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De la politesse en politique

En politique, la politesse c’est comme le cirage sur des chaussures usées: ça ne change pas la démarche, mais ça évite les éclaboussures. Malheureusement, tout comme on préfère aujourd’hui les baskets à lacets défaits, mon bon Monsieur, elle se perd…


Un Nicolas Sarkozy qui, en visite en Allemagne, parle de « Monsieur Merkel » à sa présumée épouse et chancelière, alors que nul époux ne répond à ce nom ; un jeune chargé de mission qui, seul au milieu de ses collègues en rang d’oignons, se fend d’un impromptu baise-main à une Danielle Mitterrand peu accoutumée à la chose, et qui, faute de contrôler la dynamique des gestes, si l’on peut dire, se récolte une main dans le nez ; la présidente de l’Assemblée nationale qui, le 6 février dernier, victime d’un cerveau dont on ne saurait dire s’il est binaire ou primaire, commet un sacré ou, plutôt, très laïque lapsus, en évoquant, lors d’un colloque consacré au Proche-Orient, les « talibanais », voilà des exemples de fautes à cheval sur le savoir-vivre, la civilité et la politesse, toutes notions qui se recouvrent et dont l’étude et l’application, contrairement à ce que l’on pourrait supposer de prime abord, relèvent plus de la science exacte que de l’art.

Chose au monde de moins en moins partagée

C’est l’enseignement que nous retirons de ces deux précis de composition (au sens où l’on sait que l’on doit ‘‘se composer’’ une attitude, une manière d’être, de dire et de faire, selon les lieux, les pays, les circonstances et les gens à qui l’on a à faire).

« Il est poli d’être gai » prétendait Voltaire. Si la gaité ne doit pas nécessairement être considérée comme une composante intrinsèque de la politesse, pour le moins, au contraire, pouvons-nous estimer indispensable que l’homme politique, plus largement, l’homme du politique (l’éminence grise, le diplomate tout autant que le député d’une circonscription ingrate) soit pénétré de l’intérêt qui est le sien (et de ses ouailles) d’être, en tous ses agissements, empreint de componction et de ce vernis de politesse qui, à la longue, deviendra une seconde nature.

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Il se déduit de l’origine très peu rousseauiste du mot « politesse » que cette dernière n’est pas naturelle à l’homme « républicain », pétri de la vertu d’égalité et de transparence démocratique. En effet, étymologiquement parlant, nous enseigne le lexicologue Jean Pruvost, cette fameuse politesse, qui devient chose au monde de moins en moins partagée (parce que plus guère inculquée), « correspond au fait de passer au fouloir une étoffe usagée pour la remettre à neuf (…). D’où l’idée de falsification. » Cette politesse n’est donc nullement naturelle à l’homme. Elle répond à l’ « état de culture », s’apprend et s’entretient. A l’état brut, si l’on ose s’exprimer ainsi, elle est feinte, artificieuse ; tout l’art du bon homme poli consistera à donner une patine de « vieilli », de douceur et de naturel à ce qui ne l’est donc point. En son origine, la politesse est donc d’ordre artisanal et a ainsi partie liée avec le façonnage, le « fait main », les bonnes et mauvaises façons et manières, la contrefaçon. Sans surprise, on apprend que cette politesse s’épanouira au XIVème siècle, en Italie, en tant que synonyme de propreté physique pour s’élargir, toujours florentine et romaine, à celui du « raffinement d’une œuvre d’art ou littéraire ». En une juste extrapolation, pouvons-nous de la sorte estimer qu’encore de nos jours, un ouvrage comportant de nombreux mots imprimés en italiques traduit (sans, ainsi, directement l’exprimer) un propos d’une subtile politesse.

Visage poli

Ce n’est qu’au début du règne du Grand roi (que nous ne saurions, sauf à commettre l’impolitesse qui consisterait à sous-estimer la culture historique de nos lecteurs, désigner plus avant) que le terme prendra l’acception – dont on ne sait si elle est encore vraiment d’actualité – de qualité «nécessaire dans le commerce des honnêtes gens », une qualité, précise-t-on, qui les « empêche d’être choqués et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser (…) ». Où l’on retrouve cette idée que l’homme poli par excellence est celui dont l’enveloppe est semblable à cette pierre au fond de la rivière, tellement polie par les ans et par les eaux que sur elle tout glisse et qu’ainsi vous ne serez pas susceptible d’être blessé

Il est vrai qu’il ne faudrait tout de même pas pousser trop loin la métaphore car, à force de montrer un visage poli, de faire montre de politesse, on risque de ressembler au savon qui vous glisse entre les doigts, qui vous échappe, on risque de se faire percevoir insaisissable, ce qui pourrait bien être une forme, et non des moindres… d’impolitesse.

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Science toute humaine tout autant qu’art, on pourrait dire de la politesse ce que Napoléon Ier disait de la guerre, qu’elle est un art tout d’exécution, – ce qui nous semble synonyme : d’adaptation. Pour trancher – manière de parler car, en la matière, à l’échelle des siècles, rien n’est arrêté ! –  de certains points litigieux, touchant par exemple aux vins, au baise-main, à l’emploi de certains termes plutôt que d’autres, on s’en remettra à la brochure d’Alix Baboin-Jaubert publiée, est-il écrit sur la première de couverture, par un « éditeur de qualité depuis 1852 ». Comme dirait l’autre, on n’est jamais aussi bien poli que par soi-même.

L’insoumis Louis Boyard refuse de serrer la main au député RN Philippe Ballard, lors du vote pour la présidence de l’Assemblée nationale, Paris, le 28 juin 2022, D.R.

Cela dit, on regrette de ne pouvoir ici s’étendre plus sur les dégâts contemporains de l’impolitesse, d’en dresser une sorte d’état des lieux (lieux communs compris !) illustrés de faits inédits tirés et recensés de l’actualité politique contemporaine ou lointaine, intérieure ou étrangère. On en aurait déduit que la politesse, pour être complète, ne doit pas seulement gouverner nos faits et gestes mais qu’elle doit animer jusqu’à nos pensées, et, mieux, notre impensé. C’est à cette condition, comme nous l’envisagions à l’orée de cet articulet, qu’en application de la fameuse exclamation de Buffon, Le style, c’est l’homme même ! , elle pourrait nous devenir naturelle.

En attendant (d’y parvenir), il est peut-être un moyen d’y suppléer, c’est d’initier, d’encourager et favoriser cette politesse du cœur que développe sur douze pages Jean Pruvost et contre laquelle la très humaine et très évangélique Alix Baboin-Jaubert ne saurait s’inscrire en faux. A cette provenance-là de la politesse, on acquiescera, car elle permet non seulement de ne pas faire de faux pas, mais, en outre, l’amour-propre même s’en satisfera puisque l’exercice de cette ‘qualité d’âme’ est en définitive une mise en application du mot de Marcel Proust, lequel soutenait que « le comble de l’intelligence, c’est la bonté. »

Jean Pruvost, La Politesse – Au fil des mots et de l’histoire, Tallandier, 317 p.

La politesse: Au fil des mots et de l'histoire

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Alix Baboin-Jaubert Bonnes manières et politesse, Larousse, 64 p.

En attendant Bégaudeau…

… lisez l’enquête de François Bousquet sur le racisme antiblanc


Non seulement il fait partie de cette caste rassemblant les êtres les plus étriqués et les plus sectaires de la prétendue élite intellectuelle de gauche – un mélange hétéroclite de sociologues sous-bourdieusiens, de philosophes sous-foucaldiens, d’universitaires wokes et d’écrivains égocentrés – mais François Bégaudeau en est même une sorte de synthèse. Il se revendique en effet tout à la fois de la sociologie politico-indigente de Geoffroy de Lagasnerie et de Didier Éribon, de la littérature sociologico-nombriliste d’Annie Ernaux et d’Édouard Louis, des réflexions politico-totalitaires de Sartre et d’Alain Badiou. Depuis le succès du film démagogique Entre les murs (Palme d’Or à Cannes en 2008 – logique !) tiré de son roman (Prix France Culture-Télérama en 2006 – normal !), M. Bégaudeau passe son temps dans les médias à palabrer sur la bourgeoisie, qu’il exècre, et le prolétariat, dont il a entendu parler. Car un regret mine depuis toujours ce fils d’enseignants : il n’est pas issu et n’a jamais fait partie de la classe ouvrière. Pire, avouait-il dans un livre intitulé Histoire de ta bêtise, il a acquis un bien tout ce qu’il y a de plus bourgeois, selon lui, un appartement dans le 11ème arrondissement de Paris. M. Bégaudeau tente d’effacer cette tache indélébile en battant sa coulpe et en donnant moult détails sur l’origine des sommes d’argent qui lui ont permis d’accéder à la propriété – un héritage, un emprunt, des droits d’auteur. Il tient à préciser que son statut privilégié ne l’empêche pas d’avoir des envies révolutionnaires : « Mon compte en banque et mon patrimoine dessinent un cadre bourgeois qui devraient m’assimiler à un cadre de pensée bourgeois. Ce n’est pas le cas. J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. Je suis propriétaire et je délégitime la propriété. Les jours de grande morgue, il ne faut pas me servir trop de pintes pour que je préconise son abolition ». On suppose que c’est après une virée bien arrosée entre amis qu’il a, selon son propre aveu, voté pour Besancenot en 2002. En 2007, dessoûlé, il votera pour Ségolène Royal. Sa connaissance des classes laborieuses étant essentiellement livresque et politique, il s’est fait du prolétaire, de l’ouvrier, une image assez particulière, à partir de laquelle il a aménagé et entretient son appartement : un « carton Franprix » lui sert de « table de nuit » ; il semble tout heureux d’avoir des « murs écaillés par un dégât des eaux » ; il évite de faire le ménage : « ici, la règle est le sale ». Aveu inconscient d’un gauchiste imprégné d’une iconographie surannée et imaginant l’ouvrier vivant dans la crasse tandis que le bourgeois se vautre dans une propreté tapageuse, fruit de l’exploitation du prolétariat. Le mépris et la condescendance à l’endroit des Français les plus modestes peuvent prendre différents visages. François Hollande se moquait des « sans-dents », Benjamin Griveaux brocardait les « gars qui fument des clopes et roulent au diesel », Agnès Pannier-Runacher se passe de l’avis des « moins riches » à propos des ZFE parce que, selon elle, « ils n’ont pas de voiture » – François Bégaudeau, lui, est persuadé que les prolétaires sont sales et, pour montrer sa solidarité, n’époussette pas ses meubles en carton.

Le wokisme n’existe pas, les prolos en rajoutent sur l’insécurité…

M. Bégaudeau assure qu’il est un « intellectuel anarchiste » proche du peuple et non un « bourgeois ». La preuve : « Je ne remplacerai pas les quatre lattes défoncées de mon parquet, mais je me sentirais personnellement blessé par un texte qui défonce Deleuze. » Les pages d’Histoire de ta bêtise, fastidieuses, rébarbatives, adoptent un style tantôt trivial et supposément populaire, tantôt lourdement didactique et censément politico-révolutionnaire. Il s’y glisse quelques séances de molle auto-flagellation immédiatement recouvertes par des justifications ridicules censées dédouaner le bourgeois qu’il est devenu mais qu’il abhorre presque autant que cette gauche embourgeoisée, social-démocrate, socialiste ou convertie au macronisme, qu’il qualifie de « bête » et à laquelle il réserve ses diatribes les plus mordantes. En parlant de bêtise…

À propos du wokisme, M. Bégaudeau affirme, dans l’émission Les Incorrectibles animée par le journaliste Éric Morillot, que « c’est un truc assez improbable à définir » mais que « c’est un mot qui – attention ! tenez-vous les côtes, ça va secouer ! – a très bien circulé parce que c’est un cadeau à la droite. C’est la meilleure façon qu’a trouvé la droite de ne surtout pas discuter ou avoir à répondre avec ce qui est son vrai ennemi et ce qu’elle a toujours identifié comme le camp véritablement dangereux pour elle, à savoir le camp communiste, au sens le plus littoral du terme, celui qui veut exproprier ceux qui possèdent. C’est ça que les bourgeois craignent depuis toujours. Comme ils n’ont rien à dire à l’hypothèse communiste – parce qu’ils sont pris la main dans le sac par le communisme, quand même – alors ils préfèrent détourner un peu l’attention et ils vont un peu recolorer la gauche à leur manière, ils vont un peu la ridiculiser, ils vont aller chercher des éléments ridicules dans ce qui se présente comme étant de gauche, et ils vont appeler ça le wokisme[1]. » Bravo à Éric Morillot qui a pu écouter cette marmelade sans éclater de rire. Et merci à lui de nous avoir offert la preuve ultime que M. Bégaudeau est bien ce qu’il paraît être et que la décence m’interdit d’écrire ici.

Récemment, sur la chaîne YouTube Crépuscule[2], entre de courtes considérations philosophiques et littéraires d’une pauvreté analytique consternante, M. Bégaudeau a livré cette fois le fond de sa pensée sur les Français qui subissent les effets délétères de la submersion migratoire et qui ne veulent plus se taire. Pour lui, la crainte de l’insécurité liée à l’immigration ne peut être qu’un « stress », une « fébrilité » sans réel fondement ; les prolos et les ploucs ont tendance à en rajouter, surtout s’ils écoutent certains médias : « Il n’y a qu’à écouter les gens quand on s’attarde dans un PMU, dans un rade, ça va très vite. Et puis moi, j’en ai dans ma famille donc je vois à peu près à quoi ça ressemble. » Ce ça, proféré avec une moue de dégoût, révèle le principal sentiment qui anime le bourgeois gauchiste : la haine des « petits Blancs ». D’après lui, les seuls qui parlent sérieusement de l’immigration, « ce sont les gens de gauche. Les gens de droite ne parlent pas de la question de l’immigration. Ils parlent d’une seule chose qui est : dans quelle mesure est-ce que les Noirs et les Arabes vont me compliquer ma vie à moi, petit Blanc de France. » Adepte des thèses décolonialistes d’Houria Bouteldja, M. Bégaudeau reprend à son compte l’idée d’un racisme systémique dans la société française et considère que la peur de l’immigration n’est qu’une « petite panique pseudo-identitaire et raciste de petits Blancs paniqués ». Ces derniers, dit-il, n’ont aucune raison de s’alarmer : « Vous qui vous inquiétez de savoir si vraiment la submersion migratoire va liquéfier la culture française, liquéfier nos vies, violer nos femmes, multiplier la délinquance… calmez-vous un peu ! » 

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Voici venu le moment de donner un conseil de lecture à M. Bégaudeau. Le racisme antiblanc, de François Bousquet, est sorti en avril 2025 et jouit d’un succès mérité – Gilles-William Goldnadel, qui connaît ce sujet à fond et a été un des premiers à le traiter sérieusement[3], en a fait l’éloge dans ces colonnes.

Dans le chapitre intitulé Théorie du grand Blanc et construction sociale du petit Blanc, François Bousquet explique, et cela devrait fortement intéresser M. Bégaudeau, qu’il y a effectivement deux types de Blancs, que tout oppose : le grand Blanc et le petit Blanc. Il rappelle que « petit blanc » est une expression méprisante née dans les colonies et désignant un individu blanc « au bas de l’échelle du pouvoir, coincé entre les indigènes qu’il encadrait et les élites coloniales qui le toisaient ». Les colonies ayant disparu, l’ancienne élite coloniale « s’est muée en élite universitaire dont le grand Blanc est l’aboutissement. Son mépris pour le petit Blanc est intact et son ascendant culturel sur lui absolu. » Bégaudeau fait naturellement partie des grands Blancs qui considèrent que le petit Blanc est un « concentré de ringardise franchouillarde » ; comme ses congénères, il analyse « les préjugés d’appartenance tribale du petit Blanc avec la morgue d’un ethnologue colonial devant une peuplade attardée ». Le grand Blanc, écrit François Bousquet, est une « belle âme » qui s’émeut du sort des « racisés » – dont en réalité il n’a rien à faire – pour se donner une bonne conscience dont il attend « des gratifications symboliques et des rentes statutaires ». Les grands Blancs se retrouvent entre eux, dans les médias, dans les universités, dans les salons littéraires, dans les clubs politiques, et s’octroient mutuellement des billets d’honneur moraux tout en méprisantles petits Blancs qu’ils sermonnent. 

Le racisme antiblanc, pas son affaire

Du haut de leur position sociale avantageuse, tout en faisant semblant de se préoccuper encore un peu de son sort, les grands Blancs accusent le petit Blanc de toutes les tares réactionnaires et racistes, surtout depuis qu’il ne vote plus à gauche. Ils haïssent cet être leucoderme, trop français, trop conservateur, trop provincial, trop attaché à ce qu’ils considèrent être les restes d’une société arriérée : des racines chrétiennes, une identité régionale, une histoire nationale, une langue, une culture – ils lui préfèrent maintenant un être qu’ils parent de toutes les vertus et qui leur permet de montrer leur supériorité morale sur le petit Blanc et de briller dans les milieux progressistes : le migrant. Mais pas n’importe lequel. Le migrant « racisé » et musulman a leur préférence. Les vertus dont ils le parent sont paradoxalement celles qu’ils refusent au petit Blanc : la fierté identitaire, la solidarité communautaire, des principes familiaux et religieux solides, une culture ancestrale. Bien entendu, rappelle François Bousquet, ces grands Blancs politiques, médiatiques ou universitaires ne vivent pas, à l’inverse des petits Blancs, avec ces nouveaux venus dont les plus jeunes et les plus violents ont compris une chose : le petit Blanc, cette « face de craie », ce « gwer », ce « babtou », est une proie facile. On peut l’insulter, le voler, le frapper, le violer, sans craindre grand-chose – les grands Blancs de gauche veillent : la culpabilité ne se partage pas et incombe entièrement aux petits Blancs accusés d’être racistes et islamophobes, incapables de concevoir ce fameux vivre-ensemble que les grands Blancs promeuvent tout en restant à distance des lieux, de plus en plus nombreux, où il apparait que cette expression est en réalité un oxymore. M. Bégaudeau, comme tous les grands Blancs de gauche, nie l’existence du racisme anti-blanc qui se répand à l’école, dans les salles de sport, sur les terrains de foot, dans les quartiers où la population d’origine immigrée devient trop importante pour endiguer les phénomènes d’islamisation et de délinquance qui accompagnent ceux du racisme anti-blanc et anti-français. M. Bégaudeau se fiche de tout cela. Marxiste, il ne fait pas de différence, dit-il, entre les « prolétaires migrants » et les « prolétaires pas migrants ». Jamais, ajoute-t-il, il ne reconnaîtra que les petits Blancs sont les principales victimes de l’immigration, jamais il n’incriminera des immigrés : « Je ne veux pas m’attirer la sympathie du prolétaire blanc à ce prix-là. » Tout est dit. La réalité quotidienne  des Français et les dizaines de terrifiants témoignages recueillis par François Bousquet ne le feront pas changer d’avis. Les violences, les insultes, les rackets, les vols, les viols, les agressions au couteau et à la machette dans les nombreux territoires perdus de la République ? Bégaudeau n’en a rien à faire – ça ne colle pas avec son idéologie. Quant aux femmes musulmanes tyrannisées par des hommes appliquant strictement la charia, qu’elles ne comptent pas non plus sur M. Bégaudeau pour les défendre. Sur le média en ligne QG[4], M. Bégaudeau, tout à son envie d’accabler la France plutôt que certaines mœurs rétrogrades importées, justifie ainsi cet état de fait : « L’oppression qui est imposée aux femmes dans certaines configurations musulmanes ou certaines de ces acceptions peut être un contrecoup d’une pression coloniale ou d’une domination que subissent ces populations-là en France ou en Occident ». D’ailleurs, ajoute-t-il pour expliquer les excès des mâles musulmans, « le sur-virilisme dans certains quartiers populaires à forte densité migratoire et où on trouve beaucoup de racisés, donc beaucoup de musulmans, vient de la fragilisation de ces hommes par le pouvoir policier qui les harcèle depuis un certain nombre de décennies. »

Décidément, cet intellectuel de gauche ose tout – c’est même à ça qu’on le reconnaît… Comme disait Orwell, « il faut être un intellectuel pour croire une chose pareille : quelqu’un d’ordinaire ne pourrait jamais atteindre une telle jobardise. »

Le racisme antiblanc: L'enquête interdite

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[1] https://www.youtube.com/watch?v=eelrJ0CmcSg

[2] https://www.youtube.com/watch?v=0–oXQWEmN4

[3] Gilles-William Goldnadel, Réflexions sur la question blanche : du racisme blanc au racisme anti-blanc, 2011, Éditions Jean-Claude Gawsewitch.

[4] https://x.com/LibreQg/status/1912838458910953597

Faure, comme la mort ?

Quelle grande victoire ! À 4h35 du matin, malgré les critiques nourries sur sa soumission humiliante à Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure a finalement annoncé sa réélection à la tête du Parti socialiste. Il s’impose avec seulement 50,9% contre Nicolas Mayer-Rossignol.


Ainsi, Olivier Faure, Premier secrétaire sortant du Parti socialiste, vient d’être réélu à ce poste à l’issue d’un vote des plus serrés. 50,9 % des voix contre 49,1% pour son adversaire, le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol. Cela s’est donc fait dans un mouchoir de poche au sein d’un parti lui-même réduit à peau de chagrin. 39815 militants recensés et 24000 votants lors de cette consultation. Le pire du pire depuis le congrès d’Épinay, en 1971, lorsque François Mitterrand – qui n’était alors même pas adhérent encarté – est allé récupérer le parti dans le caniveau. Or, il semblerait que la situation ne se soit pas améliorée ces derniers temps sous la férule de son Premier secrétaire. Aussi, une question se pose. Est-ce son sauveur qui vient d’être reconduit à sa tête ? Ou est-ce son fossoyeur ? Certains, caustiques, se plairaient à ricaner que ce natif de la Tronche à bel et bien celle de l’emploi.

Une girouette

« De moins en moins de militants, constatait pour sa part le principal concurrent chez nos confrères de Franc-Tireur, peu de monde dans les assemblées générales, des médias indifférents à nos débats, un Premier secrétaire qui les refuse. » Et face à cet état des lieux consternant, Mayer-Rossignol s’empressait d’ajouter : « Je défends l’union sincère de la gauche, la vraie, celle qui ne ment pas et qui agit. »

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Autant dire que nous avons là l’essentiel du procès instruit contre le sortant reconduit. Procès en insincérité, d’abord. Il est vrai qu’on a du mal à s’y retrouver dans le girouettisme de convictions et de ligne stratégique suivi par Faure. On dirait du Mitterrand, mais sans l’inspiration florentine ni le talent du charmeur de serpent. Procès en inaction, ensuite, puisque l’opposant déclare espérer un parti qui agisse pour de bon. Procès en intégrité intellectuelle enfin, le même exprimant une espérance de vérité. C’est beaucoup et la mule Faure se retrouve de ce fait bien chargée.

Cela dit, la vérité selon M. Faure, elle viendra en son temps. Prévisible autant que cruelle. Il a beau déclarer aujourd’hui, juste pour se voir réélire, que « Mélenchon serait en 2027 le plus mauvais candidat pour la gauche », le moment venu il se fera une douce violence de retourner se prosterner à ses pieds et faire allégeance. Il en donne d’ailleurs dès à présent tous les signes. Quand LFI et son Pontife emploient dès les premiers jours le terme « génocide » pour qualifier la situation à Gaza, monsieur le Premier Secrétaire leur emboîte la pas. Quand les mêmes ont le front et la profonde bêtise d’accuser Bruno Retailleau d’instaurer en France « un racisme d’atmosphère », il fait immédiatement sienne cette accusation totalement irresponsable. La raison de ces soumissions à répétition est des plus simples. M. Faure n’a pas plus d’idées que n’en a encore son parti. Autrement dit, rien, nada, nibe, quedale, le vide. Et avec la réélection misérable et sans gloire de son Premier secrétaire, ce déjà fantomatique Parti socialiste vient sans doute de planter lui-même le dernier clou de son cercueil.

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Iago aux petits pieds

Mais là n’est pas l’affaire de M. Faure. Sa grande affaire à lui, c’est la gamelle, l’écharpe parlementaire. Lorsque, lui et son parti seront renvoyés dans leur but à l’issue des présidentielles, dont l’issue ne devrait guère être moins calamiteuse que la dernière fois, se la jouant perso, comme toujours, il ira une fois de plus lécher le gros orteil de M. Mélenchon afin de conserver sa rente de députaillerie de la 11ème circonscription de Seine-et-Marne. Un revirement de plus, une autre trahison de ce Iago aux petits pieds. Le dernier coup de marteau sur le clou sus-évoqué. Et le requiem du pauvre pour la seconde mort des Jaurès, des Blum. Et même d’un certain Mitterrand qui a dû bien rigoler en assistant à la mascarade des nains de jardins à la manœuvre, les Vallaud et consorts, si pathétiques dans le jeu pourtant fort prisé en son parti du « donne-moi la rhubarbe, je te passerai le séné ». On peut penser aussi qu’il aura moins rigolé en constatant que de l’écurie à politiques d’indéniable envergure qu’il avait si bien réussi à faire de son parti, il ne reste plus que la mangeoire. À peu près vide, de surcroît.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Je suis solognot mais je me soigne

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La croisière s’amuse

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À bord du voilier Madleen parti de Sicile dimanche, l’eurodéputée de La France insoumise Rima Hassan et l’activiste écologiste Greta Thunberg sont en route vers Gaza. Bien que leur initiative suscite des réactions contrastées, elles affirment mener une opération humanitaire… Tout le monde les trouve cependant un peu ridicules, et certains observateurs leur reprochent d’instrumentaliser politiquement le drame du conflit israélo-palestinien. L’armée israélienne, habituée à ces « flottilles de la liberté », a déclaré: «Nous avons acquis de l’expérience ces dernières années et nous agirons en conséquence.»


Que font les influenceuses quand elles sont positionnées sur un secteur en perte de vitesse, ou que leur image s’abîme ? Elles changent. L’investissement dans la vertu étant ce qui rapporte le plus de bons points médiatiques et la vertu se portant aujourd’hui en keffieh, Greta Thunberg (ex auto-entrepreneuse dans l’écologie accusatrice), Rima Hassan (égérie mariale du palestinisme), Thiago Avila (amoureux de l’idéologie de l’ex-leader du Hezbollah Hassan Nasrallah au point d’assister, défait, à ses obsèques) et quelques autres exaltés (Blast, Al-Jazeera…) sont partis en voilier « ouvrir un couloir humanitaire maritime vers Gaza ».

Spring Break

Bon, passons sur le fait que tout leur chargement représente un pourcentage dérisoire de ce que l’armée israélienne et américaine distribuent à Gaza, l’intention n’en reste pas moins louable. Le problème, c’est la réalisation.

Censée partir briser un « blocus » ayant causé un « génocide », les premières images de cette mission de la dernière chance ont causé quelque peu d’étonnement : larges sourires, poses minaudantes, baignades improvisées et petits dîners entre amis, nos vaillants héros voguant pour affronter d’affreux « génocidaires » ressemblaient à des étudiants américains en pleine décompensation du Spring Break. Plus jeunesse dorée sur un voilier que missionnaires habités par le devoir. Mais sans doute était-ce pour rendre plus attractif l’engagement politique ?

À ne pas manquer, notre nouveau numéro en vente: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

Justement, en parlant d’engagement politique, Rima Hassan n’a pas été avare sur l’étalage de son courage. Pensez-vous, elle va affronter à elle toute seule l’armée israélienne. Elle se tient donc « prête à mourir », menton levé, mâchoire serrée, regard ferme. Une icône. Mais ça c’était avant de croiser des drones, de tourner une vidéo en mode panique à bord, on va tous mourir, tweetant « nous nous préparons à une possible attaque, nous avons besoin de vous », pour reconnaitre finalement qu’ils avaient été observés par des drones de surveillance grecs après être entrés dans leurs eaux territoriales. Décidément, Mykonos c’est moins sympa qu’avant.

C’est peut-être un détail pour vous

Continuons donc avec « la croisière s’amuse ». C’est le problème classique, quand tu as une super idée, avec tes potes activistes bourrés à cinq heures du matin : « Eh, vas-y, si on allait en bateau sauver la Palestine ? », parfois si ça foire dans la réalisation, c’est que déjà au moment de la conception le cahier des charges était mal défini. Or le hic, avec les activistes palestiniens en Occident, c’est qu’ils font de la géographie et de la planification comme ils font de l’histoire : selon leurs fantasmes et non selon les faits. Donc en général, quand on veut ouvrir un couloir humanitaire maritime pour Gaza, il est bon d’avoir un port de départ. Encore mieux d’avoir aussi un port d’arrivée. Or, il n’y a pas de port à Gaza… Mais, ce doit être un détail. Sauf si tout cela n’est qu’une gigantesque opération à la fois de provocation et de communication. Est-ce-que cela va aider un seul Palestinien ? Poser la question c’est y répondre.

Enfin, cerise sur le strüdel, aux dernières nouvelles, l’élégant voilier de la « flottille de la liberté » aurait une histoire aussi trouble que la nature de son voyage actuel : son port d’attache est situé en Iran et les conditions de son affrètement interrogent. Pendant ce temps la croisière continue de s’amuser, espérons que cela ne finira pas à nos dépens.

Podcast: A-t-on de droit de défendre Israël? Frères musulmans, mission invisible

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Avec Martin Pimentel, Jean-Baptiste Roques et Jeremy Stubbs.


Notre numéro du mois de juin présente un grand dossier sous le titre, « A-t-on le droit de défendre Israël? » avec les contributions de Georges Bensoussan, Noémie Halioua, Vincent Hervouët, Gil Mihaely, Denis Olivennes et Philippe Val. Dans l’état actuel du débat, il est difficile de faire entendre des voix autres que celles qui dénoncent d’emblée l’État juif. Ceux qui critiquent Israël ne font pas de distinction entre les choix politiques de Benyamin Netanyahou, l’opinion publique israélienne et les Juifs en général. Comme l’a dit Elisabeth Lévy, « Israël est devenu l’autre nom du mal ».

Le dimanche 1er juin, dans la ville américaine de Boulder, au Colorado, un petit groupe de manifestants qui cherchaient à attirer l’attention générale sur le sort des otages israéliens à Gaza a subi une agression au lance-flammes et au cocktail Molotov par un Égyptien qui voulait « tuer tous les sionistes ». Le matraquage médiatique contre Israël finit inévitablement par attiser haines et désirs de vengeance.

Frères musulmans, mission invisible: notre nouveau numéro comprend un mini-dossier qui fait suite à la publication du rapport Gouyette-Courtade sur l’entrisme des Frères en France. Chercheurs universitaires et élus locaux subissent la pression des lobbys islamo-gauchistes sur le terrain. L’exemple du Royaume Uni, dont des gouvernements successifs ont tenté de combattre l’influence de l’islamisme non-violent, montre que nos institutions étatiques, hiérarchisées et centralisées, ont du mal à lutter efficacement contre des réseaux décentralisés et agiles, unis plus par une convergence idéologique que par une alliance formelle.

Laissez-nous travailler, qu’ils disent…

La magistrature fait trop dans le social, peste notre chroniqueur


Les réactions du Premier ministre et du garde des Sceaux sur les peines légères, pour ne pas dire ridicules, prononcées à la suite des violences, vols, incendies et dégradations perpétrés depuis le 31 mai au soir sont tout à fait compréhensibles.

Barbares

En réponse, avec une totale déconnexion par rapport à cette dénonciation politique et au sentiment populaire dominant, la procureure de Paris et le procureur général près la Cour de cassation ont d’une certaine manière cherché à théoriser cette mansuétude judiciaire en développant une argumentation provocatrice dans le contexte de ces événements commis en effet par des « barbares ».

En ce qui concerne Rémy Heitz, personnalité estimable mais limitée par une conception de l’obligation de réserve substituant à l’audace nécessaire une prudente tiédeur, on peut regretter cet appel à la « sérénité », ce conseil de « laisser les magistrats travailler » et cette réflexion maladroite sur l’écart entre les images des exactions, sans la moindre équivoque pourtant, et leur représentation judiciaire. Même si, sur ce plan, il était évident qu’on ne pouvait juger les infractions accomplies sans tenir compte de la personnalité de leurs auteurs.

L’alternative était claire pour les magistrats en charge de ces affaires traitées en comparution immédiate. On appliquait des peines avec sursis et des amendes, sans même ces colifichets genre stages de citoyenneté, à des prévenus pour beaucoup jamais condamnés auparavant et se défendant avec la même tonalité fuyante et irresponsable. Ou alors on considérait – ce qui aurait été mon point de vue – qu’ils avaient participé, chacun à leur niveau, à une explosion collective de vols, violences et saccages et on les sanctionnait en conséquence au-delà même des réquisitions du parquet.

Toujours au sujet de ce deuxième magistrat de France, quel regret, hier, qu’il n’ait pas osé interjeter appel de la relaxe de l’ancien garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti devant la Cour de justice de la République. Et que François Molins et lui-même se soient laissé traîner dans la boue ces dernières semaines sans réagir dans le spectacle du même. Seul Patrice Amar également ciblé, assisté par Me François Saint-Pierre, n’ayant pas tendu l’autre joue !

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Les polémiques de ces derniers jours, qui ont trouvé un écho médiatique fort sur le plateau de Pascal Praud (CNews), m’ont fait réfléchir sur une donnée qu’on oublie trop souvent – moi le premier – pour expliquer les discordances judiciaires entre la sévérité qu’on attendrait et la faiblesse de certains jugements.

Malgré la catastrophe qu’a représentée le Mur des cons et ses effets collectifs délétères sur l’image de la magistrature, malgré le détournement constant d’un syndicalisme purement professionnel opéré par le Syndicat de la magistrature, en dépit d’une impression ressentie et exprimée par beaucoup, je ne suis pas sûr que la politisation tellement invoquée des juges (malgré quelques exemples qui ont frappé l’opinion) soit la cause principale d’aberrations pénales qu’on peut résumer par le terme de laxisme.

Toujours la faute à la société

Sans doute, malgré la fierté dont je ne cesse de rappeler l’obligation à l’égard de ce magnifique métier de magistrat – « raccommodant les destinées humaines » -, ai-je trop négligé un phénomène qui relève d’une sorte de perception d’un déclassement social, similaire d’ailleurs à celle d’un grand nombre d’avocats, qui ne permet plus aux juges de se poser en surplomb, en arbitres impartiaux, au-dessus de la mêlée sociale, des inégalités et des injustices de notre pays. Mais au contraire de s’y trouver impliqués, de sorte qu’ils comprennent trop bien des argumentations vicieuses tenant à la prétendue culpabilité de la société. Tout cela ayant pour conséquence une miséricorde judiciaire au bénéfice d’individus exonérés de tout.

S’il n’y avait pas cette intégration, à la pratique pénale, d’une solidarité à l’égard de tous ceux plaidant peu ou prou la responsabilité sociale, ajoutée à la conscience qu’ont beaucoup de magistrats de leur chute dans la considération publique, je suis persuadé qu’on n’affronterait pas régulièrement ces chocs résultant de décisions choquantes, désaccordées d’avec une intelligente rigueur souhaitée par une majorité de nos concitoyens.

Je vois dans ces dérives une sorte de lutte des classes au sens banal. Elle rend une part de la magistrature, de bas en haut et bien au-delà du syndicalisme partisan, trop sensible à des propos, à des discours et à des apologies évacuant la responsabilité individuelle au bénéfice d’un confusionnisme social. Alors que le judiciaire est du singulier, on le noie dans un pluriel qui aboutit, par exemple, à certains des jugements erratiques de la période suivant le 31 mai. Notamment je songe à un éducateur spécialisé impliqué dans ces transgressions et qui probablement retrouvera cette fonction pour laquelle à l’évidence il était si peu fait !

Au lieu d’opposer à ces dénaturations de la justice pénale une fermeté et un courage qui seraient validés sans le moindre doute, la haute hiérarchie judiciaire préfère se couler dans le lit d’un vague et mou soutien à l’élargissement du hiatus entre le citoyen et le magistrat. Il y a quelque chose de suicidaire dans cette entreprise qui fait perdre sur tous les tableaux : l’honneur de soi, la confiance du peuple.

Les Frères sous le tapis

Présenté au président de la République, le rapport Gouyette-Courtade fait le point sur l’activisme des Frères musulmans en France. Il décrit des réseaux solides, des stratégies masquées et des menaces réelles. Bien entendu, les médias et la gauche dénoncent l’islamophobie, la stigmatisation et l’amalgame. Pour eux, le problème n’est pas l’islam séparatiste mais la droite Retailleau.


On connaît le scénario. De nouvelles informations sur la contagion islamiste en France apparaissent dans le débat public. Tous ceux qui, depuis des années, sonnent l’alarme sont soulagés : cette fois, personne ne pourra plus nier. Et puis non, caramba, encore raté, on peut toujours. Après un temps variable de sidération, le camp du Bien repart au combat contre le réel. Avec la même rengaine accusatoire : islamophobie, stigmatiation, fantasme, amalgame et maintenant, instrumentalisation, autant de signifiants dont la ronde affoléevise à faire oublier le référent dans la pièce.

Experts en effacement

La parution du rapport Gouyette-Courtade sur les agissements des Frères musulmans en France (qualifiés par les auteurs de « menace pernicieuse et progressive » pour la cohésion nationale) n’a pas dérogé aux habitudes. À peine est-il dévoilé que, du Monde à France Inter, de LFI à Lyon 2, on brode sur les mêmes éléments de langage pour interdire la seule question qui devrait valoir : est-ce que tout cela est vrai ? Quelle est l’ampleur de la menace ? On convoque les experts en effacement, les spécialistes en euphémisation et les savants en excuses sociologisantes. « Il n’y a pas d’agenda caché pour instaurer un califat en Europe », tranche le chercheur Franck Frégosi, sur qui se sont précipités France Inter, France Info, Libération, Mediapart et La Vie.

Car voyez-vous, le problème de notre pays, ce n’est pas l’islam séparatiste qui séduit tant de jeunes Français, c’est Bruno Retailleau. Le Monde redoute une « surenchère politique », qui permettrait au ministre de l’Intérieur de mettre en « majesté sa riposte » et de « conforter les réflexes conditionnés de la droite qui tend à présenter chaque personne issue de l’immigration comme un islamiste en puissance ». Tout ce qu’ont trouvé les propagandistes du vivre-ensemble, c’est que le nouveau président de LR s’en prend à tous les musulmans parce qu’il veut faire président tout court. Sauf que c’est le contraire : si Retailleau apparaît comme un candidat très sérieux, c’est parce que beaucoup de Français attendent avec inquiétude que le pouvoir s’attaque frontalement à un phénomène qui met en jeu l’avenir du pays.

Colère calculée

Même Emmanuel Macron est soupçonné de couvrir un complot islamophobe au motif qu’il a inscrit le rapport à l’ordre du jour du dernier Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN), comité très sélect – seuls les locataires de Matignon, Beauvau, Brienne et du Quai d’Orsay sont conviés – qui se tient dans la plus grande confidentialité du PC Jupiter, abri antiatomique situé sous l’Élysée. Les visées idéologiques de groupes radicalement opposés à nos mœurs relèvent clairement de la sécurité nationale, donc on voit mal où est le scandale de cette réunion.

L’ennui, c’est que si le chef de l’État a tenu à garder la main, ce n’est sans doute pas pour être sûr que la riposte sera d’une fermeté sans faille, mais plutôt pour garantir qu’elle sera gentillette de façon à n’offusquer personne. Ainsi, d’après Beauvau, c’est l’Élysée qui aurait inspiré les quelques mesures faiblardes recommandées dans le document, toutes déjà possibles en l’état (surveillance des réseaux islamistes, fermeture des mosquées intégristes, expulsions des imams radicaux). Quant au président, après sa colère très calculée lors du CDSN, il aurait exigé des mesures contre les discriminations et… la reconnaissance de l’État de Palestine. On ne voit pas le rapport. Lui, si. C’est bien le problème.

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Du côté des lanceurs d’alertes et dans la « réacosphère » (qui, pour un francintérien, commence au Point), beaucoup ont accueilli le rapport sur le mode désabusé – on savait déjà tout ça. Peut-être connaissait-on la logique générale, mais il fourmille de données sur les réseaux, les mécanismes, les institutions qui permettent au frérisme d’avancer. Le problème, comme toujours, c’est ce qu’il ne dit pas. D’abord, il se cantonne à la sphère des Frères musulmans alors que, comme en Angleterre, ceux-ci ont noué des alliances avec des islamistes de diverses obédiences (salafisme, wahhabisme, chiisme, tabligh).

Ensuite, s’il s’efforce de recenser les influenceurs, il se garde de mesurer l’influence, c’est-à-dire l’emprise exercée sur les esprits musulmans, notamment ceux des jeunes biberonnés à TikTok, ce réseau social dont l’algorithme, friand de contenus débiles, vous place en quelques clics face à un prêche fondamentaliste alors que vous aviez simplement tapé « islam ».

Fiction rassurante

Même Retailleau continue largement à vivre avec la fiction rassurante d’une frontière claire entre une petite minorité de fanatiques islamistes et une immense majorité de musulmans républicains. Dans la vraie vie, il y a un continuum, une adhésion plus ou moins forte selon les individus et les circonstances. Le gamin qui refuse de se doucher avec ses camarades après l’entraînement : musulman ou islamiste ? Celui qui trouve que les Charlie devraient être punis par la loi pour avoir insulté le Prophète ? Celui qui se dit que l’interdiction des signes religieux à l’école de la République est la preuve de l’existence d’une islamophobie d’État ? Avec ses insuffisances et son absence de révélations fracassantes, ce rapport a le mérite d’exister et surtout, d’avoir été commandé par le gouvernement – en l’occurrence par Gabriel Attal et Gérald Darmanin. Risquant une métaphore psychanalytique, Philippe Val se réjouit que le gouvernement verbalise enfin son mal. C’est, paraît-il, le début de la guérison. Pour avoir été souvent échaudé, on hésite à partager son optimisme.

Certes, on peut espérer que le duo Retailleau/Darmanin fera tout ce qui peut être fait par la loi et par la force – dissolutions, expulsions, poursuites… Mais on ne détruit pas les mauvaises idées par la force. À l’exception de propos louables et oiseux sur le rétablissement de l’autorité et la promotion de la culture française, personne ne sait comment gagner la bataille pour les cerveaux musulmans. Surtout qu’on peut compter sur le chœur des vierges islamo-progressistes pour s’opposer frénétiquement à ce qu’on puisse la mener.

Le crépuscule des nations: Israël, la France et l’effacement des identités

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Israël n’est pas seulement au cœur d’un conflit territorial: il incarne une frontière civilisationnelle entre deux visions du monde. Derrière le conflit israélo-palestinien se profile un affrontement plus large, entre le globalisme – qui dissout les identités – et l’enracinement – qui défend les nations, les mémoires, les singularités. Ce combat, trop souvent masqué, concerne autant l’Europe que le Proche-Orient.


Il faut le dire sans détour, sans cet artifice des âmes tièdes qui veulent encore croire à des accommodements : le Hamas ne veut pas de la solution à deux États. Il ne la veut pas, il ne la peut pas, car son horizon n’est pas celui des nations, pas même celui des peuples, mais celui d’un univers soumis à la seule loi d’Allah. À l’extrême rigueur, il l’accepterait comme une ruse, un délai, une pause stratégique : une étape avant de rayer l’État juif de la carte, avant de dissoudre cette anomalie qu’est Israël dans le grand bain d’un Moyen-Orient musulman de toute éternité. Pour lui, pour l’islamisme, Israël ne saurait être une nation souveraine, juive de surcroît, mais tout au plus un territoire, un espace, une portion de terre où les juifs vivraient en dhimmis, sous le joug discret mais implacable de la charia, tolérés comme on tolère l’ombre du passé sur les ruines du présent.

Sociétés fatiguées

Ce qui se joue là, et que l’on ne veut pas voir – car l’aveuglement, aujourd’hui, est le luxe suprême des sociétés fatiguées –, c’est que cette logique n’est pas circonscrite au conflit israélo-palestinien. Elle travaille aussi, souterrainement, l’Europe, la France, ces vieilles nations qui s’acharnent à nier leur propre chair, leur propre mémoire, leur propre être. Pour l’extrême gauche, pour la gauche qui se laisse entraîner par elle dans un vertige dont elle ne comprend ni l’origine ni le prix, comme pour l’islamisme, les nations sont des fictions à dissoudre, des entraves à l’avènement d’un ordre supérieur : celui de l’oumma pour les uns, celui du marché planétaire pour les autres, celui de l’humanité universelle pour les troisièmes. Et c’est pourquoi l’on comprend aussi pourquoi ces courants si différents en apparence – islamistes, capitalistes, révolutionnaires – se retrouvent paradoxalement à défendre, d’une manière ou d’une autre, une immigration de masse, notamment en provenance de pays majoritairement musulmans : car ce flot humain, en noyant les identités historiques sous une vague démographique, contribue puissamment à dissoudre les repères, à effacer les singularités nationales, à rendre les peuples plus malléables, plus abstraits, plus interchangeables.

Ainsi, ce qu’on veut effacer, ce n’est pas seulement l’État juif ; c’est l’idée même d’État-nation. Le Hamas ne veut pas d’un État juif, il veut bien, peut-être, d’un État d’Israël vidé de sa substance juive, comme l’islamisme peut bien tolérer une République française à condition qu’elle ne soit plus la France des Français, mais un espace abstrait, ouvert, disponible pour le déploiement de l’islam. Car pour l’islamisme, comme pour les idéologues de la globalisation, la nation n’a pas de sens : ce qui compte, c’est l’unité du monde, l’unification sous une loi, fût-elle marchande ou divine, mais toujours hostile aux singularités historiques, aux héritages, aux frontières.

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Et l’on ne voit pas – et c’est peut-être cela, la tragédie de notre temps, cette incapacité à percevoir les lignes profondes qui structurent les événements – que la France et Israël sont, en vérité, affrontés à un même péril : celui de leur effacement. Effacement sous la poussée islamiste, qui rêve d’un monde où les autres religions seraient soumises ; effacement sous la poussée de la marchandisation, qui rêve d’un monde où tout serait interchangeable, marchandisable, dissolu dans les flux ; effacement sous la poussée d’une gauche encore hantée par les relents du communisme, qui rêve d’un monde où les hommes seraient réduits à leur simple humanité abstraite, sans histoire, sans mémoire, sans identité.

C’est ton destin

Dans cette conjonction inattendue – islamisme, marché, idéologie universaliste – se joue une bataille qui n’est pas seulement politique, mais métaphysique : celle de l’existence des nations. Être une nation, c’est dire non à l’uniformité, non à la dissolution, non à la réduction des êtres humains à de simples unités de désir ou de foi. C’est affirmer une différence, une singularité, une mémoire incarnée dans des lieux, des langues, des rites, des morts. Israël, comme la France, comme l’Europe, se trouve à la croisée des chemins : ou bien elle persiste à exister comme nation, au prix d’un combat douloureux, solitaire, presque désespéré ; ou bien elle consent à disparaître, à se fondre dans le grand magma planétaire, à n’être plus qu’un espace sans épaisseur, sans mémoire, sans visage.

Ce combat, on le mène souvent sans le savoir, ou en croyant qu’il s’agit seulement de cohabitation, de justice sociale, de redistribution économique. Mais il s’agit, en vérité, d’un combat ontologique : il s’agit de savoir si nous voulons continuer à exister comme peuples, comme nations, ou si nous acceptons de n’être plus que des individus sans attaches, soumis aux lois de l’économie, de l’idéologie, ou de la religion totalitaire.

Voilà pourquoi la France et Israël sont liés par un destin commun, que nul ne veut voir. Voilà pourquoi il faut parler, écrire, nommer, contre le flot amnésique du monde contemporain. Voilà pourquoi il faut, peut-être, retrouver cette mélancolie tragique qui fut toujours le propre des civilisations vieillissantes mais lucides.

Il y a, dans cette affaire, une immense fatigue. Fatigue des nations, qui ne savent plus porter le poids de leur histoire ; fatigue des hommes, qui ne croient plus à leur singularité ; fatigue des élites, qui rêvent d’effacer les aspérités pour se fondre dans une humanité sans épaisseur. La France est comme cette vieille demeure que l’on abandonne aux vents, à la pluie, au lierre, et dont on contemple la lente décrépitude avec une fascination morbide, sans trouver en soi l’énergie de la réparer. Israël, quant à lui, connaît une autre réalité : une partie de ses élites rêve parfois d’abandon, mais le cœur du pays résiste encore — porté par une jeunesse ardente, patriote, prête à défendre sa survie. Si certaines zones d’Israël commencent à ressembler à l’épuisement français, le reste du pays, lui, reste en état d’alerte, tendu, debout, face à la menace.

Triple rejet

Car réparer, c’est toujours se souvenir. Réparer, c’est dire : nous avons existé, nous avons un passé, nous avons des morts, des guerres, des larmes, des chants. Réparer, c’est refuser l’oubli dans lequel nous pousse l’époque. Mais l’époque ne veut plus de ce passé. Elle n’en veut plus car il gêne, il embarrasse, il limite. Le passé, pour l’idéologie marchande, est un poids mort ; pour l’idéologie islamiste, il est une impureté ; pour l’idéologie de gauche, il est une faute. Et dans ce triple rejet, il y a une forme d’alliance, une coalition inattendue mais redoutable.

Israël, en tant qu’État juif, incarne le scandale du particulier : une identité historique, religieuse, culturelle, irréductible à l’universalisme abstrait. La France, malgré toutes ses trahisons, toutes ses abdications, reste, aux yeux du monde, une vieille nation façonnée par des siècles de guerres, de littérature, de catholicisme, de révolutions, de fidélité à soi-même. Or, ce sont précisément ces singularités-là qu’il faut abattre.

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Car le monde qui vient – le monde que veulent les islamistes, les marchands, les idéologues – est un monde sans nations. Un monde de flux : flux de capitaux, flux de marchandises, flux de croyants, flux d’êtres humains réduits à leur fonction économique ou religieuse. Ce que l’on appelle, souvent sans le comprendre, le globalisme, n’est qu’un nom poli pour désigner cette guerre souterraine contre les enracinements. Et l’islamisme, en ce sens, n’est pas l’ennemi du marché ; il en est l’allié paradoxal. Car tous deux veulent effacer les frontières, tous deux veulent un monde unifié, tous deux veulent abolir l’idée même de nation.

Voilà pourquoi il est vain d’opposer naïvement l’un à l’autre. Voilà pourquoi il est illusoire de croire qu’on pourra résoudre le conflit israélo-palestinien, ou la question de l’immigration en Europe, par de simples ajustements politiques, par des compromis, par des arrangements techniques. Car il s’agit d’un combat plus profond : celui de la survie des identités.

Et c’est ici que vient le plus tragique : il est possible que ce combat soit déjà perdu. Non pas par la force des armes, mais par la lassitude intérieure. Car les nations ne sont pas d’abord abattues de l’extérieur ; elles meurent de l’intérieur, par épuisement, par dégoût de soi, par incapacité à se transmettre, à se désirer encore. Regardez la France : elle n’enseigne plus son histoire ; elle n’ose plus dire ce qu’elle est ; elle s’excuse d’exister. Regardez Israël : il vacille entre le besoin de se défendre et la culpabilité de le faire, entre la volonté de survivre et la hantise d’être jugé.

On dit parfois : il faut défendre l’Occident. Mais l’Occident existe-t-il encore ? Est-ce autre chose qu’un souvenir, qu’un mirage, qu’un mot creux ? On dit : il faut sauver les nations. Mais les nations veulent-elles encore être sauvées ? Ont-elles encore en elles le désir de durer, cette obstination, ce sang, cette fidélité, cette mélancolie active qui fut jadis leur force ? Ou bien ont-elles déjà consenti, en silence, à se dissoudre, à s’effacer, à devenir des espaces neutres, des lieux sans mémoire, des zones franches pour le commerce et pour la foi ?

Je ne sais pas. Ou plutôt, je le sais trop bien : il est des moments où les civilisations, comme les hommes, choisissent la mort sans le dire. Elles s’affaissent doucement, avec une lassitude infinie, avec cette nostalgie sans objet qui précède la chute. Peut-être est-ce cela que nous vivons. Peut-être est-ce cela, le cœur battant de notre temps : le crépuscule des nations.

Comment Mohammed VI a lutté contre l’entrisme islamiste

Au Maroc, les accords d’Abraham et le Covid ont eu raison de l’islamisme politique. Pour l’instant.


Printemps 2011. Une révolte populaire inédite ébranle l’ensemble des pays arabes. Née sur les réseaux sociaux, elle n’épargne pas le Maroc. A une constante près toutefois : au royaume chérifien, pas de manifestations monstres, pas de répression sanglante, pas de chute du régime, pas de guerre civile. Car Mohammed VI réagit promptement. En quelques mois, il modifie la constitution, dissout le parlement et convoque des élections anticipées. Son peuple a le sentiment d’avoir été entendu.

PJD : un petit tour et puis s’en va

Le 25 novembre, les urnes parlent. Avec 107 sièges sur 395, le Parti de la justice et du développement (PJD) s’impose comme la première force du pays. Prenant acte de cette percée spectaculaire, le roi n’a d’autre choix que de nommer Abdel-Ilah Benkiran, secrétaire général de la formation islamiste, comme Premier ministre. Et d’accorder plusieurs portefeuilles gouvernementaux importants à d’autres membres du mouvement autrefois interdit. La participation au pouvoir  des intégristes musulmans durera une décennie.

Car en 2021, patatras. Lors de nouvelles législatives, le PJD perd les trois quarts de ses suffrages et ne parvient à maintenir que 13 députés à la chambre basse. Le voilà redevenu un acteur très secondaire de l’opposition. Que s’est-il passé ? Comment expliquer une telle débâcle politique alors que le Maroc donne l’impression d’avoir plutôt progressé durant ces dix ans ?

Pour comprendre ce fiasco, il convient de resituer le PJD. Ses premiers succès remontent aux années 80 quand le Maroc connaît une vague conservatrice aussi puissante que silencieuse. Sans aller jusqu’à vouloir renverser la monarchie, une part importante de la population exprime alors de plus en plus son souhait de revenir à la tradition arabe et musulmane. Porte-parole de cette aspiration plus identitaire que révolutionnaire, le PJD s’oppose au moule habituel, technocratique et occidentalisé, des élites marocaines. Autres caractéristiques : il se méfie des revendications berbères, rejette l’hégémonie de la francophonie et s’inspire des méthodes d’organisation et d’encadrement des Frères Musulmans sans toutefois s’y affilier officiellement.

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Pour toutes ces raisons, le PJD n’a jamais été dans les petits papiers du pouvoir ni de l’establishment marocain au sens large. Le roi, progressiste au sens noble du terme, s’en méfie. La haute administration et les milieux économiques, colbertistes et francisés, sont hostiles à un parti qui n’a pas leurs références mentales.

En 2011, le PJD est donc prévenu : il n’est attendu par personne en haut lieu. Il devra cohabiter. Exercice d’autant plus délicat qu’il arrive certes en tête des élections, mais sans décrocher la majorité absolue, mode de scrutin proportionnel oblige. Son seul avantage à vrai dire est sa légitimité populaire. Il y a en effet alors, sans le moindre doute, un fort désir de PJD au Maroc. La société est moins libérale que dix ou vingt ans auparavant. Une évolution visible à l’œil nu ne serait-ce que par l’extension du port du voile. Les socialistes ont déçu (1998-2007), les islamistes incarnent le changement.

Reculades

Sauf que, à l’épreuve des responsabilités, le PJD se liquéfie en réalité presque aussitôt. Une fois aux affaires, face à l’hostilité polie de l’appareil d’Etat, les islamistes sont constamment forcés de se coucher. Chaque bras de fer ou presque est perdu et se solde par une reculade. En coulisse, le parti perd de son autorité au fur et à mesure qu’il apparaît sur le devant de la scène. Lorsque la pandémie de Covid survient, le processus est déjà achevé : les islamistes, pourtant officiellement au pouvoir, ne contrôlent plus rien, au point d’être contraints de céder toute la gestion de la crise à l’administration et au Palais. Les derniers à encore y croire sont complètement déniaisés lorsque le premier ministre Saad Eddine El Othmani, membre du PJD, signe l’accord de normalisation entre le Maroc et Israël fin 2020. Une scène de science-fiction.

Les islamistes ont manqué de préparation. Ils n’ont pas formé les cadres qui auraient pu mettre en œuvre leur politique et défendre leurs intérêts au sein du système. Comme des amateurs, ils se sont laissés déposséder des rares marges de manœuvre qui leur étaient concédées. Ainsi, au terme d’une crise au sein de sa coalition gouvernementale, ils perdent dès 2016 les portefeuilles clefs de l’économie et des finances, du commerce extérieur et de l’industrie au profit du RNI, le Rassemblement national des indépendants, un parti de notables pro-business, pro-Occident et pro-Palais.

Le piège se referme alors complètement. Les grands chantiers qui font la fierté des Marocains sont mis au crédit du Palais car le roi les a inspirés. Le PJD se retrouve de facto à la tête du ministère des mauvaises nouvelles et de l’immobilisme. Sous ses auspices, l’âge limite de la retraite est repoussé et les subventions accordées à certains produits de première nécessité sont allégées. Au lieu d’être copilote à côté d’un commandant de bord réticent, il est la voix nasillarde qui annonce aux passagers que les sandwiches sont payants et que la climatisation est en panne.

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La punition électorale de 2021 est certes sévère mais parfaitement justifiée. Elle est fêtée dans tout ce que le pays compte de cercles « modernistes », mais est-ce totalement une bonne nouvelle ?

L’échec du PJD est aussi l’échec de la classe politique dans son ensemble. Pour les Marocains, les élus ne servent plus à rien puisque que tout ce qui avance dans le pays est à leurs yeux inspiré par le Palais et mis en œuvre par les hommes du Roi. Au fond il y a renoncement à l’idée même de démocratie : « rien de bon » ne peut venir d’en-bas. La preuve en est la disparition du débat d’idées. Aujourd’hui dans le pays on ne veut plus entendre parler d’idéologie mais de nombre de Mégawattheures installés. L’époque appartient à l’Etat profond et aux hommes d’affaires venus gérer tel ou tel dossier technico-commercial : le solaire, le dessalement de l’eau, la Coupe du Monde de 2030 etc.  L’horizon collectif est encombré de grues et de poussière d’engins.

Aux pouvoir, le PJD n’a pas seulement liquéfié son capital politique, il a liquidé la politique au Maroc.

La vraie bonne nouvelle, incontestable celle-là, est que la société marocaine n’est pas compatible avec un parti islamiste classique. Elle est trop schizophrène pour cela. Elle veut en même temps l’islam et la modernité, la solidarité avec le peuple palestinien et l’amitié avec les juifs marocains, que l’on reçoit comme des vieux cousins perdus de vue depuis des lustres. Elle est peut-être marocaine avant d’être arabe et islamique, cela lui donne une immunité, fragile, relative certes mais qui marche pour l’instant.

On cherche une vigie de la sécurité…

L’avocat Patrice Spinosi s’inquiète de prétendues dérives illibérales en France et explique, dans son livre Menace sur l’État de droit (Allary Éditions), comment nos institutions pourraient être mises en quelques semaines sous la coupe d’un pouvoir pourtant conquis légalement — par «qui vous savez». À l’heure où les actuels garde des Sceaux et ministre de l’Intérieur dénoncent le laxisme, les alertes de celui que la presse qualifie de «vigie de nos libertés» paraissent totalement déconnectées de la réalité.


Des vigies des libertés, on en a pléthore. Des défenseurs de l’État de droit intangible, on en a une multitude. Des humanistes prêts à faire endurer le pire jusqu’au dernier citoyen français, on en surabonde !

Certes ils n’ont pas tous la même qualité ni le même savoir que Patrice Spinosi, avocat près la Cour de cassation et le Conseil d’État, qui fait l’objet d’un portrait élogieux par Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro et dont le titre est précisément « Patrice Spinosi, vigie des libertés ». Aujourd’hui ce sont des « vigies de la sécurité » qui nous manquent.

Parce que cette exigence fondamentale pour la tranquillité publique, pour la protection des biens et des personnes, pour la sauvegarde des plus modestes qui ont le droit de disposer au moins de cet élémentaire capital qu’est leur sûreté, et pour une démocratie apaisée, n’est pas aujourd’hui servie comme elle le devrait.

Les élites encore épargnées par l’ensauvagement de la société

Dans cet arbitrage sans cesse à effectuer entre nos libertés et notre sécurité, les premières gagnent trop souvent parce qu’elles fleurent bon le progressisme, elles relèvent de l’attitude des belles âmes, des sensibilités délicates et se qualifiant elles-mêmes d’élite, elles ne sont pas gangrenées par la contagion de l’utilitarisme ni du pragmatisme, le réel ne les insupporte pas puisque globalement il leur demeure étranger. La passion pour les libertés est le havre de sérénité et de bonne conscience d’une société privilégiée qui regarde de loin les malheurs de la masse et profondément s’en lave les mains.

A relire, Elisabeth Lévy: L’État de droit, c’est plus fort que toi !

Si on feint de pouvoir cultiver également les libertés et la sécurité, on sait bien que c’est impossible. La sécurité sera toujours perdante puisqu’elle pèse moins dans la tête des pouvoirs et dans l’esprit collectif, malgré les apparences. La rançon de l’État de droit est claire et sans équivoque : il fait mourir la France à petit feu… mais dans les formes…

Il faut reconnaître à Patrice Spinosi le mérite de la franchise. Il manifeste avec éclat et talent ce qui se cache derrière l’obsession actuelle de l’État de droit dont pour ma part je ne souhaite évidemment pas la disparition mais l’adaptation.

L’État de droit : une vache sacrée ?

Ce n’est pas une vache sacrée et l’état de la France, menacé aussi bien de manière interne que par des dangers externes, impose de réfléchir à l’élaboration d’une légalité qui ne ferait pas fi de l’efficacité. Ce qui compte n’est pas la perfection formelle de nos démarches juridiques, quelles que soient les juridictions saisies – le Conseil constitutionnel nous offre assez régulièrement des exemples de pureté totalement détachés de la défense sociale et de la protection des citoyens et de leur identité – mais la manière dont le droit, dans ses structures essentielles sans lesquelles nous serions réduits à une « sauvagerie » légale, peut s’accorder avec la finalité ultime d’une civilisation mise en péril un peu plus gravement, parfois horriblement chaque jour : ne pas sombrer, ne pas disparaître à cause d’une impuissance trop longtemps théorisée en dignité et en tolérance.

Patrice Spinosi, qui voit des populismes partout – ceux qui ne partagent pas sa conception de l’État de droit – décrète « qu’un populiste arrivant au pouvoir considère comme illégitime tout contre-pouvoir. Et impose une dictature de la majorité qui s’en prend prioritairement aux minorités de tous ordres. Or nous sommes tous la minorité de quelqu’un d’autre ».

Le procès expéditif est lancé avec une brillante mauvaise foi. Patrice Spinosi n’est peut-être pas « un activiste » ni un « indigné professionnel », comme l’exclut son ami François Sureau, il demeure que sa définition du populisme est tellement large qu’il intègre dans sa dénonciation « Laurent Wauquiez et d’autres qui désignent l’État de droit comme l’ennemi à abattre ». Personne n’a été assez sot dans le camp conservateur pour aspirer à un tel extrémisme.

A lire aussi, Thomas Morales: Ils étaient nés en 1936…

Derrière son argumentation, Patrice Spinosi cache en réalité la condescendance, voire le mépris des élites pour ce peuple dont la simplicité d’esprit et la vulgarité le conduisent même à s’occuper de ce qui le regarde et qui les indiffère parce qu’elles vivent dans le ciel des abstractions quand la majorité des citoyens sont confrontés à une quotidienneté qui les laisse brutalement sur terre.

Le virage quasi-« populiste » de Philippe Bilger !

Au risque d’être étiqueté membre d’une telle cohorte indigne, des événements récents, sur les plans national et international, loin de me démontrer l’urgence d’un État de droit statufié et impuissant pour mille raisons, m’ont convaincu que le scandale était ailleurs : dans la gravité des transgressions, des crimes et des délits et le caractère ridicule du traitement judiciaire ou administratif qu’on leur appliquait. On prétendait combattre l’enclume avec une mouche.

La remise en cause de l’État de droit, en le dépouillant de ses facettes bureaucratiques, de son incurable lenteur et de ses incompréhensibles contradictions (l’exemple de l’autoroute A69 est éclairant), serait une chance démocratique. Et un bonheur de simplification pour tous. Il n’est donc pas anormal, dans l’alternative entre libertés et sûreté, faute de pouvoir concéder de manière équitable aux deux branches, de s’en tenir fermement à la seconde qui garantira la protection de la société en me privant d’un zeste de ma liberté.

Patrice Spinosi, dont l’intelligence et la finesse sont indiscutables, devrait prendre conscience du fait que c’est en jetant le peuple par la fenêtre de la démocratie qu’on fera entrer par la porte le vrai danger de la République : le risque que face au réel, son déclin soit plus accompagné qu’entravé par un État de droit trop mythifié.

Menace sur l'état de droit

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De la politesse en politique

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Bruxelles, mai 2010 © Michel Euler/AP/SIPA

En politique, la politesse c’est comme le cirage sur des chaussures usées: ça ne change pas la démarche, mais ça évite les éclaboussures. Malheureusement, tout comme on préfère aujourd’hui les baskets à lacets défaits, mon bon Monsieur, elle se perd…


Un Nicolas Sarkozy qui, en visite en Allemagne, parle de « Monsieur Merkel » à sa présumée épouse et chancelière, alors que nul époux ne répond à ce nom ; un jeune chargé de mission qui, seul au milieu de ses collègues en rang d’oignons, se fend d’un impromptu baise-main à une Danielle Mitterrand peu accoutumée à la chose, et qui, faute de contrôler la dynamique des gestes, si l’on peut dire, se récolte une main dans le nez ; la présidente de l’Assemblée nationale qui, le 6 février dernier, victime d’un cerveau dont on ne saurait dire s’il est binaire ou primaire, commet un sacré ou, plutôt, très laïque lapsus, en évoquant, lors d’un colloque consacré au Proche-Orient, les « talibanais », voilà des exemples de fautes à cheval sur le savoir-vivre, la civilité et la politesse, toutes notions qui se recouvrent et dont l’étude et l’application, contrairement à ce que l’on pourrait supposer de prime abord, relèvent plus de la science exacte que de l’art.

Chose au monde de moins en moins partagée

C’est l’enseignement que nous retirons de ces deux précis de composition (au sens où l’on sait que l’on doit ‘‘se composer’’ une attitude, une manière d’être, de dire et de faire, selon les lieux, les pays, les circonstances et les gens à qui l’on a à faire).

« Il est poli d’être gai » prétendait Voltaire. Si la gaité ne doit pas nécessairement être considérée comme une composante intrinsèque de la politesse, pour le moins, au contraire, pouvons-nous estimer indispensable que l’homme politique, plus largement, l’homme du politique (l’éminence grise, le diplomate tout autant que le député d’une circonscription ingrate) soit pénétré de l’intérêt qui est le sien (et de ses ouailles) d’être, en tous ses agissements, empreint de componction et de ce vernis de politesse qui, à la longue, deviendra une seconde nature.

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Il se déduit de l’origine très peu rousseauiste du mot « politesse » que cette dernière n’est pas naturelle à l’homme « républicain », pétri de la vertu d’égalité et de transparence démocratique. En effet, étymologiquement parlant, nous enseigne le lexicologue Jean Pruvost, cette fameuse politesse, qui devient chose au monde de moins en moins partagée (parce que plus guère inculquée), « correspond au fait de passer au fouloir une étoffe usagée pour la remettre à neuf (…). D’où l’idée de falsification. » Cette politesse n’est donc nullement naturelle à l’homme. Elle répond à l’ « état de culture », s’apprend et s’entretient. A l’état brut, si l’on ose s’exprimer ainsi, elle est feinte, artificieuse ; tout l’art du bon homme poli consistera à donner une patine de « vieilli », de douceur et de naturel à ce qui ne l’est donc point. En son origine, la politesse est donc d’ordre artisanal et a ainsi partie liée avec le façonnage, le « fait main », les bonnes et mauvaises façons et manières, la contrefaçon. Sans surprise, on apprend que cette politesse s’épanouira au XIVème siècle, en Italie, en tant que synonyme de propreté physique pour s’élargir, toujours florentine et romaine, à celui du « raffinement d’une œuvre d’art ou littéraire ». En une juste extrapolation, pouvons-nous de la sorte estimer qu’encore de nos jours, un ouvrage comportant de nombreux mots imprimés en italiques traduit (sans, ainsi, directement l’exprimer) un propos d’une subtile politesse.

Visage poli

Ce n’est qu’au début du règne du Grand roi (que nous ne saurions, sauf à commettre l’impolitesse qui consisterait à sous-estimer la culture historique de nos lecteurs, désigner plus avant) que le terme prendra l’acception – dont on ne sait si elle est encore vraiment d’actualité – de qualité «nécessaire dans le commerce des honnêtes gens », une qualité, précise-t-on, qui les « empêche d’être choqués et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser (…) ». Où l’on retrouve cette idée que l’homme poli par excellence est celui dont l’enveloppe est semblable à cette pierre au fond de la rivière, tellement polie par les ans et par les eaux que sur elle tout glisse et qu’ainsi vous ne serez pas susceptible d’être blessé

Il est vrai qu’il ne faudrait tout de même pas pousser trop loin la métaphore car, à force de montrer un visage poli, de faire montre de politesse, on risque de ressembler au savon qui vous glisse entre les doigts, qui vous échappe, on risque de se faire percevoir insaisissable, ce qui pourrait bien être une forme, et non des moindres… d’impolitesse.

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Science toute humaine tout autant qu’art, on pourrait dire de la politesse ce que Napoléon Ier disait de la guerre, qu’elle est un art tout d’exécution, – ce qui nous semble synonyme : d’adaptation. Pour trancher – manière de parler car, en la matière, à l’échelle des siècles, rien n’est arrêté ! –  de certains points litigieux, touchant par exemple aux vins, au baise-main, à l’emploi de certains termes plutôt que d’autres, on s’en remettra à la brochure d’Alix Baboin-Jaubert publiée, est-il écrit sur la première de couverture, par un « éditeur de qualité depuis 1852 ». Comme dirait l’autre, on n’est jamais aussi bien poli que par soi-même.

L’insoumis Louis Boyard refuse de serrer la main au député RN Philippe Ballard, lors du vote pour la présidence de l’Assemblée nationale, Paris, le 28 juin 2022, D.R.

Cela dit, on regrette de ne pouvoir ici s’étendre plus sur les dégâts contemporains de l’impolitesse, d’en dresser une sorte d’état des lieux (lieux communs compris !) illustrés de faits inédits tirés et recensés de l’actualité politique contemporaine ou lointaine, intérieure ou étrangère. On en aurait déduit que la politesse, pour être complète, ne doit pas seulement gouverner nos faits et gestes mais qu’elle doit animer jusqu’à nos pensées, et, mieux, notre impensé. C’est à cette condition, comme nous l’envisagions à l’orée de cet articulet, qu’en application de la fameuse exclamation de Buffon, Le style, c’est l’homme même ! , elle pourrait nous devenir naturelle.

En attendant (d’y parvenir), il est peut-être un moyen d’y suppléer, c’est d’initier, d’encourager et favoriser cette politesse du cœur que développe sur douze pages Jean Pruvost et contre laquelle la très humaine et très évangélique Alix Baboin-Jaubert ne saurait s’inscrire en faux. A cette provenance-là de la politesse, on acquiescera, car elle permet non seulement de ne pas faire de faux pas, mais, en outre, l’amour-propre même s’en satisfera puisque l’exercice de cette ‘qualité d’âme’ est en définitive une mise en application du mot de Marcel Proust, lequel soutenait que « le comble de l’intelligence, c’est la bonté. »

Jean Pruvost, La Politesse – Au fil des mots et de l’histoire, Tallandier, 317 p.

La politesse: Au fil des mots et de l'histoire

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Alix Baboin-Jaubert Bonnes manières et politesse, Larousse, 64 p.

En attendant Bégaudeau…

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L'écrivain d'extrême gauche François Bégaudeau. Capture YouTube.

… lisez l’enquête de François Bousquet sur le racisme antiblanc


Non seulement il fait partie de cette caste rassemblant les êtres les plus étriqués et les plus sectaires de la prétendue élite intellectuelle de gauche – un mélange hétéroclite de sociologues sous-bourdieusiens, de philosophes sous-foucaldiens, d’universitaires wokes et d’écrivains égocentrés – mais François Bégaudeau en est même une sorte de synthèse. Il se revendique en effet tout à la fois de la sociologie politico-indigente de Geoffroy de Lagasnerie et de Didier Éribon, de la littérature sociologico-nombriliste d’Annie Ernaux et d’Édouard Louis, des réflexions politico-totalitaires de Sartre et d’Alain Badiou. Depuis le succès du film démagogique Entre les murs (Palme d’Or à Cannes en 2008 – logique !) tiré de son roman (Prix France Culture-Télérama en 2006 – normal !), M. Bégaudeau passe son temps dans les médias à palabrer sur la bourgeoisie, qu’il exècre, et le prolétariat, dont il a entendu parler. Car un regret mine depuis toujours ce fils d’enseignants : il n’est pas issu et n’a jamais fait partie de la classe ouvrière. Pire, avouait-il dans un livre intitulé Histoire de ta bêtise, il a acquis un bien tout ce qu’il y a de plus bourgeois, selon lui, un appartement dans le 11ème arrondissement de Paris. M. Bégaudeau tente d’effacer cette tache indélébile en battant sa coulpe et en donnant moult détails sur l’origine des sommes d’argent qui lui ont permis d’accéder à la propriété – un héritage, un emprunt, des droits d’auteur. Il tient à préciser que son statut privilégié ne l’empêche pas d’avoir des envies révolutionnaires : « Mon compte en banque et mon patrimoine dessinent un cadre bourgeois qui devraient m’assimiler à un cadre de pensée bourgeois. Ce n’est pas le cas. J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. Je suis propriétaire et je délégitime la propriété. Les jours de grande morgue, il ne faut pas me servir trop de pintes pour que je préconise son abolition ». On suppose que c’est après une virée bien arrosée entre amis qu’il a, selon son propre aveu, voté pour Besancenot en 2002. En 2007, dessoûlé, il votera pour Ségolène Royal. Sa connaissance des classes laborieuses étant essentiellement livresque et politique, il s’est fait du prolétaire, de l’ouvrier, une image assez particulière, à partir de laquelle il a aménagé et entretient son appartement : un « carton Franprix » lui sert de « table de nuit » ; il semble tout heureux d’avoir des « murs écaillés par un dégât des eaux » ; il évite de faire le ménage : « ici, la règle est le sale ». Aveu inconscient d’un gauchiste imprégné d’une iconographie surannée et imaginant l’ouvrier vivant dans la crasse tandis que le bourgeois se vautre dans une propreté tapageuse, fruit de l’exploitation du prolétariat. Le mépris et la condescendance à l’endroit des Français les plus modestes peuvent prendre différents visages. François Hollande se moquait des « sans-dents », Benjamin Griveaux brocardait les « gars qui fument des clopes et roulent au diesel », Agnès Pannier-Runacher se passe de l’avis des « moins riches » à propos des ZFE parce que, selon elle, « ils n’ont pas de voiture » – François Bégaudeau, lui, est persuadé que les prolétaires sont sales et, pour montrer sa solidarité, n’époussette pas ses meubles en carton.

Le wokisme n’existe pas, les prolos en rajoutent sur l’insécurité…

M. Bégaudeau assure qu’il est un « intellectuel anarchiste » proche du peuple et non un « bourgeois ». La preuve : « Je ne remplacerai pas les quatre lattes défoncées de mon parquet, mais je me sentirais personnellement blessé par un texte qui défonce Deleuze. » Les pages d’Histoire de ta bêtise, fastidieuses, rébarbatives, adoptent un style tantôt trivial et supposément populaire, tantôt lourdement didactique et censément politico-révolutionnaire. Il s’y glisse quelques séances de molle auto-flagellation immédiatement recouvertes par des justifications ridicules censées dédouaner le bourgeois qu’il est devenu mais qu’il abhorre presque autant que cette gauche embourgeoisée, social-démocrate, socialiste ou convertie au macronisme, qu’il qualifie de « bête » et à laquelle il réserve ses diatribes les plus mordantes. En parlant de bêtise…

À propos du wokisme, M. Bégaudeau affirme, dans l’émission Les Incorrectibles animée par le journaliste Éric Morillot, que « c’est un truc assez improbable à définir » mais que « c’est un mot qui – attention ! tenez-vous les côtes, ça va secouer ! – a très bien circulé parce que c’est un cadeau à la droite. C’est la meilleure façon qu’a trouvé la droite de ne surtout pas discuter ou avoir à répondre avec ce qui est son vrai ennemi et ce qu’elle a toujours identifié comme le camp véritablement dangereux pour elle, à savoir le camp communiste, au sens le plus littoral du terme, celui qui veut exproprier ceux qui possèdent. C’est ça que les bourgeois craignent depuis toujours. Comme ils n’ont rien à dire à l’hypothèse communiste – parce qu’ils sont pris la main dans le sac par le communisme, quand même – alors ils préfèrent détourner un peu l’attention et ils vont un peu recolorer la gauche à leur manière, ils vont un peu la ridiculiser, ils vont aller chercher des éléments ridicules dans ce qui se présente comme étant de gauche, et ils vont appeler ça le wokisme[1]. » Bravo à Éric Morillot qui a pu écouter cette marmelade sans éclater de rire. Et merci à lui de nous avoir offert la preuve ultime que M. Bégaudeau est bien ce qu’il paraît être et que la décence m’interdit d’écrire ici.

Récemment, sur la chaîne YouTube Crépuscule[2], entre de courtes considérations philosophiques et littéraires d’une pauvreté analytique consternante, M. Bégaudeau a livré cette fois le fond de sa pensée sur les Français qui subissent les effets délétères de la submersion migratoire et qui ne veulent plus se taire. Pour lui, la crainte de l’insécurité liée à l’immigration ne peut être qu’un « stress », une « fébrilité » sans réel fondement ; les prolos et les ploucs ont tendance à en rajouter, surtout s’ils écoutent certains médias : « Il n’y a qu’à écouter les gens quand on s’attarde dans un PMU, dans un rade, ça va très vite. Et puis moi, j’en ai dans ma famille donc je vois à peu près à quoi ça ressemble. » Ce ça, proféré avec une moue de dégoût, révèle le principal sentiment qui anime le bourgeois gauchiste : la haine des « petits Blancs ». D’après lui, les seuls qui parlent sérieusement de l’immigration, « ce sont les gens de gauche. Les gens de droite ne parlent pas de la question de l’immigration. Ils parlent d’une seule chose qui est : dans quelle mesure est-ce que les Noirs et les Arabes vont me compliquer ma vie à moi, petit Blanc de France. » Adepte des thèses décolonialistes d’Houria Bouteldja, M. Bégaudeau reprend à son compte l’idée d’un racisme systémique dans la société française et considère que la peur de l’immigration n’est qu’une « petite panique pseudo-identitaire et raciste de petits Blancs paniqués ». Ces derniers, dit-il, n’ont aucune raison de s’alarmer : « Vous qui vous inquiétez de savoir si vraiment la submersion migratoire va liquéfier la culture française, liquéfier nos vies, violer nos femmes, multiplier la délinquance… calmez-vous un peu ! » 

A lire aussi, du même auteur: La Grande Librairie ou Le Grand Déballage?

Voici venu le moment de donner un conseil de lecture à M. Bégaudeau. Le racisme antiblanc, de François Bousquet, est sorti en avril 2025 et jouit d’un succès mérité – Gilles-William Goldnadel, qui connaît ce sujet à fond et a été un des premiers à le traiter sérieusement[3], en a fait l’éloge dans ces colonnes.

Dans le chapitre intitulé Théorie du grand Blanc et construction sociale du petit Blanc, François Bousquet explique, et cela devrait fortement intéresser M. Bégaudeau, qu’il y a effectivement deux types de Blancs, que tout oppose : le grand Blanc et le petit Blanc. Il rappelle que « petit blanc » est une expression méprisante née dans les colonies et désignant un individu blanc « au bas de l’échelle du pouvoir, coincé entre les indigènes qu’il encadrait et les élites coloniales qui le toisaient ». Les colonies ayant disparu, l’ancienne élite coloniale « s’est muée en élite universitaire dont le grand Blanc est l’aboutissement. Son mépris pour le petit Blanc est intact et son ascendant culturel sur lui absolu. » Bégaudeau fait naturellement partie des grands Blancs qui considèrent que le petit Blanc est un « concentré de ringardise franchouillarde » ; comme ses congénères, il analyse « les préjugés d’appartenance tribale du petit Blanc avec la morgue d’un ethnologue colonial devant une peuplade attardée ». Le grand Blanc, écrit François Bousquet, est une « belle âme » qui s’émeut du sort des « racisés » – dont en réalité il n’a rien à faire – pour se donner une bonne conscience dont il attend « des gratifications symboliques et des rentes statutaires ». Les grands Blancs se retrouvent entre eux, dans les médias, dans les universités, dans les salons littéraires, dans les clubs politiques, et s’octroient mutuellement des billets d’honneur moraux tout en méprisantles petits Blancs qu’ils sermonnent. 

Le racisme antiblanc, pas son affaire

Du haut de leur position sociale avantageuse, tout en faisant semblant de se préoccuper encore un peu de son sort, les grands Blancs accusent le petit Blanc de toutes les tares réactionnaires et racistes, surtout depuis qu’il ne vote plus à gauche. Ils haïssent cet être leucoderme, trop français, trop conservateur, trop provincial, trop attaché à ce qu’ils considèrent être les restes d’une société arriérée : des racines chrétiennes, une identité régionale, une histoire nationale, une langue, une culture – ils lui préfèrent maintenant un être qu’ils parent de toutes les vertus et qui leur permet de montrer leur supériorité morale sur le petit Blanc et de briller dans les milieux progressistes : le migrant. Mais pas n’importe lequel. Le migrant « racisé » et musulman a leur préférence. Les vertus dont ils le parent sont paradoxalement celles qu’ils refusent au petit Blanc : la fierté identitaire, la solidarité communautaire, des principes familiaux et religieux solides, une culture ancestrale. Bien entendu, rappelle François Bousquet, ces grands Blancs politiques, médiatiques ou universitaires ne vivent pas, à l’inverse des petits Blancs, avec ces nouveaux venus dont les plus jeunes et les plus violents ont compris une chose : le petit Blanc, cette « face de craie », ce « gwer », ce « babtou », est une proie facile. On peut l’insulter, le voler, le frapper, le violer, sans craindre grand-chose – les grands Blancs de gauche veillent : la culpabilité ne se partage pas et incombe entièrement aux petits Blancs accusés d’être racistes et islamophobes, incapables de concevoir ce fameux vivre-ensemble que les grands Blancs promeuvent tout en restant à distance des lieux, de plus en plus nombreux, où il apparait que cette expression est en réalité un oxymore. M. Bégaudeau, comme tous les grands Blancs de gauche, nie l’existence du racisme anti-blanc qui se répand à l’école, dans les salles de sport, sur les terrains de foot, dans les quartiers où la population d’origine immigrée devient trop importante pour endiguer les phénomènes d’islamisation et de délinquance qui accompagnent ceux du racisme anti-blanc et anti-français. M. Bégaudeau se fiche de tout cela. Marxiste, il ne fait pas de différence, dit-il, entre les « prolétaires migrants » et les « prolétaires pas migrants ». Jamais, ajoute-t-il, il ne reconnaîtra que les petits Blancs sont les principales victimes de l’immigration, jamais il n’incriminera des immigrés : « Je ne veux pas m’attirer la sympathie du prolétaire blanc à ce prix-là. » Tout est dit. La réalité quotidienne  des Français et les dizaines de terrifiants témoignages recueillis par François Bousquet ne le feront pas changer d’avis. Les violences, les insultes, les rackets, les vols, les viols, les agressions au couteau et à la machette dans les nombreux territoires perdus de la République ? Bégaudeau n’en a rien à faire – ça ne colle pas avec son idéologie. Quant aux femmes musulmanes tyrannisées par des hommes appliquant strictement la charia, qu’elles ne comptent pas non plus sur M. Bégaudeau pour les défendre. Sur le média en ligne QG[4], M. Bégaudeau, tout à son envie d’accabler la France plutôt que certaines mœurs rétrogrades importées, justifie ainsi cet état de fait : « L’oppression qui est imposée aux femmes dans certaines configurations musulmanes ou certaines de ces acceptions peut être un contrecoup d’une pression coloniale ou d’une domination que subissent ces populations-là en France ou en Occident ». D’ailleurs, ajoute-t-il pour expliquer les excès des mâles musulmans, « le sur-virilisme dans certains quartiers populaires à forte densité migratoire et où on trouve beaucoup de racisés, donc beaucoup de musulmans, vient de la fragilisation de ces hommes par le pouvoir policier qui les harcèle depuis un certain nombre de décennies. »

Décidément, cet intellectuel de gauche ose tout – c’est même à ça qu’on le reconnaît… Comme disait Orwell, « il faut être un intellectuel pour croire une chose pareille : quelqu’un d’ordinaire ne pourrait jamais atteindre une telle jobardise. »

Le racisme antiblanc: L'enquête interdite

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[1] https://www.youtube.com/watch?v=eelrJ0CmcSg

[2] https://www.youtube.com/watch?v=0–oXQWEmN4

[3] Gilles-William Goldnadel, Réflexions sur la question blanche : du racisme blanc au racisme anti-blanc, 2011, Éditions Jean-Claude Gawsewitch.

[4] https://x.com/LibreQg/status/1912838458910953597

Faure, comme la mort ?

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Jean-Luc Mélenchon et Olivier Faure, Paris, 16 octobre 2022 © ISA HARSIN/SIPA

Quelle grande victoire ! À 4h35 du matin, malgré les critiques nourries sur sa soumission humiliante à Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure a finalement annoncé sa réélection à la tête du Parti socialiste. Il s’impose avec seulement 50,9% contre Nicolas Mayer-Rossignol.


Ainsi, Olivier Faure, Premier secrétaire sortant du Parti socialiste, vient d’être réélu à ce poste à l’issue d’un vote des plus serrés. 50,9 % des voix contre 49,1% pour son adversaire, le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol. Cela s’est donc fait dans un mouchoir de poche au sein d’un parti lui-même réduit à peau de chagrin. 39815 militants recensés et 24000 votants lors de cette consultation. Le pire du pire depuis le congrès d’Épinay, en 1971, lorsque François Mitterrand – qui n’était alors même pas adhérent encarté – est allé récupérer le parti dans le caniveau. Or, il semblerait que la situation ne se soit pas améliorée ces derniers temps sous la férule de son Premier secrétaire. Aussi, une question se pose. Est-ce son sauveur qui vient d’être reconduit à sa tête ? Ou est-ce son fossoyeur ? Certains, caustiques, se plairaient à ricaner que ce natif de la Tronche à bel et bien celle de l’emploi.

Une girouette

« De moins en moins de militants, constatait pour sa part le principal concurrent chez nos confrères de Franc-Tireur, peu de monde dans les assemblées générales, des médias indifférents à nos débats, un Premier secrétaire qui les refuse. » Et face à cet état des lieux consternant, Mayer-Rossignol s’empressait d’ajouter : « Je défends l’union sincère de la gauche, la vraie, celle qui ne ment pas et qui agit. »

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Autant dire que nous avons là l’essentiel du procès instruit contre le sortant reconduit. Procès en insincérité, d’abord. Il est vrai qu’on a du mal à s’y retrouver dans le girouettisme de convictions et de ligne stratégique suivi par Faure. On dirait du Mitterrand, mais sans l’inspiration florentine ni le talent du charmeur de serpent. Procès en inaction, ensuite, puisque l’opposant déclare espérer un parti qui agisse pour de bon. Procès en intégrité intellectuelle enfin, le même exprimant une espérance de vérité. C’est beaucoup et la mule Faure se retrouve de ce fait bien chargée.

Cela dit, la vérité selon M. Faure, elle viendra en son temps. Prévisible autant que cruelle. Il a beau déclarer aujourd’hui, juste pour se voir réélire, que « Mélenchon serait en 2027 le plus mauvais candidat pour la gauche », le moment venu il se fera une douce violence de retourner se prosterner à ses pieds et faire allégeance. Il en donne d’ailleurs dès à présent tous les signes. Quand LFI et son Pontife emploient dès les premiers jours le terme « génocide » pour qualifier la situation à Gaza, monsieur le Premier Secrétaire leur emboîte la pas. Quand les mêmes ont le front et la profonde bêtise d’accuser Bruno Retailleau d’instaurer en France « un racisme d’atmosphère », il fait immédiatement sienne cette accusation totalement irresponsable. La raison de ces soumissions à répétition est des plus simples. M. Faure n’a pas plus d’idées que n’en a encore son parti. Autrement dit, rien, nada, nibe, quedale, le vide. Et avec la réélection misérable et sans gloire de son Premier secrétaire, ce déjà fantomatique Parti socialiste vient sans doute de planter lui-même le dernier clou de son cercueil.

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Iago aux petits pieds

Mais là n’est pas l’affaire de M. Faure. Sa grande affaire à lui, c’est la gamelle, l’écharpe parlementaire. Lorsque, lui et son parti seront renvoyés dans leur but à l’issue des présidentielles, dont l’issue ne devrait guère être moins calamiteuse que la dernière fois, se la jouant perso, comme toujours, il ira une fois de plus lécher le gros orteil de M. Mélenchon afin de conserver sa rente de députaillerie de la 11ème circonscription de Seine-et-Marne. Un revirement de plus, une autre trahison de ce Iago aux petits pieds. Le dernier coup de marteau sur le clou sus-évoqué. Et le requiem du pauvre pour la seconde mort des Jaurès, des Blum. Et même d’un certain Mitterrand qui a dû bien rigoler en assistant à la mascarade des nains de jardins à la manœuvre, les Vallaud et consorts, si pathétiques dans le jeu pourtant fort prisé en son parti du « donne-moi la rhubarbe, je te passerai le séné ». On peut penser aussi qu’il aura moins rigolé en constatant que de l’écurie à politiques d’indéniable envergure qu’il avait si bien réussi à faire de son parti, il ne reste plus que la mangeoire. À peu près vide, de surcroît.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Je suis solognot mais je me soigne

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La croisière s’amuse

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La Suédoise Greta Thunberg et la Française Rima Hassan, Catane, Italie, 1er juin 2025 © Salvatore Cavalli/AP/SIPA

À bord du voilier Madleen parti de Sicile dimanche, l’eurodéputée de La France insoumise Rima Hassan et l’activiste écologiste Greta Thunberg sont en route vers Gaza. Bien que leur initiative suscite des réactions contrastées, elles affirment mener une opération humanitaire… Tout le monde les trouve cependant un peu ridicules, et certains observateurs leur reprochent d’instrumentaliser politiquement le drame du conflit israélo-palestinien. L’armée israélienne, habituée à ces « flottilles de la liberté », a déclaré: «Nous avons acquis de l’expérience ces dernières années et nous agirons en conséquence.»


Que font les influenceuses quand elles sont positionnées sur un secteur en perte de vitesse, ou que leur image s’abîme ? Elles changent. L’investissement dans la vertu étant ce qui rapporte le plus de bons points médiatiques et la vertu se portant aujourd’hui en keffieh, Greta Thunberg (ex auto-entrepreneuse dans l’écologie accusatrice), Rima Hassan (égérie mariale du palestinisme), Thiago Avila (amoureux de l’idéologie de l’ex-leader du Hezbollah Hassan Nasrallah au point d’assister, défait, à ses obsèques) et quelques autres exaltés (Blast, Al-Jazeera…) sont partis en voilier « ouvrir un couloir humanitaire maritime vers Gaza ».

Spring Break

Bon, passons sur le fait que tout leur chargement représente un pourcentage dérisoire de ce que l’armée israélienne et américaine distribuent à Gaza, l’intention n’en reste pas moins louable. Le problème, c’est la réalisation.

Censée partir briser un « blocus » ayant causé un « génocide », les premières images de cette mission de la dernière chance ont causé quelque peu d’étonnement : larges sourires, poses minaudantes, baignades improvisées et petits dîners entre amis, nos vaillants héros voguant pour affronter d’affreux « génocidaires » ressemblaient à des étudiants américains en pleine décompensation du Spring Break. Plus jeunesse dorée sur un voilier que missionnaires habités par le devoir. Mais sans doute était-ce pour rendre plus attractif l’engagement politique ?

À ne pas manquer, notre nouveau numéro en vente: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

Justement, en parlant d’engagement politique, Rima Hassan n’a pas été avare sur l’étalage de son courage. Pensez-vous, elle va affronter à elle toute seule l’armée israélienne. Elle se tient donc « prête à mourir », menton levé, mâchoire serrée, regard ferme. Une icône. Mais ça c’était avant de croiser des drones, de tourner une vidéo en mode panique à bord, on va tous mourir, tweetant « nous nous préparons à une possible attaque, nous avons besoin de vous », pour reconnaitre finalement qu’ils avaient été observés par des drones de surveillance grecs après être entrés dans leurs eaux territoriales. Décidément, Mykonos c’est moins sympa qu’avant.

C’est peut-être un détail pour vous

Continuons donc avec « la croisière s’amuse ». C’est le problème classique, quand tu as une super idée, avec tes potes activistes bourrés à cinq heures du matin : « Eh, vas-y, si on allait en bateau sauver la Palestine ? », parfois si ça foire dans la réalisation, c’est que déjà au moment de la conception le cahier des charges était mal défini. Or le hic, avec les activistes palestiniens en Occident, c’est qu’ils font de la géographie et de la planification comme ils font de l’histoire : selon leurs fantasmes et non selon les faits. Donc en général, quand on veut ouvrir un couloir humanitaire maritime pour Gaza, il est bon d’avoir un port de départ. Encore mieux d’avoir aussi un port d’arrivée. Or, il n’y a pas de port à Gaza… Mais, ce doit être un détail. Sauf si tout cela n’est qu’une gigantesque opération à la fois de provocation et de communication. Est-ce-que cela va aider un seul Palestinien ? Poser la question c’est y répondre.

Enfin, cerise sur le strüdel, aux dernières nouvelles, l’élégant voilier de la « flottille de la liberté » aurait une histoire aussi trouble que la nature de son voyage actuel : son port d’attache est situé en Iran et les conditions de son affrètement interrogent. Pendant ce temps la croisière continue de s’amuser, espérons que cela ne finira pas à nos dépens.

Podcast: A-t-on de droit de défendre Israël? Frères musulmans, mission invisible

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Un passant touche le drapeau israélien scotché sur un plot près du tribunal de Boulder, Colorado, au lendemain de l'attentat au cocktail Molotov commis contre un groupe de manifestants qui voulaient attirer l'attention publique sur le sort des otages israéliens à Gaza, le 2 juin 2025. David Zalubowski/AP/SIPA

Avec Martin Pimentel, Jean-Baptiste Roques et Jeremy Stubbs.


Notre numéro du mois de juin présente un grand dossier sous le titre, « A-t-on le droit de défendre Israël? » avec les contributions de Georges Bensoussan, Noémie Halioua, Vincent Hervouët, Gil Mihaely, Denis Olivennes et Philippe Val. Dans l’état actuel du débat, il est difficile de faire entendre des voix autres que celles qui dénoncent d’emblée l’État juif. Ceux qui critiquent Israël ne font pas de distinction entre les choix politiques de Benyamin Netanyahou, l’opinion publique israélienne et les Juifs en général. Comme l’a dit Elisabeth Lévy, « Israël est devenu l’autre nom du mal ».

Le dimanche 1er juin, dans la ville américaine de Boulder, au Colorado, un petit groupe de manifestants qui cherchaient à attirer l’attention générale sur le sort des otages israéliens à Gaza a subi une agression au lance-flammes et au cocktail Molotov par un Égyptien qui voulait « tuer tous les sionistes ». Le matraquage médiatique contre Israël finit inévitablement par attiser haines et désirs de vengeance.

Frères musulmans, mission invisible: notre nouveau numéro comprend un mini-dossier qui fait suite à la publication du rapport Gouyette-Courtade sur l’entrisme des Frères en France. Chercheurs universitaires et élus locaux subissent la pression des lobbys islamo-gauchistes sur le terrain. L’exemple du Royaume Uni, dont des gouvernements successifs ont tenté de combattre l’influence de l’islamisme non-violent, montre que nos institutions étatiques, hiérarchisées et centralisées, ont du mal à lutter efficacement contre des réseaux décentralisés et agiles, unis plus par une convergence idéologique que par une alliance formelle.

Laissez-nous travailler, qu’ils disent…

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Paris, 31 mai 2025 © Thomas Padilla/AP/SIPA

La magistrature fait trop dans le social, peste notre chroniqueur


Les réactions du Premier ministre et du garde des Sceaux sur les peines légères, pour ne pas dire ridicules, prononcées à la suite des violences, vols, incendies et dégradations perpétrés depuis le 31 mai au soir sont tout à fait compréhensibles.

Barbares

En réponse, avec une totale déconnexion par rapport à cette dénonciation politique et au sentiment populaire dominant, la procureure de Paris et le procureur général près la Cour de cassation ont d’une certaine manière cherché à théoriser cette mansuétude judiciaire en développant une argumentation provocatrice dans le contexte de ces événements commis en effet par des « barbares ».

En ce qui concerne Rémy Heitz, personnalité estimable mais limitée par une conception de l’obligation de réserve substituant à l’audace nécessaire une prudente tiédeur, on peut regretter cet appel à la « sérénité », ce conseil de « laisser les magistrats travailler » et cette réflexion maladroite sur l’écart entre les images des exactions, sans la moindre équivoque pourtant, et leur représentation judiciaire. Même si, sur ce plan, il était évident qu’on ne pouvait juger les infractions accomplies sans tenir compte de la personnalité de leurs auteurs.

L’alternative était claire pour les magistrats en charge de ces affaires traitées en comparution immédiate. On appliquait des peines avec sursis et des amendes, sans même ces colifichets genre stages de citoyenneté, à des prévenus pour beaucoup jamais condamnés auparavant et se défendant avec la même tonalité fuyante et irresponsable. Ou alors on considérait – ce qui aurait été mon point de vue – qu’ils avaient participé, chacun à leur niveau, à une explosion collective de vols, violences et saccages et on les sanctionnait en conséquence au-delà même des réquisitions du parquet.

Toujours au sujet de ce deuxième magistrat de France, quel regret, hier, qu’il n’ait pas osé interjeter appel de la relaxe de l’ancien garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti devant la Cour de justice de la République. Et que François Molins et lui-même se soient laissé traîner dans la boue ces dernières semaines sans réagir dans le spectacle du même. Seul Patrice Amar également ciblé, assisté par Me François Saint-Pierre, n’ayant pas tendu l’autre joue !

A lire aussi, Ivan Rioufol: La perte de contrôle de l’État sonne la fin d’un monde

Les polémiques de ces derniers jours, qui ont trouvé un écho médiatique fort sur le plateau de Pascal Praud (CNews), m’ont fait réfléchir sur une donnée qu’on oublie trop souvent – moi le premier – pour expliquer les discordances judiciaires entre la sévérité qu’on attendrait et la faiblesse de certains jugements.

Malgré la catastrophe qu’a représentée le Mur des cons et ses effets collectifs délétères sur l’image de la magistrature, malgré le détournement constant d’un syndicalisme purement professionnel opéré par le Syndicat de la magistrature, en dépit d’une impression ressentie et exprimée par beaucoup, je ne suis pas sûr que la politisation tellement invoquée des juges (malgré quelques exemples qui ont frappé l’opinion) soit la cause principale d’aberrations pénales qu’on peut résumer par le terme de laxisme.

Toujours la faute à la société

Sans doute, malgré la fierté dont je ne cesse de rappeler l’obligation à l’égard de ce magnifique métier de magistrat – « raccommodant les destinées humaines » -, ai-je trop négligé un phénomène qui relève d’une sorte de perception d’un déclassement social, similaire d’ailleurs à celle d’un grand nombre d’avocats, qui ne permet plus aux juges de se poser en surplomb, en arbitres impartiaux, au-dessus de la mêlée sociale, des inégalités et des injustices de notre pays. Mais au contraire de s’y trouver impliqués, de sorte qu’ils comprennent trop bien des argumentations vicieuses tenant à la prétendue culpabilité de la société. Tout cela ayant pour conséquence une miséricorde judiciaire au bénéfice d’individus exonérés de tout.

S’il n’y avait pas cette intégration, à la pratique pénale, d’une solidarité à l’égard de tous ceux plaidant peu ou prou la responsabilité sociale, ajoutée à la conscience qu’ont beaucoup de magistrats de leur chute dans la considération publique, je suis persuadé qu’on n’affronterait pas régulièrement ces chocs résultant de décisions choquantes, désaccordées d’avec une intelligente rigueur souhaitée par une majorité de nos concitoyens.

Je vois dans ces dérives une sorte de lutte des classes au sens banal. Elle rend une part de la magistrature, de bas en haut et bien au-delà du syndicalisme partisan, trop sensible à des propos, à des discours et à des apologies évacuant la responsabilité individuelle au bénéfice d’un confusionnisme social. Alors que le judiciaire est du singulier, on le noie dans un pluriel qui aboutit, par exemple, à certains des jugements erratiques de la période suivant le 31 mai. Notamment je songe à un éducateur spécialisé impliqué dans ces transgressions et qui probablement retrouvera cette fonction pour laquelle à l’évidence il était si peu fait !

Au lieu d’opposer à ces dénaturations de la justice pénale une fermeté et un courage qui seraient validés sans le moindre doute, la haute hiérarchie judiciaire préfère se couler dans le lit d’un vague et mou soutien à l’élargissement du hiatus entre le citoyen et le magistrat. Il y a quelque chose de suicidaire dans cette entreprise qui fait perdre sur tous les tableaux : l’honneur de soi, la confiance du peuple.

Les Frères sous le tapis

Emmanuel Macron, Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et Amélie de Montchalin en visite à l’État-major de lutte contre le crime organisé à Nanterre, 14 mai 2025 © Christian Liewig-POOL/SIPA

Présenté au président de la République, le rapport Gouyette-Courtade fait le point sur l’activisme des Frères musulmans en France. Il décrit des réseaux solides, des stratégies masquées et des menaces réelles. Bien entendu, les médias et la gauche dénoncent l’islamophobie, la stigmatisation et l’amalgame. Pour eux, le problème n’est pas l’islam séparatiste mais la droite Retailleau.


On connaît le scénario. De nouvelles informations sur la contagion islamiste en France apparaissent dans le débat public. Tous ceux qui, depuis des années, sonnent l’alarme sont soulagés : cette fois, personne ne pourra plus nier. Et puis non, caramba, encore raté, on peut toujours. Après un temps variable de sidération, le camp du Bien repart au combat contre le réel. Avec la même rengaine accusatoire : islamophobie, stigmatiation, fantasme, amalgame et maintenant, instrumentalisation, autant de signifiants dont la ronde affoléevise à faire oublier le référent dans la pièce.

Experts en effacement

La parution du rapport Gouyette-Courtade sur les agissements des Frères musulmans en France (qualifiés par les auteurs de « menace pernicieuse et progressive » pour la cohésion nationale) n’a pas dérogé aux habitudes. À peine est-il dévoilé que, du Monde à France Inter, de LFI à Lyon 2, on brode sur les mêmes éléments de langage pour interdire la seule question qui devrait valoir : est-ce que tout cela est vrai ? Quelle est l’ampleur de la menace ? On convoque les experts en effacement, les spécialistes en euphémisation et les savants en excuses sociologisantes. « Il n’y a pas d’agenda caché pour instaurer un califat en Europe », tranche le chercheur Franck Frégosi, sur qui se sont précipités France Inter, France Info, Libération, Mediapart et La Vie.

Car voyez-vous, le problème de notre pays, ce n’est pas l’islam séparatiste qui séduit tant de jeunes Français, c’est Bruno Retailleau. Le Monde redoute une « surenchère politique », qui permettrait au ministre de l’Intérieur de mettre en « majesté sa riposte » et de « conforter les réflexes conditionnés de la droite qui tend à présenter chaque personne issue de l’immigration comme un islamiste en puissance ». Tout ce qu’ont trouvé les propagandistes du vivre-ensemble, c’est que le nouveau président de LR s’en prend à tous les musulmans parce qu’il veut faire président tout court. Sauf que c’est le contraire : si Retailleau apparaît comme un candidat très sérieux, c’est parce que beaucoup de Français attendent avec inquiétude que le pouvoir s’attaque frontalement à un phénomène qui met en jeu l’avenir du pays.

Colère calculée

Même Emmanuel Macron est soupçonné de couvrir un complot islamophobe au motif qu’il a inscrit le rapport à l’ordre du jour du dernier Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN), comité très sélect – seuls les locataires de Matignon, Beauvau, Brienne et du Quai d’Orsay sont conviés – qui se tient dans la plus grande confidentialité du PC Jupiter, abri antiatomique situé sous l’Élysée. Les visées idéologiques de groupes radicalement opposés à nos mœurs relèvent clairement de la sécurité nationale, donc on voit mal où est le scandale de cette réunion.

L’ennui, c’est que si le chef de l’État a tenu à garder la main, ce n’est sans doute pas pour être sûr que la riposte sera d’une fermeté sans faille, mais plutôt pour garantir qu’elle sera gentillette de façon à n’offusquer personne. Ainsi, d’après Beauvau, c’est l’Élysée qui aurait inspiré les quelques mesures faiblardes recommandées dans le document, toutes déjà possibles en l’état (surveillance des réseaux islamistes, fermeture des mosquées intégristes, expulsions des imams radicaux). Quant au président, après sa colère très calculée lors du CDSN, il aurait exigé des mesures contre les discriminations et… la reconnaissance de l’État de Palestine. On ne voit pas le rapport. Lui, si. C’est bien le problème.

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Du côté des lanceurs d’alertes et dans la « réacosphère » (qui, pour un francintérien, commence au Point), beaucoup ont accueilli le rapport sur le mode désabusé – on savait déjà tout ça. Peut-être connaissait-on la logique générale, mais il fourmille de données sur les réseaux, les mécanismes, les institutions qui permettent au frérisme d’avancer. Le problème, comme toujours, c’est ce qu’il ne dit pas. D’abord, il se cantonne à la sphère des Frères musulmans alors que, comme en Angleterre, ceux-ci ont noué des alliances avec des islamistes de diverses obédiences (salafisme, wahhabisme, chiisme, tabligh).

Ensuite, s’il s’efforce de recenser les influenceurs, il se garde de mesurer l’influence, c’est-à-dire l’emprise exercée sur les esprits musulmans, notamment ceux des jeunes biberonnés à TikTok, ce réseau social dont l’algorithme, friand de contenus débiles, vous place en quelques clics face à un prêche fondamentaliste alors que vous aviez simplement tapé « islam ».

Fiction rassurante

Même Retailleau continue largement à vivre avec la fiction rassurante d’une frontière claire entre une petite minorité de fanatiques islamistes et une immense majorité de musulmans républicains. Dans la vraie vie, il y a un continuum, une adhésion plus ou moins forte selon les individus et les circonstances. Le gamin qui refuse de se doucher avec ses camarades après l’entraînement : musulman ou islamiste ? Celui qui trouve que les Charlie devraient être punis par la loi pour avoir insulté le Prophète ? Celui qui se dit que l’interdiction des signes religieux à l’école de la République est la preuve de l’existence d’une islamophobie d’État ? Avec ses insuffisances et son absence de révélations fracassantes, ce rapport a le mérite d’exister et surtout, d’avoir été commandé par le gouvernement – en l’occurrence par Gabriel Attal et Gérald Darmanin. Risquant une métaphore psychanalytique, Philippe Val se réjouit que le gouvernement verbalise enfin son mal. C’est, paraît-il, le début de la guérison. Pour avoir été souvent échaudé, on hésite à partager son optimisme.

Certes, on peut espérer que le duo Retailleau/Darmanin fera tout ce qui peut être fait par la loi et par la force – dissolutions, expulsions, poursuites… Mais on ne détruit pas les mauvaises idées par la force. À l’exception de propos louables et oiseux sur le rétablissement de l’autorité et la promotion de la culture française, personne ne sait comment gagner la bataille pour les cerveaux musulmans. Surtout qu’on peut compter sur le chœur des vierges islamo-progressistes pour s’opposer frénétiquement à ce qu’on puisse la mener.

Le crépuscule des nations: Israël, la France et l’effacement des identités

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Manifestation pour la Palestine à Gand, Belgique, 24 mai 2025 © Shutterstock/SIPA

Israël n’est pas seulement au cœur d’un conflit territorial: il incarne une frontière civilisationnelle entre deux visions du monde. Derrière le conflit israélo-palestinien se profile un affrontement plus large, entre le globalisme – qui dissout les identités – et l’enracinement – qui défend les nations, les mémoires, les singularités. Ce combat, trop souvent masqué, concerne autant l’Europe que le Proche-Orient.


Il faut le dire sans détour, sans cet artifice des âmes tièdes qui veulent encore croire à des accommodements : le Hamas ne veut pas de la solution à deux États. Il ne la veut pas, il ne la peut pas, car son horizon n’est pas celui des nations, pas même celui des peuples, mais celui d’un univers soumis à la seule loi d’Allah. À l’extrême rigueur, il l’accepterait comme une ruse, un délai, une pause stratégique : une étape avant de rayer l’État juif de la carte, avant de dissoudre cette anomalie qu’est Israël dans le grand bain d’un Moyen-Orient musulman de toute éternité. Pour lui, pour l’islamisme, Israël ne saurait être une nation souveraine, juive de surcroît, mais tout au plus un territoire, un espace, une portion de terre où les juifs vivraient en dhimmis, sous le joug discret mais implacable de la charia, tolérés comme on tolère l’ombre du passé sur les ruines du présent.

Sociétés fatiguées

Ce qui se joue là, et que l’on ne veut pas voir – car l’aveuglement, aujourd’hui, est le luxe suprême des sociétés fatiguées –, c’est que cette logique n’est pas circonscrite au conflit israélo-palestinien. Elle travaille aussi, souterrainement, l’Europe, la France, ces vieilles nations qui s’acharnent à nier leur propre chair, leur propre mémoire, leur propre être. Pour l’extrême gauche, pour la gauche qui se laisse entraîner par elle dans un vertige dont elle ne comprend ni l’origine ni le prix, comme pour l’islamisme, les nations sont des fictions à dissoudre, des entraves à l’avènement d’un ordre supérieur : celui de l’oumma pour les uns, celui du marché planétaire pour les autres, celui de l’humanité universelle pour les troisièmes. Et c’est pourquoi l’on comprend aussi pourquoi ces courants si différents en apparence – islamistes, capitalistes, révolutionnaires – se retrouvent paradoxalement à défendre, d’une manière ou d’une autre, une immigration de masse, notamment en provenance de pays majoritairement musulmans : car ce flot humain, en noyant les identités historiques sous une vague démographique, contribue puissamment à dissoudre les repères, à effacer les singularités nationales, à rendre les peuples plus malléables, plus abstraits, plus interchangeables.

Ainsi, ce qu’on veut effacer, ce n’est pas seulement l’État juif ; c’est l’idée même d’État-nation. Le Hamas ne veut pas d’un État juif, il veut bien, peut-être, d’un État d’Israël vidé de sa substance juive, comme l’islamisme peut bien tolérer une République française à condition qu’elle ne soit plus la France des Français, mais un espace abstrait, ouvert, disponible pour le déploiement de l’islam. Car pour l’islamisme, comme pour les idéologues de la globalisation, la nation n’a pas de sens : ce qui compte, c’est l’unité du monde, l’unification sous une loi, fût-elle marchande ou divine, mais toujours hostile aux singularités historiques, aux héritages, aux frontières.

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Et l’on ne voit pas – et c’est peut-être cela, la tragédie de notre temps, cette incapacité à percevoir les lignes profondes qui structurent les événements – que la France et Israël sont, en vérité, affrontés à un même péril : celui de leur effacement. Effacement sous la poussée islamiste, qui rêve d’un monde où les autres religions seraient soumises ; effacement sous la poussée de la marchandisation, qui rêve d’un monde où tout serait interchangeable, marchandisable, dissolu dans les flux ; effacement sous la poussée d’une gauche encore hantée par les relents du communisme, qui rêve d’un monde où les hommes seraient réduits à leur simple humanité abstraite, sans histoire, sans mémoire, sans identité.

C’est ton destin

Dans cette conjonction inattendue – islamisme, marché, idéologie universaliste – se joue une bataille qui n’est pas seulement politique, mais métaphysique : celle de l’existence des nations. Être une nation, c’est dire non à l’uniformité, non à la dissolution, non à la réduction des êtres humains à de simples unités de désir ou de foi. C’est affirmer une différence, une singularité, une mémoire incarnée dans des lieux, des langues, des rites, des morts. Israël, comme la France, comme l’Europe, se trouve à la croisée des chemins : ou bien elle persiste à exister comme nation, au prix d’un combat douloureux, solitaire, presque désespéré ; ou bien elle consent à disparaître, à se fondre dans le grand magma planétaire, à n’être plus qu’un espace sans épaisseur, sans mémoire, sans visage.

Ce combat, on le mène souvent sans le savoir, ou en croyant qu’il s’agit seulement de cohabitation, de justice sociale, de redistribution économique. Mais il s’agit, en vérité, d’un combat ontologique : il s’agit de savoir si nous voulons continuer à exister comme peuples, comme nations, ou si nous acceptons de n’être plus que des individus sans attaches, soumis aux lois de l’économie, de l’idéologie, ou de la religion totalitaire.

Voilà pourquoi la France et Israël sont liés par un destin commun, que nul ne veut voir. Voilà pourquoi il faut parler, écrire, nommer, contre le flot amnésique du monde contemporain. Voilà pourquoi il faut, peut-être, retrouver cette mélancolie tragique qui fut toujours le propre des civilisations vieillissantes mais lucides.

Il y a, dans cette affaire, une immense fatigue. Fatigue des nations, qui ne savent plus porter le poids de leur histoire ; fatigue des hommes, qui ne croient plus à leur singularité ; fatigue des élites, qui rêvent d’effacer les aspérités pour se fondre dans une humanité sans épaisseur. La France est comme cette vieille demeure que l’on abandonne aux vents, à la pluie, au lierre, et dont on contemple la lente décrépitude avec une fascination morbide, sans trouver en soi l’énergie de la réparer. Israël, quant à lui, connaît une autre réalité : une partie de ses élites rêve parfois d’abandon, mais le cœur du pays résiste encore — porté par une jeunesse ardente, patriote, prête à défendre sa survie. Si certaines zones d’Israël commencent à ressembler à l’épuisement français, le reste du pays, lui, reste en état d’alerte, tendu, debout, face à la menace.

Triple rejet

Car réparer, c’est toujours se souvenir. Réparer, c’est dire : nous avons existé, nous avons un passé, nous avons des morts, des guerres, des larmes, des chants. Réparer, c’est refuser l’oubli dans lequel nous pousse l’époque. Mais l’époque ne veut plus de ce passé. Elle n’en veut plus car il gêne, il embarrasse, il limite. Le passé, pour l’idéologie marchande, est un poids mort ; pour l’idéologie islamiste, il est une impureté ; pour l’idéologie de gauche, il est une faute. Et dans ce triple rejet, il y a une forme d’alliance, une coalition inattendue mais redoutable.

Israël, en tant qu’État juif, incarne le scandale du particulier : une identité historique, religieuse, culturelle, irréductible à l’universalisme abstrait. La France, malgré toutes ses trahisons, toutes ses abdications, reste, aux yeux du monde, une vieille nation façonnée par des siècles de guerres, de littérature, de catholicisme, de révolutions, de fidélité à soi-même. Or, ce sont précisément ces singularités-là qu’il faut abattre.

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Car le monde qui vient – le monde que veulent les islamistes, les marchands, les idéologues – est un monde sans nations. Un monde de flux : flux de capitaux, flux de marchandises, flux de croyants, flux d’êtres humains réduits à leur fonction économique ou religieuse. Ce que l’on appelle, souvent sans le comprendre, le globalisme, n’est qu’un nom poli pour désigner cette guerre souterraine contre les enracinements. Et l’islamisme, en ce sens, n’est pas l’ennemi du marché ; il en est l’allié paradoxal. Car tous deux veulent effacer les frontières, tous deux veulent un monde unifié, tous deux veulent abolir l’idée même de nation.

Voilà pourquoi il est vain d’opposer naïvement l’un à l’autre. Voilà pourquoi il est illusoire de croire qu’on pourra résoudre le conflit israélo-palestinien, ou la question de l’immigration en Europe, par de simples ajustements politiques, par des compromis, par des arrangements techniques. Car il s’agit d’un combat plus profond : celui de la survie des identités.

Et c’est ici que vient le plus tragique : il est possible que ce combat soit déjà perdu. Non pas par la force des armes, mais par la lassitude intérieure. Car les nations ne sont pas d’abord abattues de l’extérieur ; elles meurent de l’intérieur, par épuisement, par dégoût de soi, par incapacité à se transmettre, à se désirer encore. Regardez la France : elle n’enseigne plus son histoire ; elle n’ose plus dire ce qu’elle est ; elle s’excuse d’exister. Regardez Israël : il vacille entre le besoin de se défendre et la culpabilité de le faire, entre la volonté de survivre et la hantise d’être jugé.

On dit parfois : il faut défendre l’Occident. Mais l’Occident existe-t-il encore ? Est-ce autre chose qu’un souvenir, qu’un mirage, qu’un mot creux ? On dit : il faut sauver les nations. Mais les nations veulent-elles encore être sauvées ? Ont-elles encore en elles le désir de durer, cette obstination, ce sang, cette fidélité, cette mélancolie active qui fut jadis leur force ? Ou bien ont-elles déjà consenti, en silence, à se dissoudre, à s’effacer, à devenir des espaces neutres, des lieux sans mémoire, des zones franches pour le commerce et pour la foi ?

Je ne sais pas. Ou plutôt, je le sais trop bien : il est des moments où les civilisations, comme les hommes, choisissent la mort sans le dire. Elles s’affaissent doucement, avec une lassitude infinie, avec cette nostalgie sans objet qui précède la chute. Peut-être est-ce cela que nous vivons. Peut-être est-ce cela, le cœur battant de notre temps : le crépuscule des nations.

Comment Mohammed VI a lutté contre l’entrisme islamiste

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Abdel-Ilah Benkiran et son épouse, Washington, août 2014 © MIKE THEILER/NEWSCOM/SIPA

Au Maroc, les accords d’Abraham et le Covid ont eu raison de l’islamisme politique. Pour l’instant.


Printemps 2011. Une révolte populaire inédite ébranle l’ensemble des pays arabes. Née sur les réseaux sociaux, elle n’épargne pas le Maroc. A une constante près toutefois : au royaume chérifien, pas de manifestations monstres, pas de répression sanglante, pas de chute du régime, pas de guerre civile. Car Mohammed VI réagit promptement. En quelques mois, il modifie la constitution, dissout le parlement et convoque des élections anticipées. Son peuple a le sentiment d’avoir été entendu.

PJD : un petit tour et puis s’en va

Le 25 novembre, les urnes parlent. Avec 107 sièges sur 395, le Parti de la justice et du développement (PJD) s’impose comme la première force du pays. Prenant acte de cette percée spectaculaire, le roi n’a d’autre choix que de nommer Abdel-Ilah Benkiran, secrétaire général de la formation islamiste, comme Premier ministre. Et d’accorder plusieurs portefeuilles gouvernementaux importants à d’autres membres du mouvement autrefois interdit. La participation au pouvoir  des intégristes musulmans durera une décennie.

Car en 2021, patatras. Lors de nouvelles législatives, le PJD perd les trois quarts de ses suffrages et ne parvient à maintenir que 13 députés à la chambre basse. Le voilà redevenu un acteur très secondaire de l’opposition. Que s’est-il passé ? Comment expliquer une telle débâcle politique alors que le Maroc donne l’impression d’avoir plutôt progressé durant ces dix ans ?

Pour comprendre ce fiasco, il convient de resituer le PJD. Ses premiers succès remontent aux années 80 quand le Maroc connaît une vague conservatrice aussi puissante que silencieuse. Sans aller jusqu’à vouloir renverser la monarchie, une part importante de la population exprime alors de plus en plus son souhait de revenir à la tradition arabe et musulmane. Porte-parole de cette aspiration plus identitaire que révolutionnaire, le PJD s’oppose au moule habituel, technocratique et occidentalisé, des élites marocaines. Autres caractéristiques : il se méfie des revendications berbères, rejette l’hégémonie de la francophonie et s’inspire des méthodes d’organisation et d’encadrement des Frères Musulmans sans toutefois s’y affilier officiellement.

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Pour toutes ces raisons, le PJD n’a jamais été dans les petits papiers du pouvoir ni de l’establishment marocain au sens large. Le roi, progressiste au sens noble du terme, s’en méfie. La haute administration et les milieux économiques, colbertistes et francisés, sont hostiles à un parti qui n’a pas leurs références mentales.

En 2011, le PJD est donc prévenu : il n’est attendu par personne en haut lieu. Il devra cohabiter. Exercice d’autant plus délicat qu’il arrive certes en tête des élections, mais sans décrocher la majorité absolue, mode de scrutin proportionnel oblige. Son seul avantage à vrai dire est sa légitimité populaire. Il y a en effet alors, sans le moindre doute, un fort désir de PJD au Maroc. La société est moins libérale que dix ou vingt ans auparavant. Une évolution visible à l’œil nu ne serait-ce que par l’extension du port du voile. Les socialistes ont déçu (1998-2007), les islamistes incarnent le changement.

Reculades

Sauf que, à l’épreuve des responsabilités, le PJD se liquéfie en réalité presque aussitôt. Une fois aux affaires, face à l’hostilité polie de l’appareil d’Etat, les islamistes sont constamment forcés de se coucher. Chaque bras de fer ou presque est perdu et se solde par une reculade. En coulisse, le parti perd de son autorité au fur et à mesure qu’il apparaît sur le devant de la scène. Lorsque la pandémie de Covid survient, le processus est déjà achevé : les islamistes, pourtant officiellement au pouvoir, ne contrôlent plus rien, au point d’être contraints de céder toute la gestion de la crise à l’administration et au Palais. Les derniers à encore y croire sont complètement déniaisés lorsque le premier ministre Saad Eddine El Othmani, membre du PJD, signe l’accord de normalisation entre le Maroc et Israël fin 2020. Une scène de science-fiction.

Les islamistes ont manqué de préparation. Ils n’ont pas formé les cadres qui auraient pu mettre en œuvre leur politique et défendre leurs intérêts au sein du système. Comme des amateurs, ils se sont laissés déposséder des rares marges de manœuvre qui leur étaient concédées. Ainsi, au terme d’une crise au sein de sa coalition gouvernementale, ils perdent dès 2016 les portefeuilles clefs de l’économie et des finances, du commerce extérieur et de l’industrie au profit du RNI, le Rassemblement national des indépendants, un parti de notables pro-business, pro-Occident et pro-Palais.

Le piège se referme alors complètement. Les grands chantiers qui font la fierté des Marocains sont mis au crédit du Palais car le roi les a inspirés. Le PJD se retrouve de facto à la tête du ministère des mauvaises nouvelles et de l’immobilisme. Sous ses auspices, l’âge limite de la retraite est repoussé et les subventions accordées à certains produits de première nécessité sont allégées. Au lieu d’être copilote à côté d’un commandant de bord réticent, il est la voix nasillarde qui annonce aux passagers que les sandwiches sont payants et que la climatisation est en panne.

A lire aussi: Londres: tout, sauf froisser l’exquise sensibilité du Hezbollah

La punition électorale de 2021 est certes sévère mais parfaitement justifiée. Elle est fêtée dans tout ce que le pays compte de cercles « modernistes », mais est-ce totalement une bonne nouvelle ?

L’échec du PJD est aussi l’échec de la classe politique dans son ensemble. Pour les Marocains, les élus ne servent plus à rien puisque que tout ce qui avance dans le pays est à leurs yeux inspiré par le Palais et mis en œuvre par les hommes du Roi. Au fond il y a renoncement à l’idée même de démocratie : « rien de bon » ne peut venir d’en-bas. La preuve en est la disparition du débat d’idées. Aujourd’hui dans le pays on ne veut plus entendre parler d’idéologie mais de nombre de Mégawattheures installés. L’époque appartient à l’Etat profond et aux hommes d’affaires venus gérer tel ou tel dossier technico-commercial : le solaire, le dessalement de l’eau, la Coupe du Monde de 2030 etc.  L’horizon collectif est encombré de grues et de poussière d’engins.

Aux pouvoir, le PJD n’a pas seulement liquéfié son capital politique, il a liquidé la politique au Maroc.

La vraie bonne nouvelle, incontestable celle-là, est que la société marocaine n’est pas compatible avec un parti islamiste classique. Elle est trop schizophrène pour cela. Elle veut en même temps l’islam et la modernité, la solidarité avec le peuple palestinien et l’amitié avec les juifs marocains, que l’on reçoit comme des vieux cousins perdus de vue depuis des lustres. Elle est peut-être marocaine avant d’être arabe et islamique, cela lui donne une immunité, fragile, relative certes mais qui marche pour l’instant.

On cherche une vigie de la sécurité…

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L'avocat Patrice Spinosi © NIVIERE/SIPA

L’avocat Patrice Spinosi s’inquiète de prétendues dérives illibérales en France et explique, dans son livre Menace sur l’État de droit (Allary Éditions), comment nos institutions pourraient être mises en quelques semaines sous la coupe d’un pouvoir pourtant conquis légalement — par «qui vous savez». À l’heure où les actuels garde des Sceaux et ministre de l’Intérieur dénoncent le laxisme, les alertes de celui que la presse qualifie de «vigie de nos libertés» paraissent totalement déconnectées de la réalité.


Des vigies des libertés, on en a pléthore. Des défenseurs de l’État de droit intangible, on en a une multitude. Des humanistes prêts à faire endurer le pire jusqu’au dernier citoyen français, on en surabonde !

Certes ils n’ont pas tous la même qualité ni le même savoir que Patrice Spinosi, avocat près la Cour de cassation et le Conseil d’État, qui fait l’objet d’un portrait élogieux par Stéphane Durand-Souffland dans Le Figaro et dont le titre est précisément « Patrice Spinosi, vigie des libertés ». Aujourd’hui ce sont des « vigies de la sécurité » qui nous manquent.

Parce que cette exigence fondamentale pour la tranquillité publique, pour la protection des biens et des personnes, pour la sauvegarde des plus modestes qui ont le droit de disposer au moins de cet élémentaire capital qu’est leur sûreté, et pour une démocratie apaisée, n’est pas aujourd’hui servie comme elle le devrait.

Les élites encore épargnées par l’ensauvagement de la société

Dans cet arbitrage sans cesse à effectuer entre nos libertés et notre sécurité, les premières gagnent trop souvent parce qu’elles fleurent bon le progressisme, elles relèvent de l’attitude des belles âmes, des sensibilités délicates et se qualifiant elles-mêmes d’élite, elles ne sont pas gangrenées par la contagion de l’utilitarisme ni du pragmatisme, le réel ne les insupporte pas puisque globalement il leur demeure étranger. La passion pour les libertés est le havre de sérénité et de bonne conscience d’une société privilégiée qui regarde de loin les malheurs de la masse et profondément s’en lave les mains.

A relire, Elisabeth Lévy: L’État de droit, c’est plus fort que toi !

Si on feint de pouvoir cultiver également les libertés et la sécurité, on sait bien que c’est impossible. La sécurité sera toujours perdante puisqu’elle pèse moins dans la tête des pouvoirs et dans l’esprit collectif, malgré les apparences. La rançon de l’État de droit est claire et sans équivoque : il fait mourir la France à petit feu… mais dans les formes…

Il faut reconnaître à Patrice Spinosi le mérite de la franchise. Il manifeste avec éclat et talent ce qui se cache derrière l’obsession actuelle de l’État de droit dont pour ma part je ne souhaite évidemment pas la disparition mais l’adaptation.

L’État de droit : une vache sacrée ?

Ce n’est pas une vache sacrée et l’état de la France, menacé aussi bien de manière interne que par des dangers externes, impose de réfléchir à l’élaboration d’une légalité qui ne ferait pas fi de l’efficacité. Ce qui compte n’est pas la perfection formelle de nos démarches juridiques, quelles que soient les juridictions saisies – le Conseil constitutionnel nous offre assez régulièrement des exemples de pureté totalement détachés de la défense sociale et de la protection des citoyens et de leur identité – mais la manière dont le droit, dans ses structures essentielles sans lesquelles nous serions réduits à une « sauvagerie » légale, peut s’accorder avec la finalité ultime d’une civilisation mise en péril un peu plus gravement, parfois horriblement chaque jour : ne pas sombrer, ne pas disparaître à cause d’une impuissance trop longtemps théorisée en dignité et en tolérance.

Patrice Spinosi, qui voit des populismes partout – ceux qui ne partagent pas sa conception de l’État de droit – décrète « qu’un populiste arrivant au pouvoir considère comme illégitime tout contre-pouvoir. Et impose une dictature de la majorité qui s’en prend prioritairement aux minorités de tous ordres. Or nous sommes tous la minorité de quelqu’un d’autre ».

Le procès expéditif est lancé avec une brillante mauvaise foi. Patrice Spinosi n’est peut-être pas « un activiste » ni un « indigné professionnel », comme l’exclut son ami François Sureau, il demeure que sa définition du populisme est tellement large qu’il intègre dans sa dénonciation « Laurent Wauquiez et d’autres qui désignent l’État de droit comme l’ennemi à abattre ». Personne n’a été assez sot dans le camp conservateur pour aspirer à un tel extrémisme.

A lire aussi, Thomas Morales: Ils étaient nés en 1936…

Derrière son argumentation, Patrice Spinosi cache en réalité la condescendance, voire le mépris des élites pour ce peuple dont la simplicité d’esprit et la vulgarité le conduisent même à s’occuper de ce qui le regarde et qui les indiffère parce qu’elles vivent dans le ciel des abstractions quand la majorité des citoyens sont confrontés à une quotidienneté qui les laisse brutalement sur terre.

Le virage quasi-« populiste » de Philippe Bilger !

Au risque d’être étiqueté membre d’une telle cohorte indigne, des événements récents, sur les plans national et international, loin de me démontrer l’urgence d’un État de droit statufié et impuissant pour mille raisons, m’ont convaincu que le scandale était ailleurs : dans la gravité des transgressions, des crimes et des délits et le caractère ridicule du traitement judiciaire ou administratif qu’on leur appliquait. On prétendait combattre l’enclume avec une mouche.

La remise en cause de l’État de droit, en le dépouillant de ses facettes bureaucratiques, de son incurable lenteur et de ses incompréhensibles contradictions (l’exemple de l’autoroute A69 est éclairant), serait une chance démocratique. Et un bonheur de simplification pour tous. Il n’est donc pas anormal, dans l’alternative entre libertés et sûreté, faute de pouvoir concéder de manière équitable aux deux branches, de s’en tenir fermement à la seconde qui garantira la protection de la société en me privant d’un zeste de ma liberté.

Patrice Spinosi, dont l’intelligence et la finesse sont indiscutables, devrait prendre conscience du fait que c’est en jetant le peuple par la fenêtre de la démocratie qu’on fera entrer par la porte le vrai danger de la République : le risque que face au réel, son déclin soit plus accompagné qu’entravé par un État de droit trop mythifié.

Menace sur l'état de droit

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