Servi par Patrick Dewaere, Maurice Ronet, Nicole Garcia et la jeune Ariel Besse, Bertrand Blier raconte dans Beau-père (1981) la relation trouble et délicate entre un trentenaire et sa belle-fille adolescente. Dérangeant et déchirant.


En ces temps confinés, la distance sociale et la claustration forcée oppressent les faux misanthropes, les rendant soudain conscients de leur dépendance aux autres. Mais notre condition de Gregor Samsa 2.0 n’a pas que des mauvais côtés : à défaut de s’empiffrer à longueur de journée ou de relire Vie et destin, chacun peut enrichir sa vidéothèque personnelle.

Tombeau pour la mère

Pour les estropiés virtuels qui se sont arrêtés à la fin du XXe siècle, foin de Netflix, Canal vidéo et autres sites de streaming bien trop pointus pour leur petit encéphale, Youtube offre une fonctionnalité toute simple : louer un film en un clic. Je me suis ainsi résolu à (re)voir la filmographie de Patrick Dewaere en commençant par un film qui me faisait de l’œil depuis longtemps : Beau-père (1981).

Devant la caméra de Bertrand Blier, Dewaere s’affranchit de son compère Depardieu le temps d’un drame familial. Venons-en au synopsis, adapté comme Les Valseuses d’un roman de Blier. Après des années de passion éperdue, Rémi (Patrick Dewaere) et Martine (Nicole Garcia) cohabitent tant bien que mal dans un grand appartement – autres temps… – qu’ils partagent avec Marion, 14 ans, née du précédent lit de Martine. A force de tirer le diable par la queue, lui jouant du piano dans le restaurant d’un grand hôtel, elle achevant une carrière ratée de mannequin, leur couple bat de l’aile. Un jour, après une énième dispute sur l’argent, Martine prend l’auto du couple et se tue au volant.

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Rémi, 30 ans, est abattu. Il ne sait même pas comment en informer Marion, certes mûre pour son âge mais fragile comme la lycéenne qu’elle est. En désespoir de cause, il griffonne quelques mots sur une feuille. Tout s’effondre pour Marion, sinon l’affection qu’elle porte à Rémi, son beau-père depuis huit ans. C’est décidé, la jeune fille ne veut pas le quitter. Tant pis pour son père biologique, Charly que Maurice Ronet campe avec le teint cireux de ses dernières années rongées par le crabe. Patron de boîte de nuit alcoolique que Martine avait quitté pour Rémi, Charly prend sa revanche en décidant d’héberger sa fille. Inconsolable, Marion fugue pour revenir chez Rémi et impose son choix à toute la famille.

 « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » 

Car l’orpheline n’éprouve pas seulement la tendresse filiale d’une fille envers son beau-père. Là est toute l’audace du film : à quatorze ans, Marion se croit et se dit une femme. Une femme amoureuse de son beau-père. De retour chez lui, elle le poursuit de ses avances, le presse de l’initier et dépérit aussi longtemps qu’il la repousse. Loin d’édifier le spectateur, Bertrand Blier filme sans pathos ce que la vie a d’ontologiquement amoral au grand dam des chaisières de tout poil. Il faut avoir l’esprit de système d’Eric Zemmour pour dénoncer dans Les Valseuses un hymne au nihilisme soixante-huitard. Et pourquoi ne pas voir dans Beau-père un éloge éhonté de l’amour libre ? Absurde. D’aucuns pourfendent un Blier réactionnaire, misogyne et antiféministe dont le sublime nanar Calmos révélerait les penchants inavouables. Mais pourquoi diable mêler art et politique ?

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Toute la beauté de Beau-père réside dans son absence de jugement. Ni apologue matznévien ni fable à la morale obligatoire, l’œuvre dépasse son créateur et ses acteurs. Les tempêtes sous un crâne n’y reflètent pas l’opposition entre le bien et le mal, le licite et l’illicite mais les contradictions de chacun. Lors d’une des nombreuses scènes d’alcôve, Rémi confie ainsi à Marion se sentir continuellement épié et observé par le fantôme de Martine. « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » Avec l’aplomb et l’ingénuité de ses quatorze printemps, Marion répond tout à trac : « Elle penserait que j’ai beaucoup de chance ! » Du sourire aux larmes, la géniale Ariel Besse interprète avec une facilité déconcertante les atermoiements œdipiens de son personnage. Comment comprendre l’amour d’une adolescente pour son beau-père. Hommage à sa défunte mère ? Profanation de sépulture ? « Je suis une femme », répète inlassablement Marion à Rémi, sans doute autant pour le convaincre qu’afin de s’en persuader elle-même.

Ronet au crépuscule

L’un des ressorts cachés du film tient à la présence de Maurice Ronet. Diminué, usé, fatigué, il n’est plus que l’ombre du Feu follet. Le télescopage entre le père de fiction démissionnaire et le comédien à l’hiver de sa vie exacerbe la sensibilité du film. Sur la pellicule, Charly nourrit quelques soupçons mais préfère se voiler la face jusqu’au bout.

Contre toute morale, le spectateur se surprend à épouser le point de vue de Marion. Lorsque Rémi se refuse à elle, voire envisage une nouvelle vie, l’ado éplorée exprime toute la pureté et l’intransigeance de ses vertes années. L’épilogue de Beau-père, dont je ne dévoilerai rien, montre une déchirante rédemption sentimentale. Comme dirait Blier, préparez vos mouchoirs !

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