L’art textile a la cote. Plusieurs expositions de sculptures en sisal, laine ou lin promeuvent le féminisme et le décolonialisme. Pas de quoi « retisser du lien » social. En revanche, Eva Jospin poursuit en solitaire sa quête de beauté formelle en sachant tirer ce fil invisible qui, comme la conversation, relie les individus entre eux.


Notre monde est celui du sans-fil. Téléphones, tablettes, enceintes, AirPods, montres connectées, lunettes intelligentes, plus personne n’est au bout du fil depuis que la terre entière est à portée de Wi-Fi. Le monde des hommes a pourtant été filaire. Au bout du fil, il y a eu des êtres et des choses, des mythes, des croyances et des représentations. Il y a eu le labyrinthe de l’existence et le fil d’Ariane, la fin de la vie et le fil des Parques. Entre les deux, l’épée de Damoclès retenue par un simple crin de cheval, mais aussi Pénélope tissant et détissant inlassablement son ouvrage : le destin et l’espoir sont avant tout des histoires de fil. La religion chrétienne a, elle, accroché au fil à plomb de l’âme un désir de ciel, vertical, ascensionnel. Dans L’Allégorie de la Foi de Jan Vermeer (1670-1672), l’éternité est une boule de verre transparente, pleine de l’éclat d’un jour sans tache, suspendue à l’une des poutres du plafond. Dans les natures mortes du peintre espagnol Juan Sánchez Cotán, un coing et un chou, baignés de la pure lumière des choses spirituelles, lévitent dans leur immobile simplicité le long de ficelles rustiques tendues depuis l’au-delà du cadre. Les choses ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil, reliant ici et là-bas, « nous indique une transcendance et nous retient de tomber » (Paul Éluard, Les Mains libres) : grâce à lui, nous avons été suspendus à des espoirs, des promesses et des lèvres. Et si nous sommes tombés, c’est en essayant de démêler l’écheveau de l’existence, la confusion du sens et la complexité des sentiments.


L’art textile est aujourd’hui à l’honneur et renoue avec le monde filaire, mais de façon souvent conceptuelle, militante et égotique. L’univers artistique de Chiharu Shiota (née en 1972) est constitué de longs fils rouges, blancs ou noirs, tendus entre murs, sols et plafonds, reliant entre eux clés, chaussures, lits, chaises, jouets, pianos, lettres ou valises, en un subtil maillage arachnéen et une pluie de lignes verticales en coton ou en laine, dont la raison d’être oscille entre la création d’un espace à soi, la représentation du tissu cellulaire et la connexion réconfortante des êtres et des choses. Olga de Amaral (née en 1932), à l’instar des artistes du mouvement Fiber Art, « questionne », à la Fondation Cartier, la pratique du tissage dans une perspective féministe et décoloniale. À Lausanne (Suisse), l’exposition « Tisser son temps » s’intéresse aux tapisseries contemporaines de Goshka Macuga (née en 1967) et Grayson Perry (né en 1960), qui « interrogent les récits dominants et la légitimité des pouvoirs » dans des œuvres réalisées sur métier à tisser mécanique à partir de fichiers numériques. Quant au Musée Bourdelle, à Paris, il propose sous le beau titre de « La trame de l’existence », une rétrospective des œuvres de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), sculptrice textile polonaise dont les productions monumentales en coton, lin, sisal, crin de cheval, jute ou laine vont du sexe féminin (Abakan orange, 1971) aux figures acéphales – en résine et toile de jute – renvoyant aux masses soumises au régime communiste de son pays natal (Dos, 1976-1980 et La Foule V, 1995-1997). Cocasse d’introduire des sculptures textiles chez Antoine Bourdelle (1861-1929) dont l’œuvre la plus connue, Héraklès archer (1909), n’a pas de corde à son arc. Pas sûr non plus que la définition que Bourdelle donnait du sculpteur – « laboureur des formes, notre poing doit guider nettement le soc que tire notre front de tout l’effort de la pensée » – s’applique à des vulves-tapis et des mannequins-sacs à pommes de terre.


Les expositions temporaires des musées sont souvent les miroirs de nos blessures collectives. L’intérêt soudain pour l’art du fil ne vient pas de nulle part : on parle quotidiennement de « retisser du lien », « réparer le tissu social », revoir « le maillage territorial » d’un pays où « le roi est nu » et où la politique est devenue l’art du « détricotage » permanent. « La trame de l’existence » ne vaut pas seulement pour les sculptures textiles de Magdalena Abakanowicz : elle vaut surtout pour nos aventures partagées. Elle a, sans le dire, un air d’autoportrait commun. Pour l’anthropologue David Le Breton, la trame de l’existence – à l’heure où le numérique effiloche le lien social, fabrique de l’isolement et de la solitude à la pelle en donnant le sentiment paradoxal de l’abondance relationnelle et de l’hyperconnexion entre les individus –, c’est la conversation. La conversation, contrairement à la communication (rapide et impatiente), « enchevêtre notre existence à celle des autres, avec lenteur et incertitude, en mêlant des voix différentes à une trame sociale plus large ». La conversation, encore, « à la croisée des chemins entre la parole et le silence, est une consécration mutuelle qui exige que le fil invisible reliant les individus en présence ne se rompe pas, fil d’Ariane tendu sur le silence bruissant du monde afin de comprendre où nous allons ». Plus que n’importe quelle œuvre d’art en sisal, laine ou crin de cheval, la conversation est l’art textile par excellence.

Le 29 janvier dernier, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était élu à l’Académie française, au fauteuil n° 3. Emprisonné en Algérie pendant près d’une année, empêché de s’exprimer et d’écrire, privé de conversation, privé des mots des autres, il a été condamné à l’inexistence. À partir de ce moment-là, beaucoup de gens se sont mis à lire ses livres et à faire résonner par la lecture de ses ouvrages une voix réduite au silence par la force : une façon de rétablir le dialogue. Les personnages des romans de Boualem Sansal sont tissés d’ombre et de lumière. Ce sont, en général, « des produits de l’histoire », « ni purs, ni sérieux », heureux de pouvoir être des hommes, c’est-à-dire de « resserrer les liens qui peuvent l’être », même si, dans une même famille, « on ne respire pas le même air », et qu’« on n’a pas les mêmes rêves » (Rue Darwin). Ce sont aussi des êtres de croyance, et c’est là leur part d’ombre. Elle les empêche d’être libres, c’est-à-dire de pouvoir rêver de liberté : « La croyance est notre essence, et plus que cela, nous croyons que nous n’avons pas et n’aurons jamais le choix de nos croyances, elles s’imposent à nous comme vérités absolues » (Abraham ou La Cinquième Alliance). La croyance abîme l’étoffe des hommes : le croyant de 2084 est un fantôme livide, sans désir ni volonté, plongé dans un éternel présent, imperméable à l’histoire, à ce qui a eu lieu avant lui, « roulé dans un burnis écru effiloché et rapiécé, entouré d’un halo clair-obscur ». La trame de l’existence, chez Boualem Sansal, c’est être réunis par le malheur historique sans pouvoir démêler l’écheveau des sentiments qui nous assaillent alors, ou évoluer, insensibles, sur la ligne divergente du fanatisme sans pouvoir remettre le temps dans sa nécessaire et consolante linéarité.
A relire, du même auteur: Mais… quelle bataille culturelle?
Notre époque a conservé l’image du fil dont de nombreux anthropologues ont dit qu’il était le fondement de la civilisation à travers le tissage et la pêche, ainsi que le début de l’art à travers les premières lignes de dessin tracées sur des pierres et les parois des grottes. Nous pouvons toujours lire dans l’usage symbolique que notre modernité en fait un peu de notre rapport à l’existence. Monté en épingle par une rhétorique antimasculiniste systématique et l’usage névrotique de soi, le fil, dans l’art contemporain, continue à nous relier au monde. Parmi les artistes ayant à cœur d’y retrouver la forme la plus ténue de notre capacité à créer de la beauté, figure Eva Jospin (née en 1975). Davantage connue pour ses sculptures oniriques en carton stratifié, elle a réintroduit la broderie dans l’art de notre temps et, à travers des forêts de fils de soie sur toile de soie, cultivé le plaisir de se fondre dans la profusion des détails, la multitude des points et l’infinité des teintes susceptibles de rendre compte de la richesse du monde visible, de l’épaisseur de la nature et de la vie des arbres. De « La chambre de soie » (2024), à « Grottesco », actuellement au Grand Palais, Eva Jospin est une artiste contemporaine en rupture avec l’art contemporain. « À travers moi, quelque chose passe, confie-t-elle, comme si je tirais un fil. Mon travail pose la question de la continuité ; comment se libérer de la rupture. » On ne peut mieux dire : l’art qui nous émeut et nous fait toucher un peu de la beauté du monde est un art qui se libère de la rupture et reprend le fil de la conversation. Une conversation à l’œuvre dans le Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu (1664-1666), où le peintre fait se rejoindre la trame de la lourde tapisserie posée sur la table, et les premiers mots tracés sur le papier par le jeune homme commençant sa lettre. Le textile et le texte sont réunis par la palette du peintre. La trame du tissu et la ligne d’écriture disent la beauté d’une civilisation toujours à l’œuvre.
À voir
Eva Jospin, « Grottesco », Grand Palais, prolongation exceptionnelle jusqu’au 29 mars 2026.
Magdalena Abakanowicz, « La trame de l’existence », Musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 12 avril 2026.
À lire
David Le Breton, La Fin de la conversation ?, Métaillé, 2024.
La fin de la conversation ?: La parole dans une société spectrale
Price: ---
0 used & new available from


