Accueil Site Page 1309

Une nuit avec Thomas Bernhard

0

Le billet du vaurien


Rêvé cette nuit que j’étais au Café Central, à Vienne, en compagnie de Thomas Bernhard. Il était en verve, se gaussait de la quête de la perfection des artistes. En fin ce compte, me disait-il, et je ne pouvais que l’approuver, tout conduit à l’échec, tout finit au cimetière. Vous pouvez faire ce que vous voulez, la mort nous emporte tous et alors tout est terminé. La plupart se laissent emporter par la mort dès l’âge de dix-sept ou dix-huit ans. Les jeunes d’aujourd’hui se jettent littéralement dans les bras de la mort. À douze ou quatorze ans, ils sont déjà morts.

À une table voisine, un vieux monsieur d’allure très distinguée et qui suivait notre conversation, l’interrompit pour lui demander ce qu’il pensait de la lecture nihiliste de son œuvre. Visiblement irrité, Thomas Bernhard lui répondit : « Je m’en bats l’œil, ça m’est complètement égal la façon dont les gens lisent mes textes. » Le vieux monsieur insista : « Même s’ils vous appellent ensuite pour vous dire qu’ils ont envie de se suicider avec vous ? » Thomas Bernhard coupa court à la conversation assez sèchement : « Dieu merci, presque personne ne m’appelle plus. » Puis, il se tourna vers moi et me dit : « Qu’est-ce qu’ils peuvent être raseurs ces piliers de café ! »

A lire aussi, du même auteur: Anesthésie générale

Puis dans un monologue dont je ne saisissais pas tout, il évoqua le mariage idéal : il ne peut exister que si la femme est la servante de l’homme. Évidemment, ce n’est jamais le cas. Alors autant rester célibataire. Oui, ajouta-t-il, j’ai bien aimé Les belles endormies de Kawabata. Et aussi la façon dont il s’est donné la mort. C’est d’ailleurs la meilleure chose qu’un écrivain puisse faire : se donner la mort. Il me regarda fixement et grommela : « Si tu te suicidais maintenant, j’aurais le plus grand respect pour toi. »

Sur ces mots, je me réveillai encore interloqué. Et je me demandai si le respect de qui que ce soit, fût-ce de Thomas Bernhard, m’importait. La réponse fut évidemment : non. Et je ne doutais pas que c’était celle qu’il attendait de ma part.

Les Belles Endormies

Price: ---

0 used & new available from

Antiracisme: la révolution culturelle qui vient

 


La croisade de certains jeunes militants contre les « violences policières » n’est pas innocente. Sous l’influence des campus américains, la mouvance antiraciste entend épurer le passé et rejette l’universalisme comme un vieux reliquat blanc ethnocentrique. 


Les étudiants ont un avis sur tout et sont de tous les combats. Ils avaient déjà fait valoir leurs positions dans la crise des gilets jaunes et scandé leurs revendications pour la réforme des retraites. Désormais, ils n’hésitent plus à importer des problématiques sociétales qui ont émergé à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. Les voilà maintenant porte-étendards de la lutte contre « les violences policières » et, chemin faisant, de la lutte contre les discriminations et le racisme. Bref, les étudiants semblent avoir définitivement acquis la certitude que militer en faveur des « opprimés » était leur destin.

La mort (du passé) est leur métier

Ainsi les « Étudiant.e.s Antiracistes », mouvement interne à l’Unef, appellent-ils leurs homologues à manifester pour le Comité Vérité et justice pour Adama, aux côtés du syndicat Solidaires, à grands coups  de « La police est raciste, la police assassine ». Qu’importe la vérité. Ils ne feront obstinément pas la distinction entre « les violences policières » et « les violences de policiers ». « Nous sommes tous capables de croire à des choses que nous savons fausses et, lorsque nous avons finalement tort, nous déformons les faits sans vergogne pour montrer que nous avions raison » (George Orwell). Sauf qu’en France, seules 19 personnes sont décédées au cours d’une interpellation par la police en 2019, contre 422 sur les seuls six premiers mois de 2020 aux États-Unis.

A en croire ces militants, derrière les « violences policières » se cacherait surtout le fléau d’un racisme insidieux. Ces bons samaritains s’émeuvent ainsi des insultes subies par Bilal Hassani ou Rokhaya Diallo, estimant que des « mesures doivent être prises pour faire reculer le racisme dans nos universités ». Aucun n’a de gêne, cependant, à faire preuve d’une froide indifférence à l’égard de Christine Kelly. Laquelle se dit « épuisée psychologiquement » à force d’être taxée de « vendue » et menacée de mort sur les réseaux sociaux. Son crime : animer une émission à laquelle Éric Zemmour participe. Pas question de pactiser avec le diable ! Elle n’est pas une victime et ne mérite aucune empathie.

Tri des races

Comme toute idéologie, l’antiracisme porte en lui les germes d’un deux poids deux mesures et d’une tyrannie absurdes. Le monde universitaire en est la première victime. En 2019, le mouvement Sheffield Students’ Union, de l’université de Sheffield au Royaume-Uni, avait interdit ses réunions aux personnes « non-issues de minorités ethniques ». Sur le campus de l’université Evergreen, aux États-Unis, après le « Day of Absence » mis en place dans les années 70, la transmission de « valeurs inclusives » est désormais érigée en critère d’embauche des futurs professeurs. L’un d’entre eux, accusé de racisme, avait dû démissionner en 2017, de peur de se faire agresser par ses étudiants. Certes, les universités françaises sont encore épargnées de telles vilenies, mais jusqu’à quand ?

A la fois laboratoire du progressisme et catalyseur de la doctrine antiraciste, l’université semble aux avant-postes de ces dérives. Devenue totalement perméable à l’américanisation du débat, elle a déjà largement entrepris la déconstruction du « genre ». C’est donc très logiquement que les nouveaux parangons de l’universalisme s’attaquent désormais à la lutte contre le racisme. Si l’on regardait encore avec effroi ou raillerie les aberrations outre-Atlantique il y a quelques années, force est de constater qu’elles sont désormais solidement implantées dans l’hexagone. À force de vouloir bannir toute forme « d’oppression », les doxas néo-féministe et antiraciste font finalement cause commune.

La rancœur a ses raisons

Si l’on mène à leur terme l’une et l’autre de ces idéologies, c’est bien l’universalisme lui-même qu’il s’agit de déconstruire. Il représente une conquête difficilement arrachée, emblématique d’une histoire et d’une culture, et érigé comme modèle à suivre par une « population majoritaire ». Bref, il apparaît comme le pur produit de l’hétéro-patriarcat du mâle blanc dominant et ethnocentrique. Or, indigénisme et antiracisme sont, par essence, de vastes entreprises de déconstruction, à l’instar des statues qu’on déboulonne. In fine, il s’agit toujours de se replier dans un discours identitaire et de régler ses comptes au passé. La justice de ces nouveaux gardes rouges s’appelle rancœur. Si bien qu’au nom de l’égalité, l’antiracisme risque de devenir notre nouvel « universalisme ».


La Grèce: un pays fragilisé qui tient le choc

0

Puissance incontestée et berceau de l’Europe sous l’Antiquité, la Grèce a connu bien des moments difficiles. Dans son histoire contemporaine, elle a été durement touchée par une crise économique dans les années 2010. A l’épreuve du coronavirus ou bien de la crise des migrants, elle semble parvenir à se relever. Dans l’endiguement de la contagion, la précocité de la réaction grecque a notamment été déterminante. Entretien avec Olivier Delorme [tooltips content= »Historien et écrivain, Olivier Delorme est notamment l’auteur des trois tomes de La Grèce et les Balkans. Il a également publié 30 bonnes raisons de sortir de L’Europe« ](1)[/tooltips]


Conflits. Comme l’ensemble des pays du monde, la Grèce a été concernée par l’épidémie du coronavirus. Comment cette crise a-t-elle été gérée ?

Olivier Delorme. La gestion de l’épidémie a été remarquable ; elle s’est incarnée dans deux hommes : Sotiris Tsiodras, un professeur d’infectiologie de renommée mondiale, et Nikos Hardalias, le ministre délégué à la Protection civile. Chaque soir à 18h00, ce duo de choc faisait un point télévisé, très suivi à travers tout le pays, de l’état de la pandémie, de la situation dans les hôpitaux, des nouvelles mesures arrêtées, du respect de celles en vigueur. Pour un Français, ce discours pédagogique, clair et précis, contrastait chaque jour davantage avec la communication brouillonne, faite d’approximations, de contradictions, et à l’occasion de mensonges, des différentes autorités françaises prenant tour à tour la parole dans une cacophonie finalement inaudible.

Cette pédagogie à deux visages et deux voix – le Premier ministre s’est pour l’essentiel cantonné à l’annonce des mesures économiques d’accompagnement – a misé sur l’intelligence des citoyens. C’est sans doute la raison pour laquelle ceux-ci ont très largement respecté les consignes durant la période de confinement. Ils sont même allés au-delà des recommandations officielles en matière de port du masque (il n’y a pas eu de pénurie grave et prolongée) et des gants – sans doute aussi à cause d’une grande sensibilité des Grecs aux questions d’hygiène et d’une crainte largement répandue des maladies infectieuses.

Au total, le taux d’approbation de l’action des deux hommes est ressorti dans un sondage réalisé à la mi-avril à 94,6 % pour Tsiodras et 84,3 % pour Hardalias ! Quant au Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, il recueillait, à la fin du mois de mai, 68 % de satisfaction – niveau que n’a plus atteint un chef de gouvernement grec depuis très longtemps.

Et de fait, les résultats obtenus sont remarquables : au 15 juin, on recense 3121 cas avérés et 183 morts pour 10,7 millions d’habitants, soit 1,71 mort pour 100 000 habitants, alors que l’Allemagne en compte 10,61, la France 43,90, l’Italie 56,83, ou l’Espagne 58,08.

Ce résultat est d’autant plus remarquable que la population grecque est plus âgée que la française – donc plus vulnérable à ce virus – et que le système de santé a été sinistré par les destructrices politiques de déflation qu’impose à la Grèce depuis dix ans une Union européenne régie par les dogmes économiques et monétaires allemands. Les hôpitaux publics grecs ont perdu, durant cette décennie terrible, 40 % de leurs lits, tandis que nombre de médecins, notamment des anesthésistes et spécialistes des maladies pulmonaires, sont partis chercher en Europe occidentale, en Australie ou aux États-Unis des salaires décents auxquels les coupes budgétaires ne leur permettaient plus de prétendre en Grèce. Les bâtiments se sont délabrés faute de crédits d’entretien, les équipements techniques n’ont pu être renouvelés et tombent en panne, de manière récurrente des patients ne peuvent obtenir leur indispensable chimiothérapie… Car en réalité, ce qu’on a appelé la « crise grecque », qui dure toujours parce que – contrairement à la propagande européiste reprise en chœur par les médias –, l’économie grecque n’est jamais repartie, a généré une grave crise humanitaire : de 2009 à aujourd’hui, le taux de mortalité est passé de 9,8 ‰ à 11 ‰.

Or le gouvernement grec arrivé au pouvoir l’été dernier ne pouvait ignorer cette situation. Et c’est parce qu’il a compris qu’elle risquait de tourner à la catastrophe qu’il a réagi vite et fort. Dès janvier, un plan est élaboré pour regrouper les moyens techniques dans un hôpital par région, bloquer des lits pour les futurs malades infectés par le coronavirus et constituer une réserve dans les hôpitaux militaires ou des cliniques privées réquisitionnées, acheter du matériel. Si bien que, au pire de la pandémie, le nombre des lits de réanimation mobilisables a toujours été notablement supérieur aux besoins. Et dès que l’épidémie s’est déclarée, les foyers d’infection ont été placés en quarantaine tandis que les populations proches étaient systématiquement testées.

Bien sûr, si l’on s’en tient à la seule chronologie, à chaque stade la Grèce ne prend les mesures d’interdiction des rassemblements, de fermetures des établissements scolaires et des commerces, de confinement qu’avec seulement quelques jours d’avance sur la France. Mais cette constatation est trompeuse. Car la chronologie de l’épidémie n’est pas la même et la Grèce est touchée plus tard. En réalité, chaque fois, les mesures sont prises alors que la proportion de cas par rapport à la population est bien plus faible qu’en France : la propagation du virus est donc considérablement ralentie dès les premiers jours. Il n’y a que trois malades dans le pays quand le gouvernement annule le carnaval de Patras ; avec bien davantage de malades en France, le gouvernement ne voit aucun inconvénient à ce que 3000 supporters de football débarquent à Lyon, venant d’une Italie où la pandémie est déjà en phase d’explosion ! La Grèce ferme tous ses jardins d’enfants, écoles, collèges, lycées et universités alors que 89 cas ont été identifiés et que nombre d’établissements ont déjà été fermés en Attique, les commerces non alimentaires le sont au lendemain du premier décès ; le gouvernement français prend des mesures similaires alors que le pays compte 3000 cas recensés et 60 morts. La précocité de la réaction grecque a été déterminante dans l’endiguement de la contagion.

D’autant que le 16 mars, alors que les autorités françaises continuaient à clamer qu’un virus ne s’arrête pas aux frontières, la Grèce prenait des mesures drastiques de contrôle des entrées et de mise en quarantaine des arrivants, ce qui permet évidemment d’éviter d’innombrables contaminations.

Ajoutons encore que des grandes fortunes et entreprises, ainsi que les Fondations Onassis et Niarchos, ont fait des dons substantiels aux hôpitaux, tandis que ministres et députés abandonnaient la moitié de leur salaire, donnant ainsi un signal symbolique que chacun participait à l’effort national. La plupart des îles ont en outre pu être protégées de toute contamination par les restrictions drastiques à la circulation des passagers depuis le continent.

Enfin, sans que je sois en mesure de dire quel fut l’impact de ces décisions puisqu’on n’a pas d’indication sur l’utilisation de ce traitement, le gouvernement grec a acheté de manière précoce un stock de chloroquine en Inde, puis une entreprise pharmaceutique grecque a repris la production de ce médicament et l’a mis gratuitement à la disposition des équipes soignantes.

A lire aussi : Le film qui raconte le dépeçage de la Grèce

Conflits : Quelles peuvent être les conséquences de cette crise sanitaire sur le secteur touristique qui est majeur dans l’économie grecque ?

Olivier Delorme : L’économie grecque est sinistrée ; la destruction systématique de l’appareil de production par les dix ans de déflation germano-européenne l’a rendue dépendante, jusqu’à l’absurde, du tourisme. C’est, avec l’armement maritime, le seul secteur qui tournait à peu près. Encore faut-il noter que les infrastructures aéroportuaires ont été bradées – sous pression germano-européenne – à l’Allemand Fraport qui n’est pas le dernier à évacuer ses profits vers les paradis fiscaux. Et encore faut-il préciser que le développement d’immenses hôtels – absurde et écologiquement ravageur dans des milieux pauvres en eau –, au mépris des lois de protection de la nature que les mémorandums européens ont fait sauter ou affaiblies, est souvent le fait « d’investisseurs » étrangers et que les revenus de ce tourisme ne profitent plus guère aux Grecs.

C’est notamment le cas du « all inclusive », ou des croisières, pour lesquels les touristes payent, dans les pays de départ, hébergement et prestations (ils ne consomment donc plus guère dans les restaurants, cafés ou commerces locaux) à des multinationales qui ne transfèrent en Grèce qu’une part minime des sommes versées. En effet, les mémorandums européens ayant depuis dix ans fait disparaître quasiment tout droit du travail, ces multinationales exigent des prestataires de services locaux des prix de misère qui ne permettent plus que de verser des salaires de misère, quand ces salaires sont encore versés régulièrement, quand ils ne sont pas en partie payés « en nature » ou que le patron n’exige pas de l’employé qu’il lui en rétrocède une partie en liquide, ou quand on ne fait pas venir de Roumanie ou de Bulgarie des personnels qu’on peut payer encore moins cher ! Ainsi fonctionnent – dans les faits – l’Union européenne et sa libre circulation de la main-d’œuvre !

Lorsque, sous prétexte d’une dette à 110 % ou 120 % du PIB, l’Union européenne, la BCE et le FMI ont imposé à la Grèce leur ravageuse politique déflationniste, la propagande annonçait un scénario en V – forte récession suivie d’une forte reprise. Puis la même propagande a prêché la patience et l’effort en promettant un scénario en U – forte récession, stagnation momentanée, forte reprise. Cette déflation a en réalité fait bondir la dette grecque à 180 % du PIB et le scénario est celui qu’annonçaient, au FMI, les délégués argentin, indien ou… suisse qui, ainsi que ceux des pays qui ont subi les politiques d’ajustement structurel de ce même FMI – et leur échec, partout – ont voté contre le premier « plan d’aide » à la Grèce, lequel n’a jamais aidé que les banques allemandes, françaises et grecques – ces dernières étant alors en partie propriétés de groupes français – détentrices de dette grecque. Il s’agit d’un scénario en L : violente récession, suivie d’une interminable stagnation. De 2008 à 2013, le PIB grec s’effondre de 29,8 % ; de 2014 à 2020, avec trois années de hausse, toutes inférieure à 2 % par an, et deux de baisse, il ne regagne que 5,45 %.

La stratégie déflationniste a donc été un échec – jamais, nulle part, la déflation n’a réduit une dette et créé de la croissance – d’autant plus cuisant que toutes les trajectoires de réduction de la dette du FMI, de l’UE, de la BCE ont été démenties année après année : elle est toujours de l’ordre de 180 % du PIB. De même le tassement du chômage n’a-t-il été qu’un trompe-l’œil : il n’est dû qu’au départ en émigration de plus de 500 000 Grecs, parmi les plus jeunes et les mieux formés – autre visage de la prédation euro-allemande puisque cette main-d’œuvre a été formée avec l’argent du contribuable grec et qu’elle va créer de la richesse ailleurs.

Dans ces conditions, on ne saurait décrire ce que sera le scénario grec de l’après-crise sanitaire, puisque le gouvernement estime pour l’heure la récession à 13 % – alors que la pire des années noires (2011), avait vu une baisse du PIB de 9,13 % ! Si la prévision actuelle se réalise (encore faut-il préciser que les chiffres définitifs, depuis dix ans, ont toujours été pires que les prévisions), cela signifie que le PIB grec, à la fin de 2020, sera de plus de 37 % inférieur à celui de 2007 : c’est, je crois, un cas unique dans un pays développé en temps de paix !

Comment la société grecque réagira-t-elle à ce nouveau choc ? Il est trop tôt pour le dire.

Depuis le début de la crise, le gouvernement a annoncé nombre de mesures : baisses de loyers pour les entreprises et les salariés touchés dans leurs revenus, reports d’échéances d’impôts, notamment pour les propriétaires impactés par ces baisses de loyers, aides diverses aux particuliers et entreprises en difficulté, autorisation du chômage partiel, baisses provisoires de TVA notamment pour les activités en rapport avec le tourisme, plan d’aide au tourisme intérieur…

Dès le début de la crise, il a aussi annoncé s’affranchir de l’obligation d’excédent primaire fixé par les créanciers, et il affirme aujourd’hui qu’il n’aura pas recours aux mécanismes de financement créés par l’UE. La conditionnalité des prêts à des « réformes structurelles » rappelle trop les trois mémorandums européens ! Le Parlement grec avait alors dû adopter, sous la menace d’un arrêt de versement des crédits, des textes de quelques articles autorisant le gouvernement à traduire en droit interne les milliers de mesures contenues dans chaque mémorandum – non intégralement traduit en grec –, le tout dans des délais rendant matériellement impossible aux députés de prendre connaissance de ce qu’ils adoptaient, au mépris des principes fondamentaux de la démocratie parlementaire, et notamment du droit d’amendement.

Le gouvernement grec préfère donc retourner sur les marchés : mais combien de temps le pourra-t-il, alors que le PIB va connaître un nouvel effondrement, que les recettes fiscales vont donc baisser, les dépenses augmenter et que le ratio dette/PIB va, cette fois, probablement dépasser les 200 % ?

Quant à la population, elle est tenaillée par deux craintes : celle de nouvelles baisses des salaires et des pensions qui paupériseront encore davantage une population qui, après dix ans de déflation, se trouve pour les deux tiers en dessous ou autour du seuil de pauvreté – « on va avoir faim en Grèce l’hiver prochain », entend-on aujourd’hui ; celle de voir revenir le virus avec les touristes, qu’il arrive cette fois dans des îles jusque-là épargnées, dont les infrastructures sanitaires sont peu développées. Et de ces deux craintes, la première n’est pas forcément la plus vive.

Quant à l’objectif du gouvernement en matière de tourisme, le ministre l’a fixé à cinq millions de visiteurs, au lieu de trente-trois en 2019, et il a annoncé la mise en place d’un dispositif sanitaire exceptionnel dans les petites îles qui ne disposent souvent que d’un dispensaire. Il avait d’abord prévu que les arrivants présentent à leur embarquement dans l’aéroport de départ un test négatif réalisé au plus tôt 72 h auparavant, ce qui garantissait une sécurité raisonnable aux passagers des avions comme aux Grecs qui les accueilleraient. Mais l’Union européenne s’y est opposée au nom de la libre circulation !

A lire aussi: Katastrophe! L’Allemagne reconfine!!

Depuis – résultat de pressions européennes ou de désaccords sur les priorités au sein du gouvernement ? –, les conditions d’accès au territoire grec et les obligations imposées ou non aux ressortissants de tel ou tel État varient presque chaque jour, donnant une impression de flottement et d’improvisation qui contraste avec la fermeté de la gestion de la crise elle-même. Reste à espérer qu’une ouverture prématurée et mal gérée des frontières ne débouche pas sur une catastrophe.

Conflits : Presque un an après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Kyriákos Mitsotákis, quel bilan est-il possible de dresser ?

Olivier Delorme : Les élections législatives du 7 juillet 2019 ont porté au pouvoir Mitsotakis – héritier d’un des grands clans politiques grecs – sur un programme proeuropéen et libéral, la relance de l’économie par des baisses d’impôts et l’affirmation que, étant bien en cour à Berlin, il obtiendrait de l’Allemagne plus de latitude que son prédécesseur, point sur lequel les illusions ont été rapidement dissipées. Il a surtout été porté par le rejet de Syriza qui s’est traduit dans l’abstention comme dans le vote en faveur du parti conservateur Nouvelle Démocratie. Il est en effet périlleux de se faire élire à gauche, en promettant la rupture, pour passer sous la table et mener une politique de droite – la seule que tolère l’Union européenne et qui est conditionnée par les traités disciplinaires fixant les règles de la zone euro. Tsipras comme Hollande et quelques autres en ont fait l’expérience.

La victoire de Mitsotakis s’est également jouée sur la signature par Tsipras d’un accord avec Skopje, sous intense pression allemande et américaine, afin que la Grèce lève son veto à l’entrée dans l’OTAN (directement dirigée contre la Russie) de l’ex-République yougoslave de Macédoine ainsi qu’à l’ouverture de ses négociations d’adhésion à l’UE. Aux termes de cet accord, cet État est devenu la République de Macédoine du Nord. Or, pour des raisons qui tiennent à l’histoire[tooltips content=’Conditions des soulèvements contre l’Empire ottoman et terrorisme macédonien visant à la fois Turcs et Grecs ; partage de la région géographique de Macédoine entre Grèce, Bulgarie et Serbie lors des guerres balkaniques de 1912-1913 ; bulgarisation forcée de la Macédoine grecque durant le second conflit mondial ; instrumentalisation de l’idée de Macédoine par les démocraties populaires durant la guerre civile grecque de 1947-1949 ; irrédentisme du parti nationaliste au pouvoir à Skopje durant 17 des 29 années d’indépendance du pays’](2)[/tooltips], l’utilisation du terme Macédoine est inacceptable pour beaucoup de Grecs – y compris à gauche –, et une très large majorité d’entre eux ont considéré cet accord comme une trahison de l’hellénisme, ce que Tsipras a électoralement payé au prix fort, notamment dans le nord du pays.

En réalité favorable à cet accord, qui diffère peu de celui qui avait provoqué la chute de son père, Konstantinos Mitsotakis, Premier ministre de 1990 à 1993, Kyriakos a laissé monter au créneau ceux qui, majoritaires dans son parti comme dans l’opinion, y étaient hostiles. Et il a tiré les marrons électoraux du feu sans avoir la moindre intention de remettre en cause un accord exigé par l’Allemagne, dont il espère plus de « compréhension » en matière économique. Les prochaines élections législatives en Macédoine du Nord (reportées du 12 avril au 4 juillet prochain pour raison de pandémie) montreront si cet accord a été un marché de dupes et si, une fois ouvertes les portes de l’OTAN et de l’UE, les nationalistes irrédentistes reprennent le pouvoir dans cette petite République en partie maffieuse, perpétuellement menacée d’éclatement du fait de sa minorité albanaise tentée par une Grande Albanie (Albanie, Kosovo, ouest de la République de Macédoine du Nord), guettée par la Bulgarie qui la considère comme appartenant à son territoire historique, et ouverte à une influence turque dans laquelle se mêlent les ambitions néo-ottomanes d’Erdogan et la réislamisation sur un mode radical de la minorité albanophone, majoritairement musulmane, alors qu’elle était historiquement acquise à un islam syncrétique et peu observant.

Quant à l’action économique du gouvernement Mitsotakis, il est bien difficile d’en faire le bilan alors qu’il est arrivé au pouvoir dans l’été et que la crise sanitaire a bouleversé son agenda dès janvier. En réalité, sa principale mesure a été la très populaire et substantielle baisse de l’impôt foncier, dont la création avait été imposée dans le cadre des mémorandums européens et qui a augmenté ensuite à plusieurs reprises. Il faut savoir que nombre de Grecs, modestes et paupérisés, sont néanmoins propriétaires de biens immobiliers dans une société où la réforme agraire a été, en Europe, une des plus complètes (avec la France), où l’on a souvent conservé la maison de famille au village d’origine (souvent aussi on y vote, on s’y marie, on y baptise les enfants, même lorsqu’on habite la ville) et où l’achat du domicile a été le mode privilégié d’épargne.

Or la paupérisation massive résultant de la déflation imposée par l’UE a conduit nombre de propriétaires pauvres à ne pouvoir payer cet impôt, à être contraints de vendre leur bien à vil prix dans un marché immobilier déprimé par la dépression, ou à se voir confisquer ce bien en vertu d’une législation exigée par l’UE. Durant les années Syriza, un mouvement citoyen important s’est créé cotre cette spoliation de grande ampleur afin d’empêcher la vente aux enchères des biens confisqués pour dette fiscale, ce qui a conduit l’UE à exiger de Tsipras, qui s’est exécuté, la mise en place d’une plate-forme de vente aux enchères par Internet.

La réduction de cet impôt honni, imposé de l’étranger, n’est donc pas pour rien dans la popularité de Mitsotakis qui, renforcée par la gestion de la crise sanitaire, donnerait au parti du Premier ministre, selon les sondages, un score supérieur à 40 %, qu’aucun parti n’a plus atteint en Grèce depuis longtemps, et ceci en devançant Syriza avec un écart record.

L’avenir dira si la gestion économique de l’après-crise et les temps difficiles qui s’annoncent permettront le maintien de cette tendance ! D’autant que l’activité économique ne peut redémarrer tant que la Grèce…

>>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<<

Je rêvais d’un autre monde. Où la terre serait ronde


Climat. Les gilets jaunes ont demandé le RIC. Macron nous offre son référendum d’initiative citoyenne délibératif. La démocratie représentative n’a plus trop la cote. Mais avec les panels de l’institut Harris, désigner un nouveau président, c’est du gâteau !


Les footballeurs de l’équipe de France représentent la France. Plus ou moins comme on le souhaiterait, mais ils nous représentent ! Ils défendent nos couleurs. Recrutés pour leurs talents, ils n’ont pas été tirés au sort par un institut de sondages et ne sont pas, au sens statistique du terme, représentatifs de nous, le peuple français. Mais, ils nous ont ramené la coupe à la maison.

Pour gagner contre le virus, nos gouvernants ont réuni des comités d’experts. On ne sait pas trop comment ils ont été sélectionnés, mais c’était des experts. Des savants ou peut-être même des sachants. Ils n’ont pas été tirés au sort par un institut de sondages, ils ne sont pas  représentatifs du peuple français mais, grâce à eux, nous avons vaincu la maladie.

Marion Cotillard et Cyril Dion, deux visionnaires

Pour décrocher la coupe de l’écologie et gagner la bataille climatique, l’équipe des 150 tirés au sort a été sélectionnée par la maison Harris « selon la méthode d’échantillons représentatifs utilisée lors de la réalisation de sondages, à partir de six tranches d’âge, de six niveaux de diplôme, de catégories socioprofessionnelle et de types de territoire ». Cette initiative a été suggérée au président le 13 février 2019 par Cyril Dion, formé à la réflexologie plantaire, écrivain, poète, réalisateur, premier directeur du mouvement Colibris et Marion Cotillard, actrice engagée. Dans une note publiée cinq jours plus tard, c’est Terra Nova qui a porté l’estocade en proposant « le référendum d’initiative citoyenne délibératif, adossé à la création d’une assemblée de citoyens tirée au sort ».

A lire aussi: La Convention climat ou l’art… du recyclage!

N’importe quel étudiant en première année de statistiques s’interrogerait sur le biais de sur-représentativité des acteurs les plus engagés et s’étonnerait que monsieur Cohn-Bendit ait fait partie de la cohorte initiale ! Mais, soyons beaux joueurs, nous ne pouvons que nous féliciter des résultats obtenus. On en rêvait. Ils l’ont fait. Tout y est.

La démocratie représentative, c’est dépassé

Il faut donc désormais aller plus loin, beaucoup plus loin. D’abord supprimer les deux assemblées, dont on vient de prouver qu’elles n’arrivent pas à la cheville du groupe représentatif de tous les Français, et virer tous nos représentants élus qui ne sont représentatifs que d’eux-mêmes. Ensuite, très vite, reprendre la martingale… pour la magistrature suprême !

Si on adapte et perfectionne un tant soit peu le concept, notre prochain président sera une présidente (100 femmes pour 95 hommes en France). Elle sera blanche, mariée, âgée de 43,3 ans, pèsera 63 kg, mesurera 1,65m et aura 93,7 cm de tour de poitrine. Elle aura 1,87 enfants, gagnera 2 250 € par mois, aura un niveau d’études compris entre bac et bac+2. Elle sera agent d’entretien ou enseignante, selon que l’on retiendra  la population en général ou la population féminine en particulier. Elle habitera une ville de 60 000 habitants.

A lire aussi: Les 5 impitoyables leçons sur la société post-coronavirus d’Erwan Seznec

Tout cela demande encore à être un peu affiné. Mais, un comité de constituance, dont la présidence sera proposée à Laurent Alexandre, pourra intelligemment s’en charger.

En essayant de ne pas oublier que, dans la vraie vie, des résultats moyens sont des résultats médiocres.

Mystérieux Piccoli

0

Derrière l’écran d’Anne-Sophie Mercier est un essai biographique d’une grande pertinence, paru peu de temps avant la mort de l’acteur.


Michel Piccoli nous a quittés le 12 mai 2020, à sa manière, en toute discrétion. Quelques jours plus tard, Jean-Loup Dabadie le rejoignait à la table où l’attendaient Sautet, Montand, Reggiani, et la douce Marie Dubois. Piccoli découpe-t-il encore le gigot, en faisant fermer sa gueule à Montand ? Il faut sacrément bien jouer pour clouer le bec à ce grand escogriffe de Montand. Mais Piccoli savait tout jouer, à commencer par le colérique. Derrière l’écran, pour reprendre le titre de la biographie que lui consacre la journaliste Anne-Sophie Mercier, l’acteur se foutait parfois en rogne, il gueulait fort même. 

Enquête minutieuse et fouillée

Sa filmographie est impressionnante. Pour ma part, je retiens trois longs-métrages. D’abord La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, où il montre que « le mâle occidental gavé et blasé n’a d’autre choix que le suicide », comme l’écrit si justement sa biographe ; ensuite Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre, d’après le roman du regretté Jean-Marc Roberts, où il incarne un patron manipulateur, qui dégraisse le personnel des entreprises et repart après avoir achevé sa sale besogne. Le capitalisme dans sa réalité la plus crue ; enfin Max et les ferrailleurs, où Piccoli est face à la prostituée Lilly, Romy Schneider fardée, regard bouleversant. L’acteur campe le personnage de Max Pelissier, flic janséniste, obsédé par l’ordre, pervers inoubliable au chapeau et clopes, jeu subtil, envoûtant, machiavélique, qui finit par tomber amoureux de celle qu’il envoie au casse-pipe, avec un final digne d’une tragédie de Sophocle. 

A lire aussi, Thomas Morales: Michel Piccoli, une conscience s’en va

La caméra de Sautet ne manque rien. Piccoli est encore plus touchant que dans Les choses de la vie, et son accident fatal sur une route départementale qu’il faut définitivement haïr. Mais il y en a tant d’autres. Anne-Sophie Mercier n’en oublie aucun. Comme elle n’oublie pas de parler de Piccoli, acteur de théâtre, qui a su poser sa voix, développer les innombrables facettes de son talent, multiplier les rôles difficiles. Son enquête est minutieuse, fouillée, elle parvient à prendre de l’intérieur un homme secret, taiseux, qui se méfia de ses émotions, vivant assez tranquille, loin du brouhaha de la notoriété. Il fut marié à Juliette Greco. Il dit, laconique : « On s’est vu, on s’est plu, et voilà ! » L’essentiel c’est le travail. Pas les sentiments.

Femme projetée sous les roues d’un char

Anne-Sophie Mercier évoque les jeunes années du futur monstre sacré. Elle nous confie la clé pour comprendre « ce solitaire muré dans ses obsessions », né en décembre 1925, de l’union entre Henri Piccoli, homme effacé, et Marcelle Expert-Bezançon, au caractère affirmé, fille d’un industriel et homme politique. Dès l’adolescence, Michel rejette la bourgeoisie dominatrice et arrogante. Anne-Sophie Mercier écrit : « La cupidité des très riches, assurés de leur impunité, et qui n’ont en tête que l’accroissement de leur fortune, quelles qu’en soient les conséquences, Piccoli la connaît bien, même s’il a choisi de ne pas en parler, et elle le révulse. » 

Comme il se méfiera toute sa vie de la part sombre de l’homme, à commencer par la sienne, même s’il y puisera sa principale source d’inspiration. « En août 1944, il a alors dix-huit ans, rapporte la biographe, il déambule dans les rues et ne perd pas une miette des atrocités de la libération de Paris, qu’il décrira trente ans plus tard dans ses  Dialogues égoïstes ». Une femme tondue projetée sous les chenilles des chars, rue de Rivoli, le sang, les hurlements, les ricanements, les ralliements bien tardifs qui suscitent le malaise. » La frontière entre le bien et le mal est ténue. Il ne l’oubliera jamais lorsqu’il interprétera des personnages ambigus.

Il adoube Depardieu

L’argent, Piccoli le méprise. Il en faut, certes, mais pour monter des projets artistiques novateurs. Il s’engage politiquement, étant de tous les combats de la gauche, en restant toutefois assez discret, à la différence d’un Montand. Il se porte caution lorsque la Ligue communiste révolutionnaire acquiert son siège social à Montreuil. Il est proche de ceux que sa famille a exploités, parfois tués indirectement.

Ce qui ne l’empêche pas d’habiter rue de Verneuil, dans l’hôtel particulier de Greco, qu’il vouvoie, et de se faire servir par des domestiques en livrée. Des contradictions qu’il assument parfois difficilement, poussant une gueulante quand on les lui rappelle, à l’image de la fameuse scène du gigot dans Vincent, François, Paul et les autres. Dans ce film légendaire, il y a le jeune et robuste Depardieu. Piccoli a dit de lui : « Quel génie ! Quel inventeur ! Il a un don formidable, on est ébloui de voir le plaisir qu’il ressent à jouer. Et il ne cabotine jamais. Il est manipulateur, sûrement, il est très roublard, très menteur, tout ce qu’on veut, mais il n’a pas de prétention. » On jurerait qu’il parlait de lui. Interrogé par Anne-Sophie Mercier, comme beaucoup d’autres artistes, Depardieu déclare : « Piccoli ? L’expression d’une liberté totale, un talent absolu. » Passage de témoin réussi.

Le très bien élevé Piccoli

Un point de détail, pour conclure. La biographe évoque le livre posé sur les fesses nues de Bardot, par Godard, dans Le Mépris. Elle dit que son titre, Entrez sans frapper, gêna le très bien élevé Piccoli. Il décida de le retourner, « en un geste protecteur », ce qui déplut à l’atrabilaire cinéaste, lequel finit par concéder que l’acteur avait eu raison. Le titre de ce polar, écrit par John Godey, est Frappez sans entrer. Moins violent pour la sublime BB et son « cul qui chante ».

Anne-Sophie Mercier, Piccoli – Derrière l’écran, Allary Éditions.

Foutues éoliennes

0

Foutues éoliennes, le roman de Jean-Luc Allouche, nous plonge au cœur d’une France longtemps oubliée, une France qui, pour notre plus grand plaisir, fait aujourd’hui l’objet de beaucoup d’attention. Cette France est celle de Pagnol et de Giono, enfin, ce qu’il en reste… C’est notre très chère France périphérique. Où l’esprit du temps ne parvient pas à pénétrer complètement.


Avec Foutues éoliennes aux éditions H&O, Jean-Luc Allouche renoue avec l’esprit de Clochemerle. Sous la plume de Gabriel Chevallier, le maire était encore maître en son pays et décidait, souverain, d’installer un urinoir au milieu du village où l’Eglise se trouvait encore. Sous celle de Jean-Luc Allouche, le clocher est toujours là, mais l’édile a perdu de sa superbe : il est réduit à jouer les intermédiaires entre une firme allemande désireuse d’implanter des éoliennes et les habitants de sa commune. Mais, que ce soit au sujet de moulins à vent ou de pissotières, tous les prétextes sont bons pour une franche rigolade.

Burlesque guerre des éoliennes

L’histoire commence avec la mort de l’ancien maire du village. Gaston Truchot s’est pendu dans sa grange « tout ça, (…) à cause à leurs foutues éoliennes » selon les propres mot du défunt… Il faudra patienter jusqu’aux dernières pages pour connaître le fin mot de l’histoire. En attendant, et pour notre plus grand plaisir Allouche nous décrit une burlesque guerre des éoliennes.

On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » …

Comme toujours, il y a les pour et les contre. Les premiers sont les opportunistes qui, en louant leurs parcelles, se réjouissent de pouvoir arrondir leurs fins de mois, et les idéalistes écologistes ravis que leur village se retrouve aux avant-postes pour éviter « la fin du monde ». Parmi les seconds, il y a le président du club de golf qui ferait tout pour préserver la sérénité de son green et la grande armée de gens hermétiques au catastrophisme climatique et sans aucune terre à louer… Au milieu des deux camps, il y a le conseil municipal penaud et dépassé et l’ancien édile Truchot, goguenard et détaché et dont beaucoup pensent encore qu’il tire toutes les ficelles (pour son plus grand malheur…).

A lire aussi, Thomas Morales : Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!

Un petit village résiste encore à l’esprit du temps

Avec délectation et avec une certaine jouissance parfois, le lecteur constate que ce village de gaulois bourguignons est resté à l’abri de l’esprit du temps. Dans ce coin de France où le bistro est demeuré central, on y boit encore des « môminettes », on s’asperge « d’eau de Cologne » et on s’affuble de surnoms. Il y a des « patriarches », des « mâles dominants » et même une « bande de mamans » ! Celles-ci, menées par Georgette Jadon, ont délaissé leurs mômes et leurs fourneaux pour faire capoter l’opération à coup de pétition. On les imagine, comme les « gaillardes » de Brassens, avec de « gigantesques fesses » en train d’arpenter les rues et se battre à « grand coup de mamelles ». On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » et qu’elle pousse des « couinements de truie quand il la besogne » ! Le lecteur se sent fébrile comme autrefois ces dissidents de l’Est passés à l’Ouest et manquant de s’évanouir devant l’abondance des étals des supermarchés. C’est l’effet de longues privations. L’ombre de la Schiappa passe et on se surprend à vouloir justifier les propos de l’auteur : « mais pardi, c’est qu’elle l’aime son Victor et c’est bien elle qui en redemande ! ».

A vrai dire, malgré leurs excès, Allouche est, on le devine, du côté de ces gens du cru mal dégrossis. En face, il y a « l’intelligence » de l’époque et ses simagrées qui pénètrent par effraction ce cœur de France devenu périphérie. Ses colporteurs apparaissent chez les « antis » sous les traits d’un frêle ingénieur amateur de « coca », chez les « pros », sous ceux d’Adèle Roquette, l’« Hidalgo » du village obsédée par les « générations futures » et fière de proposer son café « acheté à des petits producteurs indépendants colombiens en lutte contre les multinationales »… Les missionnaires bouffis de « lyrisme républicain » ne sont pas en reste. Le maire prêche son « lien social solidaire » et le représentant du préfet les « vertus du faire société, de la démocratie positive et de « la promotion des richesses insoupçonnées des quartiers sensibles ». Ces paroles tournent dans le vide comme des pales d’éolienne, aussi peu efficaces pour régler les problèmes du pays que les moulins à vent pour répondre au besoin énergétique de la France. Les habitants, majoritairement opposés au projet, ont bien senti l’entourloupe. Derrière le discours « léché » de la firme allemande, il y a surtout l’assurance de récolter de juteux profits garantissant le train de vie de ses dirigeants…

A lire aussi: Éoliennes: Appel à Emmanuel Macron

Finalement, Foutues éoliennes, c’est le récit hilarant du centre contre la périphérie, du simple contre le sophistiqué, du plein contre le vide, ou encore de la terre contre le vent… Dans les dernières pages, à l’enterrement de Gaston Truchot, les habitants, y compris les mécréants notoires, se rangent derrière le curé aussi spontanément qu’ils se sont révoltés contre les éoliennes. « Cette France rurale » est « encore marquée au tréfonds de son âme par les vielles croyances, les calvaires le long des chemins creux et les gestes des générations précédentes ». Allouche nous redonne le sourire et l’envie de se ranger derrière elle pour poursuivre le combat. Tout n’est pas encore foutu !

Les 110 km/h sur autoroute ou comment aliéner la France périphérique

0

Ramener la vitesse maximum sur les autoroutes de 130 à 110 km/h est le type même de mesure dont les gains très limités en matière d’émissions de CO2 sont largement contrebalancés par le coût économique et plus encore l’opposition qu’elle suscite dans une majeure partie de l’opinion. La transition n’a aucune chance de réussir contre la société.


La Convention citoyenne a vu le jour parce qu’Emmanuel Macron espérait ainsi réconcilier la transition, la question de la «fin du monde», et la France périphérique, celle des gilets jaunes, avant tout préoccupée par la «fin du mois». On ne peut pas dire que le résultat soit probant. La Convention citoyenne a ignoré allégrement les réalités sociales, économiques et technologiques. Elle a préféré donner libre cours à un catalogue de bonnes intentions, assez peu réalistes, et à une obsession pour les transports et plus particulièrement l’automobile.

A lire aussi, Bertrand Alliot : Foutues éoliennes

Sa mesure phare, en tout cas la plus citée et la plus controversée, consiste à abaisser à 110 km/h la vitesse maximum sur les autoroutes. Le problème est qu’il s’agit d’une mesure avant tout symbolique qui ne peut avoir un réel impact sur l’objectif premier de la transition énergétique, réduire les émissions de gaz à effet de serre. Elle est même tout simplement nuisible en aliénant, pour de seules raisons idéologiques d’hostilité à l’automobile, la France périphérique contrainte de l’utiliser. Cette mesure a de surcroît…

>>> Retrouvez la suite sur le site de la revue Transitions & Energies <<<

Trois sexes et un ange


Vous ne le saviez peut-être pas, mais le troisième sexe n’est pas une invention contemporaine. Preuve en sont les anges qui, dès le Moyen-Âge, étaient vus par tout un chacun comme des êtres permettant d’interroger le genre… 


On attribuait déjà aux débats sur le sexe des anges la responsabilité de la chute de Constantinople. Mais ce n’est pas tout : sachez que les anges sont les ancêtres de la reconnaissance contemporaine du « troisième genre » ! C’est du moins ce que nous affirment, dans un billet intitulé « Le sexe des anges, un troisième genre ? », les « doctorant.e.s et docteur.e.s » du blog Actuel Moyen Âge, hébergé par Libération.

L’article signé Florian Besson se fonde sur les thèses d’Anne-Marie Helvétius, médiéviste à Paris 8 : dans sa publication « Le sexe des anges au Moyen Âge », l’universitaire explique qu’aux premiers siècles du christianisme, le rejet constant de la sexualité a conduit à une forme d’égalisation des sexes devant et par la virginité, assimilée à la perfection angélique. Partant, les moines et moniales vierges « sont en quelque sorte représentants d’un troisième genre, le genre asexué des origines de l’humanité créée à l’image de Dieu ».

Enthousiasmé par cette formulation douteuse, Florian Besson n’hésite pas à en conclure qu’« au cœur du christianisme, il y a donc une interrogation sur le genre, vu comme une construction artificielle que la religion permet de dépasser ». Pour cette raison, il n’est par exemple « pas surprenant de voir des langues médiévales inventer une forme d’écriture inclusive ». Et notre penseur de renvoyer à la lecture d’un autre de ses articles, qui essayait poussivement de montrer un lien entre le féminisme orthographique actuel et un hommage à « une seigneur » au xie siècle.

A lire aussi: Écriture inclusive: une obsession pathologique

Hélas, tapi dans l’ombre, le mâle attendait son heure. Les clercs des xie et xiie siècles auraient ainsi progressivement réussi à instituer une lecture patriarcale de l’Évangile, consacrant « la victoire de la masculinité sur le ‘‘sexe universel’’ », dit Helvétius. Exit le sexe des anges, place au phallus. Florian Besson en tire d’édifiantes leçons pour le présent : « On comprend que la réflexion sur un troisième genre va avec la construction d’une société moins genrée, ou en tout cas moins patriarcale. Quand on arrête de réfléchir aux ambiguïtés du genre, ce sont les hommes qui dominent. »

En réalité, les chastes ascètes, ainsi que leur modèle angélique, ressemblent assez peu aux thuriféraires de la « non-binarité ». À croire que certains entendent moins comprendre le passé que justifier les bizarreries du présent.

Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»


Le temps d’un été, nos vacances se bornent aux frontières européennes, voire nationales. L’occasion d’épargner à notre patrimoine les dégâts du tourisme mondialisé. Et si nous redevenions des voyageurs plutôt que des consommateurs frénétiques ?


Venise respire, Dubrovnik reprend son souffle, Versailles retrouve son provincialisme d’antan. Dans l’île Saint-Louis, à Paris, on n’entend plus l’exaspérant vrombissement des valises à roulettes en chemin vers l’un de ces Airbnb dont la multiplication a fait grimper les loyers et chassé les habitants. Partout, l’autochtone reprend ses droits sur le nomade, les œuvres et les monuments retrouvent, comme le demande Alexandre Gady, leur préséance sur ceux qui les visitent – ou les traversent. Les disgracieux et puants autocars qui bouchaient la vue et polluaient les façades ont disparu de nos villes et leur cargaison post-humaine avec eux. Autour des grands magasins, on ne se cogne plus à ces grappes humaines dont les grains ne se séparent les uns des autres que quelques instants, le temps de se ruer sur la marchandise d’autant plus convoitée qu’elle attestera du voyage à Paris ou Londres. Bien sûr, en contrepartie, nous ne sommes pas à l’autre bout du monde à nous gaver de pittoresque, faire le pied de grue devant un temple ou une pyramide à ne pas rater, ou essayer de faire cadrer la réalité avec les souvenirs que nous avions emportés dans nos bagages. « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache. Nous sommes cons, mais pas à ce point », dit un personnage de Beckett, cité par Olivier Rey. Eh bien si. Nous sommes cons à ce point.

L’oxymorique industrie du tourisme

En dépit de l’étymologie qui suggère une parenté avec le grand tour des classes cultivées d’autrefois, en se massifiant, le tourisme est peu ou prou devenu une industrie du divertissement qui vend la même marchandise aux classes moyennes du monde entier, seul le décor changeant et octroyant du même coup à chacun le supplément culturel sans lequel il n’est point de vacances réussies. Nous nous rêvons en bourlingueurs marchant dans les pas de Cendrars et Kessel, et nous retrouvons sur des immeubles flottants encompagnie de milliers de nos semblables. D’après le catéchisme en vogue dans le Guide du Routard, le touriste responsable et citoyen est à la recherche de l’Autre. Raison, sans doute, pour laquelle il collectionne passionnément les selfies – « moi devant le Parthénon », c’est la vérité ultime du touriste. Le monument ou l’œuvre sont là pour moi, ce sont mes désirs, et même mes droits qui commandent. Et tant pis s’il faut les exploiter au point de les détruire. Or, comme l’écrit Bérénice Levet, « la visite d’un lieu suppose qu’on se libère de soi afin d’être libre pour une réalité autre et plus grande que soi ».

La singulière période que nous avons traversée et dont nous vivons les derniers feux aurait plongé notre cher Muray dans l’allégresse. L’épidémie a réussi ce que même le terrorisme n’a jamais pu accomplir : la mise à l’arrêt durant trois mois de l’une des toutes premières industries mondiales – quoique oxymorique, l’expression « industrie du tourisme », fréquemment employée, est révélatrice.

A lire aussi, Bérénice Levet : Les droits du sol

Notre dernière ambition

Pendant deux mois, des temples antiques, des cathédrales, des châteaux, des tableaux ont été rendus à eux-mêmes et à leurs secrets. Dans la plupart des pays européens, le confinement a pris fin, permettant aux habitants de retrouver les villes et le brouhaha de la proximité sociale. Cependant, les frontières de l’Amérique et de l’Asie, toujours fermées début juin, resteront difficiles à franchir, faute de liaisons aériennes. À quoi il faut ajouter les règlements sanitaires ubuesques adoptés par les compagnies aériennes au moment où la pandémie marque visiblement le pas, qui dissuaderont le passager le plus tolérant (voir le texte de Stéphane Germain).

Selon toute probabilité, on ne verra donc pas cet été les hordes de visiteurs américains et asiatiques déferler sur l’Europe. Mais déjà, pendant que de beaux esprits discourent sur le monde d’après, en France, les pouvoirs publics et les professionnels du secteur se démènent avec un seul objectif : faire revenir au plus vite les 90 millions de visiteurs étrangers qui sont la plus grande fierté de notre pays, « première destination touristique mondiale » et qui entend le rester. Et ce n’est même pas à notre génie propre que nous devons cette médaille d’or, mais aux trésors dont nous a gratifiés la nature et aux merveilles créées par nos ancêtres. Que notre grande ambition soit d’être le lieu de villégiature privilégié de salariés fatigués est un résumé du déclin français. Qui peut parler sans rire ou sans tristesse de « puissance touristique ? »

La crise sanitaire aurait pu être l’occasion, pour les pays du sud de l’Europe, France y compris, de réfléchir à l’humiliante dépendance de leurs économies au bon vouloir (et aux revenus) des visiteurs étrangers. Dans l’affolement, c’est plutôt à celui qui déroulera le tapis rouge pour « sauver la saison ».

Numerus clausus

Ne soyons pas angélique ou extrémiste. À l’exception peut-être de quelques décroissants fanatiques, nul ne prétend interdire les voyages d’agrément et cantonner chaque habitant de la Terre à son douar d’origine. De plus, les difficultés des commerçants, hôteliers et autres professionnels ne sauraient être prises à la légère. L’incendie de Notre-Dame devrait pourtant être un avertissement. Nos monuments épuisés et saturés demandent grâce.

Alors qu’aujourd’hui la demande est reine et entraîne une croissance illimitée de l’offre, il est urgent de réguler l’activité touristique : numerus clausus dans les musées et monuments, interdiction d’installations qui défigurent la beauté des lieux et détruisent l’environnement, la puissance publique ne manque pas de moyens d’action. Du reste, nombre d’acteurs privés n’attendent pas que l’État agisse pour tenter de promouvoir un tourisme moins dévastateur (voir l’article de Daoud Boughezala sur les régions de la côte adriatique). Ces mutations, si elles se confirment, risquent d’augmenter les tarifs. Que le voyage cesse d’être un droit inaliénable du consommateur qui entend se retrouver en trois clics en séjour all inclusive sur une plage tunisienne pour redevenir un projet en vue duquel on doit économiser, voire consentir quelques sacrifices, pourrait changer légèrement notre perspective et nos comportements.

A lire aussi, Daoud Boughezala : Adriatique, sortir de la masse

Redevenons des voyageurs 

Cependant, ne nous berçons pas trop d’illusions et profitons de la parenthèse enchantée qui s’offre à nous.

On est chez nous ! Pour quelques semaines encore et peut-être pour le seul été de notre vie. Attention, ça ne veut pas dire entre nous Français à l’esprit étroit, n’allez pas croire qu’on fait dans le genre béret-baguette. Par la force des choses, nous serons peu ou prou entre nous Européens, héritiers d’une histoire et dépositaires d’une civilisation qui fait que nous pourrions peut-être ressentir l’âme des lieux que nous traversons plus facilement qu’un Américain pressé de voir arriver la pause-déjeuner.

Certes, qu’il soit français, chinois ou letton, un touriste est un touriste. Sauf que cet été, il se déplacera en petits groupes plutôt qu’en troupeau, en voiture, en train et à vélo plutôt qu’en autocar et en gros porteur. Ça fait tout de même une sacrée différence. C’est un moment béni pour découvrir des merveilles qu’on s’était résigné à ne jamais voir, des tableaux habituellement inaccessibles derrière les groupes brandissant leurs smartphones, des sites dont la beauté est gâchée par la foule. Et une occasion unique de cesser d’être des touristes pour devenir des voyageurs qui s’oublient devant la beauté du monde. À supposer que nous en soyons encore capables.

Nuit noire à Seattle

 


Ce devait être « l’été de l’amour » pour la maire progressiste de Seattle…


… Ce sera l’été du retour à la dure réalité ! La parenthèse enchantée s’est brutalement refermée lundi soir, lorsque Jenny Durkan, la maire de la cité d’émeraude, a annoncé le démantèlement de la zone autonome CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone), rebaptisée depuis CHOP (Capitol Hill Organized Protest).

C’était la version américaine de notre ZAD à Notre-Dame-des-Landes. Mais sur le sol américain, à l’ultra-gauche, l’autogestion chez les militants de l’idéologie racialisée a dégénéré dans une violence meurtrière.

La décision est tombée au lendemain des deux fusillades qui ont éclaté le week-end dernier, laissant pour mort un jeune homme de 19 ans et blessant grièvement deux autres personnes, sans que ni la police ni les secouristes ne puissent intervenir. Depuis le 8 juin dernier, la police n’avait plus droit de cité dans ce quartier du Capital Hill, situé en plein cœur de la ville. Connu pour avoir été un haut lieu du militantisme pro-LGBTQ dans les années 80, ce quartier fut le théâtre de violents affrontements entre des manifestants antiracistes et la police.

A lire aussi: Après les statues, les antiracistes cherchent à déboulonner les marques

Kolkhoze écolo

Dans l’espoir de « désamorcer de manière proactive » les tensions et de ramener le calme dans la ville, le conseil municipal de la ville et les services de police avaient autorisé les militants antiracistes et antifas à annexer ce quartier et à établir leur zone autonome.

Au-delà de l’organisation collective de la zone qui faisait penser à une sorte de kolkhoze écologique avec sa coopérative alimentaire et son jardin communautaire, ce qui frappe les esprits, c’était la forme rudimentaire d’un mini-Etat, où la seule loi appliquée était donc celle des militants antiracistes. Ce mini-Etat avait son drapeau et ses propres frontières. Des barricades en béton, couvertes de tags aux acronymes de la zone « CHAZ » et « CHOP », délimitaient un territoire large de six pâtés de maison. Une fresque murale – qui ferait pâlir de jalousie Assa Traoré – de George Flyod, érigé en martyr de la lutte antiraciste, surplombait l’ensemble. Ce mini-Etat avait aussi son hymne (des chants entonnant « Black Lives Matter ») et même son armée ! Des milices étaient dirigées par un rappeur connu sous le nom de Raz Simone, lequel paradait avec un fusil d’assaut AK-47 en bandoulière comme il le clame dans une vidéo postée sur Twitter.

Et bien entendu, la zone avait son programme politique avec des meetings consacrées à la réforme des forces de police qui ont accouché d’un manifeste engagé pro « defunding the police », adressé au conseil municipal. Ce dernier listait une série de revendications allant de l’abolissement du département de police de Seattle et son appareil pénal à la libération de dealers de marijuana.

A lire aussi: Affaire Traoré: « La plupart des médias s’alignent sur cette ignorance militante satisfaite d’elle-même »

Sur le plan culturel, place au redressement des mentalités. Des séances de cinéma collectives étaient organisées avec en tête d’affiche, The 13th, un documentaire militant récompensé aux Oscars en 2016.

Apartheid 2.0

Enfin dans cette zone revendiquée comme « propriété du peuple », l’apartheid racial structurait l’espace public. Comme le montre une vidéo diffusée sur le compte Twitter de Steve Cortes, porte-parole de America First Action, une organisation pro Trump, une zone non-mixte, réservée à la communauté afro-américiane avait été instaurée. Il s’agissait de que les militants appellent une « safe place », une zone protégée et libérée d’une société jugée trop raciste, patriarcale et homophobe… Voilà une illustration parlante du scissionnisme de l’idéologie racialiste qui, sous prétexte de lutter contre le racisme des Blancs, pratique la ségrégation raciale.

Notons que la Zad de Seattle, laboratoire de ce sécessionnisme racial à rebours, a créé un précédent qui maintenant sert d’exemple. Au lendemain de l’annonce de la fermeture, des militants antiracistes du mouvement Black lives matter ont pris le relais à Washington et ont entrepris mardi d’ériger une « Black House Autonomous Zone » à l’endroit où il y a eu la tentative de déboulonnage de la statue d’Andrew Jackson tout près de la Maison Blanche…

A Seattle, au bout de quinze jours d’autogestion gouvernée par la loi de cette idéologie racialiste, la situation a donc dégénéré. Comme l’a constaté la chef de police de Seattle Carmen Best, le bilan des délits est lourd : « Il y a des groupes d’individus impliqués dans des fusillades, un viol, des agressions, des cambriolages, des incendies criminels et des destructions de biens. »

Jenny Durkan a effectué un revirement stratégique qui lui fait tourner le dos à son progressisme angélique pour embrasser pleinement les principes du trumpisme en appelant au retour nécessaire de la « Loi et de l’Ordre ». Drôle de renversement pour l’élue démocrate qui louait l’élan démocratique initié par l’instauration de cette zone autonome il y a encore quelques jours, et invitait le président américain qui menaçait d’intervenir à « retourner dans son bunker » …

A lire aussi: Angleterre: la mêlée antiraciste

Finalement, le démantèlement de la zone autonome de Seattle ne fait que confirmer les propos de Donald Trump énoncé lors de la signature du décret mi-juin réformant à minima les forces de police : « Les Américains connaissent la vérité : sans la police, il y a le chaos, sans le droit, il y a l’anarchie, et sans la sécurité, c’est la catastrophe. »

La face cachée du multiculturalisme

Price: ---

0 used & new available from

Une nuit avec Thomas Bernhard

0
Café Central, Vienne Photo: D.R.

Le billet du vaurien


Rêvé cette nuit que j’étais au Café Central, à Vienne, en compagnie de Thomas Bernhard. Il était en verve, se gaussait de la quête de la perfection des artistes. En fin ce compte, me disait-il, et je ne pouvais que l’approuver, tout conduit à l’échec, tout finit au cimetière. Vous pouvez faire ce que vous voulez, la mort nous emporte tous et alors tout est terminé. La plupart se laissent emporter par la mort dès l’âge de dix-sept ou dix-huit ans. Les jeunes d’aujourd’hui se jettent littéralement dans les bras de la mort. À douze ou quatorze ans, ils sont déjà morts.

À une table voisine, un vieux monsieur d’allure très distinguée et qui suivait notre conversation, l’interrompit pour lui demander ce qu’il pensait de la lecture nihiliste de son œuvre. Visiblement irrité, Thomas Bernhard lui répondit : « Je m’en bats l’œil, ça m’est complètement égal la façon dont les gens lisent mes textes. » Le vieux monsieur insista : « Même s’ils vous appellent ensuite pour vous dire qu’ils ont envie de se suicider avec vous ? » Thomas Bernhard coupa court à la conversation assez sèchement : « Dieu merci, presque personne ne m’appelle plus. » Puis, il se tourna vers moi et me dit : « Qu’est-ce qu’ils peuvent être raseurs ces piliers de café ! »

A lire aussi, du même auteur: Anesthésie générale

Puis dans un monologue dont je ne saisissais pas tout, il évoqua le mariage idéal : il ne peut exister que si la femme est la servante de l’homme. Évidemment, ce n’est jamais le cas. Alors autant rester célibataire. Oui, ajouta-t-il, j’ai bien aimé Les belles endormies de Kawabata. Et aussi la façon dont il s’est donné la mort. C’est d’ailleurs la meilleure chose qu’un écrivain puisse faire : se donner la mort. Il me regarda fixement et grommela : « Si tu te suicidais maintenant, j’aurais le plus grand respect pour toi. »

Sur ces mots, je me réveillai encore interloqué. Et je me demandai si le respect de qui que ce soit, fût-ce de Thomas Bernhard, m’importait. La réponse fut évidemment : non. Et je ne doutais pas que c’était celle qu’il attendait de ma part.

Les Belles Endormies

Price: ---

0 used & new available from

Antiracisme: la révolution culturelle qui vient

0
antiracisme police universite traore
Manifestation parisienne du Comité Adama Traoré, Auteurs : ERIC DESSONS/JDD/SIPA. Numéro de reportage : 00967167_000138

 


La croisade de certains jeunes militants contre les « violences policières » n’est pas innocente. Sous l’influence des campus américains, la mouvance antiraciste entend épurer le passé et rejette l’universalisme comme un vieux reliquat blanc ethnocentrique. 


Les étudiants ont un avis sur tout et sont de tous les combats. Ils avaient déjà fait valoir leurs positions dans la crise des gilets jaunes et scandé leurs revendications pour la réforme des retraites. Désormais, ils n’hésitent plus à importer des problématiques sociétales qui ont émergé à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. Les voilà maintenant porte-étendards de la lutte contre « les violences policières » et, chemin faisant, de la lutte contre les discriminations et le racisme. Bref, les étudiants semblent avoir définitivement acquis la certitude que militer en faveur des « opprimés » était leur destin.

La mort (du passé) est leur métier

Ainsi les « Étudiant.e.s Antiracistes », mouvement interne à l’Unef, appellent-ils leurs homologues à manifester pour le Comité Vérité et justice pour Adama, aux côtés du syndicat Solidaires, à grands coups  de « La police est raciste, la police assassine ». Qu’importe la vérité. Ils ne feront obstinément pas la distinction entre « les violences policières » et « les violences de policiers ». « Nous sommes tous capables de croire à des choses que nous savons fausses et, lorsque nous avons finalement tort, nous déformons les faits sans vergogne pour montrer que nous avions raison » (George Orwell). Sauf qu’en France, seules 19 personnes sont décédées au cours d’une interpellation par la police en 2019, contre 422 sur les seuls six premiers mois de 2020 aux États-Unis.

A en croire ces militants, derrière les « violences policières » se cacherait surtout le fléau d’un racisme insidieux. Ces bons samaritains s’émeuvent ainsi des insultes subies par Bilal Hassani ou Rokhaya Diallo, estimant que des « mesures doivent être prises pour faire reculer le racisme dans nos universités ». Aucun n’a de gêne, cependant, à faire preuve d’une froide indifférence à l’égard de Christine Kelly. Laquelle se dit « épuisée psychologiquement » à force d’être taxée de « vendue » et menacée de mort sur les réseaux sociaux. Son crime : animer une émission à laquelle Éric Zemmour participe. Pas question de pactiser avec le diable ! Elle n’est pas une victime et ne mérite aucune empathie.

Tri des races

Comme toute idéologie, l’antiracisme porte en lui les germes d’un deux poids deux mesures et d’une tyrannie absurdes. Le monde universitaire en est la première victime. En 2019, le mouvement Sheffield Students’ Union, de l’université de Sheffield au Royaume-Uni, avait interdit ses réunions aux personnes « non-issues de minorités ethniques ». Sur le campus de l’université Evergreen, aux États-Unis, après le « Day of Absence » mis en place dans les années 70, la transmission de « valeurs inclusives » est désormais érigée en critère d’embauche des futurs professeurs. L’un d’entre eux, accusé de racisme, avait dû démissionner en 2017, de peur de se faire agresser par ses étudiants. Certes, les universités françaises sont encore épargnées de telles vilenies, mais jusqu’à quand ?

A la fois laboratoire du progressisme et catalyseur de la doctrine antiraciste, l’université semble aux avant-postes de ces dérives. Devenue totalement perméable à l’américanisation du débat, elle a déjà largement entrepris la déconstruction du « genre ». C’est donc très logiquement que les nouveaux parangons de l’universalisme s’attaquent désormais à la lutte contre le racisme. Si l’on regardait encore avec effroi ou raillerie les aberrations outre-Atlantique il y a quelques années, force est de constater qu’elles sont désormais solidement implantées dans l’hexagone. À force de vouloir bannir toute forme « d’oppression », les doxas néo-féministe et antiraciste font finalement cause commune.

La rancœur a ses raisons

Si l’on mène à leur terme l’une et l’autre de ces idéologies, c’est bien l’universalisme lui-même qu’il s’agit de déconstruire. Il représente une conquête difficilement arrachée, emblématique d’une histoire et d’une culture, et érigé comme modèle à suivre par une « population majoritaire ». Bref, il apparaît comme le pur produit de l’hétéro-patriarcat du mâle blanc dominant et ethnocentrique. Or, indigénisme et antiracisme sont, par essence, de vastes entreprises de déconstruction, à l’instar des statues qu’on déboulonne. In fine, il s’agit toujours de se replier dans un discours identitaire et de régler ses comptes au passé. La justice de ces nouveaux gardes rouges s’appelle rancœur. Si bien qu’au nom de l’égalité, l’antiracisme risque de devenir notre nouvel « universalisme ».


La Grèce: un pays fragilisé qui tient le choc

0
Le 13 juin 2020, à Santorin en Grèce, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis invite les touristes à venir en Grèce cet été © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage : 00967131_000001

Puissance incontestée et berceau de l’Europe sous l’Antiquité, la Grèce a connu bien des moments difficiles. Dans son histoire contemporaine, elle a été durement touchée par une crise économique dans les années 2010. A l’épreuve du coronavirus ou bien de la crise des migrants, elle semble parvenir à se relever. Dans l’endiguement de la contagion, la précocité de la réaction grecque a notamment été déterminante. Entretien avec Olivier Delorme [tooltips content= »Historien et écrivain, Olivier Delorme est notamment l’auteur des trois tomes de La Grèce et les Balkans. Il a également publié 30 bonnes raisons de sortir de L’Europe« ](1)[/tooltips]


Conflits. Comme l’ensemble des pays du monde, la Grèce a été concernée par l’épidémie du coronavirus. Comment cette crise a-t-elle été gérée ?

Olivier Delorme. La gestion de l’épidémie a été remarquable ; elle s’est incarnée dans deux hommes : Sotiris Tsiodras, un professeur d’infectiologie de renommée mondiale, et Nikos Hardalias, le ministre délégué à la Protection civile. Chaque soir à 18h00, ce duo de choc faisait un point télévisé, très suivi à travers tout le pays, de l’état de la pandémie, de la situation dans les hôpitaux, des nouvelles mesures arrêtées, du respect de celles en vigueur. Pour un Français, ce discours pédagogique, clair et précis, contrastait chaque jour davantage avec la communication brouillonne, faite d’approximations, de contradictions, et à l’occasion de mensonges, des différentes autorités françaises prenant tour à tour la parole dans une cacophonie finalement inaudible.

Cette pédagogie à deux visages et deux voix – le Premier ministre s’est pour l’essentiel cantonné à l’annonce des mesures économiques d’accompagnement – a misé sur l’intelligence des citoyens. C’est sans doute la raison pour laquelle ceux-ci ont très largement respecté les consignes durant la période de confinement. Ils sont même allés au-delà des recommandations officielles en matière de port du masque (il n’y a pas eu de pénurie grave et prolongée) et des gants – sans doute aussi à cause d’une grande sensibilité des Grecs aux questions d’hygiène et d’une crainte largement répandue des maladies infectieuses.

Au total, le taux d’approbation de l’action des deux hommes est ressorti dans un sondage réalisé à la mi-avril à 94,6 % pour Tsiodras et 84,3 % pour Hardalias ! Quant au Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, il recueillait, à la fin du mois de mai, 68 % de satisfaction – niveau que n’a plus atteint un chef de gouvernement grec depuis très longtemps.

Et de fait, les résultats obtenus sont remarquables : au 15 juin, on recense 3121 cas avérés et 183 morts pour 10,7 millions d’habitants, soit 1,71 mort pour 100 000 habitants, alors que l’Allemagne en compte 10,61, la France 43,90, l’Italie 56,83, ou l’Espagne 58,08.

Ce résultat est d’autant plus remarquable que la population grecque est plus âgée que la française – donc plus vulnérable à ce virus – et que le système de santé a été sinistré par les destructrices politiques de déflation qu’impose à la Grèce depuis dix ans une Union européenne régie par les dogmes économiques et monétaires allemands. Les hôpitaux publics grecs ont perdu, durant cette décennie terrible, 40 % de leurs lits, tandis que nombre de médecins, notamment des anesthésistes et spécialistes des maladies pulmonaires, sont partis chercher en Europe occidentale, en Australie ou aux États-Unis des salaires décents auxquels les coupes budgétaires ne leur permettaient plus de prétendre en Grèce. Les bâtiments se sont délabrés faute de crédits d’entretien, les équipements techniques n’ont pu être renouvelés et tombent en panne, de manière récurrente des patients ne peuvent obtenir leur indispensable chimiothérapie… Car en réalité, ce qu’on a appelé la « crise grecque », qui dure toujours parce que – contrairement à la propagande européiste reprise en chœur par les médias –, l’économie grecque n’est jamais repartie, a généré une grave crise humanitaire : de 2009 à aujourd’hui, le taux de mortalité est passé de 9,8 ‰ à 11 ‰.

Or le gouvernement grec arrivé au pouvoir l’été dernier ne pouvait ignorer cette situation. Et c’est parce qu’il a compris qu’elle risquait de tourner à la catastrophe qu’il a réagi vite et fort. Dès janvier, un plan est élaboré pour regrouper les moyens techniques dans un hôpital par région, bloquer des lits pour les futurs malades infectés par le coronavirus et constituer une réserve dans les hôpitaux militaires ou des cliniques privées réquisitionnées, acheter du matériel. Si bien que, au pire de la pandémie, le nombre des lits de réanimation mobilisables a toujours été notablement supérieur aux besoins. Et dès que l’épidémie s’est déclarée, les foyers d’infection ont été placés en quarantaine tandis que les populations proches étaient systématiquement testées.

Bien sûr, si l’on s’en tient à la seule chronologie, à chaque stade la Grèce ne prend les mesures d’interdiction des rassemblements, de fermetures des établissements scolaires et des commerces, de confinement qu’avec seulement quelques jours d’avance sur la France. Mais cette constatation est trompeuse. Car la chronologie de l’épidémie n’est pas la même et la Grèce est touchée plus tard. En réalité, chaque fois, les mesures sont prises alors que la proportion de cas par rapport à la population est bien plus faible qu’en France : la propagation du virus est donc considérablement ralentie dès les premiers jours. Il n’y a que trois malades dans le pays quand le gouvernement annule le carnaval de Patras ; avec bien davantage de malades en France, le gouvernement ne voit aucun inconvénient à ce que 3000 supporters de football débarquent à Lyon, venant d’une Italie où la pandémie est déjà en phase d’explosion ! La Grèce ferme tous ses jardins d’enfants, écoles, collèges, lycées et universités alors que 89 cas ont été identifiés et que nombre d’établissements ont déjà été fermés en Attique, les commerces non alimentaires le sont au lendemain du premier décès ; le gouvernement français prend des mesures similaires alors que le pays compte 3000 cas recensés et 60 morts. La précocité de la réaction grecque a été déterminante dans l’endiguement de la contagion.

D’autant que le 16 mars, alors que les autorités françaises continuaient à clamer qu’un virus ne s’arrête pas aux frontières, la Grèce prenait des mesures drastiques de contrôle des entrées et de mise en quarantaine des arrivants, ce qui permet évidemment d’éviter d’innombrables contaminations.

Ajoutons encore que des grandes fortunes et entreprises, ainsi que les Fondations Onassis et Niarchos, ont fait des dons substantiels aux hôpitaux, tandis que ministres et députés abandonnaient la moitié de leur salaire, donnant ainsi un signal symbolique que chacun participait à l’effort national. La plupart des îles ont en outre pu être protégées de toute contamination par les restrictions drastiques à la circulation des passagers depuis le continent.

Enfin, sans que je sois en mesure de dire quel fut l’impact de ces décisions puisqu’on n’a pas d’indication sur l’utilisation de ce traitement, le gouvernement grec a acheté de manière précoce un stock de chloroquine en Inde, puis une entreprise pharmaceutique grecque a repris la production de ce médicament et l’a mis gratuitement à la disposition des équipes soignantes.

A lire aussi : Le film qui raconte le dépeçage de la Grèce

Conflits : Quelles peuvent être les conséquences de cette crise sanitaire sur le secteur touristique qui est majeur dans l’économie grecque ?

Olivier Delorme : L’économie grecque est sinistrée ; la destruction systématique de l’appareil de production par les dix ans de déflation germano-européenne l’a rendue dépendante, jusqu’à l’absurde, du tourisme. C’est, avec l’armement maritime, le seul secteur qui tournait à peu près. Encore faut-il noter que les infrastructures aéroportuaires ont été bradées – sous pression germano-européenne – à l’Allemand Fraport qui n’est pas le dernier à évacuer ses profits vers les paradis fiscaux. Et encore faut-il préciser que le développement d’immenses hôtels – absurde et écologiquement ravageur dans des milieux pauvres en eau –, au mépris des lois de protection de la nature que les mémorandums européens ont fait sauter ou affaiblies, est souvent le fait « d’investisseurs » étrangers et que les revenus de ce tourisme ne profitent plus guère aux Grecs.

C’est notamment le cas du « all inclusive », ou des croisières, pour lesquels les touristes payent, dans les pays de départ, hébergement et prestations (ils ne consomment donc plus guère dans les restaurants, cafés ou commerces locaux) à des multinationales qui ne transfèrent en Grèce qu’une part minime des sommes versées. En effet, les mémorandums européens ayant depuis dix ans fait disparaître quasiment tout droit du travail, ces multinationales exigent des prestataires de services locaux des prix de misère qui ne permettent plus que de verser des salaires de misère, quand ces salaires sont encore versés régulièrement, quand ils ne sont pas en partie payés « en nature » ou que le patron n’exige pas de l’employé qu’il lui en rétrocède une partie en liquide, ou quand on ne fait pas venir de Roumanie ou de Bulgarie des personnels qu’on peut payer encore moins cher ! Ainsi fonctionnent – dans les faits – l’Union européenne et sa libre circulation de la main-d’œuvre !

Lorsque, sous prétexte d’une dette à 110 % ou 120 % du PIB, l’Union européenne, la BCE et le FMI ont imposé à la Grèce leur ravageuse politique déflationniste, la propagande annonçait un scénario en V – forte récession suivie d’une forte reprise. Puis la même propagande a prêché la patience et l’effort en promettant un scénario en U – forte récession, stagnation momentanée, forte reprise. Cette déflation a en réalité fait bondir la dette grecque à 180 % du PIB et le scénario est celui qu’annonçaient, au FMI, les délégués argentin, indien ou… suisse qui, ainsi que ceux des pays qui ont subi les politiques d’ajustement structurel de ce même FMI – et leur échec, partout – ont voté contre le premier « plan d’aide » à la Grèce, lequel n’a jamais aidé que les banques allemandes, françaises et grecques – ces dernières étant alors en partie propriétés de groupes français – détentrices de dette grecque. Il s’agit d’un scénario en L : violente récession, suivie d’une interminable stagnation. De 2008 à 2013, le PIB grec s’effondre de 29,8 % ; de 2014 à 2020, avec trois années de hausse, toutes inférieure à 2 % par an, et deux de baisse, il ne regagne que 5,45 %.

La stratégie déflationniste a donc été un échec – jamais, nulle part, la déflation n’a réduit une dette et créé de la croissance – d’autant plus cuisant que toutes les trajectoires de réduction de la dette du FMI, de l’UE, de la BCE ont été démenties année après année : elle est toujours de l’ordre de 180 % du PIB. De même le tassement du chômage n’a-t-il été qu’un trompe-l’œil : il n’est dû qu’au départ en émigration de plus de 500 000 Grecs, parmi les plus jeunes et les mieux formés – autre visage de la prédation euro-allemande puisque cette main-d’œuvre a été formée avec l’argent du contribuable grec et qu’elle va créer de la richesse ailleurs.

Dans ces conditions, on ne saurait décrire ce que sera le scénario grec de l’après-crise sanitaire, puisque le gouvernement estime pour l’heure la récession à 13 % – alors que la pire des années noires (2011), avait vu une baisse du PIB de 9,13 % ! Si la prévision actuelle se réalise (encore faut-il préciser que les chiffres définitifs, depuis dix ans, ont toujours été pires que les prévisions), cela signifie que le PIB grec, à la fin de 2020, sera de plus de 37 % inférieur à celui de 2007 : c’est, je crois, un cas unique dans un pays développé en temps de paix !

Comment la société grecque réagira-t-elle à ce nouveau choc ? Il est trop tôt pour le dire.

Depuis le début de la crise, le gouvernement a annoncé nombre de mesures : baisses de loyers pour les entreprises et les salariés touchés dans leurs revenus, reports d’échéances d’impôts, notamment pour les propriétaires impactés par ces baisses de loyers, aides diverses aux particuliers et entreprises en difficulté, autorisation du chômage partiel, baisses provisoires de TVA notamment pour les activités en rapport avec le tourisme, plan d’aide au tourisme intérieur…

Dès le début de la crise, il a aussi annoncé s’affranchir de l’obligation d’excédent primaire fixé par les créanciers, et il affirme aujourd’hui qu’il n’aura pas recours aux mécanismes de financement créés par l’UE. La conditionnalité des prêts à des « réformes structurelles » rappelle trop les trois mémorandums européens ! Le Parlement grec avait alors dû adopter, sous la menace d’un arrêt de versement des crédits, des textes de quelques articles autorisant le gouvernement à traduire en droit interne les milliers de mesures contenues dans chaque mémorandum – non intégralement traduit en grec –, le tout dans des délais rendant matériellement impossible aux députés de prendre connaissance de ce qu’ils adoptaient, au mépris des principes fondamentaux de la démocratie parlementaire, et notamment du droit d’amendement.

Le gouvernement grec préfère donc retourner sur les marchés : mais combien de temps le pourra-t-il, alors que le PIB va connaître un nouvel effondrement, que les recettes fiscales vont donc baisser, les dépenses augmenter et que le ratio dette/PIB va, cette fois, probablement dépasser les 200 % ?

Quant à la population, elle est tenaillée par deux craintes : celle de nouvelles baisses des salaires et des pensions qui paupériseront encore davantage une population qui, après dix ans de déflation, se trouve pour les deux tiers en dessous ou autour du seuil de pauvreté – « on va avoir faim en Grèce l’hiver prochain », entend-on aujourd’hui ; celle de voir revenir le virus avec les touristes, qu’il arrive cette fois dans des îles jusque-là épargnées, dont les infrastructures sanitaires sont peu développées. Et de ces deux craintes, la première n’est pas forcément la plus vive.

Quant à l’objectif du gouvernement en matière de tourisme, le ministre l’a fixé à cinq millions de visiteurs, au lieu de trente-trois en 2019, et il a annoncé la mise en place d’un dispositif sanitaire exceptionnel dans les petites îles qui ne disposent souvent que d’un dispensaire. Il avait d’abord prévu que les arrivants présentent à leur embarquement dans l’aéroport de départ un test négatif réalisé au plus tôt 72 h auparavant, ce qui garantissait une sécurité raisonnable aux passagers des avions comme aux Grecs qui les accueilleraient. Mais l’Union européenne s’y est opposée au nom de la libre circulation !

A lire aussi: Katastrophe! L’Allemagne reconfine!!

Depuis – résultat de pressions européennes ou de désaccords sur les priorités au sein du gouvernement ? –, les conditions d’accès au territoire grec et les obligations imposées ou non aux ressortissants de tel ou tel État varient presque chaque jour, donnant une impression de flottement et d’improvisation qui contraste avec la fermeté de la gestion de la crise elle-même. Reste à espérer qu’une ouverture prématurée et mal gérée des frontières ne débouche pas sur une catastrophe.

Conflits : Presque un an après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Kyriákos Mitsotákis, quel bilan est-il possible de dresser ?

Olivier Delorme : Les élections législatives du 7 juillet 2019 ont porté au pouvoir Mitsotakis – héritier d’un des grands clans politiques grecs – sur un programme proeuropéen et libéral, la relance de l’économie par des baisses d’impôts et l’affirmation que, étant bien en cour à Berlin, il obtiendrait de l’Allemagne plus de latitude que son prédécesseur, point sur lequel les illusions ont été rapidement dissipées. Il a surtout été porté par le rejet de Syriza qui s’est traduit dans l’abstention comme dans le vote en faveur du parti conservateur Nouvelle Démocratie. Il est en effet périlleux de se faire élire à gauche, en promettant la rupture, pour passer sous la table et mener une politique de droite – la seule que tolère l’Union européenne et qui est conditionnée par les traités disciplinaires fixant les règles de la zone euro. Tsipras comme Hollande et quelques autres en ont fait l’expérience.

La victoire de Mitsotakis s’est également jouée sur la signature par Tsipras d’un accord avec Skopje, sous intense pression allemande et américaine, afin que la Grèce lève son veto à l’entrée dans l’OTAN (directement dirigée contre la Russie) de l’ex-République yougoslave de Macédoine ainsi qu’à l’ouverture de ses négociations d’adhésion à l’UE. Aux termes de cet accord, cet État est devenu la République de Macédoine du Nord. Or, pour des raisons qui tiennent à l’histoire[tooltips content=’Conditions des soulèvements contre l’Empire ottoman et terrorisme macédonien visant à la fois Turcs et Grecs ; partage de la région géographique de Macédoine entre Grèce, Bulgarie et Serbie lors des guerres balkaniques de 1912-1913 ; bulgarisation forcée de la Macédoine grecque durant le second conflit mondial ; instrumentalisation de l’idée de Macédoine par les démocraties populaires durant la guerre civile grecque de 1947-1949 ; irrédentisme du parti nationaliste au pouvoir à Skopje durant 17 des 29 années d’indépendance du pays’](2)[/tooltips], l’utilisation du terme Macédoine est inacceptable pour beaucoup de Grecs – y compris à gauche –, et une très large majorité d’entre eux ont considéré cet accord comme une trahison de l’hellénisme, ce que Tsipras a électoralement payé au prix fort, notamment dans le nord du pays.

En réalité favorable à cet accord, qui diffère peu de celui qui avait provoqué la chute de son père, Konstantinos Mitsotakis, Premier ministre de 1990 à 1993, Kyriakos a laissé monter au créneau ceux qui, majoritaires dans son parti comme dans l’opinion, y étaient hostiles. Et il a tiré les marrons électoraux du feu sans avoir la moindre intention de remettre en cause un accord exigé par l’Allemagne, dont il espère plus de « compréhension » en matière économique. Les prochaines élections législatives en Macédoine du Nord (reportées du 12 avril au 4 juillet prochain pour raison de pandémie) montreront si cet accord a été un marché de dupes et si, une fois ouvertes les portes de l’OTAN et de l’UE, les nationalistes irrédentistes reprennent le pouvoir dans cette petite République en partie maffieuse, perpétuellement menacée d’éclatement du fait de sa minorité albanaise tentée par une Grande Albanie (Albanie, Kosovo, ouest de la République de Macédoine du Nord), guettée par la Bulgarie qui la considère comme appartenant à son territoire historique, et ouverte à une influence turque dans laquelle se mêlent les ambitions néo-ottomanes d’Erdogan et la réislamisation sur un mode radical de la minorité albanophone, majoritairement musulmane, alors qu’elle était historiquement acquise à un islam syncrétique et peu observant.

Quant à l’action économique du gouvernement Mitsotakis, il est bien difficile d’en faire le bilan alors qu’il est arrivé au pouvoir dans l’été et que la crise sanitaire a bouleversé son agenda dès janvier. En réalité, sa principale mesure a été la très populaire et substantielle baisse de l’impôt foncier, dont la création avait été imposée dans le cadre des mémorandums européens et qui a augmenté ensuite à plusieurs reprises. Il faut savoir que nombre de Grecs, modestes et paupérisés, sont néanmoins propriétaires de biens immobiliers dans une société où la réforme agraire a été, en Europe, une des plus complètes (avec la France), où l’on a souvent conservé la maison de famille au village d’origine (souvent aussi on y vote, on s’y marie, on y baptise les enfants, même lorsqu’on habite la ville) et où l’achat du domicile a été le mode privilégié d’épargne.

Or la paupérisation massive résultant de la déflation imposée par l’UE a conduit nombre de propriétaires pauvres à ne pouvoir payer cet impôt, à être contraints de vendre leur bien à vil prix dans un marché immobilier déprimé par la dépression, ou à se voir confisquer ce bien en vertu d’une législation exigée par l’UE. Durant les années Syriza, un mouvement citoyen important s’est créé cotre cette spoliation de grande ampleur afin d’empêcher la vente aux enchères des biens confisqués pour dette fiscale, ce qui a conduit l’UE à exiger de Tsipras, qui s’est exécuté, la mise en place d’une plate-forme de vente aux enchères par Internet.

La réduction de cet impôt honni, imposé de l’étranger, n’est donc pas pour rien dans la popularité de Mitsotakis qui, renforcée par la gestion de la crise sanitaire, donnerait au parti du Premier ministre, selon les sondages, un score supérieur à 40 %, qu’aucun parti n’a plus atteint en Grèce depuis longtemps, et ceci en devançant Syriza avec un écart record.

L’avenir dira si la gestion économique de l’après-crise et les temps difficiles qui s’annoncent permettront le maintien de cette tendance ! D’autant que l’activité économique ne peut redémarrer tant que la Grèce…

>>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Conflits <<<

Je rêvais d’un autre monde. Où la terre serait ronde

0
Le Président Macron participe a la convention citoyenne pour le climat, au palais d'Iéna, Paris, France, le 10 janvier 2020. © Lemouton-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00939630_000023

Climat. Les gilets jaunes ont demandé le RIC. Macron nous offre son référendum d’initiative citoyenne délibératif. La démocratie représentative n’a plus trop la cote. Mais avec les panels de l’institut Harris, désigner un nouveau président, c’est du gâteau !


Les footballeurs de l’équipe de France représentent la France. Plus ou moins comme on le souhaiterait, mais ils nous représentent ! Ils défendent nos couleurs. Recrutés pour leurs talents, ils n’ont pas été tirés au sort par un institut de sondages et ne sont pas, au sens statistique du terme, représentatifs de nous, le peuple français. Mais, ils nous ont ramené la coupe à la maison.

Pour gagner contre le virus, nos gouvernants ont réuni des comités d’experts. On ne sait pas trop comment ils ont été sélectionnés, mais c’était des experts. Des savants ou peut-être même des sachants. Ils n’ont pas été tirés au sort par un institut de sondages, ils ne sont pas  représentatifs du peuple français mais, grâce à eux, nous avons vaincu la maladie.

Marion Cotillard et Cyril Dion, deux visionnaires

Pour décrocher la coupe de l’écologie et gagner la bataille climatique, l’équipe des 150 tirés au sort a été sélectionnée par la maison Harris « selon la méthode d’échantillons représentatifs utilisée lors de la réalisation de sondages, à partir de six tranches d’âge, de six niveaux de diplôme, de catégories socioprofessionnelle et de types de territoire ». Cette initiative a été suggérée au président le 13 février 2019 par Cyril Dion, formé à la réflexologie plantaire, écrivain, poète, réalisateur, premier directeur du mouvement Colibris et Marion Cotillard, actrice engagée. Dans une note publiée cinq jours plus tard, c’est Terra Nova qui a porté l’estocade en proposant « le référendum d’initiative citoyenne délibératif, adossé à la création d’une assemblée de citoyens tirée au sort ».

A lire aussi: La Convention climat ou l’art… du recyclage!

N’importe quel étudiant en première année de statistiques s’interrogerait sur le biais de sur-représentativité des acteurs les plus engagés et s’étonnerait que monsieur Cohn-Bendit ait fait partie de la cohorte initiale ! Mais, soyons beaux joueurs, nous ne pouvons que nous féliciter des résultats obtenus. On en rêvait. Ils l’ont fait. Tout y est.

La démocratie représentative, c’est dépassé

Il faut donc désormais aller plus loin, beaucoup plus loin. D’abord supprimer les deux assemblées, dont on vient de prouver qu’elles n’arrivent pas à la cheville du groupe représentatif de tous les Français, et virer tous nos représentants élus qui ne sont représentatifs que d’eux-mêmes. Ensuite, très vite, reprendre la martingale… pour la magistrature suprême !

Si on adapte et perfectionne un tant soit peu le concept, notre prochain président sera une présidente (100 femmes pour 95 hommes en France). Elle sera blanche, mariée, âgée de 43,3 ans, pèsera 63 kg, mesurera 1,65m et aura 93,7 cm de tour de poitrine. Elle aura 1,87 enfants, gagnera 2 250 € par mois, aura un niveau d’études compris entre bac et bac+2. Elle sera agent d’entretien ou enseignante, selon que l’on retiendra  la population en général ou la population féminine en particulier. Elle habitera une ville de 60 000 habitants.

A lire aussi: Les 5 impitoyables leçons sur la société post-coronavirus d’Erwan Seznec

Tout cela demande encore à être un peu affiné. Mais, un comité de constituance, dont la présidence sera proposée à Laurent Alexandre, pourra intelligemment s’en charger.

En essayant de ne pas oublier que, dans la vraie vie, des résultats moyens sont des résultats médiocres.

Mystérieux Piccoli

0
Michel Piccoli © BALTEL/SIPA Numéro de reportage: 00962798_000007

Derrière l’écran d’Anne-Sophie Mercier est un essai biographique d’une grande pertinence, paru peu de temps avant la mort de l’acteur.


Michel Piccoli nous a quittés le 12 mai 2020, à sa manière, en toute discrétion. Quelques jours plus tard, Jean-Loup Dabadie le rejoignait à la table où l’attendaient Sautet, Montand, Reggiani, et la douce Marie Dubois. Piccoli découpe-t-il encore le gigot, en faisant fermer sa gueule à Montand ? Il faut sacrément bien jouer pour clouer le bec à ce grand escogriffe de Montand. Mais Piccoli savait tout jouer, à commencer par le colérique. Derrière l’écran, pour reprendre le titre de la biographie que lui consacre la journaliste Anne-Sophie Mercier, l’acteur se foutait parfois en rogne, il gueulait fort même. 

Enquête minutieuse et fouillée

Sa filmographie est impressionnante. Pour ma part, je retiens trois longs-métrages. D’abord La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, où il montre que « le mâle occidental gavé et blasé n’a d’autre choix que le suicide », comme l’écrit si justement sa biographe ; ensuite Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre, d’après le roman du regretté Jean-Marc Roberts, où il incarne un patron manipulateur, qui dégraisse le personnel des entreprises et repart après avoir achevé sa sale besogne. Le capitalisme dans sa réalité la plus crue ; enfin Max et les ferrailleurs, où Piccoli est face à la prostituée Lilly, Romy Schneider fardée, regard bouleversant. L’acteur campe le personnage de Max Pelissier, flic janséniste, obsédé par l’ordre, pervers inoubliable au chapeau et clopes, jeu subtil, envoûtant, machiavélique, qui finit par tomber amoureux de celle qu’il envoie au casse-pipe, avec un final digne d’une tragédie de Sophocle. 

A lire aussi, Thomas Morales: Michel Piccoli, une conscience s’en va

La caméra de Sautet ne manque rien. Piccoli est encore plus touchant que dans Les choses de la vie, et son accident fatal sur une route départementale qu’il faut définitivement haïr. Mais il y en a tant d’autres. Anne-Sophie Mercier n’en oublie aucun. Comme elle n’oublie pas de parler de Piccoli, acteur de théâtre, qui a su poser sa voix, développer les innombrables facettes de son talent, multiplier les rôles difficiles. Son enquête est minutieuse, fouillée, elle parvient à prendre de l’intérieur un homme secret, taiseux, qui se méfia de ses émotions, vivant assez tranquille, loin du brouhaha de la notoriété. Il fut marié à Juliette Greco. Il dit, laconique : « On s’est vu, on s’est plu, et voilà ! » L’essentiel c’est le travail. Pas les sentiments.

Femme projetée sous les roues d’un char

Anne-Sophie Mercier évoque les jeunes années du futur monstre sacré. Elle nous confie la clé pour comprendre « ce solitaire muré dans ses obsessions », né en décembre 1925, de l’union entre Henri Piccoli, homme effacé, et Marcelle Expert-Bezançon, au caractère affirmé, fille d’un industriel et homme politique. Dès l’adolescence, Michel rejette la bourgeoisie dominatrice et arrogante. Anne-Sophie Mercier écrit : « La cupidité des très riches, assurés de leur impunité, et qui n’ont en tête que l’accroissement de leur fortune, quelles qu’en soient les conséquences, Piccoli la connaît bien, même s’il a choisi de ne pas en parler, et elle le révulse. » 

Comme il se méfiera toute sa vie de la part sombre de l’homme, à commencer par la sienne, même s’il y puisera sa principale source d’inspiration. « En août 1944, il a alors dix-huit ans, rapporte la biographe, il déambule dans les rues et ne perd pas une miette des atrocités de la libération de Paris, qu’il décrira trente ans plus tard dans ses  Dialogues égoïstes ». Une femme tondue projetée sous les chenilles des chars, rue de Rivoli, le sang, les hurlements, les ricanements, les ralliements bien tardifs qui suscitent le malaise. » La frontière entre le bien et le mal est ténue. Il ne l’oubliera jamais lorsqu’il interprétera des personnages ambigus.

Il adoube Depardieu

L’argent, Piccoli le méprise. Il en faut, certes, mais pour monter des projets artistiques novateurs. Il s’engage politiquement, étant de tous les combats de la gauche, en restant toutefois assez discret, à la différence d’un Montand. Il se porte caution lorsque la Ligue communiste révolutionnaire acquiert son siège social à Montreuil. Il est proche de ceux que sa famille a exploités, parfois tués indirectement.

Ce qui ne l’empêche pas d’habiter rue de Verneuil, dans l’hôtel particulier de Greco, qu’il vouvoie, et de se faire servir par des domestiques en livrée. Des contradictions qu’il assument parfois difficilement, poussant une gueulante quand on les lui rappelle, à l’image de la fameuse scène du gigot dans Vincent, François, Paul et les autres. Dans ce film légendaire, il y a le jeune et robuste Depardieu. Piccoli a dit de lui : « Quel génie ! Quel inventeur ! Il a un don formidable, on est ébloui de voir le plaisir qu’il ressent à jouer. Et il ne cabotine jamais. Il est manipulateur, sûrement, il est très roublard, très menteur, tout ce qu’on veut, mais il n’a pas de prétention. » On jurerait qu’il parlait de lui. Interrogé par Anne-Sophie Mercier, comme beaucoup d’autres artistes, Depardieu déclare : « Piccoli ? L’expression d’une liberté totale, un talent absolu. » Passage de témoin réussi.

Le très bien élevé Piccoli

Un point de détail, pour conclure. La biographe évoque le livre posé sur les fesses nues de Bardot, par Godard, dans Le Mépris. Elle dit que son titre, Entrez sans frapper, gêna le très bien élevé Piccoli. Il décida de le retourner, « en un geste protecteur », ce qui déplut à l’atrabilaire cinéaste, lequel finit par concéder que l’acteur avait eu raison. Le titre de ce polar, écrit par John Godey, est Frappez sans entrer. Moins violent pour la sublime BB et son « cul qui chante ».

Anne-Sophie Mercier, Piccoli – Derrière l’écran, Allary Éditions.

Foutues éoliennes

0
Une énorme éolienne surplombe ce village dans la Mayenne. © GILE Michel/SIPA/2006151209

Foutues éoliennes, le roman de Jean-Luc Allouche, nous plonge au cœur d’une France longtemps oubliée, une France qui, pour notre plus grand plaisir, fait aujourd’hui l’objet de beaucoup d’attention. Cette France est celle de Pagnol et de Giono, enfin, ce qu’il en reste… C’est notre très chère France périphérique. Où l’esprit du temps ne parvient pas à pénétrer complètement.


Avec Foutues éoliennes aux éditions H&O, Jean-Luc Allouche renoue avec l’esprit de Clochemerle. Sous la plume de Gabriel Chevallier, le maire était encore maître en son pays et décidait, souverain, d’installer un urinoir au milieu du village où l’Eglise se trouvait encore. Sous celle de Jean-Luc Allouche, le clocher est toujours là, mais l’édile a perdu de sa superbe : il est réduit à jouer les intermédiaires entre une firme allemande désireuse d’implanter des éoliennes et les habitants de sa commune. Mais, que ce soit au sujet de moulins à vent ou de pissotières, tous les prétextes sont bons pour une franche rigolade.

Burlesque guerre des éoliennes

L’histoire commence avec la mort de l’ancien maire du village. Gaston Truchot s’est pendu dans sa grange « tout ça, (…) à cause à leurs foutues éoliennes » selon les propres mot du défunt… Il faudra patienter jusqu’aux dernières pages pour connaître le fin mot de l’histoire. En attendant, et pour notre plus grand plaisir Allouche nous décrit une burlesque guerre des éoliennes.

On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » …

Comme toujours, il y a les pour et les contre. Les premiers sont les opportunistes qui, en louant leurs parcelles, se réjouissent de pouvoir arrondir leurs fins de mois, et les idéalistes écologistes ravis que leur village se retrouve aux avant-postes pour éviter « la fin du monde ». Parmi les seconds, il y a le président du club de golf qui ferait tout pour préserver la sérénité de son green et la grande armée de gens hermétiques au catastrophisme climatique et sans aucune terre à louer… Au milieu des deux camps, il y a le conseil municipal penaud et dépassé et l’ancien édile Truchot, goguenard et détaché et dont beaucoup pensent encore qu’il tire toutes les ficelles (pour son plus grand malheur…).

A lire aussi, Thomas Morales : Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!

Un petit village résiste encore à l’esprit du temps

Avec délectation et avec une certaine jouissance parfois, le lecteur constate que ce village de gaulois bourguignons est resté à l’abri de l’esprit du temps. Dans ce coin de France où le bistro est demeuré central, on y boit encore des « môminettes », on s’asperge « d’eau de Cologne » et on s’affuble de surnoms. Il y a des « patriarches », des « mâles dominants » et même une « bande de mamans » ! Celles-ci, menées par Georgette Jadon, ont délaissé leurs mômes et leurs fourneaux pour faire capoter l’opération à coup de pétition. On les imagine, comme les « gaillardes » de Brassens, avec de « gigantesques fesses » en train d’arpenter les rues et se battre à « grand coup de mamelles ». On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » et qu’elle pousse des « couinements de truie quand il la besogne » ! Le lecteur se sent fébrile comme autrefois ces dissidents de l’Est passés à l’Ouest et manquant de s’évanouir devant l’abondance des étals des supermarchés. C’est l’effet de longues privations. L’ombre de la Schiappa passe et on se surprend à vouloir justifier les propos de l’auteur : « mais pardi, c’est qu’elle l’aime son Victor et c’est bien elle qui en redemande ! ».

A vrai dire, malgré leurs excès, Allouche est, on le devine, du côté de ces gens du cru mal dégrossis. En face, il y a « l’intelligence » de l’époque et ses simagrées qui pénètrent par effraction ce cœur de France devenu périphérie. Ses colporteurs apparaissent chez les « antis » sous les traits d’un frêle ingénieur amateur de « coca », chez les « pros », sous ceux d’Adèle Roquette, l’« Hidalgo » du village obsédée par les « générations futures » et fière de proposer son café « acheté à des petits producteurs indépendants colombiens en lutte contre les multinationales »… Les missionnaires bouffis de « lyrisme républicain » ne sont pas en reste. Le maire prêche son « lien social solidaire » et le représentant du préfet les « vertus du faire société, de la démocratie positive et de « la promotion des richesses insoupçonnées des quartiers sensibles ». Ces paroles tournent dans le vide comme des pales d’éolienne, aussi peu efficaces pour régler les problèmes du pays que les moulins à vent pour répondre au besoin énergétique de la France. Les habitants, majoritairement opposés au projet, ont bien senti l’entourloupe. Derrière le discours « léché » de la firme allemande, il y a surtout l’assurance de récolter de juteux profits garantissant le train de vie de ses dirigeants…

A lire aussi: Éoliennes: Appel à Emmanuel Macron

Finalement, Foutues éoliennes, c’est le récit hilarant du centre contre la périphérie, du simple contre le sophistiqué, du plein contre le vide, ou encore de la terre contre le vent… Dans les dernières pages, à l’enterrement de Gaston Truchot, les habitants, y compris les mécréants notoires, se rangent derrière le curé aussi spontanément qu’ils se sont révoltés contre les éoliennes. « Cette France rurale » est « encore marquée au tréfonds de son âme par les vielles croyances, les calvaires le long des chemins creux et les gestes des générations précédentes ». Allouche nous redonne le sourire et l’envie de se ranger derrière elle pour poursuivre le combat. Tout n’est pas encore foutu !

Les 110 km/h sur autoroute ou comment aliéner la France périphérique

0
Autoroute A43 © wikimedia commons

Ramener la vitesse maximum sur les autoroutes de 130 à 110 km/h est le type même de mesure dont les gains très limités en matière d’émissions de CO2 sont largement contrebalancés par le coût économique et plus encore l’opposition qu’elle suscite dans une majeure partie de l’opinion. La transition n’a aucune chance de réussir contre la société.


La Convention citoyenne a vu le jour parce qu’Emmanuel Macron espérait ainsi réconcilier la transition, la question de la «fin du monde», et la France périphérique, celle des gilets jaunes, avant tout préoccupée par la «fin du mois». On ne peut pas dire que le résultat soit probant. La Convention citoyenne a ignoré allégrement les réalités sociales, économiques et technologiques. Elle a préféré donner libre cours à un catalogue de bonnes intentions, assez peu réalistes, et à une obsession pour les transports et plus particulièrement l’automobile.

A lire aussi, Bertrand Alliot : Foutues éoliennes

Sa mesure phare, en tout cas la plus citée et la plus controversée, consiste à abaisser à 110 km/h la vitesse maximum sur les autoroutes. Le problème est qu’il s’agit d’une mesure avant tout symbolique qui ne peut avoir un réel impact sur l’objectif premier de la transition énergétique, réduire les émissions de gaz à effet de serre. Elle est même tout simplement nuisible en aliénant, pour de seules raisons idéologiques d’hostilité à l’automobile, la France périphérique contrainte de l’utiliser. Cette mesure a de surcroît…

>>> Retrouvez la suite sur le site de la revue Transitions & Energies <<<

Trois sexes et un ange

0
© D.R.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais le troisième sexe n’est pas une invention contemporaine. Preuve en sont les anges qui, dès le Moyen-Âge, étaient vus par tout un chacun comme des êtres permettant d’interroger le genre… 


On attribuait déjà aux débats sur le sexe des anges la responsabilité de la chute de Constantinople. Mais ce n’est pas tout : sachez que les anges sont les ancêtres de la reconnaissance contemporaine du « troisième genre » ! C’est du moins ce que nous affirment, dans un billet intitulé « Le sexe des anges, un troisième genre ? », les « doctorant.e.s et docteur.e.s » du blog Actuel Moyen Âge, hébergé par Libération.

L’article signé Florian Besson se fonde sur les thèses d’Anne-Marie Helvétius, médiéviste à Paris 8 : dans sa publication « Le sexe des anges au Moyen Âge », l’universitaire explique qu’aux premiers siècles du christianisme, le rejet constant de la sexualité a conduit à une forme d’égalisation des sexes devant et par la virginité, assimilée à la perfection angélique. Partant, les moines et moniales vierges « sont en quelque sorte représentants d’un troisième genre, le genre asexué des origines de l’humanité créée à l’image de Dieu ».

Enthousiasmé par cette formulation douteuse, Florian Besson n’hésite pas à en conclure qu’« au cœur du christianisme, il y a donc une interrogation sur le genre, vu comme une construction artificielle que la religion permet de dépasser ». Pour cette raison, il n’est par exemple « pas surprenant de voir des langues médiévales inventer une forme d’écriture inclusive ». Et notre penseur de renvoyer à la lecture d’un autre de ses articles, qui essayait poussivement de montrer un lien entre le féminisme orthographique actuel et un hommage à « une seigneur » au xie siècle.

A lire aussi: Écriture inclusive: une obsession pathologique

Hélas, tapi dans l’ombre, le mâle attendait son heure. Les clercs des xie et xiie siècles auraient ainsi progressivement réussi à instituer une lecture patriarcale de l’Évangile, consacrant « la victoire de la masculinité sur le ‘‘sexe universel’’ », dit Helvétius. Exit le sexe des anges, place au phallus. Florian Besson en tire d’édifiantes leçons pour le présent : « On comprend que la réflexion sur un troisième genre va avec la construction d’une société moins genrée, ou en tout cas moins patriarcale. Quand on arrête de réfléchir aux ambiguïtés du genre, ce sont les hommes qui dominent. »

En réalité, les chastes ascètes, ainsi que leur modèle angélique, ressemblent assez peu aux thuriféraires de la « non-binarité ». À croire que certains entendent moins comprendre le passé que justifier les bizarreries du présent.

Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»

0
Plage du racou, à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), 24 mai 2020.

Le temps d’un été, nos vacances se bornent aux frontières européennes, voire nationales. L’occasion d’épargner à notre patrimoine les dégâts du tourisme mondialisé. Et si nous redevenions des voyageurs plutôt que des consommateurs frénétiques ?


Venise respire, Dubrovnik reprend son souffle, Versailles retrouve son provincialisme d’antan. Dans l’île Saint-Louis, à Paris, on n’entend plus l’exaspérant vrombissement des valises à roulettes en chemin vers l’un de ces Airbnb dont la multiplication a fait grimper les loyers et chassé les habitants. Partout, l’autochtone reprend ses droits sur le nomade, les œuvres et les monuments retrouvent, comme le demande Alexandre Gady, leur préséance sur ceux qui les visitent – ou les traversent. Les disgracieux et puants autocars qui bouchaient la vue et polluaient les façades ont disparu de nos villes et leur cargaison post-humaine avec eux. Autour des grands magasins, on ne se cogne plus à ces grappes humaines dont les grains ne se séparent les uns des autres que quelques instants, le temps de se ruer sur la marchandise d’autant plus convoitée qu’elle attestera du voyage à Paris ou Londres. Bien sûr, en contrepartie, nous ne sommes pas à l’autre bout du monde à nous gaver de pittoresque, faire le pied de grue devant un temple ou une pyramide à ne pas rater, ou essayer de faire cadrer la réalité avec les souvenirs que nous avions emportés dans nos bagages. « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache. Nous sommes cons, mais pas à ce point », dit un personnage de Beckett, cité par Olivier Rey. Eh bien si. Nous sommes cons à ce point.

L’oxymorique industrie du tourisme

En dépit de l’étymologie qui suggère une parenté avec le grand tour des classes cultivées d’autrefois, en se massifiant, le tourisme est peu ou prou devenu une industrie du divertissement qui vend la même marchandise aux classes moyennes du monde entier, seul le décor changeant et octroyant du même coup à chacun le supplément culturel sans lequel il n’est point de vacances réussies. Nous nous rêvons en bourlingueurs marchant dans les pas de Cendrars et Kessel, et nous retrouvons sur des immeubles flottants encompagnie de milliers de nos semblables. D’après le catéchisme en vogue dans le Guide du Routard, le touriste responsable et citoyen est à la recherche de l’Autre. Raison, sans doute, pour laquelle il collectionne passionnément les selfies – « moi devant le Parthénon », c’est la vérité ultime du touriste. Le monument ou l’œuvre sont là pour moi, ce sont mes désirs, et même mes droits qui commandent. Et tant pis s’il faut les exploiter au point de les détruire. Or, comme l’écrit Bérénice Levet, « la visite d’un lieu suppose qu’on se libère de soi afin d’être libre pour une réalité autre et plus grande que soi ».

La singulière période que nous avons traversée et dont nous vivons les derniers feux aurait plongé notre cher Muray dans l’allégresse. L’épidémie a réussi ce que même le terrorisme n’a jamais pu accomplir : la mise à l’arrêt durant trois mois de l’une des toutes premières industries mondiales – quoique oxymorique, l’expression « industrie du tourisme », fréquemment employée, est révélatrice.

A lire aussi, Bérénice Levet : Les droits du sol

Notre dernière ambition

Pendant deux mois, des temples antiques, des cathédrales, des châteaux, des tableaux ont été rendus à eux-mêmes et à leurs secrets. Dans la plupart des pays européens, le confinement a pris fin, permettant aux habitants de retrouver les villes et le brouhaha de la proximité sociale. Cependant, les frontières de l’Amérique et de l’Asie, toujours fermées début juin, resteront difficiles à franchir, faute de liaisons aériennes. À quoi il faut ajouter les règlements sanitaires ubuesques adoptés par les compagnies aériennes au moment où la pandémie marque visiblement le pas, qui dissuaderont le passager le plus tolérant (voir le texte de Stéphane Germain).

Selon toute probabilité, on ne verra donc pas cet été les hordes de visiteurs américains et asiatiques déferler sur l’Europe. Mais déjà, pendant que de beaux esprits discourent sur le monde d’après, en France, les pouvoirs publics et les professionnels du secteur se démènent avec un seul objectif : faire revenir au plus vite les 90 millions de visiteurs étrangers qui sont la plus grande fierté de notre pays, « première destination touristique mondiale » et qui entend le rester. Et ce n’est même pas à notre génie propre que nous devons cette médaille d’or, mais aux trésors dont nous a gratifiés la nature et aux merveilles créées par nos ancêtres. Que notre grande ambition soit d’être le lieu de villégiature privilégié de salariés fatigués est un résumé du déclin français. Qui peut parler sans rire ou sans tristesse de « puissance touristique ? »

La crise sanitaire aurait pu être l’occasion, pour les pays du sud de l’Europe, France y compris, de réfléchir à l’humiliante dépendance de leurs économies au bon vouloir (et aux revenus) des visiteurs étrangers. Dans l’affolement, c’est plutôt à celui qui déroulera le tapis rouge pour « sauver la saison ».

Numerus clausus

Ne soyons pas angélique ou extrémiste. À l’exception peut-être de quelques décroissants fanatiques, nul ne prétend interdire les voyages d’agrément et cantonner chaque habitant de la Terre à son douar d’origine. De plus, les difficultés des commerçants, hôteliers et autres professionnels ne sauraient être prises à la légère. L’incendie de Notre-Dame devrait pourtant être un avertissement. Nos monuments épuisés et saturés demandent grâce.

Alors qu’aujourd’hui la demande est reine et entraîne une croissance illimitée de l’offre, il est urgent de réguler l’activité touristique : numerus clausus dans les musées et monuments, interdiction d’installations qui défigurent la beauté des lieux et détruisent l’environnement, la puissance publique ne manque pas de moyens d’action. Du reste, nombre d’acteurs privés n’attendent pas que l’État agisse pour tenter de promouvoir un tourisme moins dévastateur (voir l’article de Daoud Boughezala sur les régions de la côte adriatique). Ces mutations, si elles se confirment, risquent d’augmenter les tarifs. Que le voyage cesse d’être un droit inaliénable du consommateur qui entend se retrouver en trois clics en séjour all inclusive sur une plage tunisienne pour redevenir un projet en vue duquel on doit économiser, voire consentir quelques sacrifices, pourrait changer légèrement notre perspective et nos comportements.

A lire aussi, Daoud Boughezala : Adriatique, sortir de la masse

Redevenons des voyageurs 

Cependant, ne nous berçons pas trop d’illusions et profitons de la parenthèse enchantée qui s’offre à nous.

On est chez nous ! Pour quelques semaines encore et peut-être pour le seul été de notre vie. Attention, ça ne veut pas dire entre nous Français à l’esprit étroit, n’allez pas croire qu’on fait dans le genre béret-baguette. Par la force des choses, nous serons peu ou prou entre nous Européens, héritiers d’une histoire et dépositaires d’une civilisation qui fait que nous pourrions peut-être ressentir l’âme des lieux que nous traversons plus facilement qu’un Américain pressé de voir arriver la pause-déjeuner.

Certes, qu’il soit français, chinois ou letton, un touriste est un touriste. Sauf que cet été, il se déplacera en petits groupes plutôt qu’en troupeau, en voiture, en train et à vélo plutôt qu’en autocar et en gros porteur. Ça fait tout de même une sacrée différence. C’est un moment béni pour découvrir des merveilles qu’on s’était résigné à ne jamais voir, des tableaux habituellement inaccessibles derrière les groupes brandissant leurs smartphones, des sites dont la beauté est gâchée par la foule. Et une occasion unique de cesser d’être des touristes pour devenir des voyageurs qui s’oublient devant la beauté du monde. À supposer que nous en soyons encore capables.

Nuit noire à Seattle

0
Un milicien armé dans la zone de non-droit à Seattle © Ted S. Warren/AP/SIPA AP22466317_000011

 


Ce devait être « l’été de l’amour » pour la maire progressiste de Seattle…


… Ce sera l’été du retour à la dure réalité ! La parenthèse enchantée s’est brutalement refermée lundi soir, lorsque Jenny Durkan, la maire de la cité d’émeraude, a annoncé le démantèlement de la zone autonome CHAZ (Capitol Hill Autonomous Zone), rebaptisée depuis CHOP (Capitol Hill Organized Protest).

C’était la version américaine de notre ZAD à Notre-Dame-des-Landes. Mais sur le sol américain, à l’ultra-gauche, l’autogestion chez les militants de l’idéologie racialisée a dégénéré dans une violence meurtrière.

La décision est tombée au lendemain des deux fusillades qui ont éclaté le week-end dernier, laissant pour mort un jeune homme de 19 ans et blessant grièvement deux autres personnes, sans que ni la police ni les secouristes ne puissent intervenir. Depuis le 8 juin dernier, la police n’avait plus droit de cité dans ce quartier du Capital Hill, situé en plein cœur de la ville. Connu pour avoir été un haut lieu du militantisme pro-LGBTQ dans les années 80, ce quartier fut le théâtre de violents affrontements entre des manifestants antiracistes et la police.

A lire aussi: Après les statues, les antiracistes cherchent à déboulonner les marques

Kolkhoze écolo

Dans l’espoir de « désamorcer de manière proactive » les tensions et de ramener le calme dans la ville, le conseil municipal de la ville et les services de police avaient autorisé les militants antiracistes et antifas à annexer ce quartier et à établir leur zone autonome.

Au-delà de l’organisation collective de la zone qui faisait penser à une sorte de kolkhoze écologique avec sa coopérative alimentaire et son jardin communautaire, ce qui frappe les esprits, c’était la forme rudimentaire d’un mini-Etat, où la seule loi appliquée était donc celle des militants antiracistes. Ce mini-Etat avait son drapeau et ses propres frontières. Des barricades en béton, couvertes de tags aux acronymes de la zone « CHAZ » et « CHOP », délimitaient un territoire large de six pâtés de maison. Une fresque murale – qui ferait pâlir de jalousie Assa Traoré – de George Flyod, érigé en martyr de la lutte antiraciste, surplombait l’ensemble. Ce mini-Etat avait aussi son hymne (des chants entonnant « Black Lives Matter ») et même son armée ! Des milices étaient dirigées par un rappeur connu sous le nom de Raz Simone, lequel paradait avec un fusil d’assaut AK-47 en bandoulière comme il le clame dans une vidéo postée sur Twitter.

Et bien entendu, la zone avait son programme politique avec des meetings consacrées à la réforme des forces de police qui ont accouché d’un manifeste engagé pro « defunding the police », adressé au conseil municipal. Ce dernier listait une série de revendications allant de l’abolissement du département de police de Seattle et son appareil pénal à la libération de dealers de marijuana.

A lire aussi: Affaire Traoré: « La plupart des médias s’alignent sur cette ignorance militante satisfaite d’elle-même »

Sur le plan culturel, place au redressement des mentalités. Des séances de cinéma collectives étaient organisées avec en tête d’affiche, The 13th, un documentaire militant récompensé aux Oscars en 2016.

Apartheid 2.0

Enfin dans cette zone revendiquée comme « propriété du peuple », l’apartheid racial structurait l’espace public. Comme le montre une vidéo diffusée sur le compte Twitter de Steve Cortes, porte-parole de America First Action, une organisation pro Trump, une zone non-mixte, réservée à la communauté afro-américiane avait été instaurée. Il s’agissait de que les militants appellent une « safe place », une zone protégée et libérée d’une société jugée trop raciste, patriarcale et homophobe… Voilà une illustration parlante du scissionnisme de l’idéologie racialiste qui, sous prétexte de lutter contre le racisme des Blancs, pratique la ségrégation raciale.

Notons que la Zad de Seattle, laboratoire de ce sécessionnisme racial à rebours, a créé un précédent qui maintenant sert d’exemple. Au lendemain de l’annonce de la fermeture, des militants antiracistes du mouvement Black lives matter ont pris le relais à Washington et ont entrepris mardi d’ériger une « Black House Autonomous Zone » à l’endroit où il y a eu la tentative de déboulonnage de la statue d’Andrew Jackson tout près de la Maison Blanche…

A Seattle, au bout de quinze jours d’autogestion gouvernée par la loi de cette idéologie racialiste, la situation a donc dégénéré. Comme l’a constaté la chef de police de Seattle Carmen Best, le bilan des délits est lourd : « Il y a des groupes d’individus impliqués dans des fusillades, un viol, des agressions, des cambriolages, des incendies criminels et des destructions de biens. »

Jenny Durkan a effectué un revirement stratégique qui lui fait tourner le dos à son progressisme angélique pour embrasser pleinement les principes du trumpisme en appelant au retour nécessaire de la « Loi et de l’Ordre ». Drôle de renversement pour l’élue démocrate qui louait l’élan démocratique initié par l’instauration de cette zone autonome il y a encore quelques jours, et invitait le président américain qui menaçait d’intervenir à « retourner dans son bunker » …

A lire aussi: Angleterre: la mêlée antiraciste

Finalement, le démantèlement de la zone autonome de Seattle ne fait que confirmer les propos de Donald Trump énoncé lors de la signature du décret mi-juin réformant à minima les forces de police : « Les Américains connaissent la vérité : sans la police, il y a le chaos, sans le droit, il y a l’anarchie, et sans la sécurité, c’est la catastrophe. »

La face cachée du multiculturalisme

Price: ---

0 used & new available from