du Witwatersrand. Une reconnaissance officielle du rôle de cette région dans l’histoire du pays. Plus d’un siècle après la ruée vers l’or, chaque pièce et chaque billet sud-africains portent encore le nom de la région minière qui a contribué à construire son économie. Wedela appartient à cet univers. Petite cité extrêmement dense, son histoire est celle des villes ouvrières construites pour loger une main-d’œuvre venue travailler sous terre.

À l’autre extrémité du pays, Lwandle raconte une histoire semblable, mais sans l’or. À une quarantaine de kilomètres du centre du Cap, Lwandle fut créée en 1958 comme zone d’hébergement de travailleurs migrants noirs. Des hommes seuls étaient logés dans des hostels afin de fournir de la main-d’œuvre aux exploitations agricoles, aux conserveries et aux industries de la région. Cela rappelle, dans un tout autre contexte, les foyers Sonacotra qui logeaient en France les travailleurs immigrés venus seuls fournir la main-d’œuvre de l’industrie.

Le système était inséparable de l’apartheid, avec les pass laws qui contrôlaient les déplacements et l’installation des travailleurs noirs tandis que les hostels permettaient de les employer sans permettre une véritable installation familiale. L’un de ces bâtiments constitue aujourd’hui la pièce centrale du Lwandle Migrant Labour Museum.

À près de 1 200 kilomètres l’une de l’autre, Wedela et Lwandle sont donc deux produits d’une même histoire. L’une est née de la mine, l’autre des besoins agricoles et industriels du Cap, mais toutes deux ont été façonnées par un système dans lequel le travailleur devait pouvoir être déplacé, concentré et logé près de son travail. Ce n’est pas l’apartheid qui a inventé cette géographie, mais l’économie minière, antérieure de plus d’un demi-siècle. Mais c’est bien l’apartheid qui l’a codifiée et rigidifiée. Puis l’apartheid a disparu sans que les villes construites par cette histoire disparaissent avec lui.

Quand les mineurs remontent clandestinement

Si l’âge d’or des mines sud-africaines est terminé, le métal jaune lui-même n’a pas disparu. Des kilomètres de galeries et de puits d’anciennes exploitations parcourent encore les régions minières. Ces installations ont été fermées parce qu’elles n’étaient plus suffisamment rentables pour les grandes compagnies. Mais elles peuvent parfois contenir encore assez de minerai pour ceux qui travaillent hors de toute réglementation et avec des coûts infiniment plus faibles. En Afrique du Sud, ils sont appelés zama zamas. Ce terme zoulou évoque ceux qui « essaient encore », ceux qui « prennent leur chance ».

Il y a quelque chose d’étrangement circulaire dans cette histoire. L’or avait attiré au XIXe siècle des dizaines de milliers d’hommes vers le Rand. Plus d’un siècle plus tard, alors que les grandes compagnies quittent certains puits, d’autres hommes y descendent encore. La mine industrielle s’efface mais l’économie minière demeure.

Cependant, l’exploitation sauvage ne relève pas seulement de quelques hommes descendant avec une pioche dans un puits abandonné. Il s’agit d’une organisation permettant de faire descendre nourriture et matériel, de remonter et traiter le minerai, de vendre l’or, de contrôler l’accès aux galeries et de protéger le territoire contre des groupes concurrents. Sans surprise, comme les gangs et les mafias, l’activité minière illégale a fini ainsi par produire son propre système de contrôle territorial.

Bekkersdal en est une spectaculaire illustration. En décembre 2025, cette autre cité du West Rand, elle aussi entourée d’anciens puits exploités clandestinement, est le théâtre d’une fusillade qui fait dix morts dans une taverne locale. La police arrête onze personnes. Neuf sont originaires du Lesotho, une du Mozambique et une d’Afrique du Sud. Les policiers découvrent notamment un AK-47, quatre pistolets et des munitions. Plusieurs de ces hommes sont soupçonnés d’appartenir au milieu des mineurs clandestins. La taverne de Wedela se trouve à moins d’une quinzaine de kilomètres de là.

Cela ne prouve évidemment pas que le massacre du 26 septembre soit lié aux zama zamas. Au lendemain de la tuerie, la police n’en connaît toujours pas le mobile. Mais cela situe le lieu. Sous Wedela et autour d’elle, l’histoire de l’or commencée en 1886 n’est pas tout à fait terminée. Elle a simplement changé d’acteurs et parfois de légalité.

La taverne, place publique nocturne

À cette géographie souterraine s’en superpose une autre, beaucoup plus visible : celle des tavernes. En Afrique du Sud, tavern, shebeen et shisanyama ne désignent pas exactement la même chose. Le premier, emprunté à l’anglais tavern, désigne un débit de boissons légal. Le terme shebeen vient de l’irlandais síbín, qui désignait un débit clandestin d’alcool, et aurait été introduit en Afrique du Sud par des immigrants irlandais avant de devenir le nom du bar informel des townships, souvent installé dans une maison ou un hostel et parfois dépourvu de licence.

Comme les hostels et les cités minières, le shebeen appartient ainsi à l’histoire sociale des townships. Mais il en représente la face vivante. On n’y vient pas seulement boire : on s’y rencontre, on y échange des nouvelles, on y écoute de la musique et on y danse. Dans les townships de Johannesburg des années 1950, on y danse notamment le pata-pata, qui donnera son nom à la chanson la plus célèbre de Miriam Makeba. La chanteuse elle-même se produit dans ces établissements et, en 1959, apparaît dans Come Back, Africa de Lionel Rogosin en train de chanter dans un shebeen clandestin de Johannesburg. Le lieu appartient donc autant à l’histoire culturelle de l’Afrique du Sud qu’à celle de sa géographie sociale.

C’est précisément ce qui le rend important pour notre histoire. Le système minier avait concentré les travailleurs dans certains espaces, l’apartheid avait ensuite organisé et rigidifié cette géographie et le shebeen était devenu l’un des endroits où cette population se retrouvait une fois la journée de travail terminée.

Quant au shisanyama, son nom vient des langues nguni où shisa signifie « brûler » ou « faire griller » et nyama, « viande ». Littéralement, c’est donc l’endroit où l’on « grille la viande », mais où l’on vient également boire et passer la soirée. Dans beaucoup de townships, tavernes, shebeens et shisanyamas remplissent ainsi la fonction que le café, le restaurant, le bar, la salle de musique et parfois même la place publique assurent ailleurs.

C’est pourquoi leur importance dépasse largement la vente d’alcool. Là où se concentre la sociabilité se concentrent aussi les clients, l’argent et les rapports de pouvoir. C’est donc un commerce à taxer, un territoire à contrôler et parfois un lieu où les comptes se règlent.

Dans certaines régions d’Afrique du Sud, cette ponction a même pris la forme d’une véritable fiscalité parallèle. En 2024, une enquête du Sunday Times dans l’Eastern Cape révélait même l’existence d’un véritable barème mensuel avec 3 000 rands pour une taverne, 3 500 pour un spaza shop (spaza – spice – épices), petites épiceries de quartier, et 5 000 pour une boucherie. Pour mesurer ce que représentent ces sommes, le salaire moyen d’un travailleur non qualifié dans la province tourne autour de 6 700 rands par mois. Un prélèvement mensuel substantiel sur l’activité du commerce. Et selon un entrepreneur interrogé par le journal, presque tous les commerces payaient. Les racketteurs prélevaient régulièrement une partie de l’activité pour, selon leurs propres mots, « faire les règles ».

Le phénomène se retrouve au Cap, où des commerçants ont confié au média sud-africain GroundUp qu’ils versaient chaque mois de l’argent à des groupes armés afin de pouvoir continuer à travailler sans être attaqués. Certains devaient même payer plusieurs groupes concurrents. L’emprise de ces réseaux ne touche d’ailleurs plus seulement les commerces et la ville du Cap a suspendu certains services dans des quartiers.

À Khayelitsha, précisément le township où opéraient les Guptas, nom emprunté à la célèbre famille d’hommes d’affaires indiens liée au scandale de la « capture de l’État » sous Jacob Zuma, et Boko Haram, nom emprunté, également sans lien avec lui, au mouvement jihadiste nigérian, des propriétaires de spaza shops ont ainsi raconté en 2025 que plusieurs organisations leur réclamaient de l’argent. Après des meurtres et une intervention de la police, les groupes d’extorsion auraient fini par s’entendre entre eux pour déterminer qui prélèverait où.

Dans cette économie, les tavernes occupent une place particulière car la question de savoir qui possède l’établissement, qui y travaille, qui en assure la « protection » et surtout qui prélève sa part peut rejoindre celle du contrôle du quartier. À Kayamandi, près de Stellenbosch, l’ancien maire adjoint Cameron Mcako, assassiné en 2019 devant la taverne dont il était propriétaire, avait été identifié par les enquêteurs comme une figure importante d’un réseau d’extorsion. Après d’autres fusillades, le ministre de la Police avait lui-même évoqué une guerre de territoire entre groupes concurrents.

Dans l’industrie de la nuit du Cap, cette « protection » est devenue une activité économique en elle-même. Et la frontière entre sécurité, protection et racket peut d’ailleurs devenir difficile à tracer. Dans une autre affaire, le Grand Café du Cap versait entre 70 000 et 100 000 rands par mois pour sa sécurité et un versement de 90 000 rands en liquide avait été évoqué devant le tribunal. Les prévenus furent finalement acquittés, le magistrat estimant que les faits établissaient dans ce cas une négociation commerciale plutôt qu’une extorsion.

Et cette logique ne s’arrête pas aux tavernes. Elle rejoint même l’autre monde de notre histoire, celui des mines. En 2026, le parquet a accusé le puissant patron de taxis Madoda « Joe Ferrari » Sibanyoni et plusieurs autres personnes d’avoir extorqué 2,2 millions de rands à un entrepreneur minier. Selon le plaignant, les sommes réclamées pouvaient atteindre entre 50 000 et 300 000 rands par mois. Un autre groupe aurait parallèlement exigé un paiement calculé sur chaque tonne de matériau livrée. Les accusés contestent ces faits et la justice ne les a pas encore tranchés, mais le mécanisme décrit est le même.

La taverne se trouve au croisement de toutes ces logiques. Elle est un lieu de sociabilité mais aussi une unité taxable et un enjeu de pouvoir de cette économie parallèle. La frapper peut donc signifier beaucoup de choses, comme par exemple retrouver un adversaire dont on connaît les habitudes, terroriser un propriétaire, punir celui qui refuse de payer ou adresser un message au groupe qui prétend contrôler le quartier.

Quand les enquêtes aboutissent

Certaines affaires élucidées permettent de voir ce qui se trouve derrière les silhouettes des hommes armés. L’une des mieux documentées remonte au 8 mars 2020 à Khayelitsha, immense township du Cap, pendant une fête d’anniversaire chez un homme lié au gang des « Guptas ». Quatre hommes armés ouvrent le feu sur la maison avant d’y pénétrer, laissant derrière eux sept morts et sept blessés.

Selon l’enquête, deux membres du gang des Guptas ont été reconnus coupables de meurtres, tentatives de meurtre et infractions liées aux armes commis contre des membres de leur propre gang. Le parquet sud-africain décrit un gang impliqué dans l’extorsion violente et évoque des tensions territoriales internes.

Un détail de cette affaire donne peut-être davantage la mesure de l’ampleur de ce système mafieux. Après le massacre, deux des tireurs seraient revenus sur les lieux pendant que la police recueillait les témoignages. L’un d’eux aurait même franchi le cordon policier afin d’écouter ce que racontaient les témoins. Le parquet souligne la peur qui régnait alors dans le quartier car ces hommes avaient été reconnus et personne ne voulait être vu en train de parler aux policiers.

État où t’es ?

L’apartheid institutionnel a duré un peu plus de quarante ans, de la victoire du Parti national en 1948 jusqu’au début de son démantèlement par Frederik de Klerk en 1990. Il y a donc trente-six ans que l’Afrique du Sud a commencé à en sortir. Sa disparition politique et juridique s’achève quatre ans plus tard avec les premières élections démocratiques et multiraciales du 27 avril 1994.

Plus de trois décennies après la fin de l’apartheid, celui-ci ne suffit plus à expliquer pour comprendre Wedela ou Lwandle. Une génération entière est née depuis 1994. L’État qui administre aujourd’hui ces villes n’est plus celui de l’apartheid. Depuis trente-deux ans, le pouvoir politique, la police, les municipalités et les entreprises publiques ont été profondément transformés. Le nouvel État a construit des institutions démocratiques mais il a aussi connu, surtout pendant les années Zuma, corruption, « capture de l’État », affaiblissement d’administrations et d’entreprises publiques et perte de capacités dans certains services essentiels.

Le massacre du 26 septembre ne dit donc pas seulement quelque chose de l’héritage de l’apartheid mais aussi quelque chose de ce qui s’est passé depuis.

Quand le PS oublie de « distinguer la peau de la chemise »

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Raphaël Glucksmann, Ségolène Royal et Jérôme Guedj lors du débat entre les candidats à la primaire de la gauche, le 23 septembre 2026. Montage Causeur à partir de captures d'écrans LCI.

À la primaire socialiste, Olivier Faure, Ségolène Royal et Emmanuel Maurel pensent qu’il y a un «génocide» à Gaza. Raphaël Glucksmann et Jérôme Guedj, non.


Il y a eu de nombreuses réactions aux propos de Ségolène Royal (et d’autres) au sujet de nos compatriotes français juifs lors du débat de la primaire socialiste, mais j’ai bien peur que tous, ou presque, soient passés à côté de l’essentiel.

En effet, lors d’un débat entre candidats à la primaire socialiste pour désigner le candidat du parti à l’élection présidentielle, et après avoir approuvé les propos d’Olivier Faure parlant de « génocide » à Gaza, Ségolène Royal a déclaré que la montée actuelle de l’antisémitisme en France « n’était pas due à Israël » mais « aux actuels dirigeants » de ce pays, et que pour lutter contre cet antisémitisme, « il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe » à Gaza « est intolérable ».

Rappelons d’abord que l’antisémitisme n’a pas attendu les actuels dirigeants d’Israël pour être une réalité, que ce soit en Occident ou dans le monde musulman. Rappelons également qu’à l’approche de la date anniversaire du 7-Octobre, ce sont surtout les partisans de la « cause palestinienne » (à commencer par Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot) qui pourraient utilement dire un peu plus clairement que la « globalisation de l’intifada » est intolérable. Mais ce n’est pas tout.

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Réagissant immédiatement aux propos de Mme Royal, Jérôme Guedj (également candidat à la candidature) a dénoncé cette « injonction », la qualifiant d’« essentialisation » et ajoutant : « On n’a pas demandé aux Français musulmans de hausser la voix pour se désolidariser des crimes commis par Daech, parce que ce sont des Français avant d’être des musulmans. » Plus tard, sur X, il a écrit : « Au moment du 13 Novembre, seule l’extrême droite a osé réclamer à nos compatriotes musulmans qu’ils se désolidarisent des terroristes. Aujourd’hui, qu’une candidate de gauche rende les Français juifs responsables de l’antisémitisme qu’ils subissent et leur enjoigne de se positionner sur un pays qui n’est pas le leur est tout autant une honte absolue. C’est une atteinte grave à la laïcité : la République ne s’adresse pas aux croyants, elle ne reconnaît que des citoyens. Tous ses citoyens. »

C’est là qu’on arrive à une confusion déplorable, malgré toutes les bonnes intentions. Quoi qu’on pense de leur politique, les dirigeants d’Israël n’agissent pas au nom de la religion juive, mais de l’État-nation du peuple juif. Or, l’appartenance à un peuple (sauf exception par l’assimilation) n’est pas un choix. À l’inverse, les terroristes du 13-Novembre, tout comme ceux de l’État islamique, agissaient au nom de la religion musulmane, et l’adhésion à une religion est un choix.

Juifs, judaïsme: ne pas tout confondre

Ainsi, mettre sur le même plan la judéité et le judaïsme serait confondre la peau et la chemise, pour reprendre l’usage qu’Henri Peña-Ruiz a fait de l’expression de Montaigne. On connaît l’exemple célèbre : le cardinal catholique Jean-Marie Lustiger n’était plus juif – de religion juive –, mais il n’a jamais cessé d’être Juif – membre du peuple juif, en même temps que du peuple français (car oui, les deux vont parfaitement ensemble ; ceux qui en douteraient peuvent utilement relire Marc Bloch). De même, être originaire d’un pays musulman, ou d’une famille depuis longtemps musulmane, ou appartenir à un peuple traditionnellement musulman, n’est pas la même chose qu’être musulman – les apostats de l’islam le savent bien.

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Mettre sur le même plan le peuple et la religion, c’est considérer comme de même nature l’ascendance et la croyance, c’est introduire une fausse équivalence qui fragilise un principe pourtant non négociable : on choisit sa religion. C’est donc fragiliser la liberté de conscience que la République affirme garantir.

La laïcité n’interdit pas la critique des religions

Quant à l’interprétation que Jérôme Guedj semble faire de la laïcité, elle aussi pose question, parce qu’au fond elle repose sur la même confusion. La laïcité permet fort heureusement de ne pas réduire un citoyen à ses croyances, mais elle n’impose pas l’aveuglement face aux croyances. Au contraire, elle en permet (ou devrait théoriquement en permettre) l’analyse et la critique, cette critique fût-elle jugée moqueuse, irrespectueuse ou blasphématoire par les croyants. Il n’est pas contraire à la laïcité d’attendre de ceux qui disent adhérer à une idéologie (que cette idéologie soit religieuse ou non) qu’ils se détachent de ce qui, dans son corpus doctrinal, est contraire aux principes les plus essentiels de nos lois. C’est même précisément parce que la laïcité ne réduit pas le citoyen au statut de croyant que la laïcité permet d’exiger du citoyen qu’il se conduise avant tout en citoyen, quelles que soient ses croyances, c’est-à-dire quelles que soient les croyances qu’il s’est choisies, et qu’il en condamne, par exemple, sans ambiguïté, ce qui menace les fondements de la nation.

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À l’heure où la liberté de conscience fait face à de multiples remises en cause, que ce soit par les courants orthodoxes de l’islam sunnite (dont la jurisprudence est unanime pour refuser le droit à l’apostasie) ou par un « progressisme » (qui n’a décidément rien d’un progrès) dont la soif de censure et l’appétit d’endoctrinement sont de moins en moins masqués, il faut rappeler à chaque occasion ce qui n’est malheureusement plus une évidence : la religion, comme toute conviction politique, philosophique ou métaphysique, est et doit demeurer un choix.

Bernard-Henri Lévy : un monde à part…

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Le philosophe Bernard-Henri Lévy prononce un discours lors d'un débat sur la mobilisation française en faveur du peuple iranien, sous le slogan « Iran, Vie, Liberté », au théâtre de la Scala à Paris, le 20 janvier 2026. © Stephane Lemouton/SIPA

Le philosophe dont on aime tant se moquer des aventures à la André Malraux ou des qualités de cinéaste, publie le premier livre de la nouvelle maison d’éditions d’Olivier Nora. Philippe Bilger l’a lu.


Dans ses Mémoires provisoires, Bernard-Henri Lévy (BHL) rapporte le conseil que lui donne un jour l’un de ses amis au parcours totalement atypique, Jean-Baptiste Descroix-Vernier : continuer « journaux et magazines et ne pas arrêter la télévision », tout en sachant que « les vrais relais sont ce que lui a créé, et certains blogueurs… qui sont devenus de vrais leaders d’opinion… ». Cet hommage aux blogueurs est d’autant plus appréciable que les médias classiques qui les pillent ne les citent jamais.

48 séquences

Face aux immenses – à tous points de vue – Mémoires provisoires écrits par BHL et publiés le 1er octobre, je veux rédiger un billet le plus sincère possible, avec la conviction, cependant, que, devant une matière aussi riche et diverse, mon analyse sera nécessairement partielle, et aussi frustrante. D’autant plus que l’auteur, je le sais, tiendra pour un honneur que l’on fasse de bonne foi la part des lumières et des ombres dans un ouvrage qui interdit toute approche sommaire ou manichéenne, de sa personnalité comme de tout ce qu’il a vécu d’infiniment, et parfois tragiquement, contrasté.

De la même manière que BHL a structuré ses Mémoires en quarante-huit séquences plus ou moins longues, je vais m’attacher à présenter une série de regards sur l’ensemble de ces pages.

Contrairement à ce que pouvait laisser craindre un préambule annonçant moins une introspection qu’une destinée « dans les remous de l’époque », BHL est très présent dans le livre, soit directement, soit par effraction dans des histoires et des relations qui ne le concernent apparemment pas, mais le révèlent cependant. Il aurait été dommage que, pour fuir l’autobiographie classique, on ait été privé de ce qui pouvait, plus intimement, nous passionner chez lui. Heureusement, ce n’est pas le cas, même si, à l’exception de quelques allusions, il se garde bien de nous faire entrer dans son jardin secret.

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Le style du livre est constamment éblouissant. C’est l’une des forces incontestables de l’écrivain BHL. On est parfois tenté de ne pas appréhender avec une lucidité suffisante le fond de sa pensée parce que la forme offre un décor et produit un enchantement qui risquent de nous détourner de l’essentiel. La surprise est de le voir tellement à l’aise dans la narration, la restitution et le détail des faits.

Ce qui domine dans cet inventaire des épisodes fondamentaux d’une vie, c’est l’alliance d’une intelligence extrême, d’un esprit rompu à la complexité comme à la limpidité et d’une faculté de compréhension qui semble trouver son bonheur à s’exercer sans cesse. S’y ajoute une sensibilité vive, n’hésitant pas à frôler parfois la sensiblerie. Et la présence constante d’un cœur complétant plus souvent qu’à son tour la sécheresse des concepts et l’aridité stimulante des idées.

Qu’il restitue des scènes de guerre ou relate les épisodes périlleux et romanesques dont il est lui-même acteur, je n’ai aucune raison de douter de la réalité des faits, pas plus que de la vérité de l’homme qui s’y révèle : un aventurier épris de justice et de morale internationale, qui se sent en fraternité avec des peuples ou des minorités dont la sauvegarde lui importe.

Constamment tourné en dérision…

Probablement certains, comme d’habitude, tourneront-ils en dérision ce qu’ils dénonceront comme un spectacle, une représentation. Ce sera injuste, parce que la réalité qu’il affronte avec d’autres est tragique et qu’il ne la fuit jamais. Pourtant, même à mon regard bien disposé, se révèle parfois, au milieu de tous ces dispositifs de souffrance et de mort, quelque chose qui vient de l’auteur, tel un Fabrice del Dongo du riche : comme une allégresse sombre, une joie indicible à se trouver suprêmement inconfortable et menacé, solitaire mais entouré.

Même ces remarquables Mémoires provisoires pâtissent d’un écueil qui relève de la loi du genre. Leur auteur nous offre un certain nombre de portraits, nous communique avec allégresse – BHL aime aimer, admirer, se réjouir des proximités qu’il célèbre – ses dilections, et toutes n’ont pas le même degré de sentiment et d’intensité. Il est normal qu’elles fassent partie de ces Mémoires, mais sont-elles obligatoirement les nôtres ?

Même si l’on connaît un peu les personnalités qui le comblent, nous avons parfois du mal, par indifférence ou éloignement du milieu où elles gravitent, à partager le même enthousiasme que lui. Par exemple pour Jean-Paul Enthoven, qui a droit à plusieurs pages d’authentique fraternité. Elles sont belles, mais nous demeurons forcément dans les marges parce que son lien avec BHL est unique et que, par ailleurs, nous ne sommes pas forcés d’avoir les mêmes sympathies ou antipathies que lui – sur ce dernier point, il n’est pas méchant et s’économise.

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L’écrivain n’est pas coupable de cette divergence, qui relève de ses amitiés – il y a tant de cercles autour de lui, les uns plus intimes que les autres – et de ses complicités, mais le lecteur demeure à l’extérieur de celles-ci ; et il ne peut d’ailleurs que le regretter. Tellement il fait bon être l’ami de BHL !

On comprend alors pourquoi on retrouve avec plaisir, dans les chapitres suivants, cet extraordinaire espace d’universalité et d’intelligence, riche de finesse, d’analyses et de découvertes, où BHL narre, raconte, décrit, passe du factuel au conceptuel, du lien personnel à une lumière pour tous, et n’égare jamais son lecteur, qu’il tient par l’esprit et par le style.

Les philosophes qu’il évoque composent une famille très diverse par leur pensée, leur vision du monde et de la religion. Le lecteur en ressort doublement conquis : par la fluidité narrative et la précision du trait, mais aussi par la richesse intellectuelle qui se déploie au fil de ces entretiens et de ces rencontres. Les visages décrits restent inoubliables dans notre mémoire, avec leur aura, leurs convictions, leurs contradictions : Louis Althusser, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Benny Lévy, enseignant de la première heure et capital, Emmanuel Lévinas, Jean-Paul Sartre, par allusions, et d’autres encore.

Cette capacité à sortir de soi – contre tous les reproches de narcissisme – séduit particulièrement lorsque BHL raconte les figures politiques (François Mitterrand, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Volodymyr Zelensky), artistiques (Alain Delon, Pasolini), littéraires (Alberto Moravia, Romain Gary, Michel Tournier, Albert Cohen et le si complice Philippe Sollers) et philosophiques. Non pas juge, mais éveilleur, témoin, parfois vigie, souvent protecteur. Une sensibilité et une curiosité internationales toujours en alerte. Un regard critique, ironique, bienveillant, réservé, mais jamais dégradant. Nous avons aussi bien des anecdotes que des idées à nous mettre sous l’esprit !

… mais trop peu de dérision sur soi

Avant d’évoquer ce « monde à part » qui est mon titre, je pourrais esquisser un reproche au sujet de cette matière lourde, profonde et nourrissante, qui laisse trop peu de place à la dérision sur soi-même. Encore celle-ci n’est-elle pas absente. Et l’ironie parfois, comme un caillou drôle dans sa chaussure noble ! Et il suffit, par ailleurs, de songer au précédent livre de BHL pour se convaincre qu’il est plus doué que beaucoup d’autres pour ne pas toujours se prendre au tragique et pour savoir se moquer de lui-même.

D’où me vient ce sentiment que, tout confondu – ombres et lumières, fureurs et tranquillités, difficultés et solutions, sort du monde et vie familiale et personnelle –, le monde de BHL est à part ? Parce qu’en réalité, il n’est pas de crise qu’il ne parvienne à résoudre, guère de sollicitation à laquelle il ne réponde favorablement. Pas de drame, de douleur ou de tragédie, où que ce soit, dans son cercle familial ou hors de celui-ci, auxquels il ne puisse faire face. Il y parvient grâce à son formidable réseau amical, politique, médiatique et culturel, ainsi qu’à l’ensemble de ses moyens, considérables, mis à la disposition de ceux qu’il a élus. Son père, qu’il a admiré, sa fille Justine, tous ceux venus frapper à la porte de son cœur ont bénéficié de son incroyable énergie pour consoler, aider, réparer, recoudre. Il a fait bon usage de lui-même et de ce dont le destin l’avait comblé.

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C’est un monde à part qui pourrait susciter envie, jalousie et comme la pulsion révolutionnaire d’une égalité absolue. Tant de chances et de dons, c’est trop pour un seul homme ! Il faut résister à ces humeurs médiocres, et d’abord grâce à BHL lui-même qui, jamais, dans ces pages dont la sincérité, douce ou âpre, est la caractéristique essentielle, ne joue la comédie du regret : celle du privilégié s’apitoyant hypocritement sur autrui. Il ne cède pas non plus à une feinte mauvaise conscience qui le conduirait à déplorer des bienfaits dont, au quotidien, il profite.

Ces Mémoires provisoires se terminent par un hommage vibrant et convaincu à Olivier Nora : ils sont le premier livre de sa nouvelle maison d’édition, Olivier Nora Éditions. Cette solidarité à la fois littéraire et symbolique est révélatrice du caractère et du comportement en général de BHL. S’il n’est pas homme à s’effacer, comme la générosité et la fidélité lui sont plus voluptueuses que tout autre sentiment !

L’auteur peut agacer, surprendre ; on peut regretter ses choix, ses orientations, le jalouser, l’envier, se moquer de ses aventures « malruciennes », le vouloir plus Camus que Sartre, douter de la qualité du cinéaste, condamner parfois son intolérance, ses foudres intellectuelles, ne pas être fasciné par l’univers qui est à sa dévotion et auquel il rend la pareille. Rêver d’un autre qui ne serait plus lui ! Pour ma part, tout cela m’importe peu. Je n’ai fait qu’écrire ce que ce livre m’a dicté, en y mêlant sans doute malgré moi quelque chose du BHL que je connais un peu. Dans ces Mémoires provisoires, il y a une odeur de durée, de vérité, d’humanité, de fragilité et de grandeur ; oui, comme un parfum d’éternité.

Bernard-Henri Lévy, Mémoires provisoires, ‎Olivier Nora Éditions, 2026, 864 pages.

Camp du Drap d’Or à Saint-Pierre-et-Miquelon

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Le président Emmanuel Macron (à droite) et le Premier ministre canadien Mark Carney s'étreignent après avoir prononcé des allocutions à Saint-Pierre, à Saint-Pierre-et-Miquelon, le dimanche 20 septembre 2026 © Adrian Wyld/AP/SIPA

En visite à Saint-Pierre-et-Miquelon, Emmanuel Macron et Mark Carney ont affiché leur entente face aux ambitions de Donald Trump et leur volonté de resserrer les liens entre l’Europe et le Canada. Mais derrière les poignées de main et les grands discours, le rapprochement transatlantique se heurte à quelques solides contradictions… notamment canadiennes.


All the world’s a stage. (En v.o.).
Le monde entier est un théâtre. (En v.f.).
William Shakespeare. (As you like it/Comme il vous plaira).


Le 20 septembre, dans une mise en scène millimétrée, le président français et le Premier ministre canadien se sont rencontrés sur ce site emblématique. Les téléspectateurs ont eu droit à un aperçu historique du territoire, notamment du « putsch de Saint-Pierre-et-Miquelon », premier territoire où fut hissé le pavillon de la France libre, le 24 décembre 1941, à la fureur du président Roosevelt. Un élément manquait toutefois à cette rétrospective : ce territoire fut une importante plaque tournante pour le trafic d’alcool vers les États-Unis au cours de la prohibition, au grand dam d’Eliot Ness. Al Capone, entrepreneur confirmé en import-export, y aurait été invité d’honneur à quelques reprises. Un âge d’or qui prit fin en 1933, avec l’abrogation de la prohibition.

Mark Carney dispute au pape le titre du plus mauvais allocuteur

Le discours de Mark Carney fut affligeant : même avec un texte préparé à l’avance, son français écorchait les oreilles, surtout celles de son compagnon de podium, ex-assistant éditorial et disciple du philosophe spécialisé en herméneutique Paul Ricœur. En politique internationale, il faut stoïquement accepter ce genre d’épreuves : pour citer Jacques Brel, ce sont les risques du métier.

Par ailleurs, la population locale devait sans doute ronger son frein, vu que le Canada, en matière de quotas de pêche à la morue, a toujours la part du lion.

Cette rencontre (il est difficile de parler de « sommet », vu que Miquelon est menacé d’engloutissement par la montée des eaux) se voulait une vitrine de l’esprit de rapprochement entre l’Union européenne et le Canada, qui veulent afficher leur résistance commune aux velléités annexionnistes du président Trump. D’aucuns rêvent de voir accordé au voisin septentrional des États-Unis le statut de « membre associé », un concept absent du traité de Rome. La qualité d’État membre de plein exercice ne serait pas concevable puisque l’adhésion à l’Union est réservée aux États géographiquement situés sur le continent européen. Cette objection est mal fondée, car elle ignore le précédent de Chypre. Cela dit, l’ouverture des marchés est toujours souhaitable, mais la volonté canadienne d’échapper à la domination économique américaine, tout louable qu’elle soit, se situe dans une marge de manœuvre fort étroite : les deux économies sont largement imbriquées, car l’élément géographique est incontournable, surtout vu la frontière artificielle séparant les quatre provinces de l’Ouest des États-Unis. En outre, le droit interne canadien constituerait un obstacle beaucoup plus substantiel à une relation plus étroite avec l’Europe.

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En effet, dans l’UE, est sans entraves la libre circulation des biens et des personnes entre États souverains. Le frontalier français peut librement acheter son tabac et son alcool au Luxembourg sans payer de taxes en France. En revanche, le rond-de-cuir québécois habitant la ville de Gatineau, sur la rive québécoise de la rivière des Outaouais, fonctionnaire de l’État canadien qui exerce ses fonctions dans la langue officielle de traduction dans la capitale canadienne, Ottawa (Ontario), et qui y achète après ses heures de service ses petits bâtons de cancer et son tord-boyau chez LCBO est censé déclarer ses achats au gouvernement québécois et en payer les taxes ! (Spoille leurre aleurte : en pratique, aucun fumeur alcoolo n’est assez débile pour le faire…). Et le plombier polonais qui naguère fit frémir la France fait sourire quand on pense aux barrières économiques considérables instaurées par les gouvernements provinciaux dont sont notamment victimes les entreprises du bâtiment. Un exemple plus tragique encore : la Société des alcools du Québec (SAQ) interdit presque complètement l’« importation » des vins britanno-colombiens !

Protectionnisme : M. Carney invité à balayer devant sa porte

Ces absurdités juridiques sont dues à une jurisprudence constitutionnelle purement politique : l’arrêt Parsons. Cette affaire portait sur la nature du fédéralisme canadien, plus précisément sur l’étendue des compétences respectives des provinces, d’une part, et de l’État fédéral, d’autre part, en matière de commerce. La lettre de la Constitution est limpide : il relève pleinement de l’État central. La Cour suprême a considérablement émasculé cette compétence en concluant que le commerce intraprovincial échappait au pouvoir fédéral. En dernier ressort, en 1881, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres (qui était alors la juridiction suprême pour le Canada) confirma que le texte ne voulait finalement pas dire… ce qu’il disait. D’où la balkanisation de l’économie interne canadienne.

L’on serait tenté d’inviter M. Carney, qui vitupère le protectionnisme trumpesque, à balayer d’abord devant sa porte. Mais le pauvre Premier ministre — catholique pratiquant — mérite l’indulgence : dans un État de droit, il doit se soumettre au jésuitisme de la Cour suprême du Canada, laquelle, sauf miracle, n’acceptera jamais d’opérer un revirement de jurisprudence, car cela donnerait lieu à un séisme politique pancanadien.

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Par ailleurs, il y a son ministre du Commerce, Dominic LeBlanc, qui, comme Justin, est tombé dans la marmite où mijote la tambouille libérale quand il était petit (il est le digne fils de son père, Roméo, jadis gouverneur général du Canada). Il déclare, en lisant un texte préparé à l’avance, avec son truculent accent acadien fleurant bon le homard et les embruns iodés (décidément, on n’échappe pas aux remous du golfe du Saint-Laurent), vouloir encourager les investisseurs, notamment en supprimant la « redondance » des procédures (sic), tout en invoquant « nos normes environnementaux » (resic). Avec de tels intellectuels au cabinet (il faut y inclure François-Philippe Champagne, qui avait jadis une hypothèque pour des appartements, à Londres, auprès de la Banque de Chine (communiste), alors qu’il avait le… portefeuille des Affaires étrangères), on se demande comment le gouvernement canadien fédéral (ou plutôt « confédéral », selon la terminologie officielle) fait chou blanc à tous les coups avec Sa Majesté orange…

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Intermède cocasse, Mark Carney, par ailleurs ex-gouverneur… de la Banque d’Angleterre, a récemment révélé, en entrevue au New York Times et sans rire, avoir pris des mesures en cas d’invasion militaire américaine. Celle-ci aurait normalement pris une demi-heure, mais l’état-major américain doit désormais revoir ses propres plans et prévoir une bonne heure.

À ce stade, les gesticulations médiatiques de l’ex-gouverneur de la Banque du Canada ne sont que vain cinéma de série B. Le Québec, encore trop craintif et crédule, s’est blotti dans ses jupons et veut encore croire qu’il défend ses intérêts. Et ce, en dépit de l’alerte lancée à la dernière minute par sa protégée, Christine Fréchette, actuelle Première ministre québécoise en fin de règne, au sujet d’une prétendue ingérence américaine dans les élections québécoises du 5 octobre prochain qui profiterait au Parti québécois, pour l’instant favori. En l’état, voilà qui sent la grossière intox à plein nez.

Ingérence ? Possible, mais la trace olfactive semble conduire à Ottawa plutôt qu’à Mar-a-Lago.

Et la France retrouva un air de famille…

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Lourdes, hier © Vatican Media/IPA/SIPA

Il aura suffi de quatre jours de visite papale et d’un petit coup de boost involontaire de l’islam pour que la France catholique sorte de sa sieste, secoue ses évêques et offre une belle crise d’urticaire au mantra multiculturaliste progressiste, observe notre chroniqueur.


Il y a une leçon immédiate à tirer du succès de la visite de Léon XIV en France : l’Église en détresse a été revivifiée grâce à l’énergie intacte du peuple catholique. Ce sauvetage devrait inspirer une classe politique en déroute, qui aligne ses présidentiables dans un brouhaha de bateleurs. Ces ambitieux, coupés des gens, incarnent un idéal fictif réduit à des slogans. Or c’est l’âme des foules qui a incité Éminences et Monseigneurs à l’humilité. Ces princes en soutane ont choisi de suivre l’instinct de survie d’une France oubliée. En religion comme ailleurs, la réactivité du monde d’en bas est appelée à secouer l’apathie du monde d’en haut. Dans son intelligence du cœur, qui le dispense d’effets de manche et de longs discours, le pape aura amorcé en quatre jours un possible basculement spirituel. En disant aux 80 000 jeunes du Stade de France, en Seine-Saint-Denis, vendredi soir : « Vous êtes les saints de France ! », le Saint-Père a reconnu la force d’une nouvelle génération consciente de sa fragilité. Le monde musulman importé n’a d’ailleurs pas été remercié à la hauteur du réveil qu’il a provoqué chez de nombreux fidèles. Comment, en effet, ne pas admettre l’impact, sur des consciences en recherche de sens, d’une dévotion islamique prête à se substituer à un système amnésique ? L’islam, obstacle à la cohésion nationale, aura paradoxalement contribué à mobiliser la France dans une unité retrouvée.

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Il ne s’agit pas de crier victoire. La déchristianisation, qui a accéléré une déculturation plus générale, laisse voir un champ de ruines. Cependant, les plus de 800 000 personnes qui ont assisté samedi à la messe, place de la Concorde et sur les Champs-Élysées, disent la puissance des invisibles. La « nouvelle France » est la nation historique. « La France est un pays de diversité », avait récité, comme un mantra, Emmanuel Macron en recevant le pape à l’Élysée, vendredi matin. Une multiethnicité joyeuse et solidaire a effectivement été observée, particulièrement parmi le jeune public de Seine-Saint-Denis. Toutefois, quand Léon XIV appelle aux conversions et à « bâtir une nation renouvelée à partir de ses racines irriguées par la foi », il s’écarte du multiculturalisme défendu par des élites déracinées, chef de l’État en tête. C’est un pays aimable et fraternel qui s’est massivement retrouvé dans les rues, brandissant ses bébés au passage du pape. La parenthèse pacifique se refermera lundi, après l’étape à Metz. Mais cette précieuse respiration fait comprendre, à qui veut l’entendre, les limites de la « diversité » lorsqu’il s’agit de faire cohabiter des cultures et des civilisations dissemblables. La sacralisation du migrant et de ses exodes, qui a permis aux médias anesthésiés de porter aux nues un « roman » écrit en réalité par l’intelligence artificielle[1], ne peut faire oublier l’exil intérieur que supportent en silence des millions de Français catholiques, soupçonnés par l’idéologie progressiste d’impardonnables sous-entendus identitaires. C’est pourtant cet air de famille qui a rendu la France heureuse.


[1] Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Grasset.

Le Rassemblement national entre en force au Sénat

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Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, venu soutenir la tête de liste du RN aux élections sénatoriales dans le Var, Frank Giletti, hier soir avant les résultats, La Seyne sur Mer © Adrien Pittore/SIPA

Révolution de palais : le RN gagne son rond de serviette au Sénat


Avec quatorze élus, le RN réussit à constituer un groupe au Sénat. Une étape clé dans la professionnalisation et l’implantation électorale du parti. Retour sur une soirée où le parti lepéniste est entré en force au Palais du Luxembourg.

Ce n’est certes pas la fièvre des grands soirs électoraux. Il n’y a pas de foule place de la République, pas de QG bruyant, que très peu de journalistes — seulement quelques mines graves et costumes serrés en direct sur la chaîne Public Sénat. Renouvelée par moitié, département par département, la Haute Assemblée joue pourtant ce soir l’un des petits matchs d’avant la présidentielle. Quelque 93 000 grands électeurs étaient appelés à renouveler ce dimanche 178 des 348 sièges de la Haute Assemblée ; 95 % d’entre eux proviennent des conseils municipaux. La question n’est pas vraiment celle d’un basculement comparable à 2011, lorsque la gauche conquit pour la première — et jusqu’ici seule — fois le Sénat sous la Vᵉ République ; mais plutôt de savoir si le parti de Marine Le Pen va réussir à forcer la dernière porte institutionnelle qui lui résistait.

L’élection sénatoriale qui renouvelle la chambre des collectivités est un excellent thermomètre de l’enracinement local des partis ; un test toujours délicat pour un RN fort nationalement mais longtemps faible dans les territoires. Les gains électoraux du RN aux dernières municipales laissaient espérer une entrée en force au Palais du Luxembourg. Jusqu’à présent, le parti ne comptait que trois sénateurs élus en 2023 : Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais, Joshua Hochart dans le Nord et Aymeric Durox en Seine-et-Marne.

Du tract au carnet d’adresses

Parmi eux, Christopher Szczurek dans le Pas-de-Calais est un de ces caciques du RN qui reviennent de loin : « J’ai adhéré en 2007. En 2008, l’ambiance avait quelque chose de crépusculaire. Seulement quinze élus municipaux en 2008. » L’implantation, ce fut son travail avec Steeve Briois à Hénin-Beaumont, laboratoire à la fois municipal et électoral du futur RN mariniste. « Obtenir une majorité au second tour était pour nous un horizon très lointain, alors les élections sénatoriales… Elles n’avaient jamais été à notre portée ! » se souvient l’élu. Patiemment, il assiste et participe à la professionnalisation du parti : « Dans le Pas-de-Calais, il faut arpenter 890 communes. La campagne est chirurgicale. La campagne, ce sont des rendez-vous individuels… » Le RN a dû monter, selon le sénateur, « sa propre méthode » empruntée au savoir-faire syndical et aux méthodes communistes du bassin minier. Après avoir appris à boire le demi avec l’électeur du Nord dans les foires, il a dû se faire au café dans les antichambres des mairies.

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Vers 19 h, les téléphones commencent à vibrer. Les résultats des « points chauds » tombent les uns après les autres. Renaud Muselier et Valérie Boyer sont élus. Dans le même département, le RN prend deux sièges avec Marie-Pierre Callet et Fabien Bravi. Puis deux à nouveau dans le Var, et un siège dans le Vaucluse, l’Hérault, le Gard et la Gironde… La grande surprise vient de Seine-Maritime : Léon Levasseur est élu pour le RN. « Ce n’était pas du tout attendu », confie un assistant parlementaire. Un autre observe les résultats : « Ils sont sous-estimés à chaque élection… »

Quatorze au compteur

À 20 h 08, Sébastien Chenu annonce quatorze sénateurs élus ou déjà acquis pour le RN et l’UDR. Le seuil de dix élus, nécessaire à la formation d’un groupe, est largement franchi. À côté de la progression en sièges, la progression en voix est également significative. Aymeric Durox s’enthousiasme d’une multiplication spectaculaire des suffrages dans la Creuse. Au niveau national, le parti affirme tripler son nombre de voix par rapport au précédent renouvellement. En Gironde, département que l’on présentait avant le scrutin comme décisif pour l’obtention du groupe, Edwige Diaz décroche son siège avec une avance très confortable. Dans le détail, la percée a aussi ses limites. Dans les petits départements, où le scrutin majoritaire favorise les personnalités solidement implantées et les réseaux de notables, le RN cale. L’UDR, qui espérait attirer les grands électeurs LR et divers droite, échoue dans le Tarn, le Tarn-et-Garonne et la Creuse. Dans les Alpes-Maritimes, l’alliance UDR-RN pouvait rêver de trois sièges avec les prises de Nice et de Cagnes-sur-Mer. L’ex-épouse du maire de Nice, Dominique Estrosi-Sassone, résiste et le parti d’Éric Ciotti limitera son gain à deux sièges seulement. Le RN reste donc dépendant de la proportionnelle pour obtenir des élus, et l’UDR de son allié pour exister au Sénat.

Le flirt attendra

Jordan Bardella ne boude pas son plaisir. Le patron du RN y voit une validation de sa stratégie d’ouverture à droite : « Des élus de droite, parfois proches des Républicains, notamment dans les Alpes-Maritimes, ont voté pour notre liste », se réjouit-il. Il annonce une recomposition future et des opportunités d’alliance : « Nous tendrons la main aux patriotes sincères de LR quand Bruno Retailleau se désistera pour Édouard Philippe. » Une main tendue en forme de pique adressée à la droite, donc, mais fraîchement accueillie par les intéressés. Des rapprochements avec le nouveau groupe RN ? « Il n’y aura aucune porosité », maintient le président du groupe LR, Mathieu Darnaud, qui enregistre quelques pertes ce soir. Dans les couloirs, Francis Szpiner soupire à l’idée d’un rapprochement et hausse les épaules: « Des amendements ou projets de loi communs ? C’est peu probable. » Roger Karoutchi, moins dramatique, refuse « tout cordon sanitaire » face aux nouveaux venus. La gauche, de son côté, retrouve ses vieux réflexes. Patrick Kanner annonce que « le musée des horreurs va entrer au Sénat ».

Au pupitre, le président du Sénat, Gérard Larcher, prend sobrement « acte » de la constitution d’un groupe UDR-RN et assure que chaque groupe « pourra exercer ses droits ». Le véritable changement est peut-être là. Avec un nouveau groupe, viennent les collaborateurs, le temps de parole et des moyens supplémentaires, et aussi le droit de provoquer chaque année une commission d’enquête ou une mission d’information. Edwige Diaz, élue en Gironde, est pressentie pour présider le groupe. Le RN entre au Palais du Luxembourg en bonne compagnie : celle des règlements, des huissiers de séance, des notables. Le parti qui veut renverser la table obtient son rond de serviette. Christopher Szczurek résume le tout d’une formule : « Ce n’était pas un cordon sanitaire au sens moral, mais une forme de mépris de classe », dit-il à propos de ses collègues LR. Ce n’est pas le grand soir électoral. Mais dès lundi au Palais du Luxembourg, c’est peut-être le petit matin de la notabilisation.

La marche des fiertés chrétiennes

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Paris, 25 septembre 2026 © Dorian Delettre/SIPA

Journalistes et commentateurs s’émerveillent des foules chrétiennes rassemblées sur les Champs-Élysées, au Stade de France ou à Lourdes. La déchristianisation de la France n’était-elle donc qu’une impression, un leurre?


Ce titre paraîtra bizarre à beaucoup, blasphématoire à certains. Il ne s’agit que de rapprocher l’homosexualité et le christianisme sur un seul plan, l’occultation qu’ils ont subie pendant des siècles pour l’une, pendant des décennies pour l’autre.

Deux remarques préliminaires. Paul Veyne et Pascal Quignard, grands esprits s’il en est, pensent que la morale hétéronormée et homophobe qui longtemps a prédominé en Occident s’est mise en place avant même le triomphe du christianisme. Le stoïcisme romain du second siècle de notre ère ainsi que le modèle politique de l’Empire ont façonné ce rejet. Sous la République, le dominus, maître de maison, dispose d’un harem de servantes et de serviteurs, tandis que sous l’Empire, il n’est que le sujet du prince et restreint sa sexualité. Ajoutons que la Bible dans l’Ancien Testament condamne Sodome et Gomorrhe, ce que ne font jamais les Evangiles, et d’ailleurs, dans ces textes, fondateurs, personne n’est incité à jeter les gays du haut des tours ou des montagnes.

Le terme d’occultation est extrêmement agaçant. Il a beaucoup servi à créer des théories farfelues. J’ai ainsi appris dans les années 90 que l’esclavage transatlantique avait été longtemps occulté. Moi à qui les professeurs d’histoire au lycée, forcément de gauche, avaient enseigné la traite dans tous ses détails ! Les bateaux qui partent de Nantes ou Bordeaux chargés de colifichets et de verroterie, leur troc contre des esclaves sur les côtes d’Afrique, l’entassement des malheureux dans les cales, claie après claie etc… Sans oublier la vieille blague des Martiniquais sur les Guadeloupéens, ils descendent des esclaves les plus beaux et les plus intelligents car les navires suivant les alizés arrivaient d’abord chez eux et permettaient aux acheteurs de prendre les meilleurs. Je connaissais tous les détails, et si cet horrible commerce avait recommencé, j’aurais pu devenir un cadre très efficace des firmes négrières.

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Ce problème de vocabulaire élucidé, j’affirme que le christianisme a été occulté en France depuis une cinquantaine d’années. En France, mais pas en Occident. L’Italie et surtout l’Espagne ont gardé leurs cérémonies publiques d’affirmation du catholicisme, autant d’ailleurs par patriotisme municipal que par foi. En Estrémadure, Badajoz et Caceres rivalisent à qui aura le plus beau San Entierro du Vendredi Saint. Roulements de tambours dans la nuit, lente avancée des statues portées par les pénitents, Zola lui-même se serait converti. Seule en France, la ville corse de Sartène a conservé cette cérémonie si belle et touchante.

Pour un catholique pratiquant, mener toute sa carrière dans l’enseignement public expose à de savoureux malentendus. “Bien sûr, tu es athée ?” me demandait-on parfois. J’avais le plaisir de dépiter le questionneur et de répondre que j’allais tous les dimanches à la messe de Saint-Germain de Charonne et je leur peignais le charme de cette église de village et de son cimetière, rattrapés au XIXème siècle par Paris. Ces discussions étaient assez rares, tant il est vrai que la foi chrétienne et toutes les conversations religieuses étaient devenues aussi tabou que les pratiques sexuelles. C’est sans doute l’arrivée de l’islam et l’excès de disparition publique sous l’effet de la laïcité qui ont provoqué cette volonté d’apparaître au grand jour chez les milliers de chrétiens de Paris, Lourdes et Metz. Coming out des catholiques.

La foi chrétienne enseigne à l’enfant qui va à la messe une posture qui sera très utile dans les études : la ferveur. Curieusement ce mot oublié vient d’un mot latin qui signifie bouillonnement. Oui, il y a un bouillonnement intérieur chez celui qui s’incorpore une page sublime d’Hugo, de Pascal, ou bien une démonstration de Newton ou Einstein. Le paradoxe est que cette ébullition interne de la connaissance produit un visage sérieux, presque fermé. Autre qualité chrétienne : la joie. Le plus beau et le plus célèbre des chorals de Bach s’appelle en français Jésus, que ma joie demeure. Petite infidélité par rapport à l’original allemand qui dit plus précisément Jésus demeure ma joie. Plus profond et plus étrange, bien loin du dolorisme que l’on attribue volontiers au christianisme : comme si Jésus et la joie étaient de la même nature.

Cet été 2026 fut ridiculement catastrophique et apocalyptique. Le grand réchauffement, la grande sécheresse, les grandes guerres et par-dessus le marché, l’IA et les robots qui, comme de vulgaires djihadistes, vont venir nous attaquer au couteau. De quoi rire, la réalité a vraiment mauvais goût. Merci à Léon XIV d’avoir redonné le sourire et la jeunesse à ce vieux pays qu’on croyait exténué.

Noces de diamant pour deux légendes

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Mick Jagger sur scène à Chicago, 27 juin 2024 © Timothy Hiatt/Shutterstock/SIPA - Paul McCartney sur scène à Glastonbury, 25 juin 2022. © Joel C Ryan/Invision/AP/SIPA

Entre deux morceaux industriels de Taylor Swift ou de Billie Eilish, on trouve encore des nourritures âpres et authentiques. Jagger et McCartney, monstres sacrés de la pop anglaise, refusent la mort. Leurs nouveaux disques sont imparfaits, chevrotants, bruyants: humains, en somme. Une impardonnable faute pour notre époque.


Jadis, la sortie d’une œuvre des Beatles et des Rolling Stones la même année aurait provoqué des émeutes devant les magasins et des débats passionnés. Mais le disque n’est plus cette épiphanie qui devait changer notre vie à jamais, et les poupées en plastique – Taylor Swift, Billie Eilish – règnent sur une musique dématérialisée. Bien sûr, les commentateurs ont couvert largement l’actualité des deux grandes forces musicales anglaises du siècle dernier. Ils ont ressenti un haut-le-cœur en découvrant cet été la pochette hideuse du 25e album des Rolling Stones, Foreign Tongues. Le dessin, signé du peintre Nathaniel Quinn, montre une sorte de Dorian Gray, le visage défiguré par ses débauches passées. Oserions-nous dire, si on était méchant, qu’il représente son leader octogénaire Mick Jagger ? À côté, la couverture du 33 tours (parlons vieux) de l’ancien maître à jouer des Beatles, Paul McCartney, The Boys Of Dungeon Lane, débarqué discrètement au printemps, ressemble à un faire-part élégant. C’est un panneau indiquant une rue de Liverpool, Dungeon Lane, que son neveu Josh a tracé. McCartney et son ami John Lennon ont toujours chanté le quartier de leur enfance, de Penny Lane à l’orphelinat Strawberry Fields, plaçant la rêverie nostalgique au cœur de leur créativité. Ils ciselaient une pop de chambre, ensemencée par les coulées de violons et les trompettes de Bach, quand les Rolling Stones, américanisés, insolents, sous la conduite de leur fondateur Brian Jones, puis de Mick Jagger, fonçaient comme un train à vapeur dans les paysages cotonneux de leur Mississippi imaginaire. La presse monta une rivalité exagérée entre les gentils garçons, auteurs du lustral Here Comes the Sun, et les voyous débraillés, créateurs des ténébreux Gimme Shelter et Sympathy for the Devil. « Entre les Beatles et nous, il y avait une vraie relation d’amitié, écrira le guitariste des Rolling Stones Keith Richards dans son livre Life. On fonctionnait dans l’admiration réciproque. Mick et moi, on était impressionnés par leurs harmonies et leur aisance à composer, tandis qu’eux enviaient notre liberté de mouvement et notre image. » À leurs débuts, les Beatles offrirent à ces crève-la-faim de Stones en panne d’inspiration un morceau, I Wanna Be Your Man, qui sera leur premier succès en 1964. Ces chers ennemis s’accompagnèrent affectueusement dans leurs tragédies, la noyade de Brian Jones le 3 juillet 1969 et l’assassinat de John Lennon le 10 décembre 1980. Finalement, la seule traîtrise que les Beatles infligèrent aux Rolling Stones fut de se saborder en 1970, leur imposant un duel inégal avec l’aura sacrée d’un fantôme. Comment se mesurer à un souvenir magnifique ? Cette interrogation a hanté Mick Jagger et Keith Richards toute leur vie, mais aussi McCartney. « J’espère que je mourrai avant d’être vieux », suppliaient les Who dans My Generation.

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Une course contre le temps

À la lecture des articles, c’est sur Paul McCartney que pèse la principale attente, comme si une forme de regret l’escortait. Les observateurs voient toujours en lui le « plus grand mélodiste vivant depuis le décès de Brian Wilson ». On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe. Sa faute ? Avoir composé quelques-unes des plus belles pépites de la pop du XXe siècle, Yesterday, Eleanor Rigby, Hey Jude… et s’être constitué face au chambellan John Lennon une individualité précieuse, (presque) à la hauteur de l’héritage en semant des albums éclatants, Ram et Band on the Run.

Pour les Rolling Stones, que l’on a tout autant aimés (pas question de trancher), c’est différent. Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood ont mené des carrières solos modestes mais dès qu’ils réactivent leur pierre à feu, même fâchés, ils retrouvent leur formidable synergie, courant eux aussi après leurs splendeurs passées et leur dernier chef-d’œuvre cacheté, Exile on Main Street, en 1972. S’ils persévèrent – alors que Mick Jagger a avoué que « vieillir n’avait rien de bon » – c’est pour exister sur ce territoire que les Beatles ont perdu, la scène, ce monde réel contre l’évanescence de la nostalgie, surtout quand ce chamailleur de McCartney remet une pièce dans la machine en déclarant que les « Beatles étaient meilleurs que les Rolling Stones ».

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Il nous est ainsi donné de les comparer peut-être une dernière fois, à l’ombre des tombeaux à venir. Dans The Boys of Dungeon Lane, McCartney offre un récit en noir et blanc de souvenirs. Il raconte ses trajets d’écolier en bus aux côtés de son ami George Harrison, ses parents harassés de travail. Il déploie sa ligne orchestrale, claire et soyeuse, avec une voix chevrotante, à laquelle il est difficile de rester insensible. Peut-être écoute-t-on davantage chez lui la mémoire et l’existence que ses chansons imparfaites ? Certaines nous réveillent : Come Inside et Never Know, écrites avec son producteur Andrew Watt (le même que les Rolling Stones) ; Salesman Saint touche la grâce ; Days We Left Behind, évoquant la fragilité des âges, nous émeut.

À l’inverse du McCartney élégiaque, Mick Jagger se veut un personnage contemporain. On l’a vu cet été à la Coupe du monde de foot. Les Rolling Stones restent un groupe d’aujourd’hui, politique, à l’image de sa diatribe anti-Musk, Mr Charm. Il est aussi plus bling-bling, comme en témoigne sa pléiade d’invités inutiles, Robert Smith des Cure, Stevie Winwood, le « vieux copain » Paul McCartney qui a vitaminé sa basse. Foreign Tongues a été plus violemment éreinté que la complainte proustienne de McCartney. Pourtant, la voix de Mick claque toujours, et son armada, emmenée par les complices Keith Richards et Ron Wood, où résonne depuis l’au-delà la batterie de Charlie Watts, tourne comme une horloge. Les défauts du « plus grand groupe de rock du monde » sont une propension au vacarme, mais leurs qualités (plus insulaires) apparaissent en spectre, cette capacité à dégeler leur ancien son pur, dans la jolie pièce country Ringin’ Hollow, la reprise d’Amy Winehouse, You Know I’m No Good, et la version folk acoustique de Beautiful Delilah de leur idole Chuck Berry. Ce récit d’une séductrice ensorcelante nous renvoie au berceau des Rolling Stones quand, pleins de rêves, ils jouaient du blues, affamés et grelottant de froid dans leur taudis de Chelsea, tandis que les Beatles tutoyaient les étoiles.

The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney, Capitol Records/EMI.

Foreign Tongues, The Rolling Stones, Universal.

Bonheur, mode d’emploi

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Jean-Paul Enthoven © JF PAGA

Et si le bonheur était devenu une idée subversive? Dans son Dictionnaire amoureux du bonheur, Jean-Paul Enthoven part en guerre contre le nihilisme, les passions tristes et les professionnels de la mélancolie. De Stendhal à Sagan, de Camus à Sollers, il convoque ses écrivains préférés pour défendre une vertu aussi désuète que nécessaire: le goût de vivre.


Jean-Paul Enthoven est un résistant. On le connaissait dandy, en pantalon blanc et chemise de lin, le visage toujours hâlé, lunettes aux verres bleutés, masquant un regard aux mille tempêtes indomptées, esthète écrivant dans un luxueux appartement en bordure d’un jardin abritant quelques œuvres célèbres de Rodin, dont la Porte de l’Enfer, pour surveiller les allers-retours – nombreux, paraît-il – de Satan, protégé par une bibliothèque où seuls les écrivains au style original et à la pensée puissante ont droit de cité.

Le défaitisme, cette autre mort

Avec son nouvel ouvrage, le Dictionnaire amoureux du bonheur, un régal d’érudition et de sagesse, disons-le d’emblée, Jean-Paul Enthoven prend les armes. Il monte au front, et l’ennemi se nomme le nihilisme. L’auteur de l’émouvant Si le soleil s’en souvient, où il racontait son enfance détestée sur l’autre rive de la Méditerranée, quand l’Algérie était encore française, attaque frontalement, laissant au passage la flatterie au vestiaire de l’arrivisme : « Depuis que l’époque, chahutée par des vents mauvais, a choisi de se prosterner devant l’envie, la mélancolie, le ressentiment, qui composent sa Nouvelle Trinité, le bonheur est devenu un idéal suspect chez les Modernes. » Ajoutons hors-la-loi. 

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Les passions tristes mènent le bal tragique des spectres shakespeariens trimballant leur sacoche de fioles aux poisons. Il poursuit : « Comme si, pour de mystérieuses raisons, l’esprit du temps s’était fait le serment de devenir allergique au miraculeux privilège d’exister et d’en jouir par-delà toutes les raisons que l’on aurait de s’y lamenter… » Le soleil des nihilistes est un soleil noir, et il n’a même pas l’élégance de la mélancolie. Je me souviens d’une question existentielle de Perken dans La Voie royale, de Malraux – que Jean-Paul Enthoven n’apprécie guère, à la différence de son ami BHL. La voici : « Et l’autre mort, celle qui est en nous ? » Cette autre mort, c’est celle qui nous empêche de vivre pleinement la vie, de la saisir par le col et d’en jouir malgré les cruelles épreuves. Cette autre mort s’appelle le défaitisme, le renoncement, l’oubli de ce que fut notre histoire, du courage de nos ancêtres, de la jouissance dans le dépassement de soi. Cette tiédeur de mort, Jean-Paul Enthoven la balaie avec force tout au long de son volumineux, et pourtant si léger, dictionnaire.

Le bonheur contre les passions tristes 

Dans son roman Soumission, Houellebecq ose cette phrase : « Le bonheur réside dans la soumission absolue. » Enthoven ne loupe pas le recordman du monde « du dégoût de vivre ». Il épouse tellement l’air du temps qu’il lui prédit le prix Nobel. L’attaque est directe, à la hussarde : « Sa recette, sa martingale, son assurance succès : style froid couleur béton serti d’obscénité. Des imparfaits du subjonctif et des points-virgules disposés en guirlande autour d’un décor hivernal humide. Une métaphysique urbaine très asphalt jungle, avec des trouées poétiques crachées en contretemps. » Il n’épargne pas non plus son physique, cette allure proche de la clochardisation, que je pense savamment entretenue. Mais n’allez pas croire que ce dictionnaire donne la recette miracle du bonheur. Pour cela, il faut aller voir un coach en bien-être, en relaxation, en détox. 

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Ici, c’est l’érudition élégante qui prime. C’est une presque leçon de vie sans professeur. Parce qu’au fond, le bonheur, c’est bizarre. Le bonheur des écrivains si présents dans le livre, c’est tout aussi bizarre. Il faut les écouter, c’est-à-dire les lire, les écrivains, parce que, comme le disait Hemingway, « sans bonheur, c’est inspiration zéro ». Sollers, que j’ai beaucoup pratiqué, jouait Venise contre les institutions expertes en spleen. Le désir avant tout, l’ironie nécessaire, l’esquive quand l’encerclement hystérique est total. Enthoven résume : « L’essentiel, pour Sollers, était ailleurs, dans ce parti pris d’allégresse dont il avait fait son credo, tout en abandonnant les positions en vogue aux spécialistes de la tristesse et du peine-à-jouir. » Allégresse, désir, que ces mots ravivent la flamme intérieure ! Ajoutons-y le rire. Le rire pour contrecarrer les faux maudits, comme don Juan pourfendait les faux dévots.

La littérature comme art de vivre 

Dans cette recherche naturelle, surtout pas contrainte, du bonheur, le corps reste le meilleur allié. Il faut l’entretenir avec douceur et compréhension. Pas courir par 40 degrés sur le bitume pisseux de la grande ville. Un peu de nage, comme le préconise Paul Morand, très présent dans l’ouvrage, même si Enthoven précise qu’il admire toujours l’écrivain mais qu’il ne l’aime plus, quelques parties de tennis, de la mesure, de l’équilibre, surtout pour le désir, de la compagnie, mais choisie, de l’amour bien sûr, la « meilleure raison de vivre, d’être heureux de respirer, de trouver un sens à l’absurdité de l’univers, d’aller et venir dans une existence sans saveur quand l’amour n’y souffle pas ». Il arrive qu’on en souffre, qu’il nous jette hors de nous-mêmes, mais qu’importe, le poignard dans le cœur prouve qu’on est encore vivant. Enthoven se souvient de son premier baiser à Brighton : « Mais rien ne dira le bonheur mêlé de stupéfaction, de ravissement, d’angoisse et de panique que procure le premier baiser… » Qui se souvient de son premier baiser connaît la richesse du mot bonheur.

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Avec un dictionnaire, on peut ouvrir les pages au hasard. À chaque fois, la prose de Jean-Paul Enthoven chasse les aigreurs et les acidités, comme le chante Charles Trenet. Sagan, tiens, elle l’a expérimenté, le bonheur. À toute vitesse, sur la route, la page blanche, devant la roulette du casino de Deauville. Le 8, à la répétition. Une fois couché, il indique l’infini, l’échappée libre, la liberté. Sagan prend son bolide, rejoint en Allemagne l’héritière de la marque Mercedes-Benz, le coup de foudre puis le coup de blues, retour sous la pluie. Elle en fait un roman, Des bleus à l’âme. Ça pique. Pas grave, on est vivant. Enthoven, à propos du cas Sagan : « Tenter, chaque fois, de croire que le pire peut être évité – ce qui n’est pas la plus mauvaise des tentatives. » Enthoven continue de citer ses fidèles compagnons de route : Voltaire, Stendhal, Casanova, Camus, etc. Fitzgerald, il en parle comme d’un cocktail à prendre au bar de la Closerie, ou ailleurs, « à base de littérature, de filles sexy, de Riviera, de luxe, de jolis spiders carrossés comme des insectes rutilants, de joies essentiellement provisoires ». Le cocktail bonheur-Enthoven n’est guère éloigné. Peut-être convient-il d’y ajouter du curaçao pour imiter le bleu du ciel de Capri, l’île aux bonheurs…

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Et puis, si vous ne pouvez pas voyager, sachez que le bonheur est également en soi. C’est sûrement l’une des plus belles révélations nées de la contemplation d’un crépuscule d’hiver. Enthoven ne résiste pas à lister ses bonheurs du matin. Je vous laisse les découvrir. À chacun les siens, l’essentiel étant de pouvoir en dresser la liste, à n’importe quel âge. Bien sûr, Enthoven met en garde contre les fausses exaltations, les fausses idoles – Sartre, par exemple –, les personnages littéraires révérés avec lesquels on ne peut rivaliser, les mirages idéologiques. Il prend l’exemple de la tombe de Casanova, ensevelie sous une dalle de béton par un gouvernement tchèque communiste trop occupé à museler le peuple.

Les bonheurs d’un antimoderne

Les pages se tournent et le portrait d’Enthoven se précise au fil de ses choix et de ses réflexions. Il y a belle lurette que l’écrivain a tourné le dos à ses « saisons progressistes », lui, l’admirateur de Marie-Antoinette, ulcéré par son destin tragique. Il prend ses gélules Stendhal, comme Jacques Laurent, qu’il a la délicatesse de nommer, relit Camus, en particulier Noces à Tipasa. Cet antimoderne – « être absolument moderne, c’est être l’allié de ses fossoyeurs » (Kundera) – ne se lasse pas de réciter par cœur ces quelques lignes du Nobel 1957 : « Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. » Et cette conclusion – provisoire – si peu partagée : « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile… »

Jean-Paul Enthoven, Dictionnaire amoureux du bonheur, Plon, 560 pages.

En l’honneur de nos alliés australiens et néo-zélandais

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Mémorial national australien de Villers-Bretonneux

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Soudain, alors que nous montions pour accéder au sommet de la tour, la Sauvageonne se tut et se mit à compter. « Cent dix marches ! » exulta-t-elle, arrivée dans les hauteurs. « On fait du sport ! » Je la trouvais très mignonne, plus ébouriffée que jamais.

Nous nous trouvions au Mémorial national australien de Villers-Bretonneux ; dans le cadre des Journées du patrimoine, en compagnie d’un couple d’amis, nous avions choisi de découvrir l’endroit et plus particulièrement le Centre d’interprétation Sir John Monash qui « commémore l’engagement militaire australien et néo-zélandais et […] rend hommage aux hommes de l’Australian and New Zealand Army Corps ayant servi sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale », explique un panneau à l’entrée du cimetière.

Comment rester insensible lorsqu’on se promène dans les allées de ce cimetière ? Des centaines de tombes de soldats souvent jeunes, très jeunes, qui n’hésitèrent pas à venir du bout du monde pour se faire tuer dans la Somme par les balles et les obus de nos bons amis d’outre-Rhin. Exemple : celle de M. R. Dougherty, fauché le 20 octobre 1918 à l’âge de 17 ans. Le 20 octobre 1918 : à quelques jours de l’armistice…

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La visite du centre d’interprétation se révéla passionnante. Situé sur la colline entre Villers-Bretonneux et Fouilloy, il se trouve derrière le Mémorial national australien, dans l’enceinte du cimetière militaire. Inauguré en avril 2018, il porte le nom du général Sir John Monash, qui dirigea le Corps australien sur le front occidental en 1918.

D’un coût de 100 millions de dollars australiens, sa construction a été prise en charge par le gouvernement australien. Le Mémorial national australien, lui, a été conçu par Sir Edwin Lutyens ; il fut inauguré le 22 juillet 1938 par le roi George VI pour commémorer l’Australian Imperial Force, qui servit en France et en Belgique pendant la Première Guerre mondiale.

Sur les murs de l’édifice sont gravés les noms des quelque 11 000 soldats australiens morts durant la Première Guerre mondiale et sans lieu de sépulture connu. Les noms des batailles sont gravés sur les murs du mémorial. Au sommet de la tour, une table d’orientation indique les champs de bataille environnants. Des impacts de balles de la Seconde Guerre mondiale sont toujours présents dans la pierre.

Ne jamais oublier l’infini courage de nos amis alliés.