La ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a retiré Charles Maurras de la liste des commémorations nationales. C’est tant mieux. 


La polémique qui s’est déclenchée à l’occasion de l’inscription sur le Registre des commémorations nationales du 150ème anniversaire de la naissance de Charles Maurras et des 50 ans de la mort de Jacques Chardonne a propulsé aux premiers rangs de l’actualité l’existence de l’un de ces « Haut comité Théodule » dont notre République fait un usage immodéré.

Créé en 1998 par le gouvernement Jospin, et niché dans le giron du ministère de la Culture, le « Haut Comité aux célébrations nationales », devenu plus tard le – toujours aussi Haut – « Comité aux commémorations nationales » a pour mission de sélectionner dans le calendrier de l’année des dates et des gens dignes d’être rappelés par l’Etat au bon souvenir du peuple.

L’ordre et le désordre politique

Il est composé d’une vingtaine d’éminentes personnalités que leurs compétences en histoire, en littérature, en sciences et en arts rendent particulièrement aptes à choisir pour nous, pauvres ignorants, les faits, les hommes et les femmes, du passé proche ou lointain, méritant d’être inscrits au tableau de service de l’année en cours. Les mauvaises langues diront, certes, que la surface médiatique de certains membres de ce comité, ou leur proximité avec le pouvoir politique en place, plus que leur solidité universitaire leur vaut l’honneur de cette nomination, mais cela est bien mesquin. Il est aujourd’hui présidé par l’académicienne française Danielle Sallenave, et on y remarque la présence de Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory, bien connus des auditeurs de France Culture.

Ces deux-là, qui n’ont pas la langue dans leur poche, s’offusquent que l’on puisse s’émouvoir de la présence, dans le registre des personnalités dignes d’être commémorées, du penseur et homme politique antirépublicain, antisémite et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité Charles Maurras, ainsi que du romancier collaborationniste Jacques Chardonne. « Vous n’avez rien compris ! », s’offusquent Jeanneney et Ory. Commémorer ne signifie pas célébrer ! Cela veut dire ‘se souvenir en commun’… On célèbre la prise de la Bastille, mais on commémore la rafle du Vel’ d’Hiv. » Ils ont sémantiquement raison, mais politiquement tort !

L’Etat n’a rien à voir là-dedans !

Et, de ce point de vue, leur tort principal est de se prêter à un jeu pervers que le pouvoir leur impose. Craignant de devoir assumer les conséquences politiques de leur choix en matière d’inscription d’individus au tableau d’honneur national, les gouvernants d’aujourd’hui pensent se tirer des flûtes en déléguant à des « experts » la sélection des élus à la notoriété post mortem. Toute proposition mémorielle venant d’un pouvoir, central ou local, est bel et bien un acte politique. Le plus souvent, elle fait l’objet d’un large consensus, comme le choix des noms « Centre Pompidou », « Bibliothèque François Mitterrand », « aéroport Charles de Gaulle », même si l’on peut noter que le peuple s’accroche parfois à des dénominations plus terre à terre (Beaubourg, la BNF, Roissy…). Parfois, les baptêmes de rues, écoles ou édifices publics sont des actes militants revendiqués par des pouvoirs locaux aux orientations politiques affirmées : les avenues Lénine, Maurice-Thorez, Marcel-Cachin sont les buttes-témoins d’un communisme municipal en voie d’extinction, comme le seront demain les boulevards Roger-Salengro et places Léo-Lagrange des bastions socialistes. La droite, elle, a plutôt tendance à préserver les dénominations rappelant le terroir qu’à chercher à glorifier les grands hommes de sa tradition politique. Ces décisions sont prises par les représentants du peuple dans les assemblées concernées, et font partie du bilan de leur mandat lorsqu’ils se soumettent au suffrage universel. Et c’est bien comme cela.

Le pouvoir exécutif (en fait le président de la République) dispose du droit régalien de « panthéoniser » des défunts, de baptiser les édifices remarquables relevant de l’Etat, de décréter des obsèques nationales ou encore de fêter de manière grandiose un événement majeur de l’histoire de France, en fonction des valeurs qu’il entend incarner. C’est déjà beaucoup, au regard de ce qui se passe dans d’autre pays comparables. Il devrait laisser à la société civile le soin de perpétuer la mémoire de ces événements et personnes qui lui tiennent à cœur, pour autant que ces célébrations ne portent pas atteinte à l’ordre public. Si Patrick Buisson et ses amis veulent fêter l’anniversaire de la naissance de Charles Maurras, qu’ils le fassent, sans moi. L’Etat n’a rien à voir là-dedans ! Si la ville de Barbezieux, qui lui doit tant, veux rendre hommage à Jacques Chardonne, qui pourrait l’en empêcher ? Devant le tollé déclenché, la ministre de la Culture, Françoise Nyssen a rayé le nom de Maurras du registre sallenavien, ce qui passe pour une reculade face à je ne sais quel lobby. Que l’on dissolve donc sans tarder le Haut Comité machinchose, cela nous fera des vacances, période idéale pour relire Je me souviens de Georges Perec.

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