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RN: la gauche qui marche?


Étatiste, antilibéral, républicain: le Rassemblement national aurait-il trop dérivé vers la gauche ? Si la dédiabolisation engagée par Marine Le Pen déroute le FN canal historique, la réorientation idéologique du mouvement avait été amorcée par son père dès les années 1990.


« Le RN ? C’est le seul parti de gauche qui marche ! » Dans la bouche d’un proche de Jean-Marie Le Pen, la boutade tombe comme un couperet. Pour le Menhir, la trahison de sa fille est totale : familiale, idéologique et stratégique. « A-t-on déjà vu quelqu’un exclu du parti qu’il avait créé ? » s’interrogeait-il l’automne dernier sur le plateau de Réac n’roll. En coulisses, ma réponse (« Oui, Mussolini, par son gendre ! ») le fit sourire.

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Plus sérieusement, gardons-nous de confondre les blessures narcissiques de Le Pen avec des ruptures idéologiques. Étatiste, antilibéral, national-républicain, le Rassemblement national a dangereusement dérivé vers la gauche aux yeux des zélateurs de son président historique. Mais celui qui aimait se présenter comme le « Reagan français » n’a pas suivi une trajectoire rectiligne, tant s’en faut. Au-delà de ses provocations verbales, essentiellement autour de la question juive, en quarante ans de présidence du Front national, Jean-Marie Le Pen a substantiellement évolué – certains diraient louvoyé – sur des sujets aussi essentiels que l’économie, la géopolitique voire la nation. En comparaison, Marine Le Pen manifeste plus de constance. Même un cadre déçu du marinisme, aujourd’hui dans la roue de Florian Philippot, en convient : « Cela fait deux ans qu’elle n’a pas prononcé le mot “nationalisation”, mais elle garde un fond de conviction assez chevènementiste. » Depuis sa disgrâce en 2017, l’ex-chouchou de Marine vilipende le virage libéral-identitaire que le parti aurait engagé sous l’influence de Philippe Olivier, beau-frère de la présidente. Comme ses épigones européens (Lega, AfD), le RN a renoncé à la sortie de l’euro, mais conserve une ligne socialisante qui l’en distingue. En réalité, Montretout ne s’est pas fait en un jour : si on peut désormais considérer le Rassemblement national comme un parti idéologiquement à gauche, c’est l’aboutissement d’une transition en germe depuis la chute du bloc soviétique et initiée par un certain… Jean-Marie Le Pen.

Ouvriéristes, identitaires…

L’historien des idées Pierre-André Taguieff résume : « La situation est cocasse : la gauche ne pense plus, mais le mouvement sinistrogyre perdure. Il y a une rivalité mimétique dans la démagogie à base d’écologisme, de féminisme, de laïcisme, d’égalitarisme, le tout sur le thème “rendre la parole au peuple”. Dans ce contexte, le RN n’a plus de spécificité, sinon peut-être la préférence nationale. On oublie que cette idée, comme la méritocratie, est liée aux valeurs républicaines. » Vastes questions qu’un petit voyage en lepénie devrait éclaircir.

A lire aussi: La manœuvre liberticide pour noyer le Rassemblement national

Les résultats du RN au premier tour des municipales recèlent plusieurs enseignements. D’abord, le parti n’a présenté de listes que dans 389 communes, soit 28 % de moins qu’en 2014, symptôme d’un manque d’implantation qui fait désordre. Marine Le Pen n’appelle-t-elle pas à la « dé-métropolisation » en s’inspirant de Christophe Guilluy ? D’un autre côté, dans un contexte de prime générale aux sortants, la réélection triomphale des maires d’Hénin-Beaumont, Hayange, Mantes-la-Ville, Fréjus et la percée de Louis Aliot à Perpignan « sont un signe de banalisation et de notabilisation plutôt de bon augure », d’après Jérôme Fourquet (IFOP). Difficile de départager le Nord ouvriériste du Sud identitaire. Pour les conquêtes, on repassera. « De temps en temps, le vote RN progresse un petit peu, mais il n’y a pas de dynamique », susceptible de le porter à l’Élysée en 2022, nuance Fourquet qui met cette stagnation sur le compte des reliquats de la diabolisation et d’un effort de travail insuffisant.

Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014. © LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA Numéro de reportage : 00679228_000016
Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014.
© LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA
Numéro de reportage : 00679228_000016

L’appareil, parlons-en. Nombre d’anciens cadres fustigent l’amateurisme d’un mouvement privé de ligne directrice. En matière économique, la critique est double : le RN naviguerait à vue à coups d’annonces démagogiques inspirées du programme de Mitterrand en 1981. Sur les retraites, la cheffe a tranché en mars : les députés RN ont voté la motion de censure déposée par la gauche en faveur du statu quo. L’ex-eurodéputé RN Bernard Monot, spécialiste des marchés financiers, explique ce glissement marxisant par un dévoiement de la nouvelle doctrine économique qu’il avait forgée au sein du Front national entre 2005 et 2008. Ce partisan de la libre entreprise et du profit, sympathisant frontiste dès la fin des années 1970, a senti venir la crise des subprimes « en étudiant les paramètres fondamentaux du régime capitaliste, le surendettement mondial dès 2005 ». Changement de braquet. À la veille de la présidentielle de 2007, Jean-Marie Le Pen tend l’oreille. « Dans ces conditions, l’ultralibéralisme et le Reagan français, ça ne pouvait plus tenir. On a créé 90 % du modèle de patriotisme économique fin 2008. À l’époque, parler de protectionnisme était un blasphème. On nous prenait pour des fous. Le Pen est devenu gaulliste social sans le dire. » Du Marine avant Marine. Ou presque. Marginalisé par la nouvelle présidente, Monot ne cautionne pas le « discours anti-entreprises du CAC 40 », la sortie de l’euro, ou le Frexit introduits dans le programme présidentiel de 2017 par « la clique de sous-doués autour de Philippot ». Par petites touches, on trouve des signes avant-coureurs de cette inflexion dès le début des années 1990. Énarque, concepteur de la préférence nationale, l’ex-cadre frontiste puis mégrétiste Jean-Yves Le Gallou se souvient de l’aggiornamento engendré par la nouvelle donne mondiale née des décombres du bloc communiste. « Le programme de 1986 était hyper libéral. À l’époque, on reprochait au RPR de ne pas faire assez dans ce domaine. Puis il y a eu une inflexion sous une double influence. D’abord, notre électorat parti de Paris et des Hauts-de-Seine s’est très vite prolétarisé. Puis l’ouverture des frontières a poussé Mégret à organiser la première manifestation contre le mondialisme économique avec 4 000 ou 5 000 personnes en décembre 1993 pour critiquer le libre-échange » lors des négociations du GATT (future OMC). Il en va parfois de la politique comme du marketing : l’offre suit la demande.

Friture sur la ligne

Entre l’ADN originel anticommuniste du petit patron Le Pen et ses conquêtes électorales arrachées à la gauche, il y avait parfois de la friture sur la ligne. Jean-Gilles Malliarakis, fondateur du mouvement nationaliste-révolutionnaire Troisième voie, désormais converti au libéralisme, a observé ces tergiversations. L’année de Maastricht, « en 1992, j’ai couvert pour un journal le congrès de Strasbourg du Front. Mégret proposait que les indépendants rejoignent le régime général de Sécurité sociale. Le Pen était pour le libre choix, mais le secrétaire général Carl Lang m’a clairement dit que c’était inacceptable car leurs électeurs étaient d’anciens communistes ! » De là à conclure que la PME familiale Le Pen devrait se contenter de brocarder l’immigration massive, il y a un pas allègrement franchi par Le Gallou, figure tutélaire de la mouvance identitaire et président de la fondation Polémia. « Les questions économiques ont toujours fait perdre des voix au FN », naguère jugé ultralibéral, aujourd’hui assimilé à La France insoumise. La ligne défendue par Marine Le Pen depuis une dizaine d’années vise d’ailleurs à siphonner l’électorat populaire eurosceptique déçu de la gauche. Président du Front national de la jeunesse de 2011 à 2014, Julien Rochedy n’a jamais adhéré à cette « stratégie purement souverainiste basée sur le rassemblement du camp du Non à la Constitution européenne de 2005 », arguant que seuls 7 % des électeurs de Mélenchon se sont reportés sur Marine Le Pen au second tour de 2017. Entre les deux tours, après sa prestation calamiteuse lors du débat contre Emmanuel Macron, les procès en incompétence se sont déchaînés contre la candidate. Mais si ses atermoiements sur la monnaie unique et sa statolâtrie rebutent la frange libérale-conservatrice de l’électorat, les plus dégagistes des Français n’ont pas les mêmes critères d’appréciation. D’après le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié, « le socialisme du RN correspond à un immense électorat de gauche orphelin qui ne sera pas aimanté par l’écologisme ». 40 % de l’électorat mariniste reste ainsi attaché à la sortie de l’euro. À plus grande échelle, la France des gilets jaunes que convoite Marine Le Pen exprime confusément « un programme de destitution des élites pour casser et pirater le système », sans projet politique derrière. Mutatis mutandis, le RN peut espérer agréger tous les mécontents à la manière dont le général Boulanger avait coalisé royalistes, bonapartistes, socialistes révolutionnaires et nationalistes, tous partisans de la revanche. Certes, Marine Le Pen aurait « conquis un espace incroyable en disant clairement “je veux garder l’euro mais pas les immigrés car l’euro protège le patrimoine matériel des Français, mais les immigrés menacent leur patrimoine immatériel” », soutient Reynié. Par ce biais, en sus de l’électorat populiste étatiste, le RN séduirait la droite pro-euro inquiète des conséquences de l’immigration.

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En ces temps de confusion, Emmanuel Macron envisage des nationalisations, dénonce le « séparatisme islamique » et ferme les frontières pour lutter contre le coronavirus. Ces revirements pourraient mettre le feu au lac lepéniste. Quelle singularité reste-t-il au RN ? Une réponse semble évidente : la bonne vieille critique de l’immigration. Probablement. Encore qu’à la naissance du Front national, au début des années 1970, ce thème fut imposé à Le Pen père par les néofascistes d’Ordre nouveau, lecteurs d’Enoch Powell[tooltips content= »Homme politique conservateur britannique, auteur en 1968 du fameux discours sur les « fleuves de sang » causées par l’immigration massive. »][1][/tooltips] et admirateurs du National Front britannique. Bref, l’ambiguïté ne date pas d’hier. « Jean-Marie Le Pen a longtemps été sur la ligne Roger Holeindre : les gars, on en fait des scouts et on règle le problème. Ce qui était d’ailleurs plutôt sympa comme démarche. Sauf que ça ne marche pas avec des populations venues de très loin culturellement, en très grand nombre et n’ayant aucune volonté de s’assimiler », analyse Le Gallou. Tel père… 

C’est décidé, je confine ma télé!

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François Tauriac en a soupé des redresseurs de torts cathodiques comme Élise Lucet ou des consultants médicaux à la Alain Ducardonnet. Il prend ce matin une terrible décision.


Je n’ai plus envie de regarder la télévision. Plus envie de mater les cartes de France qui rougissent de honte face à l’épidémie galopante. Celles du monde qui se noircissent comme une avancée de Panzers face à la cavalerie polonaise voulant défendre  3,9 milliards de pauvres humains confinés. Plus besoin de regarder ces commentateurs, ces supposés sachants qui tournent en rond à répéter éternellement d’un ton docte les mêmes fadaises. Des perroquets bégayeurs, clabaudeurs, pérorants qui picorent en rond la moindre rumeur, comme des poulets caquetants. Confondant information et commentaire. Peur et danger. Épidémie et diablerie. 

Ras-le-bol de Cymes et de Ducardonnet!

Je ne supporte plus ces «médecins de plateaux » qui ont troqué leurs stéthoscopes contre le fond de teint que leur apposent les maquilleuses avant chaque passage télé. Abonnés gratuits au décryptage. Décodeurs de pacotille. 

Ras-le-bol des Cymes et des Ducardonnet, tous ces docteurs « ès » info et leur clique donneuse de leçons. De leur « devoir d’informer » qui leur font préférer les unes de Paris Match à la file des brancards qui s’accumulent aux urgences, comme en gare de triage un jour de grève sans préavis. Je ne supporte plus ces politiques qui racontent  à l’envi que « personne ne savait ». Qui refusent d’être jugés. Et qui font «tout leur possible pour juguler la crise ». Redoutant les lendemains de jugement dernier, les révoltes des jours d’après, l’odeur de fusible cramé et la graisse des guillotines. 

Soupé des crises intestines entre carabins. Des  querelles de chapelles grotesques. Levy versus Raoult. INSERM versus IHU. Savant de Marseille contre ignorants de Paris. OM contre PSG, « ici c’est ? Pariiiiis »! La Chloro-machine, ça fait 30 ans qu’il la prescrit, un mois qu’elle  sauverait ses patients, alors pourquoi diable on le retient ? Ridicule.  

Décision irrévocable

Usé par les émissions « at home » de la cuisine confinée, au Hanouna de son canapé en triplex, comme des Intervilles de contrebande. 

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Je suis peut-être atteint par le confinement finalement. C’est même certain. En tout cas pour moi c’est terminé. Aujourd’hui j’ai pris ma décision. Elle est irrévocable. J’ai décidé de confiner ma télé. De l’enfermer dans un placard avec ma réserve de PQ, avant de passer mes courses au lave-vaisselle. De lui fermer sa gueule à cet écran à la con. Et de bander les yeux à tous ses leds et ses plasmas. Histoire que leur lueur inquiétante n’aille pas corrompre aussi la douceur de mon Moltonel épaisseur triple. Elle a trop déblatéré la télé. Trop rabâché. Trop claironné. S’est trop gourée l’étrange lucarne. Avec ses éditions spéciales et son sensationnalisme à deux balles. C’est tout ce qu’elle mérite. Finir ses jours face à des rouleaux de papier hygiénique. Bien calée dans la cellulose. Je vais me contenter des journaux. Mais pas pour la grosse commission. La presse ça se respecte. Ça analyse un peu plus. Et puis je vais recroqueviller mes oreilles aussi, comme un bulot repu qu’on aurait bourré de pâtes alimentaires sans œufs frais au kilo. Des fadaises et des news qui s’avèrent fausses deux jours plus tard. Je vais faire un autodafé avec ma redevance. Un Fahrenheit 451 d’impôts. Ça va renforcer les défenses immunitaires de mon cerveau, l’odeur de ma liberté retrouvée. Je veux pratiquer la distanciation avec l’audiovisuel. Appliquer les gestes barrières avec le petit écran. À grands coups d’huiles essentielles pour les méninges. Un shampoing de l’encéphale au gel hydro-alcoolique. Je vais essayer de prendre l’air à la fenêtre aussi, avec un bon bouquin. C’est de la vitamine D et de la culture. Il fait beau presque sur toute la France. Faut profiter. Comme si le ciel se vengeait des hommes en inondant la terre de ses rayons. Comme pour punir les locataires d’en dessous qui ne peuvent plus désormais sortir. « Bien fait, j’envoie le soleil » doit se dire l’azur. Fallait pas jouer avec les pangolins et les barbecues de chauves-souris. Quelle idée ! Il y a suffisamment de bouffe sur terre pour ne pas avoir besoin de manger des rats volants en brochette, non?

Je propose une émission d’un nouveau genre

Il faut lutter contre les mauvaises habitudes. Profiter de cette crise pour faire descendre les icônes médiatiques de leur piédestal en carton. Définitivement. Ce sera peut-être une des rares vertus du Covid-19. Dans les entreprises, quand on est mauvais on dégage. On peut vraiment se poser la question de savoir pourquoi c’est rarement le cas en politique et dans les médias. Pourquoi les idoles du fact checking comme Élise Lucet –  ces procureurs médiatiques habitués à instruire uniquement à charge –  ne prennent pas la peine de mettre bout-à-bout toutes leurs fausses affirmations et celles de leurs confrères ? Toutes les accusations sans fondement. Ça lui ferait peut-être du bien à « juge Elise » de faire amende honorable sur Bachelot ? 

Ça serait une idée ça, de faire un zapping avec toutes leurs conneries. Un acte de contrition à l’antenne avec frappe de poing sur la poitrine. C’est ma faute, c’est ma très grande faute. Sur les réseaux sociaux il y a des petits malins qui en font des mini-vidéos de leurs bêtises. À la télé je crois qu’on pourrait tenir le temps d’une soirée spéciale, non?

Le tracking: protégés de tout, libres de rien


La tentation de l’espionnite vous inquiète-t-elle?


Tracking. C’est un curieux mot. Bien sûr, c’est au départ du français : traquer appartient au vocabulaire de la chasse (probablement emprunté à trac, la piste, la trace, en moyen français), et l’on sait que les aristocrates anglais ont transposé sans trop se soucier d’orthographe tout ce qui, dans le domaine de la vénerie ou de la table, venait de France.
Voici que le mot nous revient, pour désigner la traque informatique, qui permet de suivre à la trace chaque citoyen français, sous prétexte qu’il pourrait héberger le coronavirus, ou avoir croisé quelqu’un qui l’héberge.

A lire aussi, David Desgouilles: Échange « géo-tracking » contre autorisation de sortie

Le coronavirus ou autre chose. Une fois que la boîte de Pandore est ouverte, qui peut savoir où s’arrêtera la tentation de l’espionnite… Vous saurez ainsi si la personne que vous croisez a un casier judiciaire, paie régulièrement ses impôts, a dans sa parentèle des gens qui hébergent telle ou telle maladie génétique, ou a fait ses études à Notre-Dame-Des-Fleurs-Perpétuelles, et non dans un collège de banlieue tout pourri…

Les imbéciles (et leur nom est légion, comme disait l’Évangile de Marc, en cette semaine pascale, c’est une référence qui en vaut bien une autre) s’exclament déjà : « Qu’est-ce que cela peut vous faire ! Ça ne gêne que ceux qui n’ont pas les braies nettes… » On a déjà entendu ça il y a quelques années, quand un système équivalent suivait les terroristes. Désormais, tout citoyen est soupçonné d’en être un.

La prophylaxie est un merveilleux prétexte. Donnez à un ministre de l’Intérieur les moyens de pénétrer chacun de vos instants, et vous verrez ce qu’il en fait.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Conte de Pâques

Prenez Fabien G***. Il dirige, dans le midi de la France, un magasin de grande distribution alimentaire. Il a 41 ans, il est marié, il a 2,1 enfants, il est ordinaire à tous niveaux. Il a, comme tout le monde, une maîtresse — la Directrice des Ressources Humaines de son groupe —, il est raisonnablement trompé par sa femme (qui reste au foyer pour s’occuper des enfants, encore jeunes, et couche de temps en temps avec le voisin, un informaticien abonné au télé-travail bien avant le confinement, et dont l’épouse, institutrice, avait jusqu’à la mi-mars des horaires rigoureux qui permettaient des ébats de qualité). Il gère bien ses affaires, il aime prendre un pot, en happy hour, avec quelques amis sur le Quai de Rive-Neuve, à Marseille, avant de rentrer chez lui, et il paie ses impôts dans les temps. Le dimanche, il allait jouer au foot avec des copains. Parfois, sous prétexte d’aller passer la nuit au Frioul pour y taquiner la dorade, il découchait chez sa maîtresse, et achetait de jolis poissons issus des pêcheries locales, avant de rentrer chez lui, au petit matin. Rien de bien méchant, les vies droites sont faites de minuscules écarts.

Et il avait pris l’habitude de…

 >>> Lire la fin sur Bonnet d’âne, le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Gary, écrivain masqué

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Une biographie de l’écrivain qui n’a jamais échappé à son enfance


Très jeune un titre de Romain Gary m’intrigue : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Le personnage principal, Jacques Rainier, proche de la soixantaine, tombe amoureux d’une jeune Brésilienne, Laura. Mais si le désir est là, le corps « automnal » s’engourdit. Avec un certain humour, Gary raconte ce que tous les hommes redoutent : l’impuissance. Le romancier diplomate a le même âge que Rainier. L’écrivain couvert de femmes est sans tabou. Son héros se trouve à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. Sa virilité fléchit tandis que l’Occident entre en agonie. 

Plus tard, je découvre que Gary a épousé une blonde incendiaire, belle comme la promesse de l’aube, avec sa coupe à la garçonne, Jean Seberg. Jean-Luc Godard lui a offert le plus éclatant rôle de sa carrière de comédienne, avec pour partenaire le vibrillonnant Jean-Paul Belmondo, grâce au film À bout de souffle. C’était le début des années 60, un vent de liberté soufflait sur la France en uniforme. 

Jean Seberg, mère de leur fils Diego. Jean Seberg, plus qu’une actrice, une militante très active qui apporte son soutien au Black Panthers. Le FBI ne la lâche pas. Fragile psychologiquement, elle se sent persécutée. Gary la sauve plusieurs fois du suicide. Le couple se sépare en 1970. Jean accouche d’une petite Nina qui meurt deux jours plus tard. Elle devient alcoolique et accro aux médocs. L’écrivain veille toujours sur elle, de loin. Le 12 novembre 1970, Gary est à Colombey-les-deux-Églises pour les funérailles du général de Gaulle. Le résistant est dévasté. Il porte son blouson d’aviateur avec ses médailles. C’est un père qu’il enterre, celui qu’il aurait tant voulu avoir. En septembre 1979, Jean Seberg est retrouvée morte dans le coffre de sa Renault 5 blanche. Gary accuse le FBI d’avoir détruit le soleil de sa vie. L’écrivain désormais n’écrit plus rien. Il est sec. Dans son superbe roman, Clair de Femme, il écrit : « Est-ce que je suis envahissante ? – Terriblement, lorsque tu n’es pas là. » Le 2 décembre 1980, Gary déjeune en compagnie de son éditeur, Claude Gallimard. Puis il rentre chez lui, dans son vaste appartement de la rue du Bac. Avant, il a pris le temps d’acheter une robe de chambre rouge. Il s’allonge sur son lit, sort un révolver et se tire une balle dans le crâne. Mort dans l’après-midi, comme Hemingway. Il porte la robe de chambre rouge, destinée à masquer le sang qui l’éclabousserait. Une vie puissamment romanesque.

Valérie Mirarchi, auteure d’un essai remarqué sur Françoise Sagan, publie une biographie de Romain Gary, en revisitant son œuvre immense. Elle n’hésite pas à le qualifier de « génie à double face ». La tâche n’était pas facile, car Gary a toujours brouillé les pistes, s’est caché derrière de nombreux pseudonymes. Il a obtenu deux fois le prix Goncourt. Une première fois en 1956 avec Les Racines du ciel ; une seconde fois avec La Vie devant soi, signé Emile Ajar, en 1975. C’est l’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps. Mirarchi nous raconte son existence de caméléon dans les moindres détails pour notre plus grand plaisir.

Gary avait une mère castratrice. Elle lui a dit un jour : « Tu seras un héros, mon fils. » Il le fut. Mais à quel prix ! À propos de La Promesse de l’aube, Mirarchi cite Gary : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Valérie Mirarchi précise également que l’Histoire a pu être un élément déterminant dans cette volonté de vouloir multiplier les masques et les fausses informations. « En 1919, note-t-elle, Vilnius (ou Wilno) est reprise aux Soviétiques : sa ville natale n’a cessé de changer de pays et c’est peut-être de ce déracinement que provient son goût pour le changement d’identité. »

On n’échappe pas à son enfance.

Valérie Mirarchi, Gary-Ajar, un génie à double face, Éditions Universitaires de Dijon.

Gary-Ajar: Un génie à double face

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« Guy », une perle rare dans le cinéma français d’aujourd’hui

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L’heure du ciné chez soi est arrivée. Autant bien s’organiser et voir en replay ce qu’on a raté. Sophie Bachat est tombée en pamoison devant le chanteur fictif Guy Jamet. Critique.


A Causeur, en cette fin du monde nous sommes encore plus nostalgiques que d’habitude.

Daoud Boughezala nous a gratifié d’une superbe chronique de Beau Père de Bertrand Blier, « un film comme on n’en fait plus », et Thomas Morales, fidèle à lui-même, se réjouit de la programmation télévisuelle qui, en ce temps de confinement, propose les comédies cultes du cinéma français. 

Ma quête quotidienne de films en replay m’a emmenée à revoir Guy d’Alex Lutz sorti en 2018. 

De la nostalgie

Dans cet OVNI du cinéma français récent, loin des leçons de morale devenues dorénavant l’une des principales marques de fabrique, Alex Lutz revisite la nostalgie. Mais une nostalgie heureuse et sans pathos. Il obtint pour ce film le César du meilleur acteur.

Un jeune documentariste découvre à la mort de sa mère qu’il est le fils d’une idole de la chanson : Guy Jamet, sorte de chaînon manquant entre Cloclo, Sardou et Dutronc. Il part donc à la recherche de ce père à travers un documentaire. Cette mise en abyme du faux documentaire, fait de fausses images d’archives et d’interviews du chanteur qui s’exprime entre autres sur sa carrière et notre époque, permet au spectateur d’être à la fois distancié et de se laisser petit à petit submerger par une émotion réelle. 

A lire aussi: Dites 33 ! (la playlist du confinement de Causeur)

Saluons le travail titanesque accompli par le réalisateur et acteur principal Alex Lutz, qui met son talent de tranformiste (on se souvient de Catherine et Liliane sur Canal +), et, grâce à des heures de maquillage, se met au service de cet homme de 74 ans toujours alerte et à l’affût, qui continue à faire des galas et à passer chez Drucker. 

Culture populaire

Rien n’est laissé au hasard, la BO du film composée pour l’occasion, faite de « vraies fausses » chansons 70’s me met les larmes aux yeux. Véritable ravissement, la rengaine « Didouda« , carte postale légère et un brin désenchantée, comme beaucoup de chansons de cette époque, fait bien le travail. Cela donne un film d’un genre inédit entre la comédie musicale, le biopic et la quête de la filiation. 

Dans une interview donnée au moment de la sortie du film, Lutz affirme avoir voulu « revisiter cinquante ans d’histoire française à travers la culture populaire« . Et il tape dans le mille. Car qu’est-ce que la culture populaire, si maltraitée en France terre de marxisme culturel, sinon la quintessence de l’âme d’un peuple ? 

Toute la mythologie du show-biz à l’ancienne est représentée:

– l’attachée de presse fidèle et efficace ;
– le manager qui répond au surnom de Grand Duc, qui fait évidemment penser au Colonel Parker, impresario d’Elvis, modèle s’il en est de tous les chanteurs populaires ;
– le couple mythique que Guy formait avec Anne-Marie (interprétée par Dani), entre Stone et Charden et Gainsbourg / Birkin ;
– l’importance de la coupe de cheveux qui change au gré des modes avec l’aide précieuse de la laque Elnett, toujours inégalée, qui nous vaudra cet saillie délicieuse de la part du chanteur : « Même Mick Jagger l’utilise, il casse plus les chambres d’hôtel Mick Jagger, il s’asperge d’Elnett ! »

La personnalité de Guy Jamet se dessine, cet homme nonchalant à la Dutronc, doucement cynique et franc du collier à la Sardou avec cette profondeur propre aux artisans de la chanson : « Je crois pas que tu deviens artiste, je crois que c’est un état d’âme, je ne sais pas si j’ai du talent mais je suis un artiste, j’en ai l’état d’âme » ou encore « J’ai vieilli mais je n’ai pas changé, on ne change pas, on se prend des à-coups ». La justesse de ces propos transperce le cœur. Notre époque est gentiment égratignée mais pas trop, Lutz n’est pas tombé dans ce piège trop facile, même si Guy est invité dans des émissions de radio où sévissent des chroniqueuses à la Charline (je ne sais pas orthographier son patronyme)… Quant à la boîte de nuit qu’il avait ouvert avec sa femme (Dani, si vous m’avez bien suivi) – gros clin d’œil car celle-ci était patronne de l’Aventure dans la vraie vie – est devenue une usine à muscles ! Coup de gueule du chanteur: « époque de merde où tout est interdit ». Mais il n’est pas non plus totalement vieux con, avec aussi des prises de positions favorables au mariage pour tous. 

A lire aussi: #BlackCésar: le cinéma français est-il vraiment raciste?

Tout est en nuances dans ce film où le rire côtoie sans arrêt les larmes, le temps qui passe n’est pas si grave car l’espérance est toujours violente. Délicatesse encore lorsque Guy s’aperçoit que Thibault, le documentariste, est son fils. Comme pour rattraper les années perdues il l’entraîne dans un galop à cheval. La force vitale est plus forte que la mort. 

Et le public ne se trompe jamais, une femme rencontrée dans la rue s’exclame au sujet de Guy : « Vous êtes un des derniers piliers, un de ces chanteurs qui faisaient tenir la France debout ». A l’heure où la France est à terre, il est salvateur de voir ou revoir Guy en replay sur Ciné+ Club. Vous en sortirez consolés. 

A revoir: Elisabeth Lévy ne maîtrise pas l’imitation de Michel Sardou

Confiné confiant


Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Quand la société est menacée et que l’État prend des mesures d’urgence, l’immense majorité des Français comprend la nécessité de la chose, consent à des sacrifices, fait ce que dit le gouvernement et se soumet aux impératifs du bon sens et de la raison. Mais il y en a toujours à qui on ne la fait pas, qui veillent et qui ne l’entendent pas de cette oreille. 

« Qui a le droiiiiit? »

Immanquablement, des lanceurs d’alerte spécialisés dans la liberticidité s’évertuent à réveiller leurs concitoyens plutôt confiants pour les prévenir des vrais dangers qui les menacent, et qui ne sont pas ceux qu’ils croient. Quelle que soit la nature ou l’ampleur des risques qui pèsent sur la population, ils ne tremblent que pour les droits qu’on enfreint, les libertés qu’on réduit, les valeurs qu’on abîme. Quand la maison brûle, on les voit en travers du passage des pompiers qui courent pour sauver des gens et on les entend leur demander « Mais de quel droit ? »

Quand l’État trouve le courage de combattre le crime, ils viennent demander des comptes. Mais de quel droit l’état d’urgence se permet-il, avec nos compatriotes Daesh-friendly, des manières que jamais l’État de droit ordinaire n’aurait tolérées ? Mais de quel droit des policiers osent-ils lancer sur des bandes sauvages qui veulent leur faire la peau des projectiles qui pourraient faire des blessés ? Mais de quel droit pose-t-on des caméras, et de quel droit met-on au bloc pour quelques heures quelques Black blocs, et de quel droit arrête-t-on plus de jeunes noirs à Évry que de vieilles blanches à Neuilly ? 

Toujours quelque chose à dire

Souvent juristes ou journalistes, toujours casse bonbons, ils sont sur tous les fronts pour chercher des poux. Ils regardent les procédures, comptent les bavures, ils pinaillent, contestent et dénoncent ce que nous citoyens ordinaires ne remarquons pas : les atteintes à nos libertés. Enfin « nos », c’est vite dit. Qu’ils le veuillent ou non, mais on peut croire qu’ils s’en moquent, ces experts en droit de l’homme à désarmer l’État défendent surtout la liberté du djihadiste français de vivre en France, ou celle d’assassins psychopathes notoires d’aller et venir, ou encore celle des jeunes de brûler des voitures tous les ans à la sainte racaille, pas tellement la liberté de ma fille de prendre le RER la nuit en banlieue, ni par les temps qui courent, celle de ma mère de passer à travers les gouttelettes… 

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Aujourd’hui, même dans le difficile combat contre la pandémie, si l’action de l’État jette la moindre petite ombre sur le totem de la liberté de l’individu, ils n’ont aucun tabou et trouvent encore à redire. Ils nous préviennent que sous prétexte de nous maintenir en vie, nous sommes victimes d’abus de pouvoir, de violation de nos droits à submerger les hôpitaux, de privation illégale de nos libertés à répandre le virus. Le despote à venir n’est pas botté, il a des crocs aux pieds et une blouse blanche. Ils préviennent les Bisounours que nous sommes du risque totalitaire caché entre les lignes du décret d’état d’urgence sanitaire. Ils s’inquiètent que le confinement n’ait pas de date de fin, s’alarment sur les séquelles du traçage dans nos téléphones, s’insurgent contre le dictat des autorités médicales. À les entendre, pendant que nous autres, confinés et disciplinés, ne voyons que les morts à l’hôpital, c’est la liberté qu’on assassine. On aurait donné les pleins pouvoirs à Pétain en croyant les avoir donnés à Pasteur… 

Elisabeth Lévy et Edwy Plenel dans le même bateau ?

Je pense au médecin débordé qui entend Eric Naulleau dans la télé allumée d’un malade dont l’état s’aggrave et à qui on n’arrive pas à trouver une place en réanimation : « Ce confinement, on sait quand il a commencé et on ne sait pas quand il va finir, c’est embêtant. On a déjà vu des mesures provisoires qui duraient. Les régimes totalitaires ne s’installent pas autrement. »

Je pense au même qui soigne dans la hantise de voir venir le moment où il devra choisir qui sauver, et qui entend Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. L’intrusion de l’État dans l’intime ne peut être que provisoire et proportionnée. Où est le secret médical ? Sommes-nous prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? Et si pour rester en vie, on vous demandait de rester confiné dix ans, vous accepteriez ?» 

Mais qu’est-elle venue faire dans cette galère, notre chère Elisabeth, à ramer dans le même sens qu’Edwy Plenel ? Il y a sûrement des subtilités qui m’échappent mais je ne vois pas un gouvernement qui n’a même pas le courage de faire régner l’État, adopter des pratiques surveillantes, autoritaires, régulatrices, répressives. Et je le regrette. Pratiqué avec mesure et discernement, le confinement pourrait avoir des effets désirables. Pourquoi pas une journée sans Chinois, confinés dans leurs quartiers pour qu’on revoie Versailles ? Ou une semaine sans touristes, coincés à l’hôtel du lundi au samedi, pour qu’on retrouve Paris ? Ou un mois de confinement pour les ZAC, ZEP, ZUP de Seine-Saint-Denis, en été, pour ne pas se faire cambrioler ? On peut rêver… 

Relire la chronique d’hier: Du confinement pour qu’on nous foot la paix

Plutôt qu’un gouvernement avide de contrôle, plutôt qu’une dictature soft en marche, je vois un pouvoir qui brille par son impuissance, des dirigeants qui naviguent à vue, des portes-parole qui bredouillent, des préfets qui s’embrouillent, des maires qui se débrouillent. Je vois aussi pendant que des soignants sauvent des vies et parfois en meurent, des journalistes qui s’interrogent et des éditorialistes méfiants. J’ai choisi mon camp, celui des obéissants, des crédules, des confinés confiants. Je suivrai plutôt la parole des infirmières, les consignes des pouvoirs publics et l’avis des médecins à l’œuvre que les chroniques d’une dérive fascistoïde ou les envolées métapolitiques des intellectuels paranorwelliens.

Faites chauffer le lecteur DVD!


« Le critique de cinéma, c’est l’inspecteur des travaux finis », disait François Truffaut. À l’heure où les salles de cinéma sont fermées, Jean Chauvet a trouvé quelques pépites en DVD à regarder chez soi.


 

Lyon, terminus

Un revenant, de Christian-Jaque (1946)

Édité par René Château

On se prend à rêver d’une édition en DVD digne de ce nom pour ce véritable diamant noir du cinéma français des années 1940 : Un revenant de Christian-Jaque mériterait amplement d’être rénové et enrichi de bonus à la hauteur de ses qualités scénaristiques et cinématographiques. Il faut pourtant se contenter d’une édition a minima chez un éditeur, René Château, dont le catalogue recèle des merveilles dans un état… déplorable.

L’argument en est simplissime : un certain Jean-Jacques Sauvage revient à Lyon vingt ans après avoir quitté la ville en catimini, et grièvement blessé par balle au cours d’un accident selon la version officielle. Il entend bien se venger de ceux qui sont la cause de son départ : les très bourgeoises familles Nisard et Gonin qui s’opposaient à son mariage. Lui, c’est Jouvet, définitivement impérial. Eux, c’est une pléiade de seconds rôles absolument éblouissants : Louis Seigner, Jean Brochard, Gaby Morlay et Marguerite Moreno. Sans oublier un couple de tourtereaux prêts à tout pour roucouler librement, du moins en ce qui le concerne lui (François Périer), elle (la lumineuse ballerine Ludmila Tcherina) ayant perdu ses illusions depuis longtemps. Tout ce monde parle le Jeanson, langue inventée par Henri Jeanson (1900-1970), écrivain, journaliste, scénariste et dialoguiste du temps où ces deux dernières fonctions existaient vraiment au cinéma. Il est à lui tout seul l’auteur d’une centaine de scénarios dont ceux de Pépé le Moko, Un carnet de bal, Entrée des artistes, Hôtel du Nord, Boule de suif, Les amoureux sont seuls au monde, La Vache et le Prisonnier, entre bien d’autres tout aussi succulents.

Et pour des cinéastes qui s’appelaient Duvivier, Allégret, Carné, Dréville, Decoin, Autant-Lara ou Grangier, la fine fleur d’un cinéma français trop souvent vilipendé. Avec également Christian Jaque donc pour ce Revenant, mais aussi pour Fanfan la Tulipe, Nana et Madame Sans-Gêne, entre autres.

Dans Un revenant, Jeanson s’en donne à cœur joie pour dynamiter une bourgeoisie qu’il déteste. Ces soyeux Lyonnais installés « depuis la Restauration », confits dans leurs certitudes et leur hypocrisie le mettent en verve. Quand l’un d’entre eux veut marier son fils, il lui promet de financer son voyage de noces mais, précise-t-il immédiatement, « en Italie, car le change nous est favorable ». En une réplique, tout est dit de la bassesse et de l’ignominie de ce père de famille qui n’a qu’une idée en tête : se refaire une santé financière en mariant son rejeton à plus riche que lui. Et Jouvet dit le « Jeanson » mieux que personne, y compris dans une scène où face à une Marguerite Moreno impeccable de volubilité brillante, il ne prononce pas un mot : le dialogue à sens unique de Jeanson trouve avec Jouvet le plus beau des écrins-réceptacles. Christian-Jaque prouve ici ses indéniables qualités de metteur en scène et de directeur d’acteurs qui sont autant de poids lourds à surveiller comme le lait sur le feu : aucun ne cabotine, chacun joue sa partition avec un art consommé de la mimique et de l’intonation justes.

Pas un gramme de graisse inutile dans ce Monte-Cristo bis, pas une facilité, tout y est méchant et efficace à souhait : on jubile, on savoure, on se délecte, on en redemande à la fin et on se dit pour finir que ce cinéma-là n’existe plus. Il était pourtant populaire (plus de 3 millions de spectateurs à sa sortie) et exigeant, comme ses dialogues ciselés dans un venin social qui n’oublie jamais la dramaturgie. Alors, la recette en serait-elle perdue ? À moins que de nos jours, ce soit le travail en amont qui manque le plus : à force de se croire scénaristes, les cinéastes actuels bâclent cette étape qui nécessite pourtant et du temps et de la transpiration – laquelle on le sait bien est la meilleure alliée de l’inspiration… Jeanson, réveille-toi, ils sont devenus des pousse-mégots de l’écriture pour les images !

Affiche du film "Un Revenant", 1946.
Affiche du film « Un Revenant », 1946.

 

Direction, la Côte

Voyage à deux, de Stanley Donen (1967)

Édité par Wild Side

On sait gré à Wild Side de ne pas avoir lésiné pour éditer Voyage à deux, ce merveilleux chef-d’œuvre signé Stanley Donen : un vrai coffret qui contient outre le film en DVD et en Blue Ray aux très riches bonus, des cartes postales créées pour l’occasion et surtout un fabuleux album sur la genèse du film. Il faut bien tout cela pour rendre compte du charme incroyable de cette comédie où brillent Audrey Hepburn et Albert Finney.

"Voyage à deux", Stanley Donen (1967) © D.R.
« Voyage à deux », Stanley Donen (1967)
© D.R.

Donen dresse le constat d’échec du couple avec délicatesse, élégance et humour. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait l’inventaire d’un amour qui se délite au fur et à mesure de la réussite sociale, comme en témoigne le malicieux inventaire des voitures successives du couple, depuis la vieille MG jusqu’à l’arrogante et opulente Mercedes. La photo très travaillée de Christopher Challis autant que la musique du génial Henry Mancini contribuent largement à faire de ce long-métrage bien autre chose qu’un simple film sur le désenchantement. Le brio de Donen éclate à chaque plan comme autant de bulles d’un champagne millésimé, brut et vineux à la fois.

 

Revoir Paris

Son dernier rôle, de Jean Gourguet (1946)

Édité par Doriane Films

Un film inconnu d’un réalisateur méconnu : l’ignorance est d’autant plus avouable qu’elle s’accompagne d’une bonne surprise. L’éditeur de DVD Doriane Films, habitué des pas de côté, a donc déniché Son dernier rôle, un film réalisé en 1946 par Jean Gourguet, auteur d’une vingtaine de longs-métrages, avec en tête de distribution Dalio, Gaby Morlay, Jean Tissier et Jean Debucourt, excusez du peu !

"Son dernier rôle", de Jean Gourguet (1946) Édité par Doriane Films © D.R.
« Son dernier rôle », de Jean Gourguet (1946)
Édité par Doriane Films
© D.R.

Mélo et mélancolie sont au programme d’un film qui sait pourtant s’évader des codes du genre, grâce à une réalisation toute en subtilités ainsi qu’au climat presque fantastique qui émerge de temps à autre. Morlay y incarne à la perfection une grande vedette qui décide de quitter la vie parisienne… On appréciera en outre les trois courts métrages qui accompagnent le DVD comme autant de témoignages de l’éclectisme de Gourguet dont on se demande en les découvrant pourquoi et comment il est tombé dans un tel anonymat.

Un revenant

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Voyage à deux

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Son dernier rôle

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Le confinement, accélérateur de l’autoritarisme municipal?

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Alors que notre État centralisé peine à faire respecter des règles censées être les mêmes partout sur le territoire national, certains maires en profitent pour renforcer leur autorité. Au risque, parfois, d’être plus royaliste que le roi…


Certes, les situations sociales, sanitaires et sécuritaires sont loin d’être harmonieuses dans notre pays. Dès le début du confinement il y a maintenant plus de trois semaines, on a pu constater que celui-ci ne se vivait pas de la même manière selon que l’on réside dans le centre de Paris, dans les quartiers Nord de Marseille, dans un bourg de Lozère ou une petite ville de la côte Atlantique. 

Très vite, les « particularismes » locaux ont montré des résistances, pas toujours réprimées de manière équitable selon les sociologies des territoires et les difficultés sécuritaires qui pré-existaient. 

Les villes aisées dégainent en premier

Pour y remédier, certaines communes ont décidé de sévir et d’aller plus loin que le gouvernement, en prenant des mesures permises par les pouvoirs de police dont jouissent les maires sur leurs territoires. Aussi, dès le 20 mars, le maire de Nice Christian Estrosi, tout juste remis du Covid-19, a ouvert la voie en annonçant un couvre-feu de 23h à 5h du matin (dans sa première version, il souhaitait même le faire démarrer à 20h) et a fait usage d’un drone, avec l’autorisation de la préfecture, afin de rappeler les consignes de confinement aux habitants. 

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Le lendemain, la Ville de Colombes dans les Hauts-de-Seine instaurait un couvre-feu, aussitôt suivie par les communes de Courbevoie, Asnières-sur-Seine, Puteaux et Suresnes. Des arrêtés qui auraient pu se multiplier dans le département, avant que la proclamation de l’état d’urgence sanitaire ne freine ces velléités et que l’exécutif ne reprenne la main sur les mesures restreignant la liberté d’aller et venir. Mais déjà, durant les quelques jours qui ont précédé ce changement, plusieurs communes, parmi lesquelles Montpellier, Perpignan, Mulhouse ou Béziers avaient pris ce type de mesures, sur le fondement de la lutte contre des regroupements nocturnes trop fréquents. 

Le délire du maire de Sanary-sur-Mer

Néanmoins, et malgré cette restriction de leurs capacités d’action en matière de couvre-feu, d’autres communes — pourtant moins exposées aux difficultés sanitaires et sécuritaires — ont fait des choix pour le moins surprenants. Le cas le plus édifiant est sans doute celui de Sanary-sur-Mer, dans le Var. Fin mars, le maire de cette commune avait pris plusieurs arrêtés controversés, pour interdire notamment l’achat d’une baguette de pain ou d’un journal à l’unité, allant même jusqu’à vouloir limiter les sorties des administrés à un rayon de dix mètres autour du domicile ! Mais face à cette décision ubuesque, la préfecture du Var avait introduit un référé-liberté devant le tribunal administratif de Toulon qui a poussé le maire, Ferdinand Bernhard, à faire marche arrière et à annuler ses arrêtés, à la veille de l’audition. 

Dans un autre registre, Bernard Gérard, le maire de Marcq-en-Baroeul, dans le Nord, a pris le 2 avril un arrêté interdisant aux habitants de « cracher sur la voie publique, y abandonner des masques ou des gants, ou d’éternuer sans se couvrir le visage », sous peine d’une amende de 68 euros. Une décision qui peut paraître assez surprenante, dans la mesure où la volonté de faire respecter un impératif de santé publique semble surtout sanctionner l’absence de bon sens et de civisme…

« Bases juridiques incertaines »

Lundi 6 avril, Philippe Laurent, le Maire de Sceaux dans les Hauts-de-Seine, a fait grand bruit en obligeant les habitants de plus de 10 ans à sortir le visage couvert, sous peine d’une amende de 38 euros. À Nice, Christian Estrosi prendra un arrêté similaire une fois que ses administrés auront reçu des masques réutilisables fournis par la Ville. Des mesures à portée prophylactique, qui semblent cette fois aller dans le sens d’une protection accrue des populations lors de leurs sorties, mais qui ne plaisent pas au gouvernement. Ce jeudi 9 avril, lors d’une audition par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’épidémie de coronavirus, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a indiqué que les préfets devaient demander aux maires de retirer ces arrêtés, évoquant des textes aux « bases juridiques incertaines ». Plus inquiétant, il soutient que l’efficacité du port du masque face à l’épidémie n’est pas « médicalement démontré », insistant sur un point qui est pourtant particulièrement reproché à l’exécutif depuis le début de la crise…

A lire aussi: Et mes libertés c’est du poulet?

Par contraste, d’autres décisions visent à restreindre les déplacements extérieurs. À Biarritz, le maire Michel Veunac avait décidé le 30 mars d’interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur un banc public, avant de revenir sur ce choix le 6 avril, face à la menace que l’arrêté soit attaqué en justice. Pour éviter une telle situation, Robert Ménard s’est montré bien plus radical à Béziers, en décidant d’enlever purement et simplement les bancs publics de sa commune, interdisant ainsi le moindre instant de repos aux personnes âgées qui profiteraient d’un moment de sortie pourtant autorisé. 

Enfin, la maire de Morlaix, dans le Finistère, a pour sa part pris le mardi 7 avril un arrêté interdisant le bricolage entre 9h et 15h. Agnès Le Brun, par ailleurs vice-présidente de l’Association des Maires de France (AMF) justifie cette décision par la volonté de laisser le personnel soignant se reposer, l’hôpital étant le premier employeur de la ville. Même si la volonté de préserver le repos des personnels soignants, extrêmement sollicités en cette période, est louable, il n’est pas certain que les administrés apprécient cette restriction supplémentaire à leur liberté, qui les atteint, cette fois, jusqu’à leur propre domicile….

Depuis le début, on voit que la gestion de la crise par l’État pose de nombreuses questions auxquelles les maires, en première ligne, tentent de répondre. S’ils sont, le plus souvent, de bonne foi, il convient néanmoins d’être attentif à ce que certaines décisions restent dans le domaine de l’acceptable. Il faudra aussi s’interroger sur le principe  d’impératif sanitaire, et veiller à ce qu’il n’entraîne pas d’inégalités territoriales restreignant les libertés de certains administrés dans des proportions trop inquiétantes…

Cyril Bennasar n’y entend pas grand chose au foot!

Cher Cyril Bennasar, alors que nous arrivons au bout de notre premier mois de confinement, je tombais ce matin un peu par hasard sur votre chronique publiée sur Causeur.fr où vous exprimiez, d’humeur quelque peu provocatrice, votre satisfaction quant à la disparition temporaire des matchs de football.

Je dois dire que je suis tout de même ravi, pour ne pas dire admiratif, de vous voir trouver un brin de bonheur dans un contexte qui ne laisse que très peu de place à l’enthousiasme. Je loue votre optimiste, mais je vous propose de revenir sur le contenu du papier face auquel l’historien et amoureux de football que je suis (belle antinomie n’est-ce pas?) ne pouvait rester silencieux tant par l’absurdité du propos que par un tel déferlement de lieux communs.

Les préjugés ont la vie dure…

La forme de la chronique est saisissante. Elle laisse présager au lecteur un savoureux moment dès son entame. En effet, le football y est d’emblée assimilé à « un truc pour les blaireaux » dont les acteurs, composés de racailles écervelées sautillants à la vue d’une baballe, nécessairement les derniers de la classe, vous auraient volé la vedette, à vous l’intello, suite à la « tiers-mondialisation du pays »…

A lire aussi: « The English Game »: football et lutte des classes

Ce type de préjugé entend enfermer les gens dans des cases comme s’il leur était impossible d’aimer à la fois leur club local et l’œuvre de Spinoza. Michéa avait qualifié ce mépris pour le football le signe d’une véritable « infirmité intellectuelle ».

Vous poursuivez ensuite cette profonde analyse en vous attaquant au « chiqué des fiottes venues défendre des monarchies pétrolières », me faisant regretter au passage ces longues et belles soirées au bistrot qui animaient, jadis, mes jeudis soirs. Pourtant, cette phrase est symptomatique. Selon vous, le football et le sport dans son ensemble ne seraient que vecteurs d’immoralité où s’entremêleraient l’argent, la vulgarité, la tricherie et la prostitution comme si la passion, le partage, l’exaltation du sentiment d’appartenance et de son identité (voir les travaux d’Eric Hobsbawm), n’en étaient pas également les importantes composantes ! Alors que vous chérissez le confinement, je préfère me remémorer les accolades fraternelles de ce lointain été 2018 où nous célébrions, dans l’union sacrée et en vertu de toutes nos origines sociales, la victoire de notre pays à la Coupe du monde.

Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001
Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001

Camus n’a-t-il pas dit que tout ce qu’il savait à propos de la moralité et de l’obligation des hommes, c’est au football qu’il le devait ?

Bien entendu, libre à vous de ne pas vouer d’affection envers ce sport et de nous faire valoir votre soulagement quant à la mise sous silence de ce « vacarme de supporters », mais libre à vous également de nous dispenser de votre mépris, surtout envers un monde que, manifestement, vous ne connaissez pas.

Les plans de la société « postmortelle » retardés


La société « postmortelle » dans laquelle nous étions entrés est au moins aussi dérangeante que le décompte quotidien de Jérôme Salomon! Au temps du coronavirus, la mort ne recule plus. Nous l’avions reléguée dans un coin et reportée pour toujours plus tard. Elle fait son grand retour. Nous ne l’appréhendions plus, et cela explique pour partie notre impréparation face à l’épidémie.


Les décès causés par la pandémie actuelle se comptent par milliers. Chaque perte endeuille douloureusement une famille, une profession. La tragédie se répète chaque soir sur les coups de 19 heures lorsque les autorités présentent le bilan macabre des dernières vingt-quatre heures. Un peu comme l’horloge vient frapper tous les soirs, à la même heure, les douze coups de minuit, avec le même tintement sourd et angoissant.

La retour de la mort

Depuis un mois, un face-à-face s’est progressivement installé entre nous et la mort. Réduits à l’impuissance, nous ne pouvons que contempler à distance cette nouvelle société du spectacle, sauf que le spectacle s’est transformé en celui de la mort. Apparition fracassante que celle de la mort dans notre vie quotidienne ces derniers temps. Ce qu’il y a de stupéfiant avec cette crise sanitaire, c’est précisément le surgissement de la mort comme donnée possible, soudainement envisageable, en cas de contagion, puisqu’on ne sait précisément pas comment guérir ni prévenir le virus. Ainsi notre environnement est devenu hostile.

Ce phénomène que nous vivons, et donc expérimentons pour la première fois, interroge directement notre appréhension de la mort. Pour être exact, il faudrait préciser que notre société a plutôt tendance à gommer la mort de notre environnement naturel et social, au point même d’en faire un tabou, presqu’une anormalité. D’où la question formulée ici : est-ce que l’homme a plus peur de la mort aujourd’hui qu’hier car il la sent moins présente qu’auparavant ? Nous évoquerons seulement ici la représentation européenne, ou occidentale, de la mort, et donc celle française.

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En effet, la survenance de la mort, et donc sa connaissance, a massivement décliné dans nos sociétés modernes du fait de la fin des conflits armés dévastateurs, régionaux ou mondiaux, des progrès de la médecine, de la fin des disettes, de la disparition des terribles épidémies telles que la peste noire ou la grippe espagnole, et enfin de l’abolition de la peine de mort, il y a quarante années de cela. Nous sommes réduits à compter le nombre de décès sur les routes, pour cause de cancer, lors des traversées mortelles de la Méditerranée par la foule des réfugiés et clandestins qui ont sombré aux portes de notre continent.

Notre époque connaît de fait un vieillissement de la population ayant pour corolaire le recul de la mortalité, ce que la sociologue Céline Lafontaine a baptisé « la société postmortelle ». De ce point de vue, on pourrait nommer notre ère « la société post-peine de mort » tant celle-ci a sensiblement disparu de notre paysage politique et culturel, exceptés bien sûr les pics de décès exceptionnels (pensons à la canicule de 2003) ou encore les images de meurtres de masse ou d’attentats causés par le terrorisme islamiste.

Par conséquent nous ne sommes plus confrontés à l’omniprésence de la mort. Ceci est une donnée récente de notre histoire.

Notre rapport à la mort était presque devenu inexistant

Le grand historien américain Paul Murray Kendall introduisait déjà sa monumentale biographie consacrée à Louis XI (parue en France en 1974) en avertissant que nous n’avons plus le même rapport à la mort que celui qu’entretenaient les générations ayant connu les guerres de religions, ou encore les révolutions sanglantes, dont la nôtre. L’échafaud n’est plus dressé sur la place publique, le sang de nos braves guerriers n’abreuve plus les champs de bataille comme avant, et le discours religieux ne nous met plus, comme autrefois, en perpétuelle confrontation avec la mort, décernant les brevets pour le paradis ou l’enfer, répandant dans le quotidien de la vie, l’image du Jugement dernier. Il est heureusement aboli le temps où, comme l’écrit Kendall « lorsque la hache était tombée, l’exécuteur des hautes œuvres saisissait par les cheveux la tête sanglante de la victime et la plongeait dans un seau d’eau avant de la présenter aux regards de la foule. »

Loin de cacher la mort, celle-ci se montrait ostensiblement, nous était familière. Il suffit de penser aux sacrifices d’animaux qui ont presque disparus aujourd’hui.

Dans la même veine, pas plus tard qu’au XVIIIe siècle, chaque famille était nécessairement frappée par la perte d’un, et souvent de plusieurs enfants, tant la mortalité infantile était importante. La moitié des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans, essentiellement à cause de la variole.

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La réalité est que les boucheries à la Waterloo ont disparu, quand bien même on peut déplorer, chaque année, la perte de soldats tombés au front. Le théâtre de la guerre s’est déplacé à l’étranger d’où l’on ramène en grande pompe nos héros auxquels on rend hommage dans la cour des Invalides. Les pertes militaires françaises en opérations extérieures depuis 1963 sont estimées, à la mi-mars 2020 aux alentours de 800, même si ce chiffre est toujours trop important.

Sans nier la réalité de ces disparitions, autres que naturelles, nous pouvons avancer l’idée que notre rapport à la mort a changé de nature.

La crise sanitaire actuelle nous rappelle cruellement que nous autres, humains, nous savons maintenant que nous sommes mortels. Et aussi combien nous sommes impréparés, psychologiquement et philosophiquement, à une vague de décès, qui peut, rappelons-le, frapper n’importe qui aujourd’hui. Nous sommes, en tant que nation, consternés par le comptage des disparitions, parce que nous avions oublié que l’histoire s’écrit souvent en lettres de sang. Il est donc temps qu’à notre effarement succède une prise de conscience de l’irrémédiable afin que, désormais, nous soyons davantage pénétrés de l’idée du caractère éphémère de l’existence humaine pour mieux en organiser le cours.

Être préparé aux cataclysmes

Dans son oraison Sur la brièveté de la vie, Bossuet se plaisait à rappeler aux souverains, qui comptaient parmi ses fidèles, que la mort frappe chacun comme une douloureuse évidence. À la même époque, le pinceau du peintre Poussin produisait la même réflexion dans son tableau Les bergers d’Arcadie où l’on peut voir deux hommes stupéfaits à la découverte d’un tombeau dans leur campagne leur signifiant l’existence de la mort. La tombe portait l’inscription Et in arcadio ego, voulant dire que, même en Arcadie, la mort existe, règne.

L’épidémie de coronavirus, avec son cortège de tombereaux et de peurs, n’est-elle pas dés-lors une apparition soudaine, exceptionnelle de la mort, révélant en fait la normalité de cette dernière ? Cette situation expliquerait notre admiration actuelle pour les soignants non seulement parce qu’ils subissent de plein fouet la crise sanitaire, mais aussi parce que nous prenons conscience que la mort appartient à leur quotidien normal, coronavirus ou pas, ce qui les rend d’autant plus héroïques.

Nos démocraties pacifiques qui se font gloire d’évincer la mort de la société des hommes n’ont pas seulement vocation à endiguer la vague de morts qui surviennent, mais surtout, et avant tout, à nous protéger, le moment venu, contre les crises (quelles que soient leur nature) afin d’en limiter la portée, la durée et l’ampleur.

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L’histoire est cruelle avec ceux qui n’ont pas envisagé le pire, car à s’aveugler perpétuellement sur les turpitudes de l’histoire, marcher avec des œillères, au nom de la croyance dans le progrès permanent des sociétés, nous prenons le risque non seulement de commettre l’erreur d’une mauvaise gestion de crise, mais, ce qui est pire, de commettre la faute de ne pas prévoir les cataclysmes, lesquels ne sauraient être évités parce qu’on ne les a pas voulus.

Cela se nomme le devoir de tirer les leçons de l’histoire. Et la France, une fois de plus, par angélisme, par impréparation, s’est crue, de bonne foi, préparée à la « guerre », alors que tout démontre le contraire. Habile à sermonner ses voisins dont elle sollicite aujourd’hui l’aide, en plaidant la solidarité entre les peuples, elle a oublié, une fois n’est pas coutume, que la seule manière de faire face à une crise c’est d’en prévoir l’arrivée, technologiquement, financièrement, socialement, et que pour cela il est préférable d’agir en pays laborieux et industrieux, se préparant pour passer l’hiver, plutôt que de chanter la joie de vivre, le bonheur des jours fériés, la hausse du pouvoir d’achat et l’harmonie universelle. Car, tôt ou tard, la bise viendra, et rien ne nous garantit que l’autre ne nous fasse pas la réponse de la fourmi à la cigale venue lui demander un prêt : « Que faisiez-vous au temps chaud ? »

La vérité de la fable est qu’à l’issue de celle-ci, la cigale est morte de faim.

Sur la brièveté de la vie et autres sermons

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RN: la gauche qui marche?

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Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon lors de l'Emission politique du 17 mai 2018. ©CHAMUSSY/SIPA / 00859488_000022

Étatiste, antilibéral, républicain: le Rassemblement national aurait-il trop dérivé vers la gauche ? Si la dédiabolisation engagée par Marine Le Pen déroute le FN canal historique, la réorientation idéologique du mouvement avait été amorcée par son père dès les années 1990.


« Le RN ? C’est le seul parti de gauche qui marche ! » Dans la bouche d’un proche de Jean-Marie Le Pen, la boutade tombe comme un couperet. Pour le Menhir, la trahison de sa fille est totale : familiale, idéologique et stratégique. « A-t-on déjà vu quelqu’un exclu du parti qu’il avait créé ? » s’interrogeait-il l’automne dernier sur le plateau de Réac n’roll. En coulisses, ma réponse (« Oui, Mussolini, par son gendre ! ») le fit sourire.

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Plus sérieusement, gardons-nous de confondre les blessures narcissiques de Le Pen avec des ruptures idéologiques. Étatiste, antilibéral, national-républicain, le Rassemblement national a dangereusement dérivé vers la gauche aux yeux des zélateurs de son président historique. Mais celui qui aimait se présenter comme le « Reagan français » n’a pas suivi une trajectoire rectiligne, tant s’en faut. Au-delà de ses provocations verbales, essentiellement autour de la question juive, en quarante ans de présidence du Front national, Jean-Marie Le Pen a substantiellement évolué – certains diraient louvoyé – sur des sujets aussi essentiels que l’économie, la géopolitique voire la nation. En comparaison, Marine Le Pen manifeste plus de constance. Même un cadre déçu du marinisme, aujourd’hui dans la roue de Florian Philippot, en convient : « Cela fait deux ans qu’elle n’a pas prononcé le mot “nationalisation”, mais elle garde un fond de conviction assez chevènementiste. » Depuis sa disgrâce en 2017, l’ex-chouchou de Marine vilipende le virage libéral-identitaire que le parti aurait engagé sous l’influence de Philippe Olivier, beau-frère de la présidente. Comme ses épigones européens (Lega, AfD), le RN a renoncé à la sortie de l’euro, mais conserve une ligne socialisante qui l’en distingue. En réalité, Montretout ne s’est pas fait en un jour : si on peut désormais considérer le Rassemblement national comme un parti idéologiquement à gauche, c’est l’aboutissement d’une transition en germe depuis la chute du bloc soviétique et initiée par un certain… Jean-Marie Le Pen.

Ouvriéristes, identitaires…

L’historien des idées Pierre-André Taguieff résume : « La situation est cocasse : la gauche ne pense plus, mais le mouvement sinistrogyre perdure. Il y a une rivalité mimétique dans la démagogie à base d’écologisme, de féminisme, de laïcisme, d’égalitarisme, le tout sur le thème “rendre la parole au peuple”. Dans ce contexte, le RN n’a plus de spécificité, sinon peut-être la préférence nationale. On oublie que cette idée, comme la méritocratie, est liée aux valeurs républicaines. » Vastes questions qu’un petit voyage en lepénie devrait éclaircir.

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Les résultats du RN au premier tour des municipales recèlent plusieurs enseignements. D’abord, le parti n’a présenté de listes que dans 389 communes, soit 28 % de moins qu’en 2014, symptôme d’un manque d’implantation qui fait désordre. Marine Le Pen n’appelle-t-elle pas à la « dé-métropolisation » en s’inspirant de Christophe Guilluy ? D’un autre côté, dans un contexte de prime générale aux sortants, la réélection triomphale des maires d’Hénin-Beaumont, Hayange, Mantes-la-Ville, Fréjus et la percée de Louis Aliot à Perpignan « sont un signe de banalisation et de notabilisation plutôt de bon augure », d’après Jérôme Fourquet (IFOP). Difficile de départager le Nord ouvriériste du Sud identitaire. Pour les conquêtes, on repassera. « De temps en temps, le vote RN progresse un petit peu, mais il n’y a pas de dynamique », susceptible de le porter à l’Élysée en 2022, nuance Fourquet qui met cette stagnation sur le compte des reliquats de la diabolisation et d’un effort de travail insuffisant.

Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014. © LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA Numéro de reportage : 00679228_000016
Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014.
© LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA
Numéro de reportage : 00679228_000016

L’appareil, parlons-en. Nombre d’anciens cadres fustigent l’amateurisme d’un mouvement privé de ligne directrice. En matière économique, la critique est double : le RN naviguerait à vue à coups d’annonces démagogiques inspirées du programme de Mitterrand en 1981. Sur les retraites, la cheffe a tranché en mars : les députés RN ont voté la motion de censure déposée par la gauche en faveur du statu quo. L’ex-eurodéputé RN Bernard Monot, spécialiste des marchés financiers, explique ce glissement marxisant par un dévoiement de la nouvelle doctrine économique qu’il avait forgée au sein du Front national entre 2005 et 2008. Ce partisan de la libre entreprise et du profit, sympathisant frontiste dès la fin des années 1970, a senti venir la crise des subprimes « en étudiant les paramètres fondamentaux du régime capitaliste, le surendettement mondial dès 2005 ». Changement de braquet. À la veille de la présidentielle de 2007, Jean-Marie Le Pen tend l’oreille. « Dans ces conditions, l’ultralibéralisme et le Reagan français, ça ne pouvait plus tenir. On a créé 90 % du modèle de patriotisme économique fin 2008. À l’époque, parler de protectionnisme était un blasphème. On nous prenait pour des fous. Le Pen est devenu gaulliste social sans le dire. » Du Marine avant Marine. Ou presque. Marginalisé par la nouvelle présidente, Monot ne cautionne pas le « discours anti-entreprises du CAC 40 », la sortie de l’euro, ou le Frexit introduits dans le programme présidentiel de 2017 par « la clique de sous-doués autour de Philippot ». Par petites touches, on trouve des signes avant-coureurs de cette inflexion dès le début des années 1990. Énarque, concepteur de la préférence nationale, l’ex-cadre frontiste puis mégrétiste Jean-Yves Le Gallou se souvient de l’aggiornamento engendré par la nouvelle donne mondiale née des décombres du bloc communiste. « Le programme de 1986 était hyper libéral. À l’époque, on reprochait au RPR de ne pas faire assez dans ce domaine. Puis il y a eu une inflexion sous une double influence. D’abord, notre électorat parti de Paris et des Hauts-de-Seine s’est très vite prolétarisé. Puis l’ouverture des frontières a poussé Mégret à organiser la première manifestation contre le mondialisme économique avec 4 000 ou 5 000 personnes en décembre 1993 pour critiquer le libre-échange » lors des négociations du GATT (future OMC). Il en va parfois de la politique comme du marketing : l’offre suit la demande.

Friture sur la ligne

Entre l’ADN originel anticommuniste du petit patron Le Pen et ses conquêtes électorales arrachées à la gauche, il y avait parfois de la friture sur la ligne. Jean-Gilles Malliarakis, fondateur du mouvement nationaliste-révolutionnaire Troisième voie, désormais converti au libéralisme, a observé ces tergiversations. L’année de Maastricht, « en 1992, j’ai couvert pour un journal le congrès de Strasbourg du Front. Mégret proposait que les indépendants rejoignent le régime général de Sécurité sociale. Le Pen était pour le libre choix, mais le secrétaire général Carl Lang m’a clairement dit que c’était inacceptable car leurs électeurs étaient d’anciens communistes ! » De là à conclure que la PME familiale Le Pen devrait se contenter de brocarder l’immigration massive, il y a un pas allègrement franchi par Le Gallou, figure tutélaire de la mouvance identitaire et président de la fondation Polémia. « Les questions économiques ont toujours fait perdre des voix au FN », naguère jugé ultralibéral, aujourd’hui assimilé à La France insoumise. La ligne défendue par Marine Le Pen depuis une dizaine d’années vise d’ailleurs à siphonner l’électorat populaire eurosceptique déçu de la gauche. Président du Front national de la jeunesse de 2011 à 2014, Julien Rochedy n’a jamais adhéré à cette « stratégie purement souverainiste basée sur le rassemblement du camp du Non à la Constitution européenne de 2005 », arguant que seuls 7 % des électeurs de Mélenchon se sont reportés sur Marine Le Pen au second tour de 2017. Entre les deux tours, après sa prestation calamiteuse lors du débat contre Emmanuel Macron, les procès en incompétence se sont déchaînés contre la candidate. Mais si ses atermoiements sur la monnaie unique et sa statolâtrie rebutent la frange libérale-conservatrice de l’électorat, les plus dégagistes des Français n’ont pas les mêmes critères d’appréciation. D’après le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Reynié, « le socialisme du RN correspond à un immense électorat de gauche orphelin qui ne sera pas aimanté par l’écologisme ». 40 % de l’électorat mariniste reste ainsi attaché à la sortie de l’euro. À plus grande échelle, la France des gilets jaunes que convoite Marine Le Pen exprime confusément « un programme de destitution des élites pour casser et pirater le système », sans projet politique derrière. Mutatis mutandis, le RN peut espérer agréger tous les mécontents à la manière dont le général Boulanger avait coalisé royalistes, bonapartistes, socialistes révolutionnaires et nationalistes, tous partisans de la revanche. Certes, Marine Le Pen aurait « conquis un espace incroyable en disant clairement “je veux garder l’euro mais pas les immigrés car l’euro protège le patrimoine matériel des Français, mais les immigrés menacent leur patrimoine immatériel” », soutient Reynié. Par ce biais, en sus de l’électorat populiste étatiste, le RN séduirait la droite pro-euro inquiète des conséquences de l’immigration.

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En ces temps de confusion, Emmanuel Macron envisage des nationalisations, dénonce le « séparatisme islamique » et ferme les frontières pour lutter contre le coronavirus. Ces revirements pourraient mettre le feu au lac lepéniste. Quelle singularité reste-t-il au RN ? Une réponse semble évidente : la bonne vieille critique de l’immigration. Probablement. Encore qu’à la naissance du Front national, au début des années 1970, ce thème fut imposé à Le Pen père par les néofascistes d’Ordre nouveau, lecteurs d’Enoch Powell[tooltips content= »Homme politique conservateur britannique, auteur en 1968 du fameux discours sur les « fleuves de sang » causées par l’immigration massive. »][1][/tooltips] et admirateurs du National Front britannique. Bref, l’ambiguïté ne date pas d’hier. « Jean-Marie Le Pen a longtemps été sur la ligne Roger Holeindre : les gars, on en fait des scouts et on règle le problème. Ce qui était d’ailleurs plutôt sympa comme démarche. Sauf que ça ne marche pas avec des populations venues de très loin culturellement, en très grand nombre et n’ayant aucune volonté de s’assimiler », analyse Le Gallou. Tel père… 

C’est décidé, je confine ma télé!

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Elise Lucet (ici accompagnée de trois volatiles), n'entend pas laisser les Français se faire pigeonner par Roselyne Bachelot et le lobby pharmaceutique © SIMON ISABELLE/SIPA Numéro de reportage: 00384526_000001

François Tauriac en a soupé des redresseurs de torts cathodiques comme Élise Lucet ou des consultants médicaux à la Alain Ducardonnet. Il prend ce matin une terrible décision.


Je n’ai plus envie de regarder la télévision. Plus envie de mater les cartes de France qui rougissent de honte face à l’épidémie galopante. Celles du monde qui se noircissent comme une avancée de Panzers face à la cavalerie polonaise voulant défendre  3,9 milliards de pauvres humains confinés. Plus besoin de regarder ces commentateurs, ces supposés sachants qui tournent en rond à répéter éternellement d’un ton docte les mêmes fadaises. Des perroquets bégayeurs, clabaudeurs, pérorants qui picorent en rond la moindre rumeur, comme des poulets caquetants. Confondant information et commentaire. Peur et danger. Épidémie et diablerie. 

Ras-le-bol de Cymes et de Ducardonnet!

Je ne supporte plus ces «médecins de plateaux » qui ont troqué leurs stéthoscopes contre le fond de teint que leur apposent les maquilleuses avant chaque passage télé. Abonnés gratuits au décryptage. Décodeurs de pacotille. 

Ras-le-bol des Cymes et des Ducardonnet, tous ces docteurs « ès » info et leur clique donneuse de leçons. De leur « devoir d’informer » qui leur font préférer les unes de Paris Match à la file des brancards qui s’accumulent aux urgences, comme en gare de triage un jour de grève sans préavis. Je ne supporte plus ces politiques qui racontent  à l’envi que « personne ne savait ». Qui refusent d’être jugés. Et qui font «tout leur possible pour juguler la crise ». Redoutant les lendemains de jugement dernier, les révoltes des jours d’après, l’odeur de fusible cramé et la graisse des guillotines. 

Soupé des crises intestines entre carabins. Des  querelles de chapelles grotesques. Levy versus Raoult. INSERM versus IHU. Savant de Marseille contre ignorants de Paris. OM contre PSG, « ici c’est ? Pariiiiis »! La Chloro-machine, ça fait 30 ans qu’il la prescrit, un mois qu’elle  sauverait ses patients, alors pourquoi diable on le retient ? Ridicule.  

Décision irrévocable

Usé par les émissions « at home » de la cuisine confinée, au Hanouna de son canapé en triplex, comme des Intervilles de contrebande. 

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Je suis peut-être atteint par le confinement finalement. C’est même certain. En tout cas pour moi c’est terminé. Aujourd’hui j’ai pris ma décision. Elle est irrévocable. J’ai décidé de confiner ma télé. De l’enfermer dans un placard avec ma réserve de PQ, avant de passer mes courses au lave-vaisselle. De lui fermer sa gueule à cet écran à la con. Et de bander les yeux à tous ses leds et ses plasmas. Histoire que leur lueur inquiétante n’aille pas corrompre aussi la douceur de mon Moltonel épaisseur triple. Elle a trop déblatéré la télé. Trop rabâché. Trop claironné. S’est trop gourée l’étrange lucarne. Avec ses éditions spéciales et son sensationnalisme à deux balles. C’est tout ce qu’elle mérite. Finir ses jours face à des rouleaux de papier hygiénique. Bien calée dans la cellulose. Je vais me contenter des journaux. Mais pas pour la grosse commission. La presse ça se respecte. Ça analyse un peu plus. Et puis je vais recroqueviller mes oreilles aussi, comme un bulot repu qu’on aurait bourré de pâtes alimentaires sans œufs frais au kilo. Des fadaises et des news qui s’avèrent fausses deux jours plus tard. Je vais faire un autodafé avec ma redevance. Un Fahrenheit 451 d’impôts. Ça va renforcer les défenses immunitaires de mon cerveau, l’odeur de ma liberté retrouvée. Je veux pratiquer la distanciation avec l’audiovisuel. Appliquer les gestes barrières avec le petit écran. À grands coups d’huiles essentielles pour les méninges. Un shampoing de l’encéphale au gel hydro-alcoolique. Je vais essayer de prendre l’air à la fenêtre aussi, avec un bon bouquin. C’est de la vitamine D et de la culture. Il fait beau presque sur toute la France. Faut profiter. Comme si le ciel se vengeait des hommes en inondant la terre de ses rayons. Comme pour punir les locataires d’en dessous qui ne peuvent plus désormais sortir. « Bien fait, j’envoie le soleil » doit se dire l’azur. Fallait pas jouer avec les pangolins et les barbecues de chauves-souris. Quelle idée ! Il y a suffisamment de bouffe sur terre pour ne pas avoir besoin de manger des rats volants en brochette, non?

Je propose une émission d’un nouveau genre

Il faut lutter contre les mauvaises habitudes. Profiter de cette crise pour faire descendre les icônes médiatiques de leur piédestal en carton. Définitivement. Ce sera peut-être une des rares vertus du Covid-19. Dans les entreprises, quand on est mauvais on dégage. On peut vraiment se poser la question de savoir pourquoi c’est rarement le cas en politique et dans les médias. Pourquoi les idoles du fact checking comme Élise Lucet –  ces procureurs médiatiques habitués à instruire uniquement à charge –  ne prennent pas la peine de mettre bout-à-bout toutes leurs fausses affirmations et celles de leurs confrères ? Toutes les accusations sans fondement. Ça lui ferait peut-être du bien à « juge Elise » de faire amende honorable sur Bachelot ? 

Ça serait une idée ça, de faire un zapping avec toutes leurs conneries. Un acte de contrition à l’antenne avec frappe de poing sur la poitrine. C’est ma faute, c’est ma très grande faute. Sur les réseaux sociaux il y a des petits malins qui en font des mini-vidéos de leurs bêtises. À la télé je crois qu’on pourrait tenir le temps d’une soirée spéciale, non?

Le tracking: protégés de tout, libres de rien

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Application de tracking israelienne © DAINA LE LARDIC/ISOPIX/SIPA Numéro de reportage: 00954822_000058

La tentation de l’espionnite vous inquiète-t-elle?


Tracking. C’est un curieux mot. Bien sûr, c’est au départ du français : traquer appartient au vocabulaire de la chasse (probablement emprunté à trac, la piste, la trace, en moyen français), et l’on sait que les aristocrates anglais ont transposé sans trop se soucier d’orthographe tout ce qui, dans le domaine de la vénerie ou de la table, venait de France.
Voici que le mot nous revient, pour désigner la traque informatique, qui permet de suivre à la trace chaque citoyen français, sous prétexte qu’il pourrait héberger le coronavirus, ou avoir croisé quelqu’un qui l’héberge.

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Le coronavirus ou autre chose. Une fois que la boîte de Pandore est ouverte, qui peut savoir où s’arrêtera la tentation de l’espionnite… Vous saurez ainsi si la personne que vous croisez a un casier judiciaire, paie régulièrement ses impôts, a dans sa parentèle des gens qui hébergent telle ou telle maladie génétique, ou a fait ses études à Notre-Dame-Des-Fleurs-Perpétuelles, et non dans un collège de banlieue tout pourri…

Les imbéciles (et leur nom est légion, comme disait l’Évangile de Marc, en cette semaine pascale, c’est une référence qui en vaut bien une autre) s’exclament déjà : « Qu’est-ce que cela peut vous faire ! Ça ne gêne que ceux qui n’ont pas les braies nettes… » On a déjà entendu ça il y a quelques années, quand un système équivalent suivait les terroristes. Désormais, tout citoyen est soupçonné d’en être un.

La prophylaxie est un merveilleux prétexte. Donnez à un ministre de l’Intérieur les moyens de pénétrer chacun de vos instants, et vous verrez ce qu’il en fait.

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Prenez Fabien G***. Il dirige, dans le midi de la France, un magasin de grande distribution alimentaire. Il a 41 ans, il est marié, il a 2,1 enfants, il est ordinaire à tous niveaux. Il a, comme tout le monde, une maîtresse — la Directrice des Ressources Humaines de son groupe —, il est raisonnablement trompé par sa femme (qui reste au foyer pour s’occuper des enfants, encore jeunes, et couche de temps en temps avec le voisin, un informaticien abonné au télé-travail bien avant le confinement, et dont l’épouse, institutrice, avait jusqu’à la mi-mars des horaires rigoureux qui permettaient des ébats de qualité). Il gère bien ses affaires, il aime prendre un pot, en happy hour, avec quelques amis sur le Quai de Rive-Neuve, à Marseille, avant de rentrer chez lui, et il paie ses impôts dans les temps. Le dimanche, il allait jouer au foot avec des copains. Parfois, sous prétexte d’aller passer la nuit au Frioul pour y taquiner la dorade, il découchait chez sa maîtresse, et achetait de jolis poissons issus des pêcheries locales, avant de rentrer chez lui, au petit matin. Rien de bien méchant, les vies droites sont faites de minuscules écarts.

Et il avait pris l’habitude de…

 >>> Lire la fin sur Bonnet d’âne, le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Gary, écrivain masqué

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Aux studios de Boulogne-Billancourt, le romancier et metteur en scene Romain Gary donne des indications a son epouse, l'actrice americaine Jean Seberg, sur le tournage d'un film. Boulogne-Billancourt, FRANCE - 1960 © Sipa 00543081_000001

Une biographie de l’écrivain qui n’a jamais échappé à son enfance


Très jeune un titre de Romain Gary m’intrigue : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Le personnage principal, Jacques Rainier, proche de la soixantaine, tombe amoureux d’une jeune Brésilienne, Laura. Mais si le désir est là, le corps « automnal » s’engourdit. Avec un certain humour, Gary raconte ce que tous les hommes redoutent : l’impuissance. Le romancier diplomate a le même âge que Rainier. L’écrivain couvert de femmes est sans tabou. Son héros se trouve à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. Sa virilité fléchit tandis que l’Occident entre en agonie. 

Plus tard, je découvre que Gary a épousé une blonde incendiaire, belle comme la promesse de l’aube, avec sa coupe à la garçonne, Jean Seberg. Jean-Luc Godard lui a offert le plus éclatant rôle de sa carrière de comédienne, avec pour partenaire le vibrillonnant Jean-Paul Belmondo, grâce au film À bout de souffle. C’était le début des années 60, un vent de liberté soufflait sur la France en uniforme. 

Jean Seberg, mère de leur fils Diego. Jean Seberg, plus qu’une actrice, une militante très active qui apporte son soutien au Black Panthers. Le FBI ne la lâche pas. Fragile psychologiquement, elle se sent persécutée. Gary la sauve plusieurs fois du suicide. Le couple se sépare en 1970. Jean accouche d’une petite Nina qui meurt deux jours plus tard. Elle devient alcoolique et accro aux médocs. L’écrivain veille toujours sur elle, de loin. Le 12 novembre 1970, Gary est à Colombey-les-deux-Églises pour les funérailles du général de Gaulle. Le résistant est dévasté. Il porte son blouson d’aviateur avec ses médailles. C’est un père qu’il enterre, celui qu’il aurait tant voulu avoir. En septembre 1979, Jean Seberg est retrouvée morte dans le coffre de sa Renault 5 blanche. Gary accuse le FBI d’avoir détruit le soleil de sa vie. L’écrivain désormais n’écrit plus rien. Il est sec. Dans son superbe roman, Clair de Femme, il écrit : « Est-ce que je suis envahissante ? – Terriblement, lorsque tu n’es pas là. » Le 2 décembre 1980, Gary déjeune en compagnie de son éditeur, Claude Gallimard. Puis il rentre chez lui, dans son vaste appartement de la rue du Bac. Avant, il a pris le temps d’acheter une robe de chambre rouge. Il s’allonge sur son lit, sort un révolver et se tire une balle dans le crâne. Mort dans l’après-midi, comme Hemingway. Il porte la robe de chambre rouge, destinée à masquer le sang qui l’éclabousserait. Une vie puissamment romanesque.

Valérie Mirarchi, auteure d’un essai remarqué sur Françoise Sagan, publie une biographie de Romain Gary, en revisitant son œuvre immense. Elle n’hésite pas à le qualifier de « génie à double face ». La tâche n’était pas facile, car Gary a toujours brouillé les pistes, s’est caché derrière de nombreux pseudonymes. Il a obtenu deux fois le prix Goncourt. Une première fois en 1956 avec Les Racines du ciel ; une seconde fois avec La Vie devant soi, signé Emile Ajar, en 1975. C’est l’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps. Mirarchi nous raconte son existence de caméléon dans les moindres détails pour notre plus grand plaisir.

Gary avait une mère castratrice. Elle lui a dit un jour : « Tu seras un héros, mon fils. » Il le fut. Mais à quel prix ! À propos de La Promesse de l’aube, Mirarchi cite Gary : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Valérie Mirarchi précise également que l’Histoire a pu être un élément déterminant dans cette volonté de vouloir multiplier les masques et les fausses informations. « En 1919, note-t-elle, Vilnius (ou Wilno) est reprise aux Soviétiques : sa ville natale n’a cessé de changer de pays et c’est peut-être de ce déracinement que provient son goût pour le changement d’identité. »

On n’échappe pas à son enfance.

Valérie Mirarchi, Gary-Ajar, un génie à double face, Éditions Universitaires de Dijon.

Gary-Ajar: Un génie à double face

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« Guy », une perle rare dans le cinéma français d’aujourd’hui

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Alex Lutz, césar du meilleur acteur pour son film "Guy" le 22 février 2019 © Thibault Camus/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22305712_000021

L’heure du ciné chez soi est arrivée. Autant bien s’organiser et voir en replay ce qu’on a raté. Sophie Bachat est tombée en pamoison devant le chanteur fictif Guy Jamet. Critique.


A Causeur, en cette fin du monde nous sommes encore plus nostalgiques que d’habitude.

Daoud Boughezala nous a gratifié d’une superbe chronique de Beau Père de Bertrand Blier, « un film comme on n’en fait plus », et Thomas Morales, fidèle à lui-même, se réjouit de la programmation télévisuelle qui, en ce temps de confinement, propose les comédies cultes du cinéma français. 

Ma quête quotidienne de films en replay m’a emmenée à revoir Guy d’Alex Lutz sorti en 2018. 

De la nostalgie

Dans cet OVNI du cinéma français récent, loin des leçons de morale devenues dorénavant l’une des principales marques de fabrique, Alex Lutz revisite la nostalgie. Mais une nostalgie heureuse et sans pathos. Il obtint pour ce film le César du meilleur acteur.

Un jeune documentariste découvre à la mort de sa mère qu’il est le fils d’une idole de la chanson : Guy Jamet, sorte de chaînon manquant entre Cloclo, Sardou et Dutronc. Il part donc à la recherche de ce père à travers un documentaire. Cette mise en abyme du faux documentaire, fait de fausses images d’archives et d’interviews du chanteur qui s’exprime entre autres sur sa carrière et notre époque, permet au spectateur d’être à la fois distancié et de se laisser petit à petit submerger par une émotion réelle. 

A lire aussi: Dites 33 ! (la playlist du confinement de Causeur)

Saluons le travail titanesque accompli par le réalisateur et acteur principal Alex Lutz, qui met son talent de tranformiste (on se souvient de Catherine et Liliane sur Canal +), et, grâce à des heures de maquillage, se met au service de cet homme de 74 ans toujours alerte et à l’affût, qui continue à faire des galas et à passer chez Drucker. 

Culture populaire

Rien n’est laissé au hasard, la BO du film composée pour l’occasion, faite de « vraies fausses » chansons 70’s me met les larmes aux yeux. Véritable ravissement, la rengaine « Didouda« , carte postale légère et un brin désenchantée, comme beaucoup de chansons de cette époque, fait bien le travail. Cela donne un film d’un genre inédit entre la comédie musicale, le biopic et la quête de la filiation. 

Dans une interview donnée au moment de la sortie du film, Lutz affirme avoir voulu « revisiter cinquante ans d’histoire française à travers la culture populaire« . Et il tape dans le mille. Car qu’est-ce que la culture populaire, si maltraitée en France terre de marxisme culturel, sinon la quintessence de l’âme d’un peuple ? 

Toute la mythologie du show-biz à l’ancienne est représentée:

– l’attachée de presse fidèle et efficace ;
– le manager qui répond au surnom de Grand Duc, qui fait évidemment penser au Colonel Parker, impresario d’Elvis, modèle s’il en est de tous les chanteurs populaires ;
– le couple mythique que Guy formait avec Anne-Marie (interprétée par Dani), entre Stone et Charden et Gainsbourg / Birkin ;
– l’importance de la coupe de cheveux qui change au gré des modes avec l’aide précieuse de la laque Elnett, toujours inégalée, qui nous vaudra cet saillie délicieuse de la part du chanteur : « Même Mick Jagger l’utilise, il casse plus les chambres d’hôtel Mick Jagger, il s’asperge d’Elnett ! »

La personnalité de Guy Jamet se dessine, cet homme nonchalant à la Dutronc, doucement cynique et franc du collier à la Sardou avec cette profondeur propre aux artisans de la chanson : « Je crois pas que tu deviens artiste, je crois que c’est un état d’âme, je ne sais pas si j’ai du talent mais je suis un artiste, j’en ai l’état d’âme » ou encore « J’ai vieilli mais je n’ai pas changé, on ne change pas, on se prend des à-coups ». La justesse de ces propos transperce le cœur. Notre époque est gentiment égratignée mais pas trop, Lutz n’est pas tombé dans ce piège trop facile, même si Guy est invité dans des émissions de radio où sévissent des chroniqueuses à la Charline (je ne sais pas orthographier son patronyme)… Quant à la boîte de nuit qu’il avait ouvert avec sa femme (Dani, si vous m’avez bien suivi) – gros clin d’œil car celle-ci était patronne de l’Aventure dans la vraie vie – est devenue une usine à muscles ! Coup de gueule du chanteur: « époque de merde où tout est interdit ». Mais il n’est pas non plus totalement vieux con, avec aussi des prises de positions favorables au mariage pour tous. 

A lire aussi: #BlackCésar: le cinéma français est-il vraiment raciste?

Tout est en nuances dans ce film où le rire côtoie sans arrêt les larmes, le temps qui passe n’est pas si grave car l’espérance est toujours violente. Délicatesse encore lorsque Guy s’aperçoit que Thibault, le documentariste, est son fils. Comme pour rattraper les années perdues il l’entraîne dans un galop à cheval. La force vitale est plus forte que la mort. 

Et le public ne se trompe jamais, une femme rencontrée dans la rue s’exclame au sujet de Guy : « Vous êtes un des derniers piliers, un de ces chanteurs qui faisaient tenir la France debout ». A l’heure où la France est à terre, il est salvateur de voir ou revoir Guy en replay sur Ciné+ Club. Vous en sortirez consolés. 

A revoir: Elisabeth Lévy ne maîtrise pas l’imitation de Michel Sardou

Confiné confiant

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Le préfet de police Didier Lallement, 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Quand la société est menacée et que l’État prend des mesures d’urgence, l’immense majorité des Français comprend la nécessité de la chose, consent à des sacrifices, fait ce que dit le gouvernement et se soumet aux impératifs du bon sens et de la raison. Mais il y en a toujours à qui on ne la fait pas, qui veillent et qui ne l’entendent pas de cette oreille. 

« Qui a le droiiiiit? »

Immanquablement, des lanceurs d’alerte spécialisés dans la liberticidité s’évertuent à réveiller leurs concitoyens plutôt confiants pour les prévenir des vrais dangers qui les menacent, et qui ne sont pas ceux qu’ils croient. Quelle que soit la nature ou l’ampleur des risques qui pèsent sur la population, ils ne tremblent que pour les droits qu’on enfreint, les libertés qu’on réduit, les valeurs qu’on abîme. Quand la maison brûle, on les voit en travers du passage des pompiers qui courent pour sauver des gens et on les entend leur demander « Mais de quel droit ? »

Quand l’État trouve le courage de combattre le crime, ils viennent demander des comptes. Mais de quel droit l’état d’urgence se permet-il, avec nos compatriotes Daesh-friendly, des manières que jamais l’État de droit ordinaire n’aurait tolérées ? Mais de quel droit des policiers osent-ils lancer sur des bandes sauvages qui veulent leur faire la peau des projectiles qui pourraient faire des blessés ? Mais de quel droit pose-t-on des caméras, et de quel droit met-on au bloc pour quelques heures quelques Black blocs, et de quel droit arrête-t-on plus de jeunes noirs à Évry que de vieilles blanches à Neuilly ? 

Toujours quelque chose à dire

Souvent juristes ou journalistes, toujours casse bonbons, ils sont sur tous les fronts pour chercher des poux. Ils regardent les procédures, comptent les bavures, ils pinaillent, contestent et dénoncent ce que nous citoyens ordinaires ne remarquons pas : les atteintes à nos libertés. Enfin « nos », c’est vite dit. Qu’ils le veuillent ou non, mais on peut croire qu’ils s’en moquent, ces experts en droit de l’homme à désarmer l’État défendent surtout la liberté du djihadiste français de vivre en France, ou celle d’assassins psychopathes notoires d’aller et venir, ou encore celle des jeunes de brûler des voitures tous les ans à la sainte racaille, pas tellement la liberté de ma fille de prendre le RER la nuit en banlieue, ni par les temps qui courent, celle de ma mère de passer à travers les gouttelettes… 

A lire aussi, l’éditorial d’Elisabeth Lévy: Garde ta main, je reprends la mienne!

Aujourd’hui, même dans le difficile combat contre la pandémie, si l’action de l’État jette la moindre petite ombre sur le totem de la liberté de l’individu, ils n’ont aucun tabou et trouvent encore à redire. Ils nous préviennent que sous prétexte de nous maintenir en vie, nous sommes victimes d’abus de pouvoir, de violation de nos droits à submerger les hôpitaux, de privation illégale de nos libertés à répandre le virus. Le despote à venir n’est pas botté, il a des crocs aux pieds et une blouse blanche. Ils préviennent les Bisounours que nous sommes du risque totalitaire caché entre les lignes du décret d’état d’urgence sanitaire. Ils s’inquiètent que le confinement n’ait pas de date de fin, s’alarment sur les séquelles du traçage dans nos téléphones, s’insurgent contre le dictat des autorités médicales. À les entendre, pendant que nous autres, confinés et disciplinés, ne voyons que les morts à l’hôpital, c’est la liberté qu’on assassine. On aurait donné les pleins pouvoirs à Pétain en croyant les avoir donnés à Pasteur… 

Elisabeth Lévy et Edwy Plenel dans le même bateau ?

Je pense au médecin débordé qui entend Eric Naulleau dans la télé allumée d’un malade dont l’état s’aggrave et à qui on n’arrive pas à trouver une place en réanimation : « Ce confinement, on sait quand il a commencé et on ne sait pas quand il va finir, c’est embêtant. On a déjà vu des mesures provisoires qui duraient. Les régimes totalitaires ne s’installent pas autrement. »

Je pense au même qui soigne dans la hantise de voir venir le moment où il devra choisir qui sauver, et qui entend Elisabeth Lévy : « L’impératif sanitaire est important, mais il ne doit pas tout écraser sur son passage. L’intrusion de l’État dans l’intime ne peut être que provisoire et proportionnée. Où est le secret médical ? Sommes-nous prêts à tout sacrifier pour échapper au risque du Covid ? Et si pour rester en vie, on vous demandait de rester confiné dix ans, vous accepteriez ?» 

Mais qu’est-elle venue faire dans cette galère, notre chère Elisabeth, à ramer dans le même sens qu’Edwy Plenel ? Il y a sûrement des subtilités qui m’échappent mais je ne vois pas un gouvernement qui n’a même pas le courage de faire régner l’État, adopter des pratiques surveillantes, autoritaires, régulatrices, répressives. Et je le regrette. Pratiqué avec mesure et discernement, le confinement pourrait avoir des effets désirables. Pourquoi pas une journée sans Chinois, confinés dans leurs quartiers pour qu’on revoie Versailles ? Ou une semaine sans touristes, coincés à l’hôtel du lundi au samedi, pour qu’on retrouve Paris ? Ou un mois de confinement pour les ZAC, ZEP, ZUP de Seine-Saint-Denis, en été, pour ne pas se faire cambrioler ? On peut rêver… 

Relire la chronique d’hier: Du confinement pour qu’on nous foot la paix

Plutôt qu’un gouvernement avide de contrôle, plutôt qu’une dictature soft en marche, je vois un pouvoir qui brille par son impuissance, des dirigeants qui naviguent à vue, des portes-parole qui bredouillent, des préfets qui s’embrouillent, des maires qui se débrouillent. Je vois aussi pendant que des soignants sauvent des vies et parfois en meurent, des journalistes qui s’interrogent et des éditorialistes méfiants. J’ai choisi mon camp, celui des obéissants, des crédules, des confinés confiants. Je suivrai plutôt la parole des infirmières, les consignes des pouvoirs publics et l’avis des médecins à l’œuvre que les chroniques d’une dérive fascistoïde ou les envolées métapolitiques des intellectuels paranorwelliens.

Faites chauffer le lecteur DVD!

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Louis Jouvet dans "Un Revenant" © Regina Productions / Collections R.C. et Raymond Boyer

« Le critique de cinéma, c’est l’inspecteur des travaux finis », disait François Truffaut. À l’heure où les salles de cinéma sont fermées, Jean Chauvet a trouvé quelques pépites en DVD à regarder chez soi.


 

Lyon, terminus

Un revenant, de Christian-Jaque (1946)

Édité par René Château

On se prend à rêver d’une édition en DVD digne de ce nom pour ce véritable diamant noir du cinéma français des années 1940 : Un revenant de Christian-Jaque mériterait amplement d’être rénové et enrichi de bonus à la hauteur de ses qualités scénaristiques et cinématographiques. Il faut pourtant se contenter d’une édition a minima chez un éditeur, René Château, dont le catalogue recèle des merveilles dans un état… déplorable.

L’argument en est simplissime : un certain Jean-Jacques Sauvage revient à Lyon vingt ans après avoir quitté la ville en catimini, et grièvement blessé par balle au cours d’un accident selon la version officielle. Il entend bien se venger de ceux qui sont la cause de son départ : les très bourgeoises familles Nisard et Gonin qui s’opposaient à son mariage. Lui, c’est Jouvet, définitivement impérial. Eux, c’est une pléiade de seconds rôles absolument éblouissants : Louis Seigner, Jean Brochard, Gaby Morlay et Marguerite Moreno. Sans oublier un couple de tourtereaux prêts à tout pour roucouler librement, du moins en ce qui le concerne lui (François Périer), elle (la lumineuse ballerine Ludmila Tcherina) ayant perdu ses illusions depuis longtemps. Tout ce monde parle le Jeanson, langue inventée par Henri Jeanson (1900-1970), écrivain, journaliste, scénariste et dialoguiste du temps où ces deux dernières fonctions existaient vraiment au cinéma. Il est à lui tout seul l’auteur d’une centaine de scénarios dont ceux de Pépé le Moko, Un carnet de bal, Entrée des artistes, Hôtel du Nord, Boule de suif, Les amoureux sont seuls au monde, La Vache et le Prisonnier, entre bien d’autres tout aussi succulents.

Et pour des cinéastes qui s’appelaient Duvivier, Allégret, Carné, Dréville, Decoin, Autant-Lara ou Grangier, la fine fleur d’un cinéma français trop souvent vilipendé. Avec également Christian Jaque donc pour ce Revenant, mais aussi pour Fanfan la Tulipe, Nana et Madame Sans-Gêne, entre autres.

Dans Un revenant, Jeanson s’en donne à cœur joie pour dynamiter une bourgeoisie qu’il déteste. Ces soyeux Lyonnais installés « depuis la Restauration », confits dans leurs certitudes et leur hypocrisie le mettent en verve. Quand l’un d’entre eux veut marier son fils, il lui promet de financer son voyage de noces mais, précise-t-il immédiatement, « en Italie, car le change nous est favorable ». En une réplique, tout est dit de la bassesse et de l’ignominie de ce père de famille qui n’a qu’une idée en tête : se refaire une santé financière en mariant son rejeton à plus riche que lui. Et Jouvet dit le « Jeanson » mieux que personne, y compris dans une scène où face à une Marguerite Moreno impeccable de volubilité brillante, il ne prononce pas un mot : le dialogue à sens unique de Jeanson trouve avec Jouvet le plus beau des écrins-réceptacles. Christian-Jaque prouve ici ses indéniables qualités de metteur en scène et de directeur d’acteurs qui sont autant de poids lourds à surveiller comme le lait sur le feu : aucun ne cabotine, chacun joue sa partition avec un art consommé de la mimique et de l’intonation justes.

Pas un gramme de graisse inutile dans ce Monte-Cristo bis, pas une facilité, tout y est méchant et efficace à souhait : on jubile, on savoure, on se délecte, on en redemande à la fin et on se dit pour finir que ce cinéma-là n’existe plus. Il était pourtant populaire (plus de 3 millions de spectateurs à sa sortie) et exigeant, comme ses dialogues ciselés dans un venin social qui n’oublie jamais la dramaturgie. Alors, la recette en serait-elle perdue ? À moins que de nos jours, ce soit le travail en amont qui manque le plus : à force de se croire scénaristes, les cinéastes actuels bâclent cette étape qui nécessite pourtant et du temps et de la transpiration – laquelle on le sait bien est la meilleure alliée de l’inspiration… Jeanson, réveille-toi, ils sont devenus des pousse-mégots de l’écriture pour les images !

Affiche du film "Un Revenant", 1946.
Affiche du film « Un Revenant », 1946.

 

Direction, la Côte

Voyage à deux, de Stanley Donen (1967)

Édité par Wild Side

On sait gré à Wild Side de ne pas avoir lésiné pour éditer Voyage à deux, ce merveilleux chef-d’œuvre signé Stanley Donen : un vrai coffret qui contient outre le film en DVD et en Blue Ray aux très riches bonus, des cartes postales créées pour l’occasion et surtout un fabuleux album sur la genèse du film. Il faut bien tout cela pour rendre compte du charme incroyable de cette comédie où brillent Audrey Hepburn et Albert Finney.

"Voyage à deux", Stanley Donen (1967) © D.R.
« Voyage à deux », Stanley Donen (1967)
© D.R.

Donen dresse le constat d’échec du couple avec délicatesse, élégance et humour. Sans avoir l’air d’y toucher, il fait l’inventaire d’un amour qui se délite au fur et à mesure de la réussite sociale, comme en témoigne le malicieux inventaire des voitures successives du couple, depuis la vieille MG jusqu’à l’arrogante et opulente Mercedes. La photo très travaillée de Christopher Challis autant que la musique du génial Henry Mancini contribuent largement à faire de ce long-métrage bien autre chose qu’un simple film sur le désenchantement. Le brio de Donen éclate à chaque plan comme autant de bulles d’un champagne millésimé, brut et vineux à la fois.

 

Revoir Paris

Son dernier rôle, de Jean Gourguet (1946)

Édité par Doriane Films

Un film inconnu d’un réalisateur méconnu : l’ignorance est d’autant plus avouable qu’elle s’accompagne d’une bonne surprise. L’éditeur de DVD Doriane Films, habitué des pas de côté, a donc déniché Son dernier rôle, un film réalisé en 1946 par Jean Gourguet, auteur d’une vingtaine de longs-métrages, avec en tête de distribution Dalio, Gaby Morlay, Jean Tissier et Jean Debucourt, excusez du peu !

"Son dernier rôle", de Jean Gourguet (1946) Édité par Doriane Films © D.R.
« Son dernier rôle », de Jean Gourguet (1946)
Édité par Doriane Films
© D.R.

Mélo et mélancolie sont au programme d’un film qui sait pourtant s’évader des codes du genre, grâce à une réalisation toute en subtilités ainsi qu’au climat presque fantastique qui émerge de temps à autre. Morlay y incarne à la perfection une grande vedette qui décide de quitter la vie parisienne… On appréciera en outre les trois courts métrages qui accompagnent le DVD comme autant de témoignages de l’éclectisme de Gourguet dont on se demande en les découvrant pourquoi et comment il est tombé dans un tel anonymat.

Un revenant

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Son dernier rôle

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Le confinement, accélérateur de l’autoritarisme municipal?

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A Sanary-sur-Mer (photo), le maire Ferdinand Bernhard interdit à ses administrés de s'éloigner à plus de 10 mètres de leur domicile... © JACQUES BOUSSAROQUE / Only France via AFP

Alors que notre État centralisé peine à faire respecter des règles censées être les mêmes partout sur le territoire national, certains maires en profitent pour renforcer leur autorité. Au risque, parfois, d’être plus royaliste que le roi…


Certes, les situations sociales, sanitaires et sécuritaires sont loin d’être harmonieuses dans notre pays. Dès le début du confinement il y a maintenant plus de trois semaines, on a pu constater que celui-ci ne se vivait pas de la même manière selon que l’on réside dans le centre de Paris, dans les quartiers Nord de Marseille, dans un bourg de Lozère ou une petite ville de la côte Atlantique. 

Très vite, les « particularismes » locaux ont montré des résistances, pas toujours réprimées de manière équitable selon les sociologies des territoires et les difficultés sécuritaires qui pré-existaient. 

Les villes aisées dégainent en premier

Pour y remédier, certaines communes ont décidé de sévir et d’aller plus loin que le gouvernement, en prenant des mesures permises par les pouvoirs de police dont jouissent les maires sur leurs territoires. Aussi, dès le 20 mars, le maire de Nice Christian Estrosi, tout juste remis du Covid-19, a ouvert la voie en annonçant un couvre-feu de 23h à 5h du matin (dans sa première version, il souhaitait même le faire démarrer à 20h) et a fait usage d’un drone, avec l’autorisation de la préfecture, afin de rappeler les consignes de confinement aux habitants. 

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Le lendemain, la Ville de Colombes dans les Hauts-de-Seine instaurait un couvre-feu, aussitôt suivie par les communes de Courbevoie, Asnières-sur-Seine, Puteaux et Suresnes. Des arrêtés qui auraient pu se multiplier dans le département, avant que la proclamation de l’état d’urgence sanitaire ne freine ces velléités et que l’exécutif ne reprenne la main sur les mesures restreignant la liberté d’aller et venir. Mais déjà, durant les quelques jours qui ont précédé ce changement, plusieurs communes, parmi lesquelles Montpellier, Perpignan, Mulhouse ou Béziers avaient pris ce type de mesures, sur le fondement de la lutte contre des regroupements nocturnes trop fréquents. 

Le délire du maire de Sanary-sur-Mer

Néanmoins, et malgré cette restriction de leurs capacités d’action en matière de couvre-feu, d’autres communes — pourtant moins exposées aux difficultés sanitaires et sécuritaires — ont fait des choix pour le moins surprenants. Le cas le plus édifiant est sans doute celui de Sanary-sur-Mer, dans le Var. Fin mars, le maire de cette commune avait pris plusieurs arrêtés controversés, pour interdire notamment l’achat d’une baguette de pain ou d’un journal à l’unité, allant même jusqu’à vouloir limiter les sorties des administrés à un rayon de dix mètres autour du domicile ! Mais face à cette décision ubuesque, la préfecture du Var avait introduit un référé-liberté devant le tribunal administratif de Toulon qui a poussé le maire, Ferdinand Bernhard, à faire marche arrière et à annuler ses arrêtés, à la veille de l’audition. 

Dans un autre registre, Bernard Gérard, le maire de Marcq-en-Baroeul, dans le Nord, a pris le 2 avril un arrêté interdisant aux habitants de « cracher sur la voie publique, y abandonner des masques ou des gants, ou d’éternuer sans se couvrir le visage », sous peine d’une amende de 68 euros. Une décision qui peut paraître assez surprenante, dans la mesure où la volonté de faire respecter un impératif de santé publique semble surtout sanctionner l’absence de bon sens et de civisme…

« Bases juridiques incertaines »

Lundi 6 avril, Philippe Laurent, le Maire de Sceaux dans les Hauts-de-Seine, a fait grand bruit en obligeant les habitants de plus de 10 ans à sortir le visage couvert, sous peine d’une amende de 38 euros. À Nice, Christian Estrosi prendra un arrêté similaire une fois que ses administrés auront reçu des masques réutilisables fournis par la Ville. Des mesures à portée prophylactique, qui semblent cette fois aller dans le sens d’une protection accrue des populations lors de leurs sorties, mais qui ne plaisent pas au gouvernement. Ce jeudi 9 avril, lors d’une audition par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’épidémie de coronavirus, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a indiqué que les préfets devaient demander aux maires de retirer ces arrêtés, évoquant des textes aux « bases juridiques incertaines ». Plus inquiétant, il soutient que l’efficacité du port du masque face à l’épidémie n’est pas « médicalement démontré », insistant sur un point qui est pourtant particulièrement reproché à l’exécutif depuis le début de la crise…

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Par contraste, d’autres décisions visent à restreindre les déplacements extérieurs. À Biarritz, le maire Michel Veunac avait décidé le 30 mars d’interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur un banc public, avant de revenir sur ce choix le 6 avril, face à la menace que l’arrêté soit attaqué en justice. Pour éviter une telle situation, Robert Ménard s’est montré bien plus radical à Béziers, en décidant d’enlever purement et simplement les bancs publics de sa commune, interdisant ainsi le moindre instant de repos aux personnes âgées qui profiteraient d’un moment de sortie pourtant autorisé. 

Enfin, la maire de Morlaix, dans le Finistère, a pour sa part pris le mardi 7 avril un arrêté interdisant le bricolage entre 9h et 15h. Agnès Le Brun, par ailleurs vice-présidente de l’Association des Maires de France (AMF) justifie cette décision par la volonté de laisser le personnel soignant se reposer, l’hôpital étant le premier employeur de la ville. Même si la volonté de préserver le repos des personnels soignants, extrêmement sollicités en cette période, est louable, il n’est pas certain que les administrés apprécient cette restriction supplémentaire à leur liberté, qui les atteint, cette fois, jusqu’à leur propre domicile….

Depuis le début, on voit que la gestion de la crise par l’État pose de nombreuses questions auxquelles les maires, en première ligne, tentent de répondre. S’ils sont, le plus souvent, de bonne foi, il convient néanmoins d’être attentif à ce que certaines décisions restent dans le domaine de l’acceptable. Il faudra aussi s’interroger sur le principe  d’impératif sanitaire, et veiller à ce qu’il n’entraîne pas d’inégalités territoriales restreignant les libertés de certains administrés dans des proportions trop inquiétantes…

Cyril Bennasar n’y entend pas grand chose au foot!

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Antoine Griezmann et Kylian Mbappe, les deux stars de l'Equipe de France championne du monde © FRANCK FIFE-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00874709_000001

Cher Cyril Bennasar, alors que nous arrivons au bout de notre premier mois de confinement, je tombais ce matin un peu par hasard sur votre chronique publiée sur Causeur.fr où vous exprimiez, d’humeur quelque peu provocatrice, votre satisfaction quant à la disparition temporaire des matchs de football.

Je dois dire que je suis tout de même ravi, pour ne pas dire admiratif, de vous voir trouver un brin de bonheur dans un contexte qui ne laisse que très peu de place à l’enthousiasme. Je loue votre optimiste, mais je vous propose de revenir sur le contenu du papier face auquel l’historien et amoureux de football que je suis (belle antinomie n’est-ce pas?) ne pouvait rester silencieux tant par l’absurdité du propos que par un tel déferlement de lieux communs.

Les préjugés ont la vie dure…

La forme de la chronique est saisissante. Elle laisse présager au lecteur un savoureux moment dès son entame. En effet, le football y est d’emblée assimilé à « un truc pour les blaireaux » dont les acteurs, composés de racailles écervelées sautillants à la vue d’une baballe, nécessairement les derniers de la classe, vous auraient volé la vedette, à vous l’intello, suite à la « tiers-mondialisation du pays »…

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Ce type de préjugé entend enfermer les gens dans des cases comme s’il leur était impossible d’aimer à la fois leur club local et l’œuvre de Spinoza. Michéa avait qualifié ce mépris pour le football le signe d’une véritable « infirmité intellectuelle ».

Vous poursuivez ensuite cette profonde analyse en vous attaquant au « chiqué des fiottes venues défendre des monarchies pétrolières », me faisant regretter au passage ces longues et belles soirées au bistrot qui animaient, jadis, mes jeudis soirs. Pourtant, cette phrase est symptomatique. Selon vous, le football et le sport dans son ensemble ne seraient que vecteurs d’immoralité où s’entremêleraient l’argent, la vulgarité, la tricherie et la prostitution comme si la passion, le partage, l’exaltation du sentiment d’appartenance et de son identité (voir les travaux d’Eric Hobsbawm), n’en étaient pas également les importantes composantes ! Alors que vous chérissez le confinement, je préfère me remémorer les accolades fraternelles de ce lointain été 2018 où nous célébrions, dans l’union sacrée et en vertu de toutes nos origines sociales, la victoire de notre pays à la Coupe du monde.

Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001
Emmanuel Macron lors de la finale de la Coupe du Monde de football entre la France et la Croatie, 15 juillet 2018. SIPA. AP22226029_000001

Camus n’a-t-il pas dit que tout ce qu’il savait à propos de la moralité et de l’obligation des hommes, c’est au football qu’il le devait ?

Bien entendu, libre à vous de ne pas vouer d’affection envers ce sport et de nous faire valoir votre soulagement quant à la mise sous silence de ce « vacarme de supporters », mais libre à vous également de nous dispenser de votre mépris, surtout envers un monde que, manifestement, vous ne connaissez pas.

Les plans de la société « postmortelle » retardés

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DR. "Et in Arcadia Ego" (1618). Huile sur toile de Guerchin (Guercino) ayant inspiré Nicolas Poussin.

La société « postmortelle » dans laquelle nous étions entrés est au moins aussi dérangeante que le décompte quotidien de Jérôme Salomon! Au temps du coronavirus, la mort ne recule plus. Nous l’avions reléguée dans un coin et reportée pour toujours plus tard. Elle fait son grand retour. Nous ne l’appréhendions plus, et cela explique pour partie notre impréparation face à l’épidémie.


Les décès causés par la pandémie actuelle se comptent par milliers. Chaque perte endeuille douloureusement une famille, une profession. La tragédie se répète chaque soir sur les coups de 19 heures lorsque les autorités présentent le bilan macabre des dernières vingt-quatre heures. Un peu comme l’horloge vient frapper tous les soirs, à la même heure, les douze coups de minuit, avec le même tintement sourd et angoissant.

La retour de la mort

Depuis un mois, un face-à-face s’est progressivement installé entre nous et la mort. Réduits à l’impuissance, nous ne pouvons que contempler à distance cette nouvelle société du spectacle, sauf que le spectacle s’est transformé en celui de la mort. Apparition fracassante que celle de la mort dans notre vie quotidienne ces derniers temps. Ce qu’il y a de stupéfiant avec cette crise sanitaire, c’est précisément le surgissement de la mort comme donnée possible, soudainement envisageable, en cas de contagion, puisqu’on ne sait précisément pas comment guérir ni prévenir le virus. Ainsi notre environnement est devenu hostile.

Ce phénomène que nous vivons, et donc expérimentons pour la première fois, interroge directement notre appréhension de la mort. Pour être exact, il faudrait préciser que notre société a plutôt tendance à gommer la mort de notre environnement naturel et social, au point même d’en faire un tabou, presqu’une anormalité. D’où la question formulée ici : est-ce que l’homme a plus peur de la mort aujourd’hui qu’hier car il la sent moins présente qu’auparavant ? Nous évoquerons seulement ici la représentation européenne, ou occidentale, de la mort, et donc celle française.

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En effet, la survenance de la mort, et donc sa connaissance, a massivement décliné dans nos sociétés modernes du fait de la fin des conflits armés dévastateurs, régionaux ou mondiaux, des progrès de la médecine, de la fin des disettes, de la disparition des terribles épidémies telles que la peste noire ou la grippe espagnole, et enfin de l’abolition de la peine de mort, il y a quarante années de cela. Nous sommes réduits à compter le nombre de décès sur les routes, pour cause de cancer, lors des traversées mortelles de la Méditerranée par la foule des réfugiés et clandestins qui ont sombré aux portes de notre continent.

Notre époque connaît de fait un vieillissement de la population ayant pour corolaire le recul de la mortalité, ce que la sociologue Céline Lafontaine a baptisé « la société postmortelle ». De ce point de vue, on pourrait nommer notre ère « la société post-peine de mort » tant celle-ci a sensiblement disparu de notre paysage politique et culturel, exceptés bien sûr les pics de décès exceptionnels (pensons à la canicule de 2003) ou encore les images de meurtres de masse ou d’attentats causés par le terrorisme islamiste.

Par conséquent nous ne sommes plus confrontés à l’omniprésence de la mort. Ceci est une donnée récente de notre histoire.

Notre rapport à la mort était presque devenu inexistant

Le grand historien américain Paul Murray Kendall introduisait déjà sa monumentale biographie consacrée à Louis XI (parue en France en 1974) en avertissant que nous n’avons plus le même rapport à la mort que celui qu’entretenaient les générations ayant connu les guerres de religions, ou encore les révolutions sanglantes, dont la nôtre. L’échafaud n’est plus dressé sur la place publique, le sang de nos braves guerriers n’abreuve plus les champs de bataille comme avant, et le discours religieux ne nous met plus, comme autrefois, en perpétuelle confrontation avec la mort, décernant les brevets pour le paradis ou l’enfer, répandant dans le quotidien de la vie, l’image du Jugement dernier. Il est heureusement aboli le temps où, comme l’écrit Kendall « lorsque la hache était tombée, l’exécuteur des hautes œuvres saisissait par les cheveux la tête sanglante de la victime et la plongeait dans un seau d’eau avant de la présenter aux regards de la foule. »

Loin de cacher la mort, celle-ci se montrait ostensiblement, nous était familière. Il suffit de penser aux sacrifices d’animaux qui ont presque disparus aujourd’hui.

Dans la même veine, pas plus tard qu’au XVIIIe siècle, chaque famille était nécessairement frappée par la perte d’un, et souvent de plusieurs enfants, tant la mortalité infantile était importante. La moitié des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans, essentiellement à cause de la variole.

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La réalité est que les boucheries à la Waterloo ont disparu, quand bien même on peut déplorer, chaque année, la perte de soldats tombés au front. Le théâtre de la guerre s’est déplacé à l’étranger d’où l’on ramène en grande pompe nos héros auxquels on rend hommage dans la cour des Invalides. Les pertes militaires françaises en opérations extérieures depuis 1963 sont estimées, à la mi-mars 2020 aux alentours de 800, même si ce chiffre est toujours trop important.

Sans nier la réalité de ces disparitions, autres que naturelles, nous pouvons avancer l’idée que notre rapport à la mort a changé de nature.

La crise sanitaire actuelle nous rappelle cruellement que nous autres, humains, nous savons maintenant que nous sommes mortels. Et aussi combien nous sommes impréparés, psychologiquement et philosophiquement, à une vague de décès, qui peut, rappelons-le, frapper n’importe qui aujourd’hui. Nous sommes, en tant que nation, consternés par le comptage des disparitions, parce que nous avions oublié que l’histoire s’écrit souvent en lettres de sang. Il est donc temps qu’à notre effarement succède une prise de conscience de l’irrémédiable afin que, désormais, nous soyons davantage pénétrés de l’idée du caractère éphémère de l’existence humaine pour mieux en organiser le cours.

Être préparé aux cataclysmes

Dans son oraison Sur la brièveté de la vie, Bossuet se plaisait à rappeler aux souverains, qui comptaient parmi ses fidèles, que la mort frappe chacun comme une douloureuse évidence. À la même époque, le pinceau du peintre Poussin produisait la même réflexion dans son tableau Les bergers d’Arcadie où l’on peut voir deux hommes stupéfaits à la découverte d’un tombeau dans leur campagne leur signifiant l’existence de la mort. La tombe portait l’inscription Et in arcadio ego, voulant dire que, même en Arcadie, la mort existe, règne.

L’épidémie de coronavirus, avec son cortège de tombereaux et de peurs, n’est-elle pas dés-lors une apparition soudaine, exceptionnelle de la mort, révélant en fait la normalité de cette dernière ? Cette situation expliquerait notre admiration actuelle pour les soignants non seulement parce qu’ils subissent de plein fouet la crise sanitaire, mais aussi parce que nous prenons conscience que la mort appartient à leur quotidien normal, coronavirus ou pas, ce qui les rend d’autant plus héroïques.

Nos démocraties pacifiques qui se font gloire d’évincer la mort de la société des hommes n’ont pas seulement vocation à endiguer la vague de morts qui surviennent, mais surtout, et avant tout, à nous protéger, le moment venu, contre les crises (quelles que soient leur nature) afin d’en limiter la portée, la durée et l’ampleur.

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L’histoire est cruelle avec ceux qui n’ont pas envisagé le pire, car à s’aveugler perpétuellement sur les turpitudes de l’histoire, marcher avec des œillères, au nom de la croyance dans le progrès permanent des sociétés, nous prenons le risque non seulement de commettre l’erreur d’une mauvaise gestion de crise, mais, ce qui est pire, de commettre la faute de ne pas prévoir les cataclysmes, lesquels ne sauraient être évités parce qu’on ne les a pas voulus.

Cela se nomme le devoir de tirer les leçons de l’histoire. Et la France, une fois de plus, par angélisme, par impréparation, s’est crue, de bonne foi, préparée à la « guerre », alors que tout démontre le contraire. Habile à sermonner ses voisins dont elle sollicite aujourd’hui l’aide, en plaidant la solidarité entre les peuples, elle a oublié, une fois n’est pas coutume, que la seule manière de faire face à une crise c’est d’en prévoir l’arrivée, technologiquement, financièrement, socialement, et que pour cela il est préférable d’agir en pays laborieux et industrieux, se préparant pour passer l’hiver, plutôt que de chanter la joie de vivre, le bonheur des jours fériés, la hausse du pouvoir d’achat et l’harmonie universelle. Car, tôt ou tard, la bise viendra, et rien ne nous garantit que l’autre ne nous fasse pas la réponse de la fourmi à la cigale venue lui demander un prêt : « Que faisiez-vous au temps chaud ? »

La vérité de la fable est qu’à l’issue de celle-ci, la cigale est morte de faim.

Sur la brièveté de la vie et autres sermons

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