Étatiste, antilibéral, républicain: le Rassemblement national aurait-il trop dérivé vers la gauche ? Si la dédiabolisation engagée par Marine Le Pen déroute le FN canal historique, la réorientation idéologique du mouvement avait été amorcée par son père dès les années 1990.


« Le RN ? C’est le seul parti de gauche qui marche ! » Dans la bouche d’un proche de Jean-Marie Le Pen, la boutade tombe comme un couperet. Pour le Menhir, la trahison de sa fille est totale : familiale, idéologique et stratégique. « A-t-on déjà vu quelqu’un exclu du parti qu’il avait créé ? » s’interrogeait-il l’automne dernier sur le plateau de Réac n’roll. En coulisses, ma réponse (« Oui, Mussolini, par son gendre ! ») le fit sourire.

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Plus sérieusement, gardons-nous de confondre les blessures narcissiques de Le Pen avec des ruptures idéologiques. Étatiste, antilibéral, national-républicain, le Rassemblement national a dangereusement dérivé vers la gauche aux yeux des zélateurs de son président historique. Mais celui qui aimait se présenter comme le « Reagan français » n’a pas suivi une trajectoire rectiligne, tant s’en faut. Au-delà de ses provocations verbales, essentiellement autour de la question juive, en quarante ans de présidence du Front national, Jean-Marie Le Pen a substantiellement évolué – certains diraient louvoyé – sur des sujets aussi essentiels que l’économie, la géopolitique voire la nation. En comparaison, Marine Le Pen manifeste plus de constance. Même un cadre déçu du marinisme, aujourd’hui dans la roue de Florian Philippot, en convient : « Cela fait deux ans qu’elle n’a pas prononcé le mot “nationalisation”, mais elle garde un fond de conviction assez chevènementiste. » Depuis sa disgrâce en 2017, l’ex-chouchou de Marine vilipende le virage libéral-identitaire que le parti aurait engagé sous l’influence de Philippe Olivier, beau-frère de la présidente. Comme ses épigones européens (Lega, AfD), le RN a renoncé à la sortie de l’euro, mais conserve une ligne socialisante qui l’en distingue. En réalité, Montretout ne s’est pas fait en un jour : si on peut désormais considérer le Rassemblement national comme un parti idéologiquement à gauche, c’est l’aboutissement d’une transition en germe depuis la chute du bloc soviétique et initiée par un certain… Jean-Marie Le Pen.

Ouvriéristes, identitaires…

L’historien des idées Pierre-André Taguieff résume : « La situation est cocasse : la gauche ne pense plus, mais le mouvement sinistrogyre perdure. Il y a une rivalité mimétique dans la démagogie à base d’écologisme, de féminisme, de laïcisme, d’égalitarisme, le tout sur le thème “rendre la parole au peuple”. Dans ce contexte, le RN n’a plus de spécificité, sinon peut-être la préférence nationale. On oublie que cette idée, comme la méritocratie, est liée aux valeurs républicaines. » Vastes questions qu’un petit voyage en lepénie devrait éclaircir.

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Les résultats du RN au premier tour des municipales recèlent plusieurs enseignements. D’abord, le parti n’a présenté de listes que dans 389 communes, soit 28 % de moins qu’en 2014, symptôme d’un manque d’implantation qui fait désordre. Marine Le Pen n’appelle-t-elle pas à la « dé-métropolisation » en s’inspirant de Christophe Guilluy ? D’un autre côté, dans un contexte de prime générale aux sortants, la réélection triomphale des maires d’Hénin-Beaumont, Hayange, Mantes-la-Ville, Fréjus et la percée de Louis Aliot à Perpignan « sont un signe de banalisation et de notabilisation plutôt de bon augure », d’après Jérôme Fourquet (IFOP). Difficile de départager le Nord ouvriériste du Sud identitaire. Pour les conquêtes, on repassera. « De temps en temps, le vote RN progresse un petit peu, mais il n’y a pas de dynamique », susceptible de le porter à l’Élysée en 2022, nuance Fourquet qui met cette stagnation sur le compte des reliquats de la diabolisation et d’un effort de travail insuffisant.

Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014. © LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA Numéro de reportage : 00679228_000016
Jean-Marie Le Pen à Toulouse en mars 2014.
© LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA
Numéro de reportage : 00679228_000016

L’appareil, parlons-en. Nombre d’anciens cadres fustigent l’amateurisme d’un mouvement privé de ligne directrice.

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