La meilleure séquence de Zero dark thirty est celle qui ouvre le film. Kathryn Bigelow remonte le temps et nous invite à assister aux attentats du World Trade Center en omettant volontairement de nous montrer une seule image de ce moment médiatique par excellence. Il n’y aura qu’un écran noir et un chevauchement de voix disparates. Le film semble donc opter pour la voie de la soustraction (pas de spectaculaire, pas de chantage à l’émotion…) et m’a fait songer à un passage très fort de Zodiac où Fincher procède de la même manière : un long moment où l’écran devient noir et où seules des voix-off nous suggèrent le passage du temps et nous rappellent quelques moments « historiques ».

Zero dark thirty aurait d’ailleurs pu être un film assez proche de Zodiac puisqu’il s’agit d’un personnage hanté par la capture de l’ennemi public n°1 (Ben Laden dans le cas présent) et qui en devient quasiment cinglé. Sauf qu’à l’inverse du trio de Fincher, le personnage incarné par Jessica Chastain reste résolument droit dans ses bottes, sûr de son bon droit et d’agir au nom du Bien, de la patrie et de Dieu (elle utilise ces deux derniers termes dans le film, je n’invente rien).

C’est là que se situe à mon sens l’échec du film : le côté factuel que revendique la cinéaste est toujours sous-tendu par l’idée qu’elle agit systématiquement du bon côté (l’Empire du Bien contre la constellation du terrorisme islamique). Il n’y a donc aucune ambiguïté ni contrechamp possible : Zero dark thirty est une machine de guerre idéologique à la gloire des États-Unis (même si les moyens employés ne sont ni spectaculaires, ni héroïques).

Avant d’analyser plus précisément le caractère idéologique du film, tenons-nous en au strict point de vue esthétique. Si l’on ne peut nier une certaine efficacité à Zero dark thirty et un certain sens de l’action à Kathryn Bigelow (encore que 2h37, c’est beaucoup trop long. Aura-t-on un jour le bonheur de revoir un gros film américain qui ne dure pas plus d’1h30 ?), il ne faut pas non plus s’emballer : la mise en scène est conforme à la norme en vigueur actuellement (ce léger tangage provoqué par la caméra portée à l’épaule, ces longues focales qui écrasent la profondeur de champ…). Honnêtement, lorsque on subit les scènes de dialogues en champ/contrechamp avec toujours en amorce dans le cadre une épaule ou un objet flou qui obstrue légèrement le plan, on a l’impression d’être face à ces anonymes séries policières que diffusent les chaînes généralistes en « prime-time » (Cold case ou Les Experts). Quant à l’assaut final, je ne le trouve pas spécialement bien filmé puisqu’il n’y a pas vraiment d’effort de spatialisation qui permettrait de rendre l’action lisible. C’est du cinéma d’action classique, efficace mais sans âme.

Ce qui manque terriblement à la mise en scène de Zero dark thirty, c’est un point de vue. On va me dire que c’est précisément le but recherché par Bigelow : ne pas porter de jugement mais se contenter de faits. Mais cette absence de jugement est un leurre puisque nous sommes toujours placés du côté des « vainqueurs ».

L’aspect qui a le plus gêné les critiques est la question de la torture. Bigelow affirme qu’elle ne la défend pas et nous sommes disposés à la croire. Or, lorsqu’on voit Obama sur un écran de télévision annoncer qu’il interdira ces méthodes et proscrira la torture, le silence de ceux qui l’écoutent est éloquent. Cette interdiction signifie qu’ils ne pourront plus mener leur mission comme bon leur semble. La cinéaste est maligne : en faisant mine de jouer la carte de l’objectivité, elle montre à la fois l’horreur de la torture (on ne peut pas dire qu’elle la filme de manière complaisante) mais également que, dans certaines situations, la fin justifie les moyens. Du coup, et parce qu’elle s’adresse avant tout à un public américain et acquis à sa cause, son « silence » vaut approbation.

Tout le film fonctionne de cette manière : éviter la propagande trop grossière pour véhiculer néanmoins une idéologie univoque et sans contrepartie possible. Posons la question très simplement aux zélateurs du film : à quel moment Bigelow, ne serait-ce qu’un seul instant, met en doute les méthodes américaines et la politique internationale (si meurtrière !) des États-Unis depuis 10 ans ? On ne lui demande pas forcément de rappeler à son public que ce sont ces mêmes États-Unis qui ont installé les talibans en Afghanistan et qui ont armé Ben Laden. Ni même les scandaleuses connivences entre son pays et les sultans du pétrole d’Arabie Saoudite (dans la scène de boîte de nuit, il aurait été intéressant de noter à quel point les milliardaires qui financent tous les mouvements islamiques se foutent éperdument de la religion et qu’ils sont les meilleurs clients et amis des États-Unis). Mais on aurait aimé quelque chose de moins univoque, un contrechamp qui nous montrerait les Arabes autrement que comme de dangereux terroristes.

L’évolution du personnage de Jessica Chastain est assez significative. Au départ, elle porte un regard assez effrayé sur les méthodes de son collègue. Comme le spectateur, elle assiste avec dégoût à ces séances de torture éprouvantes. Mais lorsqu’elle se retrouve face à sa victime, elle lui dit que pour se sauver, elle devra parler. Sans « justifier » la torture, elle n’offre pas une d’alternative à cette manière d’atteindre son but et la fait, in fine, passer pour quelque chose de légitime. Que ce personnage soit une femme n’est pas innocent : il s’agit de faire croire à un regard singulier, plus « humain » sur cette tragédie bien que notre héroïne soit une guerrière qui ne fera aucune concession.

Pour conclure, je me souviens d’un très beau texte de Jean-François Rauger (dans feue La revue du cinéma) où il analysait les méthodes utilisées par les médias pour filmer la guerre du Golfe et la justification métaphorique de cette guerre qu’on retrouvait dans Terminator 2, film qu’il qualifiait de « fasciste ». Ne souhaitant pas atteindre si vite le point Godwin (ça me paraît très exagéré dans le cas du film de Bigelow), je me contenterai de dire que Zero Dark Thirty est une machine de guerre idéologique qui avance masquée derrière sa pseudo objectivité.

Au bout du compte, l’Amérique a toujours raison et tous les moyens sont bons pour imposer partout « l’empire du Bien »

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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