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Manon sauvée par le chant

Lyrique: flanquée de Joséphine Baker, une Manon bizarrement téléportée dans les Années folles… À l’Opéra-Bastille, heureusement, le cast vocal, Benjamin Bernheim en tête, sauve la mise.   


Paradoxe de notre époque : si prompte à dénoncer la domination masculine et à victimiser la prostituée, elle ne se fait pas faute de célébrer, en l’héroïne immortalisée par l’abbé Prévost (1697-1763) dans Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut – mais qui lit encore ce roman ? –  une catin qui, son amant ruiné par les largesses qu’il lui a consenti, n’hésite pas à le larguer pour son rival, quitte à voir le micheton Des Grieux sacrifier fortune, famille, réputation, pour celle dont il sait pourtant qu’elle le trompera indéfiniment – les exigences du métier.  

Triomphe immédiat

Achevé en 1884 pour l’Opéra-Comique, le Manon de Jules Massenet n’en revêt pas moins, tant par sa facture que par sa très longue durée, les dimensions du « Grand opéra français » dans la meilleure tradition flamboyante, tour à tour allègre et lacrymogène, comme la bourgeoisie parisienne prisait alors ce divertissement. Ainsi le compositeur fait-il appel à Henri Meilhac et Philippe Gilles, les deux librettistes star de l’époque : triomphe immédiat, qui ne s’est jamais démenti depuis.

Après la mise en scène de Coline Serreau en 2011-2012, l’Opéra-Bastille avait confié en 2020 une nouvelle production à un émule de Patrice Chéreau puis de Peter Sellars, Vincent Huguet, – décidément poursuivi par la malchance : les grèves contre la réforme du régime des retraites avaient eu raison alors de toutes les représentations quasiment, puis en 2022 le Covid en empêchera encore quelques-unes, patatra. Pour cette troisième reprise, Pierre Dumoussaud prend la relève du jeune chef américain James Gaffigan au pupitre, tandis que, suite au désistement de Nadine Sierra, c’est la soprano égyptienne Amina Edris qui assure le rôle-titre, portée par un beau vibrato quoique sa diction ne rende pas toujours le texte parfaitement intelligible (heureusement, c’est toujours surtitré à l’opéra)  ; elle l’avait déjà chanté il y a cinq ans. Benjamin Bernheim campe une nouvelle fois Des Grieux, du moins dans les premières représentations (jusqu’au 9 juin), relayé par notre Roberto Alagna national (pour celles du 11 au 20 juin) qu’on retrouvera d’ailleurs à l’Opéra-Bastille en novembre prochain dans Tosca, pour incarner Mario… Certes Alagna n’a plus rien à prouver dans cet emploi du Chevalier, qu’il connaît par cœur pour l’avoir endossé maintes fois. Mais Bernheim reste sans conteste LE jeune ténor le plus fabuleux du moment, scéniquement irréprochable, doté d’un timbre d’une fraîcheur sans pareille, souligné par une diction impeccable, pour le coup – il n’est que de rappeler sa prestation miraculeuse dans Werther (Massenet, encore, dans l’apothéose de sa création lyrique !) en avril dernier, au Théâtre des Champs-Élysées. Le public ne s’y trompe pas, qui l’a ovationné comme jamais, au soir de la première, le 26 mai dernier. Le reste de la distribution ne dépare pas ce palmarès : qu’il s’agisse du baryton polonais Andrzej Filonczyk (Lescaut) ou de la basse Nicolas Cavallier (Comte des Grieux), comme des autres rôles féminins tenus par Ilanah Lobel-Torres (Poussette), Marine Chagnon (Javotte) et Maria Warenberg (Rosette), membres toutes trois de la troupe lyrique maison.

Hors sujet

Il faut bien en venir toutefois (cf. l’article que votre serviteur lui consacrait il y a trois ans) à ce qui contrarie cette performance lyrique : le choix, gratuit, superflu, anachronique, d’en transposer l’action dans les Années folles. Ainsi le premier acte prend-il place dans un espace qui renvoie à la plastique du Palais de Tokyo, ou à celle du Palais d’Iéna (anciennement musée des Travaux public et qui, comme chacun sait, construit par Auguste Perret dans les années Trente sur la colline de Chaillot, abrite aujourd’hui le Conseil économique et social).  Au deuxième acte, l’appartement de Des Grieux et de Manon, rue Vivienne, plus démeublé que meublé, se donne ici, bizarrement, des airs de réserve de musée…  Premier tableau du troisième acte, le Cours-la-reine (selon les indications du livret) se voit téléporté dans le décor d’une salle de bal placée sous le signe de la Café Society – pourquoi pas ? Le second tableau de l’acte, sensément sis dans le parloir du séminaire de Saint-Sulpice, migre quant à lui dans l’enceinte de l’église actuelle, évoquée à travers la reproduction symétrique à l’échelle 1 des deux toiles monumentales de Delacroix qu’on peut toujours y admirer dès le portail franchi : La lutte avec l’ange, et Héliodore chassé du Temple. Si cela suscite chez tel ou tel spectateur une vocation d’amateur d’art, ce sera toujours ça de gagné. De là à annexer une Manon coiffée à la garçonne, à la célébration de la regrettée Joséphine Baker (que clone ici la comédienne Danielle Gabou) pour greffer sur le canevas de l’opéra une espèce d’intrigue au second degré particulièrement fumeuse au plan intellectuel, voilà qui relève, purement et simplement, du hors sujet.

Manifestement Huguet n’en a cure, qui, en guise d’amorce au deuxième acte, incruste devant le rideau de scène, assortie d’un numéro de cabaret chorégraphié en live, la projection d’un extrait du film réalisé par Marc Allégret en 1934, Zouzou, où l’idole récemment panthéonisée chante « C’est lui » en se dandinant…


Manon, opéra-comique de Jules Massenet. Avec Amina Edris, Benjamin Bernheim/Roberto Alagna, Andrej Filonczyk, Nicolas Cavallier, Nicholas Jones, Régis Mengus, Lianah Lobel-Torres, Marine Chagnon, Maria Warenberg, Philippe Rouillon, Laurent Laberdesque, Olivier Ayault.

Direction : Pierre Dumoussaud. Mise en scène : Vincent Huguet. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h50

Les 6, 9, 11, 14, 17, 20 juin à 19h ; le 1er juin à 14h.

La « fête des familles », le dernier chic

Une commune belge supprime la fête des Mères et des Pères dans ses écoles


Uccle est une commune huppée de Bruxelles. On y croise des femmes portant des vêtements de marque davantage que des hijabs ; les voitures sont frappées d’un logo à trois lettres et les habitations sont des villas ; l’extrême gauche y a même déjà organisé une « promenade guidée chez les super riches ». On aurait pu penser que le wokisme ne franchirait pas les frontières de ses quartiers habituellement préservés des autres réalités qui ont fait la triste réputation de Bruxelles. 

Boris Dilliès, le bourgmestre (=maire) libéral, issu d’un parti qui avait pourtant promis de mener la guerre à la cancel culture, vient de décider d’y supprimer la fête des Mères et des Pères et de la remplacer par une très vague « fête des familles » ayant lieu à une date située entre les deux habituelles célébrations. Cela permettra, selon l’échevine Carine Gol-Lescot, veuve du pourtant très à droite Jean Gol, de célébrer « les beaux-parents, les grands-parents, ou encore l’éducateur ». Et pourquoi pas, tant qu’à être inclusif, l’animal de compagnie, les voisins, les amis, les amours et forcément les emmerdes ? C’est-à-dire tout le monde et donc plus personne.

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On est en 2025, il faut vivre avec son temps, entend-on déjà se gargariser les défenseurs de la mesure. Évidemment, la famille traditionnelle – nucléaire, diraient les sociologues – a vécu et le modèle qui a prévalu jusqu’à il y a deux décennies environ, composé d’un père, d’une mère et d’une fratrie, n’est plus. Il y a désormais des couples homosexuels, composés de deux mères ou de deux pères, certains parents qui ont abandonné leurs enfants et des enfants élevés par d’autres personnes que leurs géniteurs. Et puis, « père » et « mère » sont des gros mots : dites « parent 1 » et « parent 2 » si vous ne souhaitez pas passer pour d’affreux réac. 

Faut-il, pour autant, jeter en pâture le socle familial qui est à la base de notre modèle civilisationnel, au simple motif des bouleversements récents ? Est-il obligatoire de systématiquement céder à la déconstruction opérée par quelques Docteur Folamour ? Doit-on vraiment priver les enfants du traditionnel bricolage et de la poésie qui l’accompagne ? Et surtout n’y a-t-il pas plus urgent à régler pour l’équilibre et l’avenir des enfants ? Notons qu’au même moment, à Evere, autre commune bruxelloise, une fête scolaire a proposé, le week-end dernier, un spectacle en soutien à la Palestine, au cours duquel des enfants embrigadés dansaient en keffieh sur la musique « My blood is Palestinian ».  En Belgique, on s’évite les rappels aussi niais qu’erronés sur l’invention de la fête des Mères par Pétain. Malheureusement, on n’esquive pas le wokisme ; et voilà que la célébration des mères, existant depuis l’Antiquité grecque, et celle des pères, est prise sous les feux grégeois du progressisme incendiaire. 

Quand l’affiche guidait le peuple

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Jusqu’au 6 juillet, le Musée d’Orsay, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, met à l’honneur les maîtres de l’affiche de la seconde moitié du XIXᵉ siècle – une époque où la rue éduquait le regard des Parisiens


Au-delà du message politique et social, de l’enrobage culturel, de la fonction didactique de cette exposition intitulée « L’art est dans la rue », de son argumentaire historique irréprochable, de toute la bonne volonté instructive de nos chères institutions, c’est leur mission, nous informer en replaçant les affiches dans leur contexte, une vérité banale, triviale apparaît et nous décille. Elle éclate dans les couloirs d’Orsay sous les joyaux de l’impressionnisme, au rez-de-chaussée.

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Avant le fatras des idées qui réconfortent les professeurs, le besoin de tout régenter intellectuellement, un constat s’impose à la vue de tous ces tableaux urbains où se marient le génie de l’imprimerie moderne d’alors et le trait du créateur : Paris s’est enlaidie en un siècle et demi. La publicité d’aujourd’hui a revêtu les habits d’un camelot hâbleur et vulgaire. De grandes photos montrant des sacs à main et des mannequins alanguies recouvrent nos bâtiments nationaux dans une geste criarde et déjà périmée. Cette publicité qui salit le regard est le fichu d’une globalisation saturée d’images. Les colonnes Morris sont mortes de honte. Le graphisme a été remplacé par le faux éclat du mirage commercial. Une propagande grossière, poussive, flattant on ne sait trop quel hypothétique acte d’achat. La ménagère a été abandonnée par les artistes. Les marchands à court d’idées, se vautrant dans la facilité esthétique et la démagogie langagière, n’ont même plus le respect du badaud. Du furtif. Du promeneur. Le peuple de Paris baisse la tête, il ne s’attarde plus sur les murs de sa capitale. Il file. Il s’extrait de son environnement extérieur pour retrouver la chaleur de son foyer. Il fuit les lumières de sa propre ville. Il a perdu toute capacité à s’émerveiller.

Aux lueurs du capitalisme industriel et des progrès techniques, les communicants avaient au moins la volonté de faire semblant, de nous alpaguer sur le trottoir, de nous émouvoir, de nous charmer, de nous intriguer, de nous faire lire, voter, pédaler, conduire ou s’habiller élégamment. Ils suscitaient par le placardage intensif l’intérêt de leurs futurs clients. La courtoisie de la Belle époque n’a plus cours. Il faut absolument voir cette collection de 230 œuvres majeures qui furent en leur temps balayées par le vent et la rumeur des faubourgs, à l’air libre ; car elles sont belles. Belles dans leurs couleurs, dans leurs recherches stylistiques, dans leur féérie, dans leur élan républicain ou leur secousse anarchiste. Dans leur onde nostalgique qui n’en finit plus de se propager dans nos esprits. Le Musée d’Orsay a réuni les cadors du métier, ils s’appelaient Bonnard, Chéret, Grasset, Mucha, Toulouse-Lautrec, Steinlen, etc. Qu’ils promeuvent La Belle Jardinière, Le Moulin Rouge, le dernier Émile Zola, la Chaîne Simpson, les automobiles Brasier, des jouets pour les étrennes, le Palais de l’Industrie, la Goulue, une belle redingote ou qu’ils alertent sur les profiteurs de guerre, ils furent les nouveaux architectes de la rue, plus qu’un décor, ils façonnèrent la caisse de résonance de toutes les mutations du moment.

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À vrai dire, au commencement de cette exposition, on est sur nos gardes, comment des affiches par nature éphémères et fragiles peuvent-elles égaler des peintures ? Elles les surpassent souvent par leur inventivité, leur audace, leur composition et leur profondeur. Elles sont notre identité urbaine. Nous ne savions même pas que nous conservions inconsciemment ces images dans notre tête. Ces affiches nous sont familières, elles sont le canevas de notre propre frise chronologique, Aristide Bruant avec son écharpe rouge nous salue, plus loin l’écolier au petit-beurre nantais ou la fillette du chocolat Menier nous rappellent les douceurs de l’enfance, le Quinquina Dubonnet était la boisson vedette des bistrots, toutes ces affiches semblent nous appartenir. Elles sont notre mémoire collective. Elles nous amusent parfois, nous fascinent par leur majesté populaire et nous font amèrement regretter cette ville nouvelle aux façades ternes.


Informations pratiques sur le site du musée: Exposition L’art est dans la rue | Musée d’Orsay
16 € l’entrée

Tendre est la province

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L'art est dans la rue - Catalogue d'exposition

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Stella Rocha, une femme entre deux sexes

Stella Rocha, icône transsexuelle, a commencé sa transition dans son Brésil natal. Malgré un parcours difficile, elle n’a jamais adhéré à un militantisme hargneux. Pour Causeur, elle se livre sans tabou et avec humour sur son passé et sa nouvelle vie de comédienne.


Pas facile de résumer une vie aussi romanesque que celle de Stella Rocha ! Tentons de la croquer brièvement. Un petit garçon nommé Marco naît au Brésil en 1973, à Belém, sur les rives de l’Amazone. Le père est policier, la mère – catholique pratiquante et femme au foyer – s’occupe des dix frères et sœurs. Dès l’enfance, le petit Marco ne se sent pas un garçon comme les autres. Plutôt que de jouer au football avec les garçons, il préfère s’occuper des tâches ménagères avec sa mère. Malgré une éducation « hétéronormée » et très stricte, vers 12 ans, rien à faire, Marco veut devenir une fille. Depuis plusieurs années déjà il pique les fringues de maman pour faire « la folle » tout seul, enfermé dans la salle de bain tandis que toute la maisonnée dort. Malgré sa discrétion, la famille découvre son secret. Les parents s’opposent par tous les moyens au chemin que prend leur fils. Durant deux ans, en dehors de l’école, Marco n’a plus le droit de sortir, ni de voir qui que ce soit. Il est coupé du monde. « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un fils comme ça, un pédé ! » se lamente son père. « Donnez-moi les ciseaux, je vais lui couper les cheveux ! » hurle sa mère. Mais son entêtement fait céder les parents qui comprennent qu’ils ne pourront rien faire. Quelques années plus tard, ils acceptent la transition. « Si nous, tes parents, nous ne t’acceptons pas comme tu es, qui t’acceptera ? » lui dit son père. À 18 ans, celle qui s’appelle désormais Stella décide de partir respirer plus loin et atterrit en France. Comme beaucoup de filles avant elle, son premier métier à Paris, elle l’exerce au bois de Boulogne. Mais ce n’est qu’une étape. C’est ensuite dans les clubs gay et trans parisiens qu’elle fait le show, devenant reine de la nuit… icône de la soirée Escualita aux Folies Pigalle ou au Banana Café. Elle se tourne également vers le cinéma où elle enchaîne les petits rôles. Puis vient le théâtre. Laurent Baffie l’engage dans sa pièce Un point c’est tout ! que Stella joue pendant un an au théâtre du Palais-Royal avec Nicole Calfan. Puis Baffie poursuit sa collaboration avec elle à la télé et à la radio. Allez ! Assez parlé. La parole est à Stella. Nous ne pourrons aborder que quelques points de sa vie… avec le bois de Boulogne comme point de départ !


Causeur. Comment avez-vous atterri au bois de Boulogne ?

Stella Rocha. Arrivée à Paris, j’ai vite épuisé mes économies. Un copain m’a alors parlé du bois de Boulogne. J’ai donc débarqué là-bas sans rien en connaître, toute jeune, toute belle. Imaginez la jalousie des vieux travelos et des vieilles trans déformées par la chirurgie ! Le premier soir, je m’installe allée de la Reine-Marguerite. Aussitôt, cinq trans se ruent sur moi en hurlant : « Dégage !!! barre-toi d’ici ! Les Sud-Américaines c’est plus haut ! » Je vais plus haut, et là-bas, d’autres filles me hurlent en me menaçant : « Dégage, ici c’est pas pour toi ! Dégage plus bas ! » J’ai abandonné. J’y retourne le lendemain et me fais encore chasser violemment de chaque lieu que j’essaie. Le troisième jour, je déambule dans le bois pour trouver un endroit libre, mais en vain. Je vois un banc et m’y assois désespérée, me demandant ce que je vais faire de ma vie. Et là, je vois une vieille trans toute botoxée, perruque rousse, qui débarque de je ne sais où pour me chasser encore en me frappant avec son sac. Même le banc appartenait à une fille ! Elle, c’était un pilier du bois de Boulogne, une des fondatrices. Un personnage ! Elle m’a expliqué que si je voulais faire ma place au bois, il fallait que je me batte physiquement. Mais ça n’était pas mon truc, je ne m’étais jamais battue. Je suis retournée à l’endroit d’où la bande de trans m’avait chassée. Pour les provoquer, je me suis foutue entièrement à poil – j’étais gaulée ! – et j’arrêtais les voitures. Ça a foutu un bordel monstre sur la route. Les cinq trans se sont ruées sur moi pour me frapper. Une énorme bagarre a commencé, et j’ai réussi à casser la gueule des cinq ! La cheffe de la rue a alors débarqué. Esmeralda ! C’était un grand Algérien travesti. Un colosse, un déménageur de près de deux mètres ! Un Arabe bodybuildé avec une perruque Crazy Horse, body en vinyle, avec des talons sur lesquels il peinait à marcher ! C’était spectaculaire (rires) ! Il m’attrape violemment et me hurle : « C’est toi qui es en train de foutre le bordel dans ma rue ?! » Je lui ai expliqué ma situation et il m’a finalement accordé cette place. J’ai pu enfin travailler. En trois mois, j’ai gagné soixante mille francs. J’y suis restée sept ans, avec quelques petites interruptions.

Cette expérience de prostitution a été traumatisante ?

Non. Elle a été parfois compliquée évidemment. Il y a eu des incidents violents. Mais je prenais ça comme un boulot comme un autre. Et puis, tout en gagnant ma vie, j’ai fait beaucoup de bien à ces hommes, parfois seuls, parfois déprimés. Que feraient-ils sans les prostituées ? Certains me payaient uniquement pour parler. Je ne pense pas avoir été une victime. C’était mon choix, mon indépendance. D’autant que durant cette période, contrairement à beaucoup de filles, je ne prenais ni drogue ni alcool. Je bossais, c’est tout.

Aujourd’hui, estimez-vous être une femme ?

Honnêtement ? Non. Je ne peux pas dire cela. Tout simplement parce que biologiquement, je ne suis pas une femme. Je suis heureuse et satisfaite de ce que je suis aujourd’hui, de la transition accomplie. J’ai atteint au maximum l’image féminine que j’avais de moi. Mais ce serait n’importe quoi de dire que je suis une femme à cent pour cent. Ce serait faux. Je sais qu’au fond de moi, je ne pourrai jamais être complètement une femme. Il faut composer avec ce qu’a fait la nature. C’est comme ça. Je n’ai d’ailleurs pas eu recours à la vaginoplastie. J’ai gardé mon sexe masculin, comme beaucoup de trans d’ailleurs. J’ai même complètement arrêté les hormones. Et en même temps, vous conviendrez qu’il serait difficile de dire que je suis tout à fait un homme (rires) !

Montée des marches du Festival de Cannes en 2015 pour le film Love de Gaspar Noé, dans lequel elle tient le rôle de Mami.© REX Shu/SIPA

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Lorsqu’on est transsexuelle, comment se passent les rapports de séduction avec les hommes ?

Séduire les hommes (hétérosexuels ! car ce ne sont pas les homosexuels qui sont attirés par nous), c’est facile. Il n’y a rien à faire. J’ai toujours été draguée par les hommes dans les bars, dans les restaurants, dans les soirées. Même s’ils voient que je ne suis pas une « vraie » femme. Ça attire, ça intrigue les mecs. Les gens ne se rendent pas compte que beaucoup d’hommes hétérosexuels ont ce fantasme du trans. Et ce que je peux vous dire, c’est qu’une fois au lit, c’est notre sexe d’homme qui les intéresse ! Même si ces hommes sont hétérosexuels, ils viennent chercher une femme avec qui ils ont une relation en partie homosexuelle. C’est compliqué, je vous avais prévenu ! Mais la vie est compliquée. C’est pour cela que je ne suis pas militante. La vie est trop complexe et nuancée. Même moi qui ai bien expérimenté tous ces sujets de genre et de sexualité, je ne sais pas trop quoi en penser. Après, pour trouver des partenaires sexuels, des coups d’un soir, il n’y a qu’à sortir dans la rue. Mais le revers de la médaille, c’est que pour ces hommes, nous ne sommes qu’une expérience sexuelle, un fantasme à accomplir secrètement avant de reprendre une vie normale. Car peu d’hommes hétérosexuels envisagent une relation sérieuse avec une trans. C’est difficile à assumer. Et ce n’est peut-être tout simplement pas ce qu’ils recherchent avec nous. Je dis cela, mais il m’est arrivé d’être heureuse en amour. Les jeunes hommes d’aujourd’hui sont encore plus curieux que ceux des années 1990. Maintenant, les jeunes hétéros envahissent les applications de rencontres pour trouver des transsexuels avec qui s’amuser. Et c’est pareil dans les soirées trans.

Vous retrouvez-vous dans la mouvance LGBTQI+ ?

J’avoue qu’aujourd’hui avec les binaires, les non binaires, etc., moi-même je n’y comprends plus grand-chose. Je ne les accuse de rien. Mais j’avoue avoir du mal à suivre. Ça part dans tous les sens. Je suis d’un autre temps moi (rires) ! Je voulais ressembler à une femme « stéréotypée », comme on dit maintenant. Avec les cheveux longs, le maquillage… enfin tout ce qui était pour moi la féminité. Mais je ne peux parler que pour moi. Ce qui me semble être le risque de notre époque aussi, c’est l’effet de mode. Ça, c’est un problème. Quand je vois certains jeunes qui se disent trans, je ne suis pas vraiment certaine qu’ils le soient réellement. C’est pour cela que je comprends que certains soient méfiants sur la question trans, et que les possibles dérives puissent faire peur aux gens. Je suis partagée entre la formidable liberté qui existe aujourd’hui, et l’effet de mode qui me met mal à l’aise.

Stella Rocha – à l’époque Marco Ramos adolescent, au Brésil © D.R

Je vous connais bien, et ne vous ai jamais entendue en vouloir à quelqu’un qui était maladroit avec vous sur la question du genre. Ça ne vous agace jamais ?

Non. Il faut comprendre les gens. Je ne suis pas totalement « banale » ! Je suis assez différente de la « normalité ». Je n’ai ni à en être fière, ni à en avoir honte. C’est comme ça. Et c’est normal que les gens, parfois, aient du mal à comprendre. La réaction première de mes parents, c’est-à-dire le rejet violent, était normale. Surtout pour des gens d’une petite ville au fin fond de l’Amazonie ! Il n’y a pas à leur en vouloir. D’autant qu’ils ont fini par accepter. On ne peut pas penser qu’à nous. Il faut comprendre les autres. Ma mère m’avait dit : « Pour ton père, tu resteras un fils. » Cette réaction me paraissait normale. Moi, Stella, je restais évidemment le fils de mon père.

Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Dans l’affaire opposant l’illustrateur Bastien Vivès à des associations de défense de l’enfance, le tribunal correctionnel de Nanterre s’est finalement déclaré « territorialement incompétent » mardi.


En février 2025, l’illustrateur français Bastien Vivès s’exprimait sur ses réseaux sociaux : « Pour des dessins, on m’a interrogé sur la catégorie de site porno que je regardais, sur mes pratiques masturbatoires et on a voulu me soumettre à une expertise psychologique. En France. En 2024. Au pays de la création artistique, pas en Russie ». À ce moment-là, l’artiste vient d’apprendre qu’il sera jugé les 27 et 28 mai 2025 au tribunal correctionnel de Nanterre pour « fixation et diffusion de l’image d’un mineur à caractère pornographique ». Deux de ses maisons d’édition sont également poursuivies pour les mêmes faits.

Associatifs: il leur manque une case?

La tourmente judiciaire de Bastien Vivès semble n’avoir pas de fin. Depuis 2011, plusieurs de ses albums font l’objet de vives polémiques et sont pointés du doigt comme faisant l’apologie de la pédocriminalité, du viol ou encore de l’inceste. En 2018 et 2020, le parquet de Nanterre avait déjà examiné les faits et avait classé ces signalements sans suites, mais l’acharnement de ses détracteurs à traîner Bastien Vivès devant la justice semble avoir finalement porté ses fruits.

Qui sont-ils, ces détracteurs ? En 2024, l’illustrateur déclarait dans une interview être « poursuivi par une association d’extrême droite ». L’allégation est d’autant plus ridicule qu’il n’a jamais voulu s’étendre davantage sur le sujet et que les associations qui le poursuivent en justice (Innocence en danger, Fondation pour l’enfance, et Face à l’inceste) ne semblent pas avoir de liens clairs et avérés avec une quelconque mouvance politique. La cancel culture, à l’œuvre contre M. Vivès ces dernières années avec notamment la déprogrammation en 2023 de l’exposition qui lui était consacrée au festival international de la BD d’Angoulême, est d’ailleurs plutôt connue pour être l’apanage de la gauche. Cette affaire nous interroge cependant sur le pouvoir croissant des structures associatives, particulièrement celles capables de mobiliser médias et opinion publique.

9e Art et 3e jambe

Il s’avère que l’un des ouvrages incriminés s’est retrouvé récemment entre mes mains. Je l’ai ouvert, fébrile, me préparant à être confrontée à des images que j’imaginais abjectes. Petit-Paul, le personnage de cet album, que ces associations s’acharnent à défendre, n’est pas un enfant. Il n’est pas réel et sa représentation n’est pas réaliste. Petit-Paul est un personnage chimérique à la silhouette stylisée et au sexe surdimensionné, représenté à la manière d’un cinquième membre aussi long que ses jambes. C’est un être pur et simple, monstrueusement doté par la nature, qui attise le désir et la convoitise des adultes. On ne retrouve pas dans le style de Bastien Vivès le sens du détail ou l’art des gros plans réalistes propre aux codes de la bande dessinée pornographique. L’histoire, elle-même, n’a pas de réelle vocation érotique, et se veut plutôt militante pour dénoncer une société régie par le pouvoir.

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Que l’on apprécie ou non l’œuvre de Bastien Vivès, que l’on trouve ça choquant, dérangeant ou même de mauvais goût n’a aucune espèce d’importance. C’est le propre de l’art de ne pas faire l’unanimité. Bastien Vivès lui-même écrit sur ses réseaux sociaux :  « Je ne suis pas là pour panser les plaies de la société, œuvrer pour la morale, mais juste pour donner à réfléchir, faire un pas de côté avec un trait d’humour, interroger l’obscurité aussi. Parfois c’est réussi, parfois raté ou de mauvais goût mais je ne savais pas que cela pouvait mener en prison. Dessiner peut donc être un délit. » Non, cette affaire n’est pas liée à la politique mais est révélatrice de réels changements dans notre société où la morale siège de plus en plus souvent au sein de nos tribunaux.

Fiction et réalité

Dans des cas de détention ou de diffusion de photos à caractère pédopornographique, ces enfants sur papier glacé existent bel et bien et sont ou ont été victimes de pédocriminels. En ce qui concerne Bastien Vivès, il s’agit de dessins et la différence, pourtant majeure, entre des faits fictifs et des faits réels, ne peut pas être balayée d’un revers de la main. Lors des audiences, l’accusation a été jusqu’à s’interroger sur le consentement du personnage Petit-Paul. Richard Malka, l’avocat du dessinateur, s’était alors insurgé « C’est comme demander aux Romains s’ils sont d’accord pour recevoir les baffes d’Astérix et Obélix, ça n’a aucun sens ». Si l’on persiste à s’engager sur cette voie, quelle pourrait être la suite ? Va-t-on décrocher des murs des musées les multiples tableaux représentant des nymphes aux allures prépubères ?

Le 27 mai 2025, le tribunal correctionnel de Nanterre s’est finalement déclaré « territorialement incompétent » à rendre un verdict, sous prétexte que les faits ne se seraient pas déroulés dans les Hauts-de-Seine. L’affaire est donc renvoyée au parquet. J’aimerais vivre dans une société où les crimes et délits seraient rarissimes au point que la justice, désœuvrée, en serait réduite à s’intéresser au sort des personnages de nos romans et bandes dessinées. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Toute cette ridicule mascarade pourrait vraiment prêter à sourire s’il n’y avait pas, au même moment, en France, des victimes, enfants bien réels, qui réclament protection et justice. Ils attendront.

Abus de contre-pouvoir

Attaché à une conception libérale des institutions, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot critique la sévérité de la peine prononcée contre Marine Le Pen et met en garde : face à l’effacement de la politique, la France risque de basculer d’une démocratie à une « nomocratie », le pouvoir des normes


Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas ! •

Causeur. Nous avons appris en cours de droit constitutionnel que la démocratie reposait sur un subtil équilibre des pouvoirs. Cette harmonie a-t-elle été rompue avec la condamnation de Marine Le Pen à une peine d’inéligibilité immédiatement exécutoire ?

Pierre-Henri Tavoillot. Une démocratie libérale fonctionne correctement quand elle arrive à maintenir l’équilibre entre trois logiques : celle du peuple, celle du pouvoir et celle du droit. Ce qui requiert de concilier d’une part la prise en compte de la volonté populaire (sans toutefois succomber au populisme, raison pour laquelle nous avons un système représentatif), d’autre part l’obéissance aux pouvoirs publics (mais sans aller jusqu’aux excès de l’autoritarisme, d’où notre indispensable séparation des pouvoirs), et enfin le respect des lois, mais en prenant soin de ne pas laisser celles-ci prendre le pas sur la décision politique. À ce sujet, je vous ferai remarquer que, récemment, le Conseil constitutionnel a justement eu des égards bienvenus pour le peuple, en indiquant que, dans les affaires judiciaires où des peines provisoires d’inéligibilité peuvent être prononcées, les juges doivent veiller à la « liberté du vote » et proportionner leurs décisions en conséquence.

Cela n’a pas empêché le tribunal judiciaire de Paris de prétendre interdire à Marine Le Pen de se présenter en 2027…

En toute rigueur, il n’a pas violé le droit. Mais les magistrats auraient dû avoir la main qui tremble et se dire : « Nous avons très envie de prendre cette décision sévère, mais nous n’allons pas le faire car cela constituerait un abus de contre-pouvoir. »

Cette hardiesse du jugement est-elle inquiétante pour notre justice en général ?

Je crois que la France a atteint aujourd’hui une situation de déséquilibre, avec d’un côté un État qui souffre d’une forme d’impuissance et de l’autre, un droit hypertrophié, de plus en plus bavard, complexe, et débordant de partout. Il est normal que nos lois limitent la liberté du vote. Ne serait-ce qu’en la conditionnant à des critères objectifs comme l’âge et la nationalité. Mais il est plus délicat de prétendre instaurer un cadre, beaucoup plus flou, reposant sur l’honorabilité. Si, par exemple, vous n’avez plus de points sur votre permis de conduire, est-ce suffisant pour vous interdire de briguer les suffrages ? À partir de quelle infraction, de quel crime, méritez-vous un bannissement électoral ? Aux États-Unis, même Donald Trump, qui a contesté massivement les règles démocratiques, a pu être réélu. En France, le système est plus fermé. Depuis dix ans, le nombre de peines d’inéligibilité, dont certaines sont certes très fondées, a augmenté de manière considérable. On est passé de 171 condamnations en 2016 à 9 125 en 2022. Cela commence à devenir démesuré. D’autant qu’on ne se prive pas de dénoncer les disqualifications de candidats quand elles ont lieu en Iran ou en Russie. Le risque existe désormais, que l’on bascule d’une démocratie à une « nomocratie », le pouvoir des normes.

Les lois de moralisation de la vie politique, notamment celles dites « Sapin 2 » et « Bayrou », qui certes n’ont pas été formellement invoquées dans la décision contre Marine Le Pen, mais dont l’esprit plane dans cette affaire, sont-elles « nomocratiques » ?

Assurément. En effet, elles exigent des élus qu’ils adoptent, en matière financière, un comportement impossible à tenir. Quand on fait de la politique, il ne suffit pas de vivre pour la politique, il faut aussi vivre de la politique. Si vous appartenez à une formation bien établie, rien de plus facile.Mais si vous participez à un mouvement en ascension, vous n’avez pas les moyens, et donc vous trouvez des astuces. Ce n’est pas un hasard si LFI, le Modem et le RN, trois partis émergents, ont été pris dans des affaires de financement d’assistants parlementaires.

L’électeur ne devrait-il pas choisir le degré d’immoralité qu’il accepte chez son élu ?

Je suis assez d’accord. Après tout, on peut considérer que les citoyens ont les données du problème en main, et que la décision doit leur revenir. Surtout qu’aujourd’hui la situation patrimoniale des candidats est rendue publique au début puis à la fin des mandats, ce qui donne une information précieuse.

Une information précieuse ? C’est surtout un moyen particulièrement démagogique de nourrir le voyeurisme et les passions tristes !

Une frontière nette doit être maintenue entre la nécessaire publicité et les excès de la « transparence », car si la première est démocratique, la seconde est totalitaire. Pour autant, il ne me semble pas illégitime de vérifier s’il y a enrichissement durant un mandat et d’empêcher, par là même, les élus qui s’adonnent à un clientélisme éhonté de continuer de salir leur mandat.

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Vous voulez éliminer le clientélisme de la vie politique ? Bon courage !

On peut le maintenir dans des limites raisonnables sans espérer l’abolir. Au demeurant – cruelle leçon –, on note dans l’histoire des démocraties que l’abstention s’accroît quand la lutte contre le clientélisme devient efficace.

Nicolas Sarkozy au tribunal de Paris, le 6 janvier 2025, lors de son procès concernant des soupçons de financement illégal de sa campagne présidentielle de 2007 © AP Photo/Thibault Camus/SIPA

Déshonore-t-on un mandat national quand on le cumule avec un mandat local ?

En 2014, lorsque le Parlement a voté l’interdiction du cumul des mandats, il y a eu sur ce sujet une sorte d’unanimité stupéfiante. Aujourd’hui, beaucoup se mordent les doigts d’avoir approuvé ce texte qui a abouti à ce que bon nombre de députés, dénués de toute expérience de mandat local, se trouvent d’autant plus déconnectés des réalités. Si on veut éviter les phénomènes de baronnies, il vaut mieux jouer sur la durée des mandats.

Vous avez parlé de « salissure ». Ironie de l’histoire, le RN – qui il est vrai n’occupait aucun poste de pouvoir –, s’est longtemps proclamé « tête haute et mains propres ». Est-on allé trop loin dans l’exigence de propreté ?

Il y a derrière cette aspiration un fantasme de pureté dangereux, même s’il est vieux comme la démocratie. Le mot « candidat » vient du latin « candidus », qui signifie « blanc ». Dans l’Antiquité, les consuls romains qui se présentaient devant les urnes devaient porter une toge blanche pour montrer qu’ils étaient plus blancs que blancs. Seulement, des candidats qui n’ont aucun conflit d’intérêts, ça produit des élus qui n’ont aucun intérêt. Cela donne des maires qui ne font rien, car ils ont peur de se faire engueuler. Pendant l’épidémie de Covid, on en a vu toutefois certains sortir des clous, prendre des risques dans l’intérêt général. Il paraît même que des préfets ont outrepassé leur rôle. En mordant la ligne du droit, ils ont été bons.

On ne demande pas seulement aux élus d’être propres, mais d’être exemplaires…

Cela n’a pas plus de sens. Les élus sont censés nous représenter, pas nous inspirer. Qui aurait envie de leur ressembler ? Qui souhaiterait mener leur vie si cruelle, si fatigante, et surtout si exposée ? Et d’ailleurs, sommes-nous nous-mêmes si exemplaires des vertus que nous exigeons des élus ?

Il faut croire que le pouvoir conserve des attraits. Mais le régime représentatif doit-il sélectionner les meilleurs ou des gens comme vous, moi ou Monsieur Delogu ?

L’élection est par définition aristocratique : tant qu’à choisir, autant choisir le meilleur ! Et une fois élu, l’élu devient l’élite. Mais selon des critères qui restent très relatifs et propres à chacun. Ce qui a permis à l’élection de devenir une pratique démocratique, dans le contexte des régimes représentatifs, c’est non seulement le droit de vote pour tous, mais aussi le droit pour tous d’être candidat.

En tout cas, les pouvoirs relevant de l’élection perdent du terrain face aux juges et autres autorités administratives indépendantes. Comment y remédier ?

La fonction du droit doit être repensée et articulée avec l’idée de souveraineté populaire. Depuis Jean Bodin au xvie siècle, le souverain se définit comme celui qui est absous des lois. Mais cela ne veut pas dire pour autant que le souverain est au-dessus de toutes les lois. Même dans la monarchie absolue, le roi a tous les droits, sauf celui de cesser d’être le roi. En démocratie, c’est la même chose : le peuple a l’obligation de rester un peuple. Il faut refaire honneur à ce principe.

Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment un peuple reste-t-il un peuple ?

En n’abolissant pas la démocratie et en n’opprimant pas ses minorités.

Autrement dit, en respectant l’État de droit ?

Il faut faire attention avec cette notion. Dans une acception large de l’État de droit, telle que le grand juriste Hans Kelsen l’a théorisée il y a un siècle, tout État est un État de droit.

Mais dans une démocratie libérale, cela va un peu plus loin : l’État de droit s’oppose à l’arbitraire puisque les gouvernants sont soumis à la loi.

Oui, il repose sur quatre principes. Le premier, c’est que le pouvoir organise sa propre limitation, c’est-à-dire qu’il se donne des entraves, des contre-pouvoirs. C’est en cela que l’État de droit s’oppose à la tyrannie, au gouvernement sans loi et au despotisme, qui est l’administration d’un État conçu comme une propriété privée. Ensuite, il y a la hiérarchie des normes, en vertu de laquelle les règlements respectent les lois, qui respectent la Constitution. Troisièmement, la source de toute loi est la souveraineté populaire, qui s’exerce directement par le référendum ou indirectement par le truchement des représentants. Et le quatrième point, c’est que le législateur accepte d’être soumis à un contrôle juridictionnel a posteriori. De sorte qu’il y a une distinction entre ceux qui font la loi, ceux qui l’appliquent et ceux qui en contrôlent l’application.

Ça, c’est la théorie. Dans la réalité, l’État de droit ressemble souvent à ce que certains appellent le Système – pas un complot ourdi dans un coin mais des intérêts coalisés qui tirent tous dans le même sens idéologique et aboutissent à écarter une partie du peuple du pouvoir. Pour son bien évidemment. Autrement dit, peut-on dire trivialement que l’État de droit, aujourd’hui, c’est le camp du bien qui donne des leçons de maintien progressiste aux ploucs ?

Cela dépend des cas. Regardez, aux États-Unis, la Cour suprême a pris une position conservatrice sur l’interruption volontaire de grossesse. Il n’est pas certain que cette décision de l’État de droit ait déplu aux ploucs, comme vous dites.

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En France, vous ne pouvez pas nier sa dérive idéologique.

Je fais la différence entre l’État de droit idéologique qu’il faut combattre, et l’État de droit fonctionnel qu’il faut préserver. Je vous rappelle la louable décision du Conseil constitutionnel sur la « liberté du vote ». Reste qu’il arrive aux « sages » de la Rue Montpensier d’inventer des principes qui correspondent à leur philosophie personnelle. C’est typiquement ce qui s’est passé en 2018 avec l’arrêt Herrou, qui a reconnu, pour la première fois, une valeur constitutionnelle au mot « fraternité » inscrit dans la devise républicaine. En érigeant une notion aussi flottante en norme juridique, on donne des arguments à tous les contempteurs de l’État de droit. Et à ceux qui veulent que la France quitte la Cour européenne des droits de l’homme.

Reconnaissez que c’est tentant…

C’est un processus très compliqué parce qu’on y est entré par les deux bords, à la fois comme État et puis par l’Union européenne.

Oui, mais doit-on laisser cette instance, qui se moque de l’équilibre entre peuple et droit que vous avez défini, avoir le dernier mot ?

Face aux prétentions abusives de la CEDH, le Conseil constitutionnel a tout à fait la possibilité d’invoquer l’identité constitutionnelle de la France.

Pourquoi ne le fait-il pas ?

Parce que nos élites sont travaillées par un syndrome d’illégitimité. En conséquence, les gouvernants sont souvent tentés de se défausser sur les autorités juridictionnelles, lesquelles sont tentées de se défausser à leur tour sur des organes supranationaux.

Tout cela ressemble à une autoroute dont on ne peut pas sortir. Comment peut-on remettre un peu plus de demos et de kratos pour contrebalancer le nomos ? Le Conseil d’État ne cesse de dénoncer depuis vingt ans le fait qu’il y ait trop de lois, trop de jurisprudences. L’injonction doit venir des politiques, il faut dégraisser tout cela ! Reconfigurer le Code pénal, par exemple. L’épurer. Aujourd’hui, le droit est le principal facteur d’insécurité, d’inégalité entre ceux qui peuvent se payer de bons avocats et ceux qui ne peuvent pas. Même les meilleurs fiscalistes sont incapables de vous garantir que votre déclaration d’impôt est irréprochable, et Bercy ne donne pas d’avis préalable. C’est complètement déraisonnable ! Il y a une sorte de suicide de la logique juridique. Cela ne peut pas tenir très longtemps. D’autant qu’il y a, en toile de fond, une confrontation internationale entre les différents pays, avec une prime à ceux qui ont le système juridique le plus lisible et le plus prévisible. Or dans cette guerre des droits, la France passe pour un pays moyenâgeux

Voulons-nous encore vivre ensemble ?

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Mort à débit

Euthanasie. La société française estime désormais le suicide assisté comme un dû. L’Assemblée nationale a adopté hier la proposition de loi instaurant un droit à l’aide à mourir, avec 305 voix pour et 199 contre, malgré des débats intenses et des divisions politiques marquées. Le texte, présenté comme encadrant strictement ce nouveau droit pour les patients majeurs atteints de maladies incurables en phase avancée, doit désormais être examiné par le Sénat à l’automne 2025 avant une éventuelle adoption définitive. Sous couvert d’humanisme, une dérive inquiétante, selon notre chroniqueur.


Les vieux ? À dégager ! Pas assez performants. Trop coûteux pour la société. Mais c’est pourtant au nom de l’humanisme que les députés ont voté hier (305 voix pour, 199 contre) le « droit à l’aide à mourir », euphémisme pour ne pas désigner l’euthanasie et le suicide assisté. Même le délit d’entrave à ce processus de mise à mort médicale sera sanctionné (jusqu’à deux ans de prison, 30000 euros d’amende).

Bascule historique

Olivier Falorni (MoDem) s’est immédiatement félicité sur X d’avoir emporté cette première manche : « L’Assemblée nationale a adopté ! Un moment historique pour une très grande avancée républicaine car elle porte en son cœur la liberté, l’égalité et la fraternité. Il est des jours dont on sait qu’on ne les oubliera jamais. » En 1882, Friedrich Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront ». Nous y sommes. Les mots, vidés de leur sens, ne sont plus que des slogans, y compris pour les professionnels de la politique. Car la liberté, l’égalité et la fraternité avancés par M. Falorni sont en contradiction avec ce texte, défendu par une élite qui a perdu de vue la fragilité des gens modestes et qui s’enorgueillit de pouvoir se libérer de l’interdit suranné du Décalogue : « Tu ne tueras point ». Comme le remarque Alain Minc dans le Figaro Magazine, pour le déplorer : « La franc-maçonnerie est un acteur assumé de ce combat, à la manœuvre de façon explicite ».

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Durant la crise sanitaire du Covid, les pensionnaires des Ehpad avaient déjà été sacrifiés dans leur isolement forcé, abrégé parfois par injection de Rivotril. C’est cette même brutalité régressive qui pourrait s’installer si ce texte « progressiste », qui sera débattu au Sénat en septembre sans doute, devait être inchangé. Seul le vote unanime sur le volet des soins palliatifs est satisfaisant en l’état.

Autosatisfaction morale

Le fait que les mutuelles soient parmi les plus ardentes pour défendre l’euthanasie et le suicide assisté devrait mettre la puce à l’oreille de ceux qui se contentent des autosatisfactions morales de la macronie et du reste de la gauche. Celles-ci ne s’expriment plus qu’à travers des sujets sociétaux (PMA pour toutes, IVG constitutionnalisée …), faute d’émettre en urgence des idées neuves sur la révolution conservatrice qui déboule. Une étude récente de la Fondapol montrait que les plus de 85 ans coûtaient en moyenne 8000 euros par an, contre 1700 euros pour les moins de 59 ans. Un spécialiste de ces questions me disait récemment que les six derniers mois d’une vie pouvaient coûter autant, en prise en charge médicale, qu’une vie entière. Le manque de lits dans les hôpitaux est une autre donnée structurelle qui n’apparait évidemment pas dans les motivations de la loi mais qui est présente dans les esprits de bien des gestionnaires hospitaliers. Parallèlement, vingt et un départements sont dépourvus de soins palliatifs. 500 personnes meurent chaque jour sans avoir pu en bénéficier. Bref, cette loi « de liberté » contient, dans son esprit fonctionnel, toutes les dérives pouvant aboutir à l’élimination des improductifs car trop âgés, trop handicapés, trop fragiles mentalement. Une horreur.

Un roi chez les grizzlys

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Face aux attaques de Donald Trump, le Premier ministre Mark Carney a fait appel au monarque britannique pour prendre la défense de ce pays membre du Commonwealth.


Le roi Charles vient de terminer une visite d’État de deux jours au Canada en compagnie de sa reine, Camilla. Sur le papier, il est le roi du Canada, mais depuis une loi de 1982, le pays est complètement autonome sur le plan constitutionnel, ne laissant à la monarchie britannique qu’un rôle encore plus symbolique que celui qu’elle joue outre-Manche.

Invité par Mark Carney

Bien que les sondages d’opinion indiquent qu’une majorité de Canadiens préféraient vivre sous un régime strictement républicain, le couple royal a été salué partout par des foules enthousiastes. Après tout, dans un monde sans magie autre que technologique, le faste des rituels monarchiques et religieux (comme la messe d’inauguration de Léon XIV) plaît au plus grand nombre. Pourtant, la présence de Charles au Canada répondait à une demande du nouveau Premier ministre, Mark Carney, et constituait un geste diplomatique soigneusement calculé.

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Car le roi a fait le discours d’inauguration d’une nouvelle session du parlement à Ottawa. C’était seulement la troisième fois de l’histoire que le monarque était venu le faire en personne. La dernière fois, c’était en 1977, quand sa mère, la reine Elizabeth, était venue pour la deuxième fois, ayant fait le discours d’ouverture pour la première fois en 1957. En temps normal, c’est le gouverneur général qui remplace le monarque dans ce rôle. Actuellement, le gouverneur général est une femme d’origine autochtone, Mary Simon, nommée par le précédent Premier ministre, le très progressiste Justin Trudeau, en 2021. Mais l’heure n’était plus aux gestes envers l’idéologie « Diversité, Équité et Inclusion ». M. Carney, qui connaît bien l’establishment britannique, ayant été gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2013 à 2020, a fait appel au roi Charles pour cimenter l’unité de son pays face aux déclarations du président Trump qui aimerait faire du Canada le 51e état des États-Unis. Quand Carney a succédé en mars à Trudeau à la tête du pays ainsi que du Parti libéral, sa formation politique était en grande difficulté suite aux nombreux échecs du dirigeant le plus wokiste de la planète. Ce qui a sauvé le Parti lors des élections générales fin avril, en confirmant Carney à son poste, c’est la montée parmi les électeurs du sentiment anti-trumpiste. Pourtant, Carney ne jouit pas d’une grande majorité au Parlement, d’où la nécessité de renforcer sa popularité en s’associant au roi pour mettre en avant la singularité de la souveraineté canadienne qui, à la différence des États-Unis, n’a rien d’une république. Une identité proprement canadienne s’est forgée pour la première fois de l’histoire lors de la Guerre anglo-américaine de 1812 à 1815 qui a vu les troupes américaines brûler Toronto et les troupes britanniques/canadiennes brûler Washington.

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Charlie l’équilibriste

Au cours de son discours, le roi n’a pas nommé Donald Trump, mais son évocation d’« un Canada fort et libre » a constitué une référence très claire à la situation. Sans surprise, les parlementaires se sont levés pour l’ovationner. Cette opération réussie confirme que la monarchie sous Charles reste l’arme lourde de la diplomatie britannique. Pourtant, Charles est en train de faire un numéro d’équilibriste, car son pays a besoin aussi d’être dans les bonnes grâces de Donald Trump. Le gouvernement britannique a promis à cet admirateur de la famille royale une visite d’État afin d’imprimer un nouvel élan aux relations anglo-américaines à un moment où les liens entre les États-Unis et les pays de l’Europe occidentale sont tendus. Le président américain a déjà montré sa jalousie quand le roi a reçu le président Zelensky début mars. Pour le rassurer, la diplomatie a dû lui expliquer que le passage du dirigeant ukrainien ne représentait nullement une visite d’État. Les efforts du Premier ministre, Keir Starmer, pour se distinguer des autres Européens et éviter de subir de plein fouet l’agressivité commerciale de Trump commencent à porter quelques fruits modestes. Après l’accord de libre-échange, certes modeste, entre Londres et Washington annoncé le 8 mai, Toyota vient de signaler son intention d’investir dans la construction d’un nouveau site outre-Manche pour la fabrication de son modèle GR Corolla. Ces voitures seront destinées en partie au marché américain.

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Harry, un ami qui vous veut du mal

Au moment même où Charles travaillait au service de son pays, son fils prétendument rebelle, mais surtout capricieux, Harry, se trouvait en Chine. Il a fait un discours à Shanghai en tant que co-fondateur d’une entreprise, Travalyst, spécialisée dans les voyages respectueux de l’environnement. Les mauvaises langues dans la presse britannique ont demandé s’il y était allé en première classe ou carrément en jet privé… Cette coïncidence n’en est pas une. Harry essaie désespérément de rivaliser avec son père en attirant les feux de la rampe sur lui-même, peut-être à l’instigation de sa femme, Meghan. Depuis la rupture avec sa famille, le prince a connu une série de déboires, dont les plus récents, en mars, concernent une association caritative, Sentebale, qu’il a co-fondée en 2006 en mémoire de sa mère, la princesse Diana. L’objectif de l’association est d’aider les enfants pauvres et les orphelins – notamment ceux qui ont perdu leurs parents à cause du SIDA – du Lesotho, royaume enclavé complètement entouré par le territoire de l’Afrique du Sud. Or, Harry et ses coadministrateurs sont accusés de mauvaise gestion et même de racisme sexiste – « misogynoir » – par la présidente de l’association. Harry et ses collègues ont démissionné. Au mois de février, réagissant au fait que la procédure d’obtention du visa américain de Harry présentait des irrégularités, le président Trump – bon prince ? – a refusé de l’expulser, car selon lui Harry aurait « déjà assez de problèmes avec son épouse. Elle est affreuse » (« She’s terrible »). Ce faisant, Trump a compris qu’il pouvait plaire au public britannique et même à la famille royale qui n’ont aucune envie de voir Harry revenir dans son pays natal. C’est ainsi que les voies de la diplomatie britannique restent quelque peu à part dans le monde contemporain.

On en a marre des Suédois!

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Le procès d’Osama Krayem s’ouvrira le 4 juin à Stockholm. Originaire de Malmö, dans le sud de la Suède, il avait rejoint les rangs de l’État islamique, en Syrie, en 2014, avant de revenir en Europe. Déjà condamné pour son implication dans les attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016, il a été remis à la Suède par la France le 12 mars. Hier, la Suède l’a officiellement inculpé pour son rôle dans l’exécution macabre du pilote jordanien Muath al-Kasasbeh, brûlé vif dans une cage. Une fois le procès terminé, il retournera en France pour y purger sa peine.


En 2005, la Suède met en avant, avec la candeur qui caractérise les sociétés confiantes en leur propre vertu, un documentaire intitulé Utan gränser – en film om idrott och integration (« Sans frontières – un film sur le sport et l’intégration »). Le film entend montrer comment, à travers le sport, des enfants issus de l’immigration peuvent s’insérer harmonieusement dans la société suédoise. Il célèbre la paix sociale par l’inclusion, l’idéal suédois d’un multiculturalisme paisible, désidéologisé, presque technique. À l’écran : deux jeunes garçons de Rosengård (« jardins de Roses »), quartier populaire « multiculturel » de Malmö, jouent au football, rient, s’expriment en suédois impeccable. Parmi eux, Osama Krayem, onze ans à l’époque, né en 1992 en Suède dans une famille de réfugiés palestiniens venus de Syrie. Pour les réalisateurs comme pour les autorités, il est un symbole prometteur : intégré, enraciné, à l’image d’une Suède généreuse et inclusive, unie autour du ballon rond.

Propagandiste

Neuf ans plus tard, Osama Krayem quitte la Suède, en 2014, alors âgé de 22 ans, pour rejoindre les rangs de l’organisation État islamique (EI) en Syrie. Il est l’un des premiers djihadistes suédois à faire ce choix, influencé notamment par les prêches d’Anwar al-Awlaki, figure centrale de la propagande islamiste. En janvier 2015, une photo postée sur Facebook le montre armé d’un AK-47, en treillis, devant un drapeau noir de l’EI à Deir ez-Zor. En Syrie, Krayem aurait participé à la production de contenus de propagande et au recrutement de nouveaux combattants étrangers. Il est surtout soupçonné d’avoir pris part directement à l’une des exécutions les plus macabres de l’EI : celle du pilote jordanien Muath al-Kasasbeh, brûlé vif dans une cage, filmé dans un dispositif monstrueux, diffusé comme une opération de communication.

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Arrêté à Bruxelles en avril 2016, Krayem est inculpé pour son rôle présumé dans les attentats de Paris (novembre 2015) et de Bruxelles (mars 2016), où il aurait été impliqué dans la logistique des attaques. En 2022, il est condamné à trente ans de réclusion criminelle en France. Aujourd’hui (mardi), un Parquet suédois a déposé un acte d’accusation contre Krayem. Le même homme que la Suède présentait naguère comme modèle d’intégration s’est retrouvé au cœur de la matrice de la terreur islamiste mondiale.

Cocktail explosif

Ce retournement spectaculaire ne peut être compris sans un regard plus large sur les dynamiques migratoires et sociales à l’œuvre en Suède. Le pays a accueilli, depuis les années 1990, un grand nombre de réfugiés palestiniens, notamment en provenance du Liban, d’Irak et, plus récemment, de Syrie. Ces communautés, bien que souvent installées dans des quartiers périphériques comme Rosengård, ont longtemps bénéficié de politiques sociales généreuses, d’un accès à l’éducation et d’un environnement politiquement favorable. Cependant, en trente ans, Malmö, troisième ville de Suède, a vu l’idéal progressiste suédois se transformer sous l’effet d’une immigration massive et mal encadrée, en particulier en provenance du Moyen-Orient. Jadis symbole de tolérance et de diversité, la ville est aujourd’hui marquée par une criminalité liée aux gangs, qui y prospèrent sur fond de trafics et de règlements de compte violents, dans un contexte de séparatisme et d’autoghettoïsation. Les autorités locales peinent à contenir une situation où les tensions communautaires, les discours islamistes et l’hostilité croissante envers l’État suédois forment un cocktail explosif. Malmö incarne désormais l’enfer d’un modèle d’intégration qui, à force de nier les différences culturelles, a laissé se développer une société dans la société.

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C’est dans cette faille que s’engouffrent les récits de rupture, ceux de la radicalisation. Le cas de Krayem n’est pas isolé : près de 300 personnes ont quitté la Suède pour rejoindre des groupes djihadistes en Syrie ou en Irak, selon les services de renseignement. Certains analystes estiment même que le nombre réel est plus élevé encore. Ces départs posent la question de ce qui pousse des jeunes, souvent nés en Suède, éduqués dans ses écoles et entraînés sur ses terrains de football, à tourner le dos à la société qui a accueilli leurs parents et les a formés, en espérant développer chez eux un sentiment d’appartenance à cette nouvelle patrie.

Le parcours d’Osama Krayem est d’autant plus troublant qu’il semble avoir coché toutes les cases d’une bonne intégration : maîtrise de la langue, scolarisation, sport, visibilité médiatique, reconnaissance… mais pour certains, rien ne semble jamais suffisant.

Des mensonges avec de bonnes intentions

Au cours de son histoire, l’État d’Israël a déjà été confronté à plusieurs reprises aux faiblesses de son soft power, nous rappelle notre chroniqueur.


Soft power et échecs d’Israël

Le décès de Joseph Nye (en haut à gauche sur notre illustration), il y a deux semaines, est passé inaperçu dans notre pays. Il était considéré aux États-Unis comme l’un des plus influents politistes de son temps. Il avait théorisé le concept de « soft power », suivant lequel dans le monde moderne la puissance militaire n’était pas tout, car la puissance américaine reposait aussi sur l’attraction qu’exerçaient dans le monde son cinéma, sa musique, ses universités, ses promesses informatiques et ses valeurs démocratiques. Son livre publié en 1990 (1) ouvrait une décennie d’illusions enchantées, celle de la libération des pays sous tutelle communiste, celle des espoirs de paix au Proche-Orient, celle de la fin de l’Histoire sous couvert de la toute puissance américaine et de son modèle apparemment irrésistible de démocratie libérale. Nous avons beaucoup déchanté…

Vivre ensemble… avec les Frères musulmans ?

C’est au Qatar qu’est aujourd’hui l’adresse du soft power islamiste, ce pays minuscule et richissime qui a su attirer chez lui une Coupe du monde aberrante sur le plan éthique et écologique, ce sponsor bienveillant et intéressé de clubs sportifs, de leaders d’opinion, d’agences d’information, d’universités occidentales prestigieuses ou de politiciens parmi lesquels se détache aujourd’hui un président des États-Unis en personne. Ce pays finance aussi d’innombrables petites mains venant porter sur les campus, les mosquées et les réseaux sociaux la parole des Frères musulmans, dont le Hamas est aujourd’hui un brillant représentant et dont l’imam Qaradawi, en résidence à Doha et récemment décédé, se distinguait par sa violence antisémite tout en étant largement présenté comme un apôtre du « Vivre ensemble ».

À l’époque des réseaux sociaux, de l’information instantanée et de la post-vérité, le soft power, c’est avant tout la maitrise du discours. La bataille que mène Israël contre le Hamas est très difficile. Nous espérons qu’il va la gagner et que ce faisant, il va sauver les otages. Mais la guerre des mots qui double cette guerre des armes, la guerre du soft power, Israël semble l’avoir perdue et rarement cette défaite a été aussi patente que ces dernières semaines.

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La défaite verbale la plus grave, concerne le mot génocide. Quand, en décembre 2023, l’Afrique du Sud lança à la Cour internationale de Justice (2) une requête prétendant qu’Israël commettait un génocide, cette accusation paraissait grotesque. On a d’ailleurs appris plus tard, par des travaux d’instituts de recherche, que l’Afrique du Sud alors en débâcle économique, avait reçu des aides financières avant le dépôt de sa plainte, qui aurait été coordonnée avec l’Iran et le Qatar. La caractéristique d’intentionnalité, indispensable à la notion juridique de génocide, ne reposait que sur deux ou trois déclarations de responsables israéliens, parmi lesquels le président Herzog, un modéré peu suspect de nourrir des intentions exterminatrices, des déclarations banales prononcées sous le coup de l’émotion suscitée par les atrocités du 7-Octobre.

Mais les juges de la CIJ, nommés en fonctions d’équilibres politiques internationaux identiques à ceux de l’ONU, ne voulaient pas paraitre se désintéresser des Gazaouis bombardés. Ils ont préféré ne pas rejeter la requête, et ont différé leur jugement à plus tard, en assortissant leur décision de préconisations à Israël pour ne pas rendre plus plausible l’accusation, en particulier de laisser passer une aide alimentaire.

Les mots de la mémoire juive retournés contre Israël

Ce fut fait, mais comme la CIJ n’avait pas explicitement rejeté l’accusation de génocide, celle-ci a pu prospérer et s’est indûment parée de l’autorité de cette instance internationale de référence. Ceux qui ont été au Rwanda savent ce qu’est un génocide Mais accuser Israël de génocide, c’est aussi retirer aux Juifs le bénéfice moral d’avoir été les victimes de la Shoah. Le génocidé génocideur, l’image semble titiller certaines consciences…

Le langage, a écrit Bourdieu, est un champ de luttes et les mots y sont investis d’un capital symbolique. Même si rien, en dehors de quelques remarques particulièrement débiles et répugnantes de quelques députés de la coalition au pouvoir en Israël, ne vient étayer une volonté de génocide, le mot a fini par se banaliser à l’égard d’Israël. Goebbels avait dit qu’un mensonge suffisamment répété devient une vérité. Israël est désormais accusé de génocide comme si c’était une évidence et le journaliste Gilles Bouleau qui interroge Emmanuel Macron en est tellement convaincu qu’il s’étonne que celui-ci laisse la réponse aux historiens… Et pourtant, il s’agit d’un mensonge particulièrement éhonté.

Israël affame-t-il Gaza ?

Une autre défaite majeure concerne l’accusation d’affamer les Gazaouis. Le spectre d’une famine imminente a été lancé à l’ONU dès les premières semaines de la guerre, notamment par le Secrétaire général António Guterres. Toute association humanitaire qui aurait apporté des nuances aurait été qualifiée de sioniste, un terme déshonorant qui interdit de faire carrière à l’ONU.

Il y a vingt ans, Agnès Callamard postait un tweet prétendant que Shimon Peres avait reconnu qu’Israël avait assassiné Arafat. Dans son interview au New York Times, le président israélien avait dit exactement le contraire. Cette diffamation n’a pas empêché la jeune femme de devenir Secrétaire générale d’Amnesty International, avec l’objectivité qu’on imagine…

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Il y a une semaine, Tom Fletcher, sous-secrétaire général des Nations unies aux affaires humanitaires, déclare à la BBC que 14 000 bébés vont mourir dans les 48h si l’ONU ne leur apporte pas le lait dont ils ont besoin. Le rapport sur lequel il s’appuyait faisait état d’un risque de dénutrition mortelle au bout d’un an si la situation alimentaire continuait. Un an, c’est trop long, 48h, cela imprime plus les esprits.

Il en est de même des photos d’une petite fille turque mourant de faim et d’un enfant palestinien décharné atteint de mucoviscidose circulant comme preuves de la dénutrition à Gaza. C’est probablement ce qu’à l’époque de l’enfant al-Durra, l’inénarrable Charles Enderlin appelait la vérité du contexte, c’est-à-dire en clair, un mensonge avec de bonnes intentions…

Les services israéliens spécialisés mettent en place un nouveau système de distribution alimentaire qui exclut à peu près les services de l’ONU qui, évidemment, le vitupèrent d’avance. Mais les tares de l’ancien système étaient patentes, les cargaisons étant souvent accaparées soit par le Hamas soit par des gangs locaux et revendues à des prix exorbitants ou simplement stockées. Les quantités alimentaires qu’Israël a laissé entrer jusqu’au 2 mars représentaient environ 1800 tonnes par jour, c’est-à-dire suffisamment de calories pour éviter la famine de la population de Gaza, d’autant que la fourniture de produits précuits permet de surmonter le problème des manques de combustible. Il s’agit d’aliments non diversifiés, céréales, légumineuses et huile, mais la situation est incomparable avec celle qui existe au Soudan et qui ne mobilise aucunement le monde. No Jews, no news

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Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas eu de cas de détresse alimentaire depuis que le blocus avait été établi, que la situation des Gazaouis n’est pas globalement dramatique et que tous les services israéliens ont mis un enthousiasme débordant à véhiculer l’aide alimentaire. C’est la guerre… Les images des cérémonies de remise des otages ne montrent cependant pas de participants ressemblant aux prisonniers de Buchenwald et le Hamas, qui a une responsabilité majeure dans les difficultés de distribution alimentaire, n’aurait pas manqué de les diffuser si de telles images existaient.

Il y a encore en Israël de rares appels à continuer à refuser l’aide alimentaire à Gaza tant que les otages ne sont pas rendus, alors que la période de blocus, si elle était prolongée, pourrait entraîner une situation vraiment catastrophique, mais Smotrich (3) lui-même a salué le lancement de cette aide. En tout cas, sur la durée du conflit, on n’a pas le droit de dire qu’Israël a affamé la population de Gaza.

Mais la manipulation narrative, élément clé du soft power, est une arme de guerre redoutable contre laquelle Israël, au long de ces cinquante dernières années, n’a pas su fabriquer de Dôme de Fer efficace…..


1 Bound To Lead, aux éditions Basic Books, 320 pages
2 Relire le papier de Jeremy Stubbs à ce sujet : Génocides à la carte. NDLR
3 Ministre des Finances et ministre au ministère de la Défense dans le gouvernement Netanyahou VI. Classé à l’extrême droite, il souhaite un État théocratique soumis à la loi religieuse et l’annexion de toute la Palestine historique.


Manon sauvée par le chant

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"Manon", opéra de Jules Massenet, Paris, 2025 © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Lyrique: flanquée de Joséphine Baker, une Manon bizarrement téléportée dans les Années folles… À l’Opéra-Bastille, heureusement, le cast vocal, Benjamin Bernheim en tête, sauve la mise.   


Paradoxe de notre époque : si prompte à dénoncer la domination masculine et à victimiser la prostituée, elle ne se fait pas faute de célébrer, en l’héroïne immortalisée par l’abbé Prévost (1697-1763) dans Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut – mais qui lit encore ce roman ? –  une catin qui, son amant ruiné par les largesses qu’il lui a consenti, n’hésite pas à le larguer pour son rival, quitte à voir le micheton Des Grieux sacrifier fortune, famille, réputation, pour celle dont il sait pourtant qu’elle le trompera indéfiniment – les exigences du métier.  

Triomphe immédiat

Achevé en 1884 pour l’Opéra-Comique, le Manon de Jules Massenet n’en revêt pas moins, tant par sa facture que par sa très longue durée, les dimensions du « Grand opéra français » dans la meilleure tradition flamboyante, tour à tour allègre et lacrymogène, comme la bourgeoisie parisienne prisait alors ce divertissement. Ainsi le compositeur fait-il appel à Henri Meilhac et Philippe Gilles, les deux librettistes star de l’époque : triomphe immédiat, qui ne s’est jamais démenti depuis.

Après la mise en scène de Coline Serreau en 2011-2012, l’Opéra-Bastille avait confié en 2020 une nouvelle production à un émule de Patrice Chéreau puis de Peter Sellars, Vincent Huguet, – décidément poursuivi par la malchance : les grèves contre la réforme du régime des retraites avaient eu raison alors de toutes les représentations quasiment, puis en 2022 le Covid en empêchera encore quelques-unes, patatra. Pour cette troisième reprise, Pierre Dumoussaud prend la relève du jeune chef américain James Gaffigan au pupitre, tandis que, suite au désistement de Nadine Sierra, c’est la soprano égyptienne Amina Edris qui assure le rôle-titre, portée par un beau vibrato quoique sa diction ne rende pas toujours le texte parfaitement intelligible (heureusement, c’est toujours surtitré à l’opéra)  ; elle l’avait déjà chanté il y a cinq ans. Benjamin Bernheim campe une nouvelle fois Des Grieux, du moins dans les premières représentations (jusqu’au 9 juin), relayé par notre Roberto Alagna national (pour celles du 11 au 20 juin) qu’on retrouvera d’ailleurs à l’Opéra-Bastille en novembre prochain dans Tosca, pour incarner Mario… Certes Alagna n’a plus rien à prouver dans cet emploi du Chevalier, qu’il connaît par cœur pour l’avoir endossé maintes fois. Mais Bernheim reste sans conteste LE jeune ténor le plus fabuleux du moment, scéniquement irréprochable, doté d’un timbre d’une fraîcheur sans pareille, souligné par une diction impeccable, pour le coup – il n’est que de rappeler sa prestation miraculeuse dans Werther (Massenet, encore, dans l’apothéose de sa création lyrique !) en avril dernier, au Théâtre des Champs-Élysées. Le public ne s’y trompe pas, qui l’a ovationné comme jamais, au soir de la première, le 26 mai dernier. Le reste de la distribution ne dépare pas ce palmarès : qu’il s’agisse du baryton polonais Andrzej Filonczyk (Lescaut) ou de la basse Nicolas Cavallier (Comte des Grieux), comme des autres rôles féminins tenus par Ilanah Lobel-Torres (Poussette), Marine Chagnon (Javotte) et Maria Warenberg (Rosette), membres toutes trois de la troupe lyrique maison.

Hors sujet

Il faut bien en venir toutefois (cf. l’article que votre serviteur lui consacrait il y a trois ans) à ce qui contrarie cette performance lyrique : le choix, gratuit, superflu, anachronique, d’en transposer l’action dans les Années folles. Ainsi le premier acte prend-il place dans un espace qui renvoie à la plastique du Palais de Tokyo, ou à celle du Palais d’Iéna (anciennement musée des Travaux public et qui, comme chacun sait, construit par Auguste Perret dans les années Trente sur la colline de Chaillot, abrite aujourd’hui le Conseil économique et social).  Au deuxième acte, l’appartement de Des Grieux et de Manon, rue Vivienne, plus démeublé que meublé, se donne ici, bizarrement, des airs de réserve de musée…  Premier tableau du troisième acte, le Cours-la-reine (selon les indications du livret) se voit téléporté dans le décor d’une salle de bal placée sous le signe de la Café Society – pourquoi pas ? Le second tableau de l’acte, sensément sis dans le parloir du séminaire de Saint-Sulpice, migre quant à lui dans l’enceinte de l’église actuelle, évoquée à travers la reproduction symétrique à l’échelle 1 des deux toiles monumentales de Delacroix qu’on peut toujours y admirer dès le portail franchi : La lutte avec l’ange, et Héliodore chassé du Temple. Si cela suscite chez tel ou tel spectateur une vocation d’amateur d’art, ce sera toujours ça de gagné. De là à annexer une Manon coiffée à la garçonne, à la célébration de la regrettée Joséphine Baker (que clone ici la comédienne Danielle Gabou) pour greffer sur le canevas de l’opéra une espèce d’intrigue au second degré particulièrement fumeuse au plan intellectuel, voilà qui relève, purement et simplement, du hors sujet.

Manifestement Huguet n’en a cure, qui, en guise d’amorce au deuxième acte, incruste devant le rideau de scène, assortie d’un numéro de cabaret chorégraphié en live, la projection d’un extrait du film réalisé par Marc Allégret en 1934, Zouzou, où l’idole récemment panthéonisée chante « C’est lui » en se dandinant…


Manon, opéra-comique de Jules Massenet. Avec Amina Edris, Benjamin Bernheim/Roberto Alagna, Andrej Filonczyk, Nicolas Cavallier, Nicholas Jones, Régis Mengus, Lianah Lobel-Torres, Marine Chagnon, Maria Warenberg, Philippe Rouillon, Laurent Laberdesque, Olivier Ayault.

Direction : Pierre Dumoussaud. Mise en scène : Vincent Huguet. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h50

Les 6, 9, 11, 14, 17, 20 juin à 19h ; le 1er juin à 14h.

La « fête des familles », le dernier chic

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La commune privilégiée de Uccle, à Bruxelles, supprime la trop datée fête des Mères... © SIERAKOWSKI/ISOPIX/SIPA

Une commune belge supprime la fête des Mères et des Pères dans ses écoles


Uccle est une commune huppée de Bruxelles. On y croise des femmes portant des vêtements de marque davantage que des hijabs ; les voitures sont frappées d’un logo à trois lettres et les habitations sont des villas ; l’extrême gauche y a même déjà organisé une « promenade guidée chez les super riches ». On aurait pu penser que le wokisme ne franchirait pas les frontières de ses quartiers habituellement préservés des autres réalités qui ont fait la triste réputation de Bruxelles. 

Boris Dilliès, le bourgmestre (=maire) libéral, issu d’un parti qui avait pourtant promis de mener la guerre à la cancel culture, vient de décider d’y supprimer la fête des Mères et des Pères et de la remplacer par une très vague « fête des familles » ayant lieu à une date située entre les deux habituelles célébrations. Cela permettra, selon l’échevine Carine Gol-Lescot, veuve du pourtant très à droite Jean Gol, de célébrer « les beaux-parents, les grands-parents, ou encore l’éducateur ». Et pourquoi pas, tant qu’à être inclusif, l’animal de compagnie, les voisins, les amis, les amours et forcément les emmerdes ? C’est-à-dire tout le monde et donc plus personne.

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On est en 2025, il faut vivre avec son temps, entend-on déjà se gargariser les défenseurs de la mesure. Évidemment, la famille traditionnelle – nucléaire, diraient les sociologues – a vécu et le modèle qui a prévalu jusqu’à il y a deux décennies environ, composé d’un père, d’une mère et d’une fratrie, n’est plus. Il y a désormais des couples homosexuels, composés de deux mères ou de deux pères, certains parents qui ont abandonné leurs enfants et des enfants élevés par d’autres personnes que leurs géniteurs. Et puis, « père » et « mère » sont des gros mots : dites « parent 1 » et « parent 2 » si vous ne souhaitez pas passer pour d’affreux réac. 

Faut-il, pour autant, jeter en pâture le socle familial qui est à la base de notre modèle civilisationnel, au simple motif des bouleversements récents ? Est-il obligatoire de systématiquement céder à la déconstruction opérée par quelques Docteur Folamour ? Doit-on vraiment priver les enfants du traditionnel bricolage et de la poésie qui l’accompagne ? Et surtout n’y a-t-il pas plus urgent à régler pour l’équilibre et l’avenir des enfants ? Notons qu’au même moment, à Evere, autre commune bruxelloise, une fête scolaire a proposé, le week-end dernier, un spectacle en soutien à la Palestine, au cours duquel des enfants embrigadés dansaient en keffieh sur la musique « My blood is Palestinian ».  En Belgique, on s’évite les rappels aussi niais qu’erronés sur l’invention de la fête des Mères par Pétain. Malheureusement, on n’esquive pas le wokisme ; et voilà que la célébration des mères, existant depuis l’Antiquité grecque, et celle des pères, est prise sous les feux grégeois du progressisme incendiaire. 

Quand l’affiche guidait le peuple

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Louis-Robert Carrier-Belleuse (1848-1913) L’Étameur, 1882 Huile sur toile, 64,8 × 97,8 cm Collection particulière © Photo Studio Redivivus Musée d'Orsay

Jusqu’au 6 juillet, le Musée d’Orsay, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, met à l’honneur les maîtres de l’affiche de la seconde moitié du XIXᵉ siècle – une époque où la rue éduquait le regard des Parisiens


Au-delà du message politique et social, de l’enrobage culturel, de la fonction didactique de cette exposition intitulée « L’art est dans la rue », de son argumentaire historique irréprochable, de toute la bonne volonté instructive de nos chères institutions, c’est leur mission, nous informer en replaçant les affiches dans leur contexte, une vérité banale, triviale apparaît et nous décille. Elle éclate dans les couloirs d’Orsay sous les joyaux de l’impressionnisme, au rez-de-chaussée.

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Avant le fatras des idées qui réconfortent les professeurs, le besoin de tout régenter intellectuellement, un constat s’impose à la vue de tous ces tableaux urbains où se marient le génie de l’imprimerie moderne d’alors et le trait du créateur : Paris s’est enlaidie en un siècle et demi. La publicité d’aujourd’hui a revêtu les habits d’un camelot hâbleur et vulgaire. De grandes photos montrant des sacs à main et des mannequins alanguies recouvrent nos bâtiments nationaux dans une geste criarde et déjà périmée. Cette publicité qui salit le regard est le fichu d’une globalisation saturée d’images. Les colonnes Morris sont mortes de honte. Le graphisme a été remplacé par le faux éclat du mirage commercial. Une propagande grossière, poussive, flattant on ne sait trop quel hypothétique acte d’achat. La ménagère a été abandonnée par les artistes. Les marchands à court d’idées, se vautrant dans la facilité esthétique et la démagogie langagière, n’ont même plus le respect du badaud. Du furtif. Du promeneur. Le peuple de Paris baisse la tête, il ne s’attarde plus sur les murs de sa capitale. Il file. Il s’extrait de son environnement extérieur pour retrouver la chaleur de son foyer. Il fuit les lumières de sa propre ville. Il a perdu toute capacité à s’émerveiller.

Aux lueurs du capitalisme industriel et des progrès techniques, les communicants avaient au moins la volonté de faire semblant, de nous alpaguer sur le trottoir, de nous émouvoir, de nous charmer, de nous intriguer, de nous faire lire, voter, pédaler, conduire ou s’habiller élégamment. Ils suscitaient par le placardage intensif l’intérêt de leurs futurs clients. La courtoisie de la Belle époque n’a plus cours. Il faut absolument voir cette collection de 230 œuvres majeures qui furent en leur temps balayées par le vent et la rumeur des faubourgs, à l’air libre ; car elles sont belles. Belles dans leurs couleurs, dans leurs recherches stylistiques, dans leur féérie, dans leur élan républicain ou leur secousse anarchiste. Dans leur onde nostalgique qui n’en finit plus de se propager dans nos esprits. Le Musée d’Orsay a réuni les cadors du métier, ils s’appelaient Bonnard, Chéret, Grasset, Mucha, Toulouse-Lautrec, Steinlen, etc. Qu’ils promeuvent La Belle Jardinière, Le Moulin Rouge, le dernier Émile Zola, la Chaîne Simpson, les automobiles Brasier, des jouets pour les étrennes, le Palais de l’Industrie, la Goulue, une belle redingote ou qu’ils alertent sur les profiteurs de guerre, ils furent les nouveaux architectes de la rue, plus qu’un décor, ils façonnèrent la caisse de résonance de toutes les mutations du moment.

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À vrai dire, au commencement de cette exposition, on est sur nos gardes, comment des affiches par nature éphémères et fragiles peuvent-elles égaler des peintures ? Elles les surpassent souvent par leur inventivité, leur audace, leur composition et leur profondeur. Elles sont notre identité urbaine. Nous ne savions même pas que nous conservions inconsciemment ces images dans notre tête. Ces affiches nous sont familières, elles sont le canevas de notre propre frise chronologique, Aristide Bruant avec son écharpe rouge nous salue, plus loin l’écolier au petit-beurre nantais ou la fillette du chocolat Menier nous rappellent les douceurs de l’enfance, le Quinquina Dubonnet était la boisson vedette des bistrots, toutes ces affiches semblent nous appartenir. Elles sont notre mémoire collective. Elles nous amusent parfois, nous fascinent par leur majesté populaire et nous font amèrement regretter cette ville nouvelle aux façades ternes.


Informations pratiques sur le site du musée: Exposition L’art est dans la rue | Musée d’Orsay
16 € l’entrée

Tendre est la province

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L'art est dans la rue - Catalogue d'exposition

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Stella Rocha, une femme entre deux sexes

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Stella Rocha © Hannah Assouline

Stella Rocha, icône transsexuelle, a commencé sa transition dans son Brésil natal. Malgré un parcours difficile, elle n’a jamais adhéré à un militantisme hargneux. Pour Causeur, elle se livre sans tabou et avec humour sur son passé et sa nouvelle vie de comédienne.


Pas facile de résumer une vie aussi romanesque que celle de Stella Rocha ! Tentons de la croquer brièvement. Un petit garçon nommé Marco naît au Brésil en 1973, à Belém, sur les rives de l’Amazone. Le père est policier, la mère – catholique pratiquante et femme au foyer – s’occupe des dix frères et sœurs. Dès l’enfance, le petit Marco ne se sent pas un garçon comme les autres. Plutôt que de jouer au football avec les garçons, il préfère s’occuper des tâches ménagères avec sa mère. Malgré une éducation « hétéronormée » et très stricte, vers 12 ans, rien à faire, Marco veut devenir une fille. Depuis plusieurs années déjà il pique les fringues de maman pour faire « la folle » tout seul, enfermé dans la salle de bain tandis que toute la maisonnée dort. Malgré sa discrétion, la famille découvre son secret. Les parents s’opposent par tous les moyens au chemin que prend leur fils. Durant deux ans, en dehors de l’école, Marco n’a plus le droit de sortir, ni de voir qui que ce soit. Il est coupé du monde. « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un fils comme ça, un pédé ! » se lamente son père. « Donnez-moi les ciseaux, je vais lui couper les cheveux ! » hurle sa mère. Mais son entêtement fait céder les parents qui comprennent qu’ils ne pourront rien faire. Quelques années plus tard, ils acceptent la transition. « Si nous, tes parents, nous ne t’acceptons pas comme tu es, qui t’acceptera ? » lui dit son père. À 18 ans, celle qui s’appelle désormais Stella décide de partir respirer plus loin et atterrit en France. Comme beaucoup de filles avant elle, son premier métier à Paris, elle l’exerce au bois de Boulogne. Mais ce n’est qu’une étape. C’est ensuite dans les clubs gay et trans parisiens qu’elle fait le show, devenant reine de la nuit… icône de la soirée Escualita aux Folies Pigalle ou au Banana Café. Elle se tourne également vers le cinéma où elle enchaîne les petits rôles. Puis vient le théâtre. Laurent Baffie l’engage dans sa pièce Un point c’est tout ! que Stella joue pendant un an au théâtre du Palais-Royal avec Nicole Calfan. Puis Baffie poursuit sa collaboration avec elle à la télé et à la radio. Allez ! Assez parlé. La parole est à Stella. Nous ne pourrons aborder que quelques points de sa vie… avec le bois de Boulogne comme point de départ !


Causeur. Comment avez-vous atterri au bois de Boulogne ?

Stella Rocha. Arrivée à Paris, j’ai vite épuisé mes économies. Un copain m’a alors parlé du bois de Boulogne. J’ai donc débarqué là-bas sans rien en connaître, toute jeune, toute belle. Imaginez la jalousie des vieux travelos et des vieilles trans déformées par la chirurgie ! Le premier soir, je m’installe allée de la Reine-Marguerite. Aussitôt, cinq trans se ruent sur moi en hurlant : « Dégage !!! barre-toi d’ici ! Les Sud-Américaines c’est plus haut ! » Je vais plus haut, et là-bas, d’autres filles me hurlent en me menaçant : « Dégage, ici c’est pas pour toi ! Dégage plus bas ! » J’ai abandonné. J’y retourne le lendemain et me fais encore chasser violemment de chaque lieu que j’essaie. Le troisième jour, je déambule dans le bois pour trouver un endroit libre, mais en vain. Je vois un banc et m’y assois désespérée, me demandant ce que je vais faire de ma vie. Et là, je vois une vieille trans toute botoxée, perruque rousse, qui débarque de je ne sais où pour me chasser encore en me frappant avec son sac. Même le banc appartenait à une fille ! Elle, c’était un pilier du bois de Boulogne, une des fondatrices. Un personnage ! Elle m’a expliqué que si je voulais faire ma place au bois, il fallait que je me batte physiquement. Mais ça n’était pas mon truc, je ne m’étais jamais battue. Je suis retournée à l’endroit d’où la bande de trans m’avait chassée. Pour les provoquer, je me suis foutue entièrement à poil – j’étais gaulée ! – et j’arrêtais les voitures. Ça a foutu un bordel monstre sur la route. Les cinq trans se sont ruées sur moi pour me frapper. Une énorme bagarre a commencé, et j’ai réussi à casser la gueule des cinq ! La cheffe de la rue a alors débarqué. Esmeralda ! C’était un grand Algérien travesti. Un colosse, un déménageur de près de deux mètres ! Un Arabe bodybuildé avec une perruque Crazy Horse, body en vinyle, avec des talons sur lesquels il peinait à marcher ! C’était spectaculaire (rires) ! Il m’attrape violemment et me hurle : « C’est toi qui es en train de foutre le bordel dans ma rue ?! » Je lui ai expliqué ma situation et il m’a finalement accordé cette place. J’ai pu enfin travailler. En trois mois, j’ai gagné soixante mille francs. J’y suis restée sept ans, avec quelques petites interruptions.

Cette expérience de prostitution a été traumatisante ?

Non. Elle a été parfois compliquée évidemment. Il y a eu des incidents violents. Mais je prenais ça comme un boulot comme un autre. Et puis, tout en gagnant ma vie, j’ai fait beaucoup de bien à ces hommes, parfois seuls, parfois déprimés. Que feraient-ils sans les prostituées ? Certains me payaient uniquement pour parler. Je ne pense pas avoir été une victime. C’était mon choix, mon indépendance. D’autant que durant cette période, contrairement à beaucoup de filles, je ne prenais ni drogue ni alcool. Je bossais, c’est tout.

Aujourd’hui, estimez-vous être une femme ?

Honnêtement ? Non. Je ne peux pas dire cela. Tout simplement parce que biologiquement, je ne suis pas une femme. Je suis heureuse et satisfaite de ce que je suis aujourd’hui, de la transition accomplie. J’ai atteint au maximum l’image féminine que j’avais de moi. Mais ce serait n’importe quoi de dire que je suis une femme à cent pour cent. Ce serait faux. Je sais qu’au fond de moi, je ne pourrai jamais être complètement une femme. Il faut composer avec ce qu’a fait la nature. C’est comme ça. Je n’ai d’ailleurs pas eu recours à la vaginoplastie. J’ai gardé mon sexe masculin, comme beaucoup de trans d’ailleurs. J’ai même complètement arrêté les hormones. Et en même temps, vous conviendrez qu’il serait difficile de dire que je suis tout à fait un homme (rires) !

Montée des marches du Festival de Cannes en 2015 pour le film Love de Gaspar Noé, dans lequel elle tient le rôle de Mami.© REX Shu/SIPA

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Lorsqu’on est transsexuelle, comment se passent les rapports de séduction avec les hommes ?

Séduire les hommes (hétérosexuels ! car ce ne sont pas les homosexuels qui sont attirés par nous), c’est facile. Il n’y a rien à faire. J’ai toujours été draguée par les hommes dans les bars, dans les restaurants, dans les soirées. Même s’ils voient que je ne suis pas une « vraie » femme. Ça attire, ça intrigue les mecs. Les gens ne se rendent pas compte que beaucoup d’hommes hétérosexuels ont ce fantasme du trans. Et ce que je peux vous dire, c’est qu’une fois au lit, c’est notre sexe d’homme qui les intéresse ! Même si ces hommes sont hétérosexuels, ils viennent chercher une femme avec qui ils ont une relation en partie homosexuelle. C’est compliqué, je vous avais prévenu ! Mais la vie est compliquée. C’est pour cela que je ne suis pas militante. La vie est trop complexe et nuancée. Même moi qui ai bien expérimenté tous ces sujets de genre et de sexualité, je ne sais pas trop quoi en penser. Après, pour trouver des partenaires sexuels, des coups d’un soir, il n’y a qu’à sortir dans la rue. Mais le revers de la médaille, c’est que pour ces hommes, nous ne sommes qu’une expérience sexuelle, un fantasme à accomplir secrètement avant de reprendre une vie normale. Car peu d’hommes hétérosexuels envisagent une relation sérieuse avec une trans. C’est difficile à assumer. Et ce n’est peut-être tout simplement pas ce qu’ils recherchent avec nous. Je dis cela, mais il m’est arrivé d’être heureuse en amour. Les jeunes hommes d’aujourd’hui sont encore plus curieux que ceux des années 1990. Maintenant, les jeunes hétéros envahissent les applications de rencontres pour trouver des transsexuels avec qui s’amuser. Et c’est pareil dans les soirées trans.

Vous retrouvez-vous dans la mouvance LGBTQI+ ?

J’avoue qu’aujourd’hui avec les binaires, les non binaires, etc., moi-même je n’y comprends plus grand-chose. Je ne les accuse de rien. Mais j’avoue avoir du mal à suivre. Ça part dans tous les sens. Je suis d’un autre temps moi (rires) ! Je voulais ressembler à une femme « stéréotypée », comme on dit maintenant. Avec les cheveux longs, le maquillage… enfin tout ce qui était pour moi la féminité. Mais je ne peux parler que pour moi. Ce qui me semble être le risque de notre époque aussi, c’est l’effet de mode. Ça, c’est un problème. Quand je vois certains jeunes qui se disent trans, je ne suis pas vraiment certaine qu’ils le soient réellement. C’est pour cela que je comprends que certains soient méfiants sur la question trans, et que les possibles dérives puissent faire peur aux gens. Je suis partagée entre la formidable liberté qui existe aujourd’hui, et l’effet de mode qui me met mal à l’aise.

Stella Rocha – à l’époque Marco Ramos adolescent, au Brésil © D.R

Je vous connais bien, et ne vous ai jamais entendue en vouloir à quelqu’un qui était maladroit avec vous sur la question du genre. Ça ne vous agace jamais ?

Non. Il faut comprendre les gens. Je ne suis pas totalement « banale » ! Je suis assez différente de la « normalité ». Je n’ai ni à en être fière, ni à en avoir honte. C’est comme ça. Et c’est normal que les gens, parfois, aient du mal à comprendre. La réaction première de mes parents, c’est-à-dire le rejet violent, était normale. Surtout pour des gens d’une petite ville au fin fond de l’Amazonie ! Il n’y a pas à leur en vouloir. D’autant qu’ils ont fini par accepter. On ne peut pas penser qu’à nous. Il faut comprendre les autres. Ma mère m’avait dit : « Pour ton père, tu resteras un fils. » Cette réaction me paraissait normale. Moi, Stella, je restais évidemment le fils de mon père.

Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

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Le dessinateur de BD Bastien Vivès. DR.

Dans l’affaire opposant l’illustrateur Bastien Vivès à des associations de défense de l’enfance, le tribunal correctionnel de Nanterre s’est finalement déclaré « territorialement incompétent » mardi.


En février 2025, l’illustrateur français Bastien Vivès s’exprimait sur ses réseaux sociaux : « Pour des dessins, on m’a interrogé sur la catégorie de site porno que je regardais, sur mes pratiques masturbatoires et on a voulu me soumettre à une expertise psychologique. En France. En 2024. Au pays de la création artistique, pas en Russie ». À ce moment-là, l’artiste vient d’apprendre qu’il sera jugé les 27 et 28 mai 2025 au tribunal correctionnel de Nanterre pour « fixation et diffusion de l’image d’un mineur à caractère pornographique ». Deux de ses maisons d’édition sont également poursuivies pour les mêmes faits.

Associatifs: il leur manque une case?

La tourmente judiciaire de Bastien Vivès semble n’avoir pas de fin. Depuis 2011, plusieurs de ses albums font l’objet de vives polémiques et sont pointés du doigt comme faisant l’apologie de la pédocriminalité, du viol ou encore de l’inceste. En 2018 et 2020, le parquet de Nanterre avait déjà examiné les faits et avait classé ces signalements sans suites, mais l’acharnement de ses détracteurs à traîner Bastien Vivès devant la justice semble avoir finalement porté ses fruits.

Qui sont-ils, ces détracteurs ? En 2024, l’illustrateur déclarait dans une interview être « poursuivi par une association d’extrême droite ». L’allégation est d’autant plus ridicule qu’il n’a jamais voulu s’étendre davantage sur le sujet et que les associations qui le poursuivent en justice (Innocence en danger, Fondation pour l’enfance, et Face à l’inceste) ne semblent pas avoir de liens clairs et avérés avec une quelconque mouvance politique. La cancel culture, à l’œuvre contre M. Vivès ces dernières années avec notamment la déprogrammation en 2023 de l’exposition qui lui était consacrée au festival international de la BD d’Angoulême, est d’ailleurs plutôt connue pour être l’apanage de la gauche. Cette affaire nous interroge cependant sur le pouvoir croissant des structures associatives, particulièrement celles capables de mobiliser médias et opinion publique.

9e Art et 3e jambe

Il s’avère que l’un des ouvrages incriminés s’est retrouvé récemment entre mes mains. Je l’ai ouvert, fébrile, me préparant à être confrontée à des images que j’imaginais abjectes. Petit-Paul, le personnage de cet album, que ces associations s’acharnent à défendre, n’est pas un enfant. Il n’est pas réel et sa représentation n’est pas réaliste. Petit-Paul est un personnage chimérique à la silhouette stylisée et au sexe surdimensionné, représenté à la manière d’un cinquième membre aussi long que ses jambes. C’est un être pur et simple, monstrueusement doté par la nature, qui attise le désir et la convoitise des adultes. On ne retrouve pas dans le style de Bastien Vivès le sens du détail ou l’art des gros plans réalistes propre aux codes de la bande dessinée pornographique. L’histoire, elle-même, n’a pas de réelle vocation érotique, et se veut plutôt militante pour dénoncer une société régie par le pouvoir.

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Que l’on apprécie ou non l’œuvre de Bastien Vivès, que l’on trouve ça choquant, dérangeant ou même de mauvais goût n’a aucune espèce d’importance. C’est le propre de l’art de ne pas faire l’unanimité. Bastien Vivès lui-même écrit sur ses réseaux sociaux :  « Je ne suis pas là pour panser les plaies de la société, œuvrer pour la morale, mais juste pour donner à réfléchir, faire un pas de côté avec un trait d’humour, interroger l’obscurité aussi. Parfois c’est réussi, parfois raté ou de mauvais goût mais je ne savais pas que cela pouvait mener en prison. Dessiner peut donc être un délit. » Non, cette affaire n’est pas liée à la politique mais est révélatrice de réels changements dans notre société où la morale siège de plus en plus souvent au sein de nos tribunaux.

Fiction et réalité

Dans des cas de détention ou de diffusion de photos à caractère pédopornographique, ces enfants sur papier glacé existent bel et bien et sont ou ont été victimes de pédocriminels. En ce qui concerne Bastien Vivès, il s’agit de dessins et la différence, pourtant majeure, entre des faits fictifs et des faits réels, ne peut pas être balayée d’un revers de la main. Lors des audiences, l’accusation a été jusqu’à s’interroger sur le consentement du personnage Petit-Paul. Richard Malka, l’avocat du dessinateur, s’était alors insurgé « C’est comme demander aux Romains s’ils sont d’accord pour recevoir les baffes d’Astérix et Obélix, ça n’a aucun sens ». Si l’on persiste à s’engager sur cette voie, quelle pourrait être la suite ? Va-t-on décrocher des murs des musées les multiples tableaux représentant des nymphes aux allures prépubères ?

Le 27 mai 2025, le tribunal correctionnel de Nanterre s’est finalement déclaré « territorialement incompétent » à rendre un verdict, sous prétexte que les faits ne se seraient pas déroulés dans les Hauts-de-Seine. L’affaire est donc renvoyée au parquet. J’aimerais vivre dans une société où les crimes et délits seraient rarissimes au point que la justice, désœuvrée, en serait réduite à s’intéresser au sort des personnages de nos romans et bandes dessinées. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Toute cette ridicule mascarade pourrait vraiment prêter à sourire s’il n’y avait pas, au même moment, en France, des victimes, enfants bien réels, qui réclament protection et justice. Ils attendront.

Abus de contre-pouvoir

Pierre-Henri Tavoillot © Hannah Assouline

Attaché à une conception libérale des institutions, le philosophe Pierre-Henri Tavoillot critique la sévérité de la peine prononcée contre Marine Le Pen et met en garde : face à l’effacement de la politique, la France risque de basculer d’une démocratie à une « nomocratie », le pouvoir des normes


Dans notre numéro du mois, disponible en kiosques, ne manquez pas notre dossier spécial de 25 pages : Le Pen, Sarkozy, Zemmour : l’extrême droit ne passera pas ! •

Causeur. Nous avons appris en cours de droit constitutionnel que la démocratie reposait sur un subtil équilibre des pouvoirs. Cette harmonie a-t-elle été rompue avec la condamnation de Marine Le Pen à une peine d’inéligibilité immédiatement exécutoire ?

Pierre-Henri Tavoillot. Une démocratie libérale fonctionne correctement quand elle arrive à maintenir l’équilibre entre trois logiques : celle du peuple, celle du pouvoir et celle du droit. Ce qui requiert de concilier d’une part la prise en compte de la volonté populaire (sans toutefois succomber au populisme, raison pour laquelle nous avons un système représentatif), d’autre part l’obéissance aux pouvoirs publics (mais sans aller jusqu’aux excès de l’autoritarisme, d’où notre indispensable séparation des pouvoirs), et enfin le respect des lois, mais en prenant soin de ne pas laisser celles-ci prendre le pas sur la décision politique. À ce sujet, je vous ferai remarquer que, récemment, le Conseil constitutionnel a justement eu des égards bienvenus pour le peuple, en indiquant que, dans les affaires judiciaires où des peines provisoires d’inéligibilité peuvent être prononcées, les juges doivent veiller à la « liberté du vote » et proportionner leurs décisions en conséquence.

Cela n’a pas empêché le tribunal judiciaire de Paris de prétendre interdire à Marine Le Pen de se présenter en 2027…

En toute rigueur, il n’a pas violé le droit. Mais les magistrats auraient dû avoir la main qui tremble et se dire : « Nous avons très envie de prendre cette décision sévère, mais nous n’allons pas le faire car cela constituerait un abus de contre-pouvoir. »

Cette hardiesse du jugement est-elle inquiétante pour notre justice en général ?

Je crois que la France a atteint aujourd’hui une situation de déséquilibre, avec d’un côté un État qui souffre d’une forme d’impuissance et de l’autre, un droit hypertrophié, de plus en plus bavard, complexe, et débordant de partout. Il est normal que nos lois limitent la liberté du vote. Ne serait-ce qu’en la conditionnant à des critères objectifs comme l’âge et la nationalité. Mais il est plus délicat de prétendre instaurer un cadre, beaucoup plus flou, reposant sur l’honorabilité. Si, par exemple, vous n’avez plus de points sur votre permis de conduire, est-ce suffisant pour vous interdire de briguer les suffrages ? À partir de quelle infraction, de quel crime, méritez-vous un bannissement électoral ? Aux États-Unis, même Donald Trump, qui a contesté massivement les règles démocratiques, a pu être réélu. En France, le système est plus fermé. Depuis dix ans, le nombre de peines d’inéligibilité, dont certaines sont certes très fondées, a augmenté de manière considérable. On est passé de 171 condamnations en 2016 à 9 125 en 2022. Cela commence à devenir démesuré. D’autant qu’on ne se prive pas de dénoncer les disqualifications de candidats quand elles ont lieu en Iran ou en Russie. Le risque existe désormais, que l’on bascule d’une démocratie à une « nomocratie », le pouvoir des normes.

Les lois de moralisation de la vie politique, notamment celles dites « Sapin 2 » et « Bayrou », qui certes n’ont pas été formellement invoquées dans la décision contre Marine Le Pen, mais dont l’esprit plane dans cette affaire, sont-elles « nomocratiques » ?

Assurément. En effet, elles exigent des élus qu’ils adoptent, en matière financière, un comportement impossible à tenir. Quand on fait de la politique, il ne suffit pas de vivre pour la politique, il faut aussi vivre de la politique. Si vous appartenez à une formation bien établie, rien de plus facile.Mais si vous participez à un mouvement en ascension, vous n’avez pas les moyens, et donc vous trouvez des astuces. Ce n’est pas un hasard si LFI, le Modem et le RN, trois partis émergents, ont été pris dans des affaires de financement d’assistants parlementaires.

L’électeur ne devrait-il pas choisir le degré d’immoralité qu’il accepte chez son élu ?

Je suis assez d’accord. Après tout, on peut considérer que les citoyens ont les données du problème en main, et que la décision doit leur revenir. Surtout qu’aujourd’hui la situation patrimoniale des candidats est rendue publique au début puis à la fin des mandats, ce qui donne une information précieuse.

Une information précieuse ? C’est surtout un moyen particulièrement démagogique de nourrir le voyeurisme et les passions tristes !

Une frontière nette doit être maintenue entre la nécessaire publicité et les excès de la « transparence », car si la première est démocratique, la seconde est totalitaire. Pour autant, il ne me semble pas illégitime de vérifier s’il y a enrichissement durant un mandat et d’empêcher, par là même, les élus qui s’adonnent à un clientélisme éhonté de continuer de salir leur mandat.

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Vous voulez éliminer le clientélisme de la vie politique ? Bon courage !

On peut le maintenir dans des limites raisonnables sans espérer l’abolir. Au demeurant – cruelle leçon –, on note dans l’histoire des démocraties que l’abstention s’accroît quand la lutte contre le clientélisme devient efficace.

Nicolas Sarkozy au tribunal de Paris, le 6 janvier 2025, lors de son procès concernant des soupçons de financement illégal de sa campagne présidentielle de 2007 © AP Photo/Thibault Camus/SIPA

Déshonore-t-on un mandat national quand on le cumule avec un mandat local ?

En 2014, lorsque le Parlement a voté l’interdiction du cumul des mandats, il y a eu sur ce sujet une sorte d’unanimité stupéfiante. Aujourd’hui, beaucoup se mordent les doigts d’avoir approuvé ce texte qui a abouti à ce que bon nombre de députés, dénués de toute expérience de mandat local, se trouvent d’autant plus déconnectés des réalités. Si on veut éviter les phénomènes de baronnies, il vaut mieux jouer sur la durée des mandats.

Vous avez parlé de « salissure ». Ironie de l’histoire, le RN – qui il est vrai n’occupait aucun poste de pouvoir –, s’est longtemps proclamé « tête haute et mains propres ». Est-on allé trop loin dans l’exigence de propreté ?

Il y a derrière cette aspiration un fantasme de pureté dangereux, même s’il est vieux comme la démocratie. Le mot « candidat » vient du latin « candidus », qui signifie « blanc ». Dans l’Antiquité, les consuls romains qui se présentaient devant les urnes devaient porter une toge blanche pour montrer qu’ils étaient plus blancs que blancs. Seulement, des candidats qui n’ont aucun conflit d’intérêts, ça produit des élus qui n’ont aucun intérêt. Cela donne des maires qui ne font rien, car ils ont peur de se faire engueuler. Pendant l’épidémie de Covid, on en a vu toutefois certains sortir des clous, prendre des risques dans l’intérêt général. Il paraît même que des préfets ont outrepassé leur rôle. En mordant la ligne du droit, ils ont été bons.

On ne demande pas seulement aux élus d’être propres, mais d’être exemplaires…

Cela n’a pas plus de sens. Les élus sont censés nous représenter, pas nous inspirer. Qui aurait envie de leur ressembler ? Qui souhaiterait mener leur vie si cruelle, si fatigante, et surtout si exposée ? Et d’ailleurs, sommes-nous nous-mêmes si exemplaires des vertus que nous exigeons des élus ?

Il faut croire que le pouvoir conserve des attraits. Mais le régime représentatif doit-il sélectionner les meilleurs ou des gens comme vous, moi ou Monsieur Delogu ?

L’élection est par définition aristocratique : tant qu’à choisir, autant choisir le meilleur ! Et une fois élu, l’élu devient l’élite. Mais selon des critères qui restent très relatifs et propres à chacun. Ce qui a permis à l’élection de devenir une pratique démocratique, dans le contexte des régimes représentatifs, c’est non seulement le droit de vote pour tous, mais aussi le droit pour tous d’être candidat.

En tout cas, les pouvoirs relevant de l’élection perdent du terrain face aux juges et autres autorités administratives indépendantes. Comment y remédier ?

La fonction du droit doit être repensée et articulée avec l’idée de souveraineté populaire. Depuis Jean Bodin au xvie siècle, le souverain se définit comme celui qui est absous des lois. Mais cela ne veut pas dire pour autant que le souverain est au-dessus de toutes les lois. Même dans la monarchie absolue, le roi a tous les droits, sauf celui de cesser d’être le roi. En démocratie, c’est la même chose : le peuple a l’obligation de rester un peuple. Il faut refaire honneur à ce principe.

Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment un peuple reste-t-il un peuple ?

En n’abolissant pas la démocratie et en n’opprimant pas ses minorités.

Autrement dit, en respectant l’État de droit ?

Il faut faire attention avec cette notion. Dans une acception large de l’État de droit, telle que le grand juriste Hans Kelsen l’a théorisée il y a un siècle, tout État est un État de droit.

Mais dans une démocratie libérale, cela va un peu plus loin : l’État de droit s’oppose à l’arbitraire puisque les gouvernants sont soumis à la loi.

Oui, il repose sur quatre principes. Le premier, c’est que le pouvoir organise sa propre limitation, c’est-à-dire qu’il se donne des entraves, des contre-pouvoirs. C’est en cela que l’État de droit s’oppose à la tyrannie, au gouvernement sans loi et au despotisme, qui est l’administration d’un État conçu comme une propriété privée. Ensuite, il y a la hiérarchie des normes, en vertu de laquelle les règlements respectent les lois, qui respectent la Constitution. Troisièmement, la source de toute loi est la souveraineté populaire, qui s’exerce directement par le référendum ou indirectement par le truchement des représentants. Et le quatrième point, c’est que le législateur accepte d’être soumis à un contrôle juridictionnel a posteriori. De sorte qu’il y a une distinction entre ceux qui font la loi, ceux qui l’appliquent et ceux qui en contrôlent l’application.

Ça, c’est la théorie. Dans la réalité, l’État de droit ressemble souvent à ce que certains appellent le Système – pas un complot ourdi dans un coin mais des intérêts coalisés qui tirent tous dans le même sens idéologique et aboutissent à écarter une partie du peuple du pouvoir. Pour son bien évidemment. Autrement dit, peut-on dire trivialement que l’État de droit, aujourd’hui, c’est le camp du bien qui donne des leçons de maintien progressiste aux ploucs ?

Cela dépend des cas. Regardez, aux États-Unis, la Cour suprême a pris une position conservatrice sur l’interruption volontaire de grossesse. Il n’est pas certain que cette décision de l’État de droit ait déplu aux ploucs, comme vous dites.

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En France, vous ne pouvez pas nier sa dérive idéologique.

Je fais la différence entre l’État de droit idéologique qu’il faut combattre, et l’État de droit fonctionnel qu’il faut préserver. Je vous rappelle la louable décision du Conseil constitutionnel sur la « liberté du vote ». Reste qu’il arrive aux « sages » de la Rue Montpensier d’inventer des principes qui correspondent à leur philosophie personnelle. C’est typiquement ce qui s’est passé en 2018 avec l’arrêt Herrou, qui a reconnu, pour la première fois, une valeur constitutionnelle au mot « fraternité » inscrit dans la devise républicaine. En érigeant une notion aussi flottante en norme juridique, on donne des arguments à tous les contempteurs de l’État de droit. Et à ceux qui veulent que la France quitte la Cour européenne des droits de l’homme.

Reconnaissez que c’est tentant…

C’est un processus très compliqué parce qu’on y est entré par les deux bords, à la fois comme État et puis par l’Union européenne.

Oui, mais doit-on laisser cette instance, qui se moque de l’équilibre entre peuple et droit que vous avez défini, avoir le dernier mot ?

Face aux prétentions abusives de la CEDH, le Conseil constitutionnel a tout à fait la possibilité d’invoquer l’identité constitutionnelle de la France.

Pourquoi ne le fait-il pas ?

Parce que nos élites sont travaillées par un syndrome d’illégitimité. En conséquence, les gouvernants sont souvent tentés de se défausser sur les autorités juridictionnelles, lesquelles sont tentées de se défausser à leur tour sur des organes supranationaux.

Tout cela ressemble à une autoroute dont on ne peut pas sortir. Comment peut-on remettre un peu plus de demos et de kratos pour contrebalancer le nomos ? Le Conseil d’État ne cesse de dénoncer depuis vingt ans le fait qu’il y ait trop de lois, trop de jurisprudences. L’injonction doit venir des politiques, il faut dégraisser tout cela ! Reconfigurer le Code pénal, par exemple. L’épurer. Aujourd’hui, le droit est le principal facteur d’insécurité, d’inégalité entre ceux qui peuvent se payer de bons avocats et ceux qui ne peuvent pas. Même les meilleurs fiscalistes sont incapables de vous garantir que votre déclaration d’impôt est irréprochable, et Bercy ne donne pas d’avis préalable. C’est complètement déraisonnable ! Il y a une sorte de suicide de la logique juridique. Cela ne peut pas tenir très longtemps. D’autant qu’il y a, en toile de fond, une confrontation internationale entre les différents pays, avec une prime à ceux qui ont le système juridique le plus lisible et le plus prévisible. Or dans cette guerre des droits, la France passe pour un pays moyenâgeux

Voulons-nous encore vivre ensemble ?

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Mort à débit

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La ministre de la Santé Catherine Vautrin s'exprime après l'adoption par l'Assemblée du projet de loi autorisant les adultes atteints de maladies incurables à prendre des médicaments létaux, le mardi 27 mai 2025 à Paris © Michel Euler/AP/SIPA

Euthanasie. La société française estime désormais le suicide assisté comme un dû. L’Assemblée nationale a adopté hier la proposition de loi instaurant un droit à l’aide à mourir, avec 305 voix pour et 199 contre, malgré des débats intenses et des divisions politiques marquées. Le texte, présenté comme encadrant strictement ce nouveau droit pour les patients majeurs atteints de maladies incurables en phase avancée, doit désormais être examiné par le Sénat à l’automne 2025 avant une éventuelle adoption définitive. Sous couvert d’humanisme, une dérive inquiétante, selon notre chroniqueur.


Les vieux ? À dégager ! Pas assez performants. Trop coûteux pour la société. Mais c’est pourtant au nom de l’humanisme que les députés ont voté hier (305 voix pour, 199 contre) le « droit à l’aide à mourir », euphémisme pour ne pas désigner l’euthanasie et le suicide assisté. Même le délit d’entrave à ce processus de mise à mort médicale sera sanctionné (jusqu’à deux ans de prison, 30000 euros d’amende).

Bascule historique

Olivier Falorni (MoDem) s’est immédiatement félicité sur X d’avoir emporté cette première manche : « L’Assemblée nationale a adopté ! Un moment historique pour une très grande avancée républicaine car elle porte en son cœur la liberté, l’égalité et la fraternité. Il est des jours dont on sait qu’on ne les oubliera jamais. » En 1882, Friedrich Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront ». Nous y sommes. Les mots, vidés de leur sens, ne sont plus que des slogans, y compris pour les professionnels de la politique. Car la liberté, l’égalité et la fraternité avancés par M. Falorni sont en contradiction avec ce texte, défendu par une élite qui a perdu de vue la fragilité des gens modestes et qui s’enorgueillit de pouvoir se libérer de l’interdit suranné du Décalogue : « Tu ne tueras point ». Comme le remarque Alain Minc dans le Figaro Magazine, pour le déplorer : « La franc-maçonnerie est un acteur assumé de ce combat, à la manœuvre de façon explicite ».

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Durant la crise sanitaire du Covid, les pensionnaires des Ehpad avaient déjà été sacrifiés dans leur isolement forcé, abrégé parfois par injection de Rivotril. C’est cette même brutalité régressive qui pourrait s’installer si ce texte « progressiste », qui sera débattu au Sénat en septembre sans doute, devait être inchangé. Seul le vote unanime sur le volet des soins palliatifs est satisfaisant en l’état.

Autosatisfaction morale

Le fait que les mutuelles soient parmi les plus ardentes pour défendre l’euthanasie et le suicide assisté devrait mettre la puce à l’oreille de ceux qui se contentent des autosatisfactions morales de la macronie et du reste de la gauche. Celles-ci ne s’expriment plus qu’à travers des sujets sociétaux (PMA pour toutes, IVG constitutionnalisée …), faute d’émettre en urgence des idées neuves sur la révolution conservatrice qui déboule. Une étude récente de la Fondapol montrait que les plus de 85 ans coûtaient en moyenne 8000 euros par an, contre 1700 euros pour les moins de 59 ans. Un spécialiste de ces questions me disait récemment que les six derniers mois d’une vie pouvaient coûter autant, en prise en charge médicale, qu’une vie entière. Le manque de lits dans les hôpitaux est une autre donnée structurelle qui n’apparait évidemment pas dans les motivations de la loi mais qui est présente dans les esprits de bien des gestionnaires hospitaliers. Parallèlement, vingt et un départements sont dépourvus de soins palliatifs. 500 personnes meurent chaque jour sans avoir pu en bénéficier. Bref, cette loi « de liberté » contient, dans son esprit fonctionnel, toutes les dérives pouvant aboutir à l’élimination des improductifs car trop âgés, trop handicapés, trop fragiles mentalement. Une horreur.

Un roi chez les grizzlys

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Le roi Charles III et la reine Camilla assistent à l’ouverture solennelle du Parlement, Ottawa, Canada, le 27 mai 2025. A gauche, le Premier ministre Mark Carney © Aaron Chown/Pool/Shutterstock/SIPA

Face aux attaques de Donald Trump, le Premier ministre Mark Carney a fait appel au monarque britannique pour prendre la défense de ce pays membre du Commonwealth.


Le roi Charles vient de terminer une visite d’État de deux jours au Canada en compagnie de sa reine, Camilla. Sur le papier, il est le roi du Canada, mais depuis une loi de 1982, le pays est complètement autonome sur le plan constitutionnel, ne laissant à la monarchie britannique qu’un rôle encore plus symbolique que celui qu’elle joue outre-Manche.

Invité par Mark Carney

Bien que les sondages d’opinion indiquent qu’une majorité de Canadiens préféraient vivre sous un régime strictement républicain, le couple royal a été salué partout par des foules enthousiastes. Après tout, dans un monde sans magie autre que technologique, le faste des rituels monarchiques et religieux (comme la messe d’inauguration de Léon XIV) plaît au plus grand nombre. Pourtant, la présence de Charles au Canada répondait à une demande du nouveau Premier ministre, Mark Carney, et constituait un geste diplomatique soigneusement calculé.

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Car le roi a fait le discours d’inauguration d’une nouvelle session du parlement à Ottawa. C’était seulement la troisième fois de l’histoire que le monarque était venu le faire en personne. La dernière fois, c’était en 1977, quand sa mère, la reine Elizabeth, était venue pour la deuxième fois, ayant fait le discours d’ouverture pour la première fois en 1957. En temps normal, c’est le gouverneur général qui remplace le monarque dans ce rôle. Actuellement, le gouverneur général est une femme d’origine autochtone, Mary Simon, nommée par le précédent Premier ministre, le très progressiste Justin Trudeau, en 2021. Mais l’heure n’était plus aux gestes envers l’idéologie « Diversité, Équité et Inclusion ». M. Carney, qui connaît bien l’establishment britannique, ayant été gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2013 à 2020, a fait appel au roi Charles pour cimenter l’unité de son pays face aux déclarations du président Trump qui aimerait faire du Canada le 51e état des États-Unis. Quand Carney a succédé en mars à Trudeau à la tête du pays ainsi que du Parti libéral, sa formation politique était en grande difficulté suite aux nombreux échecs du dirigeant le plus wokiste de la planète. Ce qui a sauvé le Parti lors des élections générales fin avril, en confirmant Carney à son poste, c’est la montée parmi les électeurs du sentiment anti-trumpiste. Pourtant, Carney ne jouit pas d’une grande majorité au Parlement, d’où la nécessité de renforcer sa popularité en s’associant au roi pour mettre en avant la singularité de la souveraineté canadienne qui, à la différence des États-Unis, n’a rien d’une république. Une identité proprement canadienne s’est forgée pour la première fois de l’histoire lors de la Guerre anglo-américaine de 1812 à 1815 qui a vu les troupes américaines brûler Toronto et les troupes britanniques/canadiennes brûler Washington.

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Charlie l’équilibriste

Au cours de son discours, le roi n’a pas nommé Donald Trump, mais son évocation d’« un Canada fort et libre » a constitué une référence très claire à la situation. Sans surprise, les parlementaires se sont levés pour l’ovationner. Cette opération réussie confirme que la monarchie sous Charles reste l’arme lourde de la diplomatie britannique. Pourtant, Charles est en train de faire un numéro d’équilibriste, car son pays a besoin aussi d’être dans les bonnes grâces de Donald Trump. Le gouvernement britannique a promis à cet admirateur de la famille royale une visite d’État afin d’imprimer un nouvel élan aux relations anglo-américaines à un moment où les liens entre les États-Unis et les pays de l’Europe occidentale sont tendus. Le président américain a déjà montré sa jalousie quand le roi a reçu le président Zelensky début mars. Pour le rassurer, la diplomatie a dû lui expliquer que le passage du dirigeant ukrainien ne représentait nullement une visite d’État. Les efforts du Premier ministre, Keir Starmer, pour se distinguer des autres Européens et éviter de subir de plein fouet l’agressivité commerciale de Trump commencent à porter quelques fruits modestes. Après l’accord de libre-échange, certes modeste, entre Londres et Washington annoncé le 8 mai, Toyota vient de signaler son intention d’investir dans la construction d’un nouveau site outre-Manche pour la fabrication de son modèle GR Corolla. Ces voitures seront destinées en partie au marché américain.

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Harry, un ami qui vous veut du mal

Au moment même où Charles travaillait au service de son pays, son fils prétendument rebelle, mais surtout capricieux, Harry, se trouvait en Chine. Il a fait un discours à Shanghai en tant que co-fondateur d’une entreprise, Travalyst, spécialisée dans les voyages respectueux de l’environnement. Les mauvaises langues dans la presse britannique ont demandé s’il y était allé en première classe ou carrément en jet privé… Cette coïncidence n’en est pas une. Harry essaie désespérément de rivaliser avec son père en attirant les feux de la rampe sur lui-même, peut-être à l’instigation de sa femme, Meghan. Depuis la rupture avec sa famille, le prince a connu une série de déboires, dont les plus récents, en mars, concernent une association caritative, Sentebale, qu’il a co-fondée en 2006 en mémoire de sa mère, la princesse Diana. L’objectif de l’association est d’aider les enfants pauvres et les orphelins – notamment ceux qui ont perdu leurs parents à cause du SIDA – du Lesotho, royaume enclavé complètement entouré par le territoire de l’Afrique du Sud. Or, Harry et ses coadministrateurs sont accusés de mauvaise gestion et même de racisme sexiste – « misogynoir » – par la présidente de l’association. Harry et ses collègues ont démissionné. Au mois de février, réagissant au fait que la procédure d’obtention du visa américain de Harry présentait des irrégularités, le président Trump – bon prince ? – a refusé de l’expulser, car selon lui Harry aurait « déjà assez de problèmes avec son épouse. Elle est affreuse » (« She’s terrible »). Ce faisant, Trump a compris qu’il pouvait plaire au public britannique et même à la famille royale qui n’ont aucune envie de voir Harry revenir dans son pays natal. C’est ainsi que les voies de la diplomatie britannique restent quelque peu à part dans le monde contemporain.

On en a marre des Suédois!

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Le pilote jordanien Muath al-Kasasbeh, exécuté par l'Etat islamique. DR.

Le procès d’Osama Krayem s’ouvrira le 4 juin à Stockholm. Originaire de Malmö, dans le sud de la Suède, il avait rejoint les rangs de l’État islamique, en Syrie, en 2014, avant de revenir en Europe. Déjà condamné pour son implication dans les attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016, il a été remis à la Suède par la France le 12 mars. Hier, la Suède l’a officiellement inculpé pour son rôle dans l’exécution macabre du pilote jordanien Muath al-Kasasbeh, brûlé vif dans une cage. Une fois le procès terminé, il retournera en France pour y purger sa peine.


En 2005, la Suède met en avant, avec la candeur qui caractérise les sociétés confiantes en leur propre vertu, un documentaire intitulé Utan gränser – en film om idrott och integration (« Sans frontières – un film sur le sport et l’intégration »). Le film entend montrer comment, à travers le sport, des enfants issus de l’immigration peuvent s’insérer harmonieusement dans la société suédoise. Il célèbre la paix sociale par l’inclusion, l’idéal suédois d’un multiculturalisme paisible, désidéologisé, presque technique. À l’écran : deux jeunes garçons de Rosengård (« jardins de Roses »), quartier populaire « multiculturel » de Malmö, jouent au football, rient, s’expriment en suédois impeccable. Parmi eux, Osama Krayem, onze ans à l’époque, né en 1992 en Suède dans une famille de réfugiés palestiniens venus de Syrie. Pour les réalisateurs comme pour les autorités, il est un symbole prometteur : intégré, enraciné, à l’image d’une Suède généreuse et inclusive, unie autour du ballon rond.

Propagandiste

Neuf ans plus tard, Osama Krayem quitte la Suède, en 2014, alors âgé de 22 ans, pour rejoindre les rangs de l’organisation État islamique (EI) en Syrie. Il est l’un des premiers djihadistes suédois à faire ce choix, influencé notamment par les prêches d’Anwar al-Awlaki, figure centrale de la propagande islamiste. En janvier 2015, une photo postée sur Facebook le montre armé d’un AK-47, en treillis, devant un drapeau noir de l’EI à Deir ez-Zor. En Syrie, Krayem aurait participé à la production de contenus de propagande et au recrutement de nouveaux combattants étrangers. Il est surtout soupçonné d’avoir pris part directement à l’une des exécutions les plus macabres de l’EI : celle du pilote jordanien Muath al-Kasasbeh, brûlé vif dans une cage, filmé dans un dispositif monstrueux, diffusé comme une opération de communication.

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Arrêté à Bruxelles en avril 2016, Krayem est inculpé pour son rôle présumé dans les attentats de Paris (novembre 2015) et de Bruxelles (mars 2016), où il aurait été impliqué dans la logistique des attaques. En 2022, il est condamné à trente ans de réclusion criminelle en France. Aujourd’hui (mardi), un Parquet suédois a déposé un acte d’accusation contre Krayem. Le même homme que la Suède présentait naguère comme modèle d’intégration s’est retrouvé au cœur de la matrice de la terreur islamiste mondiale.

Cocktail explosif

Ce retournement spectaculaire ne peut être compris sans un regard plus large sur les dynamiques migratoires et sociales à l’œuvre en Suède. Le pays a accueilli, depuis les années 1990, un grand nombre de réfugiés palestiniens, notamment en provenance du Liban, d’Irak et, plus récemment, de Syrie. Ces communautés, bien que souvent installées dans des quartiers périphériques comme Rosengård, ont longtemps bénéficié de politiques sociales généreuses, d’un accès à l’éducation et d’un environnement politiquement favorable. Cependant, en trente ans, Malmö, troisième ville de Suède, a vu l’idéal progressiste suédois se transformer sous l’effet d’une immigration massive et mal encadrée, en particulier en provenance du Moyen-Orient. Jadis symbole de tolérance et de diversité, la ville est aujourd’hui marquée par une criminalité liée aux gangs, qui y prospèrent sur fond de trafics et de règlements de compte violents, dans un contexte de séparatisme et d’autoghettoïsation. Les autorités locales peinent à contenir une situation où les tensions communautaires, les discours islamistes et l’hostilité croissante envers l’État suédois forment un cocktail explosif. Malmö incarne désormais l’enfer d’un modèle d’intégration qui, à force de nier les différences culturelles, a laissé se développer une société dans la société.

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C’est dans cette faille que s’engouffrent les récits de rupture, ceux de la radicalisation. Le cas de Krayem n’est pas isolé : près de 300 personnes ont quitté la Suède pour rejoindre des groupes djihadistes en Syrie ou en Irak, selon les services de renseignement. Certains analystes estiment même que le nombre réel est plus élevé encore. Ces départs posent la question de ce qui pousse des jeunes, souvent nés en Suède, éduqués dans ses écoles et entraînés sur ses terrains de football, à tourner le dos à la société qui a accueilli leurs parents et les a formés, en espérant développer chez eux un sentiment d’appartenance à cette nouvelle patrie.

Le parcours d’Osama Krayem est d’autant plus troublant qu’il semble avoir coché toutes les cases d’une bonne intégration : maîtrise de la langue, scolarisation, sport, visibilité médiatique, reconnaissance… mais pour certains, rien ne semble jamais suffisant.

Des mensonges avec de bonnes intentions

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Des familles palestiniennes fuient Khan Yunis dans le sud de la bande de Gaza au milieu de lourdes attaques israéliennes et d'une offensive militaire croissante sur Gaza, le mardi 20 mai 2025. Dans la vignette, Joseph Nye (1937-2025) © UPI/Newscom/SIPA © Fuminori Ogane/AP/SIPA

Au cours de son histoire, l’État d’Israël a déjà été confronté à plusieurs reprises aux faiblesses de son soft power, nous rappelle notre chroniqueur.


Soft power et échecs d’Israël

Le décès de Joseph Nye (en haut à gauche sur notre illustration), il y a deux semaines, est passé inaperçu dans notre pays. Il était considéré aux États-Unis comme l’un des plus influents politistes de son temps. Il avait théorisé le concept de « soft power », suivant lequel dans le monde moderne la puissance militaire n’était pas tout, car la puissance américaine reposait aussi sur l’attraction qu’exerçaient dans le monde son cinéma, sa musique, ses universités, ses promesses informatiques et ses valeurs démocratiques. Son livre publié en 1990 (1) ouvrait une décennie d’illusions enchantées, celle de la libération des pays sous tutelle communiste, celle des espoirs de paix au Proche-Orient, celle de la fin de l’Histoire sous couvert de la toute puissance américaine et de son modèle apparemment irrésistible de démocratie libérale. Nous avons beaucoup déchanté…

Vivre ensemble… avec les Frères musulmans ?

C’est au Qatar qu’est aujourd’hui l’adresse du soft power islamiste, ce pays minuscule et richissime qui a su attirer chez lui une Coupe du monde aberrante sur le plan éthique et écologique, ce sponsor bienveillant et intéressé de clubs sportifs, de leaders d’opinion, d’agences d’information, d’universités occidentales prestigieuses ou de politiciens parmi lesquels se détache aujourd’hui un président des États-Unis en personne. Ce pays finance aussi d’innombrables petites mains venant porter sur les campus, les mosquées et les réseaux sociaux la parole des Frères musulmans, dont le Hamas est aujourd’hui un brillant représentant et dont l’imam Qaradawi, en résidence à Doha et récemment décédé, se distinguait par sa violence antisémite tout en étant largement présenté comme un apôtre du « Vivre ensemble ».

À l’époque des réseaux sociaux, de l’information instantanée et de la post-vérité, le soft power, c’est avant tout la maitrise du discours. La bataille que mène Israël contre le Hamas est très difficile. Nous espérons qu’il va la gagner et que ce faisant, il va sauver les otages. Mais la guerre des mots qui double cette guerre des armes, la guerre du soft power, Israël semble l’avoir perdue et rarement cette défaite a été aussi patente que ces dernières semaines.

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La défaite verbale la plus grave, concerne le mot génocide. Quand, en décembre 2023, l’Afrique du Sud lança à la Cour internationale de Justice (2) une requête prétendant qu’Israël commettait un génocide, cette accusation paraissait grotesque. On a d’ailleurs appris plus tard, par des travaux d’instituts de recherche, que l’Afrique du Sud alors en débâcle économique, avait reçu des aides financières avant le dépôt de sa plainte, qui aurait été coordonnée avec l’Iran et le Qatar. La caractéristique d’intentionnalité, indispensable à la notion juridique de génocide, ne reposait que sur deux ou trois déclarations de responsables israéliens, parmi lesquels le président Herzog, un modéré peu suspect de nourrir des intentions exterminatrices, des déclarations banales prononcées sous le coup de l’émotion suscitée par les atrocités du 7-Octobre.

Mais les juges de la CIJ, nommés en fonctions d’équilibres politiques internationaux identiques à ceux de l’ONU, ne voulaient pas paraitre se désintéresser des Gazaouis bombardés. Ils ont préféré ne pas rejeter la requête, et ont différé leur jugement à plus tard, en assortissant leur décision de préconisations à Israël pour ne pas rendre plus plausible l’accusation, en particulier de laisser passer une aide alimentaire.

Les mots de la mémoire juive retournés contre Israël

Ce fut fait, mais comme la CIJ n’avait pas explicitement rejeté l’accusation de génocide, celle-ci a pu prospérer et s’est indûment parée de l’autorité de cette instance internationale de référence. Ceux qui ont été au Rwanda savent ce qu’est un génocide Mais accuser Israël de génocide, c’est aussi retirer aux Juifs le bénéfice moral d’avoir été les victimes de la Shoah. Le génocidé génocideur, l’image semble titiller certaines consciences…

Le langage, a écrit Bourdieu, est un champ de luttes et les mots y sont investis d’un capital symbolique. Même si rien, en dehors de quelques remarques particulièrement débiles et répugnantes de quelques députés de la coalition au pouvoir en Israël, ne vient étayer une volonté de génocide, le mot a fini par se banaliser à l’égard d’Israël. Goebbels avait dit qu’un mensonge suffisamment répété devient une vérité. Israël est désormais accusé de génocide comme si c’était une évidence et le journaliste Gilles Bouleau qui interroge Emmanuel Macron en est tellement convaincu qu’il s’étonne que celui-ci laisse la réponse aux historiens… Et pourtant, il s’agit d’un mensonge particulièrement éhonté.

Israël affame-t-il Gaza ?

Une autre défaite majeure concerne l’accusation d’affamer les Gazaouis. Le spectre d’une famine imminente a été lancé à l’ONU dès les premières semaines de la guerre, notamment par le Secrétaire général António Guterres. Toute association humanitaire qui aurait apporté des nuances aurait été qualifiée de sioniste, un terme déshonorant qui interdit de faire carrière à l’ONU.

Il y a vingt ans, Agnès Callamard postait un tweet prétendant que Shimon Peres avait reconnu qu’Israël avait assassiné Arafat. Dans son interview au New York Times, le président israélien avait dit exactement le contraire. Cette diffamation n’a pas empêché la jeune femme de devenir Secrétaire générale d’Amnesty International, avec l’objectivité qu’on imagine…

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Il y a une semaine, Tom Fletcher, sous-secrétaire général des Nations unies aux affaires humanitaires, déclare à la BBC que 14 000 bébés vont mourir dans les 48h si l’ONU ne leur apporte pas le lait dont ils ont besoin. Le rapport sur lequel il s’appuyait faisait état d’un risque de dénutrition mortelle au bout d’un an si la situation alimentaire continuait. Un an, c’est trop long, 48h, cela imprime plus les esprits.

Il en est de même des photos d’une petite fille turque mourant de faim et d’un enfant palestinien décharné atteint de mucoviscidose circulant comme preuves de la dénutrition à Gaza. C’est probablement ce qu’à l’époque de l’enfant al-Durra, l’inénarrable Charles Enderlin appelait la vérité du contexte, c’est-à-dire en clair, un mensonge avec de bonnes intentions…

Les services israéliens spécialisés mettent en place un nouveau système de distribution alimentaire qui exclut à peu près les services de l’ONU qui, évidemment, le vitupèrent d’avance. Mais les tares de l’ancien système étaient patentes, les cargaisons étant souvent accaparées soit par le Hamas soit par des gangs locaux et revendues à des prix exorbitants ou simplement stockées. Les quantités alimentaires qu’Israël a laissé entrer jusqu’au 2 mars représentaient environ 1800 tonnes par jour, c’est-à-dire suffisamment de calories pour éviter la famine de la population de Gaza, d’autant que la fourniture de produits précuits permet de surmonter le problème des manques de combustible. Il s’agit d’aliments non diversifiés, céréales, légumineuses et huile, mais la situation est incomparable avec celle qui existe au Soudan et qui ne mobilise aucunement le monde. No Jews, no news

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Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas eu de cas de détresse alimentaire depuis que le blocus avait été établi, que la situation des Gazaouis n’est pas globalement dramatique et que tous les services israéliens ont mis un enthousiasme débordant à véhiculer l’aide alimentaire. C’est la guerre… Les images des cérémonies de remise des otages ne montrent cependant pas de participants ressemblant aux prisonniers de Buchenwald et le Hamas, qui a une responsabilité majeure dans les difficultés de distribution alimentaire, n’aurait pas manqué de les diffuser si de telles images existaient.

Il y a encore en Israël de rares appels à continuer à refuser l’aide alimentaire à Gaza tant que les otages ne sont pas rendus, alors que la période de blocus, si elle était prolongée, pourrait entraîner une situation vraiment catastrophique, mais Smotrich (3) lui-même a salué le lancement de cette aide. En tout cas, sur la durée du conflit, on n’a pas le droit de dire qu’Israël a affamé la population de Gaza.

Mais la manipulation narrative, élément clé du soft power, est une arme de guerre redoutable contre laquelle Israël, au long de ces cinquante dernières années, n’a pas su fabriquer de Dôme de Fer efficace…..


1 Bound To Lead, aux éditions Basic Books, 320 pages
2 Relire le papier de Jeremy Stubbs à ce sujet : Génocides à la carte. NDLR
3 Ministre des Finances et ministre au ministère de la Défense dans le gouvernement Netanyahou VI. Classé à l’extrême droite, il souhaite un État théocratique soumis à la loi religieuse et l’annexion de toute la Palestine historique.