Ma guerre en short. La chronique de Cyril Bennasar.


Je n’ai jamais aimé le football. Quand j’étais collégien, c’était plutôt un truc pour les blaireaux. Le footeux qui venait à l’école en survêtement avait à peu près autant la cote avec les filles que le matheux avec sa mallette, celui qui pouffait de rire quand il avait écrit elebese avec les chiffres à l’envers sur sa calculatrice. À l’époque, « intello » n’était pas une insulte et « sportif » pas un compliment. C’était avant que les racailles débarquent et personne ne se baladait alors dans la rue en survêtement, l’ancêtre du jogging. C’était la honte, on tenait absolument à se changer pour revenir à pied du gymnase au collège. On, c’est-à-dire tout le monde sauf les deux ou trois sportifs de la classe, ceux qui arboraient fièrement des maillots bariolés pour ressembler à leurs idoles Panini, ceux qui comme le chien de Pavlov, se mettaient à sautiller à la vue d’une baballe.

Plus de foot pendant deux mois

Aujourd’hui, et je ne peux m’empêcher de penser que la tiers-mondisation du pays y est pour quelque chose, tout le monde aime le foot, les racailles et les fachos, Zemmour et Naulleau, et même Finkielkraut, qui en plus d’être notre maître à penser par nous-mêmes, est le mètre étalon du raffinement à une époque braillarde et avachie. J’ai beaucoup réfléchi pour élucider ce mystère. Comment notre champion peut-il se mêler à la foule d’un stade pour enculer les Niçois ? J’ai une thèse : ce truc se transmet par le père. Quand Finkielkraut est assis dans les gradins avec son fils, il s’y retrouve comme assis à côté de son père. Je ne vois pas d’autre explication. Le mien m’emmenait au cinéma voir Bruce Lee, Chuck Norris ou les Sept Samouraïs, et maintenant, je sors avec mon fils pour voir Van Damme ou Jason Statham. Je ne dis pas que c’est mieux. Même si je le pense.

A lire aussi: Alain Finkielkraut: « Le sport est annexé par la vertu »

Vous comprendrez donc pourquoi aujourd’hui, le confinement me repose. Plus de foot pendant deux mois. Plus de coups de pied retournés dans la gueule des méchants au ciné certes, mais plus non plus en rediffusion à toute heure et sur toutes les chaînes afin que personne ne puisse échapper au but du jour. Finis les hymnes héroïques et martiaux pour annoncer l’arrivée sur le terrain d’une bande de tatoués coiffés comme des tantes en short et chaussettes montantes qui viennent défendre les couleurs de Castorama ou des monarchies pétrolières et terroristes. Terminé le chiqué des fiottes qui se roulent par terre en se tenant le tibia. Loin des regards les gouines crottées aux formes carrées et chaussures à crampons qui font des têtes, mouillent le maillot et crachent sur le gazon. Ajournés les journaux télévisés qui s’ouvrent sur le pet de travers de Neymar ou la tronche en biais de Ribéry, sur les putes des uns et les sex-tapes des autres. 

Je peux rallumer la télé

Pendant quelques semaines, on n’entendra plus sur toutes les chaînes, ces mots et ces expressions vulgaires qui me font éteindre rageusement mon poste en temps normal : le “mercato”, les transferts, les sélectionneurs et les entraineurs, les “droits télé” et la FIFA, les rencontres amicales et les matchs retour, le “Ballon d’or” et le hors-jeu, la surface de réparation et la lucarne, le lobe et le corner, Mbappé et le PSG, N’Golo et Monaco. Pour une fois dans l’histoire mondiale du vingtième siècle, comme en temps de vraie guerre, on va nous foutre la paix avec les matchs et les Coupes, de France, d’Europe et du monde, et on épargnera tout ce bordel incompréhensible à qui se contrefout de la relégation de la Champions League en ligue D2 de la coupe d’Europe des clubs champions. Enfin, on mettra au pot la poule A, la poule B, tous les poussins et on fermera le couvercle jusqu’à la fin du confinement.

Relire la chronique d’hier: Gourance

Provisoirement, mais sûrement, tant que le virus sévira, on vivra au pays des droits de l’homme à ne pas être dérangé constamment par le vacarme des supporters du ballon rond. Profitons-en, ça ne durera pas.

Lire la suite