Si le gouvernement italien n’a pas signé le Pacte de Marrakech sur les migrations, une partie du Mouvement 5 étoiles (M5S) soutient le texte. Contraint aux compromis, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini assume son opposition au document de l’ONU mais a dû accepter de transiger : il reviendra au Parlement italien de prendre position. Une énième pomme de discorde entre M5S et Lega. La coalition populiste passera-t-elle l’hiver ?


Officiellement non-contraignant, le Pacte de Marrakech sur les migrations a déjà fait une victime : le gouvernement belge. Furieux que le Premier ministre de centre-droit Charles Michel signe ce texte qui fait de la migration un droit de l’homme, son allié flamand la N-VA a claqué la porte. Si l’Italie s’est bien gardée d’adhérer au Pacte le 10 décembre, rien ne dit que les débats autour de son adoption n’auront pas également raison de son gouvernement de coalition. Car ses deux composantes, Lega et Mouvement 5 étoiles (M5S), représentent deux électorats (classes moyennes et petits entrepreneurs du Nord, jeunes précaires et chômeurs du Sud) et deux visages du populisme dont le rejet de l’immigration massive constituait jusqu’ici l’un des rares points de consensus.

Marrakech, un casus belli

Ou presque. Si aucun représentant italien ne s’est rendu à Marrakech, c’est que le cabinet Conte n’a trouvé aucune position commune : alors que le M5S inclinait plutôt vers la signature du Pacte, la Lega du bouillonnant Salvini en a fait une ligne rouge. Signe de flottement, l’ambassadeur de l’Italie à l’Assemblée générale de l’ONU a récemment voté en faveur d’un texte complémentaire défendant la sécurité et la prise en charge sanitaire des migrants.

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Pendant ce temps, faute d’accord gouvernemental, le cabinet italien a passé la patate chaude au Parlement. Depuis, entre le Sénat et la Chambre des députés, deux assemblées d’égale importance de l’autre côté des Alpes, les joutes vont bon train. Si le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini prétend régler son pas sur celui de ses homologues réfractaires américain, australien, israélien, autrichien, hongrois, tchèque, polonais, slovaque, bulgare, croate, l’issue des débats parlementaires n’est pas si nette.

Sur le papier, une majorité d’idées Parti démocrate-M5S pourrait même approuver le Pacte de Marrakech au Parlement. Le président de l’Assemblée nationale Roberto Fico, figure de l’aile gauche du M5S, n’a pas manqué d’exprimer son désaccord avec la position salviniste : « L’immigration est un problème global qui nous impose de nous asseoir à une même table que tous les autres pays », insinuant ainsi qu’une signature de l’accord serait bienvenue. Jouant sur la fibre souverainiste, le ministre de l’Intérieur leghiste se veut unitaire pour deux, comme on disait du temps du Programme commun : « [Les questions migratoires] sont des choix qui n’appartiennent qu’aux Etats. Je critique ceux qui mettent tout sur le même plan. Je souhaite que la coalition reste soudée sur le sujet ».

Cinquante nuances de jaune

Vœu pieux. Entre ses partis pris immigrationnistes et les critiques acerbes que Salvini adresse au Pacte, lequel mêle demandeurs d’asiles et migrants économiques dans un même ensemble, le Premier ministre Conte, initialement plutôt favorable à Marrakech, coupe la poire en deux. « Nous avons parlementarisé le débat, l’important est d’entrer dans le vif du sujet. De ce point de vue, l’accord de Marrakech n’est pas l’instrument adéquat pour faire entrer dans le concert des grandes nations. » 

On peut saluer l’habileté dialectique de cet universitaire novice en politique. Mais parlementariser le débat n’a pas permis de préserver les apparences de l’unité gouvernementale. La preuve, le Parlement italien a rejeté coup sur coup deux motions contradictoires relatives aux migrations. L’une, déposée par le Parti démocrate et un petit groupe de gauche, approuve le Pacte, ce qui lui a attiré l’opposition de toutes les autres forces du Parlement. L’autre, soutenue par les berlusconistes de Forza Italia et les post-fascistes de Fratelli d’Italia, engage la botte à ne pas verser le moindre euro au fond du Pacte de Marrakech. Embarrassée, la Lega a rejeté l’initiative aux côtés de son allié M5S. Les deux traditionnels partenaires de droite de la Lega, traditionnellement plus modérés que le parti de Salvini, ont désormais beau jeu de dénoncer sa tartuferie et ses ambiguïtés. Loin de pouvoir camper dans une posture maximaliste, le ministre de l’Intérieur doit sans cesse jouer des coudes pour dominer son allié populiste et se ménager un avenir politique.

Salvini rassure Bruxelles et les marchés

Vu de Rome, le gouvernement italien n’a pas tout à fait la même physionomie que celle que lui prête la presse française. Jusque dans les colonnes des journaux de gauche, la Lega de Salvini apparaît comme l’élément stabilisateur d’un gouvernement dont le budget dispendieux a longtemps inquiété Bruxelles. Face au Mouvement 5 étoiles, les leghistes se donnent le beau rôle : représenter l’aile raisonnable et pragmatique avec laquelle il reste loisible de négocier. En témoigne l’accord sur le Budget finalement obtenu avec la Commission européenne ainsi que la position très en retrait que conserve Salvini sur le projet de ligne TGV Lyon-Turin. Alors que le M5S fait de l’arrêt des grands travaux l’un de ses chevaux de bataille, le ministre des Transports a amorcé un premier recul en annonçant non pas l’arrêt immédiat de ce projet cogéré avec la France, mais le calcul des coûts et bénéfices de son éventuel abandon. Bilan des courses : soit les grillistes trahiront l’une de leurs promesses de campagne, soit ils l’appliqueront, quitte à sacrifier des milliers d’emplois et à détériorer un peu plus leur crédibilité européenne.

C’est dans ce jeu à trois bandes permanent qu’il faut comprendre l’étrange décision prise par Salvini en novembre dernier : accueillir une cinquantaine de migrants en provenance du Niger. Message déclamé urbi et orbi : nous soutenons une immigration légale, choisie et venue par avion. D’après La Repubblica, cet apparent recentrage cache une tout autre ambition : devenir le chef incontesté de la droite. Rassurer les marchés et Bruxelles, voilà qui n’est pas gagné pour un gouvernant dit populiste. Mais dans une démocratie parlementaire où chacun prépare le coup d’après, en cas de chute de la coalition au pouvoir, Salvini aura tout loisir d’en reformer une autre, axée à droite, avec Forza Italia et Fratelli d’Italia, pour devenir président du Conseil si la Lega réalise le score que lui promettent les sondages. Si le mouvement de Salvini l’éconduisait, le Mouvement 5 étoiles n’aurait d’autre partenaire que le Parti démocrate, avec lequel il a toujours refusé de s’allier. Comme une épouse éplorée, le M5S du ministre du Travail Luigi Di Maio ne cesse de retenir Salvini par la manche, se voulant unitaire pour deux. Comme l’amour, la politique est un oiseau rebelle…

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