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Vénération Mélenchon

Elisabeth Lévy présente notre dossier de septembre


Vénération Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon rejoint les salariés d’ArcelorMittal mobilisés près de l’Assemblée nationale, Paris, 11 juin 2026. © Arnaud César Vilette/SIPA

Dans notre comédie électorale, le rôle du croque-mitaine, longtemps tenu par Jean-Marie Le Pen échoit aujourd’hui à Mélenchon. Il y a des raisons d’avoir peur de la mélenchonisation des esprits. Mais rejouer contre LFI le cirque antifasciste serait néanmoins une faute. Ses jeunes électeurs ne sont ni des monstres ni des imbéciles : ils sont nos enfants, et nous sommes responsables de leur crédulité.


D’accord, ça fout la trouille. La raison et les sondeurs ont beau nous dire que la victoire de Mélenchon est l’une des issues les plus improbables de l’élection présidentielle, qu’il n’existe aucun scénario où il remporte le deuxième tour, une petite voix apocalyptique nous susurre qu’en politique rien n’est jamais joué d’avance, que l’Histoire regorge de coups de théâtre fâcheux et que des autocrates arrivés au pouvoir par les urnes, ça s’est déjà vu. Attention, ça ne signifie pas qu’il lancerait une chasse aux juifs. Son installation à l’Élysée donnerait sans doute des ailes à ceux qui pensent faire le bien en traquant, ostracisant et insultant les « sionistes ». Mais Mélenchon-président, ce sera d’abord la chasse aux riches et ultra-riches, ce qui pour lui comme pour Hollande en son temps, commence à 4 000 euros par mois. Du reste, il n’enfermera pas les nouveaux koulaks dans des camps ni ne les pendra à des réverbères. Il se contentera de les ruiner – comme il ruinera les 92 % de contribuables « honnêtes » auxquels il promettait la prospérité dans un entretien d’anthologie au Figaro : « Notre programme augmentera le pouvoir d’achat par le blocage des prix et les baisses d’impôts pour 92 % des contribuables. Certes, ce n’est pas tout le monde. Et pas ceux qui sont en haut de la pile, qui gagnent plus de 4 000 euros par mois et surtout les grandes fortunes1. » Mélenchon est le rejeton très réussi de Robespierre, Lénine et Trotsky. Il semble croire pour de bon que la parole politique est performative, qu’elle peut par sa simple force changer le réel et rééduquer les hommes. « À bas l’improvisation permanente […]. Dans tous les domaines, il faut identifier, prévoir, organiser, discipliner », a-t-il lâché durant son discours de clôture des Amfis (les amphis de LFI). Le Parti décide, l’intendance suit.

Calmons-nous et buvons frais. Il n’y a pas dans notre pays 51 % de gogos prêts à acheter ces bobards – et à prendre le risque d’être « disciplinés » à la schlague fiscale. Au-delà du rapport fantasque que les Insoumis entretiennent avec les réalités économiques, finement analysé par Gil Mihaely dans notre dossier du mois, une nette majorité de Français déclarent avec constance aux sondeurs et autres oracles qui scrutent leurs entrailles collectives que Mélenchon est dangereux pour la paix civile et la démocratie, et qu’il l’est bien plus que Marine Le Pen. Plus il soude son socle, plus il effraie le reste des électeurs. Pour beaucoup, ce sera « Tout-sauf-Mélenchon ». Pour votre servante itou.

Mélenchon, le nouveau Père Fouettard

Dans notre comédie sociale, Mélenchon is the new Le Pen. Les résistants de la rive gauche ayant échoué à faire porter à la fille le chapeau du père, il remplace progressivement le vieux briscard d’extrême droite dans le rôle du Père Fouettard dont on menace les électeurs s’ils votent mal. Il y met du sien. Antisémitisme maquillé ou pas, haine du libéralisme, croyance fanatique dans le dirigisme économique, appel à la rue contre les urnes, complaisance théorique et pratique avec la violence politique : comme « totalitaires d’atmosphère », les Insoumis sont plus crédibles que les électeurs de Marine Le Pen – et même que ceux de Jean-Marie. Les antisémites de fin de banquet qui votaient Le Pen malgré ou peut-être à cause du point de détail ne justifiaient pas le meurtre d’enfants juifs, en tout cas pas devant les caméras. Si certains applaudissaient de vieux crabes nazis, ils s’en cachaient. À LFI, de sympathiques jeunes gens en lutte contre les inégalités et pour la paix dans le monde ovationnent sans états d’âme un type dont le plus haut fait d’armes est d’avoir essayé de tuer un rabbin.

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Le plus fort, c’est la jonglerie qui parvient à draper cette rhétorique brutale, ces comportements fascistoïdes et ces affects épurateurs dans le manteau de la Résistance et de l’antifascisme. Une bonne partie de la jeunesse des villes est fermement convaincue que Mélenchon est le seul rempart contre la peste brune et que, comme il l’a proclamé sans vergogne aux Amfis, la droite, le centre et le Rassemblement national forment désormais « un bloc idéologique unique ». Eux et nous. Quand on se rappelle qu’aux dernières législatives, les dirigeants de la droite, de Bertrand à Retailleau, ont encore accepté l’oukaze du « barrage républicain » (contre le RN), le gars est ingrat. Toutefois, le sous-texte visait plutôt les sociaux-traîtres, ces socialistes qui refusent de se rallier, dont notre journaliste infiltré nous apprend qu’ils ont été copieusement hués sous les tentes berbères accueillant les rencontres : « Ils sont déjà là, tout trouvés, tout désignés, les enfants de ceux qui, nous voyant nous avancer vers la victoire, commencent déjà à se dire : “Plutôt Hitler que le Front populaire.” Version XXIe siècle des capitulations, des trahisons de la génération qui l’a déjà dit une fois. » Passons sur les raccourcis historiques, on a compris l’idée. Mélenchon se trompe. Mes indécrottables et chers amis soc-dem jurent encore que si le funeste duel advient, certes, ils ne voteront pas pour lui, mais que jamais au grand jamais, ils ne donneront une voix à « l’extrême droite ». J’aime à penser que, si le leader Insoumis était en position de gagner, dans le secret de l’isoloir, ils se raviseraient. En attendant, inutile de discuter, c’est religieux. Et qu’on se rassure : perso, entre Hitler et Mélenchon, je n’hésiterais pas. Je voterais Mélenchon sans gants Mapa2.

Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde

Ne rejouons pas le cirque antifasciste

Face à cette pantalonnade résistante martelée par la propagande francintérienne, on est tenté de monter dans les tours antifascistes et de retourner à l’envoyeur ses glapissements outragés. No Pasarán toi-même ! Après tout, me souffle-t-on, avec le RN, ça a marché. En réalité, le chantage moral « perds ton siège ou perds ton âme » n’a pas servi à contenir le FN (il n’y avait pas besoin de ça) ni à frapper d’interdit l’antisémitisme, mais à barrer l’accès du pouvoir à la droite. À vrai dire, cette discussion est assez théorique car aucun des ingrédients nécessaires pour rejouer cette pièce contre Mélenchon n’est présent dans le paysage : pas de Mitterrand capable d’ourdir un piège aussi machiavélique, ni de système médiatique prêt à couvrir cette manipulation des affects historiques. En prime, quand le FN était la mouche du coche de la droite, LFI est le pivot de la gauche, la puissance dominante devant laquelle nombre d’échines socialistes finissent toujours par se courber. Ça change la donne.

L’indignation en bande organisée, c’est gratifiant. Mais c’est intellectuellement indigne, moralement désastreux et politiquement problématique. Après s’être moqué sur tous les tons des bouffonneries des Jean Moulin de cour d’école, il serait inconséquent de se glisser dans leur costume. Aujourd’hui comme hier, les références rituelles aux années sombres n’éclairent pas le présent. Qu’il y ait dans l’inconscient de Mélenchon comme dans celui de JMLP des ressemblances, des réminiscences, des images d’autrefois qui ressurgissent comme cette affiche représentant Hanouna en nouveau juif Süss, c’est possible, pour être polie. Ses adversaires le savent déjà et ses fidèles sont convaincus qu’on leur ment. Et quand on insiste et qu’on brandit des preuves, ils finissent par se dire que, dans cette histoire de juifs qui arrivent à faire taire tout le monde, tout n’est peut-être pas faux. S’ils sont antisémites, c’est sans le savoir. Leur répéter en boucle que c’est mal n’est d’aucune utilité.

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Face au FN, le « cordon sanitaire » a eu pour prix exorbitant le bannissement symbolique d’un nombre croissant d’électeurs, « ploucs », fachos et autres déplorables qui « roulent au diesel et fument des clopes », sommés d’assister en silence à la destruction de leur monde. Fabius concédait qu’ils donnaient de mauvaises réponses à de bonnes questions. Après lui, on a interdit leurs questions. Quarante ans après, ils n’ont pas disparu et leurs questions sont devenues radioactives. Le pays n’a rien gagné à les écarter du jeu, sinon de perdre du temps. La gauche non plus : une fois trouvée la martingale universelle du combat contre « l’extrême droite », elle a cessé de réfléchir pour servir un discours neuneu plein de bons et de méchants. Nul besoin d’être un ravi de l’État de droit pour penser que seuls le Parlement et la Justice sont légitimes pour expulser certaines idées de la discussion civique et encore qu’ils doivent le faire avec la main qui tremble. Si un parti est légal, il est républicain, point.

Ce sont nos enfants

Il y a tout de même une bonne raison d’avoir peur de Mélenchon : la séduction croissante qu’il exerce dans la jeunesse et qui pourrait le conduire au deuxième tour, perspective pour le moins déprimante. Ce charme vénéneux se déploie dans tous les lieux où se fabrique l’esprit d’une génération, des amphis aux médias publics, des théâtres subventionnés aux salles des profs, de YouTube à TikTok. On ne le combattra pas par les sermons, comme le répète un ami politologue qui émarge plutôt à droite : « Les électeurs de Mélenchon ont peut-être des motifs d’indignation et d’émotion qui ne sont pas les miens, mais ce sont des gens normaux qui veulent préserver ou changer leurs conditions d’existence. Alors oui, on peut remporter un succès de tribune en les traitant de tous les noms. Si on veut combattre Mélenchon efficacement, il faut les prendre au sérieux. »

De jeunes manifestants font la chenille lors d’un rassemblement en faveur d’un gouvernement du Nouveau Front populaire. Paris, 14 juillet 2024. © Chang Martin/SIPA

Comprendre plutôt que juger, c’est la ligne de ma copine socialo Françoise Degois qui lance un appel à cette jeunesse pour la détourner du candidat Insoumis. On a d’autant moins le choix que ce sont nos enfants – enfin plutôt les vôtres, mais j’en assume la responsabilité collective. Il faut donc ravaler ses haut-le-cœur et passer sur le folklore islamo-gauchisto-palestiniste, d’ailleurs réduit à la portion congrue cette année. C’est ce qu’a fait Jean-Baptiste Roques. Avant de se rendre aux Amfis, il s’est délesté de ses certitudes et préventions. On dirait même qu’il a été un brin attendri. Son reportage vaut le détour, car il nous extrait des archétypes et des caricatures. À Châteauneuf-sur-Isère, notre infiltré a croisé peu de keffiehs et à peine deux voiles islamiques. « Ici, écrit-il, le militant moyen est plutôt jeune et urbain. Étudiant enseignant en début de carrière, intermittent du spectacle, travailleur social, fonctionnaire territorial. » Autrement dit, peut-être que le centre de gravité politique des Insoumis n’est pas défini par les éructations anti-israéliennes de Rima Hassan ou les âneries décoloniales de Danielle Obono mais par une sorte de marxisme sommaire, vaguement pimenté par les fanfreluches ethno-identitaires de la Nouvelle France. C’est l’intuition de l’ami chercheur : « Le point commun à tous les électorats de Mélenchon, c’est qu’ils vivent ou aspirent à vivre d’argent public. » D’où son succès auprès des intellos-précaires, ces jeunes à qui on a raconté que leurs diplômes en théorie du genre allaient ouvrir les portes de la gloire et du pouvoir intellectuel. Les maoïstes et autres gaucho-délirants d’antan ont certes dit un paquet de sottises de compétition, mais ils avaient lu des livres et beaucoup avaient la tête bien faite, de sorte qu’ils ont pu passer au Rotary Club et devenir d’excellents publicitaires, industriels ou journalistes. Le sociologue appointé par une association, l’instituteur contractuel ainsi que tous ces petits fonctionnaires occupant des emplois publics créés à jet continu par la droite comme par la gauche (version moderne des ateliers nationaux), sans parler de tous ceux qui vivent directement de subventions, n’ont aucune chance de s’en sortir sur un marché compétitif. Quand Mélenchon affirme que la « dépense publique crée du bien-être3 », pour eux, ce n’est pas une énormité économique, c’est une certitude existentielle.

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Quoi qu’en pense ma chère Françoise, un autre trait commun à cette génération est en effet la faiblesse de sa formation théorique – et je pèse mes mots. Si tant de gens et singulièrement tant de jeunes gobent la bouillie sectaire et simplette de Rima Hassan sur la Palestine, Léaument sur la police ou Mélenchon sur la dette publique, c’est qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels d’accéder à la complexité du monde, donc au doute. Et s’ils ne les ont pas, c’est en grande partie parce que nous avons consciencieusement détruit ou laissé détruire l’École. On leur a tellement et si bien menti en leur décernant des diplômes-Potemkine qu’ils ne savent même plus qu’ils ne savent pas. Il faut commencer par le leur apprendre. Nous avons une responsabilité envers la génération Mélenchon : c’est nous qui l’avons fabriquée.


  1. Jean-Luc Mélenchon : « Macron est fini, ses soutiens et la droite vont devoir choisir entre nous et le RN », Le Figaro, 20 juin 2024. ↩︎
  2. Si vous êtes trop jeune pour avoir la réf’ comme disent les jeunes, sachez qu’en 2002, les belles âmes de gauche ont annoncé qu’elles voteraient Chirac avec des gants Mapa et des pince-à-linge sur le nez. Certaines l’ont fait. ↩︎
  3. Le Figaro, op. cit. ↩︎

Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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