Cette terrible crise sanitaire souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort. Désormais, atteindre un âge canonique est perçu comme un droit de l’homme.


Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas une seconde de critiquer la déclaration de guerre faite par la France au coronavirus, encore moins l’importance titanesque des moyens jetés dans la bataille. Il ne s’agit pas une seconde de refuser d’applaudir à 20 heures l’héroïsme des soignants et de tous ceux qui les secondent en continuant à faire rouler les camions, en scannant les paquets de nouilles dans les supermarchés ou en conduisant leurs tracteurs à travers les champs de France. Alain Finkielkraut a raison de dire au Figaro du 27 mars que “le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation” puisque les médecins luttent aussi farouchement pour sauver les personnes âgées que les jeunes. Il n’en reste pas moins que cette crise terrible souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort.

Le paradis ici et maintenant ?

Entrée des philosophes, car c’est vers eux qu’il faut se tourner à l’heure des questions fondamentales. Robert Redeker a écrit un texte lumineux à propos d’une des nombreuses batailles sur les retraites qui ont précédé celle qui vient de se terminer en queue de poisson. Les immenses foules qui ont manifesté avec acharnement pour le départ à 60 ans imaginaient le temps de la retraite comme une hypostase du paradis, une période bénie qu’il fallait conserver la plus longue possible pour rejeter la mort dans les ténèbres d’un lointain avenir. Montaigne intitule l’un des chapitres des Essais “Que philosopher c’est apprendre à mourir”, et Philippe Ariès nous apprend dans son Essai sur l’histoire de la mort en Occident qu’il existait au Moye Âge des Ars moriendi, ouvrages qui donnaient des conseils sur la bonne façon de mourir : il fallait se confesser, prendre congé de ses proches et se tourner vers le mur pour mourir dignement. Tout ça est devenu lettre morte, fini de chez fini : à soixante ans on n’apprend plus à mourir, on apprend la zumba et à soixante-dix on apprend à découper des origamis. Ce n’est un scoop pour personne, les sociétés occidentales ont fait de la mort un tabou, chacun rejette la pensée de sa propre mort, les funérailles sont expédiées, les rites de deuil oubliés et les cimetières sont aussi vides que la lune sauf autour de la Toussaint. Ma grand-mère emmenait le dimanche ses petits-enfants en balade sur des tombes de famille et nous demandait avec une tendresse mêlée de sérieux : “Petits, vous viendrez me rendre visite après ma mort ?”

Quoi qu’il en coûte, vraiment ? 

La réaction des Français et de leur gouvernement au coronavirus est généreuse, mais n’est-elle pas aussi téméraire ? “Quoi qu’il en coûte” a dit le jeune homme présidentiel au milieu d’une des longues phrases soporifiques dont il a le secret. Quoi qu’il en coûte, vraiment ? Au prix de sacrifier l’économie française, la justice et l’éducation qui sont elles aussi très malades depuis longtemps ? Même si ça a l’air mesquin, il faut pourtant se poser ces questions essentielles. Le philosophe André Comte-Sponville, dans un article publié par Challenges le 28 mars a eu le courage de briser le  consensus national sur le soutien total à la vieillesse et à la grande vieillesse. Dans “Face à la crise du coronavirus, gare au pan-médicalisme”, il écrit : “Le pan-médicalisme, c’est tout demander à la médecine, non plus seulement notre santé, mais le bonheur lui-même”, et : “La médecine coûte cher, et de plus en plus. Comment pourrait-elle abolir les exigences de l’économie, qui permet seule de la financer ?”

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Emmanuel Macron n’a choqué personne en disant “quoi qu’il en coûte”, parce que se développe obscurément dans l’esprit de nos contemporains l’idée que la vieillesse et encore plus la grande vieillesse est un droit, un nouveau droit de l’homme et du citoyen à conquérir. Avantage énorme, la volonté de vivre très vieux en mobilisant les ressources de la médecine repousse dans les brumes d’un avenir lointain la confrontation de chacun avec sa propre mort. La crise du coronavirus ne dévoilerait-elle pas une certaine ehpadisation de la société française ? Dans l’élan magnifique des jeunes médecins, de tous les jeunes soignants et de tous ceux qui leur viennent en aide, n’y a-t-il pas cet obscur sentiment qu’un jour aussi ils seront vieux, puis très vieux et qu’ils seront ravis de voir la jeunesse leur venir en aide ? J’ai l’impression que le recul indéfini de la mort est la dernière frontière de l’Occident, le dernier défi qu’il veut relever, la dernière valeur pour laquelle on est capable de lutter de toutes ses forces, voire, suprême paradoxe, de sacrifier sa vie.

L’amour de la vie dure cent ans

Camus dit dans La Peste que le pire des scandales est la mort de l’enfant innocent. Est-il blasphématoire d’écrire qu’aujourd’hui, dans la tempête coronavirale, le pire scandale est devenu, allez, laissons-nous aller à faire ce très mauvais jeu de mots, la mort du soixante-huitard de soixante-huit ans et plus ?

Non. L’avenir rêvé de la société française et des sociétés occidentales ne doit pas être des hordes de joyeux centenaires remplissant les avions chaque hiver pour aller jouir des soleils tropicaux, tout en redoutant l’âge de cent-vingt ans où il leur faudra quand même se résigner à l’Ehpad, de préférence dans une région maritime et méridionale. Non, le seul avenir d’une société, c’est sa jeunesse. Sauf que les enfants, on a souvent oublié de les faire, ce n’est pas la fille de Macron ou le petit-fils d’Angela Merkel qui viendra vous border le soir dans votre maison de retraite. Le dernier président de la République a détruit ce qui demeurait de la politique nataliste élaborée à la Libération. Affirmons-le, la haute vieillesse ne doit pas devenir un droit à exiger de l’Etat. Il faut savoir passer la main, prendre congé sans faire de drame et de fracas, et se tourner vers les philosophies et les religions qui peuvent nous réapprendre à mourir.

La sortie du confinement sera difficile, tant sur le plan médical que sur le plan politique. La crise économique inévitable obligera à des choix et il ne faudrait pas que le pouvoir, poussé par le vote des retraités, se résigne au projet d’une société du troisième, voire du quatrième ou cinquième âge. Les enfants à naître et ceux de moins de dix-huit ans ne votent pas, mais il serait catastrophique qu’une politique court-termiste insulte l’avenir  en ne les mettant pas au centre de ses préoccupations.


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