Au XIXe siècle, peuple et progrès allaient de pair. Aujourd’hui, les tenants du progressisme l’opposent volontiers au populisme. A commencer par le président Macron. 


Monsieur Macron a décidé qu’il n’y avait que deux camps en France et en Europe : les progressistes et les populistes. S’est-il rendu compte qu’il prenait ainsi acte de la rupture d’une alliance séculaire, remontant à la Révolution française entre deux idées : le progrès et le peuple, dont la conjonction avait défini la gauche moderne ?

La deuxième mort de Jaurès

Il y avait certes eu des révoltes populaires sous l’Ancien régime, mais personne n’y voyait un moteur du progrès. Ce n’est qu’à partir de 1789 que, d’abord dans la mouvance libérale, puis républicaine, puis socialiste, s’est formée l’idée que le progrès politique était porté par les masses, que tout ce qui allait dans le sens du peuple (le « démos » et donc la démocratie), allait dans le sens du progrès et que les adversaires du peuple ne pouvaient être que ceux du progrès. Jaurès nous a laissé sur ce thème de belles tirades.

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Il n’en est plus de même aujourd’hui : le « progrès » est de plus en plus identifié à une mondialisation dans laquelle les peuples ont du mal à se reconnaître. Les tenants de cette nouvelle définition du progrès se rendent compte de ces résistances et s’en impatientent : c’est ainsi qu’a été inventé le mot de populisme, tenu pour péjoratif : alors que tout ce qui émanait du peuple ne pouvait jadis aller que dans le bon sens, depuis une trentaine d’années ce qui vient du peuple est au contraire assimilé à la réaction, objet de méfiance, voire de mépris.

Les peuples ne se reconnaissent plus dans le progrès

Les peuples se sentent étranger à cette nouvelle conception du progrès ; d’abord parce qu’elle implique le développent de structures transnationales, dont l’Europe de Bruxelles n’est pas la moindre, qui tendent à éloigner les centres de décision du terrain et à rendre presque impossible l’exercice de la démocratie. Ensuite parce  qu’une loi économique élémentaire fait que l’ouverture des frontières favorise les plus fortunés qui peuvent circuler d’un pays à l’autre par rapport aux plus pauvres et même, de plus en plus, aux classes moyennes, qui ne le peuvent guère. Tout ce qui rapproche les Etats éloigne les classes sociales.

Le divorce entre le progrès et la démocratie n’est pas tout à fait nouveau : en 1975, la Trilatérale mettait déjà en garde contre les « excès de la démocratie » ; plus récemment Jean-Claude Juncker proclamait en 2015 qu’ « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens». Les uns et les autres récusent la démocratie (ou la voix populaire) au bénéfice d’un  grand projet, identifié à la construction, pour les uns, d’un espace mondial sans frontières, pour les autres  d’une Europe supranationale, même si ces projets, un temps séduisants, n’ont plus la faveur des peuples. Emmanuel Macron va jusqu’au bout de la démarche : on ne peut être à la fois du côté du peuple et du côté du progrès !

La gauche sans le peuple et le peuple sans la gauche

Le progrès ? Qui ne s’en est pas réclamé depuis deux siècles ? A commencer par les révolutionnaires de 1789 tout imbibés des promesses de la philosophie des Lumières, puis la bourgeoisie libérale du XIXe siècle, encore enfermée dans le cadre national et contrainte à la coexistence avec l’ancienne aristocratie. Puis vinrent les socialistes et les communistes, ces derniers prétendant, à partir d’une révolution « prolétarienne », poser les fondements d’un monde nouveau, d’un « avenir radieux » illustré par le soleil rouge sur le fond duquel brillait le profil de Staline ou de Mao. Hitler lui-même voulait préparer l’avènement du surhomme, sélectionné par le combat à partir de la race aryenne.

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Puis est venu (ou revenu) le progressisme libéral, non plus enfermé dans le cadre national comme au XIXe siècle, mais tourné cette fois vers de nouveaux horizons : la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes, le dépérissement de l’Etat-nation dans la perspective d’un Etat plus grand, la « fin de l’histoire » dit Fukuyama. Il ne leur restait plus qu’à adopter une phraséologie de gauche pour que les peuples ne s’y reconnaissent plus. Ainsi sont nés, d’un côté la gauche sans le peuple, et de l’autre le peuple hors de la gauche : en lieu et place du bon peuple révolutionnaire, le mauvais peuple populiste.

Les régimes idéologiques de type communiste avaient déjà fait l’expérience de la désaffection grave qu’ils avaient suscitée dans la population soviétique. L’histoire, à partir de 1990, a remis les pendules à l’heure, mettant fin à ces espérances de progrès fallacieuses.

Quid du progrès au XXIe siècle ?

Que peut encore signifier le progrès en ce début du XXIe siècle ? Dans sa forme classique, le progrès avait un sens précis. Il y avait le progrès des sciences et celui des techniques qui étaient, qui sont plus que jamais irrécusables. Par-dessus, l’idéologie avait  plaqué l’idée qu’il y avait aussi un progrès moral: plus de justice, plus de démocratie, plus de paix, plus d’humanité. Certains tenants de ce  progressisme prétendaient même que ce progrès procèderait, lui aussi, du progrès de la connaissance : la sociologie scientifique (que le marxisme prétendait être), l’économie scientifique (réduite au libre-échange), la psychologique scientifique, la pédagogie scientifique seraient les instruments de ces progrès. Singerie des sciences dures, ces prétendus savoirs, intéressants sur le plan théorique,  ont tous échoué sur le plan pratique. La vérité est qu’en dehors des sciences dures, il n’y a aucune science assurée, surtout parmi celles dont on entend se servir pour réformer la société. Bien au contraire, les théories dont s’inspirent les réformateurs se réclamant du progrès, aboutissent le plus souvent à des catastrophes.

Il y a eu la catastrophe du communisme ; il a aussi des catastrophes à plus petite échelle comme l’effondrement de l’enseignement en France après cinquante ans de pédagogies prétendues scientifiques.

Après de tels échecs, qui peut encore invoquer sérieusement le progressisme ? Surtout aujourd’hui, à l’heure où Trump, Poutine, Xi, Modi, mais aussi Orban ou Salvini disqualifient les utopies transnationales. Si être progressiste, c’est aller dans le sens de l’histoire, Macron s’est trompé d’époque.

Prendre en compte le réel

Toute idéologie invoque le progrès. La référence au progressisme, nous le savons depuis Hannah Arendt, est le marqueur infaillible d’un mode de pensée idéologique : l’idéologie part d’une idée simple censée améliorer le monde : suppression de la propriété privée,  des Etats, des frontières, etc. Elle se caractérise à la fois par sa simplicité, voire son simplisme,  mais aussi par un projet eschatologique : cette idée simple, à laquelle personne n’avait jamais pensé jusque-là, est tenue par les idéologues pour la clef du bonheur du monde.

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Le contraire de l’idéologie, c’est la prise en compte du réel et, par-là, de la complexité, c’est l’acceptation d’une certaine permanence des réalités humaines (la propriété, les nations, les passions humaines) et donc le refus de projets utopiques se présentant  comme une marche irrésistible vers la fin de l’histoire.

La véritable opposition n’est donc pas celle des progressistes contre les populistes, elle est celle des utopistes ou des idéologues contre les gens qui conservent le sens des réalités, une vertu plus répandue dans le peuple que chez la plupart des élites que la facilité de la vie et l’entre-soi coupent facilement du réel. A un moment où la croyance au progrès  n’a conduit qu’à des déconvenues, Emmanuel Macron, en se proclamant progressiste, montre qu’il n’est qu’un idéologue  complètement déphasé.

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