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Enquête: des indigènes sous perfusion de l’Etat

Qu'il fait bon conspuer le "racisme d'Etat", alimenté par les subsides d'une France que l'on abomine !

Enquête: des indigènes sous perfusion de l’Etat
Manifestation pro-palestinienne à Paris, avril 2017. SIPA. AP22035144_000011

Pour la mouvance décoloniale et indigéniste, l’argent public n’a pas d’odeur. Qu’il fait bon conspuer le “racisme d’Etat”, alimenté par les subsides d’une France que l’on abomine !


Indigénisme ? Décolonialisme ? Il y a une dizaine d’années, en France, ces termes étaient connus seulement des spécialistes de l’Amérique latine. Progressivement, un courant d’opinion structuré s’est formé autour d’eux. Larguant les amarres avec la pensée originelle, centrée sur la place des Indiens dans le monde sud-américain, le décolonialisme hexagonal a développé des théories sur le racisme latent de la société française envers les Arabes et les Noirs, tout particulièrement lorsqu’ils sont musulmans. Le lecteur non averti qui se plonge dans les écrits indigénistes est très rapidement désorienté par des inversions de repères inattendues. L’antisémitisme n’a plus rien en commun avec le racisme. Défendre le port du voile pour les musulmanes devient progressiste. Idem pour la non-mixité homme-femme dans l’espace public qui, en certaines circonstances, contribuerait à l’égalité en libérant la parole des femmes.

Et ça marche. L’Union nationale des étudiants de France (UNEF), à laquelle ont adhéré à leur époque des personnalités aussi différentes que Jean-Marie Le Pen, le futur cardinal Lustiger et Jean-Marie Cambadélis, pratique depuis au moins un an les réunions non mixtes racisées. En clair, des femmes noires et arabes parlent entre elles. Idem à SUD Éducation 93, où une formation sur l’antiracisme comprenant un atelier non mixte racisé était organisée à l’automne dernier, avec le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et les compagnons de route des Indigènes de la République… « Inconstitutionnel et inacceptable », avait tweeté le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer. C’est lui qui paie : l’Éducation nationale prend chaque année en charge, statutairement, 12 journées de formation pour les enseignants.

L’exploiteur blanc en ligne de mire

L’UNEF, Solidaires… Le mouvement décolonial est clairement ancré à gauche. Fania Noël, une des organisatrices du camp d’été décolonial non mixte racisé de Reims, en 2017, se définit comme « afroféministe marxiste ». Au-delà de ses inévitables dissensions internes, le mouvement se soude dans la dénonciation d’un archétype : l’exploiteur blanc. Que l’on partage ou non ses vues, le travail accompli force le respect. La mouvance existe. Elle fédère des militants sincèrement convaincus d’œuvrer à long terme à une cohabitation paisible des cultures. Elle impose ses thématiques dans le débat. Mediapart a couvert le camp décolonial de Reims en acceptant les conditions des organisateurs : pas de journaliste homme blanc.

Cette ascension éclair dans le ciel des idées, néanmoins, carbure avec un moteur un peu paradoxal, pour un mouvement qui dénonce le racisme d’État : l’argent public. Ses associations et ses éditeurs sont subventionnés. Ses colloques sont aidés.

Le Parti des indigènes de la République est un des plus ardents avocats du décolonialisme. Sa porte-parole, Houria Bouteldja, travaille à l’Institut du monde arabe, dans la partie administration (voir Causeur n° 53). Quand elle s’exprime, c’est en général à l’invitation d’universitaires : le département communication de Rennes 2 en mai 2017, la faculté de philosophie de Toulouse à l’été 2016, la faculté de Limoges en novembre 2017 (conférence annulée, dans ce dernier cas). Si Houria Bouteldja a déjà bravé le froid et l’ennui pour interpeller les colonialisés présumés sur la dalle d’Argenteuil, c’était sans caméra, ce qui serait tout à son honneur. La plupart du temps, elle évolue dans un circuit plus confortable. Son livre La France, les Juifs et nous a été publié en 2016 par La Fabrique. Cet éditeur s’est vu attribuer en 2014 une subvention de 30 000 euros par le conseil régional d’Île-de-France. Rapporté à la taille de la société (380 000 euros de chiffre d’affaires en 2016), c’est considérable. L’entregent du fondateur de la Fabrique, Éric Hazan, y est sans doute pour quelque chose. Cet éditeur expérimenté est l’archétype du révolutionnaire en chambre, appelant au soulèvement le matin (L’insurrection qui vient, collectif anonyme, 2007), répondant l’après-midi sur les antennes de Radio France aux questions de Laure Adler (septembre 2017) ou de Daniel Mermet (novembre) avec toute l’onctuosité requise.

La France fasciste comme fonds de commerce

En 2010, Houria Bouteldja était en couverture d’un autre livre, Nique la France : devoir d’insolence, cosigné par le rappeur Saïd Zouggagh, alias ZEP, et Saïd Bouamama. Un tandem de rappeur et d’universitaire improbable, mais pas unique en son genre (voir page suivante le cas de Pascal Boniface et de Médine Zaouiche). Le livre doit sa notoriété au doigt d’honneur que fait Houria Bouteldja en couverture, ainsi qu’aux paroles de la chanson Nique la France, dont le CD était distribué avec le livre. Extraits : « Nique la France ; nazillons ; bidochons décomplexés ; gros beaufs qui ont la haine de l’étranger ; Ton pays est puant, raciste et assassin ; Petit donneur de l’çons, petit Gaulois de souche, arrête ton arrogance, arrête d’ouvrir ta bouche ; Et c’que je pense, de leur identité nationale, de leur Marianne, de leur drapeau et de leur hymne à deux balles, j’vais pas te faire un dessin, ça risque d’être indécent. »[tooltips content=”L’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française (Agrif) a porté plainte contre Saïd Bouamama et Saïd Zouggagh. Après cassation, l’affaire est revenue devant la cour d’appel de Lyon. Le 12 janvier 2018, elle a accordé à l’Agrif un euro symbolique et 3 000 euros de dédommagement pour frais de justice.”]1[/tooltips]

L’indigénisme, combien de divisions ?

Dans un mouvement politique, il y a souvent une coupure entre la minorité agissante et la base sympathisante, politiquement moins aguerrie. Dans le cas de l’indigénisme, néanmoins, c’est l’existence même de la base qui est sujette à caution. « Les réunions non mixtes de l’UNEF ne répondent à aucune demande identifiable des étudiants, commente un dirigeant du syndicat concurrent, la FAGE. C’est une initiative de leur bureau national. » Pour la FAGE, la démarche reste incompréhensible, sur le fond comme sur le plan tactique. « De notre point de vue, elles vont leur coûter des voix dans les facultés. » Mi-février 2018, après des mois de battage médiatique et de polémique, la page Facebook du camp décolonial de Reims interdit aux Blancs, organisé à l’été 2017, comptait seulement 2 922 followers. Cent fois moins que celle de l’association Égalité et réconciliation du polémiste honni Alain Soral, fermé par Facebook en décembre 2017, pour incitation à la haine (288 000 followers). Le Parti des indigènes de la République, qui existe depuis 13 ans, n’a aucun élu. Les rares listes qui s’en disaient proches ont essuyé des revers humiliants aux municipales de 2014, même dans les communes a priori les mieux disposées (4,67 % au premier tour à Bondy).

Aux antipodes du mouvement pour les droits civiques américain des années 1950 et 1960, qui mobilisait des centaines de milliers de Noirs issus des classes populaires, la mouvance indigéniste et décoloniale semble formatée par des diplômés, pour des diplômés. On pourrait même ajouter : des diplômés employés dans le public, car les théoriciens du décolonialisme sont très majoritairement fonctionnaires ou contractuels de la fonction publique. Ce qui explique peut-être leur discrétion sur une authentique discrimination : les 4,4 millions d’emplois de fonctionnaires français et le million d’emplois des professions « réservées » quasiment inaccessibles aux étrangers, même européens…

Ceux qui imagineraient Saïd Bouamama en troisième frère Kouachi feraient totalement fausse route. Âgé de 60 ans, il se dit docteur en socio-économie. Il a publié plusieurs ouvrages. Sur le plan financier, ce pays « puant, raciste et assassin » ne semble pas avoir été trop cruel avec lui. Il est un des principaux animateurs de l’association Intervention formation action recherche (IFAR), un organisme basé dans la métropole lilloise, spécialisé dans la formation professionnelle des travailleurs sociaux, « certifié Veritas depuis juin 2017 ». Il a par ailleurs bénéficié en 2016 du soutien financier du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais. Dans le cadre d’un programme intitulé « Chercheurs citoyens », Saïd Bouamama a coordonné des travaux sur les mines et l’immigration.

En résumé, quand il ne tonne pas contre les nazillons, les Bidochons décomplexés et les gros beaufs, Saïd Bouamama les forme ou répond à leurs appels d’offres. À en juger par sa bibliographie, son discours de dénonciation d’une « droitisation » de la société française et même d’un « processus de fascisation »[tooltips content=”Extraits du blog bouamamas.wordpress.com”]2[/tooltips] n’a pratiquement pas changé depuis vingt ans. C’est à se demander jusqu’à quel point il n’est pas machinal, coupé de cette réalité du quotidien des enfants de l’immigration, dont il se dit pourtant fin connaisseur (contacté, il n’a pas répondu). Son propre quotidien semble surtout fait de tâches administratives et de conférences : Bruxelles (mars 2016), Le Blanc-Mesnil (avril), Bordeaux (septembre), Saint-Avold (mars 2017), Toulouse (mai), etc.

Les petits ruisseaux des subventions et la rivière indigéniste

Les conférences en question se tiennent en petit comité, de préférence bac+3. Celle de septembre 2016, par exemple, était organisée par le « Labo décolonial » de l’Université populaire de Bordeaux (UPB). Consacrée à la lutte contre l’islamophobie, l’intervention de Saïd Bouamama (visible en ligne) est introduite par une jeune femme voilée, qui explique que le labo décolonial est une énième « structure de femmes, non mixte de genre », soutenue par l’Association des musulmans de Bordeaux-Nord. Les intervenants passent en revue les aspects islamophobes de la société française, oubliant de dire au passage que le Labo décolonial a demandé et obtenu une subvention du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), dans le cadre de la troisième « Quinzaine de l’égalité, de la diversité et de la citoyenneté ». La somme était de 3 000 euros, destinés à monter une « conférence gesticulée ».

Cette subvention, ou plutôt son détournement, a d’ailleurs provoqué une rupture entre le Labo décolonial et l’Université populaire de Bordeaux. Dans un courrier dont nous avons eu connaissance, l’UPB déplore une « double facturation à l’UPB et à un partenaire de Rennes d’une prestation (conférence gesticulée) et de déplacements réalisés par la fondatrice du Labo. Cette prestation faisait pourtant déjà l’objet d’un financement public obtenu du CGET. Cette pratique était ignorée par l’UPB, par l’association accueillante, par une partie des membres du Labo et a été délibérément cachée à l’ensemble de l’association ».

Il n’y a eu aucune sanction, et aucune enquête administrative. La politique de lutte contre le racisme et les discriminations n’en est pas, il est vrai, à 3 000 euros d’indélicatesses. Il faudrait des milliers d’heures de travail pour répertorier les aides publiques accordées à la mouvance indigéniste et décoloniale. Elles émanent de diverses entités publiques (mairies, conseils départementaux ou régionaux, ministères ou satellites de l’État). Noyées dans les crédits de la lutte contre les discriminations, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Dans son appel à projets pour cette année, la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) stipule que les associations demandeuses « s’engagent à respecter les valeurs de la République », comme si cela n’allait pas de soi. Un rapport récent de l’Inspection générale de l’administration confirme les dérives. Il décrit une politique de soutien aux associations antiracistes déboussolée par la montée de « l’ethnicisme », où plus personne ne sait tracer la frontière entre la tolérance et la compromission. Et où, sans surprise, des fonds républicains en viennent à soutenir des discours qui ne le sont pas du tout.

Mars 2018 – #55

Article extrait du Magazine Causeur


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