Orléans a choisi Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc lors des célébrations annuelles qui lui sont consacrées. Les réseaux sociaux lui reprochent… sa couleur de peau.


Un jury composé de représentants de la ville d’Orléans, de l’armée, de l’Église et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc » a choisi pour incarner l’héroïne de 1429 lors des fêtes johanniques de 2018 une jeune fille de 17 ans « brillante et pieuse », répondant à des critères précis : être catholique pratiquante, habiter Orléans depuis au moins 10 ans, être scolarisée dans un lycée orléanais public ou privé, et donner gratuitement du temps aux autres. Scandale sur les réseaux sociaux !

Parce qu’elle habite Orléans depuis longtemps, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une locale, sacrilège en ces temps où la mobilité et les flux incessants seraient la nouvelle norme ? Non ! Parce qu’elle donne gratuitement de son temps, alors que d’autres ne jurent que par les échanges marchands ? Non plus ! Parce qu’elle est catholique, ce qui aux yeux de certains suffirait à la classer parmi les dangereux réactionnaires et/ou les obscurantistes irrationnels ? Encore moins ! Alors pourquoi ?

Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs

Parce qu’elle est métisse. Mathilde Edey Gamassou est métisse – j’ai un peu l’impression d’être Louis de Funès disant « Salomon est juif »… Et la Toile s’enflamme. On évoque « Depardieu incarnant Nelson Mandela », on parle de « réécriture de l’histoire ».

Soyons honnêtes. J’aime beaucoup Andy Lau et Lupita Nyong’o, mais s’ils étaient choisis pour jouer Périclès et Aspasie dans un film historique je m’interrogerais sérieusement sur l’agenda du réalisateur : maladresse ou propagande ? Mais il n’est pas question de ça ici ! Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge.

Comme l’a dit le maire d’Orléans, il s’agit d’incarner « les valeurs de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire son courage, sa foi et sa vision. » Sinon, le casting ne s’intéresserait pas à la religion catholique des prétendantes mais uniquement à leur physique, testerait leurs performances à cheval et une épée à la main, ou leur capacité à galvaniser des troupes par leur seule présence. Or, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral.

La différence entre ethnie et culture

Et je ne crois pas avoir lu les mêmes protestations lorsqu’une publicité d’Eurostar montrait Jeanne avec un drapeau anglais, ce qui pour le coup me semblait franchement de mauvais goût eut égard aux circonstances de la mort de la Pucelle – et je précise que je n’ai rien contre les Anglais, affubler d’un drapeau français un héros d’Outre-Manche mort à Crécy me gênerait tout autant.

Certains voient dans la reconnaissance de la dimension multi-ethnique de notre société un cheval de Troie du multiculturalisme. L’argument n’est pas absurde, le danger est réel, mais je pense qu’ils ont tort en associant systématiquement les deux. C’est au contraire en insistant scrupuleusement sur la différence entre ethnie et culture que nous nous défendrons le mieux contre le relativisme et les communautarismes.

Certains peuvent craindre que Mathilde Edey Gamassou soit si inattendue dans le rôle que cela en devienne involontairement parodique, ce qui serait irrespectueux à la fois envers cette jeune fille et envers Jeanne d’Arc. Ces inquiétudes seraient fondées si le rôle de la Pucelle était joué par quelqu’un de manifestement incapable de porter l’armure avec un minimum d’élégance et de panache, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le problème ici.

Mathilde Edey Gamassou est accusée d’être qui elle est

Reste le triste et inévitable constat : une bonne partie des critiques est tout simplement raciste, ou du moins racialiste. A ceux-là, je rappellerai donc quelques évidences – et même si je déteste en général l’argument d’autorité, parfois la question de la compétence et de la crédibilité se pose.

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la civilisation de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! On lit dans les Lettres à Lucilius : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux » (Lettre 44). Prétendez-vous savoir ce qu’est l’Occident mieux que Sénèque ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner les vertus chevaleresques de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Il y a un métis parmi les Chevaliers de la Table Ronde : Feirefiz, décrit dans Parzival comme né d’un père blanc et d’une mère noire. Prétendez-vous savoir ce qu’est la chevalerie mieux que Wolfram von Eschenbach ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la foi de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Le Christ a dit : « Allez, et de toutes les Nations faites des disciples » (Matthieu 28.19). Prétendez-vous savoir ce qu’est un chrétien mieux que Jésus ?

Edwy Plenel n’aurait pas pu faire Jeanne d’Arc

Si vous pensez que Mathilde doit incarner le patriotisme de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Edwy Plenel est blanc, et je ne crois pas qu’il aime la France. Patrice Quarteron en revanche est noir, et il y a peu de gens qui défendent notre pays avec autant de bon sens, de courage et de passion que lui. Et il n’est pas seul ! Charles N’Tchoréré et Addi Bâ Mamadou étaient noirs. Prétendez-vous savoir ce qu’est le patriotisme mieux que deux soldats morts pour la France ?

Jeanne d’Arc n’a pas baissé la tête devant ses juges ni devant ses bourreaux. Elle n’a pas baissé la tête devant les hypocrites, les traîtres, les brutes.

Chère Mathilde, quoi qu’on puisse te dire, ne baisse pas la tête devant des imbéciles.

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