Aussitôt faite l’annonce du retrait de la candidature du président Bouteflika, des centaines de messages ont fleuri sur Twitter célébrant la « révolution » et l’avènement automatique de la démocratie en Algérie. Bercés par le mythe révolutionnaire à la française, journalistes libéraux et membres de la France insoumise n’ont pas su voir qu’il s’agissait en fait de la dernière astuce des dirigeants algériens pour se maintenir au pouvoir.


Ce 11 mars, tout juste revenu de sa clinique genevoise, Abdelaziz Bouteflika renonçait à un cinquième mandat. Aussitôt, tous ceux qui croient comprendre la région sautent de joie. La démocratie a triomphé. Les printemps arabes se poursuivent et, d’ailleurs on vous l’avait bien dit, les pays arabes nous donnent une nouvelle leçon à nous les méchants post-colonisateurs.

« Une leçon à ceux qui pensent que la démocratie ‘ça n’est pas pour les arabes' »

Laura-Maï Gaveriaux, journaliste et membre du think tank libéral Génération libre, laisse éclater sa joie sur Twitter: « A la suite de la Tunisie, L’Algérie est en train d’infliger une leçon à ceux qui pensent que la démocratie est une valeur occidentale, que « çà n’est pas pour les arabes », qu’il faut être « réaliste », que ces peuples ont besoin « d’hommes forts pour les tenir » et j’en passe… ».

Ian Brossat, adjoint au maire de Paris et candidat communiste aux européennes crie victoire: « La preuve qu’un peuple debout peut arriver à ses fins. »

Jean-Luc Mélenchon n’est pas en reste: « Par sa mobilisation massive, le peuple algérien obtient la satisfaction de sa principale revendication […] Chapeau le peuple algérien ! En France on devrait y réfléchir ! »

Sophia Aram, qui n’en loupe jamais une non plus, ironise: « Bouteflika renonce, parce que finalement la démocratie, c’est glisser un bulletin dans l’urne… pas de voter pour une urne. »

On attend maintenant qu’un bel esprit donne un nom de couleur ou de fleur au mouvement algérien. Révolution du jasmin, du papyrus ou quelque chose comme ça… Et pourquoi pas « des fleurs bleues » ?

Le dernier « coup d’Etat » de Bouteflika

Dès le lendemain, certains comprennent mais un peu tard qu’ils sont dupes. Ils réalisent que le président, ou plutôt son entourage, a simplement annulé les élections prévues en avril pour se maintenir au pouvoir. Il a annoncé un nouveau gouvernement, un projet de Constituante qui lui permet de rester jusqu’en 2020, si Dieu lui prête vie jusque-là. Bref, un grand débat national est censé faire gagner du temps aux petits frères Bouteflika et remettre les Algériens au travail… La ficelle est grosse et pourtant ils ont applaudi comme des ânes.

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Je doute que la stratégie du pouvoir algérien soit la bonne mais cette incapacité à interpréter les révolutions est une vieille tradition française qui ne lasse jamais de surprendre. A la lumière de 1789, on s’imagine que descendre dans la rue et renverser un régime est une forme de démocratie. Comme si la prise de la Bastille était une délibération spontanée et collective du peuple.

L’Algérie a déjà perdu

Bien sûr, des révolutions peuvent amener la démocratie à long terme, mais c’est plutôt rare. L’exception tunisienne est là pour nous rappeler que ce n’est pas si simple. Le processus révolutionnaire consiste à chasser une élite. En reconstituer une, tout en bâtissant la démocratie, est une entreprise particulièrement longue et exigeante. Il faut de l’ordre pour dialoguer, délibérer sereinement et voter librement. Imposer des institutions stables et incontestables demande du temps et du calme.

Pour l’Algérie, il est presque trop tard. Quand la foule est contrainte de sortir dans la rue, c’est un aveu d’échec. Un aveu salutaire mais un échec tout de même puisque la démocratie algérienne a été incapable de s’imposer dans un processus loyal et réglementaire. Quand la foule est sortie de son lit, il est très difficile de maîtriser son cours. On observe presque toujours un processus de radicalisation des masses.

La démocratie algérienne n’est pas encore née

Les Algériens ont le courage de vouloir en finir avec ce régime sénile et oligarchique. Et il faut s’en féliciter. Mais n’allons pas nous imaginer qu’une fois la rue investie, la démocratie algérienne est née. Un processus électoral peut tout à fait amener les islamistes ou un militaire au pouvoir.

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La France est toujours dans le mythe rousseauiste de la démocratie directe et de l’idée superbe du Contrat social. On rêve d’une immense assemblée qui délibère et acte sur le champ toutes sortes de lois et de décrets. Si la France insoumise a toujours de la fascination pour Robespierre, ce n’est pas un hasard: l’idée que la révolution est la démocratie est un fantasme gauchiste vieux comme le monde. C’est oublier qu’entre 1789 et 1889, il y eut trois monarques, deux empereurs et un paquet de démagogues. En réalité, la démocratie n’est pas la révolution. C’est même le contraire.

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