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Jacques Séguéla, une vraie langue de pub

La sensation, sa seule utopie

Jacques Séguéla, une vraie langue de pub
Jacques Séguéla © Jacques BENAROCH/SIPA 00883403_000017

À 86 ans, il publie un nouveau livre sur l’écologie Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire! Portrait d’un forcené de la vie. 


Séguéla, Séguéla… petite ville de la région du Worodougou dans le district de Woroba, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire. Non, attendez, Séguéla… est aussi le nom d’un célèbre publicitaire français, cofondateur en 1970 de l’agence RSCG (Roux-Séguéla-Cayzac-Goudard) qui deviendra Euro RSCG en 1991, puis Havas Advertising cinq ans plus tard – il en sera le vice-président, peut-être l’est-il encore –, et puis, et puis, il s’en fiche un peu désormais, il a 86 ans. C’est d’abord un personnage.

Dans l’une des aventures d’Astérix, Le Papyrus de César, Séguéla devient Bonus Promoplus, un conseiller du Prince gesticulateur et fiévreux, en charge du marketing de La Guerre des Gaules. Il en est fier – Onfray et BHL n’ont pas eu cet honneur –, c’est quand même mieux qu’une entrée tardive dans le Larousse.
Demain peut-être, il aura droit à Lucky Luke.
En attendant il publie un nouveau livre, Ne dites pas à mes filles que je suis devenu écolo elles me croient publicitaire ! (Coup de cœur). Une leçon de planète avec un solide mode d’emploi, une pastille de bon sens et trois gouttes de rêve. À son âge, est-il enfin rassasié ? Non, repu de secousses, il n’est pas devenu sage, il se ressemble. Il serait prêt à troquer son renom de vieil Arlequin contre un petit succès – juste une bouffée s’il vous plaît, pour se souvenir, pour l’ivresse, comme un ancien fumeur.
Le succès, c’est son métier.
Retraité ? C’est ridicule.
Mourir ?… Non, pas maintenant, il n’est pas prêt, pas déjà ! Exister, rire, renaître, voilà ! Repartir en campagne, revenir dans la lumière encore une fois, comme un nageur qui se hisse hors de l’eau pour ne pas se noyer, pour échapper à tout – à l’ombre, à la profondeur, au silence, à l’oubli, à la mort lente.
Jacques Séguéla est de ces hommes qui suscitent d’emblée autour d’eux une chaleur, une combustion, une radieuse promiscuité à laquelle, sans en être dupe, il est difficile de résister. Devant lui on se retrouve toujours un peu étourdi, subjugué et libre – de l’aimer ou de le détester. Plaire ou déplaire au fond, quelle différence ? Il sait qu’il éblouit plus qu’il ne réchauffe, et qu’il retentit plus qu’il ne convainc ; il se rend parfois insupportable, mais avec lui au moins on ne s’ennuie jamais. Excellente raison pour se laisser aller à l’aimer.
Quel bagout !

“Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit”

Quand il vous regarde en plissant ses yeux, mi-archer mongol mi-rieur exténué, la tête fendue comme une poire, on dirait un chat devant une souris ou un bol de crème. Il salive, il tire la langue, il cligne nerveusement des paupières, il ne fera de vous qu’une bouchée, mais seulement si vous lui donnez l’occasion de vous charmer d’abord.
Beaucoup de ses ennemis au fond ne sont qu’envieux de son ubiquité, de son aisance, de son culot – et jaloux de son appétit. Parce qu’il est vivant, et qu’il a de la chance, on le croit vulgaire.
On a tort.
Ce qui prime chez Séguéla, c’est la sensation – sa seule utopie.
En tant qu’intellectuel médiatique, ancien spin doctor de plusieurs présidents, il préfère de loin – mais aussi de près – séduire que comprendre ! Quand il s’émeut, quand il s’engage, c’est par instinct, au feeling, par une poussée de tout son être – les idées viennent ensuite.
Entre nous, les idées, ça va et ça vient, ça crève comme des bulles à la surface des jours. Qu’est-ce qui se cache sous ce mot : aujourd’hui ? C’est cela qui compte : ce qui va imprimer, ce qui va mordre, là, maintenant – le mot, le slogan, la petite phrase.
Tout part d’une intuition soudaine, d’une inflexion de nageoire, d’une facétie de la queue – Séguéla est né sous le signe des Poissons. Il est truite ascendant castor, je crois. C’est pourquoi en nage libre, il excelle.

Est-il devenu sérieusement écolo ? Il semble si optimiste dans son livre qu’on peut raisonnablement en douter.
En politique, il se définit volontiers comme « mitterrandien », ce qui vaut brevet de sagacité et ce qui prouve qu’il y a au moins une chose qu’il n’est pas : socialiste ! La « force tranquille », c’est lui – il a chipé l’expression à Blum ou à Jaurès, qu’importe, mais c’est lui qui a convaincu Mitterrand d’en faire son mantra en 1981. Avec Jospin en revanche, « Présider autrement », ce fut un flop. Trop froid, trop boutonné, trop comme il faut, notre Jospin peut-être.
Ce fut plus solaire, plus facile, plus tropical – ils étaient seuls en lice – de faire gagner les présidents Paul Biya au Cameroun en 1992 ou Omar Bongo en 1997 au Gabon !
Son défaut : il est beau parleur. Il n’a jamais appris à se taire. Ça lui a joué des tours.
On se souvient qu’invité dans une émission de France 2, « Les 4 vérités », en février 2009, il s’était exclamé à propos de Nicolas Sarkozy accusé de bling-bling : « Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une Rolex. Enfin ! tout le monde a une Rolex. Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
C’était con de dire ça à une heure de grande écoute. Il s’excusa, ce n’était qu’une bravade[tooltips content=”A-t-il songé au mot superbe du général de cavalerie Lassalle tué à la bataille de Wagram : Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre ?“](1)[/tooltips]. Non, c’était une bévue – et une faute de goût.
On ne lui a pas pardonné alors.
Trop de gens étaient contents de le punir pour sa faconde.

En 2009, il a publié son autobiographie. Par quelle instigation de l’âme devient-on soi – par exemple Jacques Séguéla ? Aurait-il préféré être Sartre, Mandela ou Coco Chanel ?
Si vous connaissez la veuve de Mao Zedong ou Carla Bruni, c’est parfait – tiens, comme par hasard, bingo ! Il était un ami de Carla, c’est grâce à lui qu’elle a rencontré son futur mari, Nicolas Sarkozy.
Faiseur de roi, faiseur de reine.
Hier, les années 80, les années fric, c’était bien. Les années Covid, ce sera beaucoup moins bien.
Quand on mesure le temps qui reste, l’imparfait, ce temps cruel, se pare soudain d’un attrait auquel de bons auteurs ont donné sa noblesse. Comment ça finit, cette affaire-là, une vie, quand le corps vous abandonne, quand les jours diminuent et que s’accroissent les ombres ?
Oh ! non, pitié, pas ça, pas lui, il ne va pas céder à cet enfoncement dans le nevermore, il ne va pas s’enquiquiner avec des regrets. Le présent, c’est toujours mieux parce que c’est maintenant.

Le ciel sera bleu si on ose.

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Novembre 2020 – Causeur #84

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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