Féministe et journaliste scientifique, Peggy Sastre a dernièrement publié La domination masculine n'existe pas (Anne Carrière, 2015). Crédit photo : Natacha Nikouline.

Daoud Boughezala. Dans Ex utero (La Musardine, 2009) vous estimiez que « la femme s’est bien fait mettre par l’évolution ». Le beau sexe est-il vraiment si peu gâté par la nature ?

Peggy Sastre. À mon avis, que je ne veux imposer à personne, la grossesse et l’élevage des enfants sont l’une des pires sources d’aliénation possibles. C’est pourquoi, selon mon échelle de valeurs, les femmes ne pourront pas connaître de véritable autonomie tant qu’elles n’auront pas la possibilité de s’en débarrasser. Cela dit, au fil de mes recherches et du cheminement de ma pensée, j’ai un peu nuancé ce point de vue car, selon des critères purement darwiniens, la femme sort plutôt gagnante de l’évolution. Entre autres, parce que nous sommes aujourd’hui héritiers d’un matériel génétique constitué de deux fois plus de femmes que d’hommes.

Que voulez-vous dire par là ?

La grossesse et l’allaitement ont poussé les femmes ancestrales à la prudence, au dégoût du risque, à la dépendance – autant de facteurs qui leur ont permis une déperdition génétique bien moindre que les hommes. À l’inverse, au cours de notre histoire évolutive, en ayant quasiment la possibilité de mourir après avoir éjaculé, les hommes ne se sont pas privés pour mourir en masse sans jamais s’être reproduits ! Dans la savane, grandir sans père était difficile pour un enfant, mais sans mère, il en allait littéralement de sa survie. C’est de ce différentiel d’investissement parental que découle la grande majorité des différences comportementales entre hommes et femmes toujours observables aujourd’hui.

Par son déterminisme, votre « évoféminisme » qui repose sur une lecture darwinienne de l’histoire me rappelle l’orthodoxie marxiste. Dans votre raisonnement, les facteurs biologiques occupent une telle place que seule une révolution transhumaniste semble en mesure de libérer la femme asservie par son corps…

Je considère la biologie comme un point de départ et en aucun cas un repère normatif. À bien des égards, je ne pense pas du tout que la nature fait bien les choses, mais plutôt qu’elle[access capability= »lire_inedits »] empile les tas de merde. Aussi suis-je en effet darwinienne pour être artificialiste, individualiste et progressiste. Je vous le dis tout net : avoir un enfant « naturellement » n’est tout simplement pas compatible avec ce que je considère être le summum de l’épanouissement personnel, à savoir consacrer son existence à la connaissance, et si possible à son progrès. Pendant la grossesse, de nombreux processus physiologiques poussent la mère à s’attacher à l’enfant, ce qui est biologiquement logique puisque les mammifères ont eu tout intérêt à avoir des mères dévouées dont ils dépendent entièrement, avec lesquelles ils fusionnent un certain laps de temps. Mais je pense que nous sommes arrivés à un stade de notre évolution où, du moins dans les pays les plus développés, il est envisageable de couper, ou du moins de relâcher ce cordon.

… en fabriquant des enfants en incubateurs (ectogenèse) pour que la procréation soit totalement découplée du sexe ?

Oui. Même s’il est évidemment extrêmement difficile de prévoir les répercussions d’une technologie qui n’existe pas encore et qui, une fois au point, demandera beaucoup de temps pour se massifier et n’abolira très probablement pas les autres modes de reproduction. Rassurez-vous, la fécondation in vitro, la contraception, ou le lait maternisé n’ont fait disparaître ni les inséminations naturelles, ni l’espèce humaine, ni l’allaitement. Ainsi, s’il est quasiment impossible que l’ectogenèse devienne le mode de procréation par défaut de l’espèce humaine avant un bon paquet de milliers d’années, son développement n’en fraiera pas moins la voie à l’égalité entre les sexes. À l’heure actuelle, le mariage et la reproduction font partie des premiers facteurs des inégalités salariales entre hommes et femmes. Pour ne prendre qu’un exemple banal, songez qu’une femme qui se marie et enfante va consacrer moins de temps à son travail qu’à sa vie de famille (alors que chez la moyenne des hommes, c’est l’inverse), ce qui aggrave les inégalités salariales.

Le monde que vous ébauchez s’annonce ultra-individualiste : la reproduction artificielle pourrait faire exploser le tabou de l’inceste et la monogamie, autant dire les fondements du couple et de la famille. Assumez-vous cette révolution anthropologique ?

Je ne vois pas en quoi l’ectogenèse abolirait la monogamie et le tabou de l’inceste. Le fait qu’une part de notre espèce puisse s’affranchir de la classe des mammifères placentaires n’est pas en soi un obstacle à la monogamie – quelques espèces d’oiseaux sont ainsi des modèles (dans le sens méthodologique, pas moral) de monogamie dans la recherche.

Quant au tabou de l’inceste, il existe notamment parce qu’il permet d’éviter des malformations causées par un médiocre brassage génétique : que vous vous reproduisiez par ectogenèse ou pas n’y changera rien. Sans oublier que la polygamie demeure le régime matrimonial d’une grosse majorité de l’humanité, que la monogamie s’est globalement imposée à coups de trique et qu’une bonne partie des agressions et violences sexuelles se font entre apparentés. L’espèce humaine n’est pas un édifice piqué sur des fondations immuables, elle évolue, elle est historique, comme tout le vivant. Que l’ectogenèse permette d’accélérer un peu le mouvement ne m’effraie aucunement.

On croirait presque entendre la féministe américaine Donna Haraway, auteur du Manifeste cyborg. Vous imaginez toutes les deux des lendemains qui chantent où les femmes se trouveraient libérées de la maternité et « augmentées » par des implants robotiques qui les rendraient quasi asexuées. La femme cyborg conduit-elle l’humanité à l’obsolescence des sexes ?

Non, pas à l’obsolescence, mais à un gain de diversité et de nuance. La sexualité (dans le sens pratique et comportemental du terme, et non identitaire) a beaucoup à gagner à s’éloigner de la reproduction. Avec la contraception, les femmes ne sont pas du tout devenues asexuées – dans le sens de frigides –, c’est même tout l’inverse : ne pas craindre de tomber enceinte à chaque rapport est assez bénéfique à la prise de plaisir. Au fond, je pense que les humains ont voulu « s’augmenter » depuis leurs origines : nous sommes une espèce qui ne se satisfait pas de ce qu’elle a ni de ce qu’elle est. Et j’y vois l’une de ses plus grandes qualités.

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