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Baron Noir : une série “et de droite, et de gauche”

La saison 2 est encore plus prenante que la première

Baron Noir : une série “et de droite, et de gauche”
Philippe Rickwaert (Kad Merad) et Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis), dans la série "Baron Noir".

On se demandait comment les scénaristes allaient se sortir de la révolution macronienne, intervenue pendant qu’ils écrivaient. Pari tenu: la saison 2, encore plus prenante que la première malgré la quasi-absence de turpitudes sexuelles et personnelles, offre une lecture subtile et lucide des affres de la politique française. 


La politique est-elle romanesque ? Ce n’était pas l’avis de Stendhal. Il estimait que, dans une œuvre de fiction, elle jouait le rôle d’un coup de pistolet dans un concert. On pourra toujours objecter que Stendhal lui-même a pourtant fait de la politique un thème essentiel de ses grands romans, qu’il s’agisse du Rouge et le Noir où Julien Sorel navigue à vue entre les différentes tendances de la France de la Restauration, ou de La Chartreuse de Parme où le destin tourmenté de Fabrice Del Dongo épouse les bouleversements idéologiques créés par l’irruption des idéaux de la Révolution française dans la société italienne.

La saison 1, une divine surprise

Toutefois, il faut bien reconnaître que la politique, en tout cas la vie politique au quotidien, la plupart du temps, est un tue-l’amour dans le roman, et par ricochet dans la fiction cinématographique et télévisuelle, surtout par les temps qui courent : le « tous pourris » du poujadisme à l’ancienne et le dégagisme théorisé par Mélenchon ont amené le citoyen à éprouver vis-à-vis de la chose politique un mélange de découragement, de dégoût ou d’indifférence. Alors, si c’est pour retrouver sur nos écrans de manière à peine romancée ce qu’on voit à longueur de temps dans les journaux des chaînes d’info continue, non merci. D’où la timidité des producteurs, notamment en France, pour financer des fictions de ce genre. Apportez-nous plutôt un bon scénario pour un polar ou une comédie, disent-ils, et on verra ce qu’on peut faire. Raison pour laquelle en 2016, la saison 1 du Baron noir avait été une divine surprise tant par la qualité de la série que par ses audiences remarquables et, deux ans plus tard, on peut enfin voir une saison 2, actuellement disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

D’abord, un bref retour sur la première saison. L’histoire se concentrait sur le député-maire socialiste de Dunkerque, Philippe Rickwaert, joué par Kad Merad. Les créateurs de la série – Eric Benzekri, Jean-Baptiste Delafon et Ziad Doueiri – avaient évité, de manière très fine, deux obstacles. Le premier : celui de trop coller à la réalité en mettant en scène des personnages à clefs, immédiatement reconnaissables. Le second : plutôt que d’inventer une histoire échevelée, ils avaient malgré tout choisi de nous renvoyer aux enjeux très concrets de la situation de 2016, ce qui était une manière habile de susciter l’intérêt. Des personnages authentiquement romanesques dans un monde qui était alors exactement le nôtre rejouaient des évènements qui avaient eu lieu ou auraient pu avoir lieu dans la réalité : on voyait ainsi un président socialiste, Francis Laugier, joué par Niels Arestrup, élu sur un programme de gauche, mais appliquant une politique libérale après avoir conquis le pouvoir grâce aux conseils avisés de Rickwaert, le fameux « baron noir », héritier d’une tradition socialiste old school du Nord, fils d’ouvrier et vivant davantage au jour le jour comme un honnête cadre sup plutôt que comme un nabab enrichi par la corruption.

Avec sa voix envoûtante, Anna Mouglalis rendrait libéral un cégétiste endurci.

Totalement dévoué à Laugier jusque-là, Rickwaert se vengeait de sa trahison idéologique en prenant la tête des frondeurs avec pour ambition, selon ses propres termes, de « pourrir le quinquennat de Laugier ». Il avait d’autant plus de raisons de le faire que, dès le soir du débat décisif de l’entre-deux tours entre Laugier et son rival de droite Auzanet, il se trouvait impliqué dans une affaire d’abus de bien sociaux : en effet, Rickwaert piquait régulièrement de l’argent dans la caisse de l’office HLM de sa ville, non pour son enrichissement personnel, mais pour assurer en partie le financement de la campagne de Laugier qui, une fois élu, l’avait laissé se débrouiller seul avec la brigade financière. Si pendant un temps le baron noir pouvait échapper à la police en convainquant un jeune syndicaliste d’accepter de porter le chapeau, le suicide de ce dernier relançait l’enquête autour de Rickwaert, éphémère ministre du Travail contraint à la démission. La haine entre les deux hommes les conduisait finalement – après de multiples péripéties autour d’un mouvement lycéen manipulé, d’un plan social qui tournait mal et de la prise du PS, via la manipulation d’Amélie Dorendeu, sherpa du président – à une chute violente. Le président Laugier était destitué, Rickwaert allait en prison dans l’attente de son procès et de nouvelles élections se préparaient avec Amélie, un temps maîtresse de Rickwaert, comme candidate à la succession de Laugier.

Oui, mais tout ça, c’était avant, en 2016, autant dire une éternité.

Depuis, dans notre réalité, s’est imposé ce phénomène imprévu qui a pour nom Emmanuel Macron, au moment même où commençait le tournage de la deuxième saison. On imagine l’angoisse des scénaristes. L’apparition d’une troisième force, les deux grands partis de gouvernement ringardisés pendant que du côté de la gauche radicale et de l’extrême droite montait la possibilité d’accéder au pouvoir, ce qui faisait cauchemarder les éditorialistes mainstream à l’idée d’un second tour Mélenchon-Le Pen. Comment se sortir du guêpier pour cette deuxième saison ? Comment garder des personnages complexes, construits tout en nuance, dans un paysage politique qui n’avait plus rien de commun avec celui de la première saison ? Des personnages qui, à la limite, n’y avaient plus leur place…

C’est d’abord à la manière dont ils ont procédé que l’on pourra mesurer le talent des scénaristes. Dans la saison 2, la montée des extrêmes et l’apparition d’un bloc central sont très habilement mises en scène. Au début de la saison, Rickwaert est en prison dans le Nord. Le deuxième tour de la présidentielle va opposer Amélie Dorendeu, jouée par une Anna Mouglalis à la voix toujours aussi envoûtante, qui rendrait libéral un cégétiste endurci, et le candidat du FN, Lionel Chalon, dont le discours est une synthèse parfaite entre les lignes Philippot et Marion Maréchal-Le Pen. Ce qui explique, sans doute, qu’il ne perde que par 47 % des voix face à Amélie Dorendeu. Encore cette victoire de la candidate du PS in extremis est-elle due aux conseils de Rickwaert. Libéré sous caution et muni d’un encombrant bracelet de surveillance, il explique à Amélie que sa seule chance pour battre le FN est de le trianguler, c’est-à-dire de reprendre ses thèmes à son compte en les présentant comme étant, en fait, les siens depuis toujours.

La France présidente

Dans un tel contexte, c’est Amélie Dorendeu, très convaincante en présidente de la République, à la fois sexy et jupitérienne, qui se trouve, de fait, jouer le rôle de Macron. Dans un premier temps, elle veut un gouvernement de large union nationale des bonnes volontés, et propose à la cheffe de l’aile gauche du PS de devenir Première ministre, tout en intégrant des ministres centristes au gouvernement. Cette dernière refuse et rejoint même un nouveau personnage de la série, Michel Vidal, joué par François Morel. Michel Vidal a fait un excellent score à la présidentielle en portant une candidature de gauche radicale. C’est un ancien du PS qui ne supporte plus son ancien parti. Il dit à un moment que les communistes lui apportent 1 % de ses voix, mais lui prennent 90 % de son temps… Si cela vous rappelle quelqu’un, vous avez raison. François Morel campe un Mélenchon « idéal », dans la mesure où il est sympathique, insulte assez peu les médias et ne fait pas dépendre la stratégie de la gauche de ses sautes d’humeur.

Et Rickwaert, là-dedans ? Il est omniprésent et hyperactif, d’autant plus qu’il est toujours dans l’attente de son procès et qu’il a des problèmes avec sa fille, dont il ne s’est pas rendu compte qu’elle était devenue une jeune femme. Il est toujours aussi habile, machiavélien diront certains, mais c’est pour une cause qu’il estime être la bonne : celle de la nécessité d’un vrai clivage gauche-droite, plus sain démocratiquement que la situation d’un bloc central « moderne, libéral et européen » confronté symétriquement à deux populismes de gauche et de droite. Il y arrive presque, d’ailleurs, mais comme la justice l’attend au tournant et que la présidente Dorendeu se révèle au bout du compte franchement partisane d’une ligne « et de droite, et de gauche », il décide d’une autre stratégie qu’on ne révélera pas ici et qui fera l’objet d’une saison 3 déjà prévue pour 2019. Cela nous évitera d’avoir deux ans à attendre pour connaître les résultats de la dissolution de l’Assemblée nationale annoncée par la présidente à la fin du dernier épisode.

Cette maestria, cette inventivité scénaristique pour faire coller les personnages à une situation inimaginable il y a deux ans permet donc, et c’est sans doute l’aspect le plus intéressant de la série, de se colleter à tous les problèmes auxquels est confrontée la France de 2018. Le terrorisme d’abord : nombre de scènes se passent dans la salle de crise sécurisée de l’Élysée, là où on parle par euphémisme des mesures à prendre contre les cellules identifiées. On voit avec une précision documentaire, mais aussi une grande profondeur psychologique, la présidente décider des fameuses opérations « homo », qui consistent à exécuter préventivement ou en représailles des membres de groupes terroristes ou présumés tels, sachant que dans une démocratie, les crimes d’État risquent toujours, à un moment ou à un autre, de déboucher sur des scandales d’État qui menacent assez vite la présidente.

D’autres préoccupations, moins violentes mais beaucoup plus taboues dans le contexte actuel, sont évoquées sans fard, mais sans parti pris. Notamment le clientélisme de certains élus de banlieue vis-à-vis des représentants les moins fréquentables des communautés musulmanes, ce qui nous vaut l’apparition d’un jeune député socialiste, Cyril Balsan, ancien assistant parlementaire de Rickwaert devenu élu du Val-d’Oise, qui se mue, à ses risques et périls, en véritable croisé de la laïcité ; une sorte de Manuel Valls accusé de dérive identitaire par ses camarades et félicité par un FN trop heureux de brouiller les cartes.

Passionner le spectateur pour une commission d’investiture ou une proposition de loi, c’est du grand art.

Le plus étonnant, c’est que cette saison 2 se révèle encore plus prenante que la première alors qu’elle s’est pratiquement dépouillée de toutes les histoires personnelles, sexuelles et familiales des personnages, si ce n’est, rapidement évoqués, les rapport de Rickwaert avec sa fille, une liaison entre le premier secrétaire du PS et une conseillère de la présidente[tooltips content=”On aura une pensée émue pour tous les militants du PS en voyant un certain nombre de scène se passer Rue de Solferino…”]1[/tooltips],  ainsi qu’une vague attirance érotique implicite entre la présidente Dorendeu et Thorigny (Pascal Elbé), son Premier ministre centriste du moment. De plus, s’agissant de la vie publique, il est finalement facile de passionner pour un attentat contre une école de police ou le tabassage d’un élu par des voyous. Mais faire éprouver au spectateur la même tension sur les débats dans une commission d’investiture pour les législatives ou la façon de neutraliser une proposition de loi dans les couloirs de l’Assemblée, c’est du grand art.

Et puis, le grand mérite de Baron noir est d’aller, l’air de rien, contre les idées reçues sur la politique. Les hommes et les femmes qui la font sont parfois peu recommandables, on n’aimerait pas forcément les avoir pour amis, mais les auteurs de cette série montrent bien que l’immense majorité est malgré tout animée par des convictions. Ce qui fait paradoxalement de ce Baron Noir un spectacle étonnamment civique.

Baron noir, saison 2, série créée par Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon. Avec Kad Merad et Anna Mouglalis (8 x 55 min). Saison entière disponible sur Canal + à la demande et en DVD/Blu-ray.

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Mars 2018 – #55

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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