L’annonce de l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest a résonné comme une victoire des zadistes installés illégalement à Notre-Dame-des-Landes. Mais le mythe d’un retour à la nature cache des réalités moins reluisantes. Dix questions sur un abandon.


Édouard Philippe a tranché, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera agrandi. La zone d’aménagement différé de 1 600 hectares (ZAD, rebaptisée « zone à défendre »), gelés depuis les années 1970 dans la perspective d’un nouvel équipement, n’a plus de raison d’être. Les élus locaux, les quatre exploitants agricoles qui refusaient l’expropriation et les zadistes ont fait plier les pouvoirs publics. Reste maintenant à faire plier quelques faits, particulièrement têtus. Le tour en dix questions.

Est-ce le triomphe des zadistes ?

Ce n’est pas ainsi qu’ils le vivent. Les zadistes entendent renverser le système capitaliste et instaurer de nouveaux rapports humains, libérés de la compétitivité et de la course au rendement (les textes disponibles sur nadir.org, le site de la ZAD NDDL, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet). Ils ne sont pas en lutte contre un aéroport, mais contre l’inflation du transport aérien, symptôme d’une mondialisation hors de contrôle. Autant dire que leur victoire finale n’est pas pour demain. À tout prendre, Notre-Dame-des-Landes n’était pas le plus mauvais des combats. Enseignant à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), Philippe Subra s’est penché sur le phénomène des zones à défendre. Il a isolé quelques déterminants de leur succès : « Un bocage plus accueillant que des champs nus, la proximité d’un pôle universitaire qui fournit des militants et une alliance avec des acteurs locaux. » Ce dernier point est crucial. À Sivens (Tarn), les syndicats d’agriculteurs étaient très hostiles aux zadistes. En Loire-Atlantique, une alliance de circonstances s’est nouée. Elle a été déterminante (voir ci-dessous).

Est-ce une défaite pour l’État ?

Il est trop tôt pour savoir si le gouvernement tirera un quelconque bénéfice politique de son choix. En revanche, pour la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), c’est la déroute, l’humiliation totale. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes était solide, quoi qu’en disent les opposants. La DGAC a fait travailler trois personnes à plein temps sur ce projet pendant dix ans. Elle a recruté et formé des contrôleurs aériens, pour une montée en puissance du trafic qui n’aura pas lieu. Et si un avion s’écrase un jour sur Nantes (comme a failli le faire un MD-83 de Luxor Air en 2004), la DGAC devra probablement rendre des comptes. En raison de la proximité de la ville, la sécurité des procédures d’approche et de décollage n’est pas optimale. Tous les professionnels en conviennent.

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Qui sont les zadistes, au juste ?

« Zadiste » est une marque déposée1, mais difficile de savoir ce qu’elle recouvre.

Les porte-parole du mouvement s’expriment seulement sous un pseudonyme collectif, « Camille ». L’effectif sur le site est évalué entre 80 et 250 personnes, en fonction des saisons. L’éventail va du punk à chien désocialisé au jeune diplômé en lutte contre les excès du libéralisme. Le corpus idéologique mêle des références à la Confédération nationale du travail anarchiste, à Attac, aux Anonymous et aux théoriciens de la décroissance, Pierre Rabhi en tête. Selon Philippe Subra, le modèle le plus proche est le mouvement italien No Tav de la vallée de Suse, en lutte depuis vingt ans contre la ligne Lyon-Turin.

Non hiérarchisé, le mouvement est travaillé par des contradictions flagrantes. La plus comique, souvent soulignée, était de voir de nombreux végans antispécistes militer contre l’aéroport pour sauver des élevages. Par ailleurs, les zadistes sont « no border » en ce qui concerne les humains, mais ultraprotectionnistes en matière agricole, défendant des circuits courts. Selon l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa), quatre zadistes exploitent aujourd’hui des terres. Ils sont squatteurs, mais cotisent à la mutualité sociale agricole ! La majorité, étudiants ou jeunes chômeurs, ne fait que passer dans le secteur, quelques semaines ou quelques jours. L’économie de troc et les jardins potagers de la ZAD n’ont jamais franchi le stade du bricolage (voir dernière question). En dehors des grands rassemblements ponctuels et des reportages encadrés par les opposants au projet, la ZAD était largement virtuelle. En cas d’évacuation, la difficulté ne serait pas de faire partir les activistes, mais de les empêcher de converger vers le site pour affronter les forces de l’ordre, depuis Nantes, Rennes, Lorient, etc.

Est-ce un tournant dans la prise en compte des enjeux écologiques ?

Ce n’est pas là-dessus que la décision s’est jouée. La ZAD n’est pas classée Natura 2000. Identique à des centaines de coins de bocage du Grand Ouest, elle est d’un « naturel » tout relatif. Le secteur a été traité à la chimie lourde au xixe siècle, quand des millions de tonnes de calcaire ont été épandues sur les landes acides de Bretagne, afin de les rendre cultivables. « Au sortir de Nantes, par la route de Vannes », écrit Stendhal2, de passage sur la ZAD en 1838, « l’on se trouve comme perdu au milieu d’une vaste bruyère parfaitement stérile », aujourd’hui transformée en pâturages guère plus sauvages que le Champ-de-Mars.

Paradoxe supplémentaire, si le secteur a été moins grignoté par l’urbanisation que d’autres pans de la troisième couronne nantaise, c’est parce que les terrains étaient gelés, dans la perspective de l’aéroport ! « L’avenir de ce territoire ne doit pas être une urbanisation et une agriculture intensive destructrices », pointe France Nature Environnement, dans le communiqué émis juste après l’annonce de l’abandon du nouvel aéroport par Édouard Philippe. Manière implicite d’admettre que la zone d’aménagement différé a joué un rôle protecteur.

Pourquoi une telle mobilisation d’EELV et des associations écologistes ?

Principalement par souci de retombées médiatiques ou politiques. L’aéroport n’aurait pas figuré dans les dix plus gros chantiers de la décennie, contraire

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Février 2018 - #54

Article extrait du Magazine Causeur

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