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Baron Noir : une série « et de droite, et de gauche »


On se demandait comment les scénaristes allaient se sortir de la révolution macronienne, intervenue pendant qu’ils écrivaient. Pari tenu: la saison 2, encore plus prenante que la première malgré la quasi-absence de turpitudes sexuelles et personnelles, offre une lecture subtile et lucide des affres de la politique française. 


La politique est-elle romanesque ? Ce n’était pas l’avis de Stendhal. Il estimait que, dans une œuvre de fiction, elle jouait le rôle d’un coup de pistolet dans un concert. On pourra toujours objecter que Stendhal lui-même a pourtant fait de la politique un thème essentiel de ses grands romans, qu’il s’agisse du Rouge et le Noir où Julien Sorel navigue à vue entre les différentes tendances de la France de la Restauration, ou de La Chartreuse de Parme où le destin tourmenté de Fabrice Del Dongo épouse les bouleversements idéologiques créés par l’irruption des idéaux de la Révolution française dans la société italienne.

La saison 1, une divine surprise

Toutefois, il faut bien reconnaître que la politique, en tout cas la vie politique au quotidien, la plupart du temps, est un tue-l’amour dans le roman, et par ricochet dans la fiction cinématographique et télévisuelle, surtout par les temps qui courent : le « tous pourris » du poujadisme à l’ancienne et le dégagisme théorisé par Mélenchon ont amené le citoyen à éprouver vis-à-vis de la chose politique un mélange de découragement, de dégoût ou d’indifférence. Alors, si c’est pour retrouver sur nos écrans de manière à peine romancée ce qu’on voit à longueur de temps dans les journaux des chaînes d’info continue, non merci. D’où la timidité des producteurs, notamment en France, pour financer des fictions de ce genre. Apportez-nous plutôt un bon scénario pour un polar ou une comédie, disent-ils, et on verra ce qu’on peut faire. Raison pour laquelle en 2016, la saison 1 du Baron noir avait été une divine surprise tant par la qualité de la série que par ses audiences remarquables et, deux ans plus tard, on peut enfin voir une saison 2, actuellement disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

D’abord, un bref retour sur la première saison. L’histoire se concentrait sur le député-maire socialiste de Dunkerque, Philippe Rickwaert, joué par Kad Merad. Les créateurs de la série – Eric Benzekri, Jean-Baptiste Delafon et Ziad Doueiri – avaient évité, de manière très fine, deux obstacles. Le premier : celui de trop coller à la réalité en mettant en scène des personnages à clefs, immédiatement reconnaissables. Le second : plutôt que d’inventer une histoire échevelée, ils avaient malgré tout choisi de nous renvoyer aux enjeux très concrets de la situation de 2016, ce qui était une manière habile de susciter l’intérêt. Des personnages authentiquement romanesques dans un monde qui était alors exactement le nôtre rejouaient des évènements qui avaient eu lieu ou auraient pu avoir lieu dans la réalité : on voyait ainsi un président socialiste, Francis Laugier, joué par Niels Arestrup, élu sur un programme de gauche, mais appliquant une politique libérale après avoir conquis le pouvoir grâce aux conseils avisés de Rickwaert, le fameux « baron noir », héritier d’une tradition socialiste old school du Nord, fils d’ouvrier et vivant davantage au jour le jour comme un honnête cadre sup plutôt que comme un nabab enrichi par la corruption.

Avec sa voix envoûtante, Anna Mouglalis rendrait libéral un cégétiste endurci.

Totalement dévoué à Laugier jusque-là, Rickwaert se vengeait de sa trahison idéologique en prenant la tête des frondeurs avec pour ambition, selon ses propres termes, de « pourrir le quinquennat de Laugier ». Il avait d’autant plus de raisons de le faire que, dès le soir du débat décisif de l’entre-deux tours entre Laugier et son rival de droite Auzanet, il se trouvait impliqué dans une affaire d’abus de bien sociaux : en effet, Rickwaert piquait régulièrement de l’argent dans la caisse de l’office HLM de sa ville, non pour son enrichissement personnel, mais pour assurer en partie le financement de la campagne de Laugier qui, une fois élu, l’avait laissé se débrouiller seul avec la brigade financière. Si pendant un temps le baron noir pouvait échapper à la police en convainquant un jeune syndicaliste d’accepter de porter le chapeau, le suicide de ce dernier relançait l’enquête autour de Rickwaert, éphémère ministre du Travail contraint à la démission. La haine entre les deux hommes les conduisait finalement – après de multiples péripéties autour d’un mouvement lycéen manipulé, d’un plan social qui tournait mal et de la prise du PS, via la manipulation d’Amélie Dorendeu, sherpa du président – à une chute violente. Le président Laugier était destitué, Rickwaert allait en prison dans l’attente de son procès et de nouvelles élections se préparaient avec Amélie, un temps maîtresse de Rickwaert, comme candidate à la succession de Laugier.

Oui, mais tout ça, c’était avant, en 2016, autant dire une éternité.

Depuis, dans notre réalité, s’est imposé ce phénomène imprévu qui a pour nom Emmanuel Macron, au moment même où commençait le tournage de la deuxième saison. On imagine l’angoisse des scénaristes. L’apparition d’une troisième force, les deux grands partis de gouvernement ringardisés pendant que du côté de la gauche radicale et de l’extrême droite montait la possibilité d’accéder au pouvoir, ce qui faisait cauchemarder les éditorialistes mainstream à l’idée d’un second tour Mélenchon-Le Pen. Comment se sortir du guêpier pour cette deuxième saison ? Comment garder des personnages complexes, construits tout en nuance, dans un paysage politique qui n’avait plus rien de commun avec celui de la première saison ? Des personnages qui, à la limite, n’y avaient plus leur place…

C’est d’abord à la manière dont ils ont procédé que l’on pourra mesurer le talent des scénaristes. Dans la saison 2, la montée des extrêmes et l’apparition d’un bloc central sont très habilement mises en scène. Au début de la saison, Rickwaert est en prison dans le Nord. Le deuxième tour de la présidentielle va opposer Amélie Dorendeu, jouée par une Anna Mouglalis à la voix toujours aussi envoûtante, qui rendrait libéral un cégétiste endurci, et le candidat du FN, Lionel Chalon, dont le discours est une synthèse parfaite entre les lignes Philippot et Marion Maréchal-Le Pen. Ce qui explique, sans doute, qu’il ne perde que par 47 % des voix face à Amélie Dorendeu. Encore cette victoire de la candidate du PS in extremis est-elle due aux conseils de Rickwaert. Libéré sous caution et muni d’un encombrant bracelet de surveillance, il explique à Amélie que sa seule chance pour battre le FN est de le trianguler, c’est-à-dire de reprendre ses thèmes à son compte en les présentant comme étant, en fait, les siens depuis toujours.

La France présidente

Dans un tel contexte, c’est Amélie Dorendeu, très convaincante en présidente de la République, à la fois sexy et jupitérienne, qui se trouve, de fait, jouer le rôle de Macron. Dans un premier temps, elle veut un gouvernement de large union nationale des bonnes volontés, et propose à la cheffe de l’aile gauche du PS de devenir Première ministre, tout en intégrant des ministres centristes au gouvernement. Cette dernière refuse et rejoint même un nouveau personnage de la série, Michel Vidal, joué par François Morel. Michel Vidal a fait un excellent score à la présidentielle en portant une candidature de gauche radicale. C’est un ancien du PS qui ne supporte plus son ancien parti. Il dit à un moment que les communistes lui apportent 1 % de ses voix, mais lui prennent 90 % de son temps… Si cela vous rappelle quelqu’un, vous avez raison. François Morel campe un Mélenchon « idéal », dans la mesure où il est sympathique, insulte assez peu les médias et ne fait pas dépendre la stratégie de la gauche de ses sautes d’humeur.

Et Rickwaert, là-dedans ? Il est omniprésent et hyperactif, d’autant plus qu’il est toujours dans l’attente de son procès et qu’il a des problèmes avec sa fille, dont il ne s’est pas rendu compte qu’elle était devenue une jeune femme. Il est toujours aussi habile, machiavélien diront certains, mais c’est pour une cause qu’il estime être la bonne : celle de la nécessité d’un vrai clivage gauche-droite, plus sain démocratiquement que la situation d’un bloc central « moderne, libéral et européen » confronté symétriquement à deux populismes de gauche et de droite. Il y arrive presque, d’ailleurs, mais comme la justice l’attend au tournant et que la présidente Dorendeu se révèle au bout du compte franchement partisane d’une ligne « et de droite, et de gauche », il décide d’une autre stratégie qu’on ne révélera pas ici et qui fera l’objet d’une saison 3 déjà prévue pour 2019. Cela nous évitera d’avoir deux ans à attendre pour connaître les résultats de la dissolution de l’Assemblée nationale annoncée par la présidente à la fin du dernier épisode.

Cette maestria, cette inventivité scénaristique pour faire coller les personnages à une situation inimaginable il y a deux ans permet donc, et c’est sans doute l’aspect le plus intéressant de la série, de se colleter à tous les problèmes auxquels est confrontée la France de 2018. Le terrorisme d’abord : nombre de scènes se passent dans la salle de crise sécurisée de l’Élysée, là où on parle par euphémisme des mesures à prendre contre les cellules identifiées. On voit avec une précision documentaire, mais aussi une grande profondeur psychologique, la présidente décider des fameuses opérations « homo », qui consistent à exécuter préventivement ou en représailles des membres de groupes terroristes ou présumés tels, sachant que dans une démocratie, les crimes d’État risquent toujours, à un moment ou à un autre, de déboucher sur des scandales d’État qui menacent assez vite la présidente.

D’autres préoccupations, moins violentes mais beaucoup plus taboues dans le contexte actuel, sont évoquées sans fard, mais sans parti pris. Notamment le clientélisme de certains élus de banlieue vis-à-vis des représentants les moins fréquentables des communautés musulmanes, ce qui nous vaut l’apparition d’un jeune député socialiste, Cyril Balsan, ancien assistant parlementaire de Rickwaert devenu élu du Val-d’Oise, qui se mue, à ses risques et périls, en véritable croisé de la laïcité ; une sorte de Manuel Valls accusé de dérive identitaire par ses camarades et félicité par un FN trop heureux de brouiller les cartes.

Passionner le spectateur pour une commission d’investiture ou une proposition de loi, c’est du grand art.

Le plus étonnant, c’est que cette saison 2 se révèle encore plus prenante que la première alors qu’elle s’est pratiquement dépouillée de toutes les histoires personnelles, sexuelles et familiales des personnages, si ce n’est, rapidement évoqués, les rapport de Rickwaert avec sa fille, une liaison entre le premier secrétaire du PS et une conseillère de la présidente[tooltips content= »On aura une pensée émue pour tous les militants du PS en voyant un certain nombre de scène se passer Rue de Solferino… »]1[/tooltips],  ainsi qu’une vague attirance érotique implicite entre la présidente Dorendeu et Thorigny (Pascal Elbé), son Premier ministre centriste du moment. De plus, s’agissant de la vie publique, il est finalement facile de passionner pour un attentat contre une école de police ou le tabassage d’un élu par des voyous. Mais faire éprouver au spectateur la même tension sur les débats dans une commission d’investiture pour les législatives ou la façon de neutraliser une proposition de loi dans les couloirs de l’Assemblée, c’est du grand art.

Et puis, le grand mérite de Baron noir est d’aller, l’air de rien, contre les idées reçues sur la politique. Les hommes et les femmes qui la font sont parfois peu recommandables, on n’aimerait pas forcément les avoir pour amis, mais les auteurs de cette série montrent bien que l’immense majorité est malgré tout animée par des convictions. Ce qui fait paradoxalement de ce Baron Noir un spectacle étonnamment civique.

Baron noir, saison 2, série créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon. Avec Kad Merad et Anna Mouglalis (8 x 55 min). Saison entière disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

BARON NOIR - SAISON 2 - DVD

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« Détroit », le grand film antiraciste qui ne plaît pas aux antiracistes

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Détroit, le dernier film de Kathryn Bigelow, dans lequel la réalisatrice plonge au cœur des émeutes américaines de 1967, ne mérite pas les mauvaises critiques qui lui sont faites. Sa sortie en DVD/Blu-ray offre une nouvelle chance de voir un grand film à ceux qui l’auraient raté au cinéma. 


Kathryn Bigelow est décidément une cinéaste courageuse qui s’attaque à des sujets politiques et sociaux difficiles. Après les excellents films Démineurs (2009) sur un groupe de soldats effectuant des déminages dans une situation périlleuse pendant la Guerre États-Unis/Irak et Zero Dark Thirty (2012) qui narre la traque de Ben Laden, elle relate les émeutes de Détroit du point de vue d’une cinéaste américaine blanche.

La presse américaine est déchaînée

Ce qui lui a valu de nombreuses critiques dans les médias américains: «Irresponsable », «complaisante », voire «coupable de faillite morale» aux yeux du New Yorker… «Comment Bigelow, une femme blanche qui a grandi à San-Francisco dans une famille bourgeoise et fait ses études à Columbia peut-elle comprendre et faire la lumière sur une expérience aussi viscérale?» s’interroge Variety. Ainsi c’est la couleur de peau de la cinéaste qui pose problème. De nombreux textes publiés dans la presse américaine pensent que seul un ou une cinéaste noire pourrait et saurait montrer au cinéma ces émeutes raciales avec pertinence. Bien sûr, face au film de Kathryn Bigelow, aucune de ces critiques ne tient.

1967 : la vague d’émeutes

Les événements que relate la cinéaste dans son nouveau long-métrage Detroit se déroulent durant l’été 1967. Les États-Unis connaissent alors une vague d’émeutes d’une violence sans précédent. La guerre du Vietnam, très contestée, ressentie comme une intervention coloniale, et les nombreux problèmes liés à la ségrégation raciale nourrissent la contestation. Détroit vit depuis quelques jours dans un climat insurrectionnel. Une fois de plus, Kathryn Bigelow a tourné son film après un long et patient travail d’investigation. Elle a réalisé des interviews de dizaines de témoins de l’époque et fait une enquête précise sur les émeutes. Un fait particulièrement grave a retenu son attention: précisément celui qui s’est déroulé à L’Algiers Motel où la police de Détroit a violenté, humilié neuf hommes noirs et deux jeunes femmes blanches, abattu trois jeunes noirs avec un déchaînement physique et mental d’une cruauté terrible. Dans ce fait divers, elle se concentre sur le destin de Larry Reed, chanteur de The Dramatics, un groupe de musique soul qui venait de signer un contrat avec le célèbre label Motown. Présent à l’Algiers Motel ce soir là, le chanteur est brutalisé subissant des séquelles graves. Il renoncera alors à chanter ailleurs que dans les églises.

Tournage caméra à l’épaule

Dans la première partie du film, la cinéaste expose avec une mise en scène alliant sécheresse et amplitude les raisons et les conditions des tensions raciales et des émeutes qui s’en suivent à Détroit, – émeutes nettement moins connues en France que celles de Watts ou à celles qui surviendront dans le pays, l’année suivante à la suite de l’assassinat de Martin Luther King. Servie par un tournage caméra à l’épaule, un montage alterné brillant et efficace et l’utilisation d’images d’archives, elle nous décrit l’inéluctable affrontement entre les manifestants noirs et les policiers de la ville et les soldats de la Garde nationale appelés en renfort.

Dans la deuxième partie, en choisissant le postulat de se focaliser sur un fait divers sordide, Kathryn Bigelow nous montre avec un sens aigu du cadre et une tension dramatique constante et éprouvante comment des policiers représentants de l’ordre de leur pays se conduisent comme des êtres cruels et pervers, motivés par des pulsions sadiques d’ordre racistes et sexuelles, dans un quartier au bord de l’explosion sociale. Les acteurs sont tous excellents en particulier, Will Pouter qui incarne Krauss, le jeune policier qui mène les interrogatoires. La cinéaste filme un être à la figure d’ange, au regard noir qui soudain devient haineux, un homme d’une terrible ambivalence, ne pouvant être considéré comme fondamentalement raciste ou comme un monstre fasciste. Il représente le racisme ordinaire de toute une société américaine qui refuse absolument de voir le ségrégationnisme de l’époque.

L’intelligence de la cinéaste est de ne pas faire de son film un brûlot manichéen contre le racisme et les violences policières qui exempterait tout noir américain de critiques. Elle ne veut pas démontrer mais montrer, nous faire voir ce que l’on voit: la mécanique implacable de la montée de la violence et de la brutalité policière face aux émeutiers et aux jeunes noirs, vue de l’intérieur dans des scènes de huis-clos tendues et étouffantes. Le Diable probablement!

Le film se clôt par une troisième partie plus courte où l’enquête et le procès des policiers accusés de meurtres est relaté avec un sens aigu de l’économie du récit. Il se conclut après la relaxe des policiers sur le destin tragique de Larry Reed, meurtri à jamais par ce drame, qui décide de ne chanter que des gospels avec une voix d’une splendeur sans pareille dans les églises.

Detroit est un grand film politique et artistique qui confirme le grand talent de la cinéaste.

Detroit - [DVD]

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Notre-Dame-des-Landes: qui a le plus menti, finalement?


L’annonce de l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest a résonné comme une victoire des zadistes installés illégalement à Notre-Dame-des-Landes. Mais le mythe d’un retour à la nature cache des réalités moins reluisantes. Dix questions sur un abandon.


Édouard Philippe a tranché, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera agrandi. La zone d’aménagement différé de 1 600 hectares (ZAD, rebaptisée « zone à défendre »), gelés depuis les années 1970 dans la perspective d’un nouvel équipement, n’a plus de raison d’être. Les élus locaux, les quatre exploitants agricoles qui refusaient l’expropriation et les zadistes ont fait plier les pouvoirs publics. Reste maintenant à faire plier quelques faits, particulièrement têtus. Le tour en dix questions.

Est-ce le triomphe des zadistes ?

Ce n’est pas ainsi qu’ils le vivent. Les zadistes entendent renverser le système capitaliste et instaurer de nouveaux rapports humains, libérés de la compétitivité et de la course au rendement (les textes disponibles sur nadir.org, le site de la ZAD NDDL, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet). Ils ne sont pas en lutte contre un aéroport, mais contre l’inflation du transport aérien, symptôme d’une mondialisation hors de contrôle. Autant dire que leur victoire finale n’est pas pour demain. À tout prendre, Notre-Dame-des-Landes n’était pas le plus mauvais des combats. Enseignant à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), Philippe Subra s’est penché sur le phénomène des zones à défendre. Il a isolé quelques déterminants de leur succès : « Un bocage plus accueillant que des champs nus, la proximité d’un pôle universitaire qui fournit des militants et une alliance avec des acteurs locaux. » Ce dernier point est crucial. À Sivens (Tarn), les syndicats d’agriculteurs étaient très hostiles aux zadistes. En Loire-Atlantique, une alliance de circonstances s’est nouée. Elle a été déterminante (voir ci-dessous).

Est-ce une défaite pour l’État ?

Il est trop tôt pour savoir si le gouvernement tirera un quelconque bénéfice politique de son choix. En revanche, pour la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), c’est la déroute, l’humiliation totale. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes était solide, quoi qu’en disent les opposants. La DGAC a fait travailler trois personnes à plein temps sur ce projet pendant dix ans. Elle a recruté et formé des contrôleurs aériens, pour une montée en puissance du trafic qui n’aura pas lieu. Et si un avion s’écrase un jour sur Nantes (comme a failli le faire un MD-83 de Luxor Air en 2004), la DGAC devra probablement rendre des comptes. En raison de la proximité de la ville, la sécurité des procédures d’approche et de décollage n’est pas optimale. Tous les professionnels en conviennent.

A lire aussi: Notre-Dame-des-Landes: une reddition planifiée ?

Qui sont les zadistes, au juste ?

« Zadiste » est une marque déposée[tooltips content= »Sur une initiative de René Leblanc, élu anti-aéroport et ex-délégué régional de l’Institut national de la propriété industrielle à Rennes. »]1[/tooltips], mais difficile de savoir ce qu’elle recouvre.

Les porte-parole du mouvement s’expriment seulement sous un pseudonyme collectif, « Camille ». L’effectif sur le site est évalué entre 80 et 250 personnes, en fonction des saisons. L’éventail va du punk à chien désocialisé au jeune diplômé en lutte contre les excès du libéralisme. Le corpus idéologique mêle des références à la Confédération nationale du travail anarchiste, à Attac, aux Anonymous et aux théoriciens de la décroissance, Pierre Rabhi en tête. Selon Philippe Subra, le modèle le plus proche est le mouvement italien No Tav de la vallée de Suse, en lutte depuis vingt ans contre la ligne Lyon-Turin.

Non hiérarchisé, le mouvement est travaillé par des contradictions flagrantes. La plus comique, souvent soulignée, était de voir de nombreux végans antispécistes militer contre l’aéroport pour sauver des élevages. Par ailleurs, les zadistes sont « no border » en ce qui concerne les humains, mais ultraprotectionnistes en matière agricole, défendant des circuits courts. Selon l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa), quatre zadistes exploitent aujourd’hui des terres. Ils sont squatteurs, mais cotisent à la mutualité sociale agricole ! La majorité, étudiants ou jeunes chômeurs, ne fait que passer dans le secteur, quelques semaines ou quelques jours. L’économie de troc et les jardins potagers de la ZAD n’ont jamais franchi le stade du bricolage (voir dernière question). En dehors des grands rassemblements ponctuels et des reportages encadrés par les opposants au projet, la ZAD était largement virtuelle. En cas d’évacuation, la difficulté ne serait pas de faire partir les activistes, mais de les empêcher de converger vers le site pour affronter les forces de l’ordre, depuis Nantes, Rennes, Lorient, etc.

Est-ce un tournant dans la prise en compte des enjeux écologiques ?

Ce n’est pas là-dessus que la décision s’est jouée. La ZAD n’est pas classée Natura 2000. Identique à des centaines de coins de bocage du Grand Ouest, elle est d’un « naturel » tout relatif. Le secteur a été traité à la chimie lourde au xixe siècle, quand des millions de tonnes de calcaire ont été épandues sur les landes acides de Bretagne, afin de les rendre cultivables. « Au sortir de Nantes, par la route de Vannes », écrit Stendhal[tooltips content= »Dans Les Mémoires d’un touriste. »]2[/tooltips], de passage sur la ZAD en 1838, « l’on se trouve comme perdu au milieu d’une vaste bruyère parfaitement stérile », aujourd’hui transformée en pâturages guère plus sauvages que le Champ-de-Mars.

Paradoxe supplémentaire, si le secteur a été moins grignoté par l’urbanisation que d’autres pans de la troisième couronne nantaise, c’est parce que les terrains étaient gelés, dans la perspective de l’aéroport ! « L’avenir de ce territoire ne doit pas être une urbanisation et une agriculture intensive destructrices », pointe France Nature Environnement, dans le communiqué émis juste après l’annonce de l’abandon du nouvel aéroport par Édouard Philippe. Manière implicite d’admettre que la zone d’aménagement différé a joué un rôle protecteur.

Pourquoi une telle mobilisation d’EELV et des associations écologistes ?

Principalement par souci de retombées médiatiques ou politiques. L’aéroport n’aurait pas figuré dans les dix plus gros chantiers de la décennie, contrairement à l’EPR de Flamanville, au projet ITER ou aux LGV Tours-Bordeaux et Le Mans-Rennes. Le parallèle avec ce dernier chantier est éloquent. Condamnée à un déficit éternel, de l’aveu de la SNCF, la LGV le Mans-Rennes a consommé deux fois plus de foncier que l’ex-futur aéroport, qui aurait été bénéficiaire. Elle a tranché le paysage sur 182 km, sans faire lever un sourcil à EELV ni à France Nature Environnement. Peut-être le fait que cette dernière dispose d’un siège d’administrateur à la SNCF, qui la subventionne, explique-t-il cette retenue.

Quel rôle ont joué les élus locaux ?

Les opposants réunis dans le Collectif des élus doutant de la pertinence de l’Aéroport (Cédpa) ont été exemplaires de combativité, d’abnégation et d’intelligence politique, avec ce que cela suppose de mauvaise foi. Ils ont toujours maintenu l’unité, en dépit de dissensions inévitables. Ils ont attaqué point par point les argumentaires du syndicat mixte d’aménagement en charge du projet. Quand ils perdaient devant la justice administrative (c’est à dire 178 fois sur 180), ils parvenaient à transformer leur défaite en succès médiatique. Ainsi ont-ils réussi à transcender en bataille pour l’intérêt général ce qui était, au départ, un combat local. Jean-Paul Naud, maire de Notre-Dame-des-Landes, voulait conserver le caractère champêtre de sa commune. Françoise Verchère, porte-parole du Cédpa, ex-maire de Bouguenais, où se situe l’aéroport actuel, entendait garder l’usine Airbus implantée sur sa commune. Au début. L’un comme l’autre disent que ces années de combat ont considérablement élargi leur vision de la politique.

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En face, les élus pro-aéroport, emmenés par l’ex-maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, sa dauphine Johanna Rolland et le patron du département, Philippe Grosvalet (tous PS), ont brillé par leur ambivalence. Ménageant la chèvre du développement économique et le chou de l’allié écologique, ils ont réussi l’insigne exploit d’être pour NDDL, tout en subventionnant les associations qui étaient contre (voir ci-dessous).

Que va devenir le secteur ?

Édouard Philippe a annoncé que le gouvernement ne garderait pas les terres qu’il avait préemptées. Il est peu probable que la majorité des 37 agriculteurs expropriés demandent à revenir. Beaucoup sont décédés.

Sans intervention énergique, les surfaces agricoles et les espaces verts seront lentement grignotés par l’urbanisation. C’est une tendance lourde. La métropole nantaise gagne près de 14 000 habitants chaque année. La ZAD est à la lisière nord. Selon les données mises en ligne par la préfecture, la Loire-Atlantique perd chaque année 2 000 à 3 000 hectares de surface agricole utilisée (SAU), dont quelque 800 hectares « artificialisés » (bétonnés, en clair), le reste devenant des réserves de chasse, des friches, des parcs, etc. Le président du Conseil départemental, Philippe Grosvalet, soutient que « ces chiffres sont exagérés » et que « la réduction de la SAU annuelle ne dépasse pas 900 hectares ». Soit, tout de même, une ZAD NDDL (1 600 ha) consommée tous les deux ans, dans l’indifférence générale. La commune de Vigneux-de-Bretagne, qui se partage le périmètre de la ZAD à égalité avec Notre-Dame-des-Landes, a perdu un tiers de sa surface agricole utilisée entre 1988 et 2010[tooltips content= »Selon les données de la base ministérielle Agreste, la SAU à Vigneux est tombé de 3 465 à 2 354 ha. »]3[/tooltips].

Les élus locaux connaissent cette tendance et entendent la combattre. Ils l’ont répété le 22 décembre dans la salle des fêtes de Notre-Dame-des-Landes, en conférence de presse. Selon Jean-Paul Naud et Thérèse Leparoux, ancienne vice-présidente de la communauté de commune Erdre et Gesvres, « les outils administratifs pour freiner le grignotage existent, c’est seulement une question de volonté politique ».

Ces élus soutiennent la création d’une structure inspirée de la Société civile des terres du Larzac (SCTL), créée en 1985 suite à l’abandon du projet d’extension du camp militaire. Quelque 6 500 hectares ont été confiés à un conseil d’administration (dont le membre le plus célèbre est José Bové) qui loue les terres à des paysans. À Notre-Dame-des-Landes, l’idée serait de promouvoir l’élevage bio en pariant sur les circuits courts et les achats des collectivités. Reste à convaincre les pouvoirs publics d’accepter cette dérogation au droit commun, dans un secteur autrement convoité que le Nord-Larzac. Le plus dur est à faire.

Où vont aller les zadistes ?

Les étudiants retourneront peut-être à temps complet à leurs études. Une minorité va continuer la lutte. Deux chantiers reviennent dans les conversations : le centre de commerce et de loisirs EuropaCity, à Gonesse (Val-d’Oise), et le centre d’enfouissement des déchets nucléaires ultimes Cigeo de Bure (Meuse). Nucléaire oblige, les pouvoirs publics sont assez vigilants en ce qui concerne Bure. En avril 2015, la Direction régionale de la sécurité intérieure a arrêté trois Anonymous qui avaient piraté des sites officiels en rapport avec le nucléaire et la défense. Les intéressés avaient travaillé bénévolement pour les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, sans être inquiétés le moins du monde.

De quel poids ont pesé les organisations paysannes ?

Elles ont joué un rôle discret, mais déterminant. La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) était contre l’aéroport, mais elle n’a pas milité. La confédération paysanne a été beaucoup plus active, ainsi que Copain 44, un collectif de plusieurs associations, dont le Groupement d’agriculture biologique de Loire-Atlantique (GAB44) et Accueil Paysan. Les quelques opposants irréductibles à l’expropriation, à l’image de Sylvain Fresneau, ont pu compter sur leur soutien, dans une relation complexe avec les zadistes. Face aux forces de l’ordre, ces derniers fournissaient des troupes de choc. Quand certains zadistes sont devenus trop remuants (en mars 2013, par exemple), les paysans les ont évacués par la force, se faisant traiter de « collabos ». C’est que, tout au long du conflit, par des voies détournées, les syndicalistes agricoles ont évité la rupture complète entre la ZAD et la préfecture. Le GAB44 est à lui seul un condensé de ce positionnement alambiqué. Massivement subventionné par le département, la ville de Nantes et la région[tooltips content= »En 2016, ces collectivités lui ont apporté 47 % de son budget de 654 662 euros. »]4[/tooltips], tous favorables au projet d’aéroport, il militait contre ! Le porte-parole du collectif Copain 44, Vincent Delabouglise, éleveur bio, est d’ailleurs administrateur du GAB44.

Ces agriculteurs n’ont jamais adhéré au projet de collectivisation intégrale des terres avancées par la mouvance zadiste. Ils sont intéressés par le modèle du Larzac, mais comment faire pression sur les pouvoirs publics sans les zadistes ?

Qui a le plus menti, finalement ?

Les défenseurs du projet ont diffusé des ragots invérifiables sur les zadistes, évoquant des pièges à loup posés dans les champs, des caches d’armes, des geôles secrètes et des bébés mort-nés ! « Vous verrez, on retrouvera les ossements au moment du chantier… » Les zadistes n’ont pas été en reste en matière de bobards, revendiquant une « autonomie alimentaire » qui n’a jamais existé, même de loin. Les employés du Super U de Vigneux peuvent en témoigner ! La « contre-société » exhibée à certains envoyés spéciaux relevait du village Potemkine.

Le 22 janvier, les opposants à l’aéroport se sont livrés à une comédie surréaliste. Les journalistes ont été informés du nettoyage et de la « réouverture » de la D281, que les zadistes avaient coupée et tenaient – prétendument – comme une place forte. Dite « route des chicanes », elle traverse la ZAD du nord au sud. Arrivés sur place, les caméras et micros de France Télévisions, BFM, Europe 1, etc., ont été priés de rester à l’écart, les zadistes voulant préserver « un moment d’intimité » (annoncé sur plusieurs sites !). La réalité est plus prosaïque. Il n’y avait rien à voir. La D281 n’a jamais été complètement coupée à la circulation. Voilà des mois qu’elle a été dégagée de 99,9 % des obstacles qui la jonchaient. En octobre et décembre 2017, des voitures, des vélos et des tracteurs tirant des engins agricoles de plusieurs dizaines de tonnes la parcouraient sans encombre ! Pourquoi ce montage ? Tout simplement parce que sans mise en scène, à raison de 20 hectares par zadiste, la ZAD elle-même était quasiment invisible. « La vérité est solide, disait l’essayiste américain Oliver W. Holme. Vous pouvez la frapper comme un ballon de foot toute la journée, elle sera toujours ronde et pleine le soir. » À Notre-Dame-des-Landes, il était vraiment temps que le soleil se couche.

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Hallyday: Tout ce que Johnny doit à Laeticia 


Au-delà des querelles d’héritage, retenons la formidable histoire d’amour qui a enchanté les vingt dernières années de Johnny Hallyday. Le bonheur de ce grand torturé s’appelait Laeticia. Son biographe raconte.


C’est une tragédie qui se poursuit après la mort de Johnny. Son héritage déchaîne les passions. Mais comme le souligne Philippe Sollers dans son nouveau roman, Cercle« l’époque est de plus en plus hystérique », ajoutant : « Dans le digital et le numérique, il faut inculper quelqu’un. ». Son héritage, donc, est à l’image de sa vie : rock’n’roll. En réalité, il faudrait parler de l’héritage de Johnny, celui qu’on lui a légué au moment de partir sur les routes, c’est-à-dire tout gamin, blondinet au regard bleu. Un ange déchu. Son géniteur, Léon, ne lui a rien laissé. Il s’est tiré peu après sa naissance, vendant le petit lit de fer et les habits du nouveau-né pour les boire en galante compagnie. Dans ses veines de père défaillant coule du sang tzigane. Pas question de se poser, d’élever un enfant, d’être papa, en un mot. Alors, la fuite, vite !

Johnny sans père… ni mère

Sa mère, Huguette, est mannequin. Le bébé est un poids pour sa carrière. Johnny, qui s’appelle encore Jean-Philippe, sera élevé par sa tante, Hélène Mar, la sœur de Léon. Elle est belle, a du charisme. Johnny l’aimera comme une mère. Voilà. Ça a débuté comme ça. Dans un décor de guerre, en plus. Notre rocker est né le 15 juin 1943. Une sale année pour l’humanité. Un héritage qui se résume ainsi : l’abandon du père, l’absence de la mère (pas présente à son mariage avec Sylvie Vartan ; elle pourrait s’en souvenir pour comprendre le testament qui fait tant parler), le manque d’amour. Avec ça, on fait quoi ? On survit. On fait d’une enfance cabossée, erratique, une force, une rage de vivre. On devient un héros antique. On ne peut sortir de la tragédie. Avant la naissance. Après la mort. Johnny a même fait plus : il est devenu un mythe. Avec une fêlure au cœur, jusqu’à son dernier souffle. Point de suture.

A lire aussi: Johnny, je n’oublierai pas ton nom

L’amour, le fil rouge du répertoire du rocker au regard de loup blessé. Sans jamais être dupe. « Y a peu d’amour avec tellement d’envie ». Michel Berger a compris Johnny. Il lui a écrit une chanson sublime. Éternelle.

Laeticia a sauvé ce grand brûlé de l’âme

Je ne veux parler que d’une femme, ici. Sa dernière compagne, son épouse, Laeticia. Elle l’a vu mourir. Elle l’a veillé alors qu’il souffrait atrocement. Elle l’a lavé, comme Marie-Madeleine a lavé les pieds du Christ. Il avait perdu plus de quinze kilos. Il avait « rapetissé », avait avoué un ami intime. Il n’était plus Johnny, il redevenait inexorablement Jean-Philippe Smet, né dans la rue, fils de personne, idole des jeunes, adulé et si seul quand les projecteurs s’éteignent et que la nuit tombe. Rock star et chanteur abandonné. Ne croyant pas au bonheur et lui foutant des coups dans la gueule quand il avait l’audace de frapper à sa porte verrouillé à triple tour.

Johnny l’était tout autant. Difficile de savoir ce qu’il pensait. Perdu longtemps dans d’interminables silences, fumant cigarette sur cigarette, le bleu de la fumée du tabac brun voilant son regard. Dépressif avec l’envie de se suicider. Un de ses proches m’avait dit : « Un jour, c’était à Cannes, je crois, Johnny était assis sur sa moto. Il s’ennuyait. Il m’a alors balancé : ‘Et si on allait rouler à toute allure, et se tuer ?’ » La fureur de vivre et l’envie d’en finir. Éros et Thanatos. Le déchirement des grands brûlés de l’âme.

Johnny va très mal quand il rencontre Laeticia. Un album en anglais, Rough Town, qui ne décolle pas, surtout à l’étranger. Une promotion cafardeuse. L’équipe de Johnny part au Nouveau-Mexique tourner un clip. Sur la route du retour, le rocker décide de poser son sac à Miami, dans l’espoir de trouver un bateau. Un soir, on vient le chercher à son hôtel pour aller dîner dans un resto japonais, le Sushi Rock Café. Déprimé, il hésite, puis finit par se laisser convaincre. Il arrive en retard, comme d’hab. Il s’assoit à une table de dix personnes. A l’autre bout, il remarque une jeune fille blonde avec de petites taches de rousseur sur son fin visage. Elle a vingt ans à peine, des lèvres comme dessinées par le peintre Raphaël. Française, elle habite Miami avec son père, propriétaire de l’Amnésia, boîte branchée à South Beach. Sa mère est en France, car ses parents sont divorcés. André Boudou est fils de pêcheur. C’est un homme rusé en affaires, malheureux en amour. Après s’être séparé de sa nouvelle compagne, il a perdu trente kilos et fait une dépression. Laeticia, sa fille, l’a aidé à remonter la pente, jour après jour, finissant par s’oublier elle-même. Abnégation totale.

Coup de foudre sur une deux-chevaux

Le coup de foudre se produit. Il allume le feu. Johnny, presque cinquante-deux ans au compteur, revenu de tout, vient de tomber amoureux de Laeticia, née le 18 mars 1975. L’amour se fout du temps. Lorsqu’il la revoit, le rocker l’embrasse dans un garage, sur le capot d’une 2 CV. Sacrément gonflé, le mec !

L’année suivante, le 25 mars 1996, Johnny dit oui à Laeticia. Échange des alliances à la mairie de Neuilly. Nicolas Sarkozy, alors maire de la ville, est heureux, c’est un fan du chanteur. Seule la mort séparera les deux amoureux.

Ça a été rude entre eux, surtout au début. Johnny voulait passer par la fenêtre tous les deux jours, me confiera Pierre Billon, compagnon de route (66) du Taulier. Elle a tout supporté, tout accepté. Elle est arrivée à le calmer, le stabiliser, tenir à distance les démons destructeurs. Johnny, il lui a appris à s’aimer, à accepter son corps, à tourner le dos à son adolescence d’anorexique tourmentée. Ça a été fabuleux.

Il était Jean-Philippe Smet

Des petits bonheurs au quotidien. Une vie de famille, enfin, pour le rocker aux santiags de vent. Deux petites filles, Jade et Joy. Plusieurs métamorphoses professionnelles souhaitées par Laeticia. Un chanteur à la voix plus rauque, avec un répertoire plus sombre, des textes plus profonds, des musiques plus lentes, des clips tournés comme des films montrant un Johnny acteur, incroyablement touchant. Oui, un Johnny qui finit par te faire chialer.

Elle lui a fait poser ses valises, sans qu’il se détruise. Une fois, à Los Angeles, je l’ai vu partant pour une randonnée avec des étudiants du lycée français. Il était heureux. Il vivait une autre vie. Il était Jean-Philippe Smet, un peu en retrait du showbiz et de son boucan d’enfer. Il était en paix avec lui-même. Il savait qu’il devait tout ça à Laeticia. Comme il lui devait d’avoir renoué avec sa mère, Huguette, et d’avoir pu lui dire « Maman » avant qu’elle ne ferme les yeux pour toujours.

Ce que je sais, c’est qu’on rendra justice à La femme aux cheveux longs, qui a appris « la sagesse, sans faiblesse, sans ivresse et sans état d’âme» à son diable de mari.

Les 100 Plus Belles Chansons

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C’est la femme qui est une louve pour la femme


Selon la liturgie féministe, des siècles de domination masculine ont opposé le sexe faible au grand méchant patriarcat. Cassons ce mythe victimaire: de l’échelle cellulaire à celle de la société, les femmes se font entre elles une guerre sans merci.


Le fait est là : dans tous les endroits où il a été possible de le mesurer, les franges les plus conservatrices des populations sont majoritairement composées de femmes. Pas mieux qu’une femme pour en emmerder une autre sur son envie de ne pas se marier, d’avorter, de ne pas être excisée, de s’habiller comme elle veut, de ne pas respecter des impératifs moraux et comportementaux d’inspiration religieuse, d’avoir la sexualité qui lui sied et de l’étaler au grand jour si cela lui chante, de proposer des services sexuels contre rémunération et vouloir que cette activité soit encadrée et protégée des mêmes droits dont jouissent les autres travailleurs. Entre autres.

Parce que la compétition féminine a tout intérêt à être plus insidieuse, elle est plus efficace et ses agentes risquent souvent moins gros, pour un gain supérieur, que leurs congénères masculins

Selon la liturgie féministe, le phénomène relèverait d’une emprise patriarcale. Telles des fourmis zombies, les femmes se tireraient dans les pattes à leur tête défendante, possédées qu’elles seraient par la magie noire d’une conjuration d’hommes goguenards devant le spectacle de leur perpétuel crêpage de chignon, les bières et le pop-corn bien calés entre leur manspreading. Toujours victimes, jamais responsables, les femmes ferrailleraient dans la haine d’elles-mêmes parce que c’est tout ce que la « domination masculine » leur aurait laissé comme moyens de subsistance.

A lire aussi: La femme est désormais l’avenir de la femme – Par Jean-Paul Brighelli

Ici, le féminisme contemporain fait écho aux errements des biologistes qui, longtemps, auront considéré les femelles comme des touristes de la vie. Selon Darwin et ses premiers héritiers, l’essentiel de l’action, c’est-à-dire des processus constitutifs de l’évolution des espèces par le biais de la sélection naturelle, était portée par les mâles à bout de gros bras et de compétition souvent sanglante pour l’accès aux femelles – une pensée émue pour les cerfs rouges (Cervus elaphus) qui, à chaque saison de rut, se mettent si violemment sur la gueule qu’environ 30 % des mâles adultes crèvent des suites de leurs blessures et ne passent pas l’hiver. Certes, on s’intéressait à ces dames, mais avant tout pour décrypter ce que l’évolution pouvait leur faire, pas ce qu’elles pouvaient bien faire à l’évolution. Les femelles étaient passives, les œillères épaisses et l’illusion conséquente.

Révolutionnaires à bien d’autres égards, les années 1960 et 1970 l’ont aussi été pour les sciences de l’évolution qui s’engagent alors sur la voie d’un véritable changement de paradigme. Dans un double mouvement – l’arrivée de femmes dans les laboratoires et de données nouvelles dans la littérature –, les scientifiques se mettront à observer et à comprendre que le sexe autrefois dit faible est tout autant capable de se tirer la bourre que les virils bourrins. Et même mieux : parce que la compétition féminine a tout intérêt à être plus insidieuse, elle est plus efficace et ses agentes risquent souvent moins gros, pour un gain supérieur, que leurs congénères masculins.

La vie féminine est un objet et un sujet de conflit bien avant la conception d’une humaine

En termes génériques, la compétition désigne l’« action de chercher à obtenir en même temps que d’autres le même titre, la même charge ou dignité, la même fonction ». En termes biologiques, elle est une « concurrence entre des organismes, des populations ou des espèces pour l’utilisation d’une ressource, la recherche de la nourriture ou l’appropriation d’un habitat ». Ce que Darwin désignait par sa formule de « lutte pour l’existence », employée, précisait-il, dans un « sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est plus important, non seulement la vie de l’individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants ».

Mais parce que tous les bouts de patrimoine génétique ne sont pas logés à la même enseigne, la vie féminine est un objet et un sujet de conflit bien avant la conception d’une humaine. Chez la mère et ses chromosomes XX, chaque protogamète produit quatre cellules lors de la méiose, mais seulement une deviendra un ovule viable et participera à l’élaboration du fœtus une fois fécondé. Les trois autres seront reléguées au rang de « corps polaires », des scories organiques quasiment dénuées de protoplasme et totalement privées de chances de survie. Et de ce qu’on sait d’études menées sur des rongeurs, la bataille fait rage à ce stade et constitue les premières occurrences de la compétition intrasexuelle femelle : quel chromosome X maternel et son demi-génome deviendront un œuf fonctionnel ? Du côté du père – XY – quatre spermatozoïdes naissent de la méiose. Certains seront porteurs d’un chromosome X hérité de la mère du père et d’autres conduiront un Y issu de son père. Il y a donc compétition pour savoir si un spermatozoïde porteur de X ou un autre porteur de Y réussira à féconder l’ovule. Sans compter que certains hommes sont porteurs de gènes perturbateurs de méiose empêchant (ou presque) la production de sperme X et donc la conception de filles.

La compétition entre femmes sert à protéger son clan et à affaiblir des alliances féminines concurrentes, notamment maritales, vu l’intérêt supérieur que les hommes ont pour la polygamie

Après la fécondation, si le fœtus est femelle, ses gènes et ceux de sa mère ne sont pas identiques, à l’instar de leurs intérêts. Le fœtus est toujours en compétition avec l’organisme de la mère pour l’accès aux ressources nutritives, un conflit d’autant plus conséquent que la moitié du génome fœtal est étranger à la mère – les intérêts paternels fusionnent avec ceux du fœtus, quitte à mettre l’organisme de la mère en péril. Du point de vue maternel, mieux vaut investir un minimum dans le fœtus et, notamment lorsque les conditions extérieures sont rudes, il n’est pas rare que la mère stoppe son développement en l’absorbant ou en faisant une fausse-couche – une issue littéralement fatale de la compétition pour le proto-enfant, qu’il soit pour le coup fille ou garçon.

Une fois sorties du ventre de leur mère, on sait aujourd’hui que la compétition entre femmes vise avant tout à l’acquisition de ressources pour leurs ascendants et descendants, leur partenaire et quelques amies triées sur le volet. Elle sert à protéger son clan et à affaiblir des alliances féminines concurrentes, notamment maritales, vu l’intérêt supérieur que les hommes ont pour la polygamie. Enfin, elle évite que d’autres femmes nuisent à la valeur de sa tribu sur le marché reproductif et contribue à améliorer le statut de sa communauté dans son ensemble. D’où les trois principes qui sous-tendent la compétition intrasexuelle féminine.

A lire aussi: Peggy Sastre: l’utérus artificiel est l’avenir de la femme

De un, pour protéger leur corps et lui permettre de répondre aux exigences de très longs et coûteux soins infantiles, les femmes ont recours à des stratégies compétitives réduisant la probabilité de représailles et les dommages physiques associés. Il s’agit ici d’éviter les conflits frontaux, de camoufler la compétition et de livrer bataille uniquement lorsque les risques de rétorsion sont au plus bas. Selon cette logique, les femmes les plus socialement dominantes sont aussi les plus agressives, vu que leur statut élevé dans la communauté minimise le risque de blessures.

De deux, parce que les femmes non apparentées coopèrent rarement en tant que groupe, le succès individuel d’une femme n’apporte que peu de bénéfices à la communauté féminine. Les femmes ont donc été sélectionnées par l’évolution pour favoriser davantage l’égalité entre pairs (même génération, même rang social, etc.) que les hommes, tant ce nivellement du terrain de jeu entrave la réussite individuelle d’une femme et l’empêche d’accéder à des ressources matérielles supplémentaires, de précieux alliés ou un statut par et pour elle-même. Arrivées au sommet de la chaîne alimentaire, les femmes n’ont que peu d’intérêt à investir dans d’autres femmes et la majorité des femmes tirent dès lors surtout profit de la punition de leurs pairs. En revanche, si les rapports de confiance sont réels, des amies peuvent bénéficier d’un investissement réciproque.

De trois, parce que les femmes n’ont que peu d’intérêt à la coopération collective, l’ostracisme ou l’exclusion sociale leur est une arme de choix. Lorsque vous êtes une femme et exception faite de quelques amies soigneusement sélectionnées, les autres femmes de la communauté sont en fin de compte vos principales concurrentes en matière de ressources, de partenaires et de statut. L’élimination d’une adversaire (alias, d’une non-amie) par une coalition réduit donc le nombre de concurrentes tout en minimisant les risques de représailles néfastes par un ascendant numérique pris sur la victime. Les femmes chassent en meute et les amies sont plus spontanément choisies que les amis une fois la procédure d’exclusion sociale lancée : de fait, un homme serait moins enclin à se passer d’une potentielle partenaire sexuelle.

Donald Trump a été élu avec un bon paquet de voix féminines malgré ses sorties  misogynes

De ces principes naissent cinq stratégies proprement féminines : l’évitement de la compétition directe, la dissimulation de la compétition, le recours à la compétition franche uniquement si vous jouissez d’un statut social supérieur dans la communauté, la valorisation de l’égalité entre pairs et le recours privilégié à l’exclusion sociale. Des stratégies que les femelles humaines appliquent dès leur plus jeune âge. Ainsi, à l’âge de 3 ans et comparativement aux garçons, les filles dénigrent plus souvent un pair du même sexe dans les conversations. Et en laboratoire, lorsqu’un expérimentateur présente à trois enfants de quatre ans et du même sexe une ressource à leurs yeux précieuse, les filles sont plus susceptibles de se liguer à deux contre une pour l’obtenir. En revanche, les garçons essayent plus souvent de la récupérer de manière individuelle, dans une lutte de tous contre tous.

Si ces faits (et d’autres[tooltips content= »Voir notamment Joyce F. Benenson, « The developpement of human female competition, allies and adversaries », Philosophical Transactions of the Royal Society B, oct. 2013. »]1[/tooltips]) sont aujourd’hui connus par les spécialistes, une malheureuse inertie culturelle freine leur dissémination dans la population générale et a fortiori dans celle s’identifiant comme féministe, toujours empêtrée dans les vieux schémas du mâle qui propose et de la femelle qui dispose. Par conséquent, le réveil à la réalité de la compétition intrasexuelle féminine peut être violent et générer son cortège de dissonances cognitives. Ainsi, lors de la victoire de Donald Trump aux dernières présidentielles américaines, élu avec un bon paquet de voix féminines malgré ses sorties pour beaucoup misogynes, aux lendemains de l’élection bon nombre de commentateurs ont pu conspuer ces électrices qui – après s’être pavanées pour certaines aux meetings du milliardaire avec des tee-shirts « Grab me by the pussy » (« Attrape-moi par la chatte ») – avaient semble-t-il freiné des quatre fers le cours naturel de l’histoire. Mais comme le détaillera un peu plus tard la journaliste Cathy Young dans les colonnes de Foreign Policy[tooltips content= »Article repris par Slate.fr, « Comment autant de femmes ont-elles pu voter pour Trump ? », 24 mars 2017. »]2[/tooltips], « une page d’histoire » s’était effectivement « tournée, mais pas dans le sens qu’espéraient les partisans de Clinton. L’écart entre électeurs et électrices, loin de se transformer en gouffre béant, aura à peine varié par rapport aux élections précédentes. Si, dans leur ensemble, seulement 42 % des femmes ont offert leur bulletin à Trump, le candidat a conquis 53 % de l’électorat féminin blanc. Ainsi, de nombreuses féministes virent dans la victoire de Trump la preuve du sexisme de l’Amérique, mais elles accusèrent aussi les femmes blanches de “haine de soi” et de traîtrise à leur genre. Elles estimaient que ces électrices avaient fait passer le privilège blanc avant l’émancipation féminine et choisi de se ranger derrière les hommes blancs plutôt que de rejoindre une coalition progressiste et multiculturelle. »

On peut sans doute le déplorer, mais des chromosomes identiques n’ont jamais suffi ni à constituer ni à souder une communauté. Si elles veulent s’éviter des déceptions et nous préserver de leurs aveuglements, nos féministes contemporaines feraient bien de le garder dans un coin de leur tête. Après tout, l’une de leurs plus illustres ancêtres, Olympe de Gouges, l’avait elle-même pressenti : « Les femmes veulent être femmes et n’ont pas de plus grands ennemis qu’elles-mêmes », écrivait-elle dans sa pièce Mirabeau aux Champs-Élysées, deux ans avant d’être décapitée. Et elle n’était pas biologiste pour un sou.

La domination masculine n'existe pas

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Comment l'amour empoisonne les femmes

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Pas de pitié pour la SNCF !

Régis de Castelnau a raison de dénoncer avec un certain lyrisme les apories et inconséquences de l’actuel pouvoir; mais il manque sa cible, il pèche (au sens littéral du terme, le mot pêché venant de l’ancien grec harmartia, qui était le terme utilisé pour les archers qui manquaient leur cible) par excès de simplification, en fantasmant certains aspects de la réforme(ette ?) de la SNCF pour mieux défendre (et comment ne pas le rejoindre ?) l’âge d’or des cheminots.

A lire aussi: Pour sauver la SNCF, cheminots, battez-vous !

Ce dernier est indéniable, mais il appartient au passé, à un temps de pénibilité extrême. Puisque Régis de Castelnau invoque Péguy à l’appui (il y a dans le gouvernement technocratique actuel un peu de ce Renan que Péguy a définitivement annihilé dans ses Cahiers…), je le citerais moi aussi par passion pour ce monument de notre pensée : « Il y a quelques chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite ».

La SNCF, un tonneau des danaïdes

Or, force est de constater qu’avec mon regard peut être trop froid d’entrepreneur, Emmanuel Macron n’entame pas de vraie réforme de la SNCF (ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas le soutenir dans ces quelques velléités sur le sujet, car il faut bien préparer la voie à ce prochain pouvoir vraiment réformateur et citoyen que nous appelons tous de nos vœux). Le gouvernement a d’ailleurs écarté la vraie proposition intelligente du rapport Spinetta, à savoir la transformation de la SNCF en société anonyme SA. Cette seule reforme aurait permis ipso facto de moderniser le statut de l’entreprise sans coup férir. Afin d’éviter l’ire des syndicats, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est tenu à une « société nationale à capitaux publics » (sic) : un joli concept technocratique (vous avez raison de rappeler la vraie nature de ce pouvoir, qui s’apparente à une réaction nobiliaire technocratique avec une génération jeune turc…) qui va cependant permettre de commencer à moderniser la SNCF.

Car je suis au regret de vous annoncer que, au niveau économique et financier, cette société est au bord de l’abîme. Elle génère bon an mal an 4 milliards d’euros d’excèdent brut d’exploitation pour une dette, qui s’accroît, de… 47 milliards. Aucune autre société équivalente n’a une dette représentant 12 fois son excédent brut d’exploitation. Cela n’a été possible que grâce à la garantie de l’Etat : un Etat qui lui-même ne brille pas par l’excellente situation de ses finances publiques. Avec ce filet de sécurité, cette garantie étatique, la SNCF a pu se permettre toutes les gabegies et tous les excès. Il est temps de revenir à un minimum de rationalité économique.

Les cheminots ne disparaîtront pas de sitôt

S’agissant du statut des cheminots, il ne va pas disparaître de sitôt. Seuls les nouveaux embauchés ne profiteront plus du statut du cheminot, ce qui est plus symbolique qu’autre chose: en effet, 1) la SNCF embauche peu 2) elle recrute surtout des contractuels dans des fonctions bien différentes de celles des cheminots. Les cheminots actuels, eux, garderont leur statut, et vous aurez encore l’occasion d’encenser vos camarades cheminots (le romantisme du vocabulaire marxisme aidant) jusqu’en 2060 date d’extinction naturelle du statut.

Vous avez raison de signaler le risque afférent à la disparition des petites lignes: mais la pusillanimité du gouvernement actuel en matière de réformes l’a  d’ores et déjà conduit à abandonner cette idée. Je voudrais cependant soumettre à votre sagacité l’idée suivante: ces petites lignes ne sont pas rentables économiquement pour la SNCF, mammouth colossal aux frais centraux énormes. Mais nombre d’entre elles pourraient être opérées par de petits acteurs indépendants. Les entrepreneurs ont plus de ressources et d’imagination que l’Etat en la matière.

Le romantisme a vécu

En incriminant Bruxelles sur cette réforme, vous attribuez peut être trop de pouvoir à l’Europe. Mais vous avez parfaitement raison sur les grandes lignes du pouvoir actuel, qui applique mécaniquement et surtout naïvement les rapports de Bruxelles et du FMI, avec peu de chances d’avoir de vrais succès économiques de long terme (voir l’exemple de l’Italie de Renzi), sur le droit du travail, la flexisécurite, la formation…

Ne faisons pas de la pseudo réforme de la SNCF un totem romantique pour lutter contre le gouvernement : il y a bien d’autres dossiers qui réclament toute notre énergie !

Droits des femmes: le hijab n’est pas un vêtement comme les autres

Une vive altercation a opposé Bernard de la Villardière à Rokhaya Diallo au sujet du port du hijab le 26 février sur le plateau de Touche pas à mon poste (TPMP). Sans vouloir donner à cette séquence plus d’importance qu’elle n’en a, il me semble utile d’y revenir. Elle est, hélas, représentative de tensions qui parcourent notre société, et plus encore d’un certain nombre d’approximations récurrentes, dont on peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure elles sont des erreurs sincères, ou des mensonges calculés.

Commençons par évacuer le déplorable tweet de Nadine Morano, traitant Rokhaya Diallo de « Française de papier ». C’est très désagréablement teinté de racisme, et complètement idiot. Rappelons simplement que des Français « de vieille souche » partagent les convictions de Mme Diallo alors que des Français d’origine étrangère, et d’ailleurs aussi des étrangers, les combattent. Il y a même ici une ironie involontaire, puisqu’en assimilant implicitement – et évidemment à tort – les convictions des individus à leurs origines, Nadine Morano va exactement dans le sens du communautarisme et du racialisme que défend Rokhaya Diallo !

Venez comme vous êtes (ou presque)

Mais revenons au hijab. Cyril Hanouna avait déclaré : « Ici, que ce soit des personnes voilées, qui portent une kippa, qui soit petites, grosses, handicapées, qui soient noires… Nous on est juste là pour se marrer et on accueille tout le monde. » Belle ouverture d’esprit en apparence mais, si on se donne la peine d’aller au-delà, cette phrase a priori sympathique devient assez inquiétante.

Lorsqu’il est librement consenti, ce qui n’est de loin pas toujours le cas y compris en France, le port du hijab est par définition un choix. Il peut être le respect d’une coutume, et c’est généralement le cas pour les femmes qui le portaient avant qu’il devienne un sujet polémique et un étendard. Il peut être aussi, et il l’est de plus en plus, un acte revendicatif, l’affichage militant d’une appartenance et de l’adhésion à un corpus de croyances et de principes. C’est toute la différence entre le voile porté par exemple par Latifa Ibn Ziaten – la mère d’une des victimes de Mohamed Merah -, et le voile porté par une jeune femme de vingt ou trente ans née et élevée en Occident.

A l’inverse, la taille, le handicap et la couleur de peau ne sont ni des choix ni des marques d’adhésion à quoi que ce soit, ni même à je ne sais quelle « minorité » abusivement présentée comme homogène par ceux qui voudraient l’instrumentaliser. Le fait d’être « gros », « maigre », « svelte », etc. en ayant conscience que le sens précis de ces termes varie selon les époques et les cultures, peut être influencé par des prédispositions biologiques mais, sauf exception, dépend aussi du mode de vie. C’est donc, sinon un choix, du moins dans une certaine mesure la conséquence de choix, et dès lors on ne peut pas le mettre sur le même plan que l’origine ethnique. Mais être ou ne pas être « gros » n’est évidemment pas non plus similaire à un choix religieux ou politique, et encore moins à la décision d’afficher publiquement un tel choix.

Rokhaya Diallo, fidèle à elle-même

Reste la kippa. Là, et là seulement, le propos de Cyril Hanouna n’est pas absurde. Il aurait aussi pu parler d’un crucifix ou d’un tatouage de l’oeil de Shiva, même si on verra plus loin que le port du hijab n’est pas non plus totalement équivalent aux autres marques d’appartenance religieuse évoquées, du moins de nos jours.

Les propos de Rokhaya Diallo, sur le plateau de Cyril Hanouna, sont conformes à ses déclarations précédentes sur le même thème. Elle évoque plusieurs arguments : 1. les femmes qui portent le hijab ont bien le droit de s’habiller comme elles veulent 2. de quel droit un homme, en l’occurrence Bernard de la Villardière, se permet-il de parler au nom des femmes ? « Vous avez du mal aussi à laisser parler les femmes. Ici, dans le public, il y a des femmes qui sont voilées et je trouve que vous leur faites offense en prétendant savoir mieux qu’elles comment elles doivent s’habiller », dit Rokhaya Diallo, et 3. nous sommes en France, ne nous parlez pas de ce qui se passe ailleurs.

A tout cela, nous pouvons répondre :

1. Le hijab n’est pas un vêtement comme un autre

Le hijab n’est pas un vêtement comme un autre. Ce constat n’est pas en lui-même une critique ! Un t-shirt « Lisez Causeur » ou « Votez Aurélien Marq » ne serait pas non plus un simple vêtement, et loin de moi l’idée de les interdire – en toute humilité. Néanmoins, répondre aux éventuelles remarques qu’ils susciteraient par « j’ai bien le droit de m’habiller comme je veux » serait idiot ou plus probablement très hypocrite.

Le problème du hijab vient d’un paradoxe simple : au nom d’une liberté, peut-on porter un signe qui marque l’adhésion à une croyance opposée à cette liberté ? Bien sûr, toutes les femmes qui portent un hijab ne voudraient pas le rendre obligatoire, loin s’en faut. Il n’en demeure pas moins que les courants majoritaires de l’islam voient d’un très mauvais œil qu’une femme s’en abstienne. En de nombreux endroits, il est particulièrement difficile de ne pas le porter, y compris en France dans ces fameux « territoires perdus » où bien des jeunes filles n’arborent le voile que pour échapper aux remarques insistantes, quolibets, crachats ou agressions. Et valoriser la « protection » que le hijab leur offrirait n’est que donner quitus aux agresseurs !

Une femme qui choisit de porter un hijab peut-elle faire abstraction de ce contexte ? Peut-elle ignorer que, de la même manière que si elle portait un vêtement marqué d’un logo, elle est dès lors perçue comme un signe de l’influence d’une certaine idéologie, même si en réalité elle ne soutient pas cette idéologie ? Une femme qui choisit de porter un hijab peut-elle faire semblant de ne pas voir que partout où ce voile devient fréquent, devient banal – ce à quoi elle-même contribue par son choix vestimentaire – la liberté de ne pas le porter, et plus profondément la liberté de toutes les femmes, est remise en cause ?

2. Rokhaya Diallo n’est pas la femme

Pas plus qu’un homme, une femme n’a pas le droit de parler au nom des femmes. La moitié de l’humanité qui porte le double chromosome X n’est pas un tout homogène, faut-il le rappeler ? L’articulation de l’universel et du particulier est un vaste sujet, et l’existence de traits universels ne doit pas masquer la singularité du rapport que chacun entretient avec ces universels. Chaque femme a sa manière d’être femme, et la conscience qu’elle a de sa féminité ne l’obsède pas forcément au point qu’elle en fasse le seul point important de son rapport au monde. Si donc Rokhaya Diallo veut se faire à la fois la porte-parole d’Anne Hidalgo et de notre patronne Elisabeth Lévy, je lui souhaite bon courage !

Au demeurant, Bernard de la Villardière n’a aucunement prétendu parler au nom des femmes ni à leur place, mais critiquer la signification politique du port ostensible d’un symbole donné dans l’espace public. Et s’il a interrompu Rokhaya Diallo, c’est semble-t-il uniquement pour rectifier ce qu’elle disait, en précisant que le vêtement dont ils parlaient n’étaient pas seulement un voile ou un foulard, mais un hijab, c’est à dire un signe d’appartenance qui, à ce titre, n’a rien à voir avec le vieux fichu de nos grands-mères. Mansplaning ? Non, il aurait répondu de la même façon à un homme qui aurait tenu les mêmes propos.

De plus, le port du hijab par les femmes concerne aussi les hommes ! Je ne suis pas en train de dire que les hommes auraient leur mot à dire sur la façon dont les femmes s’habillent (pas plus et pas moins en tout cas que les femmes n’ont leur mot à dire sur la façon dont cette femme s’habille). Mais le hijab, marque d’adhésion à une vision du monde qui favorise la ségrégation entre les sexes et l’idée que les hommes seraient incapables de maîtriser leurs pulsions, est aussi à ce titre un message envoyé aux hommes : tout autant que les femmes, ils sont concernés par le projet de société et la vision du monde dont le hijab est devenu l’un des symboles. Voyez les pathétiques publicités comparant les femmes à des bonbons qui devraient se protéger dans leur emballage, le hijab, et assimilant le regard des hommes pour ne pas dire les hommes eux-mêmes à des mouches !

Quoi qu’en pensent Cyril Hanouna et Rokhaya Diallo, vouloir banaliser l’adhésion affichée à une telle vision de l’humanité n’est absolument pas banal.

3. L’islam politique n’est pas français

L’islam est un universalisme. Il y a d’ailleurs un paradoxe à voir l’appétence des décoloniaux racialistes, qui récusent l’idée même de valeurs universelles, pour les islamistes qui au contraire voudraient à tout prix imposer les leurs à l’humanité entière (je renvoie au remarquable travail de Gilles Clavreul sur ce sujet). Face à une doctrine transnationale à visée universelle, en l’occurence l’islam, il n’est pas absurde d’observer ce qui se passe là où elle est libre d’agir à sa guise, et plus encore là où elle détient le pouvoir normatif. Or, le constat est sans appel : l’islam aujourd’hui culturellement dominant, qu’on appelle souvent islam politique, dans sa composante sunnite « fréro-salafiste » mais aussi dans l’Iran des mollahs, impose dès qu’il le peut le port du voile : hijab, niqab, burqa, tchador, etc. La liberté qu’il revendique pour lui-même, il se garde bien de l’accorder. Pensons à Shahparak Shajarizadeh et aux autres !

Et c’est évidemment ce dernier point qui distingue le niqab de la kippa, d’un crucifix en sautoir ou du hakama rouge d’une miko. Nulle part dans le monde on ne risque la prison parce qu’on ne porte pas une kippa, un crucifix ou un hakama !

Dévoiler le voile

Nous devons constater l’habileté des islamistes qui, par une totale inversion des valeurs, veulent faire du port du hijab un signe de liberté, et la complaisance naïve ou intéressée de ceux qui les laissent faire. Constater, mais aussi dénoncer leurs ruses, et les obliger à se…. « dévoiler » !

Car ce n’est pas la liberté qu’ils défendent, mais l’islamisme. Tous ces thuriféraires du « hijab day », qui appellent toutes les femmes à porter un voile par solidarité envers les musulmanes voilées qui seraient discriminées, soutiennent-ils avec la même énergie une « journée cheveux au vent », pendant laquelle les femmes voilées ôteraient leur hijab par solidarité envers les musulmanes dévoilées qui sont insultées, agressées, emprisonnées? Le 10 juillet, « journée mondiale de la femme sans voile », où sont-ils ?

La femme est désormais l’avenir de la femme

L’avez-vous remarqué ? On n’a jamais autant parlé de cul, dans tous les médias, que depuis le début de l’affaire Weinstein et de ses suites. Les femmes sont incitées à balancer leur porc, et les hommes sont sommés d’avouer leurs forfaits sexuels : quand Caroline De Haas affirme que deux sur trois sont des violeurs, cela fait saliver. Que de belles histoires en perspective ! Que de récits en cours et à venir ! « Il est passé par ici, il est repassé par là »…

Sans compter la demande insistante pour que toutes ces accusations finissent devant des tribunaux. Inutile d’être Lacan pour penser que cette frénétique envie de pénal dissimule (mal) une intense envie de pénis.

La libération de la parole du sexe

Ne nous moquons pas. Des « amours violés », comme disait jadis Yannick Bellon, il y en a — la moitié des sessions de Cours d’Assises sont aujourd’hui occupées par des affaires de viol. De là à suspecter que la quasi-totalité de nos rapports soient des viols plus ou moins déguisés… De là à prétendre qu’une remarque égrillarde articulée quinze ans auparavant soit un traumatisme majeur… De là à transformer des divorces en règlements de comptes au long cours, en affirmant que 5, 10, 15 ans de vie commune ne furent qu’un viol perpétuel…

Ce déballage général n’est pas seulement un retour du refoulé ou une permission de dire à voix haute ses obsessions ou ses fantasmes. Il témoigne d’un renversement significatif : la sphère intime descend dans la rue. Les femmes se sentent obligées de raconter leurs aventures — si possible les plus ratées, les plus traumatisantes, celles qu’a posteriori on transforme en aventures non désirées. Et les hommes sont sommés d’étaler leurs bistouquette sur la table, afin qu’elle soit autopsiée par des inquisitrices armées d’un bistouri social. C’est le renversement de quelques millions d’années d’évolution humaine. En adoptant la position debout, l’humanité a occulté le sexe féminin — que les guenons persistent à exhiber pour stimuler leurs partenaires potentiels. Il s’agit désormais de le faire parler, comme dans les Bijoux indiscrets.

Vive le porno libre (et public)

Qu’est-ce que Diderot aurait fait de #MeToo ? Les lèvres d’en haut clament désormais les petits secrets des lèvres d’en bas. « Nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d’organes. Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. » Le XVIIIe siècle avait tout prévu, tout pensé.

Mais voici que désormais « tout est perverti, et l’usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu’à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d’autres organes » (Diderot toujours). Étalage du tabou.

Contrairement à une croyance naïve, l’étalage des bons coups n’était pas une spécialité réservée à la parole mâle. Les femmes, entre elles, en ont toujours raconté pis que pendre sur leurs bonnes et mauvaises fortunes.

Je vois dans cette inversion des codes une irruption du pornographique dans…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Les Rien-pensants

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C'est le français qu'on assassine

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Quand la France finance sa contre-société


Comme l’illustre l’affaire Mennel, un islamo-progressisme de bas étage irrigue toute une partie de la jeunesse. Dans ce récit simpliste, une France colonisatrice opprime les masses musulmanes. Si on peut regretter que des pans entiers de la société tombent dans la sécession culturelle, il y a assurément de quoi fulminer quand on apprend que cette entreprise d’endoctrinement bénéficie des largesses publiques.


Son joli minois enturbanné est devenu un symbole de nos tourments collectifs. Mennel Ibtissem ne chantera plus pour « The Voice », mais toute la France connaît désormais la voix sucrée et les idées passées de cette jeune femme née à Besançon. Chacun sait donc qu’avant d’interpréter du Léonard Cohen, en anglais et en arabe, elle mettait en doute l’origine des attentats avec un délicieux hashtag #preneznouspourdescons, doutait avec Tariq Ramadan des « thèses officielles » sur le 11-Septembre et partageait un texte dans lequel le prédicateur Hassan Iquioussen, star de l’UOIF de la grande époque, des années 2000 aux attentats, proposait de refaire l’unité nationale contre une minorité « d’individus assoiffés de pouvoir et de matière » auxquels, précisait-il, « le christianisme a résisté pendant deux mille ans » avant de perdre « plus ou moins la bataille, laissant l’islam seul rempart ». Beau comme du Soral.

Mennel, icône malgré elle

Cependant, une partie de la mouvance identitaire, jamais à court d’idées pour desservir, en l’ethnicisant, la cause qu’elle prétend défendre, n’a pas attendu que les tweets coupables soient exhumés pour faire feu. Dès le 4 février, au lendemain du passage de la jeune femme sur TF1, les plus radicaux se déchaînent. C’est que pour eux, Mennel, par nature, parce qu’elle est musulmane et arabe, représente l’anti-France. Sans doute pensent-ils la même chose de Souâd Ayada, la nouvelle présidente du Conseil supérieur des programmes du ministère de l’Éducation nationale, qui est une publicité vivante pour l’assimilation républicaine, dont tous les signes extérieurs, comme le remarque Zemmour, font clairement défaut à Mennel. Le 8 février, après quelques jours d’empoignades cathodiques, en particulier dans l’émission de Cyril Hanouna, où exceptionnellement les noms d’oiseaux et les grands mots plombent les blagues pouet pouet, la jeune chanteuse présente ses excuses pour ses tweets passés et annonce son retrait, dont on suppose que TF1 l’a, au minimum, chaudement encouragé.

>>> Lire Causeur <<<

De Claude Askolovitch, qui publie sur Slate.fr un long plaidoyer, à Soral en passant par Plenel, toutes les nuances de l’islamo-progressisme médiatique se coalisent alors pour dénoncer le lynchage d’une jeune fille qui, écrit « Asko », assumant pour cette fois sa part de naïveté, a ressuscité « le soir unique de sa gloire […] l’utopie métissée du temps des potes quand on se pensait fort de nos cultures mélangées ». Pour ces thuriféraires du multiculti joyeux, voire du « Grand Remplacement » à l’envers, Mennel est l’honneur d’une France métissée, généreuse et ouverte qu’ils opposent à la « France maurrassienne » de Zemmour (lequel agite d’ailleurs avec gourmandise le chiffon rouge de Maurras et, pour faire bonne mesure, de Pétain, au visage de ceux qui réclament qu’on le fasse taire, mais c’est une autre histoire). Dans la foulée, les apôtres de la tolérance insultent à tout va tous ceux qui, sans accabler l’aspirante-artiste, expriment un doute, un malaise, voire, comme l’animateur Benjamin Castaldi, un haut-le-cœur à l’idée que des proches des victimes puissent voir à la télé l’auteur de tweets insupportables. « Empaffée du PAF ! », « Chroniqueuse aigrie ! », le débat est à la hauteur.

A lire aussi: Mennel, bouc émissaire de la bêtise ordinaire

Beaucoup de Français qui ne veulent pas qu’on fasse taire Zemmour auraient sans doute, comme votre servante, préféré qu’on laisse Mennel concourir. Pas seulement par souci tactique de ne pas faire une martyre de l’islamophobie, mais aussi parce que le combat des principes a tout à gagner en épargnant les individus, toujours plus complexes que les idées qu’ils portent (enfin, le plus souvent). Mennel voulait chanter, pas porter un drapeau. C’est à son corps défendant qu’elle est devenue, comme l’analyse Alain Finkielkraut (pages 54-55), une icône de la nouvelle France. Et c’est pour cela qu’elle se retrouve aujourd’hui à la une de Causeur : si elle est notre avenir, il faut le regarder en face.

Mennel, « une Française ordinaire »

Rien n’indique que l’adhésion de la jeune fille à cette bouillie idéologique très début de siècle ait été plus loin qu’une de ces postures qu’on prend dans un groupe pour se faire accepter. Comme l’a écrit dans Libération Saïd Benmouffok, professeur de philosophie en banlieue, et comme l’observe autour de lui Cyril Bennasar (pages 62-63), elle est « une Française ordinaire », une fille de son temps. Si elle peut apparaître comme une égérie communautaire quand elle récite le catéchisme victimaire de la discrimination, une partie de sa génération, au-delà même de la France musulmane, partage sa vision dieudonniste du monde et de la politique, et croit trouver dans les marges du réseau des vérités que des puissants lui cachent. Bien sûr, dans l’imaginaire de nombre de Mennel, les puissants sont souvent juifs, mais après tout, cela ne l’a pas empêché de chanter du Leonard Cohen, et d’y ajouter un couplet en arabe, dont on apprend d’ailleurs, dans la réponse particulièrement éclairante de Marc Weitzmann à Claude Askolovitch, qu’elle a choisi une version pieuse expurgée de toute référence charnelle.

Mennel Ibtissem donne un visage, et le plus adorable qui soit, à un phénomène diffus et composite, où les signes de sécession culturelle vont de pair avec une forme d’intégration, notamment par la technologie. Elle incarne peut-être, comme le dit Asko, une France qui se cherche. On a quelques raisons de craindre qu’elle ne se trouve pas là où il faudrait.

Avec son voile glamourisé en turban, Mennel n’est pas une fanatique islamiste – chanter, c’est haram –, encore moins une djihadiste, mais peut-être une enfant de ce nouveau syncrétisme politico-religieux qu’on appelle « indigénisme » en référence au PIR, le Parti des indigènes de la République : côté théorie, une drôle de tambouille dans laquelle un néo-marxisme réduit à l’affrontement des dominants et des dominés est accommodé à la sauce anticoloniale, saupoudrée d’islam politique, le tout servi dans un jargon qui paraît très vintage en dehors des campus américains et des universités françaises. Côté praxis, un militantisme tout-terrain, très actif dans nombre de communes de nos banlieues, propage dans les esprits une version grand public de ce charabia, laquelle fait des ravages dans une partie de la jeunesse et de la basse intelligentsia, sans oublier de nombreuses salles des profs. Ainsi une jeune élue peut-elle assener que le concept de « racisé.e » qu’elle a effectivement découvert à la fac est de ce fait un concept académique. Le cœur de cette doctrine est en effet un différentialisme, pour ne pas parler de racialisme, qui définit chaque individu par son origine et sa religion.

Quel genre de Français deviendront des jeunes gens éduqués en noir et blanc ? 

Dans ce vaste récit où le monde est divisé en coupables (blancs), qui en ont bien profité, et en victimes (issues de), dont le tour est venu, l’islam est convoqué comme ferment révolutionnaire et comme ciment identitaire. L’existence d’un racisme d’État est une donnée qui ne se discute pas. La France, quant à elle, est appelée à expier ses crimes en s’adaptant. Ça n’empêche pas de l’aimer. Mennel n’a pas à « choisir entre la France et le Coran », comme le souligne Weitzmann : « Elle s’est toujours sentie française, a toujours aimé son pays, même durant sa période militante, entre les printemps 2016 et 2017, lorsqu’elle était sans aucun doute possible sous l’influence de Tariq Ramadan et des théories complotistes. […] En vérité, la question n’est pas de savoir si Mennel se veut ou non guerrière d’un islam politique ; la question est de savoir ce que signifiait pour elle être française à l’époque où elle accusait le gouvernement de terrorisme, c’est-à-dire il y a de cela un à deux ans seulement. » N’empêche, on aimerait aussi savoir ce que pense à ce sujet le musulman du coin de la rue, ou en tout cas, l’importante minorité qui, à en croire les enquêtes, entend faire prévaloir sa culture et sa foi sur la loi commune. Cela signifie a contrario que, comme le rappelle le sociologue Tarik Yildiz (pages 68-69), une majorité des musulmans du pays comprend « qu’il y a un souci avec une certaine interprétation/expression de l’islam et qu’il faut absolument faire quelque chose ».

L’affaire Mennel prouve que, en dépit de la mobilisation générale maintes fois proclamée et du combat culturel sans cesse annoncé, une contre-culture islamo-progressiste continue de travailler les esprits, participant ainsi, plus sûrement que le djihadisme, à former un deuxième peuple à l’intérieur du peuple, à édifier une contre-société dans la société. Quel genre de Français deviendront, en effet, des jeunes gens éduqués en noir et blanc ? Pourquoi voudraient-ils se faire une place dans un monde que tant de bons esprits leur décrivent comme hostile par nature à leur épanouissement ? Quand tous leurs mauvais génies médiatiques les encouragent à « venir comme ils sont » (comme chez McDonald’s), comment ne penseraient-ils pas être l’avant-garde d’une nouvelle France destinée à remplacer l’ancienne ?

Déni de masochisme

Le déni, voire la complaisance candide, dont fait preuve une partie de la classe politique et médiatique à l’endroit de ce séparatisme que l’on qualifiera d’infra-islamiste est déjà passablement énervant. Il y a de quoi fulminer quand on apprend que cette insidieuse et multiforme entreprise d’endoctrinement bénéficie fréquemment de financements publics. Luc Rosenzweig a raconté le mois dernier comment l’UFJP (Union française juive pour la paix) avait reçu 18 000 euros du Commissariat général à l’égalité des territoires pour diffuser, sous couvert d’antiracisme, les poncifs « antisionistes » les plus éculés. La passionnante enquête menée par Erwan Seznec révèle que le courant indigéniste, largement dépourvu d’ancrage populaire et de militants actifs, bénéficie de nombreux subsides publics, affectés notamment à des manifestations organisées dans les universités où le mouvement d’Houria Bouteldja (elle-même employée par l’Institut du monde arabe) a tissé un réseau non négligeable. De même, Rachel Binhas montre (pages 64-66) que nombre d’associations s’emploient, derrière des objectifs aussi louables que la santé ou l’éducation, à propager la bonne parole – et les bonnes pratiques – islamistes grâce à l’argent public, en particulier celui de municipalités, peu regardantes sur les clientèles qu’elles cherchent à fidéliser.

Les islamistes et crypto-islamistes ne sont certes pas les premiers à pratiquer la subversion sous subvention, le Bouquet de tulipes de Jeff Koons et d’autres chefs-d’œuvre de l’art contemporain financés par le cochon de contribuable en témoignent. C’est la grandeur de la démocratie, dira-t-on, de tolérer ceux qui la combattent, et même de leur donner les moyens de la combattre. Quand le musée Delacroix paye Thuram pour expliquer que l’orientalisme « permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens car ils s’éprouvent comme plus “avancés” », ainsi que le relate Jonathan Siksou (page 67), quand les impôts des Français financent la haine de la France, la tolérance confine au masochisme. Et la générosité à la connerie.

Musulmans de France : la désintégration

Daoud Boughezala

Pour les besoins de notre dossier, nous avions sollicité un jeune et brillant universitaire spécialiste de l’islam de France, notamment de ses courants salafistes. Mais étant en pleine rédaction de son prochain essai, il a préféré s’exprimer sous couvert de l’anonymat.

Depuis les attentats, le chercheur constate « une volonté d’invisibiliser son appartenance au salafisme » de la part des plus zélotes qui craignent « d’attirer l’attention et de se faire ennuyer par les autorités ». Chez la majorité des Français musulmans, il observe un mouvement de désaffiliation commun à toutes les sociétés individualistes modernes que Marcel Gauchet a si bien décortiqué. En gros, le musulman de base se reconnaît de moins en moins dans une organisation structurée – type UOIF ou Frères musulmans – et ne s’engage que ponctuellement, donnant de son temps (et de son argent) pour des projets concrets tels que la construction de mosquées, d’écoles et autres actions philanthropiques. Ne nous y trompons pas : « les associations musulmanes ont toujours le vent en poupe parce qu’elles bénéficient du soutien financier d’une bonne partie de la communauté », quand bien même elles ont perdu leur capacité mobilisatrice de jadis.

La chute de la maison Ramadan et le déclin progressif de l’UOIF, dont la revendication d’un « islam à la française » parle peu aux enfants d’immigrés de troisième ou quatrième génération, accentuent ce processus de désintégration. À l’islam paisible de papa puis à l’engagement structuré de la deuxième génération a succédé un essaim 2.0 « de butineurs sur YouTube et les réseaux sociaux, qui consomment un peu de Tariq Ramadan, un peu de prêcheurs salafistes, un peu d’idéologie djihadiste » pour en sortir un gloubi-boulga indigeste. On souhaite bien du courage aux futurs gardiens de la ruche.

Aller voir « La Forme de l’eau » et prendre un bain de bons sentiments

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La Forme de l’eau, le film de Guillermo del Toro, a remporté l’Oscar du meilleur film à Hollywood. Rien d’étonnant: il est plein de bons sentiments. 


Si le triomphe de La Forme de l’eau aux Oscars dit quelque chose des Etats-Unis, alors ceux-ci préfèrent fantasmer en se masturbant, comme le fait l’héroïne du film dans la scène d’ouverture, plutôt que de regarder la réalité en face. En compétition face au film fantastique de Guillermo del Toro, il y avait trois films historiques : Dunkerque, Les heures sombres et Pentagon Papers. Quant aux autres candidats –  Phantom thread, Three billboards, Get out, Call me by your name, Lady Bird -, même s’ils ne reposent pas sur une « histoire vraie », ils se caractérisent tous par un certain réalisme et traitent des grands sujets « classiques » (identité sexuelle, racisme, problèmes socio-économiques) et dressent un tableau direct de la société américaine. L’escapisme imaginaire de La forme de l’eau n’est donc par l’expression de la production cinématographique de l’année mais une option minoritaire et radicalement différente.

La Forme de l’eau, un La La Land politique

Ce penchant était perceptible dès l’an dernier quand La La Land a raflé six Oscars –  sans compter la gaffe de Faye Dunaway qui l’avait par erreur annoncé lauréat de l’Oscar du meilleur film. Malgré les grands discours et les prétentions métapolitiques de certains acteurs de l’industrie cinématographique hollywoodienne, le pur divertissement – légèrement maquillé, air du temps oblige, en critique de la société américaine – tient bon. Ce choix est parfaitement légitime mais, semble-t-il, honteux, presqu’autant qu’un discours de remerciement qui ne mentionne pas Harvey Weinstein. Del Toro a donc décidé de politiser à outrance sa petite comédie. Le problème est que ce choix condamne le film à osciller entre l’allégorie politique et l’histoire fantastique avec comme résultat de rater la première et ne pas aller assez loin dans la seconde.

L’histoire est pourtant prometteuse. En 1962, dans un laboratoire secret de l’armée américaine, une créature amphibie, une sorte d’homme-poisson capturé dans l’Amazonie devient un enjeu stratégique important en pleine Guerre froide. Ce contexte permet d’exposer une Amérique plongée à la fois dans une paranoïa anti-communiste et une orgie de consommation. Et Del Toro ne s’en prive pas, déployant au passage son génie de créateur d’univers esthétiques. Renversant les codes d’un classique de l’époque, il dénonce non seulement l’établissement scientifico-militaire des docteurs Folamour mais brocarde aussi et surtout la famille américaine, le cœur du réacteur idéologique d’Hollywood. Mais au lieu d’utiliser humour et dérision, il cogne avec un sermon politiquement correct.

Les méchants hommes contre les gentils « monstres »

Ainsi, le colonel Richard Strickland, qui a capturé la créature et l’a ramenée au laboratoire, a reçu comme mission de percer à tout prix les secrets de son double système de respiration. Il décide de le tuer pour l’autopsier. Or, contrairement aux héros des années 1950 à la fois patriotes et excellents maris, le colonel Richard Strickland, jamais sans sa matraque électrique, se révèle un fonctionnaire sadique et cynique et un pater familias pervers et (Del Toro n’y va pas avec le dos de la cuillère !). Ses traits physiques inspirés d’un superman de BD lui donnent l’allure d’un cousin de Frankenstein. Pas de valeurs – même pas le patriotisme – et encore moins d’amour. Le monde des mâles hétérosexuels blancs dominants n’est que carriérisme, pouvoir et accumulation de biens de consommation. Ils ne sont même pas réactionnaires mais tout simplement membres d’une organisation mafieuse qui s’appelle les Etats-Unis d’Amérique.

A lire aussi: Elisabeth Lévy – César 2018: ruban blanc et robe noire, « Not in my name »!

Et si vous pensez qu’en face, chez les rouges, c’est mieux, détrompez-vous ! Les agents de Moscou sont l’image renversée de leurs homologues américains. Comme eux, ils ne voient dans la créature qu’un simple enjeu stratégique et, sans la moindre once de sensibilité, pensent que la meilleure chose à faire est de la tuer. La seule différence entre Américains et Soviétiques est dans leur mode de vie : puisque les seconds ne peuvent pas participer pleinement dans le consumérisme américain, ils se consolent en se remplissant la panse dès qu’ils peuvent. Et voilà les deux adversaires de la Guerre froide renvoyés dos à dos !

Heureusement, certains empêchent le système de fonctionner : une femme noire, un vieux peintre d’affiches de publicités homosexuel au chômage et sa voisine, Elisa Esposito, une jeune muette d’origine latino, l’héroïne du film, qui prend la tête de l’opposition aux forces obscures. La matraque idéologique est aussi dure que celui du sadique colonel : d’un côté les hommes hétérosexuels, de l’autre les femmes issues de communautés minoritaires ou souffrantes d’un handicap. Et ce n’est pas tout. Nous avons aussi droit à une dose de psychologie version antisèche avec une clé de lecture aussi grosse que la matraque.

Freud boit du petit lait

Car la seule chose que Del Toro nous dévoile du passé d’Elisa c’est que, bébé, elle a été trouvée au bord d’une rivière. Et voilà pourquoi son imaginaire est un univers aquatique. En fait, le film n’est autre chose que le rêve d’Elisa Esposito, un rêve sous le signe de l’eau. Là non plus, Del Toro n’y va pas par quatre chemins dans ses emprunts à l’interprétation du rêve de Freud. La grande étendue aquatique représente souvent l’inconscient chez les psychanalystes. Et il y a bien entendu le lien avec la naissance, comme dans cette vieille blague de psys. Un enfant demande qui est la mère de Moïse. Sa mère lui répond : « la princesse d’Egypte, la fille de Pharaon ! » « Mais ne l’a-t-elle pas trouvé près de la berge du Nil ? », questionne l’enfant. Ce à quoi le père répond : « Oui, oui, c’est ce qu’elle raconte à tout le monde… »

Blague à part, Elisa Esposito, la fille trouvée au bord l’eau, muette comme une carpe, rêve que l’homme-poisson venu d’Amazonie soit le prince charmant qui la délivre d’une vie morne et solitaire. Puis les autres métaphores surgissent : l’eau qui coule dans la rivière représente la vie, comme l’avait judicieusement remarqué Apollinaire un jour en traversant le pont Mirabeau. Et il y a aussi l’attente pour la pluie (oui, l’eau qui tombe du ciel…), condition sine qua non de la fuite de l’homme-poisson hors de la ville. Alternant les scènes où un verre d’eau à boire se trouve au centre de l’attention… Autrement dit, si l’eau coûtait aussi cher que le pétrole, La Forme de l’eau aurait été le film le plus cher de l’histoire.

Talent gâché

La Forme de l’eau fait d’ailleurs un usage presque aussi généreux des références cinématographiques et télévisuelles que du liquide. Il y a évidemment la tradition des histoires des expéditions scientifiques tombant sur des créatures mi-humaines mi-sauvages, des scénarios autour des monstres aquatiques mais aussi des comédies musicales. Et c’est justement cette dernière référence qui pointe la grande faiblesse de La Forme de l’eau : ce film dégouline de bons sentiments.

Avec un peu moins de prétention, Del Toro aurait tourné une agréable comédie musicale dans la tradition des films de série Z. Au lieu de cela, il a chargé sa petite histoire plutôt sympathique de toutes les causes à la mode. Heureusement, il est suffisamment talentueux et habile pour que le résultat reste plutôt sympathique. Dommage que Del Toro ait manqué du véritable courage : se contenter de faire du La La Land et l’assumer, sans se perdre dans des allégories sur tous les dossiers brûlants à la mode.

Baron Noir : une série « et de droite, et de gauche »

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Philippe Rickwaert (Kad Merad) et Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis), dans la série "Baron Noir".

On se demandait comment les scénaristes allaient se sortir de la révolution macronienne, intervenue pendant qu’ils écrivaient. Pari tenu: la saison 2, encore plus prenante que la première malgré la quasi-absence de turpitudes sexuelles et personnelles, offre une lecture subtile et lucide des affres de la politique française. 


La politique est-elle romanesque ? Ce n’était pas l’avis de Stendhal. Il estimait que, dans une œuvre de fiction, elle jouait le rôle d’un coup de pistolet dans un concert. On pourra toujours objecter que Stendhal lui-même a pourtant fait de la politique un thème essentiel de ses grands romans, qu’il s’agisse du Rouge et le Noir où Julien Sorel navigue à vue entre les différentes tendances de la France de la Restauration, ou de La Chartreuse de Parme où le destin tourmenté de Fabrice Del Dongo épouse les bouleversements idéologiques créés par l’irruption des idéaux de la Révolution française dans la société italienne.

La saison 1, une divine surprise

Toutefois, il faut bien reconnaître que la politique, en tout cas la vie politique au quotidien, la plupart du temps, est un tue-l’amour dans le roman, et par ricochet dans la fiction cinématographique et télévisuelle, surtout par les temps qui courent : le « tous pourris » du poujadisme à l’ancienne et le dégagisme théorisé par Mélenchon ont amené le citoyen à éprouver vis-à-vis de la chose politique un mélange de découragement, de dégoût ou d’indifférence. Alors, si c’est pour retrouver sur nos écrans de manière à peine romancée ce qu’on voit à longueur de temps dans les journaux des chaînes d’info continue, non merci. D’où la timidité des producteurs, notamment en France, pour financer des fictions de ce genre. Apportez-nous plutôt un bon scénario pour un polar ou une comédie, disent-ils, et on verra ce qu’on peut faire. Raison pour laquelle en 2016, la saison 1 du Baron noir avait été une divine surprise tant par la qualité de la série que par ses audiences remarquables et, deux ans plus tard, on peut enfin voir une saison 2, actuellement disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

D’abord, un bref retour sur la première saison. L’histoire se concentrait sur le député-maire socialiste de Dunkerque, Philippe Rickwaert, joué par Kad Merad. Les créateurs de la série – Eric Benzekri, Jean-Baptiste Delafon et Ziad Doueiri – avaient évité, de manière très fine, deux obstacles. Le premier : celui de trop coller à la réalité en mettant en scène des personnages à clefs, immédiatement reconnaissables. Le second : plutôt que d’inventer une histoire échevelée, ils avaient malgré tout choisi de nous renvoyer aux enjeux très concrets de la situation de 2016, ce qui était une manière habile de susciter l’intérêt. Des personnages authentiquement romanesques dans un monde qui était alors exactement le nôtre rejouaient des évènements qui avaient eu lieu ou auraient pu avoir lieu dans la réalité : on voyait ainsi un président socialiste, Francis Laugier, joué par Niels Arestrup, élu sur un programme de gauche, mais appliquant une politique libérale après avoir conquis le pouvoir grâce aux conseils avisés de Rickwaert, le fameux « baron noir », héritier d’une tradition socialiste old school du Nord, fils d’ouvrier et vivant davantage au jour le jour comme un honnête cadre sup plutôt que comme un nabab enrichi par la corruption.

Avec sa voix envoûtante, Anna Mouglalis rendrait libéral un cégétiste endurci.

Totalement dévoué à Laugier jusque-là, Rickwaert se vengeait de sa trahison idéologique en prenant la tête des frondeurs avec pour ambition, selon ses propres termes, de « pourrir le quinquennat de Laugier ». Il avait d’autant plus de raisons de le faire que, dès le soir du débat décisif de l’entre-deux tours entre Laugier et son rival de droite Auzanet, il se trouvait impliqué dans une affaire d’abus de bien sociaux : en effet, Rickwaert piquait régulièrement de l’argent dans la caisse de l’office HLM de sa ville, non pour son enrichissement personnel, mais pour assurer en partie le financement de la campagne de Laugier qui, une fois élu, l’avait laissé se débrouiller seul avec la brigade financière. Si pendant un temps le baron noir pouvait échapper à la police en convainquant un jeune syndicaliste d’accepter de porter le chapeau, le suicide de ce dernier relançait l’enquête autour de Rickwaert, éphémère ministre du Travail contraint à la démission. La haine entre les deux hommes les conduisait finalement – après de multiples péripéties autour d’un mouvement lycéen manipulé, d’un plan social qui tournait mal et de la prise du PS, via la manipulation d’Amélie Dorendeu, sherpa du président – à une chute violente. Le président Laugier était destitué, Rickwaert allait en prison dans l’attente de son procès et de nouvelles élections se préparaient avec Amélie, un temps maîtresse de Rickwaert, comme candidate à la succession de Laugier.

Oui, mais tout ça, c’était avant, en 2016, autant dire une éternité.

Depuis, dans notre réalité, s’est imposé ce phénomène imprévu qui a pour nom Emmanuel Macron, au moment même où commençait le tournage de la deuxième saison. On imagine l’angoisse des scénaristes. L’apparition d’une troisième force, les deux grands partis de gouvernement ringardisés pendant que du côté de la gauche radicale et de l’extrême droite montait la possibilité d’accéder au pouvoir, ce qui faisait cauchemarder les éditorialistes mainstream à l’idée d’un second tour Mélenchon-Le Pen. Comment se sortir du guêpier pour cette deuxième saison ? Comment garder des personnages complexes, construits tout en nuance, dans un paysage politique qui n’avait plus rien de commun avec celui de la première saison ? Des personnages qui, à la limite, n’y avaient plus leur place…

C’est d’abord à la manière dont ils ont procédé que l’on pourra mesurer le talent des scénaristes. Dans la saison 2, la montée des extrêmes et l’apparition d’un bloc central sont très habilement mises en scène. Au début de la saison, Rickwaert est en prison dans le Nord. Le deuxième tour de la présidentielle va opposer Amélie Dorendeu, jouée par une Anna Mouglalis à la voix toujours aussi envoûtante, qui rendrait libéral un cégétiste endurci, et le candidat du FN, Lionel Chalon, dont le discours est une synthèse parfaite entre les lignes Philippot et Marion Maréchal-Le Pen. Ce qui explique, sans doute, qu’il ne perde que par 47 % des voix face à Amélie Dorendeu. Encore cette victoire de la candidate du PS in extremis est-elle due aux conseils de Rickwaert. Libéré sous caution et muni d’un encombrant bracelet de surveillance, il explique à Amélie que sa seule chance pour battre le FN est de le trianguler, c’est-à-dire de reprendre ses thèmes à son compte en les présentant comme étant, en fait, les siens depuis toujours.

La France présidente

Dans un tel contexte, c’est Amélie Dorendeu, très convaincante en présidente de la République, à la fois sexy et jupitérienne, qui se trouve, de fait, jouer le rôle de Macron. Dans un premier temps, elle veut un gouvernement de large union nationale des bonnes volontés, et propose à la cheffe de l’aile gauche du PS de devenir Première ministre, tout en intégrant des ministres centristes au gouvernement. Cette dernière refuse et rejoint même un nouveau personnage de la série, Michel Vidal, joué par François Morel. Michel Vidal a fait un excellent score à la présidentielle en portant une candidature de gauche radicale. C’est un ancien du PS qui ne supporte plus son ancien parti. Il dit à un moment que les communistes lui apportent 1 % de ses voix, mais lui prennent 90 % de son temps… Si cela vous rappelle quelqu’un, vous avez raison. François Morel campe un Mélenchon « idéal », dans la mesure où il est sympathique, insulte assez peu les médias et ne fait pas dépendre la stratégie de la gauche de ses sautes d’humeur.

Et Rickwaert, là-dedans ? Il est omniprésent et hyperactif, d’autant plus qu’il est toujours dans l’attente de son procès et qu’il a des problèmes avec sa fille, dont il ne s’est pas rendu compte qu’elle était devenue une jeune femme. Il est toujours aussi habile, machiavélien diront certains, mais c’est pour une cause qu’il estime être la bonne : celle de la nécessité d’un vrai clivage gauche-droite, plus sain démocratiquement que la situation d’un bloc central « moderne, libéral et européen » confronté symétriquement à deux populismes de gauche et de droite. Il y arrive presque, d’ailleurs, mais comme la justice l’attend au tournant et que la présidente Dorendeu se révèle au bout du compte franchement partisane d’une ligne « et de droite, et de gauche », il décide d’une autre stratégie qu’on ne révélera pas ici et qui fera l’objet d’une saison 3 déjà prévue pour 2019. Cela nous évitera d’avoir deux ans à attendre pour connaître les résultats de la dissolution de l’Assemblée nationale annoncée par la présidente à la fin du dernier épisode.

Cette maestria, cette inventivité scénaristique pour faire coller les personnages à une situation inimaginable il y a deux ans permet donc, et c’est sans doute l’aspect le plus intéressant de la série, de se colleter à tous les problèmes auxquels est confrontée la France de 2018. Le terrorisme d’abord : nombre de scènes se passent dans la salle de crise sécurisée de l’Élysée, là où on parle par euphémisme des mesures à prendre contre les cellules identifiées. On voit avec une précision documentaire, mais aussi une grande profondeur psychologique, la présidente décider des fameuses opérations « homo », qui consistent à exécuter préventivement ou en représailles des membres de groupes terroristes ou présumés tels, sachant que dans une démocratie, les crimes d’État risquent toujours, à un moment ou à un autre, de déboucher sur des scandales d’État qui menacent assez vite la présidente.

D’autres préoccupations, moins violentes mais beaucoup plus taboues dans le contexte actuel, sont évoquées sans fard, mais sans parti pris. Notamment le clientélisme de certains élus de banlieue vis-à-vis des représentants les moins fréquentables des communautés musulmanes, ce qui nous vaut l’apparition d’un jeune député socialiste, Cyril Balsan, ancien assistant parlementaire de Rickwaert devenu élu du Val-d’Oise, qui se mue, à ses risques et périls, en véritable croisé de la laïcité ; une sorte de Manuel Valls accusé de dérive identitaire par ses camarades et félicité par un FN trop heureux de brouiller les cartes.

Passionner le spectateur pour une commission d’investiture ou une proposition de loi, c’est du grand art.

Le plus étonnant, c’est que cette saison 2 se révèle encore plus prenante que la première alors qu’elle s’est pratiquement dépouillée de toutes les histoires personnelles, sexuelles et familiales des personnages, si ce n’est, rapidement évoqués, les rapport de Rickwaert avec sa fille, une liaison entre le premier secrétaire du PS et une conseillère de la présidente[tooltips content= »On aura une pensée émue pour tous les militants du PS en voyant un certain nombre de scène se passer Rue de Solferino… »]1[/tooltips],  ainsi qu’une vague attirance érotique implicite entre la présidente Dorendeu et Thorigny (Pascal Elbé), son Premier ministre centriste du moment. De plus, s’agissant de la vie publique, il est finalement facile de passionner pour un attentat contre une école de police ou le tabassage d’un élu par des voyous. Mais faire éprouver au spectateur la même tension sur les débats dans une commission d’investiture pour les législatives ou la façon de neutraliser une proposition de loi dans les couloirs de l’Assemblée, c’est du grand art.

Et puis, le grand mérite de Baron noir est d’aller, l’air de rien, contre les idées reçues sur la politique. Les hommes et les femmes qui la font sont parfois peu recommandables, on n’aimerait pas forcément les avoir pour amis, mais les auteurs de cette série montrent bien que l’immense majorité est malgré tout animée par des convictions. Ce qui fait paradoxalement de ce Baron Noir un spectacle étonnamment civique.

Baron noir, saison 2, série créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon. Avec Kad Merad et Anna Mouglalis (8 x 55 min). Saison entière disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

BARON NOIR - SAISON 2 - DVD

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« Détroit », le grand film antiraciste qui ne plaît pas aux antiracistes

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"Detroit" de Kthryn Bigelow.

Détroit, le dernier film de Kathryn Bigelow, dans lequel la réalisatrice plonge au cœur des émeutes américaines de 1967, ne mérite pas les mauvaises critiques qui lui sont faites. Sa sortie en DVD/Blu-ray offre une nouvelle chance de voir un grand film à ceux qui l’auraient raté au cinéma. 


Kathryn Bigelow est décidément une cinéaste courageuse qui s’attaque à des sujets politiques et sociaux difficiles. Après les excellents films Démineurs (2009) sur un groupe de soldats effectuant des déminages dans une situation périlleuse pendant la Guerre États-Unis/Irak et Zero Dark Thirty (2012) qui narre la traque de Ben Laden, elle relate les émeutes de Détroit du point de vue d’une cinéaste américaine blanche.

La presse américaine est déchaînée

Ce qui lui a valu de nombreuses critiques dans les médias américains: «Irresponsable », «complaisante », voire «coupable de faillite morale» aux yeux du New Yorker… «Comment Bigelow, une femme blanche qui a grandi à San-Francisco dans une famille bourgeoise et fait ses études à Columbia peut-elle comprendre et faire la lumière sur une expérience aussi viscérale?» s’interroge Variety. Ainsi c’est la couleur de peau de la cinéaste qui pose problème. De nombreux textes publiés dans la presse américaine pensent que seul un ou une cinéaste noire pourrait et saurait montrer au cinéma ces émeutes raciales avec pertinence. Bien sûr, face au film de Kathryn Bigelow, aucune de ces critiques ne tient.

1967 : la vague d’émeutes

Les événements que relate la cinéaste dans son nouveau long-métrage Detroit se déroulent durant l’été 1967. Les États-Unis connaissent alors une vague d’émeutes d’une violence sans précédent. La guerre du Vietnam, très contestée, ressentie comme une intervention coloniale, et les nombreux problèmes liés à la ségrégation raciale nourrissent la contestation. Détroit vit depuis quelques jours dans un climat insurrectionnel. Une fois de plus, Kathryn Bigelow a tourné son film après un long et patient travail d’investigation. Elle a réalisé des interviews de dizaines de témoins de l’époque et fait une enquête précise sur les émeutes. Un fait particulièrement grave a retenu son attention: précisément celui qui s’est déroulé à L’Algiers Motel où la police de Détroit a violenté, humilié neuf hommes noirs et deux jeunes femmes blanches, abattu trois jeunes noirs avec un déchaînement physique et mental d’une cruauté terrible. Dans ce fait divers, elle se concentre sur le destin de Larry Reed, chanteur de The Dramatics, un groupe de musique soul qui venait de signer un contrat avec le célèbre label Motown. Présent à l’Algiers Motel ce soir là, le chanteur est brutalisé subissant des séquelles graves. Il renoncera alors à chanter ailleurs que dans les églises.

Tournage caméra à l’épaule

Dans la première partie du film, la cinéaste expose avec une mise en scène alliant sécheresse et amplitude les raisons et les conditions des tensions raciales et des émeutes qui s’en suivent à Détroit, – émeutes nettement moins connues en France que celles de Watts ou à celles qui surviendront dans le pays, l’année suivante à la suite de l’assassinat de Martin Luther King. Servie par un tournage caméra à l’épaule, un montage alterné brillant et efficace et l’utilisation d’images d’archives, elle nous décrit l’inéluctable affrontement entre les manifestants noirs et les policiers de la ville et les soldats de la Garde nationale appelés en renfort.

Dans la deuxième partie, en choisissant le postulat de se focaliser sur un fait divers sordide, Kathryn Bigelow nous montre avec un sens aigu du cadre et une tension dramatique constante et éprouvante comment des policiers représentants de l’ordre de leur pays se conduisent comme des êtres cruels et pervers, motivés par des pulsions sadiques d’ordre racistes et sexuelles, dans un quartier au bord de l’explosion sociale. Les acteurs sont tous excellents en particulier, Will Pouter qui incarne Krauss, le jeune policier qui mène les interrogatoires. La cinéaste filme un être à la figure d’ange, au regard noir qui soudain devient haineux, un homme d’une terrible ambivalence, ne pouvant être considéré comme fondamentalement raciste ou comme un monstre fasciste. Il représente le racisme ordinaire de toute une société américaine qui refuse absolument de voir le ségrégationnisme de l’époque.

L’intelligence de la cinéaste est de ne pas faire de son film un brûlot manichéen contre le racisme et les violences policières qui exempterait tout noir américain de critiques. Elle ne veut pas démontrer mais montrer, nous faire voir ce que l’on voit: la mécanique implacable de la montée de la violence et de la brutalité policière face aux émeutiers et aux jeunes noirs, vue de l’intérieur dans des scènes de huis-clos tendues et étouffantes. Le Diable probablement!

Le film se clôt par une troisième partie plus courte où l’enquête et le procès des policiers accusés de meurtres est relaté avec un sens aigu de l’économie du récit. Il se conclut après la relaxe des policiers sur le destin tragique de Larry Reed, meurtri à jamais par ce drame, qui décide de ne chanter que des gospels avec une voix d’une splendeur sans pareille dans les églises.

Detroit est un grand film politique et artistique qui confirme le grand talent de la cinéaste.

Detroit - [DVD]

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Notre-Dame-des-Landes: qui a le plus menti, finalement?

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La "route des chicanes"", qui traversait la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et était prétendument interdite à la circulation, 16 janvier 2018 © Sébastien Salom Gomis/SIPA

L’annonce de l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest a résonné comme une victoire des zadistes installés illégalement à Notre-Dame-des-Landes. Mais le mythe d’un retour à la nature cache des réalités moins reluisantes. Dix questions sur un abandon.


Édouard Philippe a tranché, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera agrandi. La zone d’aménagement différé de 1 600 hectares (ZAD, rebaptisée « zone à défendre »), gelés depuis les années 1970 dans la perspective d’un nouvel équipement, n’a plus de raison d’être. Les élus locaux, les quatre exploitants agricoles qui refusaient l’expropriation et les zadistes ont fait plier les pouvoirs publics. Reste maintenant à faire plier quelques faits, particulièrement têtus. Le tour en dix questions.

Est-ce le triomphe des zadistes ?

Ce n’est pas ainsi qu’ils le vivent. Les zadistes entendent renverser le système capitaliste et instaurer de nouveaux rapports humains, libérés de la compétitivité et de la course au rendement (les textes disponibles sur nadir.org, le site de la ZAD NDDL, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet). Ils ne sont pas en lutte contre un aéroport, mais contre l’inflation du transport aérien, symptôme d’une mondialisation hors de contrôle. Autant dire que leur victoire finale n’est pas pour demain. À tout prendre, Notre-Dame-des-Landes n’était pas le plus mauvais des combats. Enseignant à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), Philippe Subra s’est penché sur le phénomène des zones à défendre. Il a isolé quelques déterminants de leur succès : « Un bocage plus accueillant que des champs nus, la proximité d’un pôle universitaire qui fournit des militants et une alliance avec des acteurs locaux. » Ce dernier point est crucial. À Sivens (Tarn), les syndicats d’agriculteurs étaient très hostiles aux zadistes. En Loire-Atlantique, une alliance de circonstances s’est nouée. Elle a été déterminante (voir ci-dessous).

Est-ce une défaite pour l’État ?

Il est trop tôt pour savoir si le gouvernement tirera un quelconque bénéfice politique de son choix. En revanche, pour la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), c’est la déroute, l’humiliation totale. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes était solide, quoi qu’en disent les opposants. La DGAC a fait travailler trois personnes à plein temps sur ce projet pendant dix ans. Elle a recruté et formé des contrôleurs aériens, pour une montée en puissance du trafic qui n’aura pas lieu. Et si un avion s’écrase un jour sur Nantes (comme a failli le faire un MD-83 de Luxor Air en 2004), la DGAC devra probablement rendre des comptes. En raison de la proximité de la ville, la sécurité des procédures d’approche et de décollage n’est pas optimale. Tous les professionnels en conviennent.

A lire aussi: Notre-Dame-des-Landes: une reddition planifiée ?

Qui sont les zadistes, au juste ?

« Zadiste » est une marque déposée[tooltips content= »Sur une initiative de René Leblanc, élu anti-aéroport et ex-délégué régional de l’Institut national de la propriété industrielle à Rennes. »]1[/tooltips], mais difficile de savoir ce qu’elle recouvre.

Les porte-parole du mouvement s’expriment seulement sous un pseudonyme collectif, « Camille ». L’effectif sur le site est évalué entre 80 et 250 personnes, en fonction des saisons. L’éventail va du punk à chien désocialisé au jeune diplômé en lutte contre les excès du libéralisme. Le corpus idéologique mêle des références à la Confédération nationale du travail anarchiste, à Attac, aux Anonymous et aux théoriciens de la décroissance, Pierre Rabhi en tête. Selon Philippe Subra, le modèle le plus proche est le mouvement italien No Tav de la vallée de Suse, en lutte depuis vingt ans contre la ligne Lyon-Turin.

Non hiérarchisé, le mouvement est travaillé par des contradictions flagrantes. La plus comique, souvent soulignée, était de voir de nombreux végans antispécistes militer contre l’aéroport pour sauver des élevages. Par ailleurs, les zadistes sont « no border » en ce qui concerne les humains, mais ultraprotectionnistes en matière agricole, défendant des circuits courts. Selon l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa), quatre zadistes exploitent aujourd’hui des terres. Ils sont squatteurs, mais cotisent à la mutualité sociale agricole ! La majorité, étudiants ou jeunes chômeurs, ne fait que passer dans le secteur, quelques semaines ou quelques jours. L’économie de troc et les jardins potagers de la ZAD n’ont jamais franchi le stade du bricolage (voir dernière question). En dehors des grands rassemblements ponctuels et des reportages encadrés par les opposants au projet, la ZAD était largement virtuelle. En cas d’évacuation, la difficulté ne serait pas de faire partir les activistes, mais de les empêcher de converger vers le site pour affronter les forces de l’ordre, depuis Nantes, Rennes, Lorient, etc.

Est-ce un tournant dans la prise en compte des enjeux écologiques ?

Ce n’est pas là-dessus que la décision s’est jouée. La ZAD n’est pas classée Natura 2000. Identique à des centaines de coins de bocage du Grand Ouest, elle est d’un « naturel » tout relatif. Le secteur a été traité à la chimie lourde au xixe siècle, quand des millions de tonnes de calcaire ont été épandues sur les landes acides de Bretagne, afin de les rendre cultivables. « Au sortir de Nantes, par la route de Vannes », écrit Stendhal[tooltips content= »Dans Les Mémoires d’un touriste. »]2[/tooltips], de passage sur la ZAD en 1838, « l’on se trouve comme perdu au milieu d’une vaste bruyère parfaitement stérile », aujourd’hui transformée en pâturages guère plus sauvages que le Champ-de-Mars.

Paradoxe supplémentaire, si le secteur a été moins grignoté par l’urbanisation que d’autres pans de la troisième couronne nantaise, c’est parce que les terrains étaient gelés, dans la perspective de l’aéroport ! « L’avenir de ce territoire ne doit pas être une urbanisation et une agriculture intensive destructrices », pointe France Nature Environnement, dans le communiqué émis juste après l’annonce de l’abandon du nouvel aéroport par Édouard Philippe. Manière implicite d’admettre que la zone d’aménagement différé a joué un rôle protecteur.

Pourquoi une telle mobilisation d’EELV et des associations écologistes ?

Principalement par souci de retombées médiatiques ou politiques. L’aéroport n’aurait pas figuré dans les dix plus gros chantiers de la décennie, contrairement à l’EPR de Flamanville, au projet ITER ou aux LGV Tours-Bordeaux et Le Mans-Rennes. Le parallèle avec ce dernier chantier est éloquent. Condamnée à un déficit éternel, de l’aveu de la SNCF, la LGV le Mans-Rennes a consommé deux fois plus de foncier que l’ex-futur aéroport, qui aurait été bénéficiaire. Elle a tranché le paysage sur 182 km, sans faire lever un sourcil à EELV ni à France Nature Environnement. Peut-être le fait que cette dernière dispose d’un siège d’administrateur à la SNCF, qui la subventionne, explique-t-il cette retenue.

Quel rôle ont joué les élus locaux ?

Les opposants réunis dans le Collectif des élus doutant de la pertinence de l’Aéroport (Cédpa) ont été exemplaires de combativité, d’abnégation et d’intelligence politique, avec ce que cela suppose de mauvaise foi. Ils ont toujours maintenu l’unité, en dépit de dissensions inévitables. Ils ont attaqué point par point les argumentaires du syndicat mixte d’aménagement en charge du projet. Quand ils perdaient devant la justice administrative (c’est à dire 178 fois sur 180), ils parvenaient à transformer leur défaite en succès médiatique. Ainsi ont-ils réussi à transcender en bataille pour l’intérêt général ce qui était, au départ, un combat local. Jean-Paul Naud, maire de Notre-Dame-des-Landes, voulait conserver le caractère champêtre de sa commune. Françoise Verchère, porte-parole du Cédpa, ex-maire de Bouguenais, où se situe l’aéroport actuel, entendait garder l’usine Airbus implantée sur sa commune. Au début. L’un comme l’autre disent que ces années de combat ont considérablement élargi leur vision de la politique.

A lire aussi: Notre-Dame-des-Landes: « Le contribuable va devoir payer l’équivalent de trois aéroports »

En face, les élus pro-aéroport, emmenés par l’ex-maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, sa dauphine Johanna Rolland et le patron du département, Philippe Grosvalet (tous PS), ont brillé par leur ambivalence. Ménageant la chèvre du développement économique et le chou de l’allié écologique, ils ont réussi l’insigne exploit d’être pour NDDL, tout en subventionnant les associations qui étaient contre (voir ci-dessous).

Que va devenir le secteur ?

Édouard Philippe a annoncé que le gouvernement ne garderait pas les terres qu’il avait préemptées. Il est peu probable que la majorité des 37 agriculteurs expropriés demandent à revenir. Beaucoup sont décédés.

Sans intervention énergique, les surfaces agricoles et les espaces verts seront lentement grignotés par l’urbanisation. C’est une tendance lourde. La métropole nantaise gagne près de 14 000 habitants chaque année. La ZAD est à la lisière nord. Selon les données mises en ligne par la préfecture, la Loire-Atlantique perd chaque année 2 000 à 3 000 hectares de surface agricole utilisée (SAU), dont quelque 800 hectares « artificialisés » (bétonnés, en clair), le reste devenant des réserves de chasse, des friches, des parcs, etc. Le président du Conseil départemental, Philippe Grosvalet, soutient que « ces chiffres sont exagérés » et que « la réduction de la SAU annuelle ne dépasse pas 900 hectares ». Soit, tout de même, une ZAD NDDL (1 600 ha) consommée tous les deux ans, dans l’indifférence générale. La commune de Vigneux-de-Bretagne, qui se partage le périmètre de la ZAD à égalité avec Notre-Dame-des-Landes, a perdu un tiers de sa surface agricole utilisée entre 1988 et 2010[tooltips content= »Selon les données de la base ministérielle Agreste, la SAU à Vigneux est tombé de 3 465 à 2 354 ha. »]3[/tooltips].

Les élus locaux connaissent cette tendance et entendent la combattre. Ils l’ont répété le 22 décembre dans la salle des fêtes de Notre-Dame-des-Landes, en conférence de presse. Selon Jean-Paul Naud et Thérèse Leparoux, ancienne vice-présidente de la communauté de commune Erdre et Gesvres, « les outils administratifs pour freiner le grignotage existent, c’est seulement une question de volonté politique ».

Ces élus soutiennent la création d’une structure inspirée de la Société civile des terres du Larzac (SCTL), créée en 1985 suite à l’abandon du projet d’extension du camp militaire. Quelque 6 500 hectares ont été confiés à un conseil d’administration (dont le membre le plus célèbre est José Bové) qui loue les terres à des paysans. À Notre-Dame-des-Landes, l’idée serait de promouvoir l’élevage bio en pariant sur les circuits courts et les achats des collectivités. Reste à convaincre les pouvoirs publics d’accepter cette dérogation au droit commun, dans un secteur autrement convoité que le Nord-Larzac. Le plus dur est à faire.

Où vont aller les zadistes ?

Les étudiants retourneront peut-être à temps complet à leurs études. Une minorité va continuer la lutte. Deux chantiers reviennent dans les conversations : le centre de commerce et de loisirs EuropaCity, à Gonesse (Val-d’Oise), et le centre d’enfouissement des déchets nucléaires ultimes Cigeo de Bure (Meuse). Nucléaire oblige, les pouvoirs publics sont assez vigilants en ce qui concerne Bure. En avril 2015, la Direction régionale de la sécurité intérieure a arrêté trois Anonymous qui avaient piraté des sites officiels en rapport avec le nucléaire et la défense. Les intéressés avaient travaillé bénévolement pour les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, sans être inquiétés le moins du monde.

De quel poids ont pesé les organisations paysannes ?

Elles ont joué un rôle discret, mais déterminant. La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) était contre l’aéroport, mais elle n’a pas milité. La confédération paysanne a été beaucoup plus active, ainsi que Copain 44, un collectif de plusieurs associations, dont le Groupement d’agriculture biologique de Loire-Atlantique (GAB44) et Accueil Paysan. Les quelques opposants irréductibles à l’expropriation, à l’image de Sylvain Fresneau, ont pu compter sur leur soutien, dans une relation complexe avec les zadistes. Face aux forces de l’ordre, ces derniers fournissaient des troupes de choc. Quand certains zadistes sont devenus trop remuants (en mars 2013, par exemple), les paysans les ont évacués par la force, se faisant traiter de « collabos ». C’est que, tout au long du conflit, par des voies détournées, les syndicalistes agricoles ont évité la rupture complète entre la ZAD et la préfecture. Le GAB44 est à lui seul un condensé de ce positionnement alambiqué. Massivement subventionné par le département, la ville de Nantes et la région[tooltips content= »En 2016, ces collectivités lui ont apporté 47 % de son budget de 654 662 euros. »]4[/tooltips], tous favorables au projet d’aéroport, il militait contre ! Le porte-parole du collectif Copain 44, Vincent Delabouglise, éleveur bio, est d’ailleurs administrateur du GAB44.

Ces agriculteurs n’ont jamais adhéré au projet de collectivisation intégrale des terres avancées par la mouvance zadiste. Ils sont intéressés par le modèle du Larzac, mais comment faire pression sur les pouvoirs publics sans les zadistes ?

Qui a le plus menti, finalement ?

Les défenseurs du projet ont diffusé des ragots invérifiables sur les zadistes, évoquant des pièges à loup posés dans les champs, des caches d’armes, des geôles secrètes et des bébés mort-nés ! « Vous verrez, on retrouvera les ossements au moment du chantier… » Les zadistes n’ont pas été en reste en matière de bobards, revendiquant une « autonomie alimentaire » qui n’a jamais existé, même de loin. Les employés du Super U de Vigneux peuvent en témoigner ! La « contre-société » exhibée à certains envoyés spéciaux relevait du village Potemkine.

Le 22 janvier, les opposants à l’aéroport se sont livrés à une comédie surréaliste. Les journalistes ont été informés du nettoyage et de la « réouverture » de la D281, que les zadistes avaient coupée et tenaient – prétendument – comme une place forte. Dite « route des chicanes », elle traverse la ZAD du nord au sud. Arrivés sur place, les caméras et micros de France Télévisions, BFM, Europe 1, etc., ont été priés de rester à l’écart, les zadistes voulant préserver « un moment d’intimité » (annoncé sur plusieurs sites !). La réalité est plus prosaïque. Il n’y avait rien à voir. La D281 n’a jamais été complètement coupée à la circulation. Voilà des mois qu’elle a été dégagée de 99,9 % des obstacles qui la jonchaient. En octobre et décembre 2017, des voitures, des vélos et des tracteurs tirant des engins agricoles de plusieurs dizaines de tonnes la parcouraient sans encombre ! Pourquoi ce montage ? Tout simplement parce que sans mise en scène, à raison de 20 hectares par zadiste, la ZAD elle-même était quasiment invisible. « La vérité est solide, disait l’essayiste américain Oliver W. Holme. Vous pouvez la frapper comme un ballon de foot toute la journée, elle sera toujours ronde et pleine le soir. » À Notre-Dame-des-Landes, il était vraiment temps que le soleil se couche.

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Hallyday: Tout ce que Johnny doit à Laeticia 

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Mariage de Johnny et Laeticia Hallyday. Sipa. Numéro de reportage : AP22138143_000029

Au-delà des querelles d’héritage, retenons la formidable histoire d’amour qui a enchanté les vingt dernières années de Johnny Hallyday. Le bonheur de ce grand torturé s’appelait Laeticia. Son biographe raconte.


C’est une tragédie qui se poursuit après la mort de Johnny. Son héritage déchaîne les passions. Mais comme le souligne Philippe Sollers dans son nouveau roman, Cercle« l’époque est de plus en plus hystérique », ajoutant : « Dans le digital et le numérique, il faut inculper quelqu’un. ». Son héritage, donc, est à l’image de sa vie : rock’n’roll. En réalité, il faudrait parler de l’héritage de Johnny, celui qu’on lui a légué au moment de partir sur les routes, c’est-à-dire tout gamin, blondinet au regard bleu. Un ange déchu. Son géniteur, Léon, ne lui a rien laissé. Il s’est tiré peu après sa naissance, vendant le petit lit de fer et les habits du nouveau-né pour les boire en galante compagnie. Dans ses veines de père défaillant coule du sang tzigane. Pas question de se poser, d’élever un enfant, d’être papa, en un mot. Alors, la fuite, vite !

Johnny sans père… ni mère

Sa mère, Huguette, est mannequin. Le bébé est un poids pour sa carrière. Johnny, qui s’appelle encore Jean-Philippe, sera élevé par sa tante, Hélène Mar, la sœur de Léon. Elle est belle, a du charisme. Johnny l’aimera comme une mère. Voilà. Ça a débuté comme ça. Dans un décor de guerre, en plus. Notre rocker est né le 15 juin 1943. Une sale année pour l’humanité. Un héritage qui se résume ainsi : l’abandon du père, l’absence de la mère (pas présente à son mariage avec Sylvie Vartan ; elle pourrait s’en souvenir pour comprendre le testament qui fait tant parler), le manque d’amour. Avec ça, on fait quoi ? On survit. On fait d’une enfance cabossée, erratique, une force, une rage de vivre. On devient un héros antique. On ne peut sortir de la tragédie. Avant la naissance. Après la mort. Johnny a même fait plus : il est devenu un mythe. Avec une fêlure au cœur, jusqu’à son dernier souffle. Point de suture.

A lire aussi: Johnny, je n’oublierai pas ton nom

L’amour, le fil rouge du répertoire du rocker au regard de loup blessé. Sans jamais être dupe. « Y a peu d’amour avec tellement d’envie ». Michel Berger a compris Johnny. Il lui a écrit une chanson sublime. Éternelle.

Laeticia a sauvé ce grand brûlé de l’âme

Je ne veux parler que d’une femme, ici. Sa dernière compagne, son épouse, Laeticia. Elle l’a vu mourir. Elle l’a veillé alors qu’il souffrait atrocement. Elle l’a lavé, comme Marie-Madeleine a lavé les pieds du Christ. Il avait perdu plus de quinze kilos. Il avait « rapetissé », avait avoué un ami intime. Il n’était plus Johnny, il redevenait inexorablement Jean-Philippe Smet, né dans la rue, fils de personne, idole des jeunes, adulé et si seul quand les projecteurs s’éteignent et que la nuit tombe. Rock star et chanteur abandonné. Ne croyant pas au bonheur et lui foutant des coups dans la gueule quand il avait l’audace de frapper à sa porte verrouillé à triple tour.

Johnny l’était tout autant. Difficile de savoir ce qu’il pensait. Perdu longtemps dans d’interminables silences, fumant cigarette sur cigarette, le bleu de la fumée du tabac brun voilant son regard. Dépressif avec l’envie de se suicider. Un de ses proches m’avait dit : « Un jour, c’était à Cannes, je crois, Johnny était assis sur sa moto. Il s’ennuyait. Il m’a alors balancé : ‘Et si on allait rouler à toute allure, et se tuer ?’ » La fureur de vivre et l’envie d’en finir. Éros et Thanatos. Le déchirement des grands brûlés de l’âme.

Johnny va très mal quand il rencontre Laeticia. Un album en anglais, Rough Town, qui ne décolle pas, surtout à l’étranger. Une promotion cafardeuse. L’équipe de Johnny part au Nouveau-Mexique tourner un clip. Sur la route du retour, le rocker décide de poser son sac à Miami, dans l’espoir de trouver un bateau. Un soir, on vient le chercher à son hôtel pour aller dîner dans un resto japonais, le Sushi Rock Café. Déprimé, il hésite, puis finit par se laisser convaincre. Il arrive en retard, comme d’hab. Il s’assoit à une table de dix personnes. A l’autre bout, il remarque une jeune fille blonde avec de petites taches de rousseur sur son fin visage. Elle a vingt ans à peine, des lèvres comme dessinées par le peintre Raphaël. Française, elle habite Miami avec son père, propriétaire de l’Amnésia, boîte branchée à South Beach. Sa mère est en France, car ses parents sont divorcés. André Boudou est fils de pêcheur. C’est un homme rusé en affaires, malheureux en amour. Après s’être séparé de sa nouvelle compagne, il a perdu trente kilos et fait une dépression. Laeticia, sa fille, l’a aidé à remonter la pente, jour après jour, finissant par s’oublier elle-même. Abnégation totale.

Coup de foudre sur une deux-chevaux

Le coup de foudre se produit. Il allume le feu. Johnny, presque cinquante-deux ans au compteur, revenu de tout, vient de tomber amoureux de Laeticia, née le 18 mars 1975. L’amour se fout du temps. Lorsqu’il la revoit, le rocker l’embrasse dans un garage, sur le capot d’une 2 CV. Sacrément gonflé, le mec !

L’année suivante, le 25 mars 1996, Johnny dit oui à Laeticia. Échange des alliances à la mairie de Neuilly. Nicolas Sarkozy, alors maire de la ville, est heureux, c’est un fan du chanteur. Seule la mort séparera les deux amoureux.

Ça a été rude entre eux, surtout au début. Johnny voulait passer par la fenêtre tous les deux jours, me confiera Pierre Billon, compagnon de route (66) du Taulier. Elle a tout supporté, tout accepté. Elle est arrivée à le calmer, le stabiliser, tenir à distance les démons destructeurs. Johnny, il lui a appris à s’aimer, à accepter son corps, à tourner le dos à son adolescence d’anorexique tourmentée. Ça a été fabuleux.

Il était Jean-Philippe Smet

Des petits bonheurs au quotidien. Une vie de famille, enfin, pour le rocker aux santiags de vent. Deux petites filles, Jade et Joy. Plusieurs métamorphoses professionnelles souhaitées par Laeticia. Un chanteur à la voix plus rauque, avec un répertoire plus sombre, des textes plus profonds, des musiques plus lentes, des clips tournés comme des films montrant un Johnny acteur, incroyablement touchant. Oui, un Johnny qui finit par te faire chialer.

Elle lui a fait poser ses valises, sans qu’il se détruise. Une fois, à Los Angeles, je l’ai vu partant pour une randonnée avec des étudiants du lycée français. Il était heureux. Il vivait une autre vie. Il était Jean-Philippe Smet, un peu en retrait du showbiz et de son boucan d’enfer. Il était en paix avec lui-même. Il savait qu’il devait tout ça à Laeticia. Comme il lui devait d’avoir renoué avec sa mère, Huguette, et d’avoir pu lui dire « Maman » avant qu’elle ne ferme les yeux pour toujours.

Ce que je sais, c’est qu’on rendra justice à La femme aux cheveux longs, qui a appris « la sagesse, sans faiblesse, sans ivresse et sans état d’âme» à son diable de mari.

Johnny que je t'aime

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C’est la femme qui est une louve pour la femme

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Susan (Teri Hatcher) et Edie (Nicolette Sheridan) dans la série Desperate Housewives.

Selon la liturgie féministe, des siècles de domination masculine ont opposé le sexe faible au grand méchant patriarcat. Cassons ce mythe victimaire: de l’échelle cellulaire à celle de la société, les femmes se font entre elles une guerre sans merci.


Le fait est là : dans tous les endroits où il a été possible de le mesurer, les franges les plus conservatrices des populations sont majoritairement composées de femmes. Pas mieux qu’une femme pour en emmerder une autre sur son envie de ne pas se marier, d’avorter, de ne pas être excisée, de s’habiller comme elle veut, de ne pas respecter des impératifs moraux et comportementaux d’inspiration religieuse, d’avoir la sexualité qui lui sied et de l’étaler au grand jour si cela lui chante, de proposer des services sexuels contre rémunération et vouloir que cette activité soit encadrée et protégée des mêmes droits dont jouissent les autres travailleurs. Entre autres.

Parce que la compétition féminine a tout intérêt à être plus insidieuse, elle est plus efficace et ses agentes risquent souvent moins gros, pour un gain supérieur, que leurs congénères masculins

Selon la liturgie féministe, le phénomène relèverait d’une emprise patriarcale. Telles des fourmis zombies, les femmes se tireraient dans les pattes à leur tête défendante, possédées qu’elles seraient par la magie noire d’une conjuration d’hommes goguenards devant le spectacle de leur perpétuel crêpage de chignon, les bières et le pop-corn bien calés entre leur manspreading. Toujours victimes, jamais responsables, les femmes ferrailleraient dans la haine d’elles-mêmes parce que c’est tout ce que la « domination masculine » leur aurait laissé comme moyens de subsistance.

A lire aussi: La femme est désormais l’avenir de la femme – Par Jean-Paul Brighelli

Ici, le féminisme contemporain fait écho aux errements des biologistes qui, longtemps, auront considéré les femelles comme des touristes de la vie. Selon Darwin et ses premiers héritiers, l’essentiel de l’action, c’est-à-dire des processus constitutifs de l’évolution des espèces par le biais de la sélection naturelle, était portée par les mâles à bout de gros bras et de compétition souvent sanglante pour l’accès aux femelles – une pensée émue pour les cerfs rouges (Cervus elaphus) qui, à chaque saison de rut, se mettent si violemment sur la gueule qu’environ 30 % des mâles adultes crèvent des suites de leurs blessures et ne passent pas l’hiver. Certes, on s’intéressait à ces dames, mais avant tout pour décrypter ce que l’évolution pouvait leur faire, pas ce qu’elles pouvaient bien faire à l’évolution. Les femelles étaient passives, les œillères épaisses et l’illusion conséquente.

Révolutionnaires à bien d’autres égards, les années 1960 et 1970 l’ont aussi été pour les sciences de l’évolution qui s’engagent alors sur la voie d’un véritable changement de paradigme. Dans un double mouvement – l’arrivée de femmes dans les laboratoires et de données nouvelles dans la littérature –, les scientifiques se mettront à observer et à comprendre que le sexe autrefois dit faible est tout autant capable de se tirer la bourre que les virils bourrins. Et même mieux : parce que la compétition féminine a tout intérêt à être plus insidieuse, elle est plus efficace et ses agentes risquent souvent moins gros, pour un gain supérieur, que leurs congénères masculins.

La vie féminine est un objet et un sujet de conflit bien avant la conception d’une humaine

En termes génériques, la compétition désigne l’« action de chercher à obtenir en même temps que d’autres le même titre, la même charge ou dignité, la même fonction ». En termes biologiques, elle est une « concurrence entre des organismes, des populations ou des espèces pour l’utilisation d’une ressource, la recherche de la nourriture ou l’appropriation d’un habitat ». Ce que Darwin désignait par sa formule de « lutte pour l’existence », employée, précisait-il, dans un « sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est plus important, non seulement la vie de l’individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants ».

Mais parce que tous les bouts de patrimoine génétique ne sont pas logés à la même enseigne, la vie féminine est un objet et un sujet de conflit bien avant la conception d’une humaine. Chez la mère et ses chromosomes XX, chaque protogamète produit quatre cellules lors de la méiose, mais seulement une deviendra un ovule viable et participera à l’élaboration du fœtus une fois fécondé. Les trois autres seront reléguées au rang de « corps polaires », des scories organiques quasiment dénuées de protoplasme et totalement privées de chances de survie. Et de ce qu’on sait d’études menées sur des rongeurs, la bataille fait rage à ce stade et constitue les premières occurrences de la compétition intrasexuelle femelle : quel chromosome X maternel et son demi-génome deviendront un œuf fonctionnel ? Du côté du père – XY – quatre spermatozoïdes naissent de la méiose. Certains seront porteurs d’un chromosome X hérité de la mère du père et d’autres conduiront un Y issu de son père. Il y a donc compétition pour savoir si un spermatozoïde porteur de X ou un autre porteur de Y réussira à féconder l’ovule. Sans compter que certains hommes sont porteurs de gènes perturbateurs de méiose empêchant (ou presque) la production de sperme X et donc la conception de filles.

La compétition entre femmes sert à protéger son clan et à affaiblir des alliances féminines concurrentes, notamment maritales, vu l’intérêt supérieur que les hommes ont pour la polygamie

Après la fécondation, si le fœtus est femelle, ses gènes et ceux de sa mère ne sont pas identiques, à l’instar de leurs intérêts. Le fœtus est toujours en compétition avec l’organisme de la mère pour l’accès aux ressources nutritives, un conflit d’autant plus conséquent que la moitié du génome fœtal est étranger à la mère – les intérêts paternels fusionnent avec ceux du fœtus, quitte à mettre l’organisme de la mère en péril. Du point de vue maternel, mieux vaut investir un minimum dans le fœtus et, notamment lorsque les conditions extérieures sont rudes, il n’est pas rare que la mère stoppe son développement en l’absorbant ou en faisant une fausse-couche – une issue littéralement fatale de la compétition pour le proto-enfant, qu’il soit pour le coup fille ou garçon.

Une fois sorties du ventre de leur mère, on sait aujourd’hui que la compétition entre femmes vise avant tout à l’acquisition de ressources pour leurs ascendants et descendants, leur partenaire et quelques amies triées sur le volet. Elle sert à protéger son clan et à affaiblir des alliances féminines concurrentes, notamment maritales, vu l’intérêt supérieur que les hommes ont pour la polygamie. Enfin, elle évite que d’autres femmes nuisent à la valeur de sa tribu sur le marché reproductif et contribue à améliorer le statut de sa communauté dans son ensemble. D’où les trois principes qui sous-tendent la compétition intrasexuelle féminine.

A lire aussi: Peggy Sastre: l’utérus artificiel est l’avenir de la femme

De un, pour protéger leur corps et lui permettre de répondre aux exigences de très longs et coûteux soins infantiles, les femmes ont recours à des stratégies compétitives réduisant la probabilité de représailles et les dommages physiques associés. Il s’agit ici d’éviter les conflits frontaux, de camoufler la compétition et de livrer bataille uniquement lorsque les risques de rétorsion sont au plus bas. Selon cette logique, les femmes les plus socialement dominantes sont aussi les plus agressives, vu que leur statut élevé dans la communauté minimise le risque de blessures.

De deux, parce que les femmes non apparentées coopèrent rarement en tant que groupe, le succès individuel d’une femme n’apporte que peu de bénéfices à la communauté féminine. Les femmes ont donc été sélectionnées par l’évolution pour favoriser davantage l’égalité entre pairs (même génération, même rang social, etc.) que les hommes, tant ce nivellement du terrain de jeu entrave la réussite individuelle d’une femme et l’empêche d’accéder à des ressources matérielles supplémentaires, de précieux alliés ou un statut par et pour elle-même. Arrivées au sommet de la chaîne alimentaire, les femmes n’ont que peu d’intérêt à investir dans d’autres femmes et la majorité des femmes tirent dès lors surtout profit de la punition de leurs pairs. En revanche, si les rapports de confiance sont réels, des amies peuvent bénéficier d’un investissement réciproque.

De trois, parce que les femmes n’ont que peu d’intérêt à la coopération collective, l’ostracisme ou l’exclusion sociale leur est une arme de choix. Lorsque vous êtes une femme et exception faite de quelques amies soigneusement sélectionnées, les autres femmes de la communauté sont en fin de compte vos principales concurrentes en matière de ressources, de partenaires et de statut. L’élimination d’une adversaire (alias, d’une non-amie) par une coalition réduit donc le nombre de concurrentes tout en minimisant les risques de représailles néfastes par un ascendant numérique pris sur la victime. Les femmes chassent en meute et les amies sont plus spontanément choisies que les amis une fois la procédure d’exclusion sociale lancée : de fait, un homme serait moins enclin à se passer d’une potentielle partenaire sexuelle.

Donald Trump a été élu avec un bon paquet de voix féminines malgré ses sorties  misogynes

De ces principes naissent cinq stratégies proprement féminines : l’évitement de la compétition directe, la dissimulation de la compétition, le recours à la compétition franche uniquement si vous jouissez d’un statut social supérieur dans la communauté, la valorisation de l’égalité entre pairs et le recours privilégié à l’exclusion sociale. Des stratégies que les femelles humaines appliquent dès leur plus jeune âge. Ainsi, à l’âge de 3 ans et comparativement aux garçons, les filles dénigrent plus souvent un pair du même sexe dans les conversations. Et en laboratoire, lorsqu’un expérimentateur présente à trois enfants de quatre ans et du même sexe une ressource à leurs yeux précieuse, les filles sont plus susceptibles de se liguer à deux contre une pour l’obtenir. En revanche, les garçons essayent plus souvent de la récupérer de manière individuelle, dans une lutte de tous contre tous.

Si ces faits (et d’autres[tooltips content= »Voir notamment Joyce F. Benenson, « The developpement of human female competition, allies and adversaries », Philosophical Transactions of the Royal Society B, oct. 2013. »]1[/tooltips]) sont aujourd’hui connus par les spécialistes, une malheureuse inertie culturelle freine leur dissémination dans la population générale et a fortiori dans celle s’identifiant comme féministe, toujours empêtrée dans les vieux schémas du mâle qui propose et de la femelle qui dispose. Par conséquent, le réveil à la réalité de la compétition intrasexuelle féminine peut être violent et générer son cortège de dissonances cognitives. Ainsi, lors de la victoire de Donald Trump aux dernières présidentielles américaines, élu avec un bon paquet de voix féminines malgré ses sorties pour beaucoup misogynes, aux lendemains de l’élection bon nombre de commentateurs ont pu conspuer ces électrices qui – après s’être pavanées pour certaines aux meetings du milliardaire avec des tee-shirts « Grab me by the pussy » (« Attrape-moi par la chatte ») – avaient semble-t-il freiné des quatre fers le cours naturel de l’histoire. Mais comme le détaillera un peu plus tard la journaliste Cathy Young dans les colonnes de Foreign Policy[tooltips content= »Article repris par Slate.fr, « Comment autant de femmes ont-elles pu voter pour Trump ? », 24 mars 2017. »]2[/tooltips], « une page d’histoire » s’était effectivement « tournée, mais pas dans le sens qu’espéraient les partisans de Clinton. L’écart entre électeurs et électrices, loin de se transformer en gouffre béant, aura à peine varié par rapport aux élections précédentes. Si, dans leur ensemble, seulement 42 % des femmes ont offert leur bulletin à Trump, le candidat a conquis 53 % de l’électorat féminin blanc. Ainsi, de nombreuses féministes virent dans la victoire de Trump la preuve du sexisme de l’Amérique, mais elles accusèrent aussi les femmes blanches de “haine de soi” et de traîtrise à leur genre. Elles estimaient que ces électrices avaient fait passer le privilège blanc avant l’émancipation féminine et choisi de se ranger derrière les hommes blancs plutôt que de rejoindre une coalition progressiste et multiculturelle. »

On peut sans doute le déplorer, mais des chromosomes identiques n’ont jamais suffi ni à constituer ni à souder une communauté. Si elles veulent s’éviter des déceptions et nous préserver de leurs aveuglements, nos féministes contemporaines feraient bien de le garder dans un coin de leur tête. Après tout, l’une de leurs plus illustres ancêtres, Olympe de Gouges, l’avait elle-même pressenti : « Les femmes veulent être femmes et n’ont pas de plus grands ennemis qu’elles-mêmes », écrivait-elle dans sa pièce Mirabeau aux Champs-Élysées, deux ans avant d’être décapitée. Et elle n’était pas biologiste pour un sou.

La domination masculine n'existe pas

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Comment l'amour empoisonne les femmes

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Pas de pitié pour la SNCF !

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Gare de Lyon. SIPA. 00846566_000009

Régis de Castelnau a raison de dénoncer avec un certain lyrisme les apories et inconséquences de l’actuel pouvoir; mais il manque sa cible, il pèche (au sens littéral du terme, le mot pêché venant de l’ancien grec harmartia, qui était le terme utilisé pour les archers qui manquaient leur cible) par excès de simplification, en fantasmant certains aspects de la réforme(ette ?) de la SNCF pour mieux défendre (et comment ne pas le rejoindre ?) l’âge d’or des cheminots.

A lire aussi: Pour sauver la SNCF, cheminots, battez-vous !

Ce dernier est indéniable, mais il appartient au passé, à un temps de pénibilité extrême. Puisque Régis de Castelnau invoque Péguy à l’appui (il y a dans le gouvernement technocratique actuel un peu de ce Renan que Péguy a définitivement annihilé dans ses Cahiers…), je le citerais moi aussi par passion pour ce monument de notre pensée : « Il y a quelques chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite ».

La SNCF, un tonneau des danaïdes

Or, force est de constater qu’avec mon regard peut être trop froid d’entrepreneur, Emmanuel Macron n’entame pas de vraie réforme de la SNCF (ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas le soutenir dans ces quelques velléités sur le sujet, car il faut bien préparer la voie à ce prochain pouvoir vraiment réformateur et citoyen que nous appelons tous de nos vœux). Le gouvernement a d’ailleurs écarté la vraie proposition intelligente du rapport Spinetta, à savoir la transformation de la SNCF en société anonyme SA. Cette seule reforme aurait permis ipso facto de moderniser le statut de l’entreprise sans coup férir. Afin d’éviter l’ire des syndicats, le Premier ministre Edouard Philippe s’en est tenu à une « société nationale à capitaux publics » (sic) : un joli concept technocratique (vous avez raison de rappeler la vraie nature de ce pouvoir, qui s’apparente à une réaction nobiliaire technocratique avec une génération jeune turc…) qui va cependant permettre de commencer à moderniser la SNCF.

Car je suis au regret de vous annoncer que, au niveau économique et financier, cette société est au bord de l’abîme. Elle génère bon an mal an 4 milliards d’euros d’excèdent brut d’exploitation pour une dette, qui s’accroît, de… 47 milliards. Aucune autre société équivalente n’a une dette représentant 12 fois son excédent brut d’exploitation. Cela n’a été possible que grâce à la garantie de l’Etat : un Etat qui lui-même ne brille pas par l’excellente situation de ses finances publiques. Avec ce filet de sécurité, cette garantie étatique, la SNCF a pu se permettre toutes les gabegies et tous les excès. Il est temps de revenir à un minimum de rationalité économique.

Les cheminots ne disparaîtront pas de sitôt

S’agissant du statut des cheminots, il ne va pas disparaître de sitôt. Seuls les nouveaux embauchés ne profiteront plus du statut du cheminot, ce qui est plus symbolique qu’autre chose: en effet, 1) la SNCF embauche peu 2) elle recrute surtout des contractuels dans des fonctions bien différentes de celles des cheminots. Les cheminots actuels, eux, garderont leur statut, et vous aurez encore l’occasion d’encenser vos camarades cheminots (le romantisme du vocabulaire marxisme aidant) jusqu’en 2060 date d’extinction naturelle du statut.

Vous avez raison de signaler le risque afférent à la disparition des petites lignes: mais la pusillanimité du gouvernement actuel en matière de réformes l’a  d’ores et déjà conduit à abandonner cette idée. Je voudrais cependant soumettre à votre sagacité l’idée suivante: ces petites lignes ne sont pas rentables économiquement pour la SNCF, mammouth colossal aux frais centraux énormes. Mais nombre d’entre elles pourraient être opérées par de petits acteurs indépendants. Les entrepreneurs ont plus de ressources et d’imagination que l’Etat en la matière.

Le romantisme a vécu

En incriminant Bruxelles sur cette réforme, vous attribuez peut être trop de pouvoir à l’Europe. Mais vous avez parfaitement raison sur les grandes lignes du pouvoir actuel, qui applique mécaniquement et surtout naïvement les rapports de Bruxelles et du FMI, avec peu de chances d’avoir de vrais succès économiques de long terme (voir l’exemple de l’Italie de Renzi), sur le droit du travail, la flexisécurite, la formation…

Ne faisons pas de la pseudo réforme de la SNCF un totem romantique pour lutter contre le gouvernement : il y a bien d’autres dossiers qui réclament toute notre énergie !

Droits des femmes: le hijab n’est pas un vêtement comme les autres

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Défilé de mode à Téhéran, 2012. SIPA. 00646206_000001

Une vive altercation a opposé Bernard de la Villardière à Rokhaya Diallo au sujet du port du hijab le 26 février sur le plateau de Touche pas à mon poste (TPMP). Sans vouloir donner à cette séquence plus d’importance qu’elle n’en a, il me semble utile d’y revenir. Elle est, hélas, représentative de tensions qui parcourent notre société, et plus encore d’un certain nombre d’approximations récurrentes, dont on peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure elles sont des erreurs sincères, ou des mensonges calculés.

Commençons par évacuer le déplorable tweet de Nadine Morano, traitant Rokhaya Diallo de « Française de papier ». C’est très désagréablement teinté de racisme, et complètement idiot. Rappelons simplement que des Français « de vieille souche » partagent les convictions de Mme Diallo alors que des Français d’origine étrangère, et d’ailleurs aussi des étrangers, les combattent. Il y a même ici une ironie involontaire, puisqu’en assimilant implicitement – et évidemment à tort – les convictions des individus à leurs origines, Nadine Morano va exactement dans le sens du communautarisme et du racialisme que défend Rokhaya Diallo !

Venez comme vous êtes (ou presque)

Mais revenons au hijab. Cyril Hanouna avait déclaré : « Ici, que ce soit des personnes voilées, qui portent une kippa, qui soit petites, grosses, handicapées, qui soient noires… Nous on est juste là pour se marrer et on accueille tout le monde. » Belle ouverture d’esprit en apparence mais, si on se donne la peine d’aller au-delà, cette phrase a priori sympathique devient assez inquiétante.

Lorsqu’il est librement consenti, ce qui n’est de loin pas toujours le cas y compris en France, le port du hijab est par définition un choix. Il peut être le respect d’une coutume, et c’est généralement le cas pour les femmes qui le portaient avant qu’il devienne un sujet polémique et un étendard. Il peut être aussi, et il l’est de plus en plus, un acte revendicatif, l’affichage militant d’une appartenance et de l’adhésion à un corpus de croyances et de principes. C’est toute la différence entre le voile porté par exemple par Latifa Ibn Ziaten – la mère d’une des victimes de Mohamed Merah -, et le voile porté par une jeune femme de vingt ou trente ans née et élevée en Occident.

A l’inverse, la taille, le handicap et la couleur de peau ne sont ni des choix ni des marques d’adhésion à quoi que ce soit, ni même à je ne sais quelle « minorité » abusivement présentée comme homogène par ceux qui voudraient l’instrumentaliser. Le fait d’être « gros », « maigre », « svelte », etc. en ayant conscience que le sens précis de ces termes varie selon les époques et les cultures, peut être influencé par des prédispositions biologiques mais, sauf exception, dépend aussi du mode de vie. C’est donc, sinon un choix, du moins dans une certaine mesure la conséquence de choix, et dès lors on ne peut pas le mettre sur le même plan que l’origine ethnique. Mais être ou ne pas être « gros » n’est évidemment pas non plus similaire à un choix religieux ou politique, et encore moins à la décision d’afficher publiquement un tel choix.

Rokhaya Diallo, fidèle à elle-même

Reste la kippa. Là, et là seulement, le propos de Cyril Hanouna n’est pas absurde. Il aurait aussi pu parler d’un crucifix ou d’un tatouage de l’oeil de Shiva, même si on verra plus loin que le port du hijab n’est pas non plus totalement équivalent aux autres marques d’appartenance religieuse évoquées, du moins de nos jours.

Les propos de Rokhaya Diallo, sur le plateau de Cyril Hanouna, sont conformes à ses déclarations précédentes sur le même thème. Elle évoque plusieurs arguments : 1. les femmes qui portent le hijab ont bien le droit de s’habiller comme elles veulent 2. de quel droit un homme, en l’occurrence Bernard de la Villardière, se permet-il de parler au nom des femmes ? « Vous avez du mal aussi à laisser parler les femmes. Ici, dans le public, il y a des femmes qui sont voilées et je trouve que vous leur faites offense en prétendant savoir mieux qu’elles comment elles doivent s’habiller », dit Rokhaya Diallo, et 3. nous sommes en France, ne nous parlez pas de ce qui se passe ailleurs.

A tout cela, nous pouvons répondre :

1. Le hijab n’est pas un vêtement comme un autre

Le hijab n’est pas un vêtement comme un autre. Ce constat n’est pas en lui-même une critique ! Un t-shirt « Lisez Causeur » ou « Votez Aurélien Marq » ne serait pas non plus un simple vêtement, et loin de moi l’idée de les interdire – en toute humilité. Néanmoins, répondre aux éventuelles remarques qu’ils susciteraient par « j’ai bien le droit de m’habiller comme je veux » serait idiot ou plus probablement très hypocrite.

Le problème du hijab vient d’un paradoxe simple : au nom d’une liberté, peut-on porter un signe qui marque l’adhésion à une croyance opposée à cette liberté ? Bien sûr, toutes les femmes qui portent un hijab ne voudraient pas le rendre obligatoire, loin s’en faut. Il n’en demeure pas moins que les courants majoritaires de l’islam voient d’un très mauvais œil qu’une femme s’en abstienne. En de nombreux endroits, il est particulièrement difficile de ne pas le porter, y compris en France dans ces fameux « territoires perdus » où bien des jeunes filles n’arborent le voile que pour échapper aux remarques insistantes, quolibets, crachats ou agressions. Et valoriser la « protection » que le hijab leur offrirait n’est que donner quitus aux agresseurs !

Une femme qui choisit de porter un hijab peut-elle faire abstraction de ce contexte ? Peut-elle ignorer que, de la même manière que si elle portait un vêtement marqué d’un logo, elle est dès lors perçue comme un signe de l’influence d’une certaine idéologie, même si en réalité elle ne soutient pas cette idéologie ? Une femme qui choisit de porter un hijab peut-elle faire semblant de ne pas voir que partout où ce voile devient fréquent, devient banal – ce à quoi elle-même contribue par son choix vestimentaire – la liberté de ne pas le porter, et plus profondément la liberté de toutes les femmes, est remise en cause ?

2. Rokhaya Diallo n’est pas la femme

Pas plus qu’un homme, une femme n’a pas le droit de parler au nom des femmes. La moitié de l’humanité qui porte le double chromosome X n’est pas un tout homogène, faut-il le rappeler ? L’articulation de l’universel et du particulier est un vaste sujet, et l’existence de traits universels ne doit pas masquer la singularité du rapport que chacun entretient avec ces universels. Chaque femme a sa manière d’être femme, et la conscience qu’elle a de sa féminité ne l’obsède pas forcément au point qu’elle en fasse le seul point important de son rapport au monde. Si donc Rokhaya Diallo veut se faire à la fois la porte-parole d’Anne Hidalgo et de notre patronne Elisabeth Lévy, je lui souhaite bon courage !

Au demeurant, Bernard de la Villardière n’a aucunement prétendu parler au nom des femmes ni à leur place, mais critiquer la signification politique du port ostensible d’un symbole donné dans l’espace public. Et s’il a interrompu Rokhaya Diallo, c’est semble-t-il uniquement pour rectifier ce qu’elle disait, en précisant que le vêtement dont ils parlaient n’étaient pas seulement un voile ou un foulard, mais un hijab, c’est à dire un signe d’appartenance qui, à ce titre, n’a rien à voir avec le vieux fichu de nos grands-mères. Mansplaning ? Non, il aurait répondu de la même façon à un homme qui aurait tenu les mêmes propos.

De plus, le port du hijab par les femmes concerne aussi les hommes ! Je ne suis pas en train de dire que les hommes auraient leur mot à dire sur la façon dont les femmes s’habillent (pas plus et pas moins en tout cas que les femmes n’ont leur mot à dire sur la façon dont cette femme s’habille). Mais le hijab, marque d’adhésion à une vision du monde qui favorise la ségrégation entre les sexes et l’idée que les hommes seraient incapables de maîtriser leurs pulsions, est aussi à ce titre un message envoyé aux hommes : tout autant que les femmes, ils sont concernés par le projet de société et la vision du monde dont le hijab est devenu l’un des symboles. Voyez les pathétiques publicités comparant les femmes à des bonbons qui devraient se protéger dans leur emballage, le hijab, et assimilant le regard des hommes pour ne pas dire les hommes eux-mêmes à des mouches !

Quoi qu’en pensent Cyril Hanouna et Rokhaya Diallo, vouloir banaliser l’adhésion affichée à une telle vision de l’humanité n’est absolument pas banal.

3. L’islam politique n’est pas français

L’islam est un universalisme. Il y a d’ailleurs un paradoxe à voir l’appétence des décoloniaux racialistes, qui récusent l’idée même de valeurs universelles, pour les islamistes qui au contraire voudraient à tout prix imposer les leurs à l’humanité entière (je renvoie au remarquable travail de Gilles Clavreul sur ce sujet). Face à une doctrine transnationale à visée universelle, en l’occurence l’islam, il n’est pas absurde d’observer ce qui se passe là où elle est libre d’agir à sa guise, et plus encore là où elle détient le pouvoir normatif. Or, le constat est sans appel : l’islam aujourd’hui culturellement dominant, qu’on appelle souvent islam politique, dans sa composante sunnite « fréro-salafiste » mais aussi dans l’Iran des mollahs, impose dès qu’il le peut le port du voile : hijab, niqab, burqa, tchador, etc. La liberté qu’il revendique pour lui-même, il se garde bien de l’accorder. Pensons à Shahparak Shajarizadeh et aux autres !

Et c’est évidemment ce dernier point qui distingue le niqab de la kippa, d’un crucifix en sautoir ou du hakama rouge d’une miko. Nulle part dans le monde on ne risque la prison parce qu’on ne porte pas une kippa, un crucifix ou un hakama !

Dévoiler le voile

Nous devons constater l’habileté des islamistes qui, par une totale inversion des valeurs, veulent faire du port du hijab un signe de liberté, et la complaisance naïve ou intéressée de ceux qui les laissent faire. Constater, mais aussi dénoncer leurs ruses, et les obliger à se…. « dévoiler » !

Car ce n’est pas la liberté qu’ils défendent, mais l’islamisme. Tous ces thuriféraires du « hijab day », qui appellent toutes les femmes à porter un voile par solidarité envers les musulmanes voilées qui seraient discriminées, soutiennent-ils avec la même énergie une « journée cheveux au vent », pendant laquelle les femmes voilées ôteraient leur hijab par solidarité envers les musulmanes dévoilées qui sont insultées, agressées, emprisonnées? Le 10 juillet, « journée mondiale de la femme sans voile », où sont-ils ?

La femme est désormais l’avenir de la femme

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Une ministre, Marlène Schiappa et deux ex-ministres, Myriam El Khomri et Roselyne Bachelot, ont interprété la pièce d'Eve Ensler, "Les Monologues du vagin", le 7 mars 2018 au théâtre Bobino à Paris. ©THOMAS SAMSON / AFP

L’avez-vous remarqué ? On n’a jamais autant parlé de cul, dans tous les médias, que depuis le début de l’affaire Weinstein et de ses suites. Les femmes sont incitées à balancer leur porc, et les hommes sont sommés d’avouer leurs forfaits sexuels : quand Caroline De Haas affirme que deux sur trois sont des violeurs, cela fait saliver. Que de belles histoires en perspective ! Que de récits en cours et à venir ! « Il est passé par ici, il est repassé par là »…

Sans compter la demande insistante pour que toutes ces accusations finissent devant des tribunaux. Inutile d’être Lacan pour penser que cette frénétique envie de pénal dissimule (mal) une intense envie de pénis.

La libération de la parole du sexe

Ne nous moquons pas. Des « amours violés », comme disait jadis Yannick Bellon, il y en a — la moitié des sessions de Cours d’Assises sont aujourd’hui occupées par des affaires de viol. De là à suspecter que la quasi-totalité de nos rapports soient des viols plus ou moins déguisés… De là à prétendre qu’une remarque égrillarde articulée quinze ans auparavant soit un traumatisme majeur… De là à transformer des divorces en règlements de comptes au long cours, en affirmant que 5, 10, 15 ans de vie commune ne furent qu’un viol perpétuel…

Ce déballage général n’est pas seulement un retour du refoulé ou une permission de dire à voix haute ses obsessions ou ses fantasmes. Il témoigne d’un renversement significatif : la sphère intime descend dans la rue. Les femmes se sentent obligées de raconter leurs aventures — si possible les plus ratées, les plus traumatisantes, celles qu’a posteriori on transforme en aventures non désirées. Et les hommes sont sommés d’étaler leurs bistouquette sur la table, afin qu’elle soit autopsiée par des inquisitrices armées d’un bistouri social. C’est le renversement de quelques millions d’années d’évolution humaine. En adoptant la position debout, l’humanité a occulté le sexe féminin — que les guenons persistent à exhiber pour stimuler leurs partenaires potentiels. Il s’agit désormais de le faire parler, comme dans les Bijoux indiscrets.

Vive le porno libre (et public)

Qu’est-ce que Diderot aurait fait de #MeToo ? Les lèvres d’en haut clament désormais les petits secrets des lèvres d’en bas. « Nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d’organes. Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. » Le XVIIIe siècle avait tout prévu, tout pensé.

Mais voici que désormais « tout est perverti, et l’usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu’à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d’autres organes » (Diderot toujours). Étalage du tabou.

Contrairement à une croyance naïve, l’étalage des bons coups n’était pas une spécialité réservée à la parole mâle. Les femmes, entre elles, en ont toujours raconté pis que pendre sur leurs bonnes et mauvaises fortunes.

Je vois dans cette inversion des codes une irruption du pornographique dans…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Les Rien-pensants

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C'est le français qu'on assassine

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Quand la France finance sa contre-société

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Manifestation "jour de colère" à Paris, janvier 2014: popularisée par Dieudonné, la quenelle. ©Pierre Andrieu

Comme l’illustre l’affaire Mennel, un islamo-progressisme de bas étage irrigue toute une partie de la jeunesse. Dans ce récit simpliste, une France colonisatrice opprime les masses musulmanes. Si on peut regretter que des pans entiers de la société tombent dans la sécession culturelle, il y a assurément de quoi fulminer quand on apprend que cette entreprise d’endoctrinement bénéficie des largesses publiques.


Son joli minois enturbanné est devenu un symbole de nos tourments collectifs. Mennel Ibtissem ne chantera plus pour « The Voice », mais toute la France connaît désormais la voix sucrée et les idées passées de cette jeune femme née à Besançon. Chacun sait donc qu’avant d’interpréter du Léonard Cohen, en anglais et en arabe, elle mettait en doute l’origine des attentats avec un délicieux hashtag #preneznouspourdescons, doutait avec Tariq Ramadan des « thèses officielles » sur le 11-Septembre et partageait un texte dans lequel le prédicateur Hassan Iquioussen, star de l’UOIF de la grande époque, des années 2000 aux attentats, proposait de refaire l’unité nationale contre une minorité « d’individus assoiffés de pouvoir et de matière » auxquels, précisait-il, « le christianisme a résisté pendant deux mille ans » avant de perdre « plus ou moins la bataille, laissant l’islam seul rempart ». Beau comme du Soral.

Mennel, icône malgré elle

Cependant, une partie de la mouvance identitaire, jamais à court d’idées pour desservir, en l’ethnicisant, la cause qu’elle prétend défendre, n’a pas attendu que les tweets coupables soient exhumés pour faire feu. Dès le 4 février, au lendemain du passage de la jeune femme sur TF1, les plus radicaux se déchaînent. C’est que pour eux, Mennel, par nature, parce qu’elle est musulmane et arabe, représente l’anti-France. Sans doute pensent-ils la même chose de Souâd Ayada, la nouvelle présidente du Conseil supérieur des programmes du ministère de l’Éducation nationale, qui est une publicité vivante pour l’assimilation républicaine, dont tous les signes extérieurs, comme le remarque Zemmour, font clairement défaut à Mennel. Le 8 février, après quelques jours d’empoignades cathodiques, en particulier dans l’émission de Cyril Hanouna, où exceptionnellement les noms d’oiseaux et les grands mots plombent les blagues pouet pouet, la jeune chanteuse présente ses excuses pour ses tweets passés et annonce son retrait, dont on suppose que TF1 l’a, au minimum, chaudement encouragé.

>>> Lire Causeur <<<

De Claude Askolovitch, qui publie sur Slate.fr un long plaidoyer, à Soral en passant par Plenel, toutes les nuances de l’islamo-progressisme médiatique se coalisent alors pour dénoncer le lynchage d’une jeune fille qui, écrit « Asko », assumant pour cette fois sa part de naïveté, a ressuscité « le soir unique de sa gloire […] l’utopie métissée du temps des potes quand on se pensait fort de nos cultures mélangées ». Pour ces thuriféraires du multiculti joyeux, voire du « Grand Remplacement » à l’envers, Mennel est l’honneur d’une France métissée, généreuse et ouverte qu’ils opposent à la « France maurrassienne » de Zemmour (lequel agite d’ailleurs avec gourmandise le chiffon rouge de Maurras et, pour faire bonne mesure, de Pétain, au visage de ceux qui réclament qu’on le fasse taire, mais c’est une autre histoire). Dans la foulée, les apôtres de la tolérance insultent à tout va tous ceux qui, sans accabler l’aspirante-artiste, expriment un doute, un malaise, voire, comme l’animateur Benjamin Castaldi, un haut-le-cœur à l’idée que des proches des victimes puissent voir à la télé l’auteur de tweets insupportables. « Empaffée du PAF ! », « Chroniqueuse aigrie ! », le débat est à la hauteur.

A lire aussi: Mennel, bouc émissaire de la bêtise ordinaire

Beaucoup de Français qui ne veulent pas qu’on fasse taire Zemmour auraient sans doute, comme votre servante, préféré qu’on laisse Mennel concourir. Pas seulement par souci tactique de ne pas faire une martyre de l’islamophobie, mais aussi parce que le combat des principes a tout à gagner en épargnant les individus, toujours plus complexes que les idées qu’ils portent (enfin, le plus souvent). Mennel voulait chanter, pas porter un drapeau. C’est à son corps défendant qu’elle est devenue, comme l’analyse Alain Finkielkraut (pages 54-55), une icône de la nouvelle France. Et c’est pour cela qu’elle se retrouve aujourd’hui à la une de Causeur : si elle est notre avenir, il faut le regarder en face.

Mennel, « une Française ordinaire »

Rien n’indique que l’adhésion de la jeune fille à cette bouillie idéologique très début de siècle ait été plus loin qu’une de ces postures qu’on prend dans un groupe pour se faire accepter. Comme l’a écrit dans Libération Saïd Benmouffok, professeur de philosophie en banlieue, et comme l’observe autour de lui Cyril Bennasar (pages 62-63), elle est « une Française ordinaire », une fille de son temps. Si elle peut apparaître comme une égérie communautaire quand elle récite le catéchisme victimaire de la discrimination, une partie de sa génération, au-delà même de la France musulmane, partage sa vision dieudonniste du monde et de la politique, et croit trouver dans les marges du réseau des vérités que des puissants lui cachent. Bien sûr, dans l’imaginaire de nombre de Mennel, les puissants sont souvent juifs, mais après tout, cela ne l’a pas empêché de chanter du Leonard Cohen, et d’y ajouter un couplet en arabe, dont on apprend d’ailleurs, dans la réponse particulièrement éclairante de Marc Weitzmann à Claude Askolovitch, qu’elle a choisi une version pieuse expurgée de toute référence charnelle.

Mennel Ibtissem donne un visage, et le plus adorable qui soit, à un phénomène diffus et composite, où les signes de sécession culturelle vont de pair avec une forme d’intégration, notamment par la technologie. Elle incarne peut-être, comme le dit Asko, une France qui se cherche. On a quelques raisons de craindre qu’elle ne se trouve pas là où il faudrait.

Avec son voile glamourisé en turban, Mennel n’est pas une fanatique islamiste – chanter, c’est haram –, encore moins une djihadiste, mais peut-être une enfant de ce nouveau syncrétisme politico-religieux qu’on appelle « indigénisme » en référence au PIR, le Parti des indigènes de la République : côté théorie, une drôle de tambouille dans laquelle un néo-marxisme réduit à l’affrontement des dominants et des dominés est accommodé à la sauce anticoloniale, saupoudrée d’islam politique, le tout servi dans un jargon qui paraît très vintage en dehors des campus américains et des universités françaises. Côté praxis, un militantisme tout-terrain, très actif dans nombre de communes de nos banlieues, propage dans les esprits une version grand public de ce charabia, laquelle fait des ravages dans une partie de la jeunesse et de la basse intelligentsia, sans oublier de nombreuses salles des profs. Ainsi une jeune élue peut-elle assener que le concept de « racisé.e » qu’elle a effectivement découvert à la fac est de ce fait un concept académique. Le cœur de cette doctrine est en effet un différentialisme, pour ne pas parler de racialisme, qui définit chaque individu par son origine et sa religion.

Quel genre de Français deviendront des jeunes gens éduqués en noir et blanc ? 

Dans ce vaste récit où le monde est divisé en coupables (blancs), qui en ont bien profité, et en victimes (issues de), dont le tour est venu, l’islam est convoqué comme ferment révolutionnaire et comme ciment identitaire. L’existence d’un racisme d’État est une donnée qui ne se discute pas. La France, quant à elle, est appelée à expier ses crimes en s’adaptant. Ça n’empêche pas de l’aimer. Mennel n’a pas à « choisir entre la France et le Coran », comme le souligne Weitzmann : « Elle s’est toujours sentie française, a toujours aimé son pays, même durant sa période militante, entre les printemps 2016 et 2017, lorsqu’elle était sans aucun doute possible sous l’influence de Tariq Ramadan et des théories complotistes. […] En vérité, la question n’est pas de savoir si Mennel se veut ou non guerrière d’un islam politique ; la question est de savoir ce que signifiait pour elle être française à l’époque où elle accusait le gouvernement de terrorisme, c’est-à-dire il y a de cela un à deux ans seulement. » N’empêche, on aimerait aussi savoir ce que pense à ce sujet le musulman du coin de la rue, ou en tout cas, l’importante minorité qui, à en croire les enquêtes, entend faire prévaloir sa culture et sa foi sur la loi commune. Cela signifie a contrario que, comme le rappelle le sociologue Tarik Yildiz (pages 68-69), une majorité des musulmans du pays comprend « qu’il y a un souci avec une certaine interprétation/expression de l’islam et qu’il faut absolument faire quelque chose ».

L’affaire Mennel prouve que, en dépit de la mobilisation générale maintes fois proclamée et du combat culturel sans cesse annoncé, une contre-culture islamo-progressiste continue de travailler les esprits, participant ainsi, plus sûrement que le djihadisme, à former un deuxième peuple à l’intérieur du peuple, à édifier une contre-société dans la société. Quel genre de Français deviendront, en effet, des jeunes gens éduqués en noir et blanc ? Pourquoi voudraient-ils se faire une place dans un monde que tant de bons esprits leur décrivent comme hostile par nature à leur épanouissement ? Quand tous leurs mauvais génies médiatiques les encouragent à « venir comme ils sont » (comme chez McDonald’s), comment ne penseraient-ils pas être l’avant-garde d’une nouvelle France destinée à remplacer l’ancienne ?

Déni de masochisme

Le déni, voire la complaisance candide, dont fait preuve une partie de la classe politique et médiatique à l’endroit de ce séparatisme que l’on qualifiera d’infra-islamiste est déjà passablement énervant. Il y a de quoi fulminer quand on apprend que cette insidieuse et multiforme entreprise d’endoctrinement bénéficie fréquemment de financements publics. Luc Rosenzweig a raconté le mois dernier comment l’UFJP (Union française juive pour la paix) avait reçu 18 000 euros du Commissariat général à l’égalité des territoires pour diffuser, sous couvert d’antiracisme, les poncifs « antisionistes » les plus éculés. La passionnante enquête menée par Erwan Seznec révèle que le courant indigéniste, largement dépourvu d’ancrage populaire et de militants actifs, bénéficie de nombreux subsides publics, affectés notamment à des manifestations organisées dans les universités où le mouvement d’Houria Bouteldja (elle-même employée par l’Institut du monde arabe) a tissé un réseau non négligeable. De même, Rachel Binhas montre (pages 64-66) que nombre d’associations s’emploient, derrière des objectifs aussi louables que la santé ou l’éducation, à propager la bonne parole – et les bonnes pratiques – islamistes grâce à l’argent public, en particulier celui de municipalités, peu regardantes sur les clientèles qu’elles cherchent à fidéliser.

Les islamistes et crypto-islamistes ne sont certes pas les premiers à pratiquer la subversion sous subvention, le Bouquet de tulipes de Jeff Koons et d’autres chefs-d’œuvre de l’art contemporain financés par le cochon de contribuable en témoignent. C’est la grandeur de la démocratie, dira-t-on, de tolérer ceux qui la combattent, et même de leur donner les moyens de la combattre. Quand le musée Delacroix paye Thuram pour expliquer que l’orientalisme « permet de renforcer le sentiment de supériorité des Européens car ils s’éprouvent comme plus “avancés” », ainsi que le relate Jonathan Siksou (page 67), quand les impôts des Français financent la haine de la France, la tolérance confine au masochisme. Et la générosité à la connerie.

Musulmans de France : la désintégration

Daoud Boughezala

Pour les besoins de notre dossier, nous avions sollicité un jeune et brillant universitaire spécialiste de l’islam de France, notamment de ses courants salafistes. Mais étant en pleine rédaction de son prochain essai, il a préféré s’exprimer sous couvert de l’anonymat.

Depuis les attentats, le chercheur constate « une volonté d’invisibiliser son appartenance au salafisme » de la part des plus zélotes qui craignent « d’attirer l’attention et de se faire ennuyer par les autorités ». Chez la majorité des Français musulmans, il observe un mouvement de désaffiliation commun à toutes les sociétés individualistes modernes que Marcel Gauchet a si bien décortiqué. En gros, le musulman de base se reconnaît de moins en moins dans une organisation structurée – type UOIF ou Frères musulmans – et ne s’engage que ponctuellement, donnant de son temps (et de son argent) pour des projets concrets tels que la construction de mosquées, d’écoles et autres actions philanthropiques. Ne nous y trompons pas : « les associations musulmanes ont toujours le vent en poupe parce qu’elles bénéficient du soutien financier d’une bonne partie de la communauté », quand bien même elles ont perdu leur capacité mobilisatrice de jadis.

La chute de la maison Ramadan et le déclin progressif de l’UOIF, dont la revendication d’un « islam à la française » parle peu aux enfants d’immigrés de troisième ou quatrième génération, accentuent ce processus de désintégration. À l’islam paisible de papa puis à l’engagement structuré de la deuxième génération a succédé un essaim 2.0 « de butineurs sur YouTube et les réseaux sociaux, qui consomment un peu de Tariq Ramadan, un peu de prêcheurs salafistes, un peu d’idéologie djihadiste » pour en sortir un gloubi-boulga indigeste. On souhaite bien du courage aux futurs gardiens de la ruche.

Aller voir « La Forme de l’eau » et prendre un bain de bons sentiments

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"La Forme de l'eau" (2017), le film de Guillermo del Toro, a remporté l'Oscar du meilleur film.

La Forme de l’eau, le film de Guillermo del Toro, a remporté l’Oscar du meilleur film à Hollywood. Rien d’étonnant: il est plein de bons sentiments. 


Si le triomphe de La Forme de l’eau aux Oscars dit quelque chose des Etats-Unis, alors ceux-ci préfèrent fantasmer en se masturbant, comme le fait l’héroïne du film dans la scène d’ouverture, plutôt que de regarder la réalité en face. En compétition face au film fantastique de Guillermo del Toro, il y avait trois films historiques : Dunkerque, Les heures sombres et Pentagon Papers. Quant aux autres candidats –  Phantom thread, Three billboards, Get out, Call me by your name, Lady Bird -, même s’ils ne reposent pas sur une « histoire vraie », ils se caractérisent tous par un certain réalisme et traitent des grands sujets « classiques » (identité sexuelle, racisme, problèmes socio-économiques) et dressent un tableau direct de la société américaine. L’escapisme imaginaire de La forme de l’eau n’est donc par l’expression de la production cinématographique de l’année mais une option minoritaire et radicalement différente.

La Forme de l’eau, un La La Land politique

Ce penchant était perceptible dès l’an dernier quand La La Land a raflé six Oscars –  sans compter la gaffe de Faye Dunaway qui l’avait par erreur annoncé lauréat de l’Oscar du meilleur film. Malgré les grands discours et les prétentions métapolitiques de certains acteurs de l’industrie cinématographique hollywoodienne, le pur divertissement – légèrement maquillé, air du temps oblige, en critique de la société américaine – tient bon. Ce choix est parfaitement légitime mais, semble-t-il, honteux, presqu’autant qu’un discours de remerciement qui ne mentionne pas Harvey Weinstein. Del Toro a donc décidé de politiser à outrance sa petite comédie. Le problème est que ce choix condamne le film à osciller entre l’allégorie politique et l’histoire fantastique avec comme résultat de rater la première et ne pas aller assez loin dans la seconde.

L’histoire est pourtant prometteuse. En 1962, dans un laboratoire secret de l’armée américaine, une créature amphibie, une sorte d’homme-poisson capturé dans l’Amazonie devient un enjeu stratégique important en pleine Guerre froide. Ce contexte permet d’exposer une Amérique plongée à la fois dans une paranoïa anti-communiste et une orgie de consommation. Et Del Toro ne s’en prive pas, déployant au passage son génie de créateur d’univers esthétiques. Renversant les codes d’un classique de l’époque, il dénonce non seulement l’établissement scientifico-militaire des docteurs Folamour mais brocarde aussi et surtout la famille américaine, le cœur du réacteur idéologique d’Hollywood. Mais au lieu d’utiliser humour et dérision, il cogne avec un sermon politiquement correct.

Les méchants hommes contre les gentils « monstres »

Ainsi, le colonel Richard Strickland, qui a capturé la créature et l’a ramenée au laboratoire, a reçu comme mission de percer à tout prix les secrets de son double système de respiration. Il décide de le tuer pour l’autopsier. Or, contrairement aux héros des années 1950 à la fois patriotes et excellents maris, le colonel Richard Strickland, jamais sans sa matraque électrique, se révèle un fonctionnaire sadique et cynique et un pater familias pervers et (Del Toro n’y va pas avec le dos de la cuillère !). Ses traits physiques inspirés d’un superman de BD lui donnent l’allure d’un cousin de Frankenstein. Pas de valeurs – même pas le patriotisme – et encore moins d’amour. Le monde des mâles hétérosexuels blancs dominants n’est que carriérisme, pouvoir et accumulation de biens de consommation. Ils ne sont même pas réactionnaires mais tout simplement membres d’une organisation mafieuse qui s’appelle les Etats-Unis d’Amérique.

A lire aussi: Elisabeth Lévy – César 2018: ruban blanc et robe noire, « Not in my name »!

Et si vous pensez qu’en face, chez les rouges, c’est mieux, détrompez-vous ! Les agents de Moscou sont l’image renversée de leurs homologues américains. Comme eux, ils ne voient dans la créature qu’un simple enjeu stratégique et, sans la moindre once de sensibilité, pensent que la meilleure chose à faire est de la tuer. La seule différence entre Américains et Soviétiques est dans leur mode de vie : puisque les seconds ne peuvent pas participer pleinement dans le consumérisme américain, ils se consolent en se remplissant la panse dès qu’ils peuvent. Et voilà les deux adversaires de la Guerre froide renvoyés dos à dos !

Heureusement, certains empêchent le système de fonctionner : une femme noire, un vieux peintre d’affiches de publicités homosexuel au chômage et sa voisine, Elisa Esposito, une jeune muette d’origine latino, l’héroïne du film, qui prend la tête de l’opposition aux forces obscures. La matraque idéologique est aussi dure que celui du sadique colonel : d’un côté les hommes hétérosexuels, de l’autre les femmes issues de communautés minoritaires ou souffrantes d’un handicap. Et ce n’est pas tout. Nous avons aussi droit à une dose de psychologie version antisèche avec une clé de lecture aussi grosse que la matraque.

Freud boit du petit lait

Car la seule chose que Del Toro nous dévoile du passé d’Elisa c’est que, bébé, elle a été trouvée au bord d’une rivière. Et voilà pourquoi son imaginaire est un univers aquatique. En fait, le film n’est autre chose que le rêve d’Elisa Esposito, un rêve sous le signe de l’eau. Là non plus, Del Toro n’y va pas par quatre chemins dans ses emprunts à l’interprétation du rêve de Freud. La grande étendue aquatique représente souvent l’inconscient chez les psychanalystes. Et il y a bien entendu le lien avec la naissance, comme dans cette vieille blague de psys. Un enfant demande qui est la mère de Moïse. Sa mère lui répond : « la princesse d’Egypte, la fille de Pharaon ! » « Mais ne l’a-t-elle pas trouvé près de la berge du Nil ? », questionne l’enfant. Ce à quoi le père répond : « Oui, oui, c’est ce qu’elle raconte à tout le monde… »

Blague à part, Elisa Esposito, la fille trouvée au bord l’eau, muette comme une carpe, rêve que l’homme-poisson venu d’Amazonie soit le prince charmant qui la délivre d’une vie morne et solitaire. Puis les autres métaphores surgissent : l’eau qui coule dans la rivière représente la vie, comme l’avait judicieusement remarqué Apollinaire un jour en traversant le pont Mirabeau. Et il y a aussi l’attente pour la pluie (oui, l’eau qui tombe du ciel…), condition sine qua non de la fuite de l’homme-poisson hors de la ville. Alternant les scènes où un verre d’eau à boire se trouve au centre de l’attention… Autrement dit, si l’eau coûtait aussi cher que le pétrole, La Forme de l’eau aurait été le film le plus cher de l’histoire.

Talent gâché

La Forme de l’eau fait d’ailleurs un usage presque aussi généreux des références cinématographiques et télévisuelles que du liquide. Il y a évidemment la tradition des histoires des expéditions scientifiques tombant sur des créatures mi-humaines mi-sauvages, des scénarios autour des monstres aquatiques mais aussi des comédies musicales. Et c’est justement cette dernière référence qui pointe la grande faiblesse de La Forme de l’eau : ce film dégouline de bons sentiments.

Avec un peu moins de prétention, Del Toro aurait tourné une agréable comédie musicale dans la tradition des films de série Z. Au lieu de cela, il a chargé sa petite histoire plutôt sympathique de toutes les causes à la mode. Heureusement, il est suffisamment talentueux et habile pour que le résultat reste plutôt sympathique. Dommage que Del Toro ait manqué du véritable courage : se contenter de faire du La La Land et l’assumer, sans se perdre dans des allégories sur tous les dossiers brûlants à la mode.