Une chronique du journaliste Daniel Schneidermann dans Libération assure qu’il n’est pas exagéré de qualifier Emmanuel Macron de « président des riches ». Ce serait un fait incontestable: il faudrait être un « banquier » comme lui pour penser le contraire…


Dans une chronique intitulée De Twitter à la presse, en passant par la frontière, Daniel Schneidermann oppose la langue de bois des journalistes « traditionnels » (il se qualifie lui-même de « frontalier ») qui désignent Emmanuel Macron comme « le chef de l’État » ou « l’hôte de l’Élysée » à la rude franchise des auteurs de tweets qui parlent du « banquier Macron », de « Macron Rothschild » ou du « président des riches ». Et il pose successivement deux questions, en n’apportant de réponse qu’à la première :

« Appeler Macron le président des riches, ou des très riches (et directement, pas seulement en citant Ruffin ou Mélenchon), est-il une simplification ? Non. En l’occurrence, c’est un fait. Et la question est donc : pourquoi une partie de la presse abandonne-t-elle aux polémistes et aux complotistes des réseaux sociaux ce pouvoir d’appeler un chat un chat ? »

« Le juif Blum » et « le banquier Macron »

Répondons tout d’abord à ces deux questions en en posant une troisième. La presse qui, il n’y a pas loin d’un siècle, parlait de Léon Blum en disant « le juif Blum » ou « le riche Léon Blum » procédait-elle à des simplifications ou énonçait-elle des faits ? Blum était juif et il était riche : elle énonçait donc des faits, selon la logique de M. Schneidermann. En même temps, en le réduisant à ces caractères, elle procédait à des simplifications, contrairement à la logique de M. Schneidermann. Il en va de même s’agissant de Macron.

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Je laisse ici de côté la question de l’antisémitisme puisque Macron n’est pas juif et bien que, lorsqu’un Ruffin, non content d’associer itérativement Macron à la banque Rothschild, exprime sa répulsion pour la tête, la mâchoire et le nez du président, il y ait là quelque chose de profondément déplaisant. L’essentiel est ailleurs : même s’il était avéré que Macron est « le président des riches », cette désignation n’en serait pas moins une simplification qui ne peut pas prétendre échapper à l’ordre de la polémique parce qu’elle se prévaut de l’objectivité factuelle. De la même manière, s’il était avéré que dans notre personnel politique Mélenchon est « l’insulteur public n° 1 », je ne suis pas sûr que M. Schneidermann poserait les questions qu’il pose et en tirerait les conclusions qui s’imposent.

Parce que c’est leur bon plaisir…

Examinons maintenant les raisons qui amènent M. Schneidermann à considérer que la proposition « Macron est le président des riches, ou des très riches » énonce un fait. C’est que l’Association française des Entreprises privées (AFEP) lui a demandé (ou a « exigé ») qu’il accélère la mise en application de la réforme de l’ISF et que le président l’a écoutée et lui a « cédé ». Pourquoi ?

« Peut-être a-t-il été convaincu. Mais peut-être aussi, parce que les riches constituent la base, non seulement de son électorat (ce serait une raison légitime), mais de ses financeurs. »

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On ne sait pas exactement ce que M. Schneidermann entend par la « base » de l’électorat de Macron. Même en laissant de côté les résultats du second tour, puisque, paraît-il, ils comptent pour du beurre, Macron a recueilli au premier tour 24% des voix. Si sa base est constituée par la partie d’entre eux qui était assujettie à l’ISF et qui n’a pas voté pour les autres candidats, par exemple pour Fillon, elle est singulièrement réduite, limite étique. Si elle est constituée par la totalité, cela fait tout de même beaucoup de riches et de super-riches en France. Cependant, si l’on suit le raisonnement de M. Schneidermann, Emmanuel Macron a réformé l’ISF pour faire plaisir aux riches d’une part parce qu’ils votent pour lui, d’autre part parce qu’ils financent son parti.

La première hypothèse est peu vraisemblable. Avant la réforme, il y avait 358 000 contribuables assujettis à l’ISF. Après la réforme, 120 000 d’entre eux restent assujettis à l’IFI. Cette réforme a donc bénéficié à 230 000 personnes, soit à 0,5 % des électeurs. Pour tenter d’être réélu, n’aurait-il pas été plus malin d’essayer de faire plaisir au 99,5 % qui n’avaient rien à perdre à ce que l’ISF fût conservé en l’état et qui pouvaient même espérer, à condition d’être un peu naïfs, que l’argent du magot ruissellerait sur eux ?

Macron a-t-il besoin des riches ?

Il faut donc se tourner vers la seconde hypothèse : Macron a voulu faire plaisir à ses « financeurs » pour qu’ils continuent à le financer. Là, le problème, c’est que les entreprises privées n’ont pas le droit de financer les partis politiques. C’est un abus de biens sociaux. Cela se pratiquait néanmoins avant 1988, mais les lois du 11 mars 1988 et du 15 janvier 1990 ont instauré le financement public des partis et la loi du 19 janvier 1995 a interdit aux personnes morales de financer les partis. Seules les personnes physiques peuvent le faire, à hauteur de 4600 euros pour un candidat à l’élection présidentielle et dans la limite de 7500 euros par an pour un parti. En 2017, c’est le Parti socialiste (PS) qui a bénéficié du financement le plus élevé, presque 55 millions d’euros, grâce à un financement public lui aussi le plus élevé, près de 25 millions d’euros, ce qui était normal puisque ce financement est proportionnel au nombre d’élus et que le PS était le parti majoritaire avec 258 députés dans l’hémicycle. Il n’avait donc guère besoin de financement privé et, de fait, les dons de personnes physiques dont il a bénéficié étaient très faibles, 937 600 euros, à peu près deux fois plus seulement que le Front national et Europe Écologie Les Verts. Mais, précisément, Emmanuel Macron avec une majorité de 308 députés va se trouver non seulement dans la même situation, mais dans une situation encore plus favorable. Quant au financement privé, les deux partis qui en ont bénéficié le plus sont Les Républicains (8 005 740 euros) et le Parti communiste (6 262 560 euros). Cela ne fait pas une grande différence et cela ne leur a pas porté chance.

Tout le pouvoir aux soviets !

Mais peut-être M. Schneidermann imagine-t-il qu’en dépit de la loi, les entreprises privées financent clandestinement le parti dont elles escomptent qu’il va servir leurs intérêts. En ce cas, il faut se demander de quels moyens de pression elles disposent. La seule hypothèse plausible serait qu’elles mettent en concurrence LREM et Les Républicains. Mais bien qu’ayant eu à sa tête un autre « président des riches », ce dernier parti n’avait justement pas supprimé l’ISF lorsqu’il était en son pouvoir de le faire, se contentant de l’alléger.

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Les moyens de chantage dont disposent les entreprises sont limités. Elles ne pouvaient guère menacer Macron, s’il ne cédait pas, de financer le Parti socialiste, cet « ennemi de la finance » qui n’avait justement pas supprimé l’ISF. Ni le Parti communiste. Ni la France insoumise. Quoique… Mais bon sang ! Mais c’est bien sûr ! Elles ont menacé Macron de filer leur pognon à Mélenchon : Mélenchon, l’ancien ministre de Jospin, membre d’un gouvernement qui en cinq ans a privatisé à hauteur de 31 milliards d’euros, record absolu de toute l’histoire de la République. En voilà un véritable ami de la finance ! On comprend que Macron ait eu peur et qu’il ait cédé.

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