L’immobilisme n’est pas une sagesse…

Et si le roman le plus lucide sur la France de 2026 avait été écrit en 1951 ? Le Rivage des Syrtes s’étire sur trois cents pages où il ne se passe rien. C’est tout le génie de Julien Gracq. La République d’Orsenna guette depuis des siècles un ennemi qu’elle ne voit jamais, dans une guerre qui ne vient pas. Gracq n’y décrit pas un pays, mais un ressenti collectif : celui d’un État qui s’est accommodé de son propre affaiblissement, au point d’en faire une politique, puis une culture. On referme le livre, on regarde autour de soi, et l’on se demande si Gracq n’écrivait pas, déjà, sur nous.
L’art de ne rien brusquer
Orsenna ne meurt pas sous le poids d’une épreuve. Elle se meurt de son absence. Ses fonctionnaires somnolent, ses soldats archivent, ses élites s’ennuient. L’inaction devient une doctrine. Il serait tentant et facile de plaquer cette fable sur l’actualité. Tentons-le tout de même, avec la prudence que l’exercice impose. On connaît cette liturgie que le bloc central répète inlassablement, comme une formule d’exorcisme : « apaisement », « responsabilité », « rassembleur ». Les mêmes qualificatifs reviennent, élection après élection, comme si les répéter suffisait à faire oublier leur bilan au pouvoir. L’autosatisfaction, à défaut de résultats, finit par tenir lieu de programme.
Répétés en temps de campagne, ces mots recouvrent le même vide : l’absence d’un projet assez audacieux pour déranger qui que ce soit. « Apaisement », « responsabilité », esprit « rassembleur » : un programme aussi aseptisé qu’inoffensif, qui n’a plus vocation à convaincre mais à endormir, comme une berceuse à un peuple fatigué pour qu’il cesse de poser des questions. Orsenna, elle aussi, s’est laissée bercer ainsi, jusqu’à confondre le sommeil avec la paix. La modération est une vertu quand elle accompagne une décision ; elle devient un artifice quand elle la remplace. Les gouvernements de ces dernières décennies n’ont rien osé brusquer, pas même le déclin qu’ils devaient enrayer, comme si le pays réclamait moins d’être dirigé que d’être rassuré.
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2027 ne fera sans doute pas exception. Le bloc central, dont la principale angoisse est désormais un second tour où il n’aurait pas sa place, y multipliera les candidatures comme on multiplie les extincteurs après l’incendie. On l’entendra s’émouvoir de la réforme des retraites, celle-là même qu’il a suspendue pour acheter les voix du PS et faire passer son budget 2026. On l’entendra, dans la foulée, s’inquiéter de la dette, dette qu’il aura lui-même gonflée de plus de 1200 milliards d’euros, et que le Covid, malgré ses 300 milliards, est loin de justifier à lui seul. Les postures y tiendront lieu de décisions, comme à Orsenna on soignait le rite plutôt que le rempart. Chacun y jouera son rôle avec le sérieux qu’on met à répéter une pièce dont on connaît déjà la fin.
Rompre l’immobilisme
Il y a chez Gracq, un personnage qui refuse cette torpeur. Aldo, observateur nommé à la vigie des Syrtes, finit par franchir la ligne que des siècles de prudence avaient sanctuarisée. Son geste n’est ni héroïque ni raisonné, il est comme instinctif, comme si le cœur décidait à la place de l’intellect. Mais ce geste, précisément parce qu’il rompt l’immobilisme, précipite l’Histoire hors de son sommeil.
On aimerait, dans le débat politique, une once de ce dérèglement salutaire. Non pas l’agitation, dont on ne manque pas, mais la rupture avec cette mollesse qui consiste à gérer le déclin plutôt qu’à le contester. Gracq, en géographe autant qu’en romancier, savait qu’un pays ne se réduit pas à l’administration de son propre effacement. Il est une volonté, ou il n’est rien.
Il y a quelque chose de savoureux à observer qu’une œuvre publiée en 1951 par un professeur discret retiré à Saint-Florent-le-Vieil (49) dise davantage sur notre présent que la plupart des programmes présidentiels. Orsenna n’a pas eu besoin d’ennemi pour décliner. Elle avait l’inaction, qui a amplement suffi. Il serait piquant que la France, à l’heure de choisir ses prochains dirigeants, se souvienne qu’observer le rivage n’a jamais tenu lieu de politique. Et si notre époque avait besoin, comme Aldo, de rompre l’immobilisme plutôt que de le célébrer comme sagesse ?
321 pages.




