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Gary, écrivain masqué

"Gary-Ajar, un génie à double face", une biographie signée Valérie Mirarchi

Gary, écrivain masqué
Aux studios de Boulogne-Billancourt, le romancier et metteur en scene Romain Gary donne des indications a son epouse, l'actrice americaine Jean Seberg, sur le tournage d'un film. Boulogne-Billancourt, FRANCE - 1960 © Sipa 00543081_000001

Une biographie de l’écrivain qui n’a jamais échappé à son enfance


Très jeune un titre de Romain Gary m’intrigue : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Le personnage principal, Jacques Rainier, proche de la soixantaine, tombe amoureux d’une jeune Brésilienne, Laura. Mais si le désir est là, le corps « automnal » s’engourdit. Avec un certain humour, Gary raconte ce que tous les hommes redoutent : l’impuissance. Le romancier diplomate a le même âge que Rainier. L’écrivain couvert de femmes est sans tabou. Son héros se trouve à Venise qui s’enfonce elle aussi vers un déclin annoncé. Sa virilité fléchit tandis que l’Occident entre en agonie. 

Plus tard, je découvre que Gary a épousé une blonde incendiaire, belle comme la promesse de l’aube, avec sa coupe à la garçonne, Jean Seberg. Jean-Luc Godard lui a offert le plus éclatant rôle de sa carrière de comédienne, avec pour partenaire le vibrillonnant Jean-Paul Belmondo, grâce au film À bout de souffle. C’était le début des années 60, un vent de liberté soufflait sur la France en uniforme. 

Jean Seberg, mère de leur fils Diego. Jean Seberg, plus qu’une actrice, une militante très active qui apporte son soutien au Black Panthers. Le FBI ne la lâche pas. Fragile psychologiquement, elle se sent persécutée. Gary la sauve plusieurs fois du suicide. Le couple se sépare en 1970. Jean accouche d’une petite Nina qui meurt deux jours plus tard. Elle devient alcoolique et accro aux médocs. L’écrivain veille toujours sur elle, de loin. Le 12 novembre 1970, Gary est à Colombey-les-deux-Églises pour les funérailles du général de Gaulle. Le résistant est dévasté. Il porte son blouson d’aviateur avec ses médailles. C’est un père qu’il enterre, celui qu’il aurait tant voulu avoir. En septembre 1979, Jean Seberg est retrouvée morte dans le coffre de sa Renault 5 blanche. Gary accuse le FBI d’avoir détruit le soleil de sa vie. L’écrivain désormais n’écrit plus rien. Il est sec. Dans son superbe roman, Clair de Femme, il écrit : « Est-ce que je suis envahissante ? – Terriblement, lorsque tu n’es pas là. » Le 2 décembre 1980, Gary déjeune en compagnie de son éditeur, Claude Gallimard. Puis il rentre chez lui, dans son vaste appartement de la rue du Bac. Avant, il a pris le temps d’acheter une robe de chambre rouge. Il s’allonge sur son lit, sort un révolver et se tire une balle dans le crâne. Mort dans l’après-midi, comme Hemingway. Il porte la robe de chambre rouge, destinée à masquer le sang qui l’éclabousserait. Une vie puissamment romanesque.

Valérie Mirarchi, auteure d’un essai remarqué sur Françoise Sagan, publie une biographie de Romain Gary, en revisitant son œuvre immense. Elle n’hésite pas à le qualifier de « génie à double face ». La tâche n’était pas facile, car Gary a toujours brouillé les pistes, s’est caché derrière de nombreux pseudonymes. Il a obtenu deux fois le prix Goncourt. Une première fois en 1956 avec Les Racines du ciel ; une seconde fois avec La Vie devant soi, signé Emile Ajar, en 1975. C’est l’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps. Mirarchi nous raconte son existence de caméléon dans les moindres détails pour notre plus grand plaisir.

Gary avait une mère castratrice. Elle lui a dit un jour : « Tu seras un héros, mon fils. » Il le fut. Mais à quel prix ! À propos de La Promesse de l’aube, Mirarchi cite Gary : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Valérie Mirarchi précise également que l’Histoire a pu être un élément déterminant dans cette volonté de vouloir multiplier les masques et les fausses informations. « En 1919, note-t-elle, Vilnius (ou Wilno) est reprise aux Soviétiques : sa ville natale n’a cessé de changer de pays et c’est peut-être de ce déracinement que provient son goût pour le changement d’identité. »

On n’échappe pas à son enfance.

Valérie Mirarchi, Gary-Ajar, un génie à double face, Éditions Universitaires de Dijon.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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