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Venezuela, la crise des missives de Cuba


Plus que la chute du prix du pétrole, la faillite du système militaire et économique chaviste est responsable de la crise vénézuélienne. Le sort du président Maduro, formé et appuyé par Cuba, se trouve entre les mains de l’île castriste. 


Le Venezuela connaît une grave crise politique depuis la dernière élection d’Hugo Chavez, en 2012, qui s’est envenimée depuis l’élection de son successeur Nicolas Maduro, en 2013, et plus encore après les élections législatives de décembre 2015. Malgré leur caractère très inéquitable, ces élections ont donné une victoire écrasante (122 députés sur 165) à l’opposition unie, la MUD (Mesa de la Unidad Democratica), alliance de plusieurs partis dont l’axe est constitué, d’une part, de Primero Justicia, parti de centristes issus de la démocratie chrétienne et, d’autre part, de trois partis membres de l’Internationale socialiste, Accion Democratica, Voluntad Popular et Un Nuevo Tiempo, qui totalisent à eux trois 62 élus sur les 112 de la MUD.

Cette victoire paradoxale de l’opposition dans une situation autoritaire traduit le rejet massif du régime de la part de la population. La situation, extrêmement préoccupante, ne cesse de s’aggraver : une crise humanitaire, alimentaire et sanitaire sans précédent pousse les Vénézuéliens à quitter en masse leur pays. En septembre 2018, environ 3 millions de personnes (soit près de 10 % des 31 millions d’habitants) avaient émigré à l’étranger. Or, contrairement à ce que l’on entend souvent, notamment pour dédouaner le régime chaviste, la crise économique ne résulte qu’en partie de la baisse du prix du baril depuis 2014. L’épuisement des ressources clientélistes chavistes provenant du pétrole est dû bien davantage à la chute drastique de la production nationale causée par l’abandon de l’appareil productif dans ce secteur où le renouvellement technologique et la compétence des cadres sont primordiaux.

Cuba y muerte

La crise est en fait, essentiellement, l’effet d’une économie nationale livrée à la prédation, à l’impéritie et à l’incurie, ainsi qu’à une militarisation de l’administration et à une soumission à Cuba. Au début des années 1960, Fidel Castro avait en effet souhaité lier le destin de Cuba à celui du riche Venezuela. Mais clairvoyant, le président vénézuélien Romulo Betancourt y avait fait résolument barrage. Hugo Chavez va alors permettre de réaliser ce vieux rêve cubain. En proclamant le « socialisme du XXIe siècle », Chavez a ouvert la voie aux Cubains qui vont progressivement s’emparer de tous les rouages de l’État vénézuélien : les missions sociales, les forces armées, les transports (notamment aérien) et jusqu’aux services de l’état civil. Depuis la mort de Chavez en 2013 et l’avènement de Nicolas Maduro, formé à Cuba, le castrisme règne en maître sur la destinée du Venezuela derrière une fiction de démocratie électorale.

L’exode de la population a donc été induit à la fois par les expropriations (692 entre 2002 et 2016, les entreprises les plus rentables étant cédées à des militaires) et les fermetures d’entreprise (plus de 500 000 entre 1999 et 2018), un antisémitisme inédit (entre 2009 et 2012, de 60 à 80 % des 18 000 juifs du pays ont émigré), la répression politique (à partir de 2002, la répression systématique commence et en septembre 2018 on dénombre 357 prisonniers politiques), et plus généralement par la violence au quotidien, le chômage, la faim et les problèmes de santé. Face à cette situation dramatique et faute d’avoir pu trouver un modus vivendi avec l’exécutif, le 23 janvier 2019, à la date symbolique commémorant la chute du dictateur Pérez Jiménez en 1958, la majorité législative a formellement destitué Nicolas Maduro et a nommé le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, président par intérim en vue de l’organisation d’une élection présidentielle libre.

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À la suite de plusieurs États latino-américains, les États-Unis et l’Union européenne ont alors pris position clairement en faveur de l’opposition démocratique. Par ailleurs, les défections du camp chaviste, tant civiles que militaires, se sont multipliées ces dernières années (notamment le général Raul Baduel, ancien compagnon de Chavez, dès 2009, Luisa Ortega Diaz, procureur de la république, en 2017, et, début février 2019, le général d’aviation Francisco Estéban Yanez Rodriguez). Mais Nicolas Maduro peut encore compter sur une partie des forces armées qui lui reste fidèle et sur l’appui de Cuba. Aussi, les négociations organisées sous l’égide du Vatican fin 2016 puis début 2018 n’ont-elles mené à rien, pas plus que la table ronde de Montevideo début février 2019.

Le « castro-chavisme »

Hugo Chavez avait été élu démocratiquement à une large majorité en 1998. Il faisait alors figure de sauveur, promettant de revivifier la vie politique nationale et faisant rêver à un retour de l’État providence passé. Le Venezuela connaissait à l’époque une crise de son système redistributeur et intégrateur mis en place dans les années 1960. Sous l’effet conjugué d’une explosion démographique, de la corruption et de la sclérose du modèle de développement, les personnes exclues des systèmes scolaire, de santé publique et d’accès au travail légal s’étaient multipliées.

Les années 1960-1970 avaient été deux décennies « glorieuses » pour le Venezuela qui était devenu à la fois un modèle démocratique et social et un refuge pour les persécutés des régimes dictatoriaux environnants. À la suite de Romulo Betancourt (président de 1959 à 1964), leader fondateur du parti Action démocratique et promoteur de l’OPEP en 1960, son camarade Raul Leoni (président de 1964 à 1969) avait modernisé et diversifié l’appareil productif national. Certes, l’industrie pétrolière contribuait de façon majeure à la redistribution, mais Leoni veilla à développer notamment l’industrie sidérurgique et l’agroalimentaire afin de ne pas dépendre entièrement de la rente pétrolière « dangereuse et immorale ».

Pendant les premières années de son régime, Chavez donna l’impression de rétablir cette époque de justice sociale. Mais l’autoritarisme politique se renforça au rythme de la mise en coupe réglée de l’économie par la « boliburguesia » (la « bourgeoisie bolivarienne », groupe de parvenus enrichis grâce au régime). La presse a été muselée, la radio et les fréquences de télévision progressivement mises au service du pouvoir. L’opposition politique a été ouvertement persécutée après avoir été de plus en plus contrainte dans ses moyens d’expression et d’action, et jusque dans le choix de ses candidats (les principaux leaders de l’opposition étant un à un invalidés, voire emprisonnés et condamnés sous des prétextes fallacieux). Quant au président Chavez, bien qu’ayant un parlement à sa main, il a commencé à gouverner par décret dès 1999 grâce à la proclamation renouvelée pour une raison ou une autre de l’état d’urgence. Nicolas Maduro a continué avec la même méthode : en août 2013, « état d’urgence électrique », novembre 2014, vote de la loi habilitante (accordant les pleins pouvoirs au président), mai 2017, renouvellement de l’état d’exception.

Car ce que le chavisme appelle « démocratie » n’a rien à voir avec l’élection libre. Le peuple devient l’antipeuple lorsqu’il vote contre le chavisme. La nouvelle Assemblée nationale issue du vote du 6 décembre 2015 est donc considérée comme une assemblée « bourgeoise » qui ne représente pas le « peuple ». Dans cette logique de type bolchévique, l’idée même de l’alternance est contre-révolutionnaire. Cette logique autoritaire et prédatrice est certes présente au cœur du chavisme dès l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez et sa constitution de 1999. Mais à partir de la tentative calamiteuse de coup d’État de 2002, l’autoritarisme politico-militaire de Chavez converge avec celui du communisme cubain, le système combinant corruption et dirigisme économique centralisateur.

Une transition vers la démocratie ?

Une dictature peut être défaite par la violence : à travers une guerre extérieure, une guérilla, une guerre civile ou d’un coup d’État. Ainsi, face au rejet massif du régime par la population vénézuélienne, l’intransigeance du groupe maduriste peut faire craindre le déclenchement d’une guerre civile généralisée, d’autant que les armes circulent librement au Venezuela. Par ailleurs, l’épuration régulière des forces armées depuis 2002, envoyant à la retraite un grand nombre de militaires critiques des dérives du régime et surtout du désastre national produit par le chavisme, ainsi que les défections successives de militaires à tous les niveaux de la hiérarchie laissent envisager la possibilité d’un coup d’État. Enfin, les forces militaires états-uniennes présentes en Colombie, pays frontalier, et les menaces verbales de Donald Trump alimentent le spectre d’une intervention extérieure.

Tous ces scénarios violents qui ne garantissent nullement une restauration démocratique sont vigoureusement rejetés par l’opposition démocratique unie. Depuis la victoire électorale aux législatives de décembre 2015, l’opposition vénézuélienne a en effet explicitement choisi l’option de la « transition vers la démocratie », c’est-à-dire une sortie pacifique et négociée de la dictature grâce à l’organisation d’une élection présidentielle libre refondant un ordre institutionnel démocratique. Pour inciter le pouvoir chaviste à cette négociation, l’Assemblée nationale a même voté le 16 janvier 2019 une loi d’amnistie pour tous « les civils et militaires qui collaborent avec la restauration de l’ordre constitutionnel ». Toutefois, il reste difficile de trouver des interlocuteurs au sein du régime.

Par ailleurs, les derniers développements de la crise migratoire et humanitaire ont poussé l’opposition vénézuélienne et ses alliés à l’étranger à mettre en place des circuits d’acheminement et de distribution d’une aide humanitaire massive (alimentaire et sanitaire notamment). Le 16 février, le président par intérim Guaido, désormais reconnu comme tel par de nombreux pays, a accrédité 3 000 jeunes volontaires pour participer à la réception et à la répartition de ces biens de première nécessité. Quelques cargaisons ont pu déjouer le blocage décrété par le régime chaviste, mais une livraison de médicaments très sensibles effectuée par la France a été retenue en plein soleil pendant plusieurs heures le 17 février. Car Maduro s’oppose à l’entrée de toute aide et tente vainement d’exalter la population en affirmant que « le Venezuela n’est pas un pays de mendiants ».

Les gouvernements d’Allemagne, d’Espagne, de France, d’Italie et du Royaume-Uni ont cependant confirmé une aide conjointe de 18,5 millions de dollars. Par ailleurs, les présidents chilien et paraguayen ont fait le déplacement à Cúcuta, en Colombie, à la frontière avec le Venezuela, pour manifester leur soutien total à l’acheminement de l’aide humanitaire. Le 23 février, les premiers convois d’envergure doivent arriver à la population vénézuélienne, mais Vladimir Padrino Lopez, ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées, a affirmé qu’il ferait doubler le nombre de militaires à la frontière pour l’empêcher, quitte à contraindre les convois à « passer sur les cadavres ». La violence du régime est alarmante, mais elle peut tout autant être le chant du cygne qui annonce son effondrement prochain.

Le bras de fer engagé autour de l’arrivée de l’aide humanitaire pourrait alors constituer une spécificité de la transition à la démocratie au Venezuela : face à l’impérieuse nécessité de venir en aide à la population et aux assurances d’impunité données par l’opposition, on peut espérer qu’une fracture décisive se produira enfin au sein du pouvoir chaviste. Maduro serait alors contraint de se réfugier à Cuba qui renoncerait pour sa part à son emprise impérialiste sur le Venezuela, probablement grâce à la promesse discrète des gouvernements étrangers, notamment européens, d’une aide financière à la grande île, elle aussi en proie à la faillite castriste…

Algérie: la « révolution » des fleurs bleues qui ont cru à la démocratie

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Aussitôt faite l’annonce du retrait de la candidature du président Bouteflika, des centaines de messages ont fleuri sur Twitter célébrant la « révolution » et l’avènement automatique de la démocratie en Algérie. Bercés par le mythe révolutionnaire à la française, journalistes libéraux et membres de la France insoumise n’ont pas su voir qu’il s’agissait en fait de la dernière astuce des dirigeants algériens pour se maintenir au pouvoir.


Ce 11 mars, tout juste revenu de sa clinique genevoise, Abdelaziz Bouteflika renonçait à un cinquième mandat. Aussitôt, tous ceux qui croient comprendre la région sautent de joie. La démocratie a triomphé. Les printemps arabes se poursuivent et, d’ailleurs on vous l’avait bien dit, les pays arabes nous donnent une nouvelle leçon à nous les méchants post-colonisateurs.

« Une leçon à ceux qui pensent que la démocratie ‘ça n’est pas pour les arabes' »

Laura-Maï Gaveriaux, journaliste et membre du think tank libéral Génération libre, laisse éclater sa joie sur Twitter: « A la suite de la Tunisie, L’Algérie est en train d’infliger une leçon à ceux qui pensent que la démocratie est une valeur occidentale, que « çà n’est pas pour les arabes », qu’il faut être « réaliste », que ces peuples ont besoin « d’hommes forts pour les tenir » et j’en passe… ».

Ian Brossat, adjoint au maire de Paris et candidat communiste aux européennes crie victoire: « La preuve qu’un peuple debout peut arriver à ses fins. »

Jean-Luc Mélenchon n’est pas en reste: « Par sa mobilisation massive, le peuple algérien obtient la satisfaction de sa principale revendication […] Chapeau le peuple algérien ! En France on devrait y réfléchir ! »

Sophia Aram, qui n’en loupe jamais une non plus, ironise: « Bouteflika renonce, parce que finalement la démocratie, c’est glisser un bulletin dans l’urne… pas de voter pour une urne. »

On attend maintenant qu’un bel esprit donne un nom de couleur ou de fleur au mouvement algérien. Révolution du jasmin, du papyrus ou quelque chose comme ça… Et pourquoi pas « des fleurs bleues » ?

Le dernier « coup d’Etat » de Bouteflika

Dès le lendemain, certains comprennent mais un peu tard qu’ils sont dupes. Ils réalisent que le président, ou plutôt son entourage, a simplement annulé les élections prévues en avril pour se maintenir au pouvoir. Il a annoncé un nouveau gouvernement, un projet de Constituante qui lui permet de rester jusqu’en 2020, si Dieu lui prête vie jusque-là. Bref, un grand débat national est censé faire gagner du temps aux petits frères Bouteflika et remettre les Algériens au travail… La ficelle est grosse et pourtant ils ont applaudi comme des ânes.

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Je doute que la stratégie du pouvoir algérien soit la bonne mais cette incapacité à interpréter les révolutions est une vieille tradition française qui ne lasse jamais de surprendre. A la lumière de 1789, on s’imagine que descendre dans la rue et renverser un régime est une forme de démocratie. Comme si la prise de la Bastille était une délibération spontanée et collective du peuple.

L’Algérie a déjà perdu

Bien sûr, des révolutions peuvent amener la démocratie à long terme, mais c’est plutôt rare. L’exception tunisienne est là pour nous rappeler que ce n’est pas si simple. Le processus révolutionnaire consiste à chasser une élite. En reconstituer une, tout en bâtissant la démocratie, est une entreprise particulièrement longue et exigeante. Il faut de l’ordre pour dialoguer, délibérer sereinement et voter librement. Imposer des institutions stables et incontestables demande du temps et du calme.

Pour l’Algérie, il est presque trop tard. Quand la foule est contrainte de sortir dans la rue, c’est un aveu d’échec. Un aveu salutaire mais un échec tout de même puisque la démocratie algérienne a été incapable de s’imposer dans un processus loyal et réglementaire. Quand la foule est sortie de son lit, il est très difficile de maîtriser son cours. On observe presque toujours un processus de radicalisation des masses.

La démocratie algérienne n’est pas encore née

Les Algériens ont le courage de vouloir en finir avec ce régime sénile et oligarchique. Et il faut s’en féliciter. Mais n’allons pas nous imaginer qu’une fois la rue investie, la démocratie algérienne est née. Un processus électoral peut tout à fait amener les islamistes ou un militaire au pouvoir.

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La France est toujours dans le mythe rousseauiste de la démocratie directe et de l’idée superbe du Contrat social. On rêve d’une immense assemblée qui délibère et acte sur le champ toutes sortes de lois et de décrets. Si la France insoumise a toujours de la fascination pour Robespierre, ce n’est pas un hasard: l’idée que la révolution est la démocratie est un fantasme gauchiste vieux comme le monde. C’est oublier qu’entre 1789 et 1889, il y eut trois monarques, deux empereurs et un paquet de démagogues. En réalité, la démocratie n’est pas la révolution. C’est même le contraire.

Le mystère Bouteflika - Radioscopie d'un chef d'Etat

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Députés LREM: ils ne sont d’accord sur rien, mais ils réformeront tout!


Mais où est passée la majorité de députés « godillots » élue en juin 2017 ? Deux ans après leur entrée en fonction, certains membres du groupe LREM sèment la zizanie au sein du troupeau le mieux gardé de l’Assemblée. Au point que des menaces d’expulsions planent et que Marlène Schiappa passe pour le plus bel atout du parti présidentiel. Au sein de l’Assemblée LREM, personne n’est d’accord sur rien mais tout le monde veut faire croire le contraire. 


La France, éternellement « en retard » sur bien des questions, a besoin d’un peu d’aide pour être réformée par le Grand Manitou de l’Elysée. La majorité LREM se lève chaque matin avec entrain pour accomplir sa mission.

Sur les questions d’économie, il est admis par toutes et tous que la politique doit être libérale. Ou « néolibérale ». J’ai personnellement renoncé à comprendre la nuance, malgré toutes les explications de nos intellectuels sur le sujet. Quoi qu’il en soit, on ne discute plus cette politique à LREM. C’est heureux pour eux. Sur toutes les autres questions, en revanche, personne n’est d’accord.

Chacun pour soi et PMA pour toutes

Faut-il ouvrir la PMA « pour toutes » ? N’est-ce pas la porte ouverte à des dérives, voire une dérive en soi (je blasphème) ? Les homosexuels masculins ne vont-ils pas se sentir discriminés à leur tour (la discrimination étant, avec la hausse soudaine des températures, ce qui peut vous arriver de pire de nos jours) ? L’ambitieuse secrétaire d’Etat à l’Egalité des droits entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, entend bien voir présentée sa loi pro-PMA dans l’hémicycle avant l’été. En coulisses, certains sont plus réservés. Au point qu’Agnès Thill, le député de la deuxième circonscription de l’Oise a bien failli dégager du groupe LREM après des propos inconvenants. Le ministre des Relations avec le Parlement, lui, aurait préféré que cette proposition de loi soit repoussée. Au moins jusqu’à la fin 2019. Malheureusement pour lui, l’appétit réformateur de la très bavarde secrétaire d’Etat est le plus grand et semble devoir être satisfait dans les semaines qui viennent.

Qui veut gagner des millions (d’électeurs) ?

Autre sujet de discorde: qui envoyer tout en haut de la liste LREM pour les élections européennes ? Nicole Belloubet, Agnès Buzyn ou Nathalie Loiseau ? On ne sait pas. Et pourquoi pas Daniel Cohn-Bendit ou Brune Poirson, d’ailleurs ? LREM ne manque pas de prétendants, tous plus brillants les uns que les autres, mais cherche aussi « la » personnalité qui ne soit pas trop repoussoir pour les quelques électeurs pro-européens qu’il reste. Par ailleurs, personne ne sait non plus si le grand chef doit ou non profiter du scrutin pour interroger les Français par référendum, et tenter par-là de mettre un point final aux plaisanteries des gilets jaunes. Pour Paris, c’est la même chose ! La majorité se divise quant au poulain à soutenir pour ravir la capitale à Anne Hidalgo. Benjamin Griveaux, Mounir Mahjoubi ou Cédric Villani ? Lequel de ces trois marcheurs (plus ou moins géniaux) accueillera les athlètes du monde entier sous la Tour Eiffel lors des JO en 2024 ?

République et islamo-macronisme

Sur l’islamisation à marche forcée de la France, le débat n’est pas moins remuant. Fallait-il laisser Décathlon vendre son « hijab » de course en toute impunité ? Plus divisée que jamais entre députés qui ont gardé quelques notions de républicanisme laïc et sorciers du communautarisme, LREM a présenté un visage peu avenant. Surtout Aurélien Taché, le député de la 10e circonscription du Val d’Oise, a démontré qu’à côté de l’islamo-gauchisme, l’islamo-macronisme pourrait avoir de beaux jours devant lui. Ce n’est plus chasse gardée pour la France insoumise.

« Tournant social » et casseurs d’unité

Après la crise des gilets jaunes, faut-il finalement un « tournant social » pour la suite du quinquennat de notre ex-vertical président ? Là aussi, les avis sont partagés à l’Assemblée nationale. Même quand il s’agit de faire entendre raison aux gilets jaunes et de les renvoyer dans leurs zones commerciales péri-urbaines les samedis (plutôt que sur les Champs-Elysées où ils salissent tout), ça coince. Lors du vote de la loi « anti-casseurs », cinquante LREM s’abstiennent. Bonjour l’unité ! Macron et Castaner font mine de ne pas s’en offusquer. Il est vrai que leur écrasante majorité à l’Assemblée leur permet de continuer de tout faire passer, même quand il y a division.

Les mesures trop « marquées à droite » du ministre de l’Education nationale sont aussi l’objet de tensions. Drapeau tricolore dans les classes et Marseillaise chantée par les mouflets : des membres de LREM estiment qu’on n’a pas stoppé la peste brune en votant pour Macron, pour se taper du Blanquer.

Touchez pas au grisbi !

Ne parlez plus non plus de fiscalité à Jacqueline Gourault. Quand elle n’est pas occupée à consoler une députée LREM en pleurs à l’Assemblée (parce que cette dernière ne sait pas ce qu’elle doit y faire), le ministre de la Cohésion des territoires émet l’idée de faire payer l’impôt à tous les Français, même symboliquement (seuls 43% des foyers fiscaux sont soumis à l’impôt sur le revenu). Les députés LREM ont déjà du mal à retourner dans leurs circonscriptions sous les vociférations de leurs administrés, on ne va pas en remettre une couche, si ? Non, et Gourault est immédiatement recadrée par Macron et son Premier ministre.

LREM, le présent d’une illusion

Sur l’écologie, enfin, mère de toutes nos inquiétudes, la majorité est encore divisée. La démission fracassante de Nicolas Hulot a exacerbé le clivage. Beaucoup estiment que le bilan de l’exécutif est insuffisant. Le député  du Doubs, l’ex-Vert Eric Alauzet le reconnait : « La crise des gilets jaunes a eu pour effet de faire passer cet enjeu après d’autres. » La députée du Finistère, Sandrine Le Feur, agricultrice bio dans la vraie vie, est également toute désolée : à l’Assemblée, les écolos perdraient quasiment tous leurs bras de fer face au ministre de l’Agriculture.

Dans son livre Les Grandes illusions, la journaliste du Monde, Manon Rescan, résume bien ces clivages et cette cacophonie permanente. Elle est de plus en plus audible. Et une fois que les gilets jaunes auront fini d’occuper tout le terrain, les médiatiques seront bien contraints de mettre un peu de lumière sur les divisions les plus évidentes. Manon Rescan précise qu’il y a, selon elle, deux groupes à l’Assemblée : « Ceux qui ont compris comment faire de la politique » comme Aurélien Taché, et ceux, plus nombreux et un peu désabusés, qui « cherchent encore »… Quand ils auront trouvé, de nouveaux moments de drôlerie ne sont donc pas exclus !

Le Monde, parce que Macron le vaut bien

Ces divergences, curieusement, la sphère médiatique semble peu s’en inquiéter. Les éditos du Monde confortent en permanence l’exécutif. C’est souvent assez drôle. Et subversif !  Le 6 mars dernier, c’est le duo Hulot-Berger qui était proposé comme nouvel opposant à Macron. Et quand le président publie une lettre à destination de nos voisins européens dont tout le monde se fout, le quotidien du soir salue le « goût du risque » du chef de l’Etat : « Il a choisi de s’exposer. Il a raison. Gouverner c’est choisir » (7 mars). Quand Macron et Le Maire ne parviennent pas à convaincre les autres Etats de taxer les GAFA et mettent en place en solo une taxe franco-française, c’est « légitime » : « Cela a le mérite de faire avancer le débat […] à l’échelle planétaire ». D’ailleurs, « mieux vaut un volontarisme désordonné que des atermoiements compassés ». Circulez, y a rien à voir.

LREM est plusieurs et indivisible

Le reste de la presse, non moins contestataire, se grise à écouter pérorer Marlène Schiappa, dont chaque prise de parole provoque une poussée d’urticaire à de nombreux citoyens. Cette dernière n’en a pas conscience et s’imagine un avenir politique radieux. La Culture lui a été refusée pour le moment ? Chez Ruquier samedi dernier, elle restait persuadée de se voir bientôt proposer d’autres responsabilités, là où elle serait « utile ». Son nouveau dada ? Rappeler que la République est « une et indivisible ». Il y aurait péril en la demeure, les gilets jaunes étant très méchants, et c’est l’occasion trop bonne pour elle de sortir un énième livre. Mais par République en danger, Marlène Schiappa entend surtout « contenus haineux » sur Twitter…

Je lis à gauche et à droite qu’une réorganisation politique majeure pourrait résulter du « grand débat ». Le président entendrait accélérer la décentralisation. C’est amusant. Car ses députés sont vraisemblablement les moins ancrés dans les « territoires » que la Ve ait connus.

Et Salvini inventa une Shoah anti-italienne


En faisant passer les massacres titistes de la Seconde Guerre mondiale pour de la purification ethnique, l’Italie s’invite à la table des peuples génocidés. Et taxe de révisionniste tout historien rappelant la complexité des fosses communistes (foibe) au nord-est de la Botte.


« Les enfants morts dans les foibe et ceux morts à Auschwitz sont égaux. Il n’existe pas de victimes de premier et de second rang », a solennellement déclaré le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini le 10 février, à l’occasion de la Journée du souvenir. Littéralement, une foiba désigne un fossé au fond duquel les partisans yougoslaves de Tito jetaient les combattants ou soutiens de la République (nazi-fasciste) de Salò entre l’automne 1943 et le printemps 1945. En Vénétie julienne, les condamnés étaient liés les uns aux autres aux poignets par un long fil de fer, les premiers de la file mitraillés et jetés dans la fosse, puis les suivants enterrés vivants sous les corps de leurs compagnons. Depuis 2004, l’État italien a instauré le jour du Souvenir pour commémorer leur martyre.

« Vive Trieste, l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! »

Cette année, le ban et l’arrière-ban de la République se sont rendus au mémorial de Basovizza, près de Trieste. Même le président du Parlement européen, Antonio Tajani (centre droit) s’est fendu d’un très chauviniste : « Vive Trieste, l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! » La Croatie et la Slovénie n’ont pas tardé à réagir. Non seulement parce que l’eurodéputé s’est laissé aller à revendiquer des fractions de leurs territoires, comme aux pires heures de l’irrédentisme transalpin. Mais aussi parce que Tajani comme Salvini ont fustigé le « nettoyage ethnique » auquel se seraient livrés les partisans communistes yougoslaves. Par voie de communiqué, le très modéré président Sergio Mattarella a renchéri : « Beaucoup des victimes italiennes n’avaient aucun lien avec le fascisme et ses crimes. » Tollé de son homologue slovène. Car le consensus historique veut que les partisans titistes aient essentiellement abattu des collaborateurs mussoliniens sans pour autant viser l’éradication du peuple italien, dont ils appuyaient la résistance communiste.

A ses morts, Salvini reconnaissant

Cependant, depuis la fin de la guerre froide, l’historiographie dominante à Rome calque le sort des Italiens sur celui des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Jadis apanage de la droite néofasciste, la mémoire des foibe a été « holocaustisée » (Damiano Garofalo) de manière à disculper le régime fasciste. Certains universitaires et politiques, souvent de gauche, rappellent que Mussolini et ses sbires imposèrent leur joug criminel vingt ans durant aux sous-citoyens slovènes et croates. Par les temps qui courent, ce simple énoncé factuel suffit à se faire taxer de révisionniste… Grâce aux foibe, l’Italie s’est tardivement invitée à la table des peuples génocidés, élargissant cette catégorie à tous les civils italiens chassés de Yougoslavie après le second conflit mondial, ainsi qu’aux milliers de prisonniers morts emprisonnés ou déportés par Tito. Opération victimisation réussie.

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Quinze jours après les commémorations de Basovizza, une autre cérémonie se tenait aux portes de Trieste, dans l’enceinte du camp d’extermination de San Sabba. À l’occasion du Jour de la mémoire, le 27 février, dans l’unique lager nazi d’Italie, aux milliers de victimes brûlées dans les fours crématoires, une foule de 300 personnes a écouté les discours officiels lus par un conseiller régional, un obscur sous-secrétaire d’État, le vice-président de l’Assemblée et une poignée de parlementaires. Ministres, président de région et maire de Trieste brillaient par leur absence. Les morts sont bien peu de chose.

Les Arabes en France: beurs sur la ville!


Dans Le Livre des indésirés: une histoire des Arabes en France, Antoine Menusier se penche sur les difficultés de l’intégration. Avec une empathie palpable, il fait parler ces enfants d’immigrés dont certains ont choisi la République et d’autres la voie d’un islam séparatiste. 


On pourrait dire qu’il est dense, évoquer l’ambition encyclopédique qu’il n’est pas loin d’atteindre. Mais l’ouvrage d’Antoine Menusier, Le Livre des indésirés : une histoire des Arabes en France (Cerf, 2019), est d’abord une affaire passionnelle, témoignant de l’emprise que son sujet exerce sur l’auteur, comme sur nombre de journalistes, intellectuels, militants associatifs ou citoyens lambda préoccupés par ce qu’on appelle pudiquement « événements » quand il s’agit d’évoquer, à intervalles de plus en plus réguliers, émeutes de banlieues, bavures policières, agressions intercommunautaires ou prêches particulièrement virulents de prédicateurs islamistes dont un large public aura eu connaissance. « Je me suis intéressé à cette histoire, précisément parce qu’elle est obsédante et toujours devant nous comme un secret de famille ou la goutte qui pend au nez », lit-on dans l’avant-propos de l’épais volume.

« « Arabes », un terme chargé d’affect »

Ce n’est pas la quête des origines qui a conduit Antoine Menusier, un Blanc, Français de souche, ayant grandi, étudié et travaillé en Suisse – qu’on nous pardonne cette présentation ethnicisée –, à succomber à l’attraction fatale de la question arabe en France, ou plutôt à la question « des “Arabes”, un terme chargé d’affect », remarque-t-il. On le sent bien dans son écriture, dans l’émotion qu’elle dégage, dans l’empathie à l’égard de ses protagonistes qu’il dépeint à la façon d’un romancier, sans jamais travestir leurs destins ou propos par ses propres projections et attentes. En avait-il ? Probablement, si on veut bien reconnaître que les populations arabe et blanche vivent séparées, situation qualifiée d’« apartheid » par l’ancien Premier ministre Manuel Valls après les attentats de 2015.

« Le refus des hommes de la France insoumise d’entrer cravatés à l’Assemblée nationale avait quelque chose d’absurde. »

Placé, pour ne pas dire parachuté, à la tête du Bondy Blog entre 2007 et 2011, Antoine Menusier affirme n’avoir jamais entendu « le moindre mot hostile à la France ». Qu’on ne se trompe pas sur l’essentiel pour autant. Son regard posé sur la communauté musulmane et ses mutations n’a rien d’irénique. Le Bondy Blog, un site crée par des Suisses dans l’immédiat de l’après-émeutes de 2005, différait de ce qu’il est devenu par la suite et privilégiait à ses débuts une approche autodescriptive de la banlieue : « L’image renvoyée n’était pas toujours valorisante, mais le but était de se situer au plus près à la fois de la réalité et de la subjectivité. » Le goût pour les détails, les situations vécues, les scènes quotidiennes, dont cette « voix des quartiers » a fini par se couper au profit de discours revendicatifs et victimaires, aussi bien qu’en faveur de l’idéologie islamo-gauchiste, fait la force du récit d’Antoine Menusier. Avant de parler des grandes fluctuations de l’histoire, semble-t-il soutenir, racontons des histoires individuelles. Exemple : journaliste et écrivain, Nadir Dendoune reçoit la proposition de transformer la photo de son père, un « chibani » (entendez un vieux travailleur immigré maghrébin), en fresque murale. Il l’accepte, façon de rendre hommage à ce père analphabète, qui ne s’est jamais plaint de rien. Le portrait en sépia de Mohand Dendoune en costume et ajustant son nœud de cravate s’affiche désormais sur une barre d’immeubles en banlieue parisienne. Une figure héroïque, digne, forçant le respect. « Au regard de cette photo, commente l’auteur, le refus des hommes de la France insoumise d’entrer cravatés à l’Assemblée nationale, pour leur première, en juin 2017, avait quelque chose d’absurde. »

La voie ferrée de Nadir Dendoune

Mais le parcours chaotique de Nadir Dendoune a également de quoi surprendre. Tour à tour petit délinquant, bouclier humain à Bagdad, himalayiste, militant propalestinien formé par L’Humanité, il n’avait pas été mécontent, avec la gauche internationaliste, de l’interdiction de la pièce de Dieudonné en 2014. Une occasion de prendre ses distances avec Alain Soral, un allié contre nature des Noirs et des Arabes, parvenant in fine à « purifier » la cause propalestinienne. « Soraliser l’antisémitisme, c’était le rattacher à des racines européennes dominatrices, par-là lui trouver des explications en forme de circonstances atténuantes lorsqu’il se manifestait chez des jeunes gens et jeunes filles de banlieue, empathique avec leurs frères et sœurs de Palestine, sous domination juive comme eux l’étaient en France, pensaient-ils. » Ceux qui cherchent à cerner le profil des récents agresseurs d’Alain Finkielkraut devraient peut-être regarder dans cette direction.

Efforts indésirés ?

L’hypothèse de l’auteur fait de l’Histoire – celle des mouvements majeurs comme la colonisation, les indépendances, l’immigration, mais aussi celle des engagements, notamment dans la lutte anticolonialiste, anti-impérialiste ou pour la présence du hallal –, la clé permettant de comprendre le cheminement de la deuxième génération, « charnière en presque tout ». C’est elle qui, en quête d’une référence identitaire, a louché vers l’islam dont la politisation s’est opérée dès cet instant presque naturellement. Le Livre des indésirés qui donne à voir une foisonnante galerie de portraits, révèle aussi que l’affaire Ramadan a dépouillé l’islam politique de sa superbe moralisatrice. Quelques années après que Hani Ramadan, le frère de Tariq, défendait dans les pages du Monde la lapidation à l’encontre des femmes et des hommes adultères, il a fallu se faire à l’idée que les musulmans n’étaient pas mieux armés contre les péchés de la chair que le reste de l’humanité. Une nouvelle humiliation ? La logique conspirationniste ne tardera pas à démasquer ses véritables auteurs… Car si d’un côté le livre d’Antoine Menusier vise à « aller au plus profond d’un nœud mental », qui empêche une partie des Arabes vivant en France d’adhérer à ses valeurs et de s’y sentir à leur place, de l’autre côté son empathie lui fait oublier qu’il y a urgence à rappeler aux premiers intéressés, ces « indésirés », qu’ils devraient fournir le plus gros de l’effort pour que collectivement nous puissions atteindre ce but. Comme le souligne l’auteur, « une histoire enfin désirable » reste le souhait de tous.

Antoine Menusier, Le Livre des indésirés : une histoire des Arabes en France, éditions du Cerf, 2019, 363 p.

Comment Macron est devenu Hollande


Le « grand débat » dure et dure et dure, Emmanuel Macron parle et parle et parle. Même de détails dont un président ne devrait pas avoir à discuter. S’il a repris la main, Jupiter s’est transformé sans s’en rendre compte en son « normal » prédécesseur. 


Rendu groggy par la persistance de la crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron a fini par reprendre la main. Réconforté par le succès de son premier débat public, il a décidé de récidiver à intervalles réguliers. Depuis, la contre-offensive a pris son rythme de croisière. Devant des parterres médusés et pleins de déférence, le président soutient maintenant plusieurs débats par semaine.

Macron, une « remontada » et un malaise

Les Français, beaux joueurs et surpris par ces performances, lui ont accordé dans un premier temps le bénéfice du doute. Etant remonté légèrement dans les sondages, Emmanuel Macron est ainsi devenu le principal acteur du « grand débat » que les gilets jaunes appelaient de leurs vœux. Il espère, de la sorte, pouvoir récupérer la mise au terme de la parenthèse de cet épisode inédit. Mais ne s’illusionne-t-il pas ?

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En s’invitant dans les débats publics, le président a d’abord semblé vouloir accuser réception de la révolte des ronds-points. Puis, devant le succès de ces « one man show », il en a escompté une « remontada » dans l’estime des Français. Cependant, malgré sa dextérité à maîtriser les dossiers, une impression de malaise commence à s’installer. A quoi est-elle due ? A ce que le président prenne la place de ses ministres ? A ce qu’il transforme un « débat » en monologue ? A ce qu’il argue d’une réponse à ses concitoyens pour faire campagne sans l’avouer ? Il y a un peu de tout cela dans l’impression mitigée laissée par  les prestations présidentielles. Mais la cause indéfinie du malaise qu’elles suscitent prend racine à un niveau plus profond.

Jupiter, ce représentant de commerce

On attendait Jupiter, et on a droit au mieux à un planificateur, au pire à un voyageur de commerce vantant ses articles. Est-ce le rôle d’un président que d’entrer ainsi dans les détails ? De parler comme un technocrate ? Et de parler autant ? Ne nous avait-il pas promis une parole rare après les commérages irrépressibles de François Hollande avec les journalistes, et l’attirance de Nicolas Sarkozy pour les feux médiatiques et le dernier fait divers défrayant la chronique ?

Mais ce ne sont là encore que des questions de forme. Il faut interroger ce que cachent en creux ces interminables « débats publics » présidentiels. Ce qui en ressort, c’est son absence de vision à long terme pour le pays. La tête dans le guidon, le président semble ignorer lui-même où il mène le pays. A vrai dire, le terme « mener » est inapproprié. Emmanuel Macron ne mène pas le pays, il le gère. Il reproduit la même erreur que Nicolas Sarkozy et se transforme en super-Premier ministre.

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En descendant dans l’arène, il prend le risque de devenir un citoyen comme un autre. Or, il est le président. Celui qui incarne l’unité de la nation. Qu’il le veuille ou non, il n’est pas un Français comme les autres. Le président « normal » François Hollande l’aura appris à ses dépens. Cette attitude est d’autant plus décevante de la part d’Emmanuel Macron qu’il nous avait promis de rétablir la « verticalité » de la fonction.

Qui trop palabre mal étreint

Sans doute a-t-il un grand projet pour la France. Mais on ignore lequel. Tantôt il fait l’éloge de son passé, tantôt il la traite en start-up. Tantôt il fait le panégyrique de Jeanne d’Arc, tantôt il entre dans le détail du calcul de péréquations fiscales, auxquelles personne ne comprend rien, pour la commune de Fouillis-les-Oies. Emmanuel Macron ressemble à ces personnes qui parlent continuellement dans le seul but de saturer l’espace sonore afin de ne pas aborder les questions qui fâchent – comme l’immigration par exemple.

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Paradoxalement, cette implication du président finit par rendre sa politique illisible. Celle-ci, noyée dans les détails, ne dégage aucune grande ligne qui permettrait aux Français de savoir où il désire les amener. Pour ne rien arranger, à cette logorrhée s’ajoute le durable et fameux leitmotiv « et en même temps » qui fait de l’ambiguïté le principe même d’une politique désirant transcender l’ancienne opposition droite-gauche.

Au bout du compte, Emmanuel Macron n’est-il pas ébloui par sa propre dextérité au point de confondre dialogue avec les Français et grand oral de l’ENA ? Il faut lui reconnaître une virtuosité peu commune. Mais, sous la Ve République, le président doit fixer un cap, non résoudre les problèmes d’intendance. A moins que l’accent mis sur les seconds ne cache l’inconsistance du premier.

Macron, de la grande mascarade...aux Gilets jaunes

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Le racisme socialement accepté des bonnes âmes antiracistes


Aux yeux des adeptes du multiculturalisme, tous les peuples ne se valent pas. Quand certaines catégories de personnes sont sacralisées, d’autres sont par principe dénoncées. Dernier exemple en date au Québec où un député antiraciste a comparé les Chinois à des « prédateurs ».


Ils sont encore nombreux à parler d’égalité. Après l’égalité entre les hommes viendrait l’égalité entre les cultures, après l’équité économique viendrait l’équité identitaire. Les civilisations seraient différentes, mais équivalentes. Elles seraient également riches en art, en traditions et en littérature. De cet égalitarisme naît une forme de relativisme : toutes les cultures du monde mériteraient d’être préservées, comme autant d’éléments d’une biodiversité menacée. Il faudrait sauver les savoirs ancestraux comme les ours polaires du grand nord canadien. Il faudrait être écologique en matière de cultures, à l’échelle mondiale comme à l’intérieur même des États occidentaux.

Les Chinois, « on les appelle entre nous les prédateurs »

À première vue, le multiculturalisme parait égalitaire, mais il est profondément inégalitaire. Partout où elle est imposée, cette idéologie crée des catégories hermétiques de personnes, des classes à part de citoyens. Que le multiculturalisme produise des ghettos n’est pas une grande nouvelle. Toutefois, il ne se contente pas de séparer les communautés, il les hiérarchise. Les plus « opprimés » sont sacralisés, tandis que les plus « occidentalisés » sont quasi ignorés. Le multiculturalisme prend la forme d’une pyramide de susceptibilités.

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Récemment au Québec, un parti de gauche antiraciste a été accusé de racisme antichinois, ce qui en a amusé plus d’un sur les réseaux sociaux. La députée Émilise Lessard-Therrien, de Québec solidaire, a déclaré que les Chinois voulaient s’emparer des terres agricoles revenant aux Québécois « de souche ». « Ils se promènent dans les rangs, ils préparent le terrain pour venir éventuellement, ils font beaucoup de représentation. On les appelle entre nous les prédateurs. Ce sont des prédateurs de terres agricoles et on les voit, on le sent », a affirmé la députée dans une entrevue. Sa déclaration a fait « polémique », mais les gens ont rapidement relativisé son importance. On le sait, les gens de gauche ne pourraient pas vraiment être racistes, surtout s’ils ne parlent que de péril jaune…

Le multiculturalisme a ses Intouchables

La question n’est pas ici de savoir si les Chinois représentent un danger économique dans la Belle Province. Elle est de savoir si toutes les communautés sont également protégées par la religion multiculturelle. La réponse est non. Au Québec, le débat entourant la « sinophobie » des solidaires a fait ressortir une réalité importante : dans nos sociétés influencées par les lobbies identitaires, il y a des « racismes » socialement acceptés. En Occident, on peut encore critiquer les Chinois et les Latinos, entre autres « demi-racisés ». Mais on ne peut plus, depuis longtemps, parler des « Afro-descendants » ou des musulmans quels qu’ils soient. Le multiculturalisme a ses Intouchables : ses clercs ont érigé un système de castes.

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L’hypocrisie du multiculturalisme est encore plus flagrante à l’ère du retour fulgurant de l’antisémitisme. En France, le réveil antisémite est indéniable, qu’il soit manifeste ou parfois camouflé sous « l’antisionisme ». Le multiculturalisme ne protège que les victimes officielles du système, celles dont le mythe est entretenu dans certains médias et département universitaires. Le multiculturalisme s’accoutume très bien du racisme antiblanc, dont la haine du peuple juif est l’une des manifestations les plus tangibles. Même à l’échelle mondiale, les Occidentaux ne sont pas vus comme un groupe culturel à protéger, mais comme une masse homogène, aliénante et destructrice des autres identités. Le multiculturalisme ne prend en compte que les identités folklorisées : il hérite d’une vision coloniale de la culture plutôt condescendante.

De l’inégalité entre les peuples

Il exclut de sa sphère d’application les groupes indésirables dont la culture ne mériterait pas, elle, d’être préservée. Au bout du spectre, il y a les méchants Occidentaux et les Juifs, mais au centre, des groupes intermédiaires comme les Chinois et les Latinos. Cette idéologie ne se préoccupe que des minorités déjà surprotégées par le politiquement correct. Il est extraordinairement paradoxal de constater que des socialistes se soient convertis au multiculturalisme dans les trente dernières années. Ils sont passés de l’égalité entre les hommes à l’inégalité entre les peuples.

La face cachée du multiculturalisme

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Issy-les-Moulineaux, la mosquée des micmacs


En marge des travaux du métro, Issy-les-Moulineaux doit détruire une salle de prière musulmane. L’occasion de construire une grande mosquée démesurée pour cette petite commune. L’opposition municipale a déposé un recours contre le montage juridique baroque.


Officiellement, il ne se passe rien. Dans le cadre des travaux d’aménagement accompagnant la création des nouvelles lignes de métro du Grand Paris Express, la ville d’Issy-les-Moulineaux (69 000 habitants) remodèle un quartier où s’implantera une nouvelle station, sur la zone d’aménagement concerté Léon-Blum. Il faut détruire un local qui fait office depuis quelques années de mosquée, 103 avenue de Verdun. Un autre local sera construit, 350 mètres plus loin, toujours avenue de Verdun, au n° 135. Début du chantier : automne 2019, inauguration prévue en 2021. Fin de l’histoire.

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Ou plutôt, début de la polémique. À l’heure actuelle, deux recours ont été déposés contre le projet au tribunal administratif. Le premier, sans surprise, émane de riverains qui s’inquiètent de problèmes de voisinage, en particulier concernant le stationnement. Le second recours est plus inhabituel. Il a été formé par six élus LR de la majorité, dont Martine Vessière, ex-adjointe au protocole, et Paul Subrini, ex-premier adjoint, en guerre ouverte depuis juillet 2017 avec le maire UDI, André Santini. Ce dernier leur reproche d’avoir contribué à la défaite de son poulain aux législatives. Jérémy Coste, 30 ans, avait été balayé par le candidat LREM, Gabriel Attal, élu avec 61 % des suffrages.

Dans cette ambiance propice aux règlements de compte, le projet de mosquée est un dossier en or, tant la ville a multiplié les maladresses. La plus ahurissante est sans doute de ne pas en avoir parlé dans l’enquête d’utilité publique préalable au projet de ZAC Léon-Blum, qui s’est déroulé du 22 mai au 22 juin 2018. Le commissaire enquêteur, Olivier Jacque, a peu apprécié cette négligence. Il l’a fait savoir dans ses conclusions, rendues le 15 juillet : « L’installation d’une salle de prière et d’un centre culturel musulman n’apparaît pas dans le dossier, ce qui a motivé 60 % des observations reçues sur les différents registres, dont une large majorité́ de personnes opposées à cette implantation […]. Les intervenants ont le sentiment d’être mis devant le fait accompli. »

Olivier Jacque a rendu un avis dévastateur sur l’ensemble du projet, pointant « l’absence dans le dossier du projet de salle de prière et de centre culturel musulman », mais aussi « l’actualisation très incomplète » d’un projet esquissé en 2015. La mairie est passée outre. Le permis de construire a été validé en août 2018.

Non-dit et opacité

Le défaut d’actualisation est incompréhensible. Six mois avant l’enquête publique, en décembre 2017, le conseil municipal avait acté la création d’un nouveau lieu de culte musulman, article dans Le Parisien à la clé. La mairie n’avançait donc pas masquée. De là à dire qu’elle a joué franc-jeu… Les délibérations municipales évoquent un « centre culturel Georges-Dumézil », auquel serait adossé un espace d’étude et de prière (à aucun moment le terme « mosquée » n’est employé) avec une salle pour les hommes et une salle pour les femmes, entrée et bibliothèque distinctes selon les sexes. Capacité : 1 000 fidèles. Superficie des lieux de culte : 1 100 m2 (contre 135 m2 pour la salle existante) plus 400 m2 pour le centre George-Dumézil proprement dit. « Nous estimons que la commune compte 4 000 musulmans dont 1 000 à 1 200 pratiquants, plaide Thierry Lefèvre, premier adjoint. Le projet n’est pas surdimensionné. Issy-les-Moulineaux compte plusieurs églises catholiques, deux églises arméniennes, une église maronite, un temple protestant, une synagogue… Pourquoi les musulmans seraient-ils les seuls à ne pas avoir de salle pérenne ? »

En réalité, ils en ont une, dans la commune voisine de Boulogne-Billancourt. La mosquée de l’Olivier, à moins de 2 km de l’avenue de Verdun, peut abriter plusieurs centaines de fidèles. Par ailleurs, la construction de lieux de culte n’est pas exactement dans les compétences municipales. Les églises catholiques sont entretenues par les communes, car elles en sont propriétaires depuis 1905. À Issy, selon nos informations, la chapelle Saint-Sauveur, reconsacrée en janvier 2018 pour accueillir le culte maronite, a été rénovée grâce à un généreux donateur, Bernard Azzi, qui a versé 2 millions d’euros. Les associations arméniennes sont subventionnées régulièrement par la mairie, mais elles ont financé leur lieu de culte.

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La communauté musulmane, pour sa part, va bénéficier d’un geste fort généreux. « La construction du lieu culturel et cultuel musulman est estimée à 5 millions d’euros hors-taxe », précise Thierry Lefèvre, qui ajoute que « le projet ne coûtera rien à la commune, car il est financé par les plus-values générées par l’opération d’aménagement. » Mais en bon financier (il est cadre au Crédit Agricole), l’élu ajoute spontanément : « Enfin, c’est une recette en moins pour la ville, bien entendu. » La collectivité reste propriétaire des lieux. Elle va les louer à l’Association socioculturelle des musulmans d’Issy-les-Moulineaux (Ascmi). Valeur de marché, dans du neuf, près d’une future station de métro du Grand Paris Express ? Au moins 250 000 euros de loyer annuel. « Nous allons demander aux domaines de fixer le loyer, par souci de transparence », ajoute Thierry Lefèvre, qui assure qu’il n’est « pas question d’un montant symbolique ».

L’Ascmi a-t-elle les moyens de payer ? Ses porte-parole n’ont pas souhaité s’exprimer, mais à lire leur site web, ils ont des doutes : « La capacité d’accueil du futur centre musulman est de 1 000 personnes et nous sommes aujourd’hui un peu plus de 500 adhérents. Si nous voulons être entendus, respectés et considérés, nous devons absolument agir et nous soutenir les uns les autres », en adhérant et en faisant un don. De l’art d’embarrasser par des cadeaux démesurés…

Brouillard juridique

Tout ceci est-il juridiquement bordé ? La question pourrait occuper un moment les avocats et les magistrats du tribunal administratif. La ville, en effet, a choisi un montage particulièrement complexe. Par un bail emphytéotique de longue durée, elle a confié le terrain, dont elle est propriétaire, à la société publique locale (SPL) Seine Ouest Aménagement, dont Issy est actionnaire à 51 % (avec Boulogne-Billancourt, Chaville, Meudon, Sèvres, Vanves et Ville-d’Avray). La SPL sera le maître d’œuvre et le bailleur. Il y aura d’ailleurs deux baux. Le premier sera signé avec une association municipale loi 1901, le Clavim, qui gérera le centre culturel. Le second bail, concernant la partie cultuelle, sera signé avec une association loi 1905… qui n’existe pas encore. « L’association des musulmans d’Issy va la créer », assure Thierry Lefèvre. C’est une obligation. La jurisprudence permet à une collectivité de mettre un local à disposition des fidèles, mais seulement dans le cadre de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Les associations loi 1901 ne peuvent en bénéficier. En pratique, jouant sur la diversité des missions assumées par les mosquées, beaucoup d’associations musulmanes, dont celle d’Issy, gardent aussi longtemps que possible le statut loi 1901, plus souple. Résultat, la ville délibère en ce moment d’un chantier à plusieurs millions au profit d’une association… qui n’existe pas. « J’en ai vu, des montages acrobatiques pour financer la construction de mosquées, confie l’ancien directeur financier d’une société publique locale francilienne, mais ce montage-là est à ma connaissance le premier du genre ! La créativité de M. Santini est sans limites… »

Pourquoi la ville prend-elle tant de risques, sur le plan juridique et électoral ? Martine Vessière (LR, ex-adjointe en délicatesse avec le maire) est perplexe. « Je ne comprends pas. Cette nouvelle mosquée est très grande par rapport à la demande identifiée. Il fera plaisir à l’électorat musulman, mais celui-ci n’est pas déterminant à Issy-les-Moulineaux. » La liste d’André Santini est passée avec 67 % des suffrages dès le premier tour, en 2014. Le maire, qui ne se représentera d’ailleurs peut-être pas en 2020, n’a aucune raison de donner dans le clientélisme religieux. « Issy-les-Moulineaux se boboïse, analyse Martine Vessière. Le maire et son premier adjoint souhaitent peut-être montrer leur ouverture d’esprit. » Issy-les-Moulineaux, modèle de cohabitation interreligieuse ? L’idée peut séduire, à un détail près : rejetée par une minorité active de musulmans, la coexistence des religions est en plein recul dans des dizaines de communes franciliennes. Issy-les-Moulineaux pourra-t-elle inverser la tendance ? Thierry Lefèvre assure que la ville a « protocolé les droits et obligations des parties : pas de communication agressive, pas de prière dans la rue et des prêches traduits en français ». On dirait que le minimum légal ne va pas de soi pour tout le monde.

Lu dans Libé: c’est un fait, Macron est « le président des riches »

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Une chronique du journaliste Daniel Schneidermann dans Libération assure qu’il n’est pas exagéré de qualifier Emmanuel Macron de « président des riches ». Ce serait un fait incontestable: il faudrait être un « banquier » comme lui pour penser le contraire…


Dans une chronique intitulée De Twitter à la presse, en passant par la frontière, Daniel Schneidermann oppose la langue de bois des journalistes « traditionnels » (il se qualifie lui-même de « frontalier ») qui désignent Emmanuel Macron comme « le chef de l’État » ou « l’hôte de l’Élysée » à la rude franchise des auteurs de tweets qui parlent du « banquier Macron », de « Macron Rothschild » ou du « président des riches ». Et il pose successivement deux questions, en n’apportant de réponse qu’à la première :

« Appeler Macron le président des riches, ou des très riches (et directement, pas seulement en citant Ruffin ou Mélenchon), est-il une simplification ? Non. En l’occurrence, c’est un fait. Et la question est donc : pourquoi une partie de la presse abandonne-t-elle aux polémistes et aux complotistes des réseaux sociaux ce pouvoir d’appeler un chat un chat ? »

« Le juif Blum » et « le banquier Macron »

Répondons tout d’abord à ces deux questions en en posant une troisième. La presse qui, il n’y a pas loin d’un siècle, parlait de Léon Blum en disant « le juif Blum » ou « le riche Léon Blum » procédait-elle à des simplifications ou énonçait-elle des faits ? Blum était juif et il était riche : elle énonçait donc des faits, selon la logique de M. Schneidermann. En même temps, en le réduisant à ces caractères, elle procédait à des simplifications, contrairement à la logique de M. Schneidermann. Il en va de même s’agissant de Macron.

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Je laisse ici de côté la question de l’antisémitisme puisque Macron n’est pas juif et bien que, lorsqu’un Ruffin, non content d’associer itérativement Macron à la banque Rothschild, exprime sa répulsion pour la tête, la mâchoire et le nez du président, il y ait là quelque chose de profondément déplaisant. L’essentiel est ailleurs : même s’il était avéré que Macron est « le président des riches », cette désignation n’en serait pas moins une simplification qui ne peut pas prétendre échapper à l’ordre de la polémique parce qu’elle se prévaut de l’objectivité factuelle. De la même manière, s’il était avéré que dans notre personnel politique Mélenchon est « l’insulteur public n° 1 », je ne suis pas sûr que M. Schneidermann poserait les questions qu’il pose et en tirerait les conclusions qui s’imposent.

Parce que c’est leur bon plaisir…

Examinons maintenant les raisons qui amènent M. Schneidermann à considérer que la proposition « Macron est le président des riches, ou des très riches » énonce un fait. C’est que l’Association française des Entreprises privées (AFEP) lui a demandé (ou a « exigé ») qu’il accélère la mise en application de la réforme de l’ISF et que le président l’a écoutée et lui a « cédé ». Pourquoi ?

« Peut-être a-t-il été convaincu. Mais peut-être aussi, parce que les riches constituent la base, non seulement de son électorat (ce serait une raison légitime), mais de ses financeurs. »

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On ne sait pas exactement ce que M. Schneidermann entend par la « base » de l’électorat de Macron. Même en laissant de côté les résultats du second tour, puisque, paraît-il, ils comptent pour du beurre, Macron a recueilli au premier tour 24% des voix. Si sa base est constituée par la partie d’entre eux qui était assujettie à l’ISF et qui n’a pas voté pour les autres candidats, par exemple pour Fillon, elle est singulièrement réduite, limite étique. Si elle est constituée par la totalité, cela fait tout de même beaucoup de riches et de super-riches en France. Cependant, si l’on suit le raisonnement de M. Schneidermann, Emmanuel Macron a réformé l’ISF pour faire plaisir aux riches d’une part parce qu’ils votent pour lui, d’autre part parce qu’ils financent son parti.

La première hypothèse est peu vraisemblable. Avant la réforme, il y avait 358 000 contribuables assujettis à l’ISF. Après la réforme, 120 000 d’entre eux restent assujettis à l’IFI. Cette réforme a donc bénéficié à 230 000 personnes, soit à 0,5 % des électeurs. Pour tenter d’être réélu, n’aurait-il pas été plus malin d’essayer de faire plaisir au 99,5 % qui n’avaient rien à perdre à ce que l’ISF fût conservé en l’état et qui pouvaient même espérer, à condition d’être un peu naïfs, que l’argent du magot ruissellerait sur eux ?

Macron a-t-il besoin des riches ?

Il faut donc se tourner vers la seconde hypothèse : Macron a voulu faire plaisir à ses « financeurs » pour qu’ils continuent à le financer. Là, le problème, c’est que les entreprises privées n’ont pas le droit de financer les partis politiques. C’est un abus de biens sociaux. Cela se pratiquait néanmoins avant 1988, mais les lois du 11 mars 1988 et du 15 janvier 1990 ont instauré le financement public des partis et la loi du 19 janvier 1995 a interdit aux personnes morales de financer les partis. Seules les personnes physiques peuvent le faire, à hauteur de 4600 euros pour un candidat à l’élection présidentielle et dans la limite de 7500 euros par an pour un parti. En 2017, c’est le Parti socialiste (PS) qui a bénéficié du financement le plus élevé, presque 55 millions d’euros, grâce à un financement public lui aussi le plus élevé, près de 25 millions d’euros, ce qui était normal puisque ce financement est proportionnel au nombre d’élus et que le PS était le parti majoritaire avec 258 députés dans l’hémicycle. Il n’avait donc guère besoin de financement privé et, de fait, les dons de personnes physiques dont il a bénéficié étaient très faibles, 937 600 euros, à peu près deux fois plus seulement que le Front national et Europe Écologie Les Verts. Mais, précisément, Emmanuel Macron avec une majorité de 308 députés va se trouver non seulement dans la même situation, mais dans une situation encore plus favorable. Quant au financement privé, les deux partis qui en ont bénéficié le plus sont Les Républicains (8 005 740 euros) et le Parti communiste (6 262 560 euros). Cela ne fait pas une grande différence et cela ne leur a pas porté chance.

Tout le pouvoir aux soviets !

Mais peut-être M. Schneidermann imagine-t-il qu’en dépit de la loi, les entreprises privées financent clandestinement le parti dont elles escomptent qu’il va servir leurs intérêts. En ce cas, il faut se demander de quels moyens de pression elles disposent. La seule hypothèse plausible serait qu’elles mettent en concurrence LREM et Les Républicains. Mais bien qu’ayant eu à sa tête un autre « président des riches », ce dernier parti n’avait justement pas supprimé l’ISF lorsqu’il était en son pouvoir de le faire, se contentant de l’alléger.

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Les moyens de chantage dont disposent les entreprises sont limités. Elles ne pouvaient guère menacer Macron, s’il ne cédait pas, de financer le Parti socialiste, cet « ennemi de la finance » qui n’avait justement pas supprimé l’ISF. Ni le Parti communiste. Ni la France insoumise. Quoique… Mais bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Elles ont menacé Macron de filer leur pognon à Mélenchon : Mélenchon, l’ancien ministre de Jospin, membre d’un gouvernement qui en cinq ans a privatisé à hauteur de 31 milliards d’euros, record absolu de toute l’histoire de la République. En voilà un véritable ami de la finance ! On comprend que Macron ait eu peur et qu’il ait cédé.

Je vous ai rendu service, j’ai lu « Sodoma » pour vous


Mes bien chers frères, en ces premiers jours de carême, il m’a paru opportun de vous parler essentiellement religion. Mais rassurez-vous : comme j’ai lu Sodoma, il y aura aussi du cul !


Le rose pourpre du clerc

À la une du Point aujourd’hui : « Le grand secret, l’homosexualité au Vatican ». Et en pages intérieures, un dossier complet sur Sodoma, le « livre-événement » de Frédéric Martel.

À vrai dire, l’auteur ne découvre pas son sujet. Depuis une vingtaine d’années, il enchaîne les livres de révélation (pour ne pas dire les bouquins à scandale) sur les gays en France, dans le monde et ailleurs.

Mais ce coup-ci, fameux timing ! Surfant sur une actualité qui accable déjà de toutes parts une Église pédophile, « grâce à Dieu », et abuseuse de nonnes par surcroît, son pamphlet contre le lobby homosexuel au Vatican tombe à pic ! Traduit en huit langues, il cartonne partout depuis sa sortie simultanée dans vingt pays (y compris l’ex-URSS).

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Pour être juste, l’auteur ne s’est pas foutu de nous : quatre ans d’enquête, au terme desquels il aura recueilli, à l’en croire, les confidences de 1 500 ecclésiastiques, dont 41 cardinaux et 52 évêques. C’est en sa qualité de gay, précise-t-il, et sans hésiter à jouer à l’occasion la carte de la complicité, voire de la « séduction », qu’il a réussi ce miracle : se faire ouvrir grand les portes de la curie, réputées infranchissables, ainsi que le robinet des confidences les plus « hot » – avec leur lot de ragots invérifiables et de règlements de compte post-mortem.

Compte tenu de son engagement gay-athée-progressiste, le citoyen Martel ne s’est évidemment lancé dans cette vaste entreprise que pour conclure à son « intuition » originelle : l’hypocrisie consubstantielle à l’Église catholique, fondée sur le « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Le comble de l’hypocrisie, affirme-t-il, est atteint par une camarilla de prélats « de la paroisse », qui s’adonnent en privé à ces pratiques « intrinsèquement désordonnées » avec d’autant plus de vigueur qu’ils les fustigent en public avec rigueur. Car les plus réacs sont aussi les plus obsédés, martèle Martel – sans pour autant préciser par quelle méthode il est parvenu à cette dernière statistique.

Dans la foulée, Super Freddie élucide même le mystère de l’impunité des prêtres pédophiles : tous « couverts » par une hiérarchie de « honteuses » tradis, qui se taisent de crainte de voir révélées leurs propres mœurs… « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette », etc.

Pour l’auteur, aucun doute : c’est bien la tartufferie schizophrénique d’une institution homophobe et en même temps homophile qui explique, de fil en aiguille, tous les maux de l’Église actuelle.

Une conclusion qui, en fait, n’est qu’un vulgaire CQFD. Appliquez à n’importe quel sujet une grille de lecture 100 % gay, et je vous fiche mon billet que vous trouverez, in fine, l’unique clé qui va avec !

Macron et le burn-out français

À vélo en podcast (et non l’inverse), j’entends sur France Culture un certain Vincent de Gaulejac, sociologue, coauteur de @ la recherche du temps (Érès), causer à « La grande table ». Au début, je ne comprends pas tout ; mais plus le type parle, plus je suis agréablement surpris :

« Emmanuel Macron, explique-t-il, est le prototype même du président-manager. (…) À l’en croire, une bonne gestion allait « optimiser les ressources de l’entreprise France ». Résultat : il a mis en burn-out ses collaborateurs, son gouvernement et la France entière. »

Quant au « Grand Débat », notre sociologue n’a pas l’air de croire qu’il suffira à résoudre la crise de confiance actuelle – dont les gilets jaunes ne sont qu’une partie émergée : « Aujourd’hui, résume-t-il, les gens disent : “Écoutez-nous, on a un problème de fin de mois, ou d’accès aux services publics…” Et d’en haut, on leur répond : “Oui, mais nous, on a un cap qui va permettre de répondre à tous ces problèmes-là, et donc on n’en changera pas, parce que c’est le bon !” »

Ce genre de malentendu, ça peut durer longtemps… Ou plutôt, non.

Retour à Sodoma…

Le diable porte pierre ! Ce pénible Sodoma dont je vous entretenais plus haut, pavé de 638 pages et de mauvaises intentions, n’en met pas le moins le doigt, si l’on ose dire, sur un vrai problème.

Confessons-le d’emblée : quoi que censément « tradi », j’ai toujours ressenti, puis considéré l’enseignement de l’Église en matière de morale sexuelle comme, au mieux, maladroit.

Petit rappel : en fait de sexe, la seule pratique reconnue par l’Église, c’est le coït vaginal entre époux de sexes opposés, si possible dans le but de procréer. Tout le reste, sans même parler de la pédophilie, relève du péché capital de « luxure » – de l’onanisme à l’homosexualité en passant par Jacquie & Michel, le recours aux putes et la simple infidélité.

Mais le risque, quand on met la barre trop haut, c’est que tout le monde ou presque passe en dessous. Et je ne doute pas que certains fidèles en éprouvent un découragement qui risque de les éloigner de cette foi à la morale inaccessible…

Or j’imagine mal le Dieu d’amour auquel je crois – et encore moins Jésus, que je connais un peu mieux – s’acharnant avec une telle violence contre le péché de chair.

Notre créateur, qui sait tout de nous et nous aime quand même, sait aussi que « la chair est faible ». Il eût fallu un Dieu genre pervers narcissique pour imposer à ses enfants humains, sous peine de mort spirituelle, une discipline sexuelle tellement stricte qu’elle ne puisse être tenue que par des saints – et encore, pas tous (moi aussi, j’ai mes fiches…).

Même ce facho de saint Paul manifeste une certaine compréhension envers ses frères écartelés entre leur condition humaine et leurs aspirations divines – d’autant plus qu’il s’y inclut : « Nous savons que la Loi est spirituelle, mais moi je suis un être de chair (…) Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Romains 7,14-15 – je cite de mémoire.)

C’est pourquoi j’appelle de mes vœux un aggiornamento urgent – déjà manqué il y a un demi-siècle par Vatican II. Finissons-en avec le rigorisme hypocrite ! Il est temps que l’Église prêche sa morale sexuelle pour ce qu’elle est : un idéal de vie vers lequel tendre, et non le règlement intérieur d’un pénitencier.

À force de scandales sexuels à rebondissements, l’Église traverse une crise de crédibilité qui menace sa survie même. Mais elle en a vu d’autres, et je gage qu’une fois encore elle saura puiser en elle-même l’inspiration nécessaire pour s’adapter aux circonstances et éviter le pire – comme elle l’avait fait magistralement avec la Contre-Réforme catholique.

Et si, dans cet esprit, au lieu d’énumérer en boucle les « sens interdits », l’Église inversait la perspective en commençant par témoigner de l’essentiel : le sens de la vie chrétienne – à laquelle nous sommes tous appelés, puisque l’Éternité a déjà commencé ?

On le voit : la « révolution » à laquelle j’aspire n’est qu’une « suggestion de présentation », comme on dit chez Marmiton.org.

Venezuela, la crise des missives de Cuba

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Le président du Venezuela Nicolas Maduro lors d'un discours à La Havane (Cuba), décembre 2016. ©Ramon Espinosa/AP/SIPA / AP21989404_000006

Plus que la chute du prix du pétrole, la faillite du système militaire et économique chaviste est responsable de la crise vénézuélienne. Le sort du président Maduro, formé et appuyé par Cuba, se trouve entre les mains de l’île castriste. 


Le Venezuela connaît une grave crise politique depuis la dernière élection d’Hugo Chavez, en 2012, qui s’est envenimée depuis l’élection de son successeur Nicolas Maduro, en 2013, et plus encore après les élections législatives de décembre 2015. Malgré leur caractère très inéquitable, ces élections ont donné une victoire écrasante (122 députés sur 165) à l’opposition unie, la MUD (Mesa de la Unidad Democratica), alliance de plusieurs partis dont l’axe est constitué, d’une part, de Primero Justicia, parti de centristes issus de la démocratie chrétienne et, d’autre part, de trois partis membres de l’Internationale socialiste, Accion Democratica, Voluntad Popular et Un Nuevo Tiempo, qui totalisent à eux trois 62 élus sur les 112 de la MUD.

Cette victoire paradoxale de l’opposition dans une situation autoritaire traduit le rejet massif du régime de la part de la population. La situation, extrêmement préoccupante, ne cesse de s’aggraver : une crise humanitaire, alimentaire et sanitaire sans précédent pousse les Vénézuéliens à quitter en masse leur pays. En septembre 2018, environ 3 millions de personnes (soit près de 10 % des 31 millions d’habitants) avaient émigré à l’étranger. Or, contrairement à ce que l’on entend souvent, notamment pour dédouaner le régime chaviste, la crise économique ne résulte qu’en partie de la baisse du prix du baril depuis 2014. L’épuisement des ressources clientélistes chavistes provenant du pétrole est dû bien davantage à la chute drastique de la production nationale causée par l’abandon de l’appareil productif dans ce secteur où le renouvellement technologique et la compétence des cadres sont primordiaux.

Cuba y muerte

La crise est en fait, essentiellement, l’effet d’une économie nationale livrée à la prédation, à l’impéritie et à l’incurie, ainsi qu’à une militarisation de l’administration et à une soumission à Cuba. Au début des années 1960, Fidel Castro avait en effet souhaité lier le destin de Cuba à celui du riche Venezuela. Mais clairvoyant, le président vénézuélien Romulo Betancourt y avait fait résolument barrage. Hugo Chavez va alors permettre de réaliser ce vieux rêve cubain. En proclamant le « socialisme du XXIe siècle », Chavez a ouvert la voie aux Cubains qui vont progressivement s’emparer de tous les rouages de l’État vénézuélien : les missions sociales, les forces armées, les transports (notamment aérien) et jusqu’aux services de l’état civil. Depuis la mort de Chavez en 2013 et l’avènement de Nicolas Maduro, formé à Cuba, le castrisme règne en maître sur la destinée du Venezuela derrière une fiction de démocratie électorale.

L’exode de la population a donc été induit à la fois par les expropriations (692 entre 2002 et 2016, les entreprises les plus rentables étant cédées à des militaires) et les fermetures d’entreprise (plus de 500 000 entre 1999 et 2018), un antisémitisme inédit (entre 2009 et 2012, de 60 à 80 % des 18 000 juifs du pays ont émigré), la répression politique (à partir de 2002, la répression systématique commence et en septembre 2018 on dénombre 357 prisonniers politiques), et plus généralement par la violence au quotidien, le chômage, la faim et les problèmes de santé. Face à cette situation dramatique et faute d’avoir pu trouver un modus vivendi avec l’exécutif, le 23 janvier 2019, à la date symbolique commémorant la chute du dictateur Pérez Jiménez en 1958, la majorité législative a formellement destitué Nicolas Maduro et a nommé le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, président par intérim en vue de l’organisation d’une élection présidentielle libre.

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À la suite de plusieurs États latino-américains, les États-Unis et l’Union européenne ont alors pris position clairement en faveur de l’opposition démocratique. Par ailleurs, les défections du camp chaviste, tant civiles que militaires, se sont multipliées ces dernières années (notamment le général Raul Baduel, ancien compagnon de Chavez, dès 2009, Luisa Ortega Diaz, procureur de la république, en 2017, et, début février 2019, le général d’aviation Francisco Estéban Yanez Rodriguez). Mais Nicolas Maduro peut encore compter sur une partie des forces armées qui lui reste fidèle et sur l’appui de Cuba. Aussi, les négociations organisées sous l’égide du Vatican fin 2016 puis début 2018 n’ont-elles mené à rien, pas plus que la table ronde de Montevideo début février 2019.

Le « castro-chavisme »

Hugo Chavez avait été élu démocratiquement à une large majorité en 1998. Il faisait alors figure de sauveur, promettant de revivifier la vie politique nationale et faisant rêver à un retour de l’État providence passé. Le Venezuela connaissait à l’époque une crise de son système redistributeur et intégrateur mis en place dans les années 1960. Sous l’effet conjugué d’une explosion démographique, de la corruption et de la sclérose du modèle de développement, les personnes exclues des systèmes scolaire, de santé publique et d’accès au travail légal s’étaient multipliées.

Les années 1960-1970 avaient été deux décennies « glorieuses » pour le Venezuela qui était devenu à la fois un modèle démocratique et social et un refuge pour les persécutés des régimes dictatoriaux environnants. À la suite de Romulo Betancourt (président de 1959 à 1964), leader fondateur du parti Action démocratique et promoteur de l’OPEP en 1960, son camarade Raul Leoni (président de 1964 à 1969) avait modernisé et diversifié l’appareil productif national. Certes, l’industrie pétrolière contribuait de façon majeure à la redistribution, mais Leoni veilla à développer notamment l’industrie sidérurgique et l’agroalimentaire afin de ne pas dépendre entièrement de la rente pétrolière « dangereuse et immorale ».

Pendant les premières années de son régime, Chavez donna l’impression de rétablir cette époque de justice sociale. Mais l’autoritarisme politique se renforça au rythme de la mise en coupe réglée de l’économie par la « boliburguesia » (la « bourgeoisie bolivarienne », groupe de parvenus enrichis grâce au régime). La presse a été muselée, la radio et les fréquences de télévision progressivement mises au service du pouvoir. L’opposition politique a été ouvertement persécutée après avoir été de plus en plus contrainte dans ses moyens d’expression et d’action, et jusque dans le choix de ses candidats (les principaux leaders de l’opposition étant un à un invalidés, voire emprisonnés et condamnés sous des prétextes fallacieux). Quant au président Chavez, bien qu’ayant un parlement à sa main, il a commencé à gouverner par décret dès 1999 grâce à la proclamation renouvelée pour une raison ou une autre de l’état d’urgence. Nicolas Maduro a continué avec la même méthode : en août 2013, « état d’urgence électrique », novembre 2014, vote de la loi habilitante (accordant les pleins pouvoirs au président), mai 2017, renouvellement de l’état d’exception.

Car ce que le chavisme appelle « démocratie » n’a rien à voir avec l’élection libre. Le peuple devient l’antipeuple lorsqu’il vote contre le chavisme. La nouvelle Assemblée nationale issue du vote du 6 décembre 2015 est donc considérée comme une assemblée « bourgeoise » qui ne représente pas le « peuple ». Dans cette logique de type bolchévique, l’idée même de l’alternance est contre-révolutionnaire. Cette logique autoritaire et prédatrice est certes présente au cœur du chavisme dès l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez et sa constitution de 1999. Mais à partir de la tentative calamiteuse de coup d’État de 2002, l’autoritarisme politico-militaire de Chavez converge avec celui du communisme cubain, le système combinant corruption et dirigisme économique centralisateur.

Une transition vers la démocratie ?

Une dictature peut être défaite par la violence : à travers une guerre extérieure, une guérilla, une guerre civile ou d’un coup d’État. Ainsi, face au rejet massif du régime par la population vénézuélienne, l’intransigeance du groupe maduriste peut faire craindre le déclenchement d’une guerre civile généralisée, d’autant que les armes circulent librement au Venezuela. Par ailleurs, l’épuration régulière des forces armées depuis 2002, envoyant à la retraite un grand nombre de militaires critiques des dérives du régime et surtout du désastre national produit par le chavisme, ainsi que les défections successives de militaires à tous les niveaux de la hiérarchie laissent envisager la possibilité d’un coup d’État. Enfin, les forces militaires états-uniennes présentes en Colombie, pays frontalier, et les menaces verbales de Donald Trump alimentent le spectre d’une intervention extérieure.

Tous ces scénarios violents qui ne garantissent nullement une restauration démocratique sont vigoureusement rejetés par l’opposition démocratique unie. Depuis la victoire électorale aux législatives de décembre 2015, l’opposition vénézuélienne a en effet explicitement choisi l’option de la « transition vers la démocratie », c’est-à-dire une sortie pacifique et négociée de la dictature grâce à l’organisation d’une élection présidentielle libre refondant un ordre institutionnel démocratique. Pour inciter le pouvoir chaviste à cette négociation, l’Assemblée nationale a même voté le 16 janvier 2019 une loi d’amnistie pour tous « les civils et militaires qui collaborent avec la restauration de l’ordre constitutionnel ». Toutefois, il reste difficile de trouver des interlocuteurs au sein du régime.

Par ailleurs, les derniers développements de la crise migratoire et humanitaire ont poussé l’opposition vénézuélienne et ses alliés à l’étranger à mettre en place des circuits d’acheminement et de distribution d’une aide humanitaire massive (alimentaire et sanitaire notamment). Le 16 février, le président par intérim Guaido, désormais reconnu comme tel par de nombreux pays, a accrédité 3 000 jeunes volontaires pour participer à la réception et à la répartition de ces biens de première nécessité. Quelques cargaisons ont pu déjouer le blocage décrété par le régime chaviste, mais une livraison de médicaments très sensibles effectuée par la France a été retenue en plein soleil pendant plusieurs heures le 17 février. Car Maduro s’oppose à l’entrée de toute aide et tente vainement d’exalter la population en affirmant que « le Venezuela n’est pas un pays de mendiants ».

Les gouvernements d’Allemagne, d’Espagne, de France, d’Italie et du Royaume-Uni ont cependant confirmé une aide conjointe de 18,5 millions de dollars. Par ailleurs, les présidents chilien et paraguayen ont fait le déplacement à Cúcuta, en Colombie, à la frontière avec le Venezuela, pour manifester leur soutien total à l’acheminement de l’aide humanitaire. Le 23 février, les premiers convois d’envergure doivent arriver à la population vénézuélienne, mais Vladimir Padrino Lopez, ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées, a affirmé qu’il ferait doubler le nombre de militaires à la frontière pour l’empêcher, quitte à contraindre les convois à « passer sur les cadavres ». La violence du régime est alarmante, mais elle peut tout autant être le chant du cygne qui annonce son effondrement prochain.

Le bras de fer engagé autour de l’arrivée de l’aide humanitaire pourrait alors constituer une spécificité de la transition à la démocratie au Venezuela : face à l’impérieuse nécessité de venir en aide à la population et aux assurances d’impunité données par l’opposition, on peut espérer qu’une fracture décisive se produira enfin au sein du pouvoir chaviste. Maduro serait alors contraint de se réfugier à Cuba qui renoncerait pour sa part à son emprise impérialiste sur le Venezuela, probablement grâce à la promesse discrète des gouvernements étrangers, notamment européens, d’une aide financière à la grande île, elle aussi en proie à la faillite castriste…

Venezuela, récit d'un désastre : Les clefs pour comprendre

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Algérie: la « révolution » des fleurs bleues qui ont cru à la démocratie

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Ian Brossat, Jean-Luc Mélenchon, Sophia Aram ©NICOLAS MESSYASZ/SIPA - ROBERT/AMEZ/SIPA - SYSPEO/SIPA (00886592_000019- 00887449_000003 - 00651235_000004)

Aussitôt faite l’annonce du retrait de la candidature du président Bouteflika, des centaines de messages ont fleuri sur Twitter célébrant la « révolution » et l’avènement automatique de la démocratie en Algérie. Bercés par le mythe révolutionnaire à la française, journalistes libéraux et membres de la France insoumise n’ont pas su voir qu’il s’agissait en fait de la dernière astuce des dirigeants algériens pour se maintenir au pouvoir.


Ce 11 mars, tout juste revenu de sa clinique genevoise, Abdelaziz Bouteflika renonçait à un cinquième mandat. Aussitôt, tous ceux qui croient comprendre la région sautent de joie. La démocratie a triomphé. Les printemps arabes se poursuivent et, d’ailleurs on vous l’avait bien dit, les pays arabes nous donnent une nouvelle leçon à nous les méchants post-colonisateurs.

« Une leçon à ceux qui pensent que la démocratie ‘ça n’est pas pour les arabes' »

Laura-Maï Gaveriaux, journaliste et membre du think tank libéral Génération libre, laisse éclater sa joie sur Twitter: « A la suite de la Tunisie, L’Algérie est en train d’infliger une leçon à ceux qui pensent que la démocratie est une valeur occidentale, que « çà n’est pas pour les arabes », qu’il faut être « réaliste », que ces peuples ont besoin « d’hommes forts pour les tenir » et j’en passe… ».

Ian Brossat, adjoint au maire de Paris et candidat communiste aux européennes crie victoire: « La preuve qu’un peuple debout peut arriver à ses fins. »

Jean-Luc Mélenchon n’est pas en reste: « Par sa mobilisation massive, le peuple algérien obtient la satisfaction de sa principale revendication […] Chapeau le peuple algérien ! En France on devrait y réfléchir ! »

Sophia Aram, qui n’en loupe jamais une non plus, ironise: « Bouteflika renonce, parce que finalement la démocratie, c’est glisser un bulletin dans l’urne… pas de voter pour une urne. »

On attend maintenant qu’un bel esprit donne un nom de couleur ou de fleur au mouvement algérien. Révolution du jasmin, du papyrus ou quelque chose comme ça… Et pourquoi pas « des fleurs bleues » ?

Le dernier « coup d’Etat » de Bouteflika

Dès le lendemain, certains comprennent mais un peu tard qu’ils sont dupes. Ils réalisent que le président, ou plutôt son entourage, a simplement annulé les élections prévues en avril pour se maintenir au pouvoir. Il a annoncé un nouveau gouvernement, un projet de Constituante qui lui permet de rester jusqu’en 2020, si Dieu lui prête vie jusque-là. Bref, un grand débat national est censé faire gagner du temps aux petits frères Bouteflika et remettre les Algériens au travail… La ficelle est grosse et pourtant ils ont applaudi comme des ânes.

A lire aussi: Jean Sévillia dévoile « les vérités cachées de la guerre d’Algérie »

Je doute que la stratégie du pouvoir algérien soit la bonne mais cette incapacité à interpréter les révolutions est une vieille tradition française qui ne lasse jamais de surprendre. A la lumière de 1789, on s’imagine que descendre dans la rue et renverser un régime est une forme de démocratie. Comme si la prise de la Bastille était une délibération spontanée et collective du peuple.

L’Algérie a déjà perdu

Bien sûr, des révolutions peuvent amener la démocratie à long terme, mais c’est plutôt rare. L’exception tunisienne est là pour nous rappeler que ce n’est pas si simple. Le processus révolutionnaire consiste à chasser une élite. En reconstituer une, tout en bâtissant la démocratie, est une entreprise particulièrement longue et exigeante. Il faut de l’ordre pour dialoguer, délibérer sereinement et voter librement. Imposer des institutions stables et incontestables demande du temps et du calme.

Pour l’Algérie, il est presque trop tard. Quand la foule est contrainte de sortir dans la rue, c’est un aveu d’échec. Un aveu salutaire mais un échec tout de même puisque la démocratie algérienne a été incapable de s’imposer dans un processus loyal et réglementaire. Quand la foule est sortie de son lit, il est très difficile de maîtriser son cours. On observe presque toujours un processus de radicalisation des masses.

La démocratie algérienne n’est pas encore née

Les Algériens ont le courage de vouloir en finir avec ce régime sénile et oligarchique. Et il faut s’en féliciter. Mais n’allons pas nous imaginer qu’une fois la rue investie, la démocratie algérienne est née. Un processus électoral peut tout à fait amener les islamistes ou un militaire au pouvoir.

A lire aussi: Robespierre, le péché originel de la Révolution

La France est toujours dans le mythe rousseauiste de la démocratie directe et de l’idée superbe du Contrat social. On rêve d’une immense assemblée qui délibère et acte sur le champ toutes sortes de lois et de décrets. Si la France insoumise a toujours de la fascination pour Robespierre, ce n’est pas un hasard: l’idée que la révolution est la démocratie est un fantasme gauchiste vieux comme le monde. C’est oublier qu’entre 1789 et 1889, il y eut trois monarques, deux empereurs et un paquet de démagogues. En réalité, la démocratie n’est pas la révolution. C’est même le contraire.

Le mystère Bouteflika - Radioscopie d'un chef d'Etat

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Députés LREM: ils ne sont d’accord sur rien, mais ils réformeront tout!

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©Laurence Geai/SIPA / 00875085_000038

Mais où est passée la majorité de députés « godillots » élue en juin 2017 ? Deux ans après leur entrée en fonction, certains membres du groupe LREM sèment la zizanie au sein du troupeau le mieux gardé de l’Assemblée. Au point que des menaces d’expulsions planent et que Marlène Schiappa passe pour le plus bel atout du parti présidentiel. Au sein de l’Assemblée LREM, personne n’est d’accord sur rien mais tout le monde veut faire croire le contraire. 


La France, éternellement « en retard » sur bien des questions, a besoin d’un peu d’aide pour être réformée par le Grand Manitou de l’Elysée. La majorité LREM se lève chaque matin avec entrain pour accomplir sa mission.

Sur les questions d’économie, il est admis par toutes et tous que la politique doit être libérale. Ou « néolibérale ». J’ai personnellement renoncé à comprendre la nuance, malgré toutes les explications de nos intellectuels sur le sujet. Quoi qu’il en soit, on ne discute plus cette politique à LREM. C’est heureux pour eux. Sur toutes les autres questions, en revanche, personne n’est d’accord.

Chacun pour soi et PMA pour toutes

Faut-il ouvrir la PMA « pour toutes » ? N’est-ce pas la porte ouverte à des dérives, voire une dérive en soi (je blasphème) ? Les homosexuels masculins ne vont-ils pas se sentir discriminés à leur tour (la discrimination étant, avec la hausse soudaine des températures, ce qui peut vous arriver de pire de nos jours) ? L’ambitieuse secrétaire d’Etat à l’Egalité des droits entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, entend bien voir présentée sa loi pro-PMA dans l’hémicycle avant l’été. En coulisses, certains sont plus réservés. Au point qu’Agnès Thill, le député de la deuxième circonscription de l’Oise a bien failli dégager du groupe LREM après des propos inconvenants. Le ministre des Relations avec le Parlement, lui, aurait préféré que cette proposition de loi soit repoussée. Au moins jusqu’à la fin 2019. Malheureusement pour lui, l’appétit réformateur de la très bavarde secrétaire d’Etat est le plus grand et semble devoir être satisfait dans les semaines qui viennent.

Qui veut gagner des millions (d’électeurs) ?

Autre sujet de discorde: qui envoyer tout en haut de la liste LREM pour les élections européennes ? Nicole Belloubet, Agnès Buzyn ou Nathalie Loiseau ? On ne sait pas. Et pourquoi pas Daniel Cohn-Bendit ou Brune Poirson, d’ailleurs ? LREM ne manque pas de prétendants, tous plus brillants les uns que les autres, mais cherche aussi « la » personnalité qui ne soit pas trop repoussoir pour les quelques électeurs pro-européens qu’il reste. Par ailleurs, personne ne sait non plus si le grand chef doit ou non profiter du scrutin pour interroger les Français par référendum, et tenter par-là de mettre un point final aux plaisanteries des gilets jaunes. Pour Paris, c’est la même chose ! La majorité se divise quant au poulain à soutenir pour ravir la capitale à Anne Hidalgo. Benjamin Griveaux, Mounir Mahjoubi ou Cédric Villani ? Lequel de ces trois marcheurs (plus ou moins géniaux) accueillera les athlètes du monde entier sous la Tour Eiffel lors des JO en 2024 ?

République et islamo-macronisme

Sur l’islamisation à marche forcée de la France, le débat n’est pas moins remuant. Fallait-il laisser Décathlon vendre son « hijab » de course en toute impunité ? Plus divisée que jamais entre députés qui ont gardé quelques notions de républicanisme laïc et sorciers du communautarisme, LREM a présenté un visage peu avenant. Surtout Aurélien Taché, le député de la 10e circonscription du Val d’Oise, a démontré qu’à côté de l’islamo-gauchisme, l’islamo-macronisme pourrait avoir de beaux jours devant lui. Ce n’est plus chasse gardée pour la France insoumise.

« Tournant social » et casseurs d’unité

Après la crise des gilets jaunes, faut-il finalement un « tournant social » pour la suite du quinquennat de notre ex-vertical président ? Là aussi, les avis sont partagés à l’Assemblée nationale. Même quand il s’agit de faire entendre raison aux gilets jaunes et de les renvoyer dans leurs zones commerciales péri-urbaines les samedis (plutôt que sur les Champs-Elysées où ils salissent tout), ça coince. Lors du vote de la loi « anti-casseurs », cinquante LREM s’abstiennent. Bonjour l’unité ! Macron et Castaner font mine de ne pas s’en offusquer. Il est vrai que leur écrasante majorité à l’Assemblée leur permet de continuer de tout faire passer, même quand il y a division.

Les mesures trop « marquées à droite » du ministre de l’Education nationale sont aussi l’objet de tensions. Drapeau tricolore dans les classes et Marseillaise chantée par les mouflets : des membres de LREM estiment qu’on n’a pas stoppé la peste brune en votant pour Macron, pour se taper du Blanquer.

Touchez pas au grisbi !

Ne parlez plus non plus de fiscalité à Jacqueline Gourault. Quand elle n’est pas occupée à consoler une députée LREM en pleurs à l’Assemblée (parce que cette dernière ne sait pas ce qu’elle doit y faire), le ministre de la Cohésion des territoires émet l’idée de faire payer l’impôt à tous les Français, même symboliquement (seuls 43% des foyers fiscaux sont soumis à l’impôt sur le revenu). Les députés LREM ont déjà du mal à retourner dans leurs circonscriptions sous les vociférations de leurs administrés, on ne va pas en remettre une couche, si ? Non, et Gourault est immédiatement recadrée par Macron et son Premier ministre.

LREM, le présent d’une illusion

Sur l’écologie, enfin, mère de toutes nos inquiétudes, la majorité est encore divisée. La démission fracassante de Nicolas Hulot a exacerbé le clivage. Beaucoup estiment que le bilan de l’exécutif est insuffisant. Le député  du Doubs, l’ex-Vert Eric Alauzet le reconnait : « La crise des gilets jaunes a eu pour effet de faire passer cet enjeu après d’autres. » La députée du Finistère, Sandrine Le Feur, agricultrice bio dans la vraie vie, est également toute désolée : à l’Assemblée, les écolos perdraient quasiment tous leurs bras de fer face au ministre de l’Agriculture.

Dans son livre Les Grandes illusions, la journaliste du Monde, Manon Rescan, résume bien ces clivages et cette cacophonie permanente. Elle est de plus en plus audible. Et une fois que les gilets jaunes auront fini d’occuper tout le terrain, les médiatiques seront bien contraints de mettre un peu de lumière sur les divisions les plus évidentes. Manon Rescan précise qu’il y a, selon elle, deux groupes à l’Assemblée : « Ceux qui ont compris comment faire de la politique » comme Aurélien Taché, et ceux, plus nombreux et un peu désabusés, qui « cherchent encore »… Quand ils auront trouvé, de nouveaux moments de drôlerie ne sont donc pas exclus !

Le Monde, parce que Macron le vaut bien

Ces divergences, curieusement, la sphère médiatique semble peu s’en inquiéter. Les éditos du Monde confortent en permanence l’exécutif. C’est souvent assez drôle. Et subversif !  Le 6 mars dernier, c’est le duo Hulot-Berger qui était proposé comme nouvel opposant à Macron. Et quand le président publie une lettre à destination de nos voisins européens dont tout le monde se fout, le quotidien du soir salue le « goût du risque » du chef de l’Etat : « Il a choisi de s’exposer. Il a raison. Gouverner c’est choisir » (7 mars). Quand Macron et Le Maire ne parviennent pas à convaincre les autres Etats de taxer les GAFA et mettent en place en solo une taxe franco-française, c’est « légitime » : « Cela a le mérite de faire avancer le débat […] à l’échelle planétaire ». D’ailleurs, « mieux vaut un volontarisme désordonné que des atermoiements compassés ». Circulez, y a rien à voir.

LREM est plusieurs et indivisible

Le reste de la presse, non moins contestataire, se grise à écouter pérorer Marlène Schiappa, dont chaque prise de parole provoque une poussée d’urticaire à de nombreux citoyens. Cette dernière n’en a pas conscience et s’imagine un avenir politique radieux. La Culture lui a été refusée pour le moment ? Chez Ruquier samedi dernier, elle restait persuadée de se voir bientôt proposer d’autres responsabilités, là où elle serait « utile ». Son nouveau dada ? Rappeler que la République est « une et indivisible ». Il y aurait péril en la demeure, les gilets jaunes étant très méchants, et c’est l’occasion trop bonne pour elle de sortir un énième livre. Mais par République en danger, Marlène Schiappa entend surtout « contenus haineux » sur Twitter…

Je lis à gauche et à droite qu’une réorganisation politique majeure pourrait résulter du « grand débat ». Le président entendrait accélérer la décentralisation. C’est amusant. Car ses députés sont vraisemblablement les moins ancrés dans les « territoires » que la Ve ait connus.

Et Salvini inventa une Shoah anti-italienne

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Matteo Salvini. Cristiano Minichiello/AGF-SIPA.

En faisant passer les massacres titistes de la Seconde Guerre mondiale pour de la purification ethnique, l’Italie s’invite à la table des peuples génocidés. Et taxe de révisionniste tout historien rappelant la complexité des fosses communistes (foibe) au nord-est de la Botte.


« Les enfants morts dans les foibe et ceux morts à Auschwitz sont égaux. Il n’existe pas de victimes de premier et de second rang », a solennellement déclaré le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini le 10 février, à l’occasion de la Journée du souvenir. Littéralement, une foiba désigne un fossé au fond duquel les partisans yougoslaves de Tito jetaient les combattants ou soutiens de la République (nazi-fasciste) de Salò entre l’automne 1943 et le printemps 1945. En Vénétie julienne, les condamnés étaient liés les uns aux autres aux poignets par un long fil de fer, les premiers de la file mitraillés et jetés dans la fosse, puis les suivants enterrés vivants sous les corps de leurs compagnons. Depuis 2004, l’État italien a instauré le jour du Souvenir pour commémorer leur martyre.

« Vive Trieste, l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! »

Cette année, le ban et l’arrière-ban de la République se sont rendus au mémorial de Basovizza, près de Trieste. Même le président du Parlement européen, Antonio Tajani (centre droit) s’est fendu d’un très chauviniste : « Vive Trieste, l’Istrie et la Dalmatie italiennes ! » La Croatie et la Slovénie n’ont pas tardé à réagir. Non seulement parce que l’eurodéputé s’est laissé aller à revendiquer des fractions de leurs territoires, comme aux pires heures de l’irrédentisme transalpin. Mais aussi parce que Tajani comme Salvini ont fustigé le « nettoyage ethnique » auquel se seraient livrés les partisans communistes yougoslaves. Par voie de communiqué, le très modéré président Sergio Mattarella a renchéri : « Beaucoup des victimes italiennes n’avaient aucun lien avec le fascisme et ses crimes. » Tollé de son homologue slovène. Car le consensus historique veut que les partisans titistes aient essentiellement abattu des collaborateurs mussoliniens sans pour autant viser l’éradication du peuple italien, dont ils appuyaient la résistance communiste.

A ses morts, Salvini reconnaissant

Cependant, depuis la fin de la guerre froide, l’historiographie dominante à Rome calque le sort des Italiens sur celui des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Jadis apanage de la droite néofasciste, la mémoire des foibe a été « holocaustisée » (Damiano Garofalo) de manière à disculper le régime fasciste. Certains universitaires et politiques, souvent de gauche, rappellent que Mussolini et ses sbires imposèrent leur joug criminel vingt ans durant aux sous-citoyens slovènes et croates. Par les temps qui courent, ce simple énoncé factuel suffit à se faire taxer de révisionniste… Grâce aux foibe, l’Italie s’est tardivement invitée à la table des peuples génocidés, élargissant cette catégorie à tous les civils italiens chassés de Yougoslavie après le second conflit mondial, ainsi qu’aux milliers de prisonniers morts emprisonnés ou déportés par Tito. Opération victimisation réussie.

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Quinze jours après les commémorations de Basovizza, une autre cérémonie se tenait aux portes de Trieste, dans l’enceinte du camp d’extermination de San Sabba. À l’occasion du Jour de la mémoire, le 27 février, dans l’unique lager nazi d’Italie, aux milliers de victimes brûlées dans les fours crématoires, une foule de 300 personnes a écouté les discours officiels lus par un conseiller régional, un obscur sous-secrétaire d’État, le vice-président de l’Assemblée et une poignée de parlementaires. Ministres, président de région et maire de Trieste brillaient par leur absence. Les morts sont bien peu de chose.

Les Arabes en France: beurs sur la ville!

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Visite du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas dans le bidonville de Nanterre, où vivaient plusieurs milliers de travailleurs algériens et marocains, juin 1971. ©Archive/AFP

Dans Le Livre des indésirés: une histoire des Arabes en France, Antoine Menusier se penche sur les difficultés de l’intégration. Avec une empathie palpable, il fait parler ces enfants d’immigrés dont certains ont choisi la République et d’autres la voie d’un islam séparatiste. 


On pourrait dire qu’il est dense, évoquer l’ambition encyclopédique qu’il n’est pas loin d’atteindre. Mais l’ouvrage d’Antoine Menusier, Le Livre des indésirés : une histoire des Arabes en France (Cerf, 2019), est d’abord une affaire passionnelle, témoignant de l’emprise que son sujet exerce sur l’auteur, comme sur nombre de journalistes, intellectuels, militants associatifs ou citoyens lambda préoccupés par ce qu’on appelle pudiquement « événements » quand il s’agit d’évoquer, à intervalles de plus en plus réguliers, émeutes de banlieues, bavures policières, agressions intercommunautaires ou prêches particulièrement virulents de prédicateurs islamistes dont un large public aura eu connaissance. « Je me suis intéressé à cette histoire, précisément parce qu’elle est obsédante et toujours devant nous comme un secret de famille ou la goutte qui pend au nez », lit-on dans l’avant-propos de l’épais volume.

« « Arabes », un terme chargé d’affect »

Ce n’est pas la quête des origines qui a conduit Antoine Menusier, un Blanc, Français de souche, ayant grandi, étudié et travaillé en Suisse – qu’on nous pardonne cette présentation ethnicisée –, à succomber à l’attraction fatale de la question arabe en France, ou plutôt à la question « des “Arabes”, un terme chargé d’affect », remarque-t-il. On le sent bien dans son écriture, dans l’émotion qu’elle dégage, dans l’empathie à l’égard de ses protagonistes qu’il dépeint à la façon d’un romancier, sans jamais travestir leurs destins ou propos par ses propres projections et attentes. En avait-il ? Probablement, si on veut bien reconnaître que les populations arabe et blanche vivent séparées, situation qualifiée d’« apartheid » par l’ancien Premier ministre Manuel Valls après les attentats de 2015.

« Le refus des hommes de la France insoumise d’entrer cravatés à l’Assemblée nationale avait quelque chose d’absurde. »

Placé, pour ne pas dire parachuté, à la tête du Bondy Blog entre 2007 et 2011, Antoine Menusier affirme n’avoir jamais entendu « le moindre mot hostile à la France ». Qu’on ne se trompe pas sur l’essentiel pour autant. Son regard posé sur la communauté musulmane et ses mutations n’a rien d’irénique. Le Bondy Blog, un site crée par des Suisses dans l’immédiat de l’après-émeutes de 2005, différait de ce qu’il est devenu par la suite et privilégiait à ses débuts une approche autodescriptive de la banlieue : « L’image renvoyée n’était pas toujours valorisante, mais le but était de se situer au plus près à la fois de la réalité et de la subjectivité. » Le goût pour les détails, les situations vécues, les scènes quotidiennes, dont cette « voix des quartiers » a fini par se couper au profit de discours revendicatifs et victimaires, aussi bien qu’en faveur de l’idéologie islamo-gauchiste, fait la force du récit d’Antoine Menusier. Avant de parler des grandes fluctuations de l’histoire, semble-t-il soutenir, racontons des histoires individuelles. Exemple : journaliste et écrivain, Nadir Dendoune reçoit la proposition de transformer la photo de son père, un « chibani » (entendez un vieux travailleur immigré maghrébin), en fresque murale. Il l’accepte, façon de rendre hommage à ce père analphabète, qui ne s’est jamais plaint de rien. Le portrait en sépia de Mohand Dendoune en costume et ajustant son nœud de cravate s’affiche désormais sur une barre d’immeubles en banlieue parisienne. Une figure héroïque, digne, forçant le respect. « Au regard de cette photo, commente l’auteur, le refus des hommes de la France insoumise d’entrer cravatés à l’Assemblée nationale, pour leur première, en juin 2017, avait quelque chose d’absurde. »

La voie ferrée de Nadir Dendoune

Mais le parcours chaotique de Nadir Dendoune a également de quoi surprendre. Tour à tour petit délinquant, bouclier humain à Bagdad, himalayiste, militant propalestinien formé par L’Humanité, il n’avait pas été mécontent, avec la gauche internationaliste, de l’interdiction de la pièce de Dieudonné en 2014. Une occasion de prendre ses distances avec Alain Soral, un allié contre nature des Noirs et des Arabes, parvenant in fine à « purifier » la cause propalestinienne. « Soraliser l’antisémitisme, c’était le rattacher à des racines européennes dominatrices, par-là lui trouver des explications en forme de circonstances atténuantes lorsqu’il se manifestait chez des jeunes gens et jeunes filles de banlieue, empathique avec leurs frères et sœurs de Palestine, sous domination juive comme eux l’étaient en France, pensaient-ils. » Ceux qui cherchent à cerner le profil des récents agresseurs d’Alain Finkielkraut devraient peut-être regarder dans cette direction.

Efforts indésirés ?

L’hypothèse de l’auteur fait de l’Histoire – celle des mouvements majeurs comme la colonisation, les indépendances, l’immigration, mais aussi celle des engagements, notamment dans la lutte anticolonialiste, anti-impérialiste ou pour la présence du hallal –, la clé permettant de comprendre le cheminement de la deuxième génération, « charnière en presque tout ». C’est elle qui, en quête d’une référence identitaire, a louché vers l’islam dont la politisation s’est opérée dès cet instant presque naturellement. Le Livre des indésirés qui donne à voir une foisonnante galerie de portraits, révèle aussi que l’affaire Ramadan a dépouillé l’islam politique de sa superbe moralisatrice. Quelques années après que Hani Ramadan, le frère de Tariq, défendait dans les pages du Monde la lapidation à l’encontre des femmes et des hommes adultères, il a fallu se faire à l’idée que les musulmans n’étaient pas mieux armés contre les péchés de la chair que le reste de l’humanité. Une nouvelle humiliation ? La logique conspirationniste ne tardera pas à démasquer ses véritables auteurs… Car si d’un côté le livre d’Antoine Menusier vise à « aller au plus profond d’un nœud mental », qui empêche une partie des Arabes vivant en France d’adhérer à ses valeurs et de s’y sentir à leur place, de l’autre côté son empathie lui fait oublier qu’il y a urgence à rappeler aux premiers intéressés, ces « indésirés », qu’ils devraient fournir le plus gros de l’effort pour que collectivement nous puissions atteindre ce but. Comme le souligne l’auteur, « une histoire enfin désirable » reste le souhait de tous.

Antoine Menusier, Le Livre des indésirés : une histoire des Arabes en France, éditions du Cerf, 2019, 363 p.

Comment Macron est devenu Hollande

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François Hollande et Emmanuel Macron (ou l'inverse ?) lors d'une cérémonie pour la promotion de Paris 2024, septembre 2017. ©Christophe Ena/AP/SIPA / AP22104443_000008

Le « grand débat » dure et dure et dure, Emmanuel Macron parle et parle et parle. Même de détails dont un président ne devrait pas avoir à discuter. S’il a repris la main, Jupiter s’est transformé sans s’en rendre compte en son « normal » prédécesseur. 


Rendu groggy par la persistance de la crise des gilets jaunes, Emmanuel Macron a fini par reprendre la main. Réconforté par le succès de son premier débat public, il a décidé de récidiver à intervalles réguliers. Depuis, la contre-offensive a pris son rythme de croisière. Devant des parterres médusés et pleins de déférence, le président soutient maintenant plusieurs débats par semaine.

Macron, une « remontada » et un malaise

Les Français, beaux joueurs et surpris par ces performances, lui ont accordé dans un premier temps le bénéfice du doute. Etant remonté légèrement dans les sondages, Emmanuel Macron est ainsi devenu le principal acteur du « grand débat » que les gilets jaunes appelaient de leurs vœux. Il espère, de la sorte, pouvoir récupérer la mise au terme de la parenthèse de cet épisode inédit. Mais ne s’illusionne-t-il pas ?

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En s’invitant dans les débats publics, le président a d’abord semblé vouloir accuser réception de la révolte des ronds-points. Puis, devant le succès de ces « one man show », il en a escompté une « remontada » dans l’estime des Français. Cependant, malgré sa dextérité à maîtriser les dossiers, une impression de malaise commence à s’installer. A quoi est-elle due ? A ce que le président prenne la place de ses ministres ? A ce qu’il transforme un « débat » en monologue ? A ce qu’il argue d’une réponse à ses concitoyens pour faire campagne sans l’avouer ? Il y a un peu de tout cela dans l’impression mitigée laissée par  les prestations présidentielles. Mais la cause indéfinie du malaise qu’elles suscitent prend racine à un niveau plus profond.

Jupiter, ce représentant de commerce

On attendait Jupiter, et on a droit au mieux à un planificateur, au pire à un voyageur de commerce vantant ses articles. Est-ce le rôle d’un président que d’entrer ainsi dans les détails ? De parler comme un technocrate ? Et de parler autant ? Ne nous avait-il pas promis une parole rare après les commérages irrépressibles de François Hollande avec les journalistes, et l’attirance de Nicolas Sarkozy pour les feux médiatiques et le dernier fait divers défrayant la chronique ?

Mais ce ne sont là encore que des questions de forme. Il faut interroger ce que cachent en creux ces interminables « débats publics » présidentiels. Ce qui en ressort, c’est son absence de vision à long terme pour le pays. La tête dans le guidon, le président semble ignorer lui-même où il mène le pays. A vrai dire, le terme « mener » est inapproprié. Emmanuel Macron ne mène pas le pays, il le gère. Il reproduit la même erreur que Nicolas Sarkozy et se transforme en super-Premier ministre.

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En descendant dans l’arène, il prend le risque de devenir un citoyen comme un autre. Or, il est le président. Celui qui incarne l’unité de la nation. Qu’il le veuille ou non, il n’est pas un Français comme les autres. Le président « normal » François Hollande l’aura appris à ses dépens. Cette attitude est d’autant plus décevante de la part d’Emmanuel Macron qu’il nous avait promis de rétablir la « verticalité » de la fonction.

Qui trop palabre mal étreint

Sans doute a-t-il un grand projet pour la France. Mais on ignore lequel. Tantôt il fait l’éloge de son passé, tantôt il la traite en start-up. Tantôt il fait le panégyrique de Jeanne d’Arc, tantôt il entre dans le détail du calcul de péréquations fiscales, auxquelles personne ne comprend rien, pour la commune de Fouillis-les-Oies. Emmanuel Macron ressemble à ces personnes qui parlent continuellement dans le seul but de saturer l’espace sonore afin de ne pas aborder les questions qui fâchent – comme l’immigration par exemple.

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Paradoxalement, cette implication du président finit par rendre sa politique illisible. Celle-ci, noyée dans les détails, ne dégage aucune grande ligne qui permettrait aux Français de savoir où il désire les amener. Pour ne rien arranger, à cette logorrhée s’ajoute le durable et fameux leitmotiv « et en même temps » qui fait de l’ambiguïté le principe même d’une politique désirant transcender l’ancienne opposition droite-gauche.

Au bout du compte, Emmanuel Macron n’est-il pas ébloui par sa propre dextérité au point de confondre dialogue avec les Français et grand oral de l’ENA ? Il faut lui reconnaître une virtuosité peu commune. Mais, sous la Ve République, le président doit fixer un cap, non résoudre les problèmes d’intendance. A moins que l’accent mis sur les seconds ne cache l’inconsistance du premier.

Macron, de la grande mascarade...aux Gilets jaunes

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Le racisme socialement accepté des bonnes âmes antiracistes

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Emilise Lessard-Therrien, député du parti Québec Solidaire. ©Capture d'écran Youtube

Aux yeux des adeptes du multiculturalisme, tous les peuples ne se valent pas. Quand certaines catégories de personnes sont sacralisées, d’autres sont par principe dénoncées. Dernier exemple en date au Québec où un député antiraciste a comparé les Chinois à des « prédateurs ».


Ils sont encore nombreux à parler d’égalité. Après l’égalité entre les hommes viendrait l’égalité entre les cultures, après l’équité économique viendrait l’équité identitaire. Les civilisations seraient différentes, mais équivalentes. Elles seraient également riches en art, en traditions et en littérature. De cet égalitarisme naît une forme de relativisme : toutes les cultures du monde mériteraient d’être préservées, comme autant d’éléments d’une biodiversité menacée. Il faudrait sauver les savoirs ancestraux comme les ours polaires du grand nord canadien. Il faudrait être écologique en matière de cultures, à l’échelle mondiale comme à l’intérieur même des États occidentaux.

Les Chinois, « on les appelle entre nous les prédateurs »

À première vue, le multiculturalisme parait égalitaire, mais il est profondément inégalitaire. Partout où elle est imposée, cette idéologie crée des catégories hermétiques de personnes, des classes à part de citoyens. Que le multiculturalisme produise des ghettos n’est pas une grande nouvelle. Toutefois, il ne se contente pas de séparer les communautés, il les hiérarchise. Les plus « opprimés » sont sacralisés, tandis que les plus « occidentalisés » sont quasi ignorés. Le multiculturalisme prend la forme d’une pyramide de susceptibilités.

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Récemment au Québec, un parti de gauche antiraciste a été accusé de racisme antichinois, ce qui en a amusé plus d’un sur les réseaux sociaux. La députée Émilise Lessard-Therrien, de Québec solidaire, a déclaré que les Chinois voulaient s’emparer des terres agricoles revenant aux Québécois « de souche ». « Ils se promènent dans les rangs, ils préparent le terrain pour venir éventuellement, ils font beaucoup de représentation. On les appelle entre nous les prédateurs. Ce sont des prédateurs de terres agricoles et on les voit, on le sent », a affirmé la députée dans une entrevue. Sa déclaration a fait « polémique », mais les gens ont rapidement relativisé son importance. On le sait, les gens de gauche ne pourraient pas vraiment être racistes, surtout s’ils ne parlent que de péril jaune…

Le multiculturalisme a ses Intouchables

La question n’est pas ici de savoir si les Chinois représentent un danger économique dans la Belle Province. Elle est de savoir si toutes les communautés sont également protégées par la religion multiculturelle. La réponse est non. Au Québec, le débat entourant la « sinophobie » des solidaires a fait ressortir une réalité importante : dans nos sociétés influencées par les lobbies identitaires, il y a des « racismes » socialement acceptés. En Occident, on peut encore critiquer les Chinois et les Latinos, entre autres « demi-racisés ». Mais on ne peut plus, depuis longtemps, parler des « Afro-descendants » ou des musulmans quels qu’ils soient. Le multiculturalisme a ses Intouchables : ses clercs ont érigé un système de castes.

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L’hypocrisie du multiculturalisme est encore plus flagrante à l’ère du retour fulgurant de l’antisémitisme. En France, le réveil antisémite est indéniable, qu’il soit manifeste ou parfois camouflé sous « l’antisionisme ». Le multiculturalisme ne protège que les victimes officielles du système, celles dont le mythe est entretenu dans certains médias et département universitaires. Le multiculturalisme s’accoutume très bien du racisme antiblanc, dont la haine du peuple juif est l’une des manifestations les plus tangibles. Même à l’échelle mondiale, les Occidentaux ne sont pas vus comme un groupe culturel à protéger, mais comme une masse homogène, aliénante et destructrice des autres identités. Le multiculturalisme ne prend en compte que les identités folklorisées : il hérite d’une vision coloniale de la culture plutôt condescendante.

De l’inégalité entre les peuples

Il exclut de sa sphère d’application les groupes indésirables dont la culture ne mériterait pas, elle, d’être préservée. Au bout du spectre, il y a les méchants Occidentaux et les Juifs, mais au centre, des groupes intermédiaires comme les Chinois et les Latinos. Cette idéologie ne se préoccupe que des minorités déjà surprotégées par le politiquement correct. Il est extraordinairement paradoxal de constater que des socialistes se soient convertis au multiculturalisme dans les trente dernières années. Ils sont passés de l’égalité entre les hommes à l’inégalité entre les peuples.

La face cachée du multiculturalisme

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Issy-les-Moulineaux, la mosquée des micmacs

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André Santini, maire d'Issy-les-Moulineaux. Photo: Tristan Reynaud/SIPA

En marge des travaux du métro, Issy-les-Moulineaux doit détruire une salle de prière musulmane. L’occasion de construire une grande mosquée démesurée pour cette petite commune. L’opposition municipale a déposé un recours contre le montage juridique baroque.


Officiellement, il ne se passe rien. Dans le cadre des travaux d’aménagement accompagnant la création des nouvelles lignes de métro du Grand Paris Express, la ville d’Issy-les-Moulineaux (69 000 habitants) remodèle un quartier où s’implantera une nouvelle station, sur la zone d’aménagement concerté Léon-Blum. Il faut détruire un local qui fait office depuis quelques années de mosquée, 103 avenue de Verdun. Un autre local sera construit, 350 mètres plus loin, toujours avenue de Verdun, au n° 135. Début du chantier : automne 2019, inauguration prévue en 2021. Fin de l’histoire.

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Ou plutôt, début de la polémique. À l’heure actuelle, deux recours ont été déposés contre le projet au tribunal administratif. Le premier, sans surprise, émane de riverains qui s’inquiètent de problèmes de voisinage, en particulier concernant le stationnement. Le second recours est plus inhabituel. Il a été formé par six élus LR de la majorité, dont Martine Vessière, ex-adjointe au protocole, et Paul Subrini, ex-premier adjoint, en guerre ouverte depuis juillet 2017 avec le maire UDI, André Santini. Ce dernier leur reproche d’avoir contribué à la défaite de son poulain aux législatives. Jérémy Coste, 30 ans, avait été balayé par le candidat LREM, Gabriel Attal, élu avec 61 % des suffrages.

Dans cette ambiance propice aux règlements de compte, le projet de mosquée est un dossier en or, tant la ville a multiplié les maladresses. La plus ahurissante est sans doute de ne pas en avoir parlé dans l’enquête d’utilité publique préalable au projet de ZAC Léon-Blum, qui s’est déroulé du 22 mai au 22 juin 2018. Le commissaire enquêteur, Olivier Jacque, a peu apprécié cette négligence. Il l’a fait savoir dans ses conclusions, rendues le 15 juillet : « L’installation d’une salle de prière et d’un centre culturel musulman n’apparaît pas dans le dossier, ce qui a motivé 60 % des observations reçues sur les différents registres, dont une large majorité́ de personnes opposées à cette implantation […]. Les intervenants ont le sentiment d’être mis devant le fait accompli. »

Olivier Jacque a rendu un avis dévastateur sur l’ensemble du projet, pointant « l’absence dans le dossier du projet de salle de prière et de centre culturel musulman », mais aussi « l’actualisation très incomplète » d’un projet esquissé en 2015. La mairie est passée outre. Le permis de construire a été validé en août 2018.

Non-dit et opacité

Le défaut d’actualisation est incompréhensible. Six mois avant l’enquête publique, en décembre 2017, le conseil municipal avait acté la création d’un nouveau lieu de culte musulman, article dans Le Parisien à la clé. La mairie n’avançait donc pas masquée. De là à dire qu’elle a joué franc-jeu… Les délibérations municipales évoquent un « centre culturel Georges-Dumézil », auquel serait adossé un espace d’étude et de prière (à aucun moment le terme « mosquée » n’est employé) avec une salle pour les hommes et une salle pour les femmes, entrée et bibliothèque distinctes selon les sexes. Capacité : 1 000 fidèles. Superficie des lieux de culte : 1 100 m2 (contre 135 m2 pour la salle existante) plus 400 m2 pour le centre George-Dumézil proprement dit. « Nous estimons que la commune compte 4 000 musulmans dont 1 000 à 1 200 pratiquants, plaide Thierry Lefèvre, premier adjoint. Le projet n’est pas surdimensionné. Issy-les-Moulineaux compte plusieurs églises catholiques, deux églises arméniennes, une église maronite, un temple protestant, une synagogue… Pourquoi les musulmans seraient-ils les seuls à ne pas avoir de salle pérenne ? »

En réalité, ils en ont une, dans la commune voisine de Boulogne-Billancourt. La mosquée de l’Olivier, à moins de 2 km de l’avenue de Verdun, peut abriter plusieurs centaines de fidèles. Par ailleurs, la construction de lieux de culte n’est pas exactement dans les compétences municipales. Les églises catholiques sont entretenues par les communes, car elles en sont propriétaires depuis 1905. À Issy, selon nos informations, la chapelle Saint-Sauveur, reconsacrée en janvier 2018 pour accueillir le culte maronite, a été rénovée grâce à un généreux donateur, Bernard Azzi, qui a versé 2 millions d’euros. Les associations arméniennes sont subventionnées régulièrement par la mairie, mais elles ont financé leur lieu de culte.

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La communauté musulmane, pour sa part, va bénéficier d’un geste fort généreux. « La construction du lieu culturel et cultuel musulman est estimée à 5 millions d’euros hors-taxe », précise Thierry Lefèvre, qui ajoute que « le projet ne coûtera rien à la commune, car il est financé par les plus-values générées par l’opération d’aménagement. » Mais en bon financier (il est cadre au Crédit Agricole), l’élu ajoute spontanément : « Enfin, c’est une recette en moins pour la ville, bien entendu. » La collectivité reste propriétaire des lieux. Elle va les louer à l’Association socioculturelle des musulmans d’Issy-les-Moulineaux (Ascmi). Valeur de marché, dans du neuf, près d’une future station de métro du Grand Paris Express ? Au moins 250 000 euros de loyer annuel. « Nous allons demander aux domaines de fixer le loyer, par souci de transparence », ajoute Thierry Lefèvre, qui assure qu’il n’est « pas question d’un montant symbolique ».

L’Ascmi a-t-elle les moyens de payer ? Ses porte-parole n’ont pas souhaité s’exprimer, mais à lire leur site web, ils ont des doutes : « La capacité d’accueil du futur centre musulman est de 1 000 personnes et nous sommes aujourd’hui un peu plus de 500 adhérents. Si nous voulons être entendus, respectés et considérés, nous devons absolument agir et nous soutenir les uns les autres », en adhérant et en faisant un don. De l’art d’embarrasser par des cadeaux démesurés…

Brouillard juridique

Tout ceci est-il juridiquement bordé ? La question pourrait occuper un moment les avocats et les magistrats du tribunal administratif. La ville, en effet, a choisi un montage particulièrement complexe. Par un bail emphytéotique de longue durée, elle a confié le terrain, dont elle est propriétaire, à la société publique locale (SPL) Seine Ouest Aménagement, dont Issy est actionnaire à 51 % (avec Boulogne-Billancourt, Chaville, Meudon, Sèvres, Vanves et Ville-d’Avray). La SPL sera le maître d’œuvre et le bailleur. Il y aura d’ailleurs deux baux. Le premier sera signé avec une association municipale loi 1901, le Clavim, qui gérera le centre culturel. Le second bail, concernant la partie cultuelle, sera signé avec une association loi 1905… qui n’existe pas encore. « L’association des musulmans d’Issy va la créer », assure Thierry Lefèvre. C’est une obligation. La jurisprudence permet à une collectivité de mettre un local à disposition des fidèles, mais seulement dans le cadre de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Les associations loi 1901 ne peuvent en bénéficier. En pratique, jouant sur la diversité des missions assumées par les mosquées, beaucoup d’associations musulmanes, dont celle d’Issy, gardent aussi longtemps que possible le statut loi 1901, plus souple. Résultat, la ville délibère en ce moment d’un chantier à plusieurs millions au profit d’une association… qui n’existe pas. « J’en ai vu, des montages acrobatiques pour financer la construction de mosquées, confie l’ancien directeur financier d’une société publique locale francilienne, mais ce montage-là est à ma connaissance le premier du genre ! La créativité de M. Santini est sans limites… »

Pourquoi la ville prend-elle tant de risques, sur le plan juridique et électoral ? Martine Vessière (LR, ex-adjointe en délicatesse avec le maire) est perplexe. « Je ne comprends pas. Cette nouvelle mosquée est très grande par rapport à la demande identifiée. Il fera plaisir à l’électorat musulman, mais celui-ci n’est pas déterminant à Issy-les-Moulineaux. » La liste d’André Santini est passée avec 67 % des suffrages dès le premier tour, en 2014. Le maire, qui ne se représentera d’ailleurs peut-être pas en 2020, n’a aucune raison de donner dans le clientélisme religieux. « Issy-les-Moulineaux se boboïse, analyse Martine Vessière. Le maire et son premier adjoint souhaitent peut-être montrer leur ouverture d’esprit. » Issy-les-Moulineaux, modèle de cohabitation interreligieuse ? L’idée peut séduire, à un détail près : rejetée par une minorité active de musulmans, la coexistence des religions est en plein recul dans des dizaines de communes franciliennes. Issy-les-Moulineaux pourra-t-elle inverser la tendance ? Thierry Lefèvre assure que la ville a « protocolé les droits et obligations des parties : pas de communication agressive, pas de prière dans la rue et des prêches traduits en français ». On dirait que le minimum légal ne va pas de soi pour tout le monde.

Lu dans Libé: c’est un fait, Macron est « le président des riches »

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Emmanuel Macron. Photo: Liewig Christian-POOL/SIPA / 00896681_000037

Une chronique du journaliste Daniel Schneidermann dans Libération assure qu’il n’est pas exagéré de qualifier Emmanuel Macron de « président des riches ». Ce serait un fait incontestable: il faudrait être un « banquier » comme lui pour penser le contraire…


Dans une chronique intitulée De Twitter à la presse, en passant par la frontière, Daniel Schneidermann oppose la langue de bois des journalistes « traditionnels » (il se qualifie lui-même de « frontalier ») qui désignent Emmanuel Macron comme « le chef de l’État » ou « l’hôte de l’Élysée » à la rude franchise des auteurs de tweets qui parlent du « banquier Macron », de « Macron Rothschild » ou du « président des riches ». Et il pose successivement deux questions, en n’apportant de réponse qu’à la première :

« Appeler Macron le président des riches, ou des très riches (et directement, pas seulement en citant Ruffin ou Mélenchon), est-il une simplification ? Non. En l’occurrence, c’est un fait. Et la question est donc : pourquoi une partie de la presse abandonne-t-elle aux polémistes et aux complotistes des réseaux sociaux ce pouvoir d’appeler un chat un chat ? »

« Le juif Blum » et « le banquier Macron »

Répondons tout d’abord à ces deux questions en en posant une troisième. La presse qui, il n’y a pas loin d’un siècle, parlait de Léon Blum en disant « le juif Blum » ou « le riche Léon Blum » procédait-elle à des simplifications ou énonçait-elle des faits ? Blum était juif et il était riche : elle énonçait donc des faits, selon la logique de M. Schneidermann. En même temps, en le réduisant à ces caractères, elle procédait à des simplifications, contrairement à la logique de M. Schneidermann. Il en va de même s’agissant de Macron.

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Je laisse ici de côté la question de l’antisémitisme puisque Macron n’est pas juif et bien que, lorsqu’un Ruffin, non content d’associer itérativement Macron à la banque Rothschild, exprime sa répulsion pour la tête, la mâchoire et le nez du président, il y ait là quelque chose de profondément déplaisant. L’essentiel est ailleurs : même s’il était avéré que Macron est « le président des riches », cette désignation n’en serait pas moins une simplification qui ne peut pas prétendre échapper à l’ordre de la polémique parce qu’elle se prévaut de l’objectivité factuelle. De la même manière, s’il était avéré que dans notre personnel politique Mélenchon est « l’insulteur public n° 1 », je ne suis pas sûr que M. Schneidermann poserait les questions qu’il pose et en tirerait les conclusions qui s’imposent.

Parce que c’est leur bon plaisir…

Examinons maintenant les raisons qui amènent M. Schneidermann à considérer que la proposition « Macron est le président des riches, ou des très riches » énonce un fait. C’est que l’Association française des Entreprises privées (AFEP) lui a demandé (ou a « exigé ») qu’il accélère la mise en application de la réforme de l’ISF et que le président l’a écoutée et lui a « cédé ». Pourquoi ?

« Peut-être a-t-il été convaincu. Mais peut-être aussi, parce que les riches constituent la base, non seulement de son électorat (ce serait une raison légitime), mais de ses financeurs. »

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On ne sait pas exactement ce que M. Schneidermann entend par la « base » de l’électorat de Macron. Même en laissant de côté les résultats du second tour, puisque, paraît-il, ils comptent pour du beurre, Macron a recueilli au premier tour 24% des voix. Si sa base est constituée par la partie d’entre eux qui était assujettie à l’ISF et qui n’a pas voté pour les autres candidats, par exemple pour Fillon, elle est singulièrement réduite, limite étique. Si elle est constituée par la totalité, cela fait tout de même beaucoup de riches et de super-riches en France. Cependant, si l’on suit le raisonnement de M. Schneidermann, Emmanuel Macron a réformé l’ISF pour faire plaisir aux riches d’une part parce qu’ils votent pour lui, d’autre part parce qu’ils financent son parti.

La première hypothèse est peu vraisemblable. Avant la réforme, il y avait 358 000 contribuables assujettis à l’ISF. Après la réforme, 120 000 d’entre eux restent assujettis à l’IFI. Cette réforme a donc bénéficié à 230 000 personnes, soit à 0,5 % des électeurs. Pour tenter d’être réélu, n’aurait-il pas été plus malin d’essayer de faire plaisir au 99,5 % qui n’avaient rien à perdre à ce que l’ISF fût conservé en l’état et qui pouvaient même espérer, à condition d’être un peu naïfs, que l’argent du magot ruissellerait sur eux ?

Macron a-t-il besoin des riches ?

Il faut donc se tourner vers la seconde hypothèse : Macron a voulu faire plaisir à ses « financeurs » pour qu’ils continuent à le financer. Là, le problème, c’est que les entreprises privées n’ont pas le droit de financer les partis politiques. C’est un abus de biens sociaux. Cela se pratiquait néanmoins avant 1988, mais les lois du 11 mars 1988 et du 15 janvier 1990 ont instauré le financement public des partis et la loi du 19 janvier 1995 a interdit aux personnes morales de financer les partis. Seules les personnes physiques peuvent le faire, à hauteur de 4600 euros pour un candidat à l’élection présidentielle et dans la limite de 7500 euros par an pour un parti. En 2017, c’est le Parti socialiste (PS) qui a bénéficié du financement le plus élevé, presque 55 millions d’euros, grâce à un financement public lui aussi le plus élevé, près de 25 millions d’euros, ce qui était normal puisque ce financement est proportionnel au nombre d’élus et que le PS était le parti majoritaire avec 258 députés dans l’hémicycle. Il n’avait donc guère besoin de financement privé et, de fait, les dons de personnes physiques dont il a bénéficié étaient très faibles, 937 600 euros, à peu près deux fois plus seulement que le Front national et Europe Écologie Les Verts. Mais, précisément, Emmanuel Macron avec une majorité de 308 députés va se trouver non seulement dans la même situation, mais dans une situation encore plus favorable. Quant au financement privé, les deux partis qui en ont bénéficié le plus sont Les Républicains (8 005 740 euros) et le Parti communiste (6 262 560 euros). Cela ne fait pas une grande différence et cela ne leur a pas porté chance.

Tout le pouvoir aux soviets !

Mais peut-être M. Schneidermann imagine-t-il qu’en dépit de la loi, les entreprises privées financent clandestinement le parti dont elles escomptent qu’il va servir leurs intérêts. En ce cas, il faut se demander de quels moyens de pression elles disposent. La seule hypothèse plausible serait qu’elles mettent en concurrence LREM et Les Républicains. Mais bien qu’ayant eu à sa tête un autre « président des riches », ce dernier parti n’avait justement pas supprimé l’ISF lorsqu’il était en son pouvoir de le faire, se contentant de l’alléger.

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Les moyens de chantage dont disposent les entreprises sont limités. Elles ne pouvaient guère menacer Macron, s’il ne cédait pas, de financer le Parti socialiste, cet « ennemi de la finance » qui n’avait justement pas supprimé l’ISF. Ni le Parti communiste. Ni la France insoumise. Quoique… Mais bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Elles ont menacé Macron de filer leur pognon à Mélenchon : Mélenchon, l’ancien ministre de Jospin, membre d’un gouvernement qui en cinq ans a privatisé à hauteur de 31 milliards d’euros, record absolu de toute l’histoire de la République. En voilà un véritable ami de la finance ! On comprend que Macron ait eu peur et qu’il ait cédé.

Je vous ai rendu service, j’ai lu « Sodoma » pour vous

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©Massimo Valicchia/NurPhoto

Mes bien chers frères, en ces premiers jours de carême, il m’a paru opportun de vous parler essentiellement religion. Mais rassurez-vous : comme j’ai lu Sodoma, il y aura aussi du cul !


Le rose pourpre du clerc

À la une du Point aujourd’hui : « Le grand secret, l’homosexualité au Vatican ». Et en pages intérieures, un dossier complet sur Sodoma, le « livre-événement » de Frédéric Martel.

À vrai dire, l’auteur ne découvre pas son sujet. Depuis une vingtaine d’années, il enchaîne les livres de révélation (pour ne pas dire les bouquins à scandale) sur les gays en France, dans le monde et ailleurs.

Mais ce coup-ci, fameux timing ! Surfant sur une actualité qui accable déjà de toutes parts une Église pédophile, « grâce à Dieu », et abuseuse de nonnes par surcroît, son pamphlet contre le lobby homosexuel au Vatican tombe à pic ! Traduit en huit langues, il cartonne partout depuis sa sortie simultanée dans vingt pays (y compris l’ex-URSS).

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Pour être juste, l’auteur ne s’est pas foutu de nous : quatre ans d’enquête, au terme desquels il aura recueilli, à l’en croire, les confidences de 1 500 ecclésiastiques, dont 41 cardinaux et 52 évêques. C’est en sa qualité de gay, précise-t-il, et sans hésiter à jouer à l’occasion la carte de la complicité, voire de la « séduction », qu’il a réussi ce miracle : se faire ouvrir grand les portes de la curie, réputées infranchissables, ainsi que le robinet des confidences les plus « hot » – avec leur lot de ragots invérifiables et de règlements de compte post-mortem.

Compte tenu de son engagement gay-athée-progressiste, le citoyen Martel ne s’est évidemment lancé dans cette vaste entreprise que pour conclure à son « intuition » originelle : l’hypocrisie consubstantielle à l’Église catholique, fondée sur le « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! »

Le comble de l’hypocrisie, affirme-t-il, est atteint par une camarilla de prélats « de la paroisse », qui s’adonnent en privé à ces pratiques « intrinsèquement désordonnées » avec d’autant plus de vigueur qu’ils les fustigent en public avec rigueur. Car les plus réacs sont aussi les plus obsédés, martèle Martel – sans pour autant préciser par quelle méthode il est parvenu à cette dernière statistique.

Dans la foulée, Super Freddie élucide même le mystère de l’impunité des prêtres pédophiles : tous « couverts » par une hiérarchie de « honteuses » tradis, qui se taisent de crainte de voir révélées leurs propres mœurs… « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette », etc.

Pour l’auteur, aucun doute : c’est bien la tartufferie schizophrénique d’une institution homophobe et en même temps homophile qui explique, de fil en aiguille, tous les maux de l’Église actuelle.

Une conclusion qui, en fait, n’est qu’un vulgaire CQFD. Appliquez à n’importe quel sujet une grille de lecture 100 % gay, et je vous fiche mon billet que vous trouverez, in fine, l’unique clé qui va avec !

Macron et le burn-out français

À vélo en podcast (et non l’inverse), j’entends sur France Culture un certain Vincent de Gaulejac, sociologue, coauteur de @ la recherche du temps (Érès), causer à « La grande table ». Au début, je ne comprends pas tout ; mais plus le type parle, plus je suis agréablement surpris :

« Emmanuel Macron, explique-t-il, est le prototype même du président-manager. (…) À l’en croire, une bonne gestion allait « optimiser les ressources de l’entreprise France ». Résultat : il a mis en burn-out ses collaborateurs, son gouvernement et la France entière. »

Quant au « Grand Débat », notre sociologue n’a pas l’air de croire qu’il suffira à résoudre la crise de confiance actuelle – dont les gilets jaunes ne sont qu’une partie émergée : « Aujourd’hui, résume-t-il, les gens disent : “Écoutez-nous, on a un problème de fin de mois, ou d’accès aux services publics…” Et d’en haut, on leur répond : “Oui, mais nous, on a un cap qui va permettre de répondre à tous ces problèmes-là, et donc on n’en changera pas, parce que c’est le bon !” »

Ce genre de malentendu, ça peut durer longtemps… Ou plutôt, non.

Retour à Sodoma…

Le diable porte pierre ! Ce pénible Sodoma dont je vous entretenais plus haut, pavé de 638 pages et de mauvaises intentions, n’en met pas le moins le doigt, si l’on ose dire, sur un vrai problème.

Confessons-le d’emblée : quoi que censément « tradi », j’ai toujours ressenti, puis considéré l’enseignement de l’Église en matière de morale sexuelle comme, au mieux, maladroit.

Petit rappel : en fait de sexe, la seule pratique reconnue par l’Église, c’est le coït vaginal entre époux de sexes opposés, si possible dans le but de procréer. Tout le reste, sans même parler de la pédophilie, relève du péché capital de « luxure » – de l’onanisme à l’homosexualité en passant par Jacquie & Michel, le recours aux putes et la simple infidélité.

Mais le risque, quand on met la barre trop haut, c’est que tout le monde ou presque passe en dessous. Et je ne doute pas que certains fidèles en éprouvent un découragement qui risque de les éloigner de cette foi à la morale inaccessible…

Or j’imagine mal le Dieu d’amour auquel je crois – et encore moins Jésus, que je connais un peu mieux – s’acharnant avec une telle violence contre le péché de chair.

Notre créateur, qui sait tout de nous et nous aime quand même, sait aussi que « la chair est faible ». Il eût fallu un Dieu genre pervers narcissique pour imposer à ses enfants humains, sous peine de mort spirituelle, une discipline sexuelle tellement stricte qu’elle ne puisse être tenue que par des saints – et encore, pas tous (moi aussi, j’ai mes fiches…).

Même ce facho de saint Paul manifeste une certaine compréhension envers ses frères écartelés entre leur condition humaine et leurs aspirations divines – d’autant plus qu’il s’y inclut : « Nous savons que la Loi est spirituelle, mais moi je suis un être de chair (…) Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Romains 7,14-15 – je cite de mémoire.)

C’est pourquoi j’appelle de mes vœux un aggiornamento urgent – déjà manqué il y a un demi-siècle par Vatican II. Finissons-en avec le rigorisme hypocrite ! Il est temps que l’Église prêche sa morale sexuelle pour ce qu’elle est : un idéal de vie vers lequel tendre, et non le règlement intérieur d’un pénitencier.

À force de scandales sexuels à rebondissements, l’Église traverse une crise de crédibilité qui menace sa survie même. Mais elle en a vu d’autres, et je gage qu’une fois encore elle saura puiser en elle-même l’inspiration nécessaire pour s’adapter aux circonstances et éviter le pire – comme elle l’avait fait magistralement avec la Contre-Réforme catholique.

Et si, dans cet esprit, au lieu d’énumérer en boucle les « sens interdits », l’Église inversait la perspective en commençant par témoigner de l’essentiel : le sens de la vie chrétienne – à laquelle nous sommes tous appelés, puisque l’Éternité a déjà commencé ?

On le voit : la « révolution » à laquelle j’aspire n’est qu’une « suggestion de présentation », comme on dit chez Marmiton.org.