De Mennel à Kassovitz, tous les « complotistes » ne sont pas logés à la même enseigne…


Occupé à défendre bec et ongles Tariq Ramadan à l’insu de mon plein gré, j’ai pris du retard sur une des polémiques suivantes, l’histoire de Mennel Ibtissem, la chanteuse voilée sélectionnée pour un télé-crochet de TF1 dont j’ignorais l’existence.

Mennel, la madone diabolisée

Voulant me mettre à jour, j’ai été voir sur Internet de quoi il retournait. Un premier choc, je suis tombé sur une apparition ! La jeune personne dont il est question est absolument sublime. Le voile très étudié, « glamourisé » dirions-nous, la met encore en valeur. Le fait qu’elle chante banalement n’a aucune importance, elle est trop belle. Un deuxième choc, le grand feu de forêt dans les médias et sur les réseaux. Cela partait dans tous les sens avec une violence surprenante qui en dit long sur les tensions qui traversent l’opinion à propos de l’islam. Dont on avait eu une belle illustration avec Tariq Ramadan, mais qui pour la jeune Mennel paraissait hors de proportion. Et avec en particulier sur les réseaux, des interventions fleurant ouvertement le racisme, la haine et la bêtise. Au bout du compte, la madone diabolisée a été contrainte de se retirer.

Les islamistes ont gagné

Malheureusement, saute immédiatement aux yeux l’évidence que les principaux bénéficiaires de la violence de la réaction et de la rapidité de ce retrait, ce seront précisément ceux qui, en général barbus, travaillent les jeunes Français musulmans au corps. Ils disposeront ainsi à nouveau de leurs arguments massues : « vous voyez bien que vous ne pourrez jamais crever le plafond, ils vous rejetteront toujours. Comme ils viennent de le faire avec Mennel, une jeune musulmane comme vous, votre sœur. » Et ils ne manqueront pas d’ajouter: « tenez, une vidéo de frère Tariq, lui aussi victime de ce racisme et qui vous explique pourquoi il faut emprunter la voie de l’islam rigoriste ».

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L’islamophobe solide et assumé que je suis a donc décidé de s’informer et de tenter de réfléchir. Pour aboutir au constat qu’il n’y avait que deux hypothèses : soit la jeune Mennel Ibtissem était de bonne foi dans sa volonté d’accélérer sa carrière et la dimension prosélyte de son apparence et de ses choix musicaux étaient très secondaires par rapport à ses ambitions personnelles; soit il s’agissait d’une opération en forme de taqya entriste, visant à la création d’un symbole glamour de la part des Frères musulmans ou autres salafistes. Le problème est qu’avec la violence des réactions, et le retrait de la chanteuse, quelle que soit l’hypothèse, le mal est fait. Il y avait un piège, dans lequel nous sommes tombés à pieds joints. Les islamistes peuvent boire du petit lait.

La beauté du Diable

Comment cela s’est-il produit et comment le fonctionnement en écho et en temps réel des médias et des réseaux, en libérant souvent de bien mauvais instincts, a abouti à une faute politique aussi grossière.

Tout d’abord, Mennel Ibtissem était-elle de bonne foi ? Je n’en sais rien, et de toute façon, il est impossible d’en avoir une vision tranchée sans être dans sa tête. Simplement, son comportement et les reproches qui lui étaient faits apportent un crédit sérieux à cette hypothèse. Le voile tout d’abord, traité comme un ornement glamour et élégant, n’a pas grand-chose à voir avec l’empaquetage que les rigoristes veulent imposer aux femmes comme symbole de leur soumission. Hani Ramadan (le frère) nous dit qu’une femme qui n’est pas voilée n’est qu’une tentatrice. Force est de constater que la jeune Ibtissem, enturbannée, maquillée et souriante affiche nettement la beauté du Diable, de Sheitan comme dit Ramadan.

Fatwas anti-Mennel

Mais les supplétifs de la police des réseaux, ces renseignements généraux du net, sont allés fouiller dans le passé et ont lancé les fatwas. « C’est une salafiste, frèriste, intégriste, de la graine de djihadiste ! » La preuve ? Elle a relayé sur son compte Twitter il y a quelques années une vidéo d’Hassan Iquioussen prédicateur des Frères musulmans. Il faut se taper les neuf minutes parfaitement rasoirs au cours desquelles le gars explique sa vision de la répartition des rôles entre père et mère dans l’éducation des enfants. Déterminant en effet… Il y a aussi des selfies avec des gens de l’association Lallab subventionnée sur fonds publics que l’on voit parfois à la télévision. Équation classique: photo = accointance= complicité. Une référence à un bouquin de Tariq Ramadan, à l’époque où il était encensé par Plenel, Gresh, reçu par Tony Blair, et professeur à Oxford. Effectivement, infréquentable. Et puis, la jeune beauté, a chanté un standard, le célébrissime Hallelujah de Leonard Cohen, mais en y introduisant une strophe supplémentaire en arabe, qui ne serait qu’un chant religieux intégriste. Une fois traduit, on parcourt un texte à l’eau de rose sans intérêt qui se termine par une invocation à Dieu.

Mennel, une « complotiste » comme tant d’autres

Oui mais attention, le gros morceau, c’est que Mennel Ibtissem est « complotiste » ! La nouvelle incrimination disqualifiante, mieux que nazi et fasciste, qui permet de foudroyer toute personne qui n’est pas d’accord avec vous. La jeune femme, alors âgée de 20 ans, a relevé dans un tweet maladroit la coïncidence de ces terroristes que l’on retrouve avec leurs papiers d’identité sur eux. Cette phrase idiote, formulée dans le même temps par probablement des millions d’autres internautes, témoigne surtout d’une volonté de dédouaner l’islam du terrorisme. En général, les djihadistes revendiquent. Elle s’en est excusée, de même que pour l’autre publication disant que « les terroristes, c’était notre gouvernement ». Outre que cette opinion est partagée, on relèvera le « notre » inhabituel sous la plume d’une véritable militante intégriste. Mais avec cette accusation, on la tient !

On relèvera aussi que l’accusation de complotisme est drôlement à géométrie variable. Je pense aux vedettes médiatiques adoptant sans barguigner les thèses les plus délirantes sur les attentats du 11 septembre, sans que cela ne gêne grand monde. Cotillard, Kassovitz, Bigard, Geluck d’autres vont bien, leurs carrières respectives aussi.

Naufrage chez Hanouna

Et puis rappelons que dans le genre, une des plus grosses fake news complotistes de l’histoire est quand même la fable des armes de destruction massive en Irak. À laquelle une collection d’intellectuels de chez nous ont souscrit et se sont transformés en militants de l’agression américaine en Irak avec les conséquences monstrueuses que l’on connaît. Nous n’avons eu aucune excuse et ces complotistes là continuent à parader et sont reçus partout. Mennel Ibtissem, elle, s’est excusée, mais peine perdue: TF1 a annoncé que la chaîne envisageait son retrait. Et elle a dû se retirer.

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Comment veut-on que ce qui apparaît bien comme une injustice soit perçue par les jeunes Français musulmans ? Surtout après la violence de la campagne sur les réseaux mais aussi dans les médias nationaux. Comme par exemple dans l’émission de d’Hanouna, où l’on assiste à un florilège et on entend Isabelle Morini-Bosc lui reprocher d’avoir chanté en arabe ! Pardon ? On ne reproduira pas ici ce qu’on trouvait sur les réseaux, inutile d’encourir les foudres du juge pénal.

Une éviction révélatrice de tensions

Personnellement, je penche donc pour l’hypothèse de la bonne foi de Mennel Ibtissem, même si je suis opposé à ses convictions religieuses. Qui relèvent d’une liberté de conscience que la République française garantit. Et si je déplore cette éviction, c’est d’abord parce qu’elle a révélé des tensions qui traversent la société française, et de l’exaspération ressentie par une grande partie de la population. Même si les responsabilités des pouvoirs politiques sont lourdement engagées, on ne peut pas se réjouir de l’affaiblissement des principes républicains qui se manifeste dans la libération d’une parole aux accents parfois redoutables. Je répète encore que ces principes, auxquels nous devons rester attachés comme une bernique à son rocher, sont ceux qui fondent la supériorité de notre modèle sur celui des États musulmans.

Une opération prosélyte masquée ?

Mais, ce qui est évident, c’est que les « barbus » islamistes peuvent se frotter les mains et faire leur miel auprès des jeunes Français musulmans, de ce qui vient de se passer. Parce que si je retiens l’hypothèse de la bonne foi, celle d’une opération de prosélytisme masquée est tout à fait plausible. Et si l’on m’apporte des éléments convaincants, je suis prêt à changer d’avis. Le problème étant cependant que même s’il y avait « complot » (eh oui) de la part des Frères musulmans, le résultat est exactement le même. Les islamistes joueront tout autant sur le velours. Parce que le piège était bien celui-là: faire la démonstration qu’une jeune musulmane affichant sa foi, comme autrefois Sœur Sourire la sienne, n’avait pas sa place dans la société française. Et nous y sommes tombés à pieds joints.

La peur de l’islam est mauvaise conseillère

Pour avoir, non pas pris la défense de Tariq Ramadan, mais pour avoir demandé que la justice française s’exerce dignement, j’ai été insulté et traité d’avocat salafiste.

Ce que je voulais simplement dire, c’est que, la peur justifiée du terrorisme islamiste et l’aversion pour l’islam rigoriste ne doivent pas être mauvaises conseillères. Restons ce que nous devons être. Il faut y faire attention et je vais rappeler une fois de plus la fameuse citation de Barrès à propos de Dreyfus. Non pas bien évidemment pour comparer Ramadan à Dreyfus, mais les aboyeurs d’aujourd’hui au pire produit par Barrès. « La culpabilité de Dreyfus je la déduis de sa race », disait-il. J’entends comme un écho, la phrase de Samia Ghali disant à propos de Ramadan : « j’espère que l’on juge le (présumé) violeur et non pas le musulman ». Je l’espère aussi.

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