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Crif, la soirée des dupes

Contre l’antisémitisme galopant, notre président a trouvé une solution d’avenir : « Ce que nous aurons à faire, c’est faire République, c’est-à-dire être ensemble… Faire république, c’est éduquer, former… »

Mais comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?! Jusqu’à présent, les gouvernements ne faisaient pas République ! On le sait, les révolutionnaires ont fait Bastille, puis on est passé à Nation, peut-être quelques bonnes volontés ont-elles tenté le changement à Denfert-Rochereau, mais République, jamais ! Et croyez-moi, cela va tout changer ! Vous pensiez printemps mes amis ? C’est tellement 2017… Pensez République maintenant.

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« Je ne pense pas que pénaliser l’antisionisme soit une solution », a-t-il déclaré. « Mais je confirme que ceux qui, aujourd’hui dans le discours, veulent la disparition d’Israël sont ceux qui veulent s’attaquer aux juifs. Je pense néanmoins que lorsqu’on rentre dans le détail, la condamnation pénale de l’antisionisme pose d’autres problèmes. »

Certes, laisser croire qu’il s’agirait d’empêcher la critique de la politique d’un pays serait à la fois catastrophique et injustifiable. En 2019, l’antisionisme signifie-t-il qu’on est favorable à la disparition d’Israël ?

Pas du tout ! s’indignera le chœur des vierges.

« On doit pouvoir critiquer la politique de Benjamin Netanyahou comme d’ailleurs on pouvait critiquer la politique de théocratie islamiste sans passer pour un antimusulman ou sans passer pour un antisémite », affirme par exemple Éric Coquerel de LFI. Qui a parfaitement raison. D’ailleurs les Israéliens partagent complètement son avis puisque seuls 24 % d’entre eux votaient pour Benjamin Netanyahu en 2015, alors que 19 % donnaient leurs voix au centre gauche. La suite est affaire d’alliances de circonstance afin d’obtenir une majorité parlementaire. On pourrait donc dire que presque 50 % des Israéliens critiquent la politique de Benjamin Netanyahou. Sans pour autant se déclarer antisionistes.

Ils sont anti-Netanyahou.

La critique de Donald Trump, si prisée par qui pense bien, ne donne pas lieu à un terme spécifiquement flou qui peut aller jusqu’à désigner le démantèlement des USA. Pourquoi faudrait-il accepter ce terme d’antisionisme qui, suivant ceux qui l’emploient, veut dire tout et surtout le pire ?

Vous voulez critiquer la politique de Netanyahou ? Libre à vous bien sûr. Critiquez-la jusqu’à plus soif, mais comment pouvez-vous employer la même terminologie que ceux qui veulent la disparition d’Israël ? Et ce, non seulement sans honte, mais en revendiquant ce terme ? C’est, je crois, le seul exemple d’une association assumée entre les humanistes à géométrie variable et les racistes immuables.

Quel mot employez-vous pour critiquer Orban ? Vous déclarez-vous antimagyariste ? Accepteriez-vous de vous associer à ceux qui voudraient la disparition de la Hongrie ? Vous ne pouvez ignorer que « antisioniste » est devenu un passe pour l’antisémitisme sans le nommer, un code qui permet d’échapper à la loi. L’antisioniste se prétend anti-Netanyahou comme la quenelle se prétend antisystème, système régi d’après M’Bala par le complot « sioniste » mondial.

J’entends déjà vos cris d’orfraie si je vous saluais bras tendu à la hauteur de l’épaule, paume vers le sol, en prétendant que je ne suis pas du tout pronazi, mais qu’il s’agit d’un hommage aux légionnaires romains, pour qui le latiniste que je suis éprouve tendresse et intérêt. Et pourtant vous vous déclarez antisioniste sans vergogne.

« Nous convenons de la nécessité d’un État pour le peuple juif », assureront les plus « ouverts » des antisionistes, « nous sommes seulement opposés aux frontières actuelles qui traduisent les velléités expansionnistes de l’État d’Israël. » Vraiment ? Pourtant, je ne vous ai jamais vu, grands humanistes monomaniaques, protester contre l’expansionnisme de la Chine, par exemple, qui a militarisé des îlots appartenant aux archipels Spratleys et Paracels, alors que ces derniers sont revendiqués par d’autres pays de la région, comme le Vietnam, les Philippines, Brunei, Taïwan ou encore la Malaisie. Et contrairement à Israël, la Chine n’a même pas le prétexte d’avoir répondu à une attaque et de vouloir assurer sa sécurité pour justifier cette invasion.

Jamais un mot non plus contre l’expansionnisme assumé de l’armée émiratie qui en Érythrée a construit un énorme complexe militaire sur la mer Rouge, comprenant une base aérienne et une gigantesque base navale dans la région d’Assab. Ni contre les bases construites par la Turquie en Syrie et en Irak. Non, la seule indignation qui vaille est anti-israélienne.

L’antisioniste par pur humanisme va vous jeter en pâture le « massacre » des Palestiniens (environ 100 en 2018, dont au moins 50 étaient membres du Hamas d’après les déclarations d’un responsable du Hamas sur sa chaîne télé), mais ne gâchera pas une larme sur les deux conflits les plus meurtriers de la même année : l’Afghanistan avec 25 000 morts et le Yémen, 20 000 morts.

Alors oui, à la lumière de cette obsession pathologique et unidirectionnelle, l’antisionisme, quelles que soient ses nuances de cris, est l’aubaine démocratique de l’antisémitisme. Car critiquer la politique d’un gouvernement ne réclame pas d’user d’un terme qui signifie éradiquer le pays gouverné. Je suis anti-Erdogan, mais il ne me viendrait pas à l’idée de me déclarer anti-ottoman. Ces multiples groupes, mouvements antisionistes sont le socle avouable de l’antisémitisme. Qui finit par détruire à Tolbiac le local des étudiants juifs sous prétexte qu’ils soutiennent le droit d’Israël à exister. Et si soutenir ce droit à l’existence, c’est être coupable, alors c’est bien que l’existence d’Israël est le problème.

Notre président l’a bien compris, qui déclarait au dîner du CRIF : « La France doit tracer de nouvelles lignes rouges […]. J’ai demandé au ministre de l’Intérieur d’engager des procédures visant à dissoudre des associations ou groupements qui par leur comportement nourrissent la haine, promeuvent la discrimination ou appellent à l’action violente. […] Il est venu le temps des actes », a-t-il ajouté.

Et le premier a été fort et emblématique : dissolution de groupes extrémistes tels que le Bastion social. Là, je crois que les juifs peuvent dormir tranquilles. Fini les Bertrand et Maurice Kouachi ! Exit les Patrick Koulibali et Gilbert Merha. Terminé les Sylvain Ahmed Glam et autres Yvon Fofana. Le Bastion social ne sera plus.

Olivier Maillart, notre Monsieur cinéma

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Dans Énigmes, cinéma, Olivier Maillart montre comment de Balzac à Spielberg, cinéma et littérature se donnent comme autant de signes trompeurs.


Dans La Maison du Chat-qui-pelote de Balzac, la fameuse nouvelle qui ouvre La Comédie humaine, on voit un homme qui se trouve devant la façade d’une boutique et semble tenter de décrypter l’ensemble des signes qu’elle présente à sa vue. Le récit bascule ensuite et Balzac fait ironiquement le portrait de cet « homme qui regarde ».

C’est ce double-mouvement décrit dans la nouvelle de Balzac qu’adopte Olivier Maillart dans son court et lumineux essai Énigmes, cinéma, pour le transposer à l’expérience du spectateur de cinéma. Il a d’ailleurs la bonne idée de mettre les premières pages de La Maison du Chat-qui-Pelote en annexe. D’un côté, Olivier Maillart nous montre comment les films aiment à nous présenter des « énigmes » dont il s’agira de démêler les fils pour nous apprendre quelque chose du monde et ce qui se cache « derrière les images ». De l’autre, il analyse comment le spectateur parvient à s’intégrer dans ce monde.

Avec Balzac et Hitchcock 

Le lecteur de la nouvelle, souligne Olivier Maillart, « rencontre un homme qui fait lui-même face à une surface couverte de signes mystérieux, d’indices suggérant l’existence de quelque mystère caché là-derrière, et qu’une longue observation doit permettre de percer. ».

L’auteur articule sa réflexion en s’appuyant sur la littérature (Balzac en premier lieu mais aussi Baudelaire, Borges, Hofmannsthal…) et nous propose des pistes passionnantes pour le septième art. Certaines semblent l’évidence même puisque Hitchcock et son Fenêtre sur cour ouvrent le bal et servent d’appui à une analyse de la place assignée au spectateur.

D’un côté, celle du voyeur impuissant qui contemple la banalité du Réel dans la scène d’ouverture qui montre le quotidien du voisinage dans ce qu’il a de plus terne. De l’autre, un désir de distinguer des signes permettant une autre interprétation du monde et de nous le révéler, avec ce que cela peut supposer de secrets enfouis. Olivier Maillart s’intéresse aux manières qu’ont eues certains cinéastes (Antonioni, De Palma, Argento, Spielberg) d’élaborer des dispositifs cinématographiques mettant le spectateur en position de détective chargé de scruter une certaine réalité cachée. Citons parmi ces procédés l’agrandissement d’un détail (Blow Up), le fantasme d’une vision panoptique introduite par le split-screen ou encore l’analyse d’une « image monde » que représente le found footage (« films trouvés ») et que Debord, par exemple, a beaucoup utilisé.

L’empire des signes 

Cet « empire des signes » à décrypter, Olivier Maillart ne le voit pas que dans la surface lisse du plan mais également dans certains « labyrinthes » narratifs proposés par les cinéastes et nous livre de belles analyses de films pas forcément souvent cités comme L’Homme qui ment de Robbe-Grillet ou La Stratégie de l’araignée de Bertolucci, adapté de Borges.

« Cet univers labyrinthique est l’un des terrains de jeu privilégié de l’énigme cinématographique. Cette énigme, non contente de dire le caractère illusoire, prometteur et fascinant des apparences, se redouble parfois du mystère de sa propre énonciation, visant alors, comme chez Bertolucci ou Robbe-Grillet, à perdre délibérément ses personnages comme le spectateur qui tente de les comprendre, et de déchiffrer leurs secrets. »

Après s’être penché sur le caractère énigmatique que peut revêtir l’œuvre cinématographique, Olivier Maillart opère à un contre-champ et s’intéresse au spectateur en train de déchiffrer ces énigmes. Pour l’essayiste, il s’agit presque d’une enquête au sens psychanalytique du terme, une manière pour le cinéma de sonder la « porte close de l’inconscient ». Là encore, il revient à Hitchcock (La Maison du Docteur Edwardes et à Lang (Le Secret derrière la porte) et dresse le parallèle avec un spectateur désireux d’ouvrir les « portes interdites ».

Rendre le quotidien palpitant

L’une des idées très fortes de cet essai dense et passionnant, c’est qu’il y a chez le spectateur de cinéma qui interprète les signes pour en tirer un sens caché un désir de transcender la banalité du quotidien, de le rendre soudain palpitant. Comme James Stewart dans Fenêtre sur cour qui semble créer le meurtrier dans l’unique but de tromper l’ennui dans lequel le plonge son immobilisation forcée.

Maillart cite également Baudrillard qui estimait que l’effondrement des tours jumelles n’était peut-être, au fond, que la concrétisation d’un fantasme planétaire (notamment à travers l’imaginaire cinématographique) liée à cette manière de scruter le monde en attendant qu’un événement extraordinaire advienne.

On se dit alors qu’Enigmes, cinéma pourrait appeler une « suite », à savoir une réflexion sur la prolifération des images qui invitent à une interprétation de plus en plus délirante du Réel. Maillart passe rapidement à la fin, mais il est vrai que ce n’est pas l’objet de son travail,  sur ce qui distingue la position du spectateur amateur d’énigmes du délirant discours « complotiste ». Mais il serait néanmoins intéressant de voir comment les fictions américaines ont été contaminées, ces dernières années, par cette fièvre paranoïaque, comme dans tout récent Under the Silver Lake et ce que ces nouvelles images révèlent ou masquent de l’énigme du monde par exemple dans le cinéma de Nolan).

C’est aussi là que se situe la réussite de l’essai : proposer des pistes passionnantes que tout un chacun prolongera à sa guise…

Énigmes, cinéma, Olivier Maillart (Marest, 2019)


A Toulouse, l’autre « Chemin de croix » de l’Église

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Alors que l’Église n’en finit pas de remuer ses boues, le Carême commence, temps de purification. Un Chemin de croix illustré de façon lumineuse et poétique par François-Xavier de Boissoudy et Jean-Pierre Denis dans la basilique Saint-Sernin de Toulouse.


Le chemin de croix est une forme balisée de la piété, en quatorze étapes standardisées, de la condamnation du Christ à sa mise au tombeau. Certaines étapes (appelées « stations ») sont attestées par les Évangiles, comme Simon de Cyrène réquisitionné pour aider le Christ à porter sa croix, d’autres ont été imaginées par la piété : Jésus croise sa mère. Jean-Paul II, dans une approche scientifique qui rappelle les réflexions de la Contre-Réforme, avait supprimé ces stations à la légitimité purement traditionnelle et constitué une autre séquence : Jésus ne chutait plus une, deux et trois fois, par exemple – mais le reniement de saint Pierre, moment si vrai et qui parle au cœur de tout chrétien, précédait la condamnation prononcée par Pilate.

Le peintre François-Xavier de Boissoudy et Jean-Pierre Denis, rédacteur en chef de La Vie, ont adopté le canon traditionnel, celui qu’on peut voir dans la plupart des églises, sous forme de tableaux, d’émaux ou de simples croix numérotées, le chemin de croix qu’on longe quand on fait le tour d’une église, celui qu’on ne voit plus, quoi. Ils lui redonnent une présence singulière, à la basilique Saint-Sernin, à Toulouse. Les tableaux, des huiles aux tons de terre, diluées et étalées à la main, sont à la dimension des piliers, hauts et larges, et lumineux. Quant aux poèmes qui glosent chaque station, ils inscrivent l’événement dans notre temps et nos géographies :

Moteur l’action se déroule
À Saint-Étienne du Rouvray
À Qaraqosh Bangui Sébaste
À Nagasaki et l’an prochain

Devant tes murailles Jérusalem
Au conseil de surveillance
Dans un État particulièrement
Narco de la république du Mexique

Et sur les marches du Capitole
À Washington sous le consulat
De Dèce et de Gratus
En l’an 250 de l’ère dite chrétienne

Les deux auteurs tiennent à ce que les spectateurs s’emparent activement de leur œuvre pour réfléchir et prier ; après tout, pour un chrétien, si le Christ est crucifié, c’est pour racheter les péchés commis hier, aujourd’hui et demain, par tous les hommes, et tous les chrétiens. C’est nous qui crucifions Jésus. C’est ce que le poète écrit, littéralement, et c’est ce que le peintre montre : fidèle à son parti pris de « photojournalisme », Boissoudy plonge le spectateur dans l’action. Face à la toile, il fait partie de l’espace qui s’ouvre devant le Christ, il l’encadre avec les autres membres de la foule qui lèvent le poing, il est juste de l’autre côté quand Marie voit passer son fils déjà abruti de souffrance au point qu’il ne lève pas le regard vers elle. Le peintre engage le corps du spectateur comme le poète engage son temps : ce chemin de croix est actuel et physique. Quand le Christ tombe, il s’écrase, sans grâce. Quand il se relève, il regarde le visiteur dans les yeux – et le texte supplie : Et moi doux Jésus ne m’oublie pas / Ne me laisse pas tomber seul.

Les tableaux, monochromes enchainent ainsi des stations dynamiques qui sont comme autant d’instantanés, le peintre jetant sur sa toile ce qu’il voit en accompagnant le Christ (comme cette onzième station, où Jésus est cloué sur la croix, peint en plongée, le peintre surplombant son modèle couché au sol, la tête hurlante au premier plan Mais Jésus est moche / Qui serait beau à ce moment-là ?).

Chaque tableau est une machine absorbante, chaque poème une inspiration actualisante. On ne visite pas une exposition, on chemine, et ce chemin de croix nous emporte à Jérusalem et au Vatican, en Arabie saoudite et à Lyon, chez Google et Boko Haram. Ce sont toutes les boues de l’Église et du monde que les auteurs ont remuées et transmutées. Ce Chemin de croix concentre explicitement les critiques, les reproches, les jugements, les réponses, et surtout la seule leçon que l’Église peut donner, dépouillée de sa superbe, tombée de son haut : regarder la Victime, cheminer à ses côtés.

Un Chemin de croix. Peintures de François-Xavier de Boissoudy, poèmes de Jean-Pierre Denis. Édité aux Éditions de Corlevour et exposé à la basilique Saint-Sernin, à Toulouse, jusqu’à la fête de Pâques, le 21 avril 2019.

Théodule Ribot, le soleil noir du caravagisme


Les musées de Courbevoie et de Colombes proposent des rétrospectives consacrées à Théodule Ribot. Ce peintre majeur du XIXe siècle à la noirceur tranquille actualise magistralement la tradition caravagesque. 


Nous sommes en 1884, à l’hôtel Continental, rue Castiglione, à Paris. Il y est donné un grand banquet. Divers orateurs se succèdent. Un dernier homme se lève avec difficulté. Il est ému. « Je bois à l’art ! bredouille-t-il. À l’art que j’aime ! À l’art de nos maîtres ! À l’art de Millet, de Corot, de Daubigny, de Courbet ! » Puis il éclate en sanglots. Son discours s’arrête là. Il est vieux et malade. Il est coiffé d’une faluche, sorte de béret prisé des artistes et des étudiants. C’est un peintre qui se nomme Théodule Ribot[tooltips content= »À ne pas confondre avec l’autre Théodule Ribot, philosophe et psychologue actif à la même époque. »]1[/tooltips]. Il est peu connu du grand public, mais immensément respecté par ses pairs. Boudin, Corot, Daubigny, Monet, Rodin, De Nittis et beaucoup d’autres sont venus. Ils veulent fêter le vieux maître tant qu’il est encore temps. À sa mort, en 1891, on lui fait un enterrement en grande pompe, façon IIIe République. On donne même, dans un délai record, son nom à une rue de Paris (à proximité du parc Monceau).

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Théodule Ribot est un autodidacte persévérant. Né en 1823 dans l’Eure, il appartient au milieu modeste de la petite bourgeoisie rurale. Il s’intéresse tôt au dessin et à la peinture. Cependant, son père meurt au moment où il pourrait envisager d’intégrer une école d’art. Au lieu de cela, pour faire vivre sa famille, il doit enchaîner des emplois alimentaires. Sa peinture progresse dans les interstices de temps qui lui restent. Toute sa vie, il mène une existence prudente, sédentaire et économe, à la limite de la pauvreté. On peut dire aussi qu’il manque de chance : il est souvent refusé au Salon, son atelier est détruit dans la vague d’exactions prussiennes en 1870 et, qui plus est, il souffre de problèmes récurrents au cerveau. En outre, sa peinture, trop triste pour servir comme ornement, se vend mal.

Ribera de passage au Louvre

Théodule Ribot se forme principalement en fréquentant le Louvre, d’abord comme visiteur, puis comme copiste. Le point important est qu’en 1838, Louis-Philippe ouvre dans ce musée des salles consacrées à l’art espagnol, ce qui constitue une grande nouveauté. Sous l’Ancien Régime, l’italianocentrisme était tel que les collections ne comptaient pas plus d’une dizaine d’œuvres espagnoles. Napoléon avait bien rapporté des toiles d’Espagne, mais elles y étaient reparties après le congrès de Vienne. À la demande du roi des Français, environ 500 tableaux sont achetés outre-Pyrénées durant les années 1830. Sur place, le contexte de sécularisation met sur le marché de nombreux biens ecclésiastiques. Ces peintures ne restent au Louvre que dix ans, car, en 1848, cette collection, propriété personnelle de Louis-Philippe, le suit en exil, puis est dispersée. Cependant, ces toiles ont une influence décisive sur nombre d’artistes français. Certains, comme Manet, se focalisent sur les œuvres attribuées (souvent à tort) à Velásquez, artiste le plus équilibré, le plus classique, le plus facile d’accès, pourrait-on dire. Mais Ribot paraît surtout réceptif aux Espagnols caravagesques, plus mordants, plus tragiques. Il a l’occasion d’observer Zurbarán et de se délecter des œuvres de Ribera (Espagnol établi à Naples). C’est ainsi que, par-delà les siècles, Ribot est amené à reprendre empiriquement le fil du caravagisme.

Le caravagisme, contrairement à ce que ce terme pourrait laisser croire, est tout sauf un groupe de suiveurs perpétuant les formules éprouvées du maître. Dès le début, des artistes comme Valentin de Boulogne (voir Causeur de mars 2017), José de Ribera, Massimo Stanzione, Luca Giordano, etc., portent le mouvement bien au-delà. Caravage, aussi talentueux soit-il, ne doit pas être vu comme le génie culminant, mais plutôt comme une sorte de précurseur, d’initiateur. Malheureusement pour le public d’aujourd’hui, il est l’arbre qui cache la forêt. La plupart des expositions et des recherches en matière de caravagisme sont, à quelques exceptions près, consacrées au seul Caravage. En outre, on fait principalement voyager ses petits et moyens formats, les seuls transportables. On voit donc surtout les scènes de genre de sa première période, avec éphèbes, fleurs et fruits, ne livrant aux regards qu’un artiste en gestation. C’est dire que le caravagisme et Caravage lui-même restent mal connus et mal compris.

Le caravagisme dans toute sa noirceur

Plus qu’un mouvement cantonné à une époque, le caravagisme constitue une véritable sensibilité traversant les siècles. Certes, les artistes relevant de cette veine sont plus nombreux au xviie. Mais l’héritage irrigue le xviiie, par exemple dans une bonne partie de l’œuvre de Piazzetta. Il est encore très présent au xixe siècle, notamment avec Géricault. Il est toujours vivant au xxe chez des figures comme Tibor Csernus et plus encore dans l’œuvre de nombreux photographes tel Robert Mapplethorpe. En ce qui concerne le xixe, l’exposition montre à quel point Théodule Ribot est l’un des artistes les plus puissants de cette filiation.

Ce qui frappe dans les peintures de Théodule Ribot, c’est d’abord l’extrême beauté de ses matières et de sa touche. En dépit de teintes assourdies proscrivant tout effet facile, on éprouve un rare plaisir à regarder ses toiles de près. On ressent une vraie jouissance à observer sa touche ferme, ses matières râpeuses, ses dessous brun foncé, ses glacis transparents, ses nuances subtiles, ses crescendo graduels débouchant sur des ruptures brutales. Il faut s’attarder en particulier sur ses torses d’hommes ou sur ses pieds et mains où les plis de la pâte (comme chez Ribera) expriment magnifiquement la fatigue et la callosité de la peau humaine. Ribot a vraiment un sens exceptionnel de la picturalité. Cela en fait un des peintres les plus éminents de son siècle. Ses pairs ne s’y sont pas trompés.

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Ensuite, il y a la question des lumières. Jamais, chez Ribot, on ne peut cerner les objets et les êtres comme on aurait tendance à vouloir le faire dès qu’on essaye de comprendre une image. Chez lui, la plus grande partie de chaque corps se perd dans une ombre commune. Par défaut, les vivants relèvent du chaos et de la disparition. Mais la lumière, comme une grâce, arrache au néant ici un bout de visage, là un morceau de pied. Le traitement du clair et de l’obscur exprime une sorte de théologie instinctive d’autant plus véridique que Ribot, non croyant, ne met nullement en application un programme religieux.

Ce luminisme est certes commun à beaucoup de caravagesques. Cependant, avec Ribot, on est loin du tragique grandiose des martyrs du grand siècle. C’est plus grave, plus confiné, plus irrémissible. Sa noirceur est intense et statique. Il s’agit de quelque chose de poisseux comme l’obscurité ordinaire des pièces humides où l’on économise la chandelle, des lieux où la vie semble faite de patience et de silence.

La grandeur des petits musées

On est surpris qu’une rétrospective d’un tel intérêt se tienne dans de petits musées, à Courbevoie et Colombes, et qu’elle ait été relayée si discrètement. Avec les moyens d’un grand musée, elle aurait pu être plus exhaustive et plus largement partagée. Comment ne pas être découragé, dans le même temps, de voir flotter sur le musée d’Orsay les bannières des expositions Renoir et Picasso ? Quoi que l’on pense de ces deux-là, peu d’artistes ont été autant montrés, le second étant omniprésent ad nauseam. La plus-value est mince. Même les fans de Picasso se lassent du feu roulant d’expositions. Au musée d’Orsay, depuis quarante ans, si l’on met de côté le beau travail accompli par le département des sculptures, on ne cesse de redécouvrir les mêmes peintres (impressionnistes, postimpressionnistes, etc.). Le musée d’Orsay a-t-il définitivement renoncé à nous faire explorer la diversité artistique de la période dont il a la charge ? La présidence précédente de Guy Cogeval semblait augurer un timide début d’ouverture et d’éclectisme. La nouvelle présidente, Laurence des Cars, fait craindre un retour aux « valeurs sûres » et aux succès commerciaux de court terme. Déprimant ! Oublions donc Paris ! Allons à Colombes et à Courbevoie !

« Théodule Ribot : l’esprit et la chère », musée Roybet, Courbevoie, jusqu’au 31 mars.

« D’ombre et de lumière : Théodule Ribot (1823-1891) », Colombes, Musée municipal d’art et d’histoire, du 23 février au 29 juin (principalement après le 1er avril).

Même un bolchevik peut tomber amoureux…


Tout est bon chez Gérard Guégan. Y compris son dernier roman Nikolaï, le bolchevik amoureux. Ce conte historique virtuose s’inspire du destin de Boukharine, commissaire soviétique favori de Lénine tombé en disgrâce sous Staline.


Ça commence à se savoir, je ne chronique que les livres de mes amis, à l’exception notable d’Annie Le Brun que je ne connais pas, mais dont j’ai la faiblesse d’aimer le style éblouissant, la poésie percutante, l’antiféminisme féminin – quelles que soient mes divergences avec certains morceaux de bravoure post-surréalistes et diverses postures ultragauches surannées.

C’est déjà assez difficile comme ça !… Mes copains écrivent régulièrement et ça tombe toujours au mauvais moment. Oui, parce que nous, les brasseurs d’abstractions, on ne roule pas sur l’or. William Burroughs disait : « Dans ce métier, ce qui manque, c’est le pognon. » Et vous croyez que je m’en mets plein les fouilles avec mes critiques de bouquins ?

Boukharine marche sur des œufs

Bref, les devoirs de l’amitié passent au-dessus de cette inavouable cupidité. Du reste, en ce qui concerne Nikolaï, le bolchevik amoureux, de Gérard Guégan, ce fut loin d’être une corvée. Je passai une après-midi splendide à lire la prose du vieux forban – si aérien le style de ce conte historique, un domaine dans lequel Guégan est passé maître avec Fontenoy, Tout a une fin Drieu, et Hemingway, Hammett, dernière – j’ai déjà parlé des deux derniers dans ces pages. L’enchanteur est de retour. Qui d’autre, de nos jours marqués en littérature d’un nombrilisme sordide, pour nous raconter une histoire pareille ?Boukharine, favori de Lénine et déjà en disgrâce auprès du régime totalitaire, promis au peloton d’exécution à plus ou moins long terme, est envoyé à Paris au début 1936, fait du prince, pour racheter les manuscrits de Marx aux Mencheviks en exil, qui les tiennent des sociaux-démocrates allemands les ayant sauvés des autodafés nazis. Dans cette Ville-Lumière chausse-trappe et nid d’espions, Boukharine marche sur des œufs : les Mencheviks sont les ennemis du régime, or il doit traiter avec eux. L’Oncle Joe l’a-t-il envoyé pour le compromettre plus avant ?…

Malraux, Nizan, Jean Renoir

Un Bolchevik de cette stature attire les personnages phares de l’époque, Malraux, parfaitement décrit avec sa « concision qui tourne à l’obscur »  écrivait notre cher Drieu – Nizan, Jean Renoir et autres, dont le passage rapide dans cette fresque d’un Paris disparu enlumine les pages d’un épisode historique peu connu, mais ô combien révélateur jusqu’à aujourd’hui, où une Union européenne d’essence soviétique nous apprend que les techniques de pouvoir ne meurent jamais, elles se contentent de muer. Elles subsistent dans l’ADN de la technobureaucratie parasitaire. Elles passent de façon subliminale dans les formes suivantes de la domination. La politcorrectitude ambiante n’étant que la suite du Plan quinquennal. Celui du capitalisme de l’information, avec ses fatwas, ses purges et ses invasions justifiées à grand renfort d’idéologie post-industrielle – concoction de mièvrerie victimaire et d’absolutisme mercantile.

Sur un plan plus intime, et comme il l’a entrepris dans ses fables historiques depuis Fontenoy, Guégan nous décrit en détail la faiblesse d’un personnage historique. C’est un trait de caractère auquel il s’attache avec opiniâtreté depuis quelques livres, peut-être pour sa productivité littéraire. Notre Bolchevik, non des moindres puisqu’il fut un proche de Lénine, outre qu’il souffre d’une certaine pusillanimité, a un talon d’Achille. Bien que vieillissant, ce Casanova impénitent s’est amouraché d’une jeunesse, restée en Russie et enceinte de lui. Dans la sarabande des hyènes autour des manuscrits de Marx, suscitant nombre de convoitises internationales, dans sa panique face aux staliniens acharnés à sa perte, Boukharine doit aussi compter avec ses récentes amours aux conséquences imprévisibles – le contexte incertain de la broyeuse soviétique en pleine bourre, fusillant à tire-larigot.

Effarant poker menteur 

Il s’agit avec Nikolaï d’un effarant poker menteur sur un enjeu symbolique, raconté de main de maître – dans la beauté enfuie d’un Paris à présent dégradé sans retour par les chacals de l’urbanisme, les charognards de l’immobilier, les politiciens vautours de la ville à vendre.

Nikolaï, le Bolchevik amoureux, Gérard Guégan, Éditions Vagabonde.

Gilets jaunes : les bruns, les rouges et les juifs


En marge des manifestations, les actes antijuifs se sont multipliés. Mais si les gilets jaunes pratiquent une forme de violence insurrectionnelle, ils cèdent moins à l’antisémitisme qu’à son fourrier complotiste. Et sont la proie de tous les noyautages. Enquête.


Ça a débuté comme ça. Aux alentours de Noël, une vieille dame juive se fait insulter par des gilets jaunes adeptes de la quenelle puis des dieudonnistes éméchés chantent l’hymne de la quenelle devant Montmartre. Cinq semaines passent. Le 2 février, devant la synagogue de Strasbourg, des gilets jaunes crient « sales juifs », font des bras d’honneur, lancent des pétards et urinent sur le mur de l’édifice. Dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 février, la vitrine d’un magasin Bagelstein de l’île Saint-Louis est maculée de l’inscription « Juden » (« juifs », en allemand). Trois jours plus tard, on retrouve des boîtes aux lettres décorées de portraits de Simone Veil recouvertes de croix gammées en face de la mairie du 13e arrondissement. À Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), le tronc de l’arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi a été scié. L’avant-veille, lors de l’acte XIV des gilets jaunes, une poignée de manifestants avait violemment invectivé Alain Finkielkraut : « Sioniste de merde ! », « La France, elle est à nous », « Rentre chez toi ! »

L’Allemagne atteint un pic d’antisémitisme 

Si l’académicien relativise les élucubrations de son principal agresseur salafiste à keffieh, sur le groupe Facebook « Je suis gilet jaune », les réactions sont mitigées. Parmi des milliers de membres, une grosse majorité dénonce un coup monté pour les discréditer. Certains condamnent l’antisémitisme. D’autres, un peu plus nombreux, attaquent bille en tête le supposé racisme et « l’islamophobie » de Finkielkraut.

Mettons les choses au point : les chiffres de l’antisémitisme n’ont pas attendu les premières manifestations des gilets jaunes pour bondir. Dès début novembre, le Premier ministre annonçait 69 % de hausse du nombre d’actes antisémites par rapport à l’année précédente, soit le retour à l’étiage de 2006. Depuis, un projet de loi contre la propagation des discours de haine sur internet est dans les tuyaux.

Le phénomène ne se cantonne pas à l’Hexagone puisque l’Allemagne a atteint son plus haut niveau d’antisémitisme jamais enregistré en dix ans. La faute à l’extrême droite pour les uns, aux migrants pour les autres. En tout cas, rien à voir avec notre conflit social bien franchouille.

Déclenchée le 17 novembre contre l’augmentation du prix du gasoil, « la manifestation des gilets jaunes est la poursuite dans la rue de ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’un révélateur, pas un déclencheur. En toute impunité, un twittos ou un facebooker peut tenir les pires propos racistes », déplore le président de la Licra, Mario Stasi. S’il n’incrimine pas les centaines de milliers de Français qui ont bloqué des ronds-points et défilé samedi après samedi, l’avocat antiraciste appelle les organisateurs des cortèges à faire le ménage dans leurs rangs. Or, rien n’est plus difficile pour ce mouvement sans structures, chefs, ni ligne officielle.

Zéro culture politique, organisationnelle et militante

Pour y voir plus clair, il faut raconter la succession des événements qui ont marqué les différents actes des gilets jaunes. On ne saurait rationaliser ce maelstrom qu’un brillant commentateur a surnommé « Fiume sans D’Annunzio », en référence à l’équipée irrédentiste qui rassembla un aréopage d’anarcho-syndicalistes, de fascistes, de futuristes et de libertaires italiens en 1920. Comment donner une cohérence et une unité d’action aux atermoiements de porte-parole médiatiques un jour proche de l’extrême droite, le lendemain des Insoumis, le surlendemain de Besancenot ? C’est là toute la différence avec les conflits sociaux passés, à l’exception peut-être du poujadisme : la masse des gilets jaunes et leurs meneurs ne possèdent aucune culture politique, organisationnelle et militante.

Cassons un premier mythe: la violence n’est pas le fait de minorités radicales infiltrées, mais de la foule insurgée. « Ce n’était pas une manifestation, plutôt une insurrection où des Micheline et des Gérard allaient chercher le bourgeois ! », raconte Yann, 35 ans. Ce bel Eurasien a grenouillé dans les milieux royalistes et libéraux avant de se muer en observateur distant. Son aîné, Alain Charles, 50 ans, ex-nationaliste révolutionnaire aujourd’hui proche de l’alt-right américaine, confirme l’explosion de violence venue de la base : « Lors des premiers actes, la dynamique violente venait de la masse. J’ai vu l’avenue Montaigne dépavée par des gilets jaunes qui n’avaient absolument pas le profil de membres de groupuscules. » La foule de manifestants énervés présentait le profil socioculturel des électeurs de Marine Le Pen, avec un fond poujadiste antifiscal étranger à la tradition des mouvements ouvriers. Pas étonnant que des nationalistes radicaux s’y soient sentis comme des poissons dans l’eau. Juif séfarade, gilet jaune souverainiste de gauche, Samuel, 33 ans, partage « leur optique insurrectionnelle. Tous ne sont pas violents, loin de là, mais dans une acceptation de la violence » qui se matérialise notamment par les appels de certains meneurs à marcher sur l’Élysée.

Un climat insurrectionnel

Le 24 novembre, une marée humaine de petits retraités, routiers, chômeurs et agriculteurs syndicalisés se répand sur les Champs-Élysées. Les plus aguerris montent des barricades, vite imités par les quelque 70 militants nationalistes de diverses obédiences (Bastion social, identitaires, Zouaves). Du côté des gauchistes, la génération de zadistes et d’« appélistes » née de la mobilisation contre la loi El Khomri (2016) entend retentir La Marseillaise et battre les drapeaux français sans se formaliser outre mesure. Quelques antifas font le dos rond. L’heure est au front commun contre la police, sinon à l’alliance des extrêmes. Un cliché résume cette convergence rouge-brune : le drapeau orné du Sacré-Cœur de Jésus y bat aux côtés d’une bannière Che Guevara. Sans forcément se reconnaître, noirs et rouges font le coup de poing ensemble. Dépassés, le ministère de l’Intérieur et la préfecture accusent le coup. La scène rappelle le précédent italien de Valle Giulia lorsqu’étudiants néofascistes et maoïstes se liguèrent provisoirement contre les forces de l’ordre le 1er mars 1968[tooltips content= »Scène remarquablement décrite dans le roman d’Alberto Garlini, Les Noirs et les Rouges. »]1[/tooltips] avant de rompre leur pacte de non-agression.

Sur le front politique, la gauche mouvementiste ne s’avoue pas vaincue. Le député insoumis François Ruffin proclame urbi et orbi que les gilets jaunes prolongent Nuit debout et réclament de facto l’application du programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon. Sur les réseaux sociaux, les professionnels de l’agit-prop s’activent pour donner un virage égalitariste aux débats. Opportunément, une liste de 42 propositions (du « zéro SDF » à l’instauration du référendum populaire) est votée en ligne et envoyée aux députés. C’est dans ce contexte de récupération sinistrogyre que l’acte III démarre le 1er décembre. Des jeunes équipés de masques et de protections ont décidé d’en découdre. Et pas seulement avec la police. Place de l’Étoile, bientôt saccagée, des nationalistes de différents courants regroupés sous le label Zouave déboulent avec une banderole « Tuons le bourgeois ». En face, les antifas entendent les bouter manu militari hors de la manif pour achever l’entreprise de récupération gauchiste. La violence culmine à un niveau inégalé, des insurgés miment des actes de guerre. À l’aise au milieu de la France périurbaine survoltée, les Zouaves laminent les antifas. Chez le gilet jaune moyen, on rêve de prendre les ministères. À défaut, les quidams en chasubles fluo s’en prennent aux nantis du quartier. Un hôtel particulier finit mis à sac, des voitures incendiées. « Avec cette violence, les gilets jaunes ont gagné la guerre politique contre Macron », résume Yann. Le président retire la taxe carbone et lâche 10 milliards de cadeaux de Noël (prime de fin d’année, revalorisation du Smic).

Drouet entre bruns et rouges

Sur la toile, la guerre idéologique bat de plus belle. La page d’un leader charismatique est l’objet de toutes les convoitises : Éric Drouet, 33 ans, chauffeur routier de son état. « Son profil Facebook est d’une pauvreté affligeante, avec trois fautes d’orthographe par mot. C’est un inculte qui incarne bien ce que j’appelle le “beauf-machine” », persifle Lucien, 27 ans, sympathisant de l’aile nationaliste des gilets. Sur le modèle de l’animal-machine cartésien, le « beauf-machine » est dépourvu de conscience politique. Un contenant vierge de contenus idéologiques, ce qui en fait la cible de tous les noyautages. Ainsi, La France insoumise, le NPA et les antifas s’en donnent à cœur joie sur la grande agora qu’est la page Facebook d’Éric Drouet et Jérôme Rodrigues, forte de 300 000 membres. « L’avis majoritaire prime, sinon ils se font dézinguer », remarque Samuel. Sur des sujets aussi clivants que l’immigration, mieux vaut ne pas trop la ramener.

L’inculture politique et l’inexpérience rendent ces chefs de pacotille vulnérables aux chausse-trappes. Janvier et février 2019 vont le prouver. La répression policière s’étant entre-temps abattue sur les jeunes nationalistes violents, leurs rangs se clairsèment.Indemnes de toute arrestation, les antifas s’emploient à encadrer les manifs en organisant des assemblées générales. Le cortège est désormais déclaré et s’acoquine avec la CGT le long d’un parcours Daumesnil-Bastille-République familier aux manifs de gauche. « C’est là que Drouet a appelé des fafs [NDLR : “France aux Français”] dans son service d’ordre pour faire contrepoids aux gauchistes qui voulaient s’approprier la manif. Il nous a fait venir sciemment alors qu’on avait frappé le NPA une semaine avant », raconte Franck, 22 ans, fier de faire le Zouave. Patatras, le 2 février, un black bloc antifa attaque le service d’ordre constitué de gilets jaunes radicalisés et de nationalistes notoires. Effrayés, Drouet et Rodrigues fuient la manif puis se plient aux injonctions de l’extrême gauche, le second, auréolé de son œil blessé par un tir de Flash-Ball, serrant la main de Besancenot dans la foulée. Au grand dam de sa base. N’est pas Lénine, Mussolini ni même Beppe Grillo qui veut…

Socialisme des imbéciles

S’il ne croit pas au sauveur suprême, le gilet jaune moyen s’est radicalisé au fil des semaines. « Des catégories entières d’ennemis sont animalisées : on parle des libéraux, du gouvernement ou de Bruxelles comme “les chiens”, “les singes”, “les rats” », relève Samuel. Cette phraséologie qui fleure le stalinisme de papa s’insère dans un imaginaire complotiste largement partagé de la droite à la gauche du mouvement. Il s’agit le plus souvent d’incriminer des élites financières et médiatiques parasitaires alliées de Macron, « président de la banque Rothschild », voire « pute à juifs », pour une minorité d’excités. À ce genre de dérapage, on mesure à quel point la génération internet s’est émancipée des prescripteurs d’opinion (télévision, presse) pour embrasser des contre-vérités alternatives.

Pour Memphis Krickeberg, chercheur en politiques pénales et animateur du site Solitudes intangibles, le socialisme des imbéciles a de beaux jours devant lui. Cet intellectuel marxiste identifie chez une partie des gilets jaunes un « anticapitalisme du ventre » potentiellement dangereux. « Dans leur idéologie spontanée, beaucoup ont une vision très floue du “système” et des élites. Ils opposent le bon peuple aux méchantes élites. Comme si le capital n’était pas un rapport social, mais l’action d’une clique de malfaisants qui imposent leur domination de l’extérieur. » Un tel appauvrissement de la pensée peut facilement basculer vers un ciblage des juifs, assimilés au « capital abstrait » par les entrepreneurs antisémites [voir encadré] qui investissent la rue.

Quoi qu’il en soit, nul n’entrevoit d’issue politique à la colère populaire toujours soutenue par une partie de l’opinion. Pas plus que le one-man-show présidentiel appelé « Grand Débat », le référendum d’initiative populaire ne saurait satisfaire ces millions de Français pétris de ressentiment contre les institutions. Le lynchage de la candidate gilet jaune,Ingrid Levavasseur, aux européennes par une partie de la foule symptomatise cet anti-électoralisme viscéral. Comme dirait ma boulangère, on n’est pas rendu.

Dans la tête d’un antisémite

Son physique de khâgneux binoclard cache un maurrassien canal historique. À 22 ans, Cyriaque se targue d’avoir été exclu de l’Action française pour antisémitisme. Aujourd’hui, membre de l’association dissidente « Amitié et Action française », proche d’Alain Soral, de Jérôme Bourbon (Rivarol) et de l’essayiste antisémite Hervé Ryssen, il a partagé leur estrade le 19 janvier lors d’un meeting organisé au nom du « pays réel ». Pour autant, Cyriaque ne fantasme aucun coup de force. « Rien ne va se gagner par des manifs. On n’a pas réussi le 6 février 1934, pourquoi on réussirait maintenant ? » Sur un plan plus métapolitique, cet enfant de la contre-révolution catholique s’assigne la mission de conscientiser les Français « qui n’attendent plus rien des politiques » et « attaquent chez Macron la puissance de l’argent et des lobbies, le président des Rothschild ».Complotiste assumé, Cyriaque n’y va pas par quatre chemins : « Les mecs qui ont le pouvoir, c’est la communauté juive et la franc-maçonnerie », qu’il dit infiltrées jusqu’au sommet de l’Action française. « Je connais plein de juifs. On s’entend très bien, y’a aucun souci entre nous, mais au point de vue politique, ils n’ont pas à avoir le pouvoir. Soral a largement raison. » Quid des récentes inscriptions et agressions antisémites ? « À Marseille, les tags “juif” ont été faits par… un juif.  “Juden”, ça peut aussi bien venir d’un manipulateur d’extrême gauche que d’un sympathisant du site [antisémite] Democratieparticipative qui veut troller. »Décidément, la France bouge.

Les Suisses, eux, débattent du sort de « leurs » djihadistes

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Les Suisses s’affrontent sur la question du sort à réserver à ceux d’entre d’eux qui ont rejoint Daech en Irak et en Syrie. Doit-on faire en sorte de les juger en Suisse ou les laisser sur place ? De ce coté-là du lac Léman, la question a le mérite d’être posée. 


Donald Trump a invité, le 17 février, tous les Etats du monde à rapatrier 800 djihadistes de l’Irak et de la Syrie. Cette annonce contraste avec sa volonté de ne pas en rapatrier sur le territoire américain. Faire revenir chez soi des moutons égarés partis faire le djihad fait peur à toute nation, à juste titre. Par son exhortation, Trump ne fait que jouer la carte des rapports de force définissant la géopolitique actuelle. En Europe, c’est la cacophonie : nulle entente entre les Etats, chacun ayant des motivations différentes. La Suisse n’échappe pas à la règle, et la question du jugement des djihadistes est maintenant débattue.

Vivre et laisser mourir

Depuis 2001, 93 jeunes radicalisés sont partis de Suisse pour participer à des actes terroristes, selon les informations du Service de renseignement de la Confédération. Parmi eux, nous apprend la même source, plus de 80 se sont engagés dans la zone de conflit irako-syrienne, et seulement une vingtaine d’entre eux aurait encore le passeport suisse. Selina B., actuellement détenue chez les Kurdes, est l’une d’entre elles : elle a quitté Lausanne en 2015 pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique (EI) et a peur d’être renvoyée parmi les islamistes depuis qu’elle a exprimé son souhait de revenir au pays, comme nous l’apprend un bref entretien filmé du Temps.

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A Winterthur, en Suisse alémanique, d’autres cas sont connus et ont été relayés dans les médias. En février 2015, un jeune Suisse d’origine italienne est parti en Syrie faire le djihad au sein de l’EI. Le jeune homme était apparemment un « apprenti apprécié » par ses professeurs et par ses proches, mais avait fait de « mauvaises fréquentations ».

Le sol du droit…

« Je préférerais que les djihadistes suisses soient jugés sur place », a pourtant tranché la conseillère fédérale Karin Keller-Suter. Sa prise de position n’est pas celle du gouvernement suisse mais a eu le mérite de faire naître le débat. Deux visions s’opposent. Selon les uns, il faudrait juger une personne ayant commis un acte délictueux dans le pays où l’acte en question a été commis ; selon les autres, il s’agirait d’un type particulier d’acte délictueux. Le socialiste Carlo Sommaruga, sur le plateau d’Infrarouge, a défendu, mercredi, cette seconde position en invoquant l’importance de garantir un procès digne de ce nom et de mettre le terroriste hors d’état de nuire « en le maintenant en prison et sous contrôle ».

Dans la même émission, l’ancien suppléant du procureur général de la Confédération, Claude Nicati, a lui estimé qu’il serait très difficile, voire impossible, de mener un tel procès en Suisse. Selon lui, il faudrait notamment chercher des témoignages sur place, voire faire venir les témoins en Suisse.

…et le droit du sol

Dès lors, pourquoi ne pas s’en remettre à la Cour pénale internationale (CPI), l’affaire dépassant largement la nation helvétique ? Que l’Irak et la Syrie ne soient pas signataires du Statut de Rome, qui regroupe les pays membres de cette instance, ne change pas grand-chose à la donne selon l’ancien conseiller d’Etat neuchâtelois : la Suisse a le pouvoir de déléguer sa compétence à la CPI, forte d’une équipe et d’un budget conséquents.

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Cette démonstration est séduisante. Mais une éventualité n’a pas été évoquée : celle de changer la loi. Au lieu de se tordre le cerveau pour arriver à encadrer le sort de ces terroristes dans le cadre des arsenaux juridiques actuels, pourquoi ne pas adapter le droit pénal aux situations inédites qui se présentent à nous. Nous sommes face à la « seule exactitude » de Charles Péguy qu’Alain Finkielkraut a eu le mérite de rappeler : l’implacable souveraineté du présent et des formes nouvelles de la réalité.

Je suis un homme qui parle des femmes


La journée des droits des femmes n’est pas qu’une journée pour les femmes. Le 8 mars est l’affaire de tous. Le féminisme est universaliste ou il est trahison. 


Encore un homme qui parle des femmes ! Le 8 mars, ne faudrait-il pas plutôt réserver la parole et la plume aux femmes ? Eh bien non. De toute façon, à Causeur, la patronne se réserve la parole quand elle veut…

Et surtout, que serait un 8 mars où les femmes parleraient juste entre elles des droits des femmes, comme s’il s’agissait – qu’on me pardonne l’expression – d’un « sujet de bonnes femmes » ? Comme si les mâles de l’espèce n’étaient pas concernés ! Mais ils le sont. Ils le sont d’autant plus que les droits des femmes que l’on croyait acquis sont de plus en plus menacés, au détriment de toutes… et de tous. Il est indispensable de le dire, de l’écrire, de le dénoncer.

Je suis un homme qui se sont concerné par les droits des femmes

Je suis donc un homme qui parle des droits des femmes, qui espère pouvoir en parler avec les femmes, mais qui s’interdit de prétendre parler en leur nom ou à leur place. Je suis un être humain qui parle des droits de la moitié de l’humanité, ce qui concerne toute l’humanité. Je suis un citoyen qui parle des droits de la moitié de ses concitoyens, ce qui concerne toute la communauté nationale. Je suis un individu profondément attaché à la mixité dans la vie de tous les jours, et je parle des droits d’une grande partie des personnes que je côtoie et rencontre dans mon foyer, dans ma vie amicale, sociale, professionnelle, intellectuelle, d’alliées et d’adversaires dans les combats que je mène et les causes que je défends.

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Je suis un homme qui a le privilège de vivre dans un pays où il peut considérer une femme avant tout comme sa semblable et son égale, partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs, partageant la même liberté d’exercer notre esprit critique, partageant la même citoyenneté qui nous rapproche, nous réunit et nous pousse à avoir conscience de notre commune humanité. Commune aux hommes et aux femmes, commune aux hommes et aux femmes de toutes les origines, de toutes les ethnies, de toutes les religions. Je suis un homme blanc qui considère qu’aucune femme ne devrait se contenter d’un « féminisme au rabais ».

Je suis, aussi, un homme qui sait que sur certains points il ne peut accéder à ce que c’est qu’être une femme que par personnes interposées, par ce que des femmes peuvent en dire et en partager – et encore ne suis-je pas sûr de tout comprendre. Mais je trouve cet irréductible mystère plus enrichissant qu’effrayant, et je n’oublie pas qu’il se tient en regard d’un mystère équivalent pour les femmes face aux hommes, et que ces deux mystères réunis créent un espace d’inconnu et de liberté où chaque rencontre peut déployer son génie propre.

Je suis un homme qui sait qu’il n’est pas une femme

Au demeurant, n’en est-il pas toujours de même entre deux êtres, quels que soient leurs sexes ? Une part de l’autre me sera à jamais étrangère, différente, surprenante, preuve de son altérité. Si proches que nous soyons, il n’est pas mon double. C’est ce qui fait de la confiance une prise de risque, donc un don, indispensable à l’amitié, l’amour, la fraternité de notre devise – entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes.

Le féminisme véritable est une sublime ligne de crête qui s’appuie à la fois sur notre universelle humanité et sur le respect de la féminité dans ce qu’elle a de spécifique, sur une stricte et absolue égalité des droits et sur l’acceptation des différences, qui défend à la fois les femmes et la liberté de chaque femme.

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Nier les différences entre les sexes est absurde, pourvu que les vérités générales n’enferment pas les individus. Une femme peut parfaitement être un humain admirable sans renoncer à être femme, et l’être à sa manière. Nos identités ne sont pas interchangeables, et que l’on puisse parfois passer de l’une à l’autre ou en créer de nouvelles ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Il y a de nombreuses façons d’être femme, ou d’ailleurs d’être homme, par nature ou par choix, et ce qui est inhabituel, étrange ou minoritaire n’est pas forcément mauvais, ni moins bon – mais n’est pas non plus forcément bon, ni forcément meilleur ! L’indifférenciation est un appauvrissement, le renoncement au jugement éthique et rationnel est une démission.

Ce n’est pas la domination masculine qui menace les femmes en Occident

Certains critères s’appliquent, et ils sont universels. La dignité intrinsèque que je veux que l’on me reconnaisse, les responsabilités que celle-ci implique, la liberté qui découle de cette dignité et accompagne indissolublement ces responsabilités sont pour les autres comme pour moi, pour moi comme pour les autres. Je n’accepterai aucune idéologie qui ferait de l’autre par nature un être humain au rabais.

Nier l’universel est monstrueux, et revient à enfermer les individus dans des catégorisations souvent arbitraires. Être prisonnier de la norme d’une minorité à laquelle on est décrété appartenir n’a rien d’une libération ! Quel écœurant mépris, chez ceux qui refuseraient qu’on leur impose telle ou telle règle irrationnelle, mais trouvent que pour « ces gens-là » on saura bien s’en contenter ! La liberté d’un groupe ne doit jamais se faire au prix de l’asservissement des individus qui le composent. Nous avons tous besoin de racines, non pour qu’elles nous enchaînent, mais comme point d’appui pour nous élancer et affirmer ce que nous dicte notre conscience.

Or, aujourd’hui, ce n’est pas une hypothétique domination masculine qui menace les droits des femmes en Occident, c’est le renoncement à l’universalisme.

Renoncement dans l’androphobie, manifeste dans certaines dérives visant à criminaliser toute expression du désir masculin, quand ce n’est pas de tous les traits de caractère traditionnellement considérés comme masculins. Faut-il le redire ? Les hommes n’ont pas le droit de faire des femmes des jouets à leur convenance, condamnées à être ce qu’ils voudraient qu’elles soient. Et la réciproque est vraie : les femmes n’ont pas le droit de faire des hommes des jouets à leur convenance, condamnés à être ce qu’elles voudraient qu’ils soient !

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes, mais de la liberté de chaque femme

La dignité humaine est universelle, même pour les mâles. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas à accepter d’être considérés comme inférieurs ou présumés coupables en raison de leur sexe (ou de leur couleur de peau, fut-elle blanche), mais aussi qu’ils n’ont pas à rejeter sur les femmes la responsabilité de leurs propres actes. Une femme peut être la cause ou le déclencheur du désir d’un homme (et c’est heureux !), mais l’homme reste pleinement responsable de ce qu’il fait de ce désir. Vouloir imposer aux femmes de ne pas susciter le désir masculin, c’est enfermer les femmes mais aussi infantiliser les hommes. C’est simultanément nier la liberté des femmes, la responsabilité des hommes, et l’humaine dignité des deux sexes.

Renoncement dans le relativisme moral et les communautarismes, où la liberté des femmes est toujours sacrifiée au nom de la tradition, du dogme, ou de je ne sais quelle lutte du moment présentée comme prioritaire. L’asservissement et l’injustice deviendraient-il acceptables pourvu qu’ils durent assez longtemps pour être dits traditionnels ? Deviendraient-ils bons pourvu qu’ils soient réputés avoir été arbitrairement fixés par je ne sais quelle puissance surnaturelle ?

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes : pourquoi prétendre leur en assigner une ? C’est la question de la liberté de chaque femme de choisir sa place dans la dignité. Sans dignité, la liberté n’est que vaine errance. Sans liberté, la dignité n’est qu’un leurre pour imposer un carcan de règles sous prétexte d’honneur, de pudeur, de cohésion du groupe.

Et la République n’est pas un espace neutre où chacun pourrait afficher ses appartenances dans une concurrence d’ostentation entre groupes rivaux. Elle est un espace neutre où chacun doit s’astreindre à faire discrètes ses appartenances pour aller au-delà, rencontrer l’autre dans une citoyenneté partagée afin d’œuvrer ensemble au bien commun, lequel n’est jamais la seule conciliation des intérêts particuliers mais leur dépassement au bénéfice de tous.

Le féminisme a de vrais combats à mener

Renoncement dans une mesquinerie facile et l’obsession du contrôle, entre police de la pensée ubuesque et réinvention idéologique des règles d’orthographe et de grammaire. Paradoxe selon lequel ce qui était et devrait être un combat pour la liberté devient une menace pour la liberté d’expression, donc d’échanges, de réflexion, de pensée, et le terreau d’absurdités sacrifiant la plus élémentaire rigueur intellectuelle au profit d’un militantisme fanatique. Et pendant que ces délires prennent le risque terrible de discréditer la cause féministe, des millions de femmes dans le monde sont obligées de se battre dans l’espoir d’une simple égalité des droits civiques. Au Pakistan, en Algérie, au Maroc, en Argentine, en Inde, en Iran, sans oublier l’Arabie Saoudite et autres

Par bonheur, malgré tout, le féminisme humaniste et universaliste existe toujours, et il brille d’un magnifique éclat.

Il est dans le très bel appel « Pour un huit mars féministe universaliste ! » qui dénonce avec force les impostures « décoloniales, indigénistes, racialistes, postmodernes ». J’aurais cru Libération incapable de publier un tel texte, je suis heureux de constater que j’avais tort – même si, hélas, d’autres textes de cette semaine montrent que les vieux démons sont toujours là…

Je suis un Homme

Il est dans le franc-parler, le bon sens et le courage du dernier livre de Lydia Guirous, Le suicide féministe. Cri du cœur de citoyenne et de femme, elle y dresse un état des lieux parfois dur mais toujours lucide, et l’accompagne de propositions réalistes, résolument actuelles tout en restant fermement ancrées dans l’esprit de Simone Veil et d’Élisabeth Badinter. Espérons que son parti (LR) trouvera là son projet européen pour défendre les droits des femmes !

Voilà en tout cas qui prouve que cette cause peut et doit rassembler par-delà les clivages partisans habituels, et qu’à droite comme à gauche il y a des femmes (et des hommes) qui savent et préservent le véritable sens du mot « république ».

Je suis un homme. Tous les droits qui me seraient accordés mais seraient refusés aux femmes seraient certes octroyés à ma masculinité, mais refusés à mon humanité. Sous prétexte d’exalter ma dignité d’homme mâle, ce serait nier ma dignité d’homme être humain. J’affirme pourtant que les deux ne sont pas incompatibles. Plus encore : que l’un ne va pas sans l’autre.

Aujourd’hui mais aussi tous les jours de l’année, j’ai une dette envers toutes les véritables féministes : elles se battent pour la société dans laquelle nous vivons, pour nos enfants, mais aussi pour moi, et pour nous tous. La dignité et la liberté des femmes ne sont rien de moins que la dignité et la liberté de notre commune humanité.

Noms de métiers: la féminisation n’a pas eu besoin du féminisme


La féminisation des noms de métiers n’a rien à voir avec la féminisation de la langue française. La première suit le réel quand la seconde en est déconnectée.


Dans la grande confusion médiatique et idéologique concernant les questions de « genre », la « féminisation » est sur toutes les langues. La symbolique politique prenant le pas sur les sciences du langage, il serait bon de rappeler quelques évidences, notamment la confusion entre signe linguistique et référent extralinguistique : une vedette peut être un homme comme un mannequin peut être une femme.

« Elle est très bien, ma proctologue »

Obnubilé par quelques questions protocolaires qui ne concernent pas vraiment le bas peuple que nous sommes (faut-il dire madame le/la ministre ?), personne ne prend vraiment le temps de spécifier ce qu’est la « féminisation » comme opération en langue.

On oublie ainsi que quand les locuteurs – qui sont aussi des locutrices : le pluriel servant à regrouper, il est par définition inclusif… – veulent désigner une femme, cela fait belle lurette (salut, Lulu) qu’ils y arrivent très bien tout seul. Dire « elle est médecin » ne pose aucun problème. Pourquoi vouloir marquer sur le nom ce qui est marqué sur le pronom ?

En confondant métiers, activités et raison sociale, on néglige le fait que le but de la parole n’est pas d’identifier le sexe des gens (tiens, un mot collectif sans genre !). En effet, quand on dit « faut que j’aille chez le proctologue », il est question de la fonction et elle n’est pas sexuée. Cela n’empêche pas qu’on puisse ensuite dire « elle est très bien, ma proctologue »…

Le réel plus fort que le féminisme

En réalité, la féminisation a déjà eu lieu. Dans les faits, d’abord. Et dans les noms ensuite : partout où l’on a besoin de féminiser, l’usage (c’est-à-dire les locuteurs) s’en occupe naturellement. Pourquoi ? Parce que c’est une nécessité quotidienne. Personne n’a besoin de l’aval de l’Académie française ou du gouvernement pour parvenir à parler du réel. En français, nous utilisons depuis fort longtemps des constructions épicènes (« elle est juge, auteur, professeur »), des suffixations (avocate, policière) et toutes sortes de moyens qui permettent de référer au caractère féminin d’une personne.

Certes, la symétrie n’est pas toujours possible : la « portière » pourra difficilement devenir la femme du portier, ni la « traiteuse » celle du traiteur… Cela ne nous empêche jamais de construire notre discours.

On oublie surtout que, la plupart du temps, les prétendus nom de métiers sont en réalité des raisons sociales : transporteur, assureur, employeur, fournisseur, etc. désignent des entreprises et pas des personnes. La féminisation n’a aucun sens pour ces mots. Il en va de même des mots collectifs : nous avons lu des militants mentionnant des représentants « des personnel.le.s »… alors que le mot « personnel » ne peut pas désigner des individus singuliers (« je suis un personnel » n’est pas plus envisageable que le féminin) et qu’il n’est pas non plus pluriel.

Dans la plupart des cas, les mots fonctionnent à plusieurs niveaux : pour désigner une fonction (« je vais chez le boulanger ») ou une personne (« la boulangère était charmante aujourd’hui »). La féminisation ne peut donc pas du tout être une opération mécanique ou obligatoire car parler ne consiste pas à appliquer des nomenclatures mais à exprimer des contenus de pensée toujours contextualisés.

« Une brute » ou « une andouille » est souvent un homme

On confond aussi la féminisation des métiers, qui est l’affaire de la société, et celle de la langue qui n’en est que le reflet : « plombier » n’est masculin que dans la mesure où le métier est majoritairement masculin. Quand les « plombières » seront légions, le mot sera courant. Il n’y a rien là à réformer et il n’existe aucune injustice, ni dans la pratique socio-professionnelle ni dans la dénomination.

Au nom d’une idéologie hâtive, ignorante de la réalité grammaticale, on nous sert bien souvent une bouillie conceptuelle où le mot « femme » tient lieu d’étrange regroupement thématique. À côté de la féminisation des noms de métiers, qui est une évolution naturelle de la dicibilité du monde, se tient en ordre de marche militant l’écriture inclusive, qui est un snobisme ostentatoire où se mélangent utopisme soviétique et cratylisme crasse. Ces phénomènes sont très distincts. La féminisation est en rapport avec des intentions de discours : elle est portée par les locuteurs. L’écriture inclusive est une lubie militante.

En français, tous les mots portent nécessairement une marque de genre. On dit que le genre est grammaticalisé parce qu’il sert à différencier des mots, pas à désigner quelque chose de réel : « le piano » n’est pas plus viril que « la pendule » n’est féminine.

Quand les mots réfèrent à des humains, le genre grammatical et le genre sexuel peuvent être en décalage (quand vous avez affaire à « une brute » ou « une andouille », ce sont souvent des hommes…).

L’écriture inclusive est discriminatoire

Quand le mot est pluriel, il inclut évidemment tout le monde (au passage « le monde » est un singulier alors qu’il désigne… « une multitude » !). Personne n’a jamais cru que dire « chers collègues » impliquait de ne s’adresser qu’aux hommes.

Quand le mot est générique, il désigne les femmes et les hommes selon le cas. C’est pour cette raison qu’on peut à la fois parler de « l’assuré », de « la victime », du « demandeur », du « candidat » à un niveau général et désigner des personnes concrètes comme « candidate », « demandeuse », etc.

Vouloir indiquer des accords doubles n’a aucun sens puisque c’est déjà ce que font le pluriel et le générique. Les militants prennent au pied de la lettre les dénominations grammaticales : ils n’ont pas compris que « masculin » et « féminin » ne voulaient pas dire « mâle » et « femelle ». Ils se scandalisent, sans saisir que le masculin et le neutre ont, en réalité, la même forme en français.

L’orthographe est déjà l’objet d’un jugement sociolinguistique car elle révèle (plus ou moins) un niveau d’études. L’écriture inclusive est encore plus clivante parce qu’elle introduit une terrible sommation : par leur orthographe, les gens devront se positionner politiquement à chaque fois qu’ils enverront un mail !

En opérant une distinction entre ceux qui sauront pratiquer l’écriture inclusive et les autres, les militants exigent que l’allégeance idéologique soit marquée à chaque instant de notre vie graphique. Drapé dans la vertu des justiciers donneurs de leçons, ce combat est en réalité un snobisme. En effet, il ne semble concerner que trois ou quatre termes fortement valorisés (« auteur », « écrivain », « chercheur »…) sans qu’il existe de revendication équivalente pour « éboueur », « charpentier », « bûcheron » ou « balayeur ».

La neutralisation des imbéciles

Seul un symbolisme politique de niche a décidé d’imposer une morale dans la langue qui n’a en fait rien à voir avec la langue. Seule l’ostension morale et idéologique d’une classe ultra-bourgeoise intervient dans ces débats vite transformés en pugilats médiatiques.

L’exigence de soumission à un ordre moral fantoche des « inclusivistes » se fait en toute ignorance des phénomènes de neutralisation du genre (l’impersonnel, le générique, le pluriel), de l’oralité, de la distinction entre genre linguistique et genre sexuel et en postulant un lien mystique entre l’influence des signes de la langue et la réalité sociale. Si ce lien existait, alors selon leur interprétation, on se demande bien comment la condition féminine aurait jamais pu se libérer du carcan de la langue…

C'est le français qu'on assassine

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La guerre au français

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« L’agriculture s’est complètement affranchie de la nature »


Biochimiste, George Oxley constate l’épuisement des sols. Au nom d’une quête effrénée du profit, l’agriculture intensive s’est détachée des écosystèmes au mépris des lois élémentaires de la biologie. Et de l’avenir de l’humanité. 


Causeur. Depuis l’après-guerre, un modèle productiviste domine l’agriculture. Il est caractérisé par la spécialisation croissante, la mécanisation, l’industrialisation, l’utilisation intensive de la chimie (engrais, pesticides, herbicides) et la manipulation de plus en plus poussée des espèces, notamment par la génétique. S’il a eu le mérite d’éradiquer la famine sur une grande partie de la planète, il est de plus en plus critiqué pour ses conséquences néfastes sur l’environnement, la santé, la biodiversité, et même pour sa contribution au réchauffement climatique.

George Oxley[tooltips content= »George Oxley est biologiste et biochimiste, spécialisé dans la vie des sols. Homme de terrain, il conseille les agriculteurs pour améliorer leur rentabilité et leur apporter des solutions naturelles en appliquant des techniques qui préservent les sols et garantissent une alimentation saine. »]1[/tooltips]. Tout cela est un conte de fées : l’homme n’est pas un super-héros qui a dompté la nature pour vaincre la famine et la disette ! Notre tort est d’avoir tourné le dos à la biologie et aux sols, autrement dit d’avoir voulu nous passer du vivant. Par exemple, avant 1940, les productions de viande et de céréales étaient intégrées, notamment parce que les bêtes étaient une source d’engrais. Ce modèle, inauguré à la fin du XVIIIe siècle a dominé en Occident pendant cent cinquante ans. Il a, excusez du peu, permis et soutenu la révolution industrielle, libéré l’agriculture de la main-d’œuvre, nourri travailleurs et citadins et fourni massivement des matières premières. Dès cette époque, l’agriculture s’inscrit dans une démarche scientifique et économique avec des revues de haut niveau, des formations, de la recherche et des innovations.

Nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes

Qu’est-ce qui a changé et pourquoi ?

Une autre logique s’est imposée. On a décidé que l’engrais se résumait à trois éléments chimiques – azote, phosphate et potasse – et qu’on pouvait se débarrasser de tout le reste. Simultanément, on s’est mis à cultiver de manière intensive en labourant plus profondément avec des machines très puissantes. On a exploité le sol, cette couche essentielle et pas très épaisse qui forme le système digestif de la planète. Le raisonnement utilitaire qui a réduit l’engrais naturel à ces trois composantes a complètement négligé le fait que le sol était aussi fait de carbone et que les plantes en ont besoin ! Or, avec les nouvelles techniques, on a cessé de renouveler ce carbone. On s’est mis à labourer profondément et puissamment en exposant à l’air et à la lumière des organismes adaptés à la vie souterraine et en enterrant des organismes qui avaient besoin de lumière et d’oxygène. Ce qui revient à oublier que le sol est un écosystème vivant avec des micro-organismes, des champignons et des vers de terre qui sont les « super prédateurs » de cet environnement. Alors qu’il est à la base de la chaîne alimentaire – exactement comme le plancton et les microalgues le sont pour les océans –, on a traité le sol comme une matière inerte. Même dans les champs, on a fait de l’agriculture hors-sol ! Les effets pervers sont multiples : en malmenant les micro-organismes qui maintiennent le sol (le champignon mycorhize retient 37 000 fois son poids et s’attache aux cailloux et aux végétaux), on a accentué l’érosion…  Depuis les années 1940, nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes. Cela s’est fait en peu de temps.

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C’est-à-dire ?  

En 1980, 90 % de notre agriculture était bio, c’est-à-dire sans pesticides ni herbicides. En 1995, c’était 10 %. Et en 2000, l’agriculture bio représentait à peine 1 % du total. Aujourd’hui, ça remonte un peu. Dès les années 1970-1980, les politiques mises en place ont commencé à porter leurs fruits empoisonnés. La grande intensification de l’usage du Roundup a commencé en 1987-1991, les premiers OGM en 1987. Or, on a développé les OGM pour résister au Roundup, pas pour autre chose ! À la sortie des Trente Glorieuses, alors que débutait la financiarisation de l’économie, l’agriculture est passée à la vitesse supérieure… pour arriver au même résultat : nous avons vécu à crédit et nous nous sommes endettés collectivement, que ce soit en argent ou en sol…

On croyait que l’agriculture productiviste était au moins… productive !

Non. En l’espace de vingt à trente ans, nous avons dilapidé les stocks de carbone dans le sol au point que les rendements à l’hectare diminuent aujourd’hui. Même si on regarde froidement avec les yeux d’un économiste, on voit que l’alimentation coûte plus cher en pétrole ! Nous avons donc quitté un système parfaitement rationnel, appuyé sur la science et la technologie, mais dans le respect du vivant et des sols, pour un autre qui a eu l’avantage éphémère d’engendrer des profits pour des acteurs économiques qui ne considèrent les agriculteurs que comme des marchés. C’est une logique infernale : on utilise des gens, on concocte des plans pour eux, on les finance – parce qu’il n’y a aucune profession aussi subventionnée que l’agriculture – pour les envoyer dans le mur.

Du point de vue des industriels, il faut que les choses soient transportables, faciles à transformer, résistantes aux voyages à l’autre bout de la Terre…

L’agriculture a en quelque sorte été nationalisée ?

Totalement. Il suffit de regarder les budgets : tout est dirigé à coup de subventions, de formulaires et de normes. Même aux États-Unis. C’est dans ce contexte que la rupture a eu lieu : on a lâché la connaissance des paysans, la science du sol, la botanique, les bases de la nutrition – les protéines, les apports nutritifs –, pour une organisation humaine qui ne respecte plus les cycles naturels. On a poussé la logique politique et économique à son terme, jusqu’à ce que l’agriculture se libère complètement de la nature. Cela ne peut durer qu’un temps, car la planète n’est pas faite pour ça.

Mais il n’y a jamais eu autant d’écoles d’agronomes, de laboratoires et d’organismes de recherche en agriculture subventionnés par les États ! Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Certes, mais qu’y enseigne-t-on ? Les tableaux Excel (ou leurs ancêtres des années 1950-1970) des bureaucrates ne laissaient pas de place pour des considérations autres que la quantité, les rendements et les coûts ! L’efficacité industrielle de la filière a été la seule préoccupation. Par exemple, on a mené beaucoup de recherches pour produire massivement du blé avec des rendements dingues, mais en sacrifiant les qualités nutritives, car l’équilibre des nutriments à l’intérieur du blé était cassé. La maturité et la complexité des sucres que l’on trouve dans les blés modernes sont beaucoup moins intéressantes que dans les blés anciens. Pire encore, cela pose des problèmes de nutrition, parce que les sucres sont beaucoup moins reconnus par l’être humain, qui n’est pas adapté à leur digestion. Certaines espèces de blé ancien avaient des « barbes » qu’on a supprimées parce que les paysans les portaient sur le dos, et cela les grattait. Maintenant que plus personne ne porte le blé ainsi, on pourrait très bien ressusciter les barbes, notamment parce qu’en été, elles permettent au blé d’accomplir sa maturation. Le matin, les barbes capturent l’eau de la rosée qui permet au grain de continuer à vivre, indépendamment de ce qu’il reçoit par le sol, et aux sucres de continuer à mûrir. Mais ce raisonnement dépasse les administrations et les industriels. De leur point de vue, il faut que les choses soient transportables, faciles à transformer, résistantes aux voyages à l’autre bout de la Terre…

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Les architectes de ce système étaient-ils conscients de ses conséquences néfastes ?

Ils auraient dû l’être. Le paysan de bon sens le savait déjà. Il savait que la vache va avec les prairies. Toute notre nourriture vient de la prairie, pas de la forêt ni d’une ferme des mille vaches qui fonctionne comme une usine. La vache n’est pas seulement une productrice de matière organique. C’est aussi une machine ultra sophistiquée à reproduire les micro-organismes de la surface du sol, qui permettent aux plantes de se nourrir et de trouver l’eau plus facilement, doublée d’une usine à hormone de croissance spécifique pour les plantes des plaines, notre nourriture. Chaque animal reproduit sa propre nourriture. Et puis, dans l’engrais d’une vache, la valeur carbone/azote est idéale : exactement ce dont nous avons besoin pour notre alimentation !

Nous avons toutes les connaissances scientifiques pour produire du bon et du sain en quantité

Le tableau que vous dessinez est très sombre, voire décourageant…

C’est un simple constat, mais ces chiffres ont dix ans et vont peut-être évoluer dans le bon sens : aujourd’hui je vois davantage de logos « Élevé à l’herbe »… Les crises multiples que nous sommes en train de vivre nous montrent que ce système coûte trop cher et profite à peu. Il n’y a pas d’état d’âme à avoir. On sait encore produire de la qualité. Des paysans ont fait un travail exceptionnel de conservation de la biodiversité génétique et des semences anciennes, et nous avons toutes les connaissances scientifiques pour produire du bon et du sain en quantité.

Assez pour nourrir 7 ou 10 milliards d’êtres humains à un prix raisonnable ?

« Comment nourrir 9 milliards de personnes en 2050 », c’est un slogan publicitaire…  qui a été utilisé pour promouvoir le Roundup de Monsanto ! Plus sérieusement, le système actuel qui n’a jamais marché pour la qualité ne marche même plus pour la quantité ! Or, la problématique, ce n’est pas de savoir combien de grammes d’aliments seront ingérés par l’homme, mais quels sont la qualité nutritionnelle et les effets sur la santé de ces aliments. Aux États-Unis, la longévité baisse d’ailleurs à cause des maladies liées à l’alimentation et donc au système politique, industriel et agricole !

L’espoir vient d’ailleurs, notamment des progrès absolument incroyables accomplis par la botanique. Nos connaissances en microbiologie nous permettent en effet de savoir comment le sol fonctionne. Tant et si bien qu’on peut l’organiser au mieux grâce à la science, à la technologie et à l’industrie agroalimentaire.

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Nous disposons des techniques testées, éprouvées et pratiquées par de nombreux agriculteurs depuis les années 1980. Non seulement ce système maintient les paysans en place et leur fournit de quoi vivre décemment, mais en plus il augmente le rendement et minimise l’effort investi. La logique qui nous guide – et qui devrait guider l’agriculture – est de remettre le sol, la beauté et la biodiversité au cœur du système. Il faut arrêter de lutter contre la nature. Dans ce qu’on appelle les « mauvaises herbes », il y a des plantes qui, loin d’être nuisibles, apportent du carbone et de la matière organique très importante pour la fertilité des cultures et maintiennent un équilibre naturel qui diminue les maladies et les dégâts. La preuve flagrante de l’intérêt de ce concept est la récente invention française de trieuses de graines ultra sophistiquées, qui permettent d’avoir des récoltes « propres » de plusieurs graines cultivées ensemble et séparées des indésirables.

Le sol est un écosystème vivant, une couche peu épaisse, mais essentielle, qui forme le système digestif de la planète. ©ARDEA/MARY EVANS/SIPA
Le sol est un écosystème vivant, une couche peu épaisse, mais essentielle, qui forme le système digestif de la planète. ©ARDEA/MARY EVANS/SIPA

Concrètement, que peut faire un fermier de la Beauce propriétaire de je ne sais combien d’hectares ?

La terre étant son capital, il doit la préserver et l’enrichir avec des nutriments adaptés aux cultures qu’il va choisir. Avec la technique de semis direct, au lieu de couper les mauvaises herbes – quand on les coupe, elles repoussent – on les roule et on les casse. Ensuite, avec le même tracteur, le même passage, on sème les graines dans ce sol couvert de végétaux. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut semer plusieurs espèces en même temps : des légumineuses (complémentaires des graminées, donc des céréales), des crucifères (comme les brocolis) et des céréales… Et les mauvaises herbes couchées qui continuent à survivre empêchent les oiseaux de voir les graines, protègent les sols de la sécheresse et des températures extrêmes, puis se décomposent pour nourrir les plantes cultivées. Après, on récolte, espèce après espèce, car elles ne mûrissent pas en même temps, par un simple réglage des machines agricoles ! Ceux qui souhaitent voir ce système en marche peuvent se rendre dans le pays nantais où chaque année, les acteurs du semis direct sous couvert végétal se retrouvent pour partager leurs expériences.

Crif, la soirée des dupes

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©Soleil

Contre l’antisémitisme galopant, notre président a trouvé une solution d’avenir : « Ce que nous aurons à faire, c’est faire République, c’est-à-dire être ensemble… Faire république, c’est éduquer, former… »

Mais comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?! Jusqu’à présent, les gouvernements ne faisaient pas République ! On le sait, les révolutionnaires ont fait Bastille, puis on est passé à Nation, peut-être quelques bonnes volontés ont-elles tenté le changement à Denfert-Rochereau, mais République, jamais ! Et croyez-moi, cela va tout changer ! Vous pensiez printemps mes amis ? C’est tellement 2017… Pensez République maintenant.

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« Je ne pense pas que pénaliser l’antisionisme soit une solution », a-t-il déclaré. « Mais je confirme que ceux qui, aujourd’hui dans le discours, veulent la disparition d’Israël sont ceux qui veulent s’attaquer aux juifs. Je pense néanmoins que lorsqu’on rentre dans le détail, la condamnation pénale de l’antisionisme pose d’autres problèmes. »

Certes, laisser croire qu’il s’agirait d’empêcher la critique de la politique d’un pays serait à la fois catastrophique et injustifiable. En 2019, l’antisionisme signifie-t-il qu’on est favorable à la disparition d’Israël ?

Pas du tout ! s’indignera le chœur des vierges.

« On doit pouvoir critiquer la politique de Benjamin Netanyahou comme d’ailleurs on pouvait critiquer la politique de théocratie islamiste sans passer pour un antimusulman ou sans passer pour un antisémite », affirme par exemple Éric Coquerel de LFI. Qui a parfaitement raison. D’ailleurs les Israéliens partagent complètement son avis puisque seuls 24 % d’entre eux votaient pour Benjamin Netanyahu en 2015, alors que 19 % donnaient leurs voix au centre gauche. La suite est affaire d’alliances de circonstance afin d’obtenir une majorité parlementaire. On pourrait donc dire que presque 50 % des Israéliens critiquent la politique de Benjamin Netanyahou. Sans pour autant se déclarer antisionistes.

Ils sont anti-Netanyahou.

La critique de Donald Trump, si prisée par qui pense bien, ne donne pas lieu à un terme spécifiquement flou qui peut aller jusqu’à désigner le démantèlement des USA. Pourquoi faudrait-il accepter ce terme d’antisionisme qui, suivant ceux qui l’emploient, veut dire tout et surtout le pire ?

Vous voulez critiquer la politique de Netanyahou ? Libre à vous bien sûr. Critiquez-la jusqu’à plus soif, mais comment pouvez-vous employer la même terminologie que ceux qui veulent la disparition d’Israël ? Et ce, non seulement sans honte, mais en revendiquant ce terme ? C’est, je crois, le seul exemple d’une association assumée entre les humanistes à géométrie variable et les racistes immuables.

Quel mot employez-vous pour critiquer Orban ? Vous déclarez-vous antimagyariste ? Accepteriez-vous de vous associer à ceux qui voudraient la disparition de la Hongrie ? Vous ne pouvez ignorer que « antisioniste » est devenu un passe pour l’antisémitisme sans le nommer, un code qui permet d’échapper à la loi. L’antisioniste se prétend anti-Netanyahou comme la quenelle se prétend antisystème, système régi d’après M’Bala par le complot « sioniste » mondial.

J’entends déjà vos cris d’orfraie si je vous saluais bras tendu à la hauteur de l’épaule, paume vers le sol, en prétendant que je ne suis pas du tout pronazi, mais qu’il s’agit d’un hommage aux légionnaires romains, pour qui le latiniste que je suis éprouve tendresse et intérêt. Et pourtant vous vous déclarez antisioniste sans vergogne.

« Nous convenons de la nécessité d’un État pour le peuple juif », assureront les plus « ouverts » des antisionistes, « nous sommes seulement opposés aux frontières actuelles qui traduisent les velléités expansionnistes de l’État d’Israël. » Vraiment ? Pourtant, je ne vous ai jamais vu, grands humanistes monomaniaques, protester contre l’expansionnisme de la Chine, par exemple, qui a militarisé des îlots appartenant aux archipels Spratleys et Paracels, alors que ces derniers sont revendiqués par d’autres pays de la région, comme le Vietnam, les Philippines, Brunei, Taïwan ou encore la Malaisie. Et contrairement à Israël, la Chine n’a même pas le prétexte d’avoir répondu à une attaque et de vouloir assurer sa sécurité pour justifier cette invasion.

Jamais un mot non plus contre l’expansionnisme assumé de l’armée émiratie qui en Érythrée a construit un énorme complexe militaire sur la mer Rouge, comprenant une base aérienne et une gigantesque base navale dans la région d’Assab. Ni contre les bases construites par la Turquie en Syrie et en Irak. Non, la seule indignation qui vaille est anti-israélienne.

L’antisioniste par pur humanisme va vous jeter en pâture le « massacre » des Palestiniens (environ 100 en 2018, dont au moins 50 étaient membres du Hamas d’après les déclarations d’un responsable du Hamas sur sa chaîne télé), mais ne gâchera pas une larme sur les deux conflits les plus meurtriers de la même année : l’Afghanistan avec 25 000 morts et le Yémen, 20 000 morts.

Alors oui, à la lumière de cette obsession pathologique et unidirectionnelle, l’antisionisme, quelles que soient ses nuances de cris, est l’aubaine démocratique de l’antisémitisme. Car critiquer la politique d’un gouvernement ne réclame pas d’user d’un terme qui signifie éradiquer le pays gouverné. Je suis anti-Erdogan, mais il ne me viendrait pas à l’idée de me déclarer anti-ottoman. Ces multiples groupes, mouvements antisionistes sont le socle avouable de l’antisémitisme. Qui finit par détruire à Tolbiac le local des étudiants juifs sous prétexte qu’ils soutiennent le droit d’Israël à exister. Et si soutenir ce droit à l’existence, c’est être coupable, alors c’est bien que l’existence d’Israël est le problème.

Notre président l’a bien compris, qui déclarait au dîner du CRIF : « La France doit tracer de nouvelles lignes rouges […]. J’ai demandé au ministre de l’Intérieur d’engager des procédures visant à dissoudre des associations ou groupements qui par leur comportement nourrissent la haine, promeuvent la discrimination ou appellent à l’action violente. […] Il est venu le temps des actes », a-t-il ajouté.

Et le premier a été fort et emblématique : dissolution de groupes extrémistes tels que le Bastion social. Là, je crois que les juifs peuvent dormir tranquilles. Fini les Bertrand et Maurice Kouachi ! Exit les Patrick Koulibali et Gilbert Merha. Terminé les Sylvain Ahmed Glam et autres Yvon Fofana. Le Bastion social ne sera plus.

Olivier Maillart, notre Monsieur cinéma

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olivier maillart enigmes cinema
"Blow up".

Dans Énigmes, cinéma, Olivier Maillart montre comment de Balzac à Spielberg, cinéma et littérature se donnent comme autant de signes trompeurs.


Dans La Maison du Chat-qui-pelote de Balzac, la fameuse nouvelle qui ouvre La Comédie humaine, on voit un homme qui se trouve devant la façade d’une boutique et semble tenter de décrypter l’ensemble des signes qu’elle présente à sa vue. Le récit bascule ensuite et Balzac fait ironiquement le portrait de cet « homme qui regarde ».

C’est ce double-mouvement décrit dans la nouvelle de Balzac qu’adopte Olivier Maillart dans son court et lumineux essai Énigmes, cinéma, pour le transposer à l’expérience du spectateur de cinéma. Il a d’ailleurs la bonne idée de mettre les premières pages de La Maison du Chat-qui-Pelote en annexe. D’un côté, Olivier Maillart nous montre comment les films aiment à nous présenter des « énigmes » dont il s’agira de démêler les fils pour nous apprendre quelque chose du monde et ce qui se cache « derrière les images ». De l’autre, il analyse comment le spectateur parvient à s’intégrer dans ce monde.

Avec Balzac et Hitchcock 

Le lecteur de la nouvelle, souligne Olivier Maillart, « rencontre un homme qui fait lui-même face à une surface couverte de signes mystérieux, d’indices suggérant l’existence de quelque mystère caché là-derrière, et qu’une longue observation doit permettre de percer. ».

L’auteur articule sa réflexion en s’appuyant sur la littérature (Balzac en premier lieu mais aussi Baudelaire, Borges, Hofmannsthal…) et nous propose des pistes passionnantes pour le septième art. Certaines semblent l’évidence même puisque Hitchcock et son Fenêtre sur cour ouvrent le bal et servent d’appui à une analyse de la place assignée au spectateur.

D’un côté, celle du voyeur impuissant qui contemple la banalité du Réel dans la scène d’ouverture qui montre le quotidien du voisinage dans ce qu’il a de plus terne. De l’autre, un désir de distinguer des signes permettant une autre interprétation du monde et de nous le révéler, avec ce que cela peut supposer de secrets enfouis. Olivier Maillart s’intéresse aux manières qu’ont eues certains cinéastes (Antonioni, De Palma, Argento, Spielberg) d’élaborer des dispositifs cinématographiques mettant le spectateur en position de détective chargé de scruter une certaine réalité cachée. Citons parmi ces procédés l’agrandissement d’un détail (Blow Up), le fantasme d’une vision panoptique introduite par le split-screen ou encore l’analyse d’une « image monde » que représente le found footage (« films trouvés ») et que Debord, par exemple, a beaucoup utilisé.

L’empire des signes 

Cet « empire des signes » à décrypter, Olivier Maillart ne le voit pas que dans la surface lisse du plan mais également dans certains « labyrinthes » narratifs proposés par les cinéastes et nous livre de belles analyses de films pas forcément souvent cités comme L’Homme qui ment de Robbe-Grillet ou La Stratégie de l’araignée de Bertolucci, adapté de Borges.

« Cet univers labyrinthique est l’un des terrains de jeu privilégié de l’énigme cinématographique. Cette énigme, non contente de dire le caractère illusoire, prometteur et fascinant des apparences, se redouble parfois du mystère de sa propre énonciation, visant alors, comme chez Bertolucci ou Robbe-Grillet, à perdre délibérément ses personnages comme le spectateur qui tente de les comprendre, et de déchiffrer leurs secrets. »

Après s’être penché sur le caractère énigmatique que peut revêtir l’œuvre cinématographique, Olivier Maillart opère à un contre-champ et s’intéresse au spectateur en train de déchiffrer ces énigmes. Pour l’essayiste, il s’agit presque d’une enquête au sens psychanalytique du terme, une manière pour le cinéma de sonder la « porte close de l’inconscient ». Là encore, il revient à Hitchcock (La Maison du Docteur Edwardes et à Lang (Le Secret derrière la porte) et dresse le parallèle avec un spectateur désireux d’ouvrir les « portes interdites ».

Rendre le quotidien palpitant

L’une des idées très fortes de cet essai dense et passionnant, c’est qu’il y a chez le spectateur de cinéma qui interprète les signes pour en tirer un sens caché un désir de transcender la banalité du quotidien, de le rendre soudain palpitant. Comme James Stewart dans Fenêtre sur cour qui semble créer le meurtrier dans l’unique but de tromper l’ennui dans lequel le plonge son immobilisation forcée.

Maillart cite également Baudrillard qui estimait que l’effondrement des tours jumelles n’était peut-être, au fond, que la concrétisation d’un fantasme planétaire (notamment à travers l’imaginaire cinématographique) liée à cette manière de scruter le monde en attendant qu’un événement extraordinaire advienne.

On se dit alors qu’Enigmes, cinéma pourrait appeler une « suite », à savoir une réflexion sur la prolifération des images qui invitent à une interprétation de plus en plus délirante du Réel. Maillart passe rapidement à la fin, mais il est vrai que ce n’est pas l’objet de son travail,  sur ce qui distingue la position du spectateur amateur d’énigmes du délirant discours « complotiste ». Mais il serait néanmoins intéressant de voir comment les fictions américaines ont été contaminées, ces dernières années, par cette fièvre paranoïaque, comme dans tout récent Under the Silver Lake et ce que ces nouvelles images révèlent ou masquent de l’énigme du monde par exemple dans le cinéma de Nolan).

C’est aussi là que se situe la réussite de l’essai : proposer des pistes passionnantes que tout un chacun prolongera à sa guise…

Énigmes, cinéma, Olivier Maillart (Marest, 2019)


A Toulouse, l’autre « Chemin de croix » de l’Église

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"Chemin de croix" de François-Xavier Boissoudy ©Luc Pâris

Alors que l’Église n’en finit pas de remuer ses boues, le Carême commence, temps de purification. Un Chemin de croix illustré de façon lumineuse et poétique par François-Xavier de Boissoudy et Jean-Pierre Denis dans la basilique Saint-Sernin de Toulouse.


Le chemin de croix est une forme balisée de la piété, en quatorze étapes standardisées, de la condamnation du Christ à sa mise au tombeau. Certaines étapes (appelées « stations ») sont attestées par les Évangiles, comme Simon de Cyrène réquisitionné pour aider le Christ à porter sa croix, d’autres ont été imaginées par la piété : Jésus croise sa mère. Jean-Paul II, dans une approche scientifique qui rappelle les réflexions de la Contre-Réforme, avait supprimé ces stations à la légitimité purement traditionnelle et constitué une autre séquence : Jésus ne chutait plus une, deux et trois fois, par exemple – mais le reniement de saint Pierre, moment si vrai et qui parle au cœur de tout chrétien, précédait la condamnation prononcée par Pilate.

Le peintre François-Xavier de Boissoudy et Jean-Pierre Denis, rédacteur en chef de La Vie, ont adopté le canon traditionnel, celui qu’on peut voir dans la plupart des églises, sous forme de tableaux, d’émaux ou de simples croix numérotées, le chemin de croix qu’on longe quand on fait le tour d’une église, celui qu’on ne voit plus, quoi. Ils lui redonnent une présence singulière, à la basilique Saint-Sernin, à Toulouse. Les tableaux, des huiles aux tons de terre, diluées et étalées à la main, sont à la dimension des piliers, hauts et larges, et lumineux. Quant aux poèmes qui glosent chaque station, ils inscrivent l’événement dans notre temps et nos géographies :

Moteur l’action se déroule
À Saint-Étienne du Rouvray
À Qaraqosh Bangui Sébaste
À Nagasaki et l’an prochain

Devant tes murailles Jérusalem
Au conseil de surveillance
Dans un État particulièrement
Narco de la république du Mexique

Et sur les marches du Capitole
À Washington sous le consulat
De Dèce et de Gratus
En l’an 250 de l’ère dite chrétienne

Les deux auteurs tiennent à ce que les spectateurs s’emparent activement de leur œuvre pour réfléchir et prier ; après tout, pour un chrétien, si le Christ est crucifié, c’est pour racheter les péchés commis hier, aujourd’hui et demain, par tous les hommes, et tous les chrétiens. C’est nous qui crucifions Jésus. C’est ce que le poète écrit, littéralement, et c’est ce que le peintre montre : fidèle à son parti pris de « photojournalisme », Boissoudy plonge le spectateur dans l’action. Face à la toile, il fait partie de l’espace qui s’ouvre devant le Christ, il l’encadre avec les autres membres de la foule qui lèvent le poing, il est juste de l’autre côté quand Marie voit passer son fils déjà abruti de souffrance au point qu’il ne lève pas le regard vers elle. Le peintre engage le corps du spectateur comme le poète engage son temps : ce chemin de croix est actuel et physique. Quand le Christ tombe, il s’écrase, sans grâce. Quand il se relève, il regarde le visiteur dans les yeux – et le texte supplie : Et moi doux Jésus ne m’oublie pas / Ne me laisse pas tomber seul.

Les tableaux, monochromes enchainent ainsi des stations dynamiques qui sont comme autant d’instantanés, le peintre jetant sur sa toile ce qu’il voit en accompagnant le Christ (comme cette onzième station, où Jésus est cloué sur la croix, peint en plongée, le peintre surplombant son modèle couché au sol, la tête hurlante au premier plan Mais Jésus est moche / Qui serait beau à ce moment-là ?).

Chaque tableau est une machine absorbante, chaque poème une inspiration actualisante. On ne visite pas une exposition, on chemine, et ce chemin de croix nous emporte à Jérusalem et au Vatican, en Arabie saoudite et à Lyon, chez Google et Boko Haram. Ce sont toutes les boues de l’Église et du monde que les auteurs ont remuées et transmutées. Ce Chemin de croix concentre explicitement les critiques, les reproches, les jugements, les réponses, et surtout la seule leçon que l’Église peut donner, dépouillée de sa superbe, tombée de son haut : regarder la Victime, cheminer à ses côtés.

Un Chemin de croix. Peintures de François-Xavier de Boissoudy, poèmes de Jean-Pierre Denis. Édité aux Éditions de Corlevour et exposé à la basilique Saint-Sernin, à Toulouse, jusqu’à la fête de Pâques, le 21 avril 2019.

Théodule Ribot, le soleil noir du caravagisme

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"Jésus et les docteurs", Théodule Ribot, 1866. ©Bridgeman images/Leemage

Les musées de Courbevoie et de Colombes proposent des rétrospectives consacrées à Théodule Ribot. Ce peintre majeur du XIXe siècle à la noirceur tranquille actualise magistralement la tradition caravagesque. 


Nous sommes en 1884, à l’hôtel Continental, rue Castiglione, à Paris. Il y est donné un grand banquet. Divers orateurs se succèdent. Un dernier homme se lève avec difficulté. Il est ému. « Je bois à l’art ! bredouille-t-il. À l’art que j’aime ! À l’art de nos maîtres ! À l’art de Millet, de Corot, de Daubigny, de Courbet ! » Puis il éclate en sanglots. Son discours s’arrête là. Il est vieux et malade. Il est coiffé d’une faluche, sorte de béret prisé des artistes et des étudiants. C’est un peintre qui se nomme Théodule Ribot[tooltips content= »À ne pas confondre avec l’autre Théodule Ribot, philosophe et psychologue actif à la même époque. »]1[/tooltips]. Il est peu connu du grand public, mais immensément respecté par ses pairs. Boudin, Corot, Daubigny, Monet, Rodin, De Nittis et beaucoup d’autres sont venus. Ils veulent fêter le vieux maître tant qu’il est encore temps. À sa mort, en 1891, on lui fait un enterrement en grande pompe, façon IIIe République. On donne même, dans un délai record, son nom à une rue de Paris (à proximité du parc Monceau).

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Théodule Ribot est un autodidacte persévérant. Né en 1823 dans l’Eure, il appartient au milieu modeste de la petite bourgeoisie rurale. Il s’intéresse tôt au dessin et à la peinture. Cependant, son père meurt au moment où il pourrait envisager d’intégrer une école d’art. Au lieu de cela, pour faire vivre sa famille, il doit enchaîner des emplois alimentaires. Sa peinture progresse dans les interstices de temps qui lui restent. Toute sa vie, il mène une existence prudente, sédentaire et économe, à la limite de la pauvreté. On peut dire aussi qu’il manque de chance : il est souvent refusé au Salon, son atelier est détruit dans la vague d’exactions prussiennes en 1870 et, qui plus est, il souffre de problèmes récurrents au cerveau. En outre, sa peinture, trop triste pour servir comme ornement, se vend mal.

Ribera de passage au Louvre

Théodule Ribot se forme principalement en fréquentant le Louvre, d’abord comme visiteur, puis comme copiste. Le point important est qu’en 1838, Louis-Philippe ouvre dans ce musée des salles consacrées à l’art espagnol, ce qui constitue une grande nouveauté. Sous l’Ancien Régime, l’italianocentrisme était tel que les collections ne comptaient pas plus d’une dizaine d’œuvres espagnoles. Napoléon avait bien rapporté des toiles d’Espagne, mais elles y étaient reparties après le congrès de Vienne. À la demande du roi des Français, environ 500 tableaux sont achetés outre-Pyrénées durant les années 1830. Sur place, le contexte de sécularisation met sur le marché de nombreux biens ecclésiastiques. Ces peintures ne restent au Louvre que dix ans, car, en 1848, cette collection, propriété personnelle de Louis-Philippe, le suit en exil, puis est dispersée. Cependant, ces toiles ont une influence décisive sur nombre d’artistes français. Certains, comme Manet, se focalisent sur les œuvres attribuées (souvent à tort) à Velásquez, artiste le plus équilibré, le plus classique, le plus facile d’accès, pourrait-on dire. Mais Ribot paraît surtout réceptif aux Espagnols caravagesques, plus mordants, plus tragiques. Il a l’occasion d’observer Zurbarán et de se délecter des œuvres de Ribera (Espagnol établi à Naples). C’est ainsi que, par-delà les siècles, Ribot est amené à reprendre empiriquement le fil du caravagisme.

Le caravagisme, contrairement à ce que ce terme pourrait laisser croire, est tout sauf un groupe de suiveurs perpétuant les formules éprouvées du maître. Dès le début, des artistes comme Valentin de Boulogne (voir Causeur de mars 2017), José de Ribera, Massimo Stanzione, Luca Giordano, etc., portent le mouvement bien au-delà. Caravage, aussi talentueux soit-il, ne doit pas être vu comme le génie culminant, mais plutôt comme une sorte de précurseur, d’initiateur. Malheureusement pour le public d’aujourd’hui, il est l’arbre qui cache la forêt. La plupart des expositions et des recherches en matière de caravagisme sont, à quelques exceptions près, consacrées au seul Caravage. En outre, on fait principalement voyager ses petits et moyens formats, les seuls transportables. On voit donc surtout les scènes de genre de sa première période, avec éphèbes, fleurs et fruits, ne livrant aux regards qu’un artiste en gestation. C’est dire que le caravagisme et Caravage lui-même restent mal connus et mal compris.

Le caravagisme dans toute sa noirceur

Plus qu’un mouvement cantonné à une époque, le caravagisme constitue une véritable sensibilité traversant les siècles. Certes, les artistes relevant de cette veine sont plus nombreux au xviie. Mais l’héritage irrigue le xviiie, par exemple dans une bonne partie de l’œuvre de Piazzetta. Il est encore très présent au xixe siècle, notamment avec Géricault. Il est toujours vivant au xxe chez des figures comme Tibor Csernus et plus encore dans l’œuvre de nombreux photographes tel Robert Mapplethorpe. En ce qui concerne le xixe, l’exposition montre à quel point Théodule Ribot est l’un des artistes les plus puissants de cette filiation.

Ce qui frappe dans les peintures de Théodule Ribot, c’est d’abord l’extrême beauté de ses matières et de sa touche. En dépit de teintes assourdies proscrivant tout effet facile, on éprouve un rare plaisir à regarder ses toiles de près. On ressent une vraie jouissance à observer sa touche ferme, ses matières râpeuses, ses dessous brun foncé, ses glacis transparents, ses nuances subtiles, ses crescendo graduels débouchant sur des ruptures brutales. Il faut s’attarder en particulier sur ses torses d’hommes ou sur ses pieds et mains où les plis de la pâte (comme chez Ribera) expriment magnifiquement la fatigue et la callosité de la peau humaine. Ribot a vraiment un sens exceptionnel de la picturalité. Cela en fait un des peintres les plus éminents de son siècle. Ses pairs ne s’y sont pas trompés.

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Ensuite, il y a la question des lumières. Jamais, chez Ribot, on ne peut cerner les objets et les êtres comme on aurait tendance à vouloir le faire dès qu’on essaye de comprendre une image. Chez lui, la plus grande partie de chaque corps se perd dans une ombre commune. Par défaut, les vivants relèvent du chaos et de la disparition. Mais la lumière, comme une grâce, arrache au néant ici un bout de visage, là un morceau de pied. Le traitement du clair et de l’obscur exprime une sorte de théologie instinctive d’autant plus véridique que Ribot, non croyant, ne met nullement en application un programme religieux.

Ce luminisme est certes commun à beaucoup de caravagesques. Cependant, avec Ribot, on est loin du tragique grandiose des martyrs du grand siècle. C’est plus grave, plus confiné, plus irrémissible. Sa noirceur est intense et statique. Il s’agit de quelque chose de poisseux comme l’obscurité ordinaire des pièces humides où l’on économise la chandelle, des lieux où la vie semble faite de patience et de silence.

La grandeur des petits musées

On est surpris qu’une rétrospective d’un tel intérêt se tienne dans de petits musées, à Courbevoie et Colombes, et qu’elle ait été relayée si discrètement. Avec les moyens d’un grand musée, elle aurait pu être plus exhaustive et plus largement partagée. Comment ne pas être découragé, dans le même temps, de voir flotter sur le musée d’Orsay les bannières des expositions Renoir et Picasso ? Quoi que l’on pense de ces deux-là, peu d’artistes ont été autant montrés, le second étant omniprésent ad nauseam. La plus-value est mince. Même les fans de Picasso se lassent du feu roulant d’expositions. Au musée d’Orsay, depuis quarante ans, si l’on met de côté le beau travail accompli par le département des sculptures, on ne cesse de redécouvrir les mêmes peintres (impressionnistes, postimpressionnistes, etc.). Le musée d’Orsay a-t-il définitivement renoncé à nous faire explorer la diversité artistique de la période dont il a la charge ? La présidence précédente de Guy Cogeval semblait augurer un timide début d’ouverture et d’éclectisme. La nouvelle présidente, Laurence des Cars, fait craindre un retour aux « valeurs sûres » et aux succès commerciaux de court terme. Déprimant ! Oublions donc Paris ! Allons à Colombes et à Courbevoie !

« Théodule Ribot : l’esprit et la chère », musée Roybet, Courbevoie, jusqu’au 31 mars.

« D’ombre et de lumière : Théodule Ribot (1823-1891) », Colombes, Musée municipal d’art et d’histoire, du 23 février au 29 juin (principalement après le 1er avril).

Même un bolchevik peut tomber amoureux…

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Gérard Guégan. Sipa. Auteurs : BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00657384_000026

Tout est bon chez Gérard Guégan. Y compris son dernier roman Nikolaï, le bolchevik amoureux. Ce conte historique virtuose s’inspire du destin de Boukharine, commissaire soviétique favori de Lénine tombé en disgrâce sous Staline.


Ça commence à se savoir, je ne chronique que les livres de mes amis, à l’exception notable d’Annie Le Brun que je ne connais pas, mais dont j’ai la faiblesse d’aimer le style éblouissant, la poésie percutante, l’antiféminisme féminin – quelles que soient mes divergences avec certains morceaux de bravoure post-surréalistes et diverses postures ultragauches surannées.

C’est déjà assez difficile comme ça !… Mes copains écrivent régulièrement et ça tombe toujours au mauvais moment. Oui, parce que nous, les brasseurs d’abstractions, on ne roule pas sur l’or. William Burroughs disait : « Dans ce métier, ce qui manque, c’est le pognon. » Et vous croyez que je m’en mets plein les fouilles avec mes critiques de bouquins ?

Boukharine marche sur des œufs

Bref, les devoirs de l’amitié passent au-dessus de cette inavouable cupidité. Du reste, en ce qui concerne Nikolaï, le bolchevik amoureux, de Gérard Guégan, ce fut loin d’être une corvée. Je passai une après-midi splendide à lire la prose du vieux forban – si aérien le style de ce conte historique, un domaine dans lequel Guégan est passé maître avec Fontenoy, Tout a une fin Drieu, et Hemingway, Hammett, dernière – j’ai déjà parlé des deux derniers dans ces pages. L’enchanteur est de retour. Qui d’autre, de nos jours marqués en littérature d’un nombrilisme sordide, pour nous raconter une histoire pareille ?Boukharine, favori de Lénine et déjà en disgrâce auprès du régime totalitaire, promis au peloton d’exécution à plus ou moins long terme, est envoyé à Paris au début 1936, fait du prince, pour racheter les manuscrits de Marx aux Mencheviks en exil, qui les tiennent des sociaux-démocrates allemands les ayant sauvés des autodafés nazis. Dans cette Ville-Lumière chausse-trappe et nid d’espions, Boukharine marche sur des œufs : les Mencheviks sont les ennemis du régime, or il doit traiter avec eux. L’Oncle Joe l’a-t-il envoyé pour le compromettre plus avant ?…

Malraux, Nizan, Jean Renoir

Un Bolchevik de cette stature attire les personnages phares de l’époque, Malraux, parfaitement décrit avec sa « concision qui tourne à l’obscur »  écrivait notre cher Drieu – Nizan, Jean Renoir et autres, dont le passage rapide dans cette fresque d’un Paris disparu enlumine les pages d’un épisode historique peu connu, mais ô combien révélateur jusqu’à aujourd’hui, où une Union européenne d’essence soviétique nous apprend que les techniques de pouvoir ne meurent jamais, elles se contentent de muer. Elles subsistent dans l’ADN de la technobureaucratie parasitaire. Elles passent de façon subliminale dans les formes suivantes de la domination. La politcorrectitude ambiante n’étant que la suite du Plan quinquennal. Celui du capitalisme de l’information, avec ses fatwas, ses purges et ses invasions justifiées à grand renfort d’idéologie post-industrielle – concoction de mièvrerie victimaire et d’absolutisme mercantile.

Sur un plan plus intime, et comme il l’a entrepris dans ses fables historiques depuis Fontenoy, Guégan nous décrit en détail la faiblesse d’un personnage historique. C’est un trait de caractère auquel il s’attache avec opiniâtreté depuis quelques livres, peut-être pour sa productivité littéraire. Notre Bolchevik, non des moindres puisqu’il fut un proche de Lénine, outre qu’il souffre d’une certaine pusillanimité, a un talon d’Achille. Bien que vieillissant, ce Casanova impénitent s’est amouraché d’une jeunesse, restée en Russie et enceinte de lui. Dans la sarabande des hyènes autour des manuscrits de Marx, suscitant nombre de convoitises internationales, dans sa panique face aux staliniens acharnés à sa perte, Boukharine doit aussi compter avec ses récentes amours aux conséquences imprévisibles – le contexte incertain de la broyeuse soviétique en pleine bourre, fusillant à tire-larigot.

Effarant poker menteur 

Il s’agit avec Nikolaï d’un effarant poker menteur sur un enjeu symbolique, raconté de main de maître – dans la beauté enfuie d’un Paris à présent dégradé sans retour par les chacals de l’urbanisme, les charognards de l’immobilier, les politiciens vautours de la ville à vendre.

Nikolaï, le Bolchevik amoureux, Gérard Guégan, Éditions Vagabonde.

Gilets jaunes : les bruns, les rouges et les juifs

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Acte VIII des gilets jaunes, Rouen, janvier 2019. Crédit : Charly Triballeau/AFP.

En marge des manifestations, les actes antijuifs se sont multipliés. Mais si les gilets jaunes pratiquent une forme de violence insurrectionnelle, ils cèdent moins à l’antisémitisme qu’à son fourrier complotiste. Et sont la proie de tous les noyautages. Enquête.


Ça a débuté comme ça. Aux alentours de Noël, une vieille dame juive se fait insulter par des gilets jaunes adeptes de la quenelle puis des dieudonnistes éméchés chantent l’hymne de la quenelle devant Montmartre. Cinq semaines passent. Le 2 février, devant la synagogue de Strasbourg, des gilets jaunes crient « sales juifs », font des bras d’honneur, lancent des pétards et urinent sur le mur de l’édifice. Dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 février, la vitrine d’un magasin Bagelstein de l’île Saint-Louis est maculée de l’inscription « Juden » (« juifs », en allemand). Trois jours plus tard, on retrouve des boîtes aux lettres décorées de portraits de Simone Veil recouvertes de croix gammées en face de la mairie du 13e arrondissement. À Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), le tronc de l’arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi a été scié. L’avant-veille, lors de l’acte XIV des gilets jaunes, une poignée de manifestants avait violemment invectivé Alain Finkielkraut : « Sioniste de merde ! », « La France, elle est à nous », « Rentre chez toi ! »

L’Allemagne atteint un pic d’antisémitisme 

Si l’académicien relativise les élucubrations de son principal agresseur salafiste à keffieh, sur le groupe Facebook « Je suis gilet jaune », les réactions sont mitigées. Parmi des milliers de membres, une grosse majorité dénonce un coup monté pour les discréditer. Certains condamnent l’antisémitisme. D’autres, un peu plus nombreux, attaquent bille en tête le supposé racisme et « l’islamophobie » de Finkielkraut.

Mettons les choses au point : les chiffres de l’antisémitisme n’ont pas attendu les premières manifestations des gilets jaunes pour bondir. Dès début novembre, le Premier ministre annonçait 69 % de hausse du nombre d’actes antisémites par rapport à l’année précédente, soit le retour à l’étiage de 2006. Depuis, un projet de loi contre la propagation des discours de haine sur internet est dans les tuyaux.

Le phénomène ne se cantonne pas à l’Hexagone puisque l’Allemagne a atteint son plus haut niveau d’antisémitisme jamais enregistré en dix ans. La faute à l’extrême droite pour les uns, aux migrants pour les autres. En tout cas, rien à voir avec notre conflit social bien franchouille.

Déclenchée le 17 novembre contre l’augmentation du prix du gasoil, « la manifestation des gilets jaunes est la poursuite dans la rue de ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Ce n’est qu’un révélateur, pas un déclencheur. En toute impunité, un twittos ou un facebooker peut tenir les pires propos racistes », déplore le président de la Licra, Mario Stasi. S’il n’incrimine pas les centaines de milliers de Français qui ont bloqué des ronds-points et défilé samedi après samedi, l’avocat antiraciste appelle les organisateurs des cortèges à faire le ménage dans leurs rangs. Or, rien n’est plus difficile pour ce mouvement sans structures, chefs, ni ligne officielle.

Zéro culture politique, organisationnelle et militante

Pour y voir plus clair, il faut raconter la succession des événements qui ont marqué les différents actes des gilets jaunes. On ne saurait rationaliser ce maelstrom qu’un brillant commentateur a surnommé « Fiume sans D’Annunzio », en référence à l’équipée irrédentiste qui rassembla un aréopage d’anarcho-syndicalistes, de fascistes, de futuristes et de libertaires italiens en 1920. Comment donner une cohérence et une unité d’action aux atermoiements de porte-parole médiatiques un jour proche de l’extrême droite, le lendemain des Insoumis, le surlendemain de Besancenot ? C’est là toute la différence avec les conflits sociaux passés, à l’exception peut-être du poujadisme : la masse des gilets jaunes et leurs meneurs ne possèdent aucune culture politique, organisationnelle et militante.

Cassons un premier mythe: la violence n’est pas le fait de minorités radicales infiltrées, mais de la foule insurgée. « Ce n’était pas une manifestation, plutôt une insurrection où des Micheline et des Gérard allaient chercher le bourgeois ! », raconte Yann, 35 ans. Ce bel Eurasien a grenouillé dans les milieux royalistes et libéraux avant de se muer en observateur distant. Son aîné, Alain Charles, 50 ans, ex-nationaliste révolutionnaire aujourd’hui proche de l’alt-right américaine, confirme l’explosion de violence venue de la base : « Lors des premiers actes, la dynamique violente venait de la masse. J’ai vu l’avenue Montaigne dépavée par des gilets jaunes qui n’avaient absolument pas le profil de membres de groupuscules. » La foule de manifestants énervés présentait le profil socioculturel des électeurs de Marine Le Pen, avec un fond poujadiste antifiscal étranger à la tradition des mouvements ouvriers. Pas étonnant que des nationalistes radicaux s’y soient sentis comme des poissons dans l’eau. Juif séfarade, gilet jaune souverainiste de gauche, Samuel, 33 ans, partage « leur optique insurrectionnelle. Tous ne sont pas violents, loin de là, mais dans une acceptation de la violence » qui se matérialise notamment par les appels de certains meneurs à marcher sur l’Élysée.

Un climat insurrectionnel

Le 24 novembre, une marée humaine de petits retraités, routiers, chômeurs et agriculteurs syndicalisés se répand sur les Champs-Élysées. Les plus aguerris montent des barricades, vite imités par les quelque 70 militants nationalistes de diverses obédiences (Bastion social, identitaires, Zouaves). Du côté des gauchistes, la génération de zadistes et d’« appélistes » née de la mobilisation contre la loi El Khomri (2016) entend retentir La Marseillaise et battre les drapeaux français sans se formaliser outre mesure. Quelques antifas font le dos rond. L’heure est au front commun contre la police, sinon à l’alliance des extrêmes. Un cliché résume cette convergence rouge-brune : le drapeau orné du Sacré-Cœur de Jésus y bat aux côtés d’une bannière Che Guevara. Sans forcément se reconnaître, noirs et rouges font le coup de poing ensemble. Dépassés, le ministère de l’Intérieur et la préfecture accusent le coup. La scène rappelle le précédent italien de Valle Giulia lorsqu’étudiants néofascistes et maoïstes se liguèrent provisoirement contre les forces de l’ordre le 1er mars 1968[tooltips content= »Scène remarquablement décrite dans le roman d’Alberto Garlini, Les Noirs et les Rouges. »]1[/tooltips] avant de rompre leur pacte de non-agression.

Sur le front politique, la gauche mouvementiste ne s’avoue pas vaincue. Le député insoumis François Ruffin proclame urbi et orbi que les gilets jaunes prolongent Nuit debout et réclament de facto l’application du programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon. Sur les réseaux sociaux, les professionnels de l’agit-prop s’activent pour donner un virage égalitariste aux débats. Opportunément, une liste de 42 propositions (du « zéro SDF » à l’instauration du référendum populaire) est votée en ligne et envoyée aux députés. C’est dans ce contexte de récupération sinistrogyre que l’acte III démarre le 1er décembre. Des jeunes équipés de masques et de protections ont décidé d’en découdre. Et pas seulement avec la police. Place de l’Étoile, bientôt saccagée, des nationalistes de différents courants regroupés sous le label Zouave déboulent avec une banderole « Tuons le bourgeois ». En face, les antifas entendent les bouter manu militari hors de la manif pour achever l’entreprise de récupération gauchiste. La violence culmine à un niveau inégalé, des insurgés miment des actes de guerre. À l’aise au milieu de la France périurbaine survoltée, les Zouaves laminent les antifas. Chez le gilet jaune moyen, on rêve de prendre les ministères. À défaut, les quidams en chasubles fluo s’en prennent aux nantis du quartier. Un hôtel particulier finit mis à sac, des voitures incendiées. « Avec cette violence, les gilets jaunes ont gagné la guerre politique contre Macron », résume Yann. Le président retire la taxe carbone et lâche 10 milliards de cadeaux de Noël (prime de fin d’année, revalorisation du Smic).

Drouet entre bruns et rouges

Sur la toile, la guerre idéologique bat de plus belle. La page d’un leader charismatique est l’objet de toutes les convoitises : Éric Drouet, 33 ans, chauffeur routier de son état. « Son profil Facebook est d’une pauvreté affligeante, avec trois fautes d’orthographe par mot. C’est un inculte qui incarne bien ce que j’appelle le “beauf-machine” », persifle Lucien, 27 ans, sympathisant de l’aile nationaliste des gilets. Sur le modèle de l’animal-machine cartésien, le « beauf-machine » est dépourvu de conscience politique. Un contenant vierge de contenus idéologiques, ce qui en fait la cible de tous les noyautages. Ainsi, La France insoumise, le NPA et les antifas s’en donnent à cœur joie sur la grande agora qu’est la page Facebook d’Éric Drouet et Jérôme Rodrigues, forte de 300 000 membres. « L’avis majoritaire prime, sinon ils se font dézinguer », remarque Samuel. Sur des sujets aussi clivants que l’immigration, mieux vaut ne pas trop la ramener.

L’inculture politique et l’inexpérience rendent ces chefs de pacotille vulnérables aux chausse-trappes. Janvier et février 2019 vont le prouver. La répression policière s’étant entre-temps abattue sur les jeunes nationalistes violents, leurs rangs se clairsèment.Indemnes de toute arrestation, les antifas s’emploient à encadrer les manifs en organisant des assemblées générales. Le cortège est désormais déclaré et s’acoquine avec la CGT le long d’un parcours Daumesnil-Bastille-République familier aux manifs de gauche. « C’est là que Drouet a appelé des fafs [NDLR : “France aux Français”] dans son service d’ordre pour faire contrepoids aux gauchistes qui voulaient s’approprier la manif. Il nous a fait venir sciemment alors qu’on avait frappé le NPA une semaine avant », raconte Franck, 22 ans, fier de faire le Zouave. Patatras, le 2 février, un black bloc antifa attaque le service d’ordre constitué de gilets jaunes radicalisés et de nationalistes notoires. Effrayés, Drouet et Rodrigues fuient la manif puis se plient aux injonctions de l’extrême gauche, le second, auréolé de son œil blessé par un tir de Flash-Ball, serrant la main de Besancenot dans la foulée. Au grand dam de sa base. N’est pas Lénine, Mussolini ni même Beppe Grillo qui veut…

Socialisme des imbéciles

S’il ne croit pas au sauveur suprême, le gilet jaune moyen s’est radicalisé au fil des semaines. « Des catégories entières d’ennemis sont animalisées : on parle des libéraux, du gouvernement ou de Bruxelles comme “les chiens”, “les singes”, “les rats” », relève Samuel. Cette phraséologie qui fleure le stalinisme de papa s’insère dans un imaginaire complotiste largement partagé de la droite à la gauche du mouvement. Il s’agit le plus souvent d’incriminer des élites financières et médiatiques parasitaires alliées de Macron, « président de la banque Rothschild », voire « pute à juifs », pour une minorité d’excités. À ce genre de dérapage, on mesure à quel point la génération internet s’est émancipée des prescripteurs d’opinion (télévision, presse) pour embrasser des contre-vérités alternatives.

Pour Memphis Krickeberg, chercheur en politiques pénales et animateur du site Solitudes intangibles, le socialisme des imbéciles a de beaux jours devant lui. Cet intellectuel marxiste identifie chez une partie des gilets jaunes un « anticapitalisme du ventre » potentiellement dangereux. « Dans leur idéologie spontanée, beaucoup ont une vision très floue du “système” et des élites. Ils opposent le bon peuple aux méchantes élites. Comme si le capital n’était pas un rapport social, mais l’action d’une clique de malfaisants qui imposent leur domination de l’extérieur. » Un tel appauvrissement de la pensée peut facilement basculer vers un ciblage des juifs, assimilés au « capital abstrait » par les entrepreneurs antisémites [voir encadré] qui investissent la rue.

Quoi qu’il en soit, nul n’entrevoit d’issue politique à la colère populaire toujours soutenue par une partie de l’opinion. Pas plus que le one-man-show présidentiel appelé « Grand Débat », le référendum d’initiative populaire ne saurait satisfaire ces millions de Français pétris de ressentiment contre les institutions. Le lynchage de la candidate gilet jaune,Ingrid Levavasseur, aux européennes par une partie de la foule symptomatise cet anti-électoralisme viscéral. Comme dirait ma boulangère, on n’est pas rendu.

Dans la tête d’un antisémite

Son physique de khâgneux binoclard cache un maurrassien canal historique. À 22 ans, Cyriaque se targue d’avoir été exclu de l’Action française pour antisémitisme. Aujourd’hui, membre de l’association dissidente « Amitié et Action française », proche d’Alain Soral, de Jérôme Bourbon (Rivarol) et de l’essayiste antisémite Hervé Ryssen, il a partagé leur estrade le 19 janvier lors d’un meeting organisé au nom du « pays réel ». Pour autant, Cyriaque ne fantasme aucun coup de force. « Rien ne va se gagner par des manifs. On n’a pas réussi le 6 février 1934, pourquoi on réussirait maintenant ? » Sur un plan plus métapolitique, cet enfant de la contre-révolution catholique s’assigne la mission de conscientiser les Français « qui n’attendent plus rien des politiques » et « attaquent chez Macron la puissance de l’argent et des lobbies, le président des Rothschild ».Complotiste assumé, Cyriaque n’y va pas par quatre chemins : « Les mecs qui ont le pouvoir, c’est la communauté juive et la franc-maçonnerie », qu’il dit infiltrées jusqu’au sommet de l’Action française. « Je connais plein de juifs. On s’entend très bien, y’a aucun souci entre nous, mais au point de vue politique, ils n’ont pas à avoir le pouvoir. Soral a largement raison. » Quid des récentes inscriptions et agressions antisémites ? « À Marseille, les tags “juif” ont été faits par… un juif.  “Juden”, ça peut aussi bien venir d’un manipulateur d’extrême gauche que d’un sympathisant du site [antisémite] Democratieparticipative qui veut troller. »Décidément, la France bouge.

Les Suisses, eux, débattent du sort de « leurs » djihadistes

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Capture d'écran "Le Temps"

Les Suisses s’affrontent sur la question du sort à réserver à ceux d’entre d’eux qui ont rejoint Daech en Irak et en Syrie. Doit-on faire en sorte de les juger en Suisse ou les laisser sur place ? De ce coté-là du lac Léman, la question a le mérite d’être posée. 


Donald Trump a invité, le 17 février, tous les Etats du monde à rapatrier 800 djihadistes de l’Irak et de la Syrie. Cette annonce contraste avec sa volonté de ne pas en rapatrier sur le territoire américain. Faire revenir chez soi des moutons égarés partis faire le djihad fait peur à toute nation, à juste titre. Par son exhortation, Trump ne fait que jouer la carte des rapports de force définissant la géopolitique actuelle. En Europe, c’est la cacophonie : nulle entente entre les Etats, chacun ayant des motivations différentes. La Suisse n’échappe pas à la règle, et la question du jugement des djihadistes est maintenant débattue.

Vivre et laisser mourir

Depuis 2001, 93 jeunes radicalisés sont partis de Suisse pour participer à des actes terroristes, selon les informations du Service de renseignement de la Confédération. Parmi eux, nous apprend la même source, plus de 80 se sont engagés dans la zone de conflit irako-syrienne, et seulement une vingtaine d’entre eux aurait encore le passeport suisse. Selina B., actuellement détenue chez les Kurdes, est l’une d’entre elles : elle a quitté Lausanne en 2015 pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique (EI) et a peur d’être renvoyée parmi les islamistes depuis qu’elle a exprimé son souhait de revenir au pays, comme nous l’apprend un bref entretien filmé du Temps.

A lire aussi: Djihadistes français: oublions les tous, Allah reconnaîtra les siens

A Winterthur, en Suisse alémanique, d’autres cas sont connus et ont été relayés dans les médias. En février 2015, un jeune Suisse d’origine italienne est parti en Syrie faire le djihad au sein de l’EI. Le jeune homme était apparemment un « apprenti apprécié » par ses professeurs et par ses proches, mais avait fait de « mauvaises fréquentations ».

Le sol du droit…

« Je préférerais que les djihadistes suisses soient jugés sur place », a pourtant tranché la conseillère fédérale Karin Keller-Suter. Sa prise de position n’est pas celle du gouvernement suisse mais a eu le mérite de faire naître le débat. Deux visions s’opposent. Selon les uns, il faudrait juger une personne ayant commis un acte délictueux dans le pays où l’acte en question a été commis ; selon les autres, il s’agirait d’un type particulier d’acte délictueux. Le socialiste Carlo Sommaruga, sur le plateau d’Infrarouge, a défendu, mercredi, cette seconde position en invoquant l’importance de garantir un procès digne de ce nom et de mettre le terroriste hors d’état de nuire « en le maintenant en prison et sous contrôle ».

Dans la même émission, l’ancien suppléant du procureur général de la Confédération, Claude Nicati, a lui estimé qu’il serait très difficile, voire impossible, de mener un tel procès en Suisse. Selon lui, il faudrait notamment chercher des témoignages sur place, voire faire venir les témoins en Suisse.

…et le droit du sol

Dès lors, pourquoi ne pas s’en remettre à la Cour pénale internationale (CPI), l’affaire dépassant largement la nation helvétique ? Que l’Irak et la Syrie ne soient pas signataires du Statut de Rome, qui regroupe les pays membres de cette instance, ne change pas grand-chose à la donne selon l’ancien conseiller d’Etat neuchâtelois : la Suisse a le pouvoir de déléguer sa compétence à la CPI, forte d’une équipe et d’un budget conséquents.

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Cette démonstration est séduisante. Mais une éventualité n’a pas été évoquée : celle de changer la loi. Au lieu de se tordre le cerveau pour arriver à encadrer le sort de ces terroristes dans le cadre des arsenaux juridiques actuels, pourquoi ne pas adapter le droit pénal aux situations inédites qui se présentent à nous. Nous sommes face à la « seule exactitude » de Charles Péguy qu’Alain Finkielkraut a eu le mérite de rappeler : l’implacable souveraineté du présent et des formes nouvelles de la réalité.

Je suis un homme qui parle des femmes

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©Theo Giacometti/Hans Lucas

La journée des droits des femmes n’est pas qu’une journée pour les femmes. Le 8 mars est l’affaire de tous. Le féminisme est universaliste ou il est trahison. 


Encore un homme qui parle des femmes ! Le 8 mars, ne faudrait-il pas plutôt réserver la parole et la plume aux femmes ? Eh bien non. De toute façon, à Causeur, la patronne se réserve la parole quand elle veut…

Et surtout, que serait un 8 mars où les femmes parleraient juste entre elles des droits des femmes, comme s’il s’agissait – qu’on me pardonne l’expression – d’un « sujet de bonnes femmes » ? Comme si les mâles de l’espèce n’étaient pas concernés ! Mais ils le sont. Ils le sont d’autant plus que les droits des femmes que l’on croyait acquis sont de plus en plus menacés, au détriment de toutes… et de tous. Il est indispensable de le dire, de l’écrire, de le dénoncer.

Je suis un homme qui se sont concerné par les droits des femmes

Je suis donc un homme qui parle des droits des femmes, qui espère pouvoir en parler avec les femmes, mais qui s’interdit de prétendre parler en leur nom ou à leur place. Je suis un être humain qui parle des droits de la moitié de l’humanité, ce qui concerne toute l’humanité. Je suis un citoyen qui parle des droits de la moitié de ses concitoyens, ce qui concerne toute la communauté nationale. Je suis un individu profondément attaché à la mixité dans la vie de tous les jours, et je parle des droits d’une grande partie des personnes que je côtoie et rencontre dans mon foyer, dans ma vie amicale, sociale, professionnelle, intellectuelle, d’alliées et d’adversaires dans les combats que je mène et les causes que je défends.

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Je suis un homme qui a le privilège de vivre dans un pays où il peut considérer une femme avant tout comme sa semblable et son égale, partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs, partageant la même liberté d’exercer notre esprit critique, partageant la même citoyenneté qui nous rapproche, nous réunit et nous pousse à avoir conscience de notre commune humanité. Commune aux hommes et aux femmes, commune aux hommes et aux femmes de toutes les origines, de toutes les ethnies, de toutes les religions. Je suis un homme blanc qui considère qu’aucune femme ne devrait se contenter d’un « féminisme au rabais ».

Je suis, aussi, un homme qui sait que sur certains points il ne peut accéder à ce que c’est qu’être une femme que par personnes interposées, par ce que des femmes peuvent en dire et en partager – et encore ne suis-je pas sûr de tout comprendre. Mais je trouve cet irréductible mystère plus enrichissant qu’effrayant, et je n’oublie pas qu’il se tient en regard d’un mystère équivalent pour les femmes face aux hommes, et que ces deux mystères réunis créent un espace d’inconnu et de liberté où chaque rencontre peut déployer son génie propre.

Je suis un homme qui sait qu’il n’est pas une femme

Au demeurant, n’en est-il pas toujours de même entre deux êtres, quels que soient leurs sexes ? Une part de l’autre me sera à jamais étrangère, différente, surprenante, preuve de son altérité. Si proches que nous soyons, il n’est pas mon double. C’est ce qui fait de la confiance une prise de risque, donc un don, indispensable à l’amitié, l’amour, la fraternité de notre devise – entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes.

Le féminisme véritable est une sublime ligne de crête qui s’appuie à la fois sur notre universelle humanité et sur le respect de la féminité dans ce qu’elle a de spécifique, sur une stricte et absolue égalité des droits et sur l’acceptation des différences, qui défend à la fois les femmes et la liberté de chaque femme.

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Nier les différences entre les sexes est absurde, pourvu que les vérités générales n’enferment pas les individus. Une femme peut parfaitement être un humain admirable sans renoncer à être femme, et l’être à sa manière. Nos identités ne sont pas interchangeables, et que l’on puisse parfois passer de l’une à l’autre ou en créer de nouvelles ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. Il y a de nombreuses façons d’être femme, ou d’ailleurs d’être homme, par nature ou par choix, et ce qui est inhabituel, étrange ou minoritaire n’est pas forcément mauvais, ni moins bon – mais n’est pas non plus forcément bon, ni forcément meilleur ! L’indifférenciation est un appauvrissement, le renoncement au jugement éthique et rationnel est une démission.

Ce n’est pas la domination masculine qui menace les femmes en Occident

Certains critères s’appliquent, et ils sont universels. La dignité intrinsèque que je veux que l’on me reconnaisse, les responsabilités que celle-ci implique, la liberté qui découle de cette dignité et accompagne indissolublement ces responsabilités sont pour les autres comme pour moi, pour moi comme pour les autres. Je n’accepterai aucune idéologie qui ferait de l’autre par nature un être humain au rabais.

Nier l’universel est monstrueux, et revient à enfermer les individus dans des catégorisations souvent arbitraires. Être prisonnier de la norme d’une minorité à laquelle on est décrété appartenir n’a rien d’une libération ! Quel écœurant mépris, chez ceux qui refuseraient qu’on leur impose telle ou telle règle irrationnelle, mais trouvent que pour « ces gens-là » on saura bien s’en contenter ! La liberté d’un groupe ne doit jamais se faire au prix de l’asservissement des individus qui le composent. Nous avons tous besoin de racines, non pour qu’elles nous enchaînent, mais comme point d’appui pour nous élancer et affirmer ce que nous dicte notre conscience.

Or, aujourd’hui, ce n’est pas une hypothétique domination masculine qui menace les droits des femmes en Occident, c’est le renoncement à l’universalisme.

Renoncement dans l’androphobie, manifeste dans certaines dérives visant à criminaliser toute expression du désir masculin, quand ce n’est pas de tous les traits de caractère traditionnellement considérés comme masculins. Faut-il le redire ? Les hommes n’ont pas le droit de faire des femmes des jouets à leur convenance, condamnées à être ce qu’ils voudraient qu’elles soient. Et la réciproque est vraie : les femmes n’ont pas le droit de faire des hommes des jouets à leur convenance, condamnés à être ce qu’elles voudraient qu’ils soient !

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes, mais de la liberté de chaque femme

La dignité humaine est universelle, même pour les mâles. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas à accepter d’être considérés comme inférieurs ou présumés coupables en raison de leur sexe (ou de leur couleur de peau, fut-elle blanche), mais aussi qu’ils n’ont pas à rejeter sur les femmes la responsabilité de leurs propres actes. Une femme peut être la cause ou le déclencheur du désir d’un homme (et c’est heureux !), mais l’homme reste pleinement responsable de ce qu’il fait de ce désir. Vouloir imposer aux femmes de ne pas susciter le désir masculin, c’est enfermer les femmes mais aussi infantiliser les hommes. C’est simultanément nier la liberté des femmes, la responsabilité des hommes, et l’humaine dignité des deux sexes.

Renoncement dans le relativisme moral et les communautarismes, où la liberté des femmes est toujours sacrifiée au nom de la tradition, du dogme, ou de je ne sais quelle lutte du moment présentée comme prioritaire. L’asservissement et l’injustice deviendraient-il acceptables pourvu qu’ils durent assez longtemps pour être dits traditionnels ? Deviendraient-ils bons pourvu qu’ils soient réputés avoir été arbitrairement fixés par je ne sais quelle puissance surnaturelle ?

La question centrale du féminisme n’est pas celle de la place des femmes : pourquoi prétendre leur en assigner une ? C’est la question de la liberté de chaque femme de choisir sa place dans la dignité. Sans dignité, la liberté n’est que vaine errance. Sans liberté, la dignité n’est qu’un leurre pour imposer un carcan de règles sous prétexte d’honneur, de pudeur, de cohésion du groupe.

Et la République n’est pas un espace neutre où chacun pourrait afficher ses appartenances dans une concurrence d’ostentation entre groupes rivaux. Elle est un espace neutre où chacun doit s’astreindre à faire discrètes ses appartenances pour aller au-delà, rencontrer l’autre dans une citoyenneté partagée afin d’œuvrer ensemble au bien commun, lequel n’est jamais la seule conciliation des intérêts particuliers mais leur dépassement au bénéfice de tous.

Le féminisme a de vrais combats à mener

Renoncement dans une mesquinerie facile et l’obsession du contrôle, entre police de la pensée ubuesque et réinvention idéologique des règles d’orthographe et de grammaire. Paradoxe selon lequel ce qui était et devrait être un combat pour la liberté devient une menace pour la liberté d’expression, donc d’échanges, de réflexion, de pensée, et le terreau d’absurdités sacrifiant la plus élémentaire rigueur intellectuelle au profit d’un militantisme fanatique. Et pendant que ces délires prennent le risque terrible de discréditer la cause féministe, des millions de femmes dans le monde sont obligées de se battre dans l’espoir d’une simple égalité des droits civiques. Au Pakistan, en Algérie, au Maroc, en Argentine, en Inde, en Iran, sans oublier l’Arabie Saoudite et autres

Par bonheur, malgré tout, le féminisme humaniste et universaliste existe toujours, et il brille d’un magnifique éclat.

Il est dans le très bel appel « Pour un huit mars féministe universaliste ! » qui dénonce avec force les impostures « décoloniales, indigénistes, racialistes, postmodernes ». J’aurais cru Libération incapable de publier un tel texte, je suis heureux de constater que j’avais tort – même si, hélas, d’autres textes de cette semaine montrent que les vieux démons sont toujours là…

Je suis un Homme

Il est dans le franc-parler, le bon sens et le courage du dernier livre de Lydia Guirous, Le suicide féministe. Cri du cœur de citoyenne et de femme, elle y dresse un état des lieux parfois dur mais toujours lucide, et l’accompagne de propositions réalistes, résolument actuelles tout en restant fermement ancrées dans l’esprit de Simone Veil et d’Élisabeth Badinter. Espérons que son parti (LR) trouvera là son projet européen pour défendre les droits des femmes !

Voilà en tout cas qui prouve que cette cause peut et doit rassembler par-delà les clivages partisans habituels, et qu’à droite comme à gauche il y a des femmes (et des hommes) qui savent et préservent le véritable sens du mot « république ».

Je suis un homme. Tous les droits qui me seraient accordés mais seraient refusés aux femmes seraient certes octroyés à ma masculinité, mais refusés à mon humanité. Sous prétexte d’exalter ma dignité d’homme mâle, ce serait nier ma dignité d’homme être humain. J’affirme pourtant que les deux ne sont pas incompatibles. Plus encore : que l’un ne va pas sans l’autre.

Aujourd’hui mais aussi tous les jours de l’année, j’ai une dette envers toutes les véritables féministes : elles se battent pour la société dans laquelle nous vivons, pour nos enfants, mais aussi pour moi, et pour nous tous. La dignité et la liberté des femmes ne sont rien de moins que la dignité et la liberté de notre commune humanité.

Noms de métiers: la féminisation n’a pas eu besoin du féminisme

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©DURAND FLORENCE/SIPA / 00203466_000001

La féminisation des noms de métiers n’a rien à voir avec la féminisation de la langue française. La première suit le réel quand la seconde en est déconnectée.


Dans la grande confusion médiatique et idéologique concernant les questions de « genre », la « féminisation » est sur toutes les langues. La symbolique politique prenant le pas sur les sciences du langage, il serait bon de rappeler quelques évidences, notamment la confusion entre signe linguistique et référent extralinguistique : une vedette peut être un homme comme un mannequin peut être une femme.

« Elle est très bien, ma proctologue »

Obnubilé par quelques questions protocolaires qui ne concernent pas vraiment le bas peuple que nous sommes (faut-il dire madame le/la ministre ?), personne ne prend vraiment le temps de spécifier ce qu’est la « féminisation » comme opération en langue.

On oublie ainsi que quand les locuteurs – qui sont aussi des locutrices : le pluriel servant à regrouper, il est par définition inclusif… – veulent désigner une femme, cela fait belle lurette (salut, Lulu) qu’ils y arrivent très bien tout seul. Dire « elle est médecin » ne pose aucun problème. Pourquoi vouloir marquer sur le nom ce qui est marqué sur le pronom ?

En confondant métiers, activités et raison sociale, on néglige le fait que le but de la parole n’est pas d’identifier le sexe des gens (tiens, un mot collectif sans genre !). En effet, quand on dit « faut que j’aille chez le proctologue », il est question de la fonction et elle n’est pas sexuée. Cela n’empêche pas qu’on puisse ensuite dire « elle est très bien, ma proctologue »…

Le réel plus fort que le féminisme

En réalité, la féminisation a déjà eu lieu. Dans les faits, d’abord. Et dans les noms ensuite : partout où l’on a besoin de féminiser, l’usage (c’est-à-dire les locuteurs) s’en occupe naturellement. Pourquoi ? Parce que c’est une nécessité quotidienne. Personne n’a besoin de l’aval de l’Académie française ou du gouvernement pour parvenir à parler du réel. En français, nous utilisons depuis fort longtemps des constructions épicènes (« elle est juge, auteur, professeur »), des suffixations (avocate, policière) et toutes sortes de moyens qui permettent de référer au caractère féminin d’une personne.

Certes, la symétrie n’est pas toujours possible : la « portière » pourra difficilement devenir la femme du portier, ni la « traiteuse » celle du traiteur… Cela ne nous empêche jamais de construire notre discours.

On oublie surtout que, la plupart du temps, les prétendus nom de métiers sont en réalité des raisons sociales : transporteur, assureur, employeur, fournisseur, etc. désignent des entreprises et pas des personnes. La féminisation n’a aucun sens pour ces mots. Il en va de même des mots collectifs : nous avons lu des militants mentionnant des représentants « des personnel.le.s »… alors que le mot « personnel » ne peut pas désigner des individus singuliers (« je suis un personnel » n’est pas plus envisageable que le féminin) et qu’il n’est pas non plus pluriel.

Dans la plupart des cas, les mots fonctionnent à plusieurs niveaux : pour désigner une fonction (« je vais chez le boulanger ») ou une personne (« la boulangère était charmante aujourd’hui »). La féminisation ne peut donc pas du tout être une opération mécanique ou obligatoire car parler ne consiste pas à appliquer des nomenclatures mais à exprimer des contenus de pensée toujours contextualisés.

« Une brute » ou « une andouille » est souvent un homme

On confond aussi la féminisation des métiers, qui est l’affaire de la société, et celle de la langue qui n’en est que le reflet : « plombier » n’est masculin que dans la mesure où le métier est majoritairement masculin. Quand les « plombières » seront légions, le mot sera courant. Il n’y a rien là à réformer et il n’existe aucune injustice, ni dans la pratique socio-professionnelle ni dans la dénomination.

Au nom d’une idéologie hâtive, ignorante de la réalité grammaticale, on nous sert bien souvent une bouillie conceptuelle où le mot « femme » tient lieu d’étrange regroupement thématique. À côté de la féminisation des noms de métiers, qui est une évolution naturelle de la dicibilité du monde, se tient en ordre de marche militant l’écriture inclusive, qui est un snobisme ostentatoire où se mélangent utopisme soviétique et cratylisme crasse. Ces phénomènes sont très distincts. La féminisation est en rapport avec des intentions de discours : elle est portée par les locuteurs. L’écriture inclusive est une lubie militante.

En français, tous les mots portent nécessairement une marque de genre. On dit que le genre est grammaticalisé parce qu’il sert à différencier des mots, pas à désigner quelque chose de réel : « le piano » n’est pas plus viril que « la pendule » n’est féminine.

Quand les mots réfèrent à des humains, le genre grammatical et le genre sexuel peuvent être en décalage (quand vous avez affaire à « une brute » ou « une andouille », ce sont souvent des hommes…).

L’écriture inclusive est discriminatoire

Quand le mot est pluriel, il inclut évidemment tout le monde (au passage « le monde » est un singulier alors qu’il désigne… « une multitude » !). Personne n’a jamais cru que dire « chers collègues » impliquait de ne s’adresser qu’aux hommes.

Quand le mot est générique, il désigne les femmes et les hommes selon le cas. C’est pour cette raison qu’on peut à la fois parler de « l’assuré », de « la victime », du « demandeur », du « candidat » à un niveau général et désigner des personnes concrètes comme « candidate », « demandeuse », etc.

Vouloir indiquer des accords doubles n’a aucun sens puisque c’est déjà ce que font le pluriel et le générique. Les militants prennent au pied de la lettre les dénominations grammaticales : ils n’ont pas compris que « masculin » et « féminin » ne voulaient pas dire « mâle » et « femelle ». Ils se scandalisent, sans saisir que le masculin et le neutre ont, en réalité, la même forme en français.

L’orthographe est déjà l’objet d’un jugement sociolinguistique car elle révèle (plus ou moins) un niveau d’études. L’écriture inclusive est encore plus clivante parce qu’elle introduit une terrible sommation : par leur orthographe, les gens devront se positionner politiquement à chaque fois qu’ils enverront un mail !

En opérant une distinction entre ceux qui sauront pratiquer l’écriture inclusive et les autres, les militants exigent que l’allégeance idéologique soit marquée à chaque instant de notre vie graphique. Drapé dans la vertu des justiciers donneurs de leçons, ce combat est en réalité un snobisme. En effet, il ne semble concerner que trois ou quatre termes fortement valorisés (« auteur », « écrivain », « chercheur »…) sans qu’il existe de revendication équivalente pour « éboueur », « charpentier », « bûcheron » ou « balayeur ».

La neutralisation des imbéciles

Seul un symbolisme politique de niche a décidé d’imposer une morale dans la langue qui n’a en fait rien à voir avec la langue. Seule l’ostension morale et idéologique d’une classe ultra-bourgeoise intervient dans ces débats vite transformés en pugilats médiatiques.

L’exigence de soumission à un ordre moral fantoche des « inclusivistes » se fait en toute ignorance des phénomènes de neutralisation du genre (l’impersonnel, le générique, le pluriel), de l’oralité, de la distinction entre genre linguistique et genre sexuel et en postulant un lien mystique entre l’influence des signes de la langue et la réalité sociale. Si ce lien existait, alors selon leur interprétation, on se demande bien comment la condition féminine aurait jamais pu se libérer du carcan de la langue…

C'est le français qu'on assassine

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La guerre au français

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« L’agriculture s’est complètement affranchie de la nature »

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George Oxley est biologiste et biochimiste, spécialisé dans la vie des sols. Homme de terrain, il conseille les agriculteurs pour améliorer leur rentabilité et leur apporter des solutions naturelles en appliquant des techniques qui préservent les sols et garantissent une alimentation saine. ©Hannah Assouline

Biochimiste, George Oxley constate l’épuisement des sols. Au nom d’une quête effrénée du profit, l’agriculture intensive s’est détachée des écosystèmes au mépris des lois élémentaires de la biologie. Et de l’avenir de l’humanité. 


Causeur. Depuis l’après-guerre, un modèle productiviste domine l’agriculture. Il est caractérisé par la spécialisation croissante, la mécanisation, l’industrialisation, l’utilisation intensive de la chimie (engrais, pesticides, herbicides) et la manipulation de plus en plus poussée des espèces, notamment par la génétique. S’il a eu le mérite d’éradiquer la famine sur une grande partie de la planète, il est de plus en plus critiqué pour ses conséquences néfastes sur l’environnement, la santé, la biodiversité, et même pour sa contribution au réchauffement climatique.

George Oxley[tooltips content= »George Oxley est biologiste et biochimiste, spécialisé dans la vie des sols. Homme de terrain, il conseille les agriculteurs pour améliorer leur rentabilité et leur apporter des solutions naturelles en appliquant des techniques qui préservent les sols et garantissent une alimentation saine. »]1[/tooltips]. Tout cela est un conte de fées : l’homme n’est pas un super-héros qui a dompté la nature pour vaincre la famine et la disette ! Notre tort est d’avoir tourné le dos à la biologie et aux sols, autrement dit d’avoir voulu nous passer du vivant. Par exemple, avant 1940, les productions de viande et de céréales étaient intégrées, notamment parce que les bêtes étaient une source d’engrais. Ce modèle, inauguré à la fin du XVIIIe siècle a dominé en Occident pendant cent cinquante ans. Il a, excusez du peu, permis et soutenu la révolution industrielle, libéré l’agriculture de la main-d’œuvre, nourri travailleurs et citadins et fourni massivement des matières premières. Dès cette époque, l’agriculture s’inscrit dans une démarche scientifique et économique avec des revues de haut niveau, des formations, de la recherche et des innovations.

Nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes

Qu’est-ce qui a changé et pourquoi ?

Une autre logique s’est imposée. On a décidé que l’engrais se résumait à trois éléments chimiques – azote, phosphate et potasse – et qu’on pouvait se débarrasser de tout le reste. Simultanément, on s’est mis à cultiver de manière intensive en labourant plus profondément avec des machines très puissantes. On a exploité le sol, cette couche essentielle et pas très épaisse qui forme le système digestif de la planète. Le raisonnement utilitaire qui a réduit l’engrais naturel à ces trois composantes a complètement négligé le fait que le sol était aussi fait de carbone et que les plantes en ont besoin ! Or, avec les nouvelles techniques, on a cessé de renouveler ce carbone. On s’est mis à labourer profondément et puissamment en exposant à l’air et à la lumière des organismes adaptés à la vie souterraine et en enterrant des organismes qui avaient besoin de lumière et d’oxygène. Ce qui revient à oublier que le sol est un écosystème vivant avec des micro-organismes, des champignons et des vers de terre qui sont les « super prédateurs » de cet environnement. Alors qu’il est à la base de la chaîne alimentaire – exactement comme le plancton et les microalgues le sont pour les océans –, on a traité le sol comme une matière inerte. Même dans les champs, on a fait de l’agriculture hors-sol ! Les effets pervers sont multiples : en malmenant les micro-organismes qui maintiennent le sol (le champignon mycorhize retient 37 000 fois son poids et s’attache aux cailloux et aux végétaux), on a accentué l’érosion…  Depuis les années 1940, nous avons dilapidé la richesse du sol hérité des générations précédentes. Cela s’est fait en peu de temps.

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C’est-à-dire ?  

En 1980, 90 % de notre agriculture était bio, c’est-à-dire sans pesticides ni herbicides. En 1995, c’était 10 %. Et en 2000, l’agriculture bio représentait à peine 1 % du total. Aujourd’hui, ça remonte un peu. Dès les années 1970-1980, les politiques mises en place ont commencé à porter leurs fruits empoisonnés. La grande intensification de l’usage du Roundup a commencé en 1987-1991, les premiers OGM en 1987. Or, on a développé les OGM pour résister au Roundup, pas pour autre chose ! À la sortie des Trente Glorieuses, alors que débutait la financiarisation de l’économie, l’agriculture est passée à la vitesse supérieure… pour arriver au même résultat : nous avons vécu à crédit et nous nous sommes endettés collectivement, que ce soit en argent ou en sol…

On croyait que l’agriculture productiviste était au moins… productive !

Non. En l’espace de vingt à trente ans, nous avons dilapidé les stocks de carbone dans le sol au point que les rendements à l’hectare diminuent aujourd’hui. Même si on regarde froidement avec les yeux d’un économiste, on voit que l’alimentation coûte plus cher en pétrole ! Nous avons donc quitté un système parfaitement rationnel, appuyé sur la science et la technologie, mais dans le respect du vivant et des sols, pour un autre qui a eu l’avantage éphémère d’engendrer des profits pour des acteurs économiques qui ne considèrent les agriculteurs que comme des marchés. C’est une logique infernale : on utilise des gens, on concocte des plans pour eux, on les finance – parce qu’il n’y a aucune profession aussi subventionnée que l’agriculture – pour les envoyer dans le mur.

Du point de vue des industriels, il faut que les choses soient transportables, faciles à transformer, résistantes aux voyages à l’autre bout de la Terre…

L’agriculture a en quelque sorte été nationalisée ?

Totalement. Il suffit de regarder les budgets : tout est dirigé à coup de subventions, de formulaires et de normes. Même aux États-Unis. C’est dans ce contexte que la rupture a eu lieu : on a lâché la connaissance des paysans, la science du sol, la botanique, les bases de la nutrition – les protéines, les apports nutritifs –, pour une organisation humaine qui ne respecte plus les cycles naturels. On a poussé la logique politique et économique à son terme, jusqu’à ce que l’agriculture se libère complètement de la nature. Cela ne peut durer qu’un temps, car la planète n’est pas faite pour ça.

Mais il n’y a jamais eu autant d’écoles d’agronomes, de laboratoires et d’organismes de recherche en agriculture subventionnés par les États ! Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Certes, mais qu’y enseigne-t-on ? Les tableaux Excel (ou leurs ancêtres des années 1950-1970) des bureaucrates ne laissaient pas de place pour des considérations autres que la quantité, les rendements et les coûts ! L’efficacité industrielle de la filière a été la seule préoccupation. Par exemple, on a mené beaucoup de recherches pour produire massivement du blé avec des rendements dingues, mais en sacrifiant les qualités nutritives, car l’équilibre des nutriments à l’intérieur du blé était cassé. La maturité et la complexité des sucres que l’on trouve dans les blés modernes sont beaucoup moins intéressantes que dans les blés anciens. Pire encore, cela pose des problèmes de nutrition, parce que les sucres sont beaucoup moins reconnus par l’être humain, qui n’est pas adapté à leur digestion. Certaines espèces de blé ancien avaient des « barbes » qu’on a supprimées parce que les paysans les portaient sur le dos, et cela les grattait. Maintenant que plus personne ne porte le blé ainsi, on pourrait très bien ressusciter les barbes, notamment parce qu’en été, elles permettent au blé d’accomplir sa maturation. Le matin, les barbes capturent l’eau de la rosée qui permet au grain de continuer à vivre, indépendamment de ce qu’il reçoit par le sol, et aux sucres de continuer à mûrir. Mais ce raisonnement dépasse les administrations et les industriels. De leur point de vue, il faut que les choses soient transportables, faciles à transformer, résistantes aux voyages à l’autre bout de la Terre…

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Les architectes de ce système étaient-ils conscients de ses conséquences néfastes ?

Ils auraient dû l’être. Le paysan de bon sens le savait déjà. Il savait que la vache va avec les prairies. Toute notre nourriture vient de la prairie, pas de la forêt ni d’une ferme des mille vaches qui fonctionne comme une usine. La vache n’est pas seulement une productrice de matière organique. C’est aussi une machine ultra sophistiquée à reproduire les micro-organismes de la surface du sol, qui permettent aux plantes de se nourrir et de trouver l’eau plus facilement, doublée d’une usine à hormone de croissance spécifique pour les plantes des plaines, notre nourriture. Chaque animal reproduit sa propre nourriture. Et puis, dans l’engrais d’une vache, la valeur carbone/azote est idéale : exactement ce dont nous avons besoin pour notre alimentation !

Nous avons toutes les connaissances scientifiques pour produire du bon et du sain en quantité

Le tableau que vous dessinez est très sombre, voire décourageant…

C’est un simple constat, mais ces chiffres ont dix ans et vont peut-être évoluer dans le bon sens : aujourd’hui je vois davantage de logos « Élevé à l’herbe »… Les crises multiples que nous sommes en train de vivre nous montrent que ce système coûte trop cher et profite à peu. Il n’y a pas d’état d’âme à avoir. On sait encore produire de la qualité. Des paysans ont fait un travail exceptionnel de conservation de la biodiversité génétique et des semences anciennes, et nous avons toutes les connaissances scientifiques pour produire du bon et du sain en quantité.

Assez pour nourrir 7 ou 10 milliards d’êtres humains à un prix raisonnable ?

« Comment nourrir 9 milliards de personnes en 2050 », c’est un slogan publicitaire…  qui a été utilisé pour promouvoir le Roundup de Monsanto ! Plus sérieusement, le système actuel qui n’a jamais marché pour la qualité ne marche même plus pour la quantité ! Or, la problématique, ce n’est pas de savoir combien de grammes d’aliments seront ingérés par l’homme, mais quels sont la qualité nutritionnelle et les effets sur la santé de ces aliments. Aux États-Unis, la longévité baisse d’ailleurs à cause des maladies liées à l’alimentation et donc au système politique, industriel et agricole !

L’espoir vient d’ailleurs, notamment des progrès absolument incroyables accomplis par la botanique. Nos connaissances en microbiologie nous permettent en effet de savoir comment le sol fonctionne. Tant et si bien qu’on peut l’organiser au mieux grâce à la science, à la technologie et à l’industrie agroalimentaire.

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Nous disposons des techniques testées, éprouvées et pratiquées par de nombreux agriculteurs depuis les années 1980. Non seulement ce système maintient les paysans en place et leur fournit de quoi vivre décemment, mais en plus il augmente le rendement et minimise l’effort investi. La logique qui nous guide – et qui devrait guider l’agriculture – est de remettre le sol, la beauté et la biodiversité au cœur du système. Il faut arrêter de lutter contre la nature. Dans ce qu’on appelle les « mauvaises herbes », il y a des plantes qui, loin d’être nuisibles, apportent du carbone et de la matière organique très importante pour la fertilité des cultures et maintiennent un équilibre naturel qui diminue les maladies et les dégâts. La preuve flagrante de l’intérêt de ce concept est la récente invention française de trieuses de graines ultra sophistiquées, qui permettent d’avoir des récoltes « propres » de plusieurs graines cultivées ensemble et séparées des indésirables.

Le sol est un écosystème vivant, une couche peu épaisse, mais essentielle, qui forme le système digestif de la planète. ©ARDEA/MARY EVANS/SIPA
Le sol est un écosystème vivant, une couche peu épaisse, mais essentielle, qui forme le système digestif de la planète. ©ARDEA/MARY EVANS/SIPA

Concrètement, que peut faire un fermier de la Beauce propriétaire de je ne sais combien d’hectares ?

La terre étant son capital, il doit la préserver et l’enrichir avec des nutriments adaptés aux cultures qu’il va choisir. Avec la technique de semis direct, au lieu de couper les mauvaises herbes – quand on les coupe, elles repoussent – on les roule et on les casse. Ensuite, avec le même tracteur, le même passage, on sème les graines dans ce sol couvert de végétaux. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut semer plusieurs espèces en même temps : des légumineuses (complémentaires des graminées, donc des céréales), des crucifères (comme les brocolis) et des céréales… Et les mauvaises herbes couchées qui continuent à survivre empêchent les oiseaux de voir les graines, protègent les sols de la sécheresse et des températures extrêmes, puis se décomposent pour nourrir les plantes cultivées. Après, on récolte, espèce après espèce, car elles ne mûrissent pas en même temps, par un simple réglage des machines agricoles ! Ceux qui souhaitent voir ce système en marche peuvent se rendre dans le pays nantais où chaque année, les acteurs du semis direct sous couvert végétal se retrouvent pour partager leurs expériences.