Accueil Site Page 1308

Versailles, la casse du siècle


Engagé dans une folle course aux entrées, le château de Versailles ploie depuis des années sous le poids du nihilisme touristique. Il aura fallu l’irruption d’un virus pour que ce joyau soit rendu aux Versaillais.


Pendant le confinement, les moments de grâce se sont multipliés au pied du château de Versailles. En haut de la rue des Réservoirs, entre le théâtre inauguré en 1777 par la sulfureuse Mademoiselle Montansier, et qui porte à présent son nom, et la chapelle royale recouverte d’une bâche en trompe-l’œil car en restauration, les riverains ont pu assister à des bagarres de chats au bon milieu de la chaussée, ouvrir grand les fenêtres – pour ceux qui, vivant au rez-de-chaussée, sont privés de ce plaisir en temps normal – et, enfin, écouter le silence, seulement interrompu par les trilles et trémolos des oiseaux. On a observé des biches aux alentours de la pièce d’eau des Suisses. La terminaison en cul-de-sac du boulevard de la Reine, d’habitude investie pas des Parisiens et pique-niqueurs venus des banlieues, a pris l’allure d’un terrain de jeu où on distinguait nettement les familles en train d’abuser gentiment de l’autorisation de sortie d’une heure. Face au Trianon Palace, les enfants jouaient au foot comme dans un village. Charlotte, 50 ans, Versaillaise de souche, verse une larme. Il y a vingt ans, rappelle-t-elle, le bosquet de la Reine était réservé aux Versaillais, qui aimaient y emmener leurs enfants. Le projet de l’ouverture de cette partie du parc du château aux touristes avait même provoqué des manifestations – restées sans effet. Désormais, comme tout le monde, les Versaillais doivent payer pour y accéder. Et si, jusque dans les années 1990, il était difficile, faute d’établissements, de se restaurer à Versailles, le provincialisme contribuait à préserver cet entre-soi dont personne ne semble se plaindre ici et que l’on retrouve provisoirement à l’abri de frontières fermées.

Des joggers Versaillais retrouvent les joies de la cour du château déserte. © Hannah Assouline
Des joggers Versaillais retrouvent les joies de la cour du château déserte.
© Hannah Assouline

« Versailles aux Versaillais ! »

Ce qui a mis fin à cette douce quiétude, c’est évidemment le tourisme. L’afflux ininterrompu observé ces dernières décennies inspire des cris d’exaspération aux habitants. « Versailles aux Versaillais ! » Si 80 % des visiteurs sont de nationalité étrangère, ce sont les Chinois débarqués de leurs autocars (premier contingent national avec 11 % des entrées en 2015) qui aimantent la colère des autochtones. Seraient-ils victimes de préjugés ?

Le château de Versailles a dépassé la barre des 8 millions de visiteurs en 2018

Aristote distinguait entre le pléthos et le démos : d’un côté, une masse grégaire, inculte, sinon bestiale, et de l’autre, l’agrégat des consciences unies dans l’amour de la liberté et de l’ordre. Les Versaillais, qui se fient à ce qu’ils observent au quotidien plutôt qu’aux études de marché, éprouvent au quotidien cette antique distinction. En effet, selon Atout France (Agence de développement touristique de la France), un touriste chinois moyen affiche un profil socioprofessionnel élevé ; il est jeune, citadin, généreux dans les dépenses de luxe, mais aussi très soucieux de découvrir le patrimoine culturel français. Cela n’adoucit guère les jugements des riverains. « Quel bonheur de ne plus les voir improviser les toilettes devant ma fenêtre ! » lâche Charlotte, irritée. Son voisin grogne contre les boutiques de produits détaxés dont les habitants ne profitent pas, tout en étant obligés de supporter les attroupements bruyants de la clientèle chinoise, friande de nos parfums et valises à roulettes haut de gamme : « Regardez, tout est écrit en chinois ! Ma foi, on se croirait à Canton ! » On est loin de la grande passion chinoise pour la France, avec son romantisme – certes, stéréotypé par ce que Walter Lippmann appelait « des images dans les têtes » –, sa richesse artistique et sa gastronomie. D’ailleurs, on ne croise presque jamais ces Chinois dans les commerces et les restaurants de la ville, sauf dans ceux qui leur sont réservés. Cependant, ils ne sont pas les seuls à snober, faute de temps et d’informations, la ville, ses marchés, ses épiceries fines – et ne parlons pas des musées. Selon les chiffres avancés par la mairie en 2013, à peine 8 % des touristes flânaient dans le quartier Saint-Louis et 5 % dans celui de Notre-Dame. « On voit de plus en plus d’étrangers, mais ce sont des touristes individuels, pas les Chinois qui ont trois jours pour visiter toute l’Europe. Alors, ceux-là ne nous manquent pas », ironise Alain, traiteur installé dans les halles du marché Notre-Dame.

A lire aussi, Annabela Mocenigo :Sans touristes, Venise revit

Le « saccage festif »

Tous ceux qui vivent à proximité des sites hyper fréquentés de France partagent le sentiment de dépossession de leur territoire qu’éprouvent les Versaillais, et que la géographe Maïe Gérardot décrit comme « une situation dans laquelle le rythme du touriste est dominant, organisant et structurant le lieu, transformant son esprit et excluant les autres rythmes ». Quiconque a essayé de traverser la magnifique place d’Armes, devant le château, transformée en gigantesque parking pendant la haute saison, ou tenté de prendre le RER entre Versailles-Château-Rive gauche et Paris pendant les heures de fermeture du château (quand les trains sont rares) s’en souvient longtemps.

Or, s’il désole les habitants, le succès phénoménal de « l’entreprise de saccage festif », heureuse formule de Philippe Muray pour décrire le tourisme de masse, est considéré par les administrateurs du château comme une éclatante victoire qu’il convient de prolonger et d’intensifier sans relâche. Toute leur énergie est dirigée vers un seul objectif, faire progresser la fréquentation, déjà très excessive : le château de Versailles a dépassé pour la première fois la barre des 8 millions de visiteurs en 2018, dans la droite ligne d’une année touristique record pour les monuments franciliens, qui ont vu passer 50 millions de visiteurs. Catherine Pégard, reconduite à la présidence du château, a été chaudement félicitée pour le redressement de la billetterie après la chute due aux attentats de 2015.

Pancarte indiquant la réouverture du château le 6 juin. © Hannah Assouline
Pancarte indiquant la réouverture du château le 6 juin.
© Hannah Assouline

A lire aussi, Elisabeth Lévy :Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»

Vers la fin du tourisme globish ?

Cependant, on a quelques raisons d’espérer que le coronavirus et les mesures sanitaires qu’il impose mettent un terme provisoire à la folle course aux entrées dans laquelle sont engagés les grands musées et sites français, tous rêvant d’égaler le Louvre et ses 10 millions d’amateurs de selfies devant La Joconde.

Aude de Kerros, critique d’art et auteur de Art contemporain, manipulation et géopolitique : chronique d’une domination économique et culturelle (Eyrolles, 2019), table audacieusement sur la fin de l’utopie du global. « Personne ne voyagera plus, si c’est pour voir ce qu’on trouve partout », nous assure-t-elle. La tonitruante opération de séduction du public, lancée sous la présidence de Jean-Jacques Aillagon (2007 à 2011) et qui consiste à « sortir Versailles du cliché » en l’ouvrant notamment aux artistes contemporains les plus controversés pour ne citer que Jeff Koons, pourrait tourner court. Qui voudra passer plusieurs heures dans un avion, plus cher, plus compliqué à prendre, pour se retrouver face à des produits douteux du marché globish de l’art contemporain, qui rompent l’harmonie atemporelle qu’on vient en principe chercher dans des lieux tels que l’ancienne demeure des rois de France ? La digitalisation des collections, bien entamée avant la pandémie et accélérée pendant le confinement quasi planétaire, retiendra probablement un bon nombre de précautionneux devant leurs écrans. Une initiative comme « Mai au musée », lancée par Arte en partenariat avec le musée du Louvre, le musée d’Orsay, le Grand Palais et le château de Versailles, et mettant en libre accès pendant un mois les documentaires sur les plus belles expositions et les pièces exceptionnelles de ces sites, ne satisfait pas notre besoin de « voir », mais redonne aux plus sensibles le goût d’approcher les œuvres autrement que par le prisme d’une foule.

A lire aussi, Jean-Baptiste Noé : Tourisme, le monde est à moi

Quels que soient les efforts des administrateurs du Château pour faire revenir le chaland après la réouverture le 6 juin, les circonstances resteront encore un moment favorables à la baisse de fréquentation. De plus, les nouveaux circuits de visite aménagés en fonction des exigences sanitaires, de sorte à éviter les croisements des flux, promettent de mettre fin à des aberrations, dont les 40 000 visiteurs quotidiens dans la seule chambre du roi restent le symbole.

« Avec le château de Versailles, c’est un peu le même problème qu’avec la vaisselle de Sèvres : si vous ne vous en servez pas, un jour vous vous apercevez qu’on vous l’a volée. Si, au contraire, vous en faites un usage fréquent, vous courez le risque de la casser », philosophe Olivier de Rohan-Chabot, président de la Fondation pour la sauvegarde de l’art français et président d’honneur de la prestigieuse Société des amis de Versailles. Soucieux d’éviter la casse face au nihilisme touristique omniprésent, certains sites ont d’ores et déjà résolu le problème – après la fermeture d’une dizaine de tombeaux de la nécropole de Louxor aux visiteurs en 2011, le public a été de nouveau admis à pénétrer jusqu’au cœur du caveau qui héberge désormais… une réplique de la tombe de Toutankhamon. Sans recourir à des moyens aussi extrêmes, il serait judicieux, selon Rohan-Chabot, d’inciter les touristes à porter leur attention sur les salles de l’Empire ou de la Restauration, habituellement désertes. En attendant, les protections en plexiglas empêchent les amateurs de souvenirs gratuits de repartir avec un bout de mosaïque de bois arraché à l’aide d’un trousseau de clés. Et, à défaut d’une gestion plus raisonnable qui limiterait drastiquement le nombre de visiteurs, on peut encore compter pour quelque temps sur les vertus dissuasives du virus pour garder les cars de touristes loin de Versailles.

© Hannah Assouline© Hannah Assouline

OM: Un rachat peut en cacher un autre


Quatre ans après son rachat par Frank McCourt, l’Olympique de Marseille (OM) tourne toujours à petit régime. Une situation qui pourrait changer alors que se profile un nouveau plan de rachat par un fond provenant d’Arabie Saoudite ou d’un émirat. Le football français est aussi un terrain de jeu géopolitique pour des puissances étrangères.


Une fois n’est pas coutume, l’Olympique de Marseille serait de nouveau sur le point d’être racheté par un mystérieux investisseur. Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire, il s’agit là de la deuxième opération de ce genre en moins de cinq ans, dans la mesure où le club phocéen avait tout d’abord été acquis par l’homme d’affaires américain Frank McCourt en 2016.

L’espoir renaît

Les supporters marseillais s’étaient alors pris à rêver. Leur club allait être en mesure de concurrencer un Paris Saint-Germain qui rafle tout sur la scène nationale et n’a pas perdu un seul classico depuis son rachat par les Qataris en 2011. Mais également avoir de nouveau une chance de revenir sur le devant de la scène européenne.

Malheureusement pour eux, le rêve a tourné court : non seulement les sommes investies durant ces quatre dernières années prêtent à sourire vis-à-vis des objectifs affichés, mais le recrutement n’a jamais été à la hauteur, ainsi, l’opération a été un échec aussi bien sportif que financier, et Frank McCourt pourrait donc être tenté de chercher une porte de sortie.

Heureusement pour lui, l’OM semble être au cœur d’une seconde tentative de rachat qui lui permettrait enfin de se donner les moyens de ses ambitions, dans laquelle l’ancienne figure du Top 14 Mourad Boudjellal jouerait un rôle clé.

A lire également, Louis Collin :Angleterre: la mêlée antiraciste

Football et géopolitique

Si l’identité des nouveaux actionnaires n’a pour l’heure pas encore filtré, l’ex-dirigeant toulonnais a récemment affirmé que ceux-ci étaient originaires du Moyen-Orient, que leurs fonds sont aussi bien étatiques que privés et proviennent de ressources naturelles telles que le pétrole. Sur RMC, l’homme d’affaires a déclaré la semaine dernière être « porteur d’une offre pour le club de l’OM, venant de fonds du Moyen-Orient, étatiques et privés, et qui proviennent du pétrole, de l’eau, de l’énergie, et qui sont portés par un homme d’affaire franco-tunisien… »

Il est donc fort probable que les investisseurs en question soient originaires d’Arabie Saoudite ou d’un quelconque Émirat, en d’autres termes : un rival du Qatar, dont les motivations reposeraient davantage sur une volonté de concurrencer les Qataris dans un de leurs domaines de prédilection, plutôt qu’un réel intérêt pour le football.

Le championnat de France a longtemps été dénigré pour son manque de compétitivité. À l’avenir, les rencontres PSG / OM pourraient changer la donne. Les amateurs de ballon rond peuvent s’en réjouir. De leur côté, les observateurs de géopolitique redoublent d’inquiétude quant à la prédation, sur nos clubs tricolores, de pays à l’influence parfois hostile.

A lire ensuite: Le Paris-Dakar de MBS: on se tait et on profite du spectacle

Une amnistie pour tous les criminels «racisés»?


Et maintenant, les «antiracistes» veulent abolir la «justice des Blancs» !


Le déboulonnage de statues est manifestement devenu le nouveau hobby de nos antiracistes racistes, plus que jamais décidés à nous imposer leur vision anachronique, revancharde et mauvaise perdante de l’histoire. Signe de leur inculture mélangée à leur haine de tout ce qui est « blanc », à San Francisco aux États-Unis, des exaltés ont même réussi à vandaliser un buste de Cervantès, qui fut lui-même cinq ans esclave à Alger. L’iconoclasme antiraciste atteint des sommets de violence gratuite et d’aveuglement.

A lire ensuite: Après la manifestation « Adama Traoré », Virginie remonte (difficilement) la pente

On sait dorénavant que cette nouvelle génération de militants appartient à la culture « woke », to wake signifiant en anglais « se réveiller ». Véritables petits bouddhas sociaux, ces personnes se seraient éveillées à l’emprise d’un phénomène discret et invisible mais aussi puissant que le diable : le racisme systémique. On ne nous demande plus de condamner les actes de racisme ordinaire qui perdurent encore ici et là (aux États-Unis, ça ne fait aucun doute), mais de découvrir et conjurer le caractère profondément xénophobe de la société sous toutes ses facettes. Même les plus radicaux des antiracistes « blancs » seraient en fait inconsciemment racistes. À mi-chemin entre l’ésotérisme de pacotille et le combat politique, l’antiracisme raciste est une révélation.

Les antiracistes savent quelque chose que vous ne savez pas

 L’une des premières sphères qui est pointée du doigt est le système de justice des pays occidentaux qui ne serait au fond que le bras armé et juridique de « l’ordre blanc ». Il ne s’agit pas seulement de revoir les façons de faire des corps de police appelés à intervenir dans les quartiers difficiles, mais de repenser l’intégralité du fonctionnement de nos sociétés.

Le multiculturalisme ne se contente plus d’instaurer une sorte d’apartheid juridique – une justice parallèle –, il nous demande dorénavant d’innocenter des criminels au nom du progrès social. À quand une amnistie pour tous les criminels « racisés » ?

A lire aussi: Nuit noire à Seattle

Au Canada, une récente intervention de Jagmeet Singh, le chef du Nouveau parti démocratique (NPD), une formation de gauche, est révélatrice de cet appel à la clémence face à la « justice des Blancs ». Le 9 juin dernier, M. Singh s’est dit opposé à l’instauration de mesures visant à débusquer les fraudeurs dans le système d’octroi des aides financières accordées aux Canadiens ayant perdu leur emploi en raison du Covid-19. La raison invoquée par le chef néo-démocrate : les mesures auraient pour effet de viser une trop grande proportion de gens « racisés ». Il serait quand même injuste que des gens finissent en prison pour des actes criminels qu’ils ont commis !

Au Québec en 2003, un avocat avait déjà tenté d’expliquer le proxénétisme de son client en plaidant que ses origines haïtiennes l’avaient poussé « à s’entourer de prostituées ». Heureusement, le juge n’avait pas tenu compte de son plaidoyer aux accents racistes. Mais les antiracistes ont inventé quelque chose d’encore plus fort. Il ne s’agit plus de jouer la carte du relativisme culturel pour excuser les écarts de conduite des personnes incarnant une certaine altérité, mais de les déresponsabiliser de leurs actes pour les imputer à la poursuite d’un mal difficile à identifier. Il faut espérer que les systèmes de justice occidentaux, dans leur ensemble, ne se laissent pas corrompre par cette vision du monde.

L’Occident au banc des accusés

Privées des privilèges dont jouissent naturellement les « Blancs », les personnes de couleur seraient incitées à commettre des crimes dans un monde faussement méritocratique où les origines ethniques comptent davantage que le curriculum vitae. On comprend évidemment que la pauvreté favorise partout la criminalité et la violence, mais la justice en tant que telle n’a pas pour vocation de se substituer à la sociologie. Ici, le coupable du crime n’est plus la personne qui l’a commis de son plein gré, mais la société dite coloniale. C’est l’Occident qui est appelé au banc des accusés. Les enfants des ex-colonies seraient des marionnettes dont les fils sont tirés par le grand méchant loup « euro-descendant ».

A lire aussi, du même auteur: Les décoloniaux veulent faire table rase du Canada

Dans plusieurs villes américaines, la création de « zones libres de police » durant les récentes manifestations antiracistes incarne cette volonté de se soustraire à la « justice des Blancs ». On reconnaît bien sûr l’influence de Michel Foucault dans cet appel à la déconstruction de la justice universelle et de l’univers pénal et carcéral. Dans les pages du journal québécois Le Devoir, une jeune intellectuelle à la mode écrivait qu’il fallait même penser à mettre fin à la « carcéralité » en raison de la surreprésentation des Amérindiens dans les prisons canadiennes. « La punition comme simulacre de justice et l’effacement des populations dites indésirables sont gravés dans la pierre de l’institution carcérale », tranchait Mme Aurélie Lanctôt le 12 juin, toujours du haut de ses privilèges pâles.

Si les prisons ne conviennent pas aux personnes « racisées », pourquoi ne pas les abolir, se demandent nos grands éveillés ? Dans la même logique, si l’Occident incommode les gens discriminés, pourquoi ne pas penser à le détruire ?

La face cachée du multiculturalisme

Price: ---

0 used & new available from

Municipales: quel verre choisir?

 


Ces municipales sont la confirmation du retour du clivage gauche / droite, de la fragmentation sociale de la population et d’un désaveu de plus en plus grand à l’égard de la vie politique. Si LREM est le grand perdant de cette séquence électorale, il est en revanche difficile d’en trouver des vainqueurs…


 

La vague verte est en demi-teinte. Avec près de 60% d’abstention, il est difficile de savoir si les élections de ces maires correspondent à une volonté réelle des électeurs. C’est une victoire classique de la gauche, où le Parti socialiste a été remplacé par les écologistes. Au cours de son histoire, la gauche a toujours été mangée par les plus progressistes : Ferry par les radicaux, les radicaux par les socialistes, les communistes par les socialistes et aujourd’hui les socialistes par les écologistes. C’est le propre du mouvement progressiste que d’aller toujours plus loin dans la déconstruction et la radicalisation. Ce n’est pas tant une percée des Verts qu’une reconfiguration magistrale de la gauche, dont EELV devient la force principale et le PS une des forces supplétives. Cet état des choses a été acté par Olivier Faure qui a annoncé que son parti se rangerait derrière un candidat écologiste en 2022. Le mouvement progressiste est donc toujours vivant et a muté. Les Verts ont gagné en s’alliant avec les autres partis de gauche et dans des villes qui ont toujours été à gauche : Strasbourg, Poitiers, Lyon, où l’alliance conduite par Collomb s’est divisée. Ces victoires témoignent d’un retour à la normale de la vie politique avec la résurgence du clivage gauche / droite.

Les bobos introuvables

Il est facile d’imputer la victoire aux « bobos » terme employé depuis les années Delanoë, mais dont la réalité sociologique est difficile à cerner. Si l’on désigne par là des urbains célibataires et CSP+, c’est une cause nécessaire mais non suffisante de la victoire de la gauche. Les écolos-gauchistes ont gagné grâce à des alliances, c’est-à-dire en allant au-delà de cette seule catégorie sociale, qui est somme toute assez réduite. Dans de nombreuses villes, l’alliance non dite s’est faite avec les islamistes. Une fois la mairie tenue, ils pourront redistribuer les aides sociales vers ces associations militantes. Là aussi, rien que de très normal : c’est ce qu’a toujours fait la gauche dans les villes qu’elle a gérées.

A lire aussi: L’arrêt-maladie qui a gâché la campagne de Michèle Rubirola à Marseille

Depuis les municipales de 2001, la droite est convaincue qu’elle ne peut plus gagner les villes or rien n’est plus faux, et ces municipales le confirment encore. Outre le bon score de Rachida Dati, qui a relégué LREM aux oubliettes et qui a conservé tous ses arrondissements, nombreuses sont les grandes villes à avoir voté à droite. Avec près de 240 000 habitants, le 15e arrondissement est autant peuplé que Bordeaux, et Agnès Evren y a largement gagné. Le 16e et le 17e ont plus de 160 000 habitants, et ce sont des bastions de droite. À cela s’ajoute Limoges, conservé par la droite, Angers, Saint-Étienne, Nice, Metz, etc., et, en Île-de-France, des villes comme Vincennes, Courbevoie, Boulogne, Argenteuil, Aubervilliers qui demeurent dirigées par la droite ; des communes dont la population oscille entre 50 000 et plus de 100 000 habitants.

La victoire de Jospin

Si la gauche a pu conserver ou emporter des métropoles, c’est que la population y a changé. Sous l’effet des prix de l’immobilier élevés et d’une insécurité culturelle et physique grandissante, nombreuses sont les familles à quitter ces villes, remplacées par d’autres populations. Les périphéries qui étaient à gauche (Levallois, Achères, Argenteuil, etc.) sont ainsi devenues des bastions de droite et les centres métropolitains qui étaient à droite des bastions de gauche. Le transfert de population a logiquement entrainé une modification électorale. C’est la victoire tactique de Lionel Jospin.

A lire aussi: Edouard Philippe «pas candidat contre Macron en 2022». Et si Macron n’y va pas?

En mettant en place la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) qui oblige les communes à avoir 20% de logements sociaux (un taux monté à 25% sous François Hollande), il s’assurait ainsi une rente électorale massive dans de nombreuses villes. La faute de la droite est de ne pas avoir abrogé cette loi durant les dix années où elle fut au pouvoir. Non content de faire en sorte qu’un logement sur quatre soit « social » elle a provoqué une forte hausse des prix de l’immobilier, selon une loi très classique en économie qui fait que l’encadrement et la réquisition entrainent toujours une pénurie, une hausse des prix et une baisse de la qualité. Cette augmentation des prix a accentué le départ des classes moyennes vers les communes périphériques. Et l’arrivée de populations plus sensibles aux sirènes progressistes.

La reconfiguration des villes

Ces victoires des écologistes vont accélérer un phénomène géographique déjà en cours : les départ des centres-villes, le développement des périphéries. Entreprises et commerces sont de plus en plus nombreux à quitter des centres-villes devenus chers, insalubres et dangereux. Les manifestations régulières des mouvements progressistes, accompagnées de leur cortège de destruction de vitrines, comme à Nantes ou à Rennes, font partir les entrepreneurs.

A relire: Burkini à Grenoble: les fausses discriminées

Il n’est qu’à voir le centre-ville de Grenoble, aujourd’hui une des villes de France où la criminalité est la plus forte, pour voir ce que devient une ville gérée par les écologistes.

Tristement, les départs renforcent la folie progressiste, puisque la population qui s’en va ne vote pas pour elle. Ces élections sont donc à la fois un aboutissement et une nouvelle étape dans la reconfiguration politique et géographique de l’urbanisme en France.

La déferlante écologiste est une catastrophe pour la planète!


Le billet du vaurien


Il n’y a qu’un problème sérieux : la surpopulation. Il est systématiquement esquivé par les écologistes. Au lieu de quoi, ils nous demandent de trier nos déchets, de ne plus rouler en diesel et de circuler à bicyclette. Quelle aimable plaisanterie ! Ils devraient au contraire se réjouir que des virus déciment la planète, supprimer les allocations familiales, se réjouir quand des enfants meurent de faim et renoncer à soigner les vieux. Au lieu de cela, ils entretiennent le mythe d’une planète verte, souriante, pacifique et bienveillante à l’égard de tous. Ils n’ont sans doute jamais lu des livres pour adultes : l’infantilisation est leur horizon ultime. Le plus saugrenu est que tous les partis politiques se prétendent, eux aussi, écologistes dans une sorte de course à la crétinisation générale. L’oncle Bens en rit encore.

A lire aussi: BHL, réac asymptomatique

La nature dont les écologistes n’ont jamais admis qu’elle est notre principal ennemi, se défend fort bien. Elle produit des catastrophes naturelles, envoie des virus et quand une relaxation démographique s’impose, guerres et famines se succèdent. S’il y avait deux mesures à prendre, ce serait de limiter les naissances et de favoriser le suicide des humains qui encombrent la planète sans y tirer le moindre plaisir. Vivre n’est pas une aventure glorieuse, mais vouloir sauver la planète est une aberration.

Chacun sait qu’on ne fait pas une bonne littérature avec de bons sentiments. Peut-être serait-il temps de comprendre que la pire des politiques est celle qui veut instaurer le meilleur des mondes possible. L’humanité est une vieille machine délabrée qui produit des déchets en série. Peut-être le moment est-il venu d’y mettre un terme. Ou tout au moins de comprendre qu’il faut pleurer les hommes à leur naissance et non à leur mort. Et d’en tirer une conclusion moins niaiseuse que celle des écologistes.

A lire aussi, du même auteur: Surpopulation et relaxation démographique

Pas de souveraineté économique sans indépendance énergétique


En France, l’État stratège prétend réindustrialiser tout en sacrifiant son atout principal: la filière nucléaire. Ce qui l’empêchera d’atteindre ses objectifs écologiques.


Il y a peu de temps encore, la France se vivait comme une puissance, puissance moyenne peut-être, mais puissance. La crise sanitaire lui a révélé des carences que l’on croyait réservées à des pays en voie de développement. Faute d’anticipation, d’équipements et de capacité de production, les soignants et les travailleurs du quotidien ont souvent dû monter au front de l’épidémie dépourvus de protection. La leçon a été rude, certains l’ont payée de leur vie et aujourd’hui, les Français demandent des comptes. Or, si les politiques entonnent en chœur la critique de la mondialisation, si l’État stratège menant une politique de réindustrialisation et de relocalisation est aujourd’hui sur toutes les lèvres, à commencer par celles d’Emmanuel Macron, on ne voit guère arriver de propositions concrètes.

Le dernier homme politique de premier plan à s’être intéressé à la souveraineté économique et à avoir théorisé le réinvestissement de l’État dans les secteurs stratégiques, Arnaud Montebourg, a été débarqué sous le quinquennat de François Hollande et remplacé par Emmanuel Macron, ce qui annonçait le programme. Si le monde est un vaste marché, le rôle de l’État est d’établir des analyses comparatives pour se fournir au meilleur prix et la puissance est inutile.

En préalable, deux précisions s’imposent.

Tout d’abord, la souveraineté économique et industrielle ne signifie pas l’autarcie. La France ne pourra jamais tout produire et ce n’est pas non plus son intérêt. Par ailleurs, la crise sanitaire a démontré que la fragilité de la chaîne d’approvisionnement provenait de la concentration de la production dans un petit nombre de pays. Il ne s’agit pas, en conséquence, de relocaliser toute notre production, mais de rapatrier certaines capacités industrielles tout en diversifiant nos approvisionnements. Cette diversification de nos fournisseurs est aussi essentielle que la réindustrialisation.

Relocalisation et réindustrialisation ne nous vouent pas au repli frileux

Le nucléaire, notre atout

Ensuite, la tendance à la relocalisation, timide mais réelle, que l’on observe déjà, est moins le fruit des aides et incitations publiques que d’arbitrages purement industriels prenant en compte de nombreuses données : qualité du produit final, évolution des salaires dans les pays où on délocalise massivement, prix de l’énergie, coût des transports, mais aussi instabilité politique, corruption et autres phénomènes accroissant les risques. Ce sont ces éléments sonnants et trébuchants, bien plus que de grandes considérations sur le patriotisme économique, qui conduisent certaines entreprises à rapprocher la production des consommateurs. Les intérêts bien compris constituent un levier plus fiable dans la durée que les grands sentiments.

Si nous décidons collectivement de reprendre notre destin économique en main, nous devons commencer par répondre à une question simple : quels sont nos atouts ?

Le premier qui vient à l’esprit, c’est notre puissante filière nucléaire. Alors que la question énergétique devient centrale et que l’échec allemand en matière de transition verte montre les limites de l’écologie dogmatique, notre maîtrise du nucléaire civil peut devenir un avantage considérable. Pour mener une politique industrielle ambitieuse, nous avons besoin d’une énergie abondante, bon marché et économe en carbone.

La centrale nucléaire de Fessenheim, en cours de démantelement, 21 février 2020. Photo: Sébastien Bozon / AF
La centrale nucléaire de Fessenheim, en cours de démantèlement, 21 février 2020. Photo: Sébastien Bozon / AF

Pourquoi pas, dira-t-on, les énergies renouvelables ? L’exemple allemand, qui fait si souvent autorité chez nous, est franchement décourageant. Après l’accident de Fukushima, l’Allemagne a pris la décision de se passer du nucléaire pour aller vers des énergies 100 % renouvelables. Or, cela ne fonctionne pas. Ce choix a même eu des conséquences inverses : pour subvenir à ses besoins énergétiques, l’Allemagne a dû réactiver ses usines à charbon. En clair, la politique d’énergie verte, qui a déjà brûlé 300 milliards d’euros sur les 500 milliards programmés à l’horizon 2025, est un échec cuisant. Malgré ces dépenses faramineuses, à peine 20 % des besoins sont couverts, et encore de façon intermittente, les émissions de gaz à effet de serre sont au même niveau qu’en 2009. Et un ménage allemand paye en moyenne son électricité deux fois plus cher qu’un ménage français (0,30 euro le kilowatt-heure contre 0,14 euro en France).

Et pourtant, en France, la propagande en faveur de l’énergie verte (ou durable) continue imperturbablement. Quant au président, qui parle de souveraineté économique avec des accents martiaux, il a été l’artisan de l’énorme scandale d’État de la vente de la branche énergie d’Alstom à GE en 2014. Sous son influence, la France a cédé à une puissance étrangère l’entretien des turbines de nos 58 réacteurs nucléaires et sacrifié un fleuron industriel, donc un peu de notre autonomie, sans compter les pertes sèches de compétence et de savoir-faire. On peut donc raisonnablement douter de l’existence d’une volonté politique à la tête de l’État.

Le changement c’est maintenant

Tout cela, parait-il, c’était avant. Rappelons que, par pure idéologie (ou par souci de ménager la fibre verte si répandue dans son électorat) et à peine sorti de la crise sanitaire, le gouvernement vient de confirmer son rejet de la stratégie énergétique fondée sur le nucléaire. En effet, un décret du 23 avril 2020 programme la fermeture de 14 réacteurs nucléaires dans les quinze années à venir. Au vu de cette décision, on a l’impression que le pouvoir ne croit pas à son propre discours sur la réindustrialisation. Au lieu de définir une politique énergétique d’indépendance nationale, la France continue à suivre une politique européenne fortement inspirée par une logique allemande pour le moins problématique.

Greta Thunberg, invitée à la Commission européenne par Ursula von der Leyen, à l'occasion de la présentation du pacte "Green Deal", Bruxelles, 4 mars 2020. Photo: Thierry Monasse / Getty / AFP.
Greta Thunberg, invitée à la Commission européenne par Ursula von der Leyen, à l’occasion de la présentation du pacte « Green Deal », Bruxelles, 4 mars 2020. Photo: Thierry Monasse / Getty / AFP.

En même temps que la France brade son héritage gaulliste, la Commission de Bruxelles tourne le dos à l’héritage de ses pères fondateurs, lesquels avaient assigné comme premier objectif à l’Europe, avec la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), la production d’une énergie abondante et peu chère. Le « Green Deal » va accentuer encore notre dépendance et renchérir nos coûts structurels. C’est pourtant la seule voie d’avenir qui nous soit proposée. Or, selon Jean-Marc Jancovici, fondateur de The Shift Project, pour arriver au 100 % renouvelable en France, il faudrait diviser notre consommation par 10 ou 20, ce qui nous ramènerait au niveau de vie du début de la révolution industrielle. Curieusement ce retour au xviiie siècle est rarement évoqué par les chantres de la décroissance et de la révolution verte.

A lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Aujourd’hui encore, La France pallie les ruptures d’approvisionnement de ses voisins allemands et espagnols. Cependant, elle est en train de perdre l’avantage compétitif que lui confère son parc nucléaire, largement à cause de l’investissement lourd que représentent les aides aux énergies éoliennes et solaires, alors même qu’elles ne sont pas pilotables, autrement dit qu’elles fournissent de l’énergie seulement si les conditions leur sont favorables. Ajoutons que les éoliennes suscitent la colère des populations, comme Emmanuel Macron lui-même l’a observé. Fin observateur de la situation industrielle en France et en Europe, et industriel en activité, Loïk Le Floch-Prigent a vu ces trois dernières années dans le cadre de ses activités « une augmentation des prix de l’énergie de 25 % s’abattre sur le secteur de la production ». Faute d’investissements à la hauteur des besoins dans nos centrales nucléaires, le coût de production de l’électricité devrait hélas se renchérir. Pour faire face aux besoins des ménages et des entreprises, qui ne sont pas, eux, dépendants du bon vouloir des éléments, ce sont donc une fois de plus les énergies fossiles qui seront mises à contribution, augmentant comme en Allemagne nos émissions de gaz à effet de serre. Dépenser autant d’argent pour aboutir aux résultats inverses de ceux escomptés, il fallait le faire. Et que les Allemands l’aient fait avant nous est une piètre consolation.

Dogmatisme vert

La France a abandonné son outil industriel et son savoir-faire parce que nos élites voient la défense des intérêts nationaux comme le premier pas vers un nationalisme agressif. Pourtant, nous n’en serions pas là si au lieu d’avoir développé l’idéologie de la concurrence, l’Europe avait investi sur une logique de coopération économique interétatique. En effet, relocalisation et réindustrialisation ne nous vouent pas au repli frileux. Le but n’est pas de cesser de tisser des liens économiques avec les autres puissances, mais de ne plus dépendre du bon vouloir de qui que ce soit et d’être en mesure de se faire respecter dans les négociations. L’ennui, c’est que, en dehors de pétitions de principe si générales qu’on ne peut pas être en désaccord avec elles, les partis et personnalités politiques qui se présentent comme les bâtisseurs du monde d’après n’ont pas produit la moindre réflexion sur la nouvelle société qu’ils appellent de leurs vœux. Résultat, nous voilà dans une impasse politique : alors qu’une grande partie des Français estime qu’Emmanuel Macron a échoué dans sa gestion de la crise sanitaire, lorsqu’on évoque l’hypothèse d’un gouvernement d’union nationale, 80 % appellent Emmanuel Macron à se tourner d’abord vers Europe Ecologie Les Verts (EELV)[tooltips content= »Sondage IFOP pour la lettre de l’Expansion du 27/04/2020″](1)[/tooltips], le parti le moins à même de représenter un quelconque espoir, tant sa vision de l’écologie est dogmatique. Les Français doivent comprendre qu’ils adorent des causes dont ils déplorent les conséquences. Leur engouement pour EELV, vu comme le parti des gentils petits oiseaux et du bio pour tous, est strictement incompatible avec une volonté de réindustrialisation d’un pays.

La grande oeuvre noire de l’écrivain Jean-Patrick Manchette


Jean-Patrick Manchette (1942-1995) est considéré comme le père du néo-polar né après 1968. Plusieurs rééditions récentes rappellent la portée profondément politique et sociale de son oeuvre au style ciselé.


En 1982, j’avais à peine 18 ans quand j’ai rencontré un grand écrivain, Jean-Patrick Manchette. Je ne l’ai pas rencontré physiquement, mais il a été de ces rencontres qui annoncent des compagnonnages de toute une vie. Je me souviens très bien du jour où j’ai acheté La Position du tireur couché, qui serait le dernier roman publié de Manchette, né en 1942 et mort d’un cancer en 1995. C’était le numéro 1856 de la « Série noire ». Manchette était encore un auteur de gare, comme on disait, publié dans une collection qui avait sa réputation, mais qui somme toute n’était qu’une collection de littérature populaire. Je n’ai pas l’habitude de mépriser mes plaisirs, mais tout de même, ce n’était pas là que je m’attendais à trouver une révélation de ce genre.

Un grand de la seconde moitié du XXème siècle

Bien sûr, le personnage de Martin Terrier, contractuel du crime dans la France de ces années-là était atypique. Il était dépourvu de toute aura romantique et offrait un concentré de compétence et de bêtise, de solitude radicale et de naïveté sentimentale. Mais la nature de l’enchantement était ailleurs et tenait en un mot : le style. L’écriture de Manchette ne ressemble à rien de connu. Elle est d’une concision froide et entretient une distance constante avec son lecteur. La phrase a une cadence flaubertienne tout en évitant les écueils de la psychologie. On sait des personnages seulement ce qu’on peut déduire de leur comportement, comme ces dernières phrases du roman qui traduisent le désespoir de Terrier, condamné à vivre comme d’autres sont condamnés à mort : « Ces nuits-là, Terrier dort en silence. Dans son sommeil, il vient de prendre la position du tireur couché. »

Depuis cette époque lointaine, près de quarante ans tout de même, Manchette a acquis peu à peu le statut d’un des grands de la seconde moitié du xxe siècle. Moins d’un an après sa mort, on publie Chroniques et Les Yeux de la momie, qui regroupent ses critiques littéraires et cinématographiques publiées dans Charlie (Mensuel et Hebdo). Puis, en 2005, pour les dix ans de sa mort, tous ses romans y compris les magnifiques ébauches posthumes d’Iris et de La Princesse de sang sont réunis dans un volume « Quarto », qui est l’antichambre de « La Pléiade ». En 2008 paraît son Journal 1966-1974. C’est un témoignage unique sur la vie d’un écrivain à la recherche de la forme parfaite, obligé pour manger de multiplier les travaux d’écriture mercenaire et aussi le portrait d’une époque observée avec une acuité tour à tour ironique, désabusée ou furieuse.

Désormais, la cause est entendue, Manchette occupe une des toutes premières places. Il est sans cesse réédité, traduit dans de nombreuses langues y compris l’anglais. Il est étudié à l’université et fait l’objet de thèses et de colloques. C’est pour cela qu’une série de parutions ces jours-ci en librairie fait figure d’événement, et notamment cette pièce de choix, Les Lettres du mauvais temps, correspondance de l’auteur entre 1977 et sa disparition.

« Ce n’est pas parce qu’un bouquin a un message de gauche qu’il est bon »

Elle confirme ce que l’on savait déjà : Manchette n’a cessé de réfléchir à cette question du style, mais aussi à la portée profondément politique du roman noir comme forme moderne de la critique sociale et de la tragédie. À travers ses nombreux correspondants, dont Jean Echenoz qui se reconnaît explicitement son héritier, Manchette revient sur sa position paradoxale de fondateur d’une école qu’il n’a cessé de désavouer.

Il faut savoir qu’au tournant des années soixante-dix et quatre-vingt du siècle dernier, un phénomène à la fois littéraire et éditorial voyait le jour dans l’univers du mauvais genre : on l’appela du nom assez vilain de « néo-polar » et on y trouvait des écrivains comme Jean Vautrin, Hervé Prudon, Frédéric H. Fajardie, Thierry Jonquet. Le point commun entre tous ces auteurs, au style très différent, était de refuser les histoires de truands à la Simonin dans lesquelles s’enlisait le roman noir français. Mai 68 était passé par là. Ces auteurs s’étaient engagés du même côté des barricades et estimaient que le roman noir devait retrouver l’énergie de Dashiell Hammett pour faire de la littérature populaire une forme d’émancipation. Très vite, pourtant, ces auteurs s’aperçurent des limites d’un exercice qui, sous prétexte de subvertir des règles, en imposait d’autres, aussi contraignantes, ce que Manchette explique en 1980 : « Il y a beaucoup de bouquins qui sortent que certains (moi le premier) appellent “néo-polars” et qu’on compare aux miens, occasionnellement, pour des questions de contenus : parce qu’on y tue des curés, des bourgeois, des flics, parce que les méchants sont des promoteurs, des industriels, etc. Bon, ce sont des bouquins de gauche avec un message explicite ; mais ce n’est pas parce qu’un bouquin a un message de gauche qu’il est bon. »

Venu du situationnisme, fortement influencé par Debord et Orwell, Manchette refuse les catéchismes. Il est l’auteur d’une huitaine de romans dont chacun est une subtile mise en question des codes et des thèmes classiques du roman noir. Ô dingos, ô châteaux reprend l’idée d’un complot de famille. Nada, adapté par Claude Chabrol, décrit l’épopée dérisoire et calamiteuse d’un groupe de gauchistes manipulés qui enlèvent l’ambassadeur des États-Unis, Morgue pleine et Que d’os mettent en scène une caricature de détective privé, Eugène Tarpon, ancien gendarme qui a tué un manifestant et se saoule au Ricard, tandis que Le Petit Bleu de la côte ouest, en reprenant l’essence du roman noir – un homme ordinaire pris par hasard au cœur d’une machination –, est surtout un moyen de peindre ce qu’on appelait dans les années 1970 le « malaise des cadres ».

Affiche de "Nada" de Claude Chabrol (1974), qdqpté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette. © D.R.
Affiche de « Nada » de Claude Chabrol (1974), qdqpté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette.
© D.R.

Une démarche poussée

Les Lettres du mauvais temps tout comme son Journal confirment qu’au-delà de ses besognes alimentaires, l’écrivain apportait un grand soin à l’élaboration de ses romans et que l’aspect rapide, violent, elliptique de ses textes masquait un second degré et une réflexion sur l’écriture.

Il poussa d’ailleurs cette démarche très loin. Ainsi raconte-t-il dans ses Lettres comment Fatale, l’histoire d’une tueuse névrosée, Aimée Joubert, qui sème une zizanie meurtrière dans la bourgeoisie de Bléville, est refusée par la collection. On préfère l’éditer en blanche, craignant de dérouter le lectorat habituel. Il est vrai que Manchette définissait lui-même ce roman comme un exercice de décomposition de l’impassibilité flaubertienne par l’écriture symboliste de Huysmans…

Une partie des lettres nous renseigne aussi sur Manchette traducteur, sur l’importance qu’il accordait à ce travail comme création à part entière. Ses correspondants s’appellent Ross Thomas, Donald Westlake, Robin Cook et même James Ellroy lui-même qui lui demande en 1989 son avis sur Le Grand Nulle part. Réponse de Manchette qui écarte d’un revers de main les accusations d’homophobie et de fascisme qui ont pesé un moment sur Ellroy : « Ce n’est pas l’œuvre d’un homme heureux (cela n’existe pas, même chez les auteurs des livres les plus stupides), c’est un chef-d’œuvre, tout simplement. »

On pourrait dire de même de Manchette. Ces lettres révèlent un homme profondément cultivé, drôle et torturé, souffrant d’agoraphobie, ce qui l’entoure d’une aura involontaire de mystère et fait de lui un de ces invisibles qui échappent au Spectacle. Debord était, on l’a dit, une des grandes admirations de Manchette qui s’est toujours inscrit dans l’héritage situationniste comme le montrent des lettres à l’Encyclopédie des nuisances, la maison d’édition de Jaime Semprun. Cette admiration n’était pas réciproque, la paranoïa de Debord ayant tendance à exclure de son entourage toute personne qui ne lui convenait pas.

Document de premier ordre, les Lettres du mauvais temps se font l’écho des querelles littéraires et politiques du moment, mais elles tiennent surtout du laboratoire, de l’art poétique. La dernière et longue lettre de Manchette, qui pouvait avoir la dent dure, est d’une incroyable gentillesse. Épuisé par la maladie qui devait l’emporter, il prend le temps de répondre longuement au questionnaire d’une classe de lycée professionnel et l’air de rien définit parfaitement ce qu’est le métier d’écrivain et la façon dont la lecture mène à l’écriture par des chemins détournés qui finalement en valent bien d’autres : « Quelques années plus tard, voulant plaire à une jolie marxiste, je lus tout Marx. Je n’y ai rien compris. Mais lire pour briller auprès d’une fille, c’est un commencement. »

Play it again, Manchette !

Parmi les parutions de cette actualité Manchette, on pourra noter, outre la réédition des Yeux de la momie, la sortie d’un autre texte inédit, Play it again, Dupont : il s’agit des chroniques de Manchette publiées dans Métal Hurlant, publication phare, avec Charlie, de la contre-culture des années 1970. Il s’agissait de rendre compte de l’actualité des jeux, et pour l’essentiel des jeux de stratégie qui étaient par ailleurs un des dadas des situs, Debord ayant créé le sien. Manchette parle de Risk, jeu qui rappellera des souvenirs aux adolescents devenus sexagénaires : « Risk est potable. Il est cependant mesquin que l’unique kriegspiel proposé par La Redoute de Roubaix nous permette au mieux de devenir maître du monde avec un rire dément, quand il y a sur le marché anglo-saxon une douzaine de jeux où on peut se farcir des galaxies entières. »

On signalera aussi de la réédition du premier roman de Manchette en 1971, L’Affaire N’Gustro, préfacé par le meilleur spécialiste de Manchette, Nicolas Le Flahec. Ce roman, inspiré de l’affaire Ben Barka, fait parler à la première personne un jeune type d’extrême droite, barbouze occasionnelle pour police parallèle. L’originalité était que Manchette n’émettait, à aucun instant, le moindre jugement moral. Si ce roman paraît aussi accompli, c’est sans doute parce que Manchette pratiquait en forçat de l’Underwood l’écriture depuis six ans, multipliant les scénarios et les novellisations. Il servit même de nègre à une speakerine. Rude école, dont il sut tirer le meilleur…

Kessel à Hollywood

0

Le récit du grand reporter dans l’usine à rêves de l’Amérique en 1936


Lire un reportage de Joseph Kessel (1898-1979), près de 85 ans après sa parution, c’est se dépouiller de toutes ses références, oublier ses bases culturelles, puis entrer, peu à peu, dans un territoire vierge. S’émerveiller est un luxe encore possible, même à notre époque actuelle qui rabote les emballements et rabaisse les ambitions. Kessel fait toujours l’actualité en 2020, son œuvre complète sort en Pléiade ce mois-ci et les éditions du Sonneur ont eu l’idée de republier Hollywood, ville mirage, un texte datant de 1936 dédié à son ami cinéaste Anatole Litvak (1902-1974), qui avait mis en scène son roman L’Équipage, un an plus tôt. Avec Kessel à la barre, au son et aux lumières, le lecteur vit une aventure en fauteuil, à des milliers de kilomètres de son domicile, il sent la chaleur de la Californie fondre sur lui et ce désert, à proximité des studios, aux vertus quasi-hypnotiques, lui coller à la peau. Les images affluent, les caractères se dessinent, la réalité se confond avec la fiction, les gangsters ont des gueules de gangsters et les vamps font des ravages dans les cocktails de Palm Springs. La plume de l’écrivain construit alors un univers parallèle, un décor de cinéma où les egos vont s’affronter sur synopsis et l’argent aimanter tous les talents dans un rayon de plus de cinquante kilomètres.

La fabrique des stars

Personne ne résiste à l’appel des étoiles. Hollywood est le théâtre d’une nouvelle ruée vers l’or de la célébrité. Clark Gable, Gary Cooper, Marlene Dietrich et Charles Boyer trinquent dans notre salon, leurs conversations roulent comme une Packard sur Hollywood Boulevard ; Shirley Temple à l’âge de la marelle négocie ses contrats avec des avocats d’affaires ; au bord de la piscine, des grappes de scénaristes triturent leurs futurs dialogues jusqu’à la trépanation ; le lecteur cherche désespérément où se cache la caméra. Dans ce monde-là, factice et si captivant, les écrivains meurent de fatigue nerveuse pour un bon mot et les acteurs sont prêts à vendre leur âme au diable, pourvu d’être en haut de l’affiche.

A lire aussi: BHL, réac asymptomatique

On croyait tout connaitre de la fabrique des stars, on a vu des dizaines de films traitant ce sujet, lu des centaines d’articles sur le système hollywoodien qui fracasse les rêves, mais Kessel lui donne la fraîcheur de l’instant, tout en narrant la futilité d’une telle entreprise industrielle, gigantesque et absurde. Kessel n’est jamais dupe et cependant, il conserve cette curiosité qui fait les grands journalistes et les récits millésimés.

Leçon de journalisme

C’est bien d’une leçon de journalisme qu’il s’agit, rythme, ton, vivacité, fluidité, portraits psychologiques brossés en quelques fulgurances, souci de vérité et aussi absence de jugement. La morale n’a pas sa place dans un reportage de Kessel. Ses articles d’investigation n’ont pas le goût des prétoires, ils ne sont pas à vocation procédurière. Kessel expose les faits sans les assécher, sans les dénaturer, avec une énergie qui enchante, car elle fourmille d’inventions stylistiques.

Nous sommes, sans aucun doute, en littérature. L’attaque de son papier vaut le Pulitzer : « Les catholiques ont le Vatican. Les musulmans ont La Mecque. Les communistes, Moscou. Les femmes, Paris. Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood ». Kessel décrit comment cette industrie finit par intoxiquer les Hommes, de la vedette au figurant en passant par la cantinière. Hollywood est brutale, injuste et féérique, les rapports de domination y sont extrêmes et les gloires souvent éphémères. À chaque film, la roulette du casino tourne. Cette tension permanente qui impose de produire toujours plus, de chercher frénétiquement le bénéfice, est hallucinogène.

Kessel a pu pénétrer, grâce à ses relations, le cœur de la matrice. Et il a été frappé par l’état de stupeur mentale de ses camarades, notamment la profession des scénaristes : « Je n’ai jamais pu avoir avec eux – et je les ai vus souvent – une conversation qui n’eût pas trait au métier de cinéma. Je ne suis pas arrivé à surprendre chez une eux une pensée qui, de près ou de loin, ne fût dédiée à un studio, à une vedette, à un producer, à un film, à une présentation. […] Ils étaient arrivés au dernier degré : celui où l’on considère l’intoxication comme un état naturel ».

Hollywood, ville mirage de Joseph Kessel – les Editions du Sonneur

Hollywood, ville mirage

Price: ---

0 used & new available from

Cidre: buvez des pommes!


Boisson fétiche des crêperies, le cidre peut être aussi délectable qu’un bon vin. Des orfèvres comme Eric Baron produisent un breuvage exceptionnel qui se conserve dix ans et exprime la quintessence de la pomme.


Et si les restaurants tels que nous les connaissons, inventés il y a tout juste deux siècles dans le tourbillon de la Révolution, étaient amenés à déposer le bilan et à disparaître ? Pour de nombreux chefs perclus de dettes, sans trésorerie, et pour qui l’année 2019 avait déjà été un cauchemar, l’hypothèse d’un véritable Hiroshima est très sérieuse. C’est le cas du très aguerri chef trois étoiles Gilles Goujon, de l’Auberge du vieux puits, à Fontjoncouse, dans l’Aude (un type qui, au début de sa carrière, jetait les plats le soir en pleurant, faute d’avoir eu un seul client, et qui s’est battu pour entrer dans le panthéon des « grandes maisons ») : « 20 % des restaurants sont déjà sur le point de déposer le bilan, et si rien n’est fait pour nous aider, ce sera encore 20 % après la réouverture, soit 40 % en tout. Nous ne savons pas où nous allons ni quelles vont être les contraintes imposées par le gouvernement. Les touristes étrangers (qui représentent 25 % de la clientèle et sont les seuls à pouvoir s’offrir de belles bouteilles) seront absents pendant des mois. Il n’y a plus de plexiglas sur le marché pour séparer les clients, et dans un petit bistrot, comment imaginer mettre de la distance entre les tables ? La terreur, surtout, c’est que les restaurateurs soient jugés responsables et pointés du doigt s’il y a une nouvelle contamination, et que leurs restaurants soient présentés par les médias comme des “clusters”, comme c’est déjà le cas à Leer, dans le nord de l’Allemagne… »

Dans ce cas, ce sont les hôpitaux psychiatriques qui, désormais, devront nous accueillir, nous tous, devenus fous faute de ne plus pouvoir aller nous « restaurer », c’est-à-dire, dans le sens originel du terme, nous réparer, panser nos plaies et puiser notre réconfort dans ces lieux de vie, d’échange et de rencontre que sont les bistrots et les restaurants où le contact humain est un baume réparateur du lien social.

A lire aussi, Kevin Bossuet : Les restaurateurs rêvaient de rouvrir le 11 mai aussi

Un peu de pomme, un peu de génie

En attendant de retourner Au Vieux Comptoir, merveilleux bistrot de la rue des Lavandières Sainte-Opportune, près du Châtelet, on peut toujours boire… J’aimerais ainsi vous parler aujourd’hui d’un breuvage exceptionnel, le cidre du domaine de Kervéguen, dans le Finistère, à Guimaëc, tout près de l’océan. Un bon cidre peut-être aussi délectable qu’un bon vin, avec cet avantage qu’il désaltère et procure une sensation de fraîcheur intense. « Y a pas que d’la pomme, y a autre chose », disait Jean Lefebvre dans Les Tontons flingueurs. Oui, dans le cas d’Éric Baron, il y a un peu de génie. Gérard Depardieu, du reste, ne s’y est pas trompé, qui va le voir à chaque fois qu’il se rend en Bretagne, car Éric Baron entre dans la catégorie des « monstres » tant appréciés par notre Gégé : misanthrope, râleur, dur à cuire, un spécimen de ces « gens déraisonnables », comme les a baptisés Peter Handke, « en voie de disparition ». Gégé aime particulièrement boire sa « Cuvée du paysan », un peu amère, avec des bulles très fines, qui lui rappelle son Berry natal, où « on vivait encore à la cuisine sous les poutres noircies par la suie, chauffés par l’étable, sur la terre battue, dans l’odeur des bêtes et de la soupe ».

Issu d’une famille de fermiers qui vendait son cidre en tonneaux à un prix dérisoire, Éric Baron s’est fait connaître en fournissant l’Élysée dès 1997, après que Jacques Chirac fut tombé amoureux de sa cuvée « Carpe Diem », une sublime vendange tardive (deux kilos de pommes pour produire une seule bouteille) à la robe dorée, avec une longueur en bouche phénoménale, qui peut se garder dix ans et que l’on associe aux vrais plats de la gastronomie bigoudène, comme le homard au pied de cochon. Plus qu’une boisson, ce cidre est presque un aliment, la quintessence de la pomme bretonne, un peu iodée et terreuse, si riche en vitamines et en sels minéraux.

Dans son ancien manoir du xve siècle, Éric Baron cultive un verger de 2 200 pommiers qui s’étend entre sa longère et son pigeonnier. Dès le mois d’octobre, il y ramasse à la main, sur l’herbe fauchée, et tous les huit jours, ses pommes aux noms poétiques, comme la Douce Moën et la Douce Coët (à la peau un peu rêche), la Marie Ménard et la Fréquin rouge, franchement amères (impossibles à croquer telles quelles), sans oublier la Peau de chien tardive qui apporte tout le sucre de l’été. Il assemble ses différentes pommes à la manière d’un vigneron de Champagne, en dosant l’amertume, la douceur et l’acidité : le cidre est ainsi moins pour lui un « produit du terroir » (notion galvaudée) que le résultat d’un véritable travail d’orfèvre.

A lire également, du même auteur : La cuisine russe nourrit la gastronomie française depuis deux siècles

Pur jus

Éric Baron est un Breton pur jus : dur comme du granit (à l’extérieur), mais tendre comme un oursin (à l’intérieur). Mieux vaut ne pas lui marcher sur les pieds. Cet ancien étudiant en sociologie a compris un jour que le cidre, un peu méprisé à Paris, pouvait être une boisson divine, digne de celle des anciens druides, mais que pour cela il fallait travailler ses gestes, prendre soin des pommes et les laisser mûrir deux ou trois mois au grenier afin de leur faire perdre 20 % de leur poids : « Ainsi les pommes concentrent le maximum de maturité et les arômes deviennent plus intenses. »

Au début de l’hiver, commence le pressurage des pommes (de 50 à 70 tonnes chaque année) à l’aide d’un pressoir champenois traditionnel qui broie les fruits lentement, en douceur, pour éviter l’astringence et limiter l’amertume. Le jus repose alors douze jours en cuve, afin que les pectines forment un chapeau à la surface, dont on pourra se débarrasser le moment venu. Il est ensuite versé dans 80 fûts de chêne de 400 litres dans lesquels il fermentera de cinq à huit mois, le bois donnant au cidre du corps et un léger goût vanillé.

Au printemps, Éric procède à l’assemblage de ses nectars, en fonction de leur teneur en sucre : extra brut, brut ou moelleux. Tous ses cidres ont du génie, même le plus simple, la Cuvée du paysan, âpre, tannique et quasiment sans bulles, que l’on peut boire avec une andouille de Guémené fumée au bois de hêtre, une tartine de seigle au beurre et aux crevettes, ou même un bon camembert de derrière les fagots… Tous les cidres d’Éric Baron sont bio, non filtrés et sans gaz carbonique, leur prise de mousse est naturelle, contrairement à 99 % des cidres habituels qui pétillent artificiellement et sentent un peu l’œuf dur. Autre merveille confidentielle : son chouchen, qu’il élabore en ajoutant du bon miel dans ses cidres en train de fermenter, alors que l’hydromel proposé dans les crêperies n’est que de l’eau avec du miel…

Spectacle (pas très) vivant

0

 


Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Tout fait comme on nous dit. Cinémas, théâtres, auditoriums fermés à triple-tour. Depuis le 14 mars, nos ami.e.s les artistes sont les épous.es.x modèles des soldat.es en blouses blanches. Dociles, tristes et patient.e.s.

Plus fragiles, mais réinventifs. Pendant le couvre-feu, Fabrice Luchini récitait La Fontaine sur Instagram. Renaud Capuçon violonait en direct sur Facebook. Le Philharmonique de Rotterdam jouait l’Ode à la joie de Beethoven en vidéoconférence, imité par quelques musiciens de notre Orchestre national dont le timbalier transposait en mode Covid le Boléro de Ravel (3 millions de clics).

A lire aussi: En mai, fais ce qu’on te permet!

Les grandes machines mondiales, encore plus simple ! Pressez le bouton pour activer la pompe à archives. La Comédie-Française envoie Molière et Feydeau se faire revoir sur France 5. L’Odéon pareil : Piccoli au paradis, la maison ranime son Roi Lear intersidéral de 2006 mis en scène par André Engel. L’opéra, n’en parlons pas, ça tire dans tous les coins. Rome dégaine en ligne son Nabucco, Berlin son Onéguine, Toulouse sa Norma, le Théâtre des Champs-Élysées ses Mozart, l’Opéra de Paris son Lac des cygnes. Il pleut du stock. Pensez, des spectacles all star sans débourser un centime. Parce qu’y faudrait pas croire qu’en plus on va le payer, le saltimbanque 2.0. Merveilleuse diva confinée ! Tolérante et bon marché – la Sacem n’ayant aucune intention de lui verser sa « rémunération pour les artistes et DJs ayant produit des live streams durant le confinement », fonds de secours au show bizness, pas aux musiciens.

De toute manière, le virus a été fabriqué pour en finir avec nous. Avec nous autres, sauriens du monde d’hier. Qui a gagné ? Disney, Amazon, Netflix, Zoom (inconnu avant le 15 mars, 200 millions de zoomeurs aujourd’hui). Qui a perdu ? Théâtreux, violoneux, sopranos, acrobates, métiers dont les gestes archaïques sont des brise-barrière inadmissibles par Notre Futur et Notre Gouvernement. Samedi 25 avril, le Met de New York – rideau sans sommation jusqu’à 2021 ! – organisait un « at home gala » rempli de stars psalmodiant chacune dans son salon. Bof. Une semaine plus tard, au tour du Mai Musical florentin. Pitoyable. Ce qui nous sauve in vivo nous tue in vitro.

Oui, pièces, concerts et opéras peuvent crever l’écran. Quelquefois. Mais à nous, petit peuple du spectacle vivant il faut du vivant. Toucher, être touché : comme disent les journalistes de BFM, c’est notre ADN. Le 21, « Grand Échiquier » en prime sur France 2. Courageux, bravo. Tout crispé, hydro-alcoolisé, sans public, sans goût. Audience à l’image du programme. Morose.

Non, non. Au lieu de crier au loup, bénissons le Puy-du-Fou, porte où nous cognerons tout l’été jusqu’à ce que la fourmi de Matignon nous laisse chanter. En attendant rendons internet aux internés. Acclamons le huitième art, l’art sans masque, sans contact, sans nous. L’art confiné. En note, je vous indique deux bonnes adresses. 1) Le jeune baryton espagnol Víctor Cruz qui chante seul dans son F2 le Lamento des contrats annulés, mariage d’amour entre Monteverdi et Star Wars[tooltips content= »Sur YouTube, entrez « lamento wookiee ». »](1)[/tooltips]. 2) La monumentale Claude-Inga Barbey, comique suisse grimée en technicienne de surface qui tient chaque dimanche le journal du « corona del virus »[tooltips content= »Sur le site 24heures.ch, entrez « olé barbey » »](2)[/tooltips]. Pas l’art vivant au rabais. L’art mort dans sa cruelle splendeur. Le nouveau monde de l’ancien. Hilare et abattu comme vous et moi.

 

Versailles, la casse du siècle

0
Le bassin de Neptune déserté dans les jardins du château de Versailles, 1er juin 2020. © Hannah Assouline

Engagé dans une folle course aux entrées, le château de Versailles ploie depuis des années sous le poids du nihilisme touristique. Il aura fallu l’irruption d’un virus pour que ce joyau soit rendu aux Versaillais.


Pendant le confinement, les moments de grâce se sont multipliés au pied du château de Versailles. En haut de la rue des Réservoirs, entre le théâtre inauguré en 1777 par la sulfureuse Mademoiselle Montansier, et qui porte à présent son nom, et la chapelle royale recouverte d’une bâche en trompe-l’œil car en restauration, les riverains ont pu assister à des bagarres de chats au bon milieu de la chaussée, ouvrir grand les fenêtres – pour ceux qui, vivant au rez-de-chaussée, sont privés de ce plaisir en temps normal – et, enfin, écouter le silence, seulement interrompu par les trilles et trémolos des oiseaux. On a observé des biches aux alentours de la pièce d’eau des Suisses. La terminaison en cul-de-sac du boulevard de la Reine, d’habitude investie pas des Parisiens et pique-niqueurs venus des banlieues, a pris l’allure d’un terrain de jeu où on distinguait nettement les familles en train d’abuser gentiment de l’autorisation de sortie d’une heure. Face au Trianon Palace, les enfants jouaient au foot comme dans un village. Charlotte, 50 ans, Versaillaise de souche, verse une larme. Il y a vingt ans, rappelle-t-elle, le bosquet de la Reine était réservé aux Versaillais, qui aimaient y emmener leurs enfants. Le projet de l’ouverture de cette partie du parc du château aux touristes avait même provoqué des manifestations – restées sans effet. Désormais, comme tout le monde, les Versaillais doivent payer pour y accéder. Et si, jusque dans les années 1990, il était difficile, faute d’établissements, de se restaurer à Versailles, le provincialisme contribuait à préserver cet entre-soi dont personne ne semble se plaindre ici et que l’on retrouve provisoirement à l’abri de frontières fermées.

Des joggers Versaillais retrouvent les joies de la cour du château déserte. © Hannah Assouline
Des joggers Versaillais retrouvent les joies de la cour du château déserte.
© Hannah Assouline

« Versailles aux Versaillais ! »

Ce qui a mis fin à cette douce quiétude, c’est évidemment le tourisme. L’afflux ininterrompu observé ces dernières décennies inspire des cris d’exaspération aux habitants. « Versailles aux Versaillais ! » Si 80 % des visiteurs sont de nationalité étrangère, ce sont les Chinois débarqués de leurs autocars (premier contingent national avec 11 % des entrées en 2015) qui aimantent la colère des autochtones. Seraient-ils victimes de préjugés ?

Le château de Versailles a dépassé la barre des 8 millions de visiteurs en 2018

Aristote distinguait entre le pléthos et le démos : d’un côté, une masse grégaire, inculte, sinon bestiale, et de l’autre, l’agrégat des consciences unies dans l’amour de la liberté et de l’ordre. Les Versaillais, qui se fient à ce qu’ils observent au quotidien plutôt qu’aux études de marché, éprouvent au quotidien cette antique distinction. En effet, selon Atout France (Agence de développement touristique de la France), un touriste chinois moyen affiche un profil socioprofessionnel élevé ; il est jeune, citadin, généreux dans les dépenses de luxe, mais aussi très soucieux de découvrir le patrimoine culturel français. Cela n’adoucit guère les jugements des riverains. « Quel bonheur de ne plus les voir improviser les toilettes devant ma fenêtre ! » lâche Charlotte, irritée. Son voisin grogne contre les boutiques de produits détaxés dont les habitants ne profitent pas, tout en étant obligés de supporter les attroupements bruyants de la clientèle chinoise, friande de nos parfums et valises à roulettes haut de gamme : « Regardez, tout est écrit en chinois ! Ma foi, on se croirait à Canton ! » On est loin de la grande passion chinoise pour la France, avec son romantisme – certes, stéréotypé par ce que Walter Lippmann appelait « des images dans les têtes » –, sa richesse artistique et sa gastronomie. D’ailleurs, on ne croise presque jamais ces Chinois dans les commerces et les restaurants de la ville, sauf dans ceux qui leur sont réservés. Cependant, ils ne sont pas les seuls à snober, faute de temps et d’informations, la ville, ses marchés, ses épiceries fines – et ne parlons pas des musées. Selon les chiffres avancés par la mairie en 2013, à peine 8 % des touristes flânaient dans le quartier Saint-Louis et 5 % dans celui de Notre-Dame. « On voit de plus en plus d’étrangers, mais ce sont des touristes individuels, pas les Chinois qui ont trois jours pour visiter toute l’Europe. Alors, ceux-là ne nous manquent pas », ironise Alain, traiteur installé dans les halles du marché Notre-Dame.

A lire aussi, Annabela Mocenigo :Sans touristes, Venise revit

Le « saccage festif »

Tous ceux qui vivent à proximité des sites hyper fréquentés de France partagent le sentiment de dépossession de leur territoire qu’éprouvent les Versaillais, et que la géographe Maïe Gérardot décrit comme « une situation dans laquelle le rythme du touriste est dominant, organisant et structurant le lieu, transformant son esprit et excluant les autres rythmes ». Quiconque a essayé de traverser la magnifique place d’Armes, devant le château, transformée en gigantesque parking pendant la haute saison, ou tenté de prendre le RER entre Versailles-Château-Rive gauche et Paris pendant les heures de fermeture du château (quand les trains sont rares) s’en souvient longtemps.

Or, s’il désole les habitants, le succès phénoménal de « l’entreprise de saccage festif », heureuse formule de Philippe Muray pour décrire le tourisme de masse, est considéré par les administrateurs du château comme une éclatante victoire qu’il convient de prolonger et d’intensifier sans relâche. Toute leur énergie est dirigée vers un seul objectif, faire progresser la fréquentation, déjà très excessive : le château de Versailles a dépassé pour la première fois la barre des 8 millions de visiteurs en 2018, dans la droite ligne d’une année touristique record pour les monuments franciliens, qui ont vu passer 50 millions de visiteurs. Catherine Pégard, reconduite à la présidence du château, a été chaudement félicitée pour le redressement de la billetterie après la chute due aux attentats de 2015.

Pancarte indiquant la réouverture du château le 6 juin. © Hannah Assouline
Pancarte indiquant la réouverture du château le 6 juin.
© Hannah Assouline

A lire aussi, Elisabeth Lévy :Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»

Vers la fin du tourisme globish ?

Cependant, on a quelques raisons d’espérer que le coronavirus et les mesures sanitaires qu’il impose mettent un terme provisoire à la folle course aux entrées dans laquelle sont engagés les grands musées et sites français, tous rêvant d’égaler le Louvre et ses 10 millions d’amateurs de selfies devant La Joconde.

Aude de Kerros, critique d’art et auteur de Art contemporain, manipulation et géopolitique : chronique d’une domination économique et culturelle (Eyrolles, 2019), table audacieusement sur la fin de l’utopie du global. « Personne ne voyagera plus, si c’est pour voir ce qu’on trouve partout », nous assure-t-elle. La tonitruante opération de séduction du public, lancée sous la présidence de Jean-Jacques Aillagon (2007 à 2011) et qui consiste à « sortir Versailles du cliché » en l’ouvrant notamment aux artistes contemporains les plus controversés pour ne citer que Jeff Koons, pourrait tourner court. Qui voudra passer plusieurs heures dans un avion, plus cher, plus compliqué à prendre, pour se retrouver face à des produits douteux du marché globish de l’art contemporain, qui rompent l’harmonie atemporelle qu’on vient en principe chercher dans des lieux tels que l’ancienne demeure des rois de France ? La digitalisation des collections, bien entamée avant la pandémie et accélérée pendant le confinement quasi planétaire, retiendra probablement un bon nombre de précautionneux devant leurs écrans. Une initiative comme « Mai au musée », lancée par Arte en partenariat avec le musée du Louvre, le musée d’Orsay, le Grand Palais et le château de Versailles, et mettant en libre accès pendant un mois les documentaires sur les plus belles expositions et les pièces exceptionnelles de ces sites, ne satisfait pas notre besoin de « voir », mais redonne aux plus sensibles le goût d’approcher les œuvres autrement que par le prisme d’une foule.

A lire aussi, Jean-Baptiste Noé : Tourisme, le monde est à moi

Quels que soient les efforts des administrateurs du Château pour faire revenir le chaland après la réouverture le 6 juin, les circonstances resteront encore un moment favorables à la baisse de fréquentation. De plus, les nouveaux circuits de visite aménagés en fonction des exigences sanitaires, de sorte à éviter les croisements des flux, promettent de mettre fin à des aberrations, dont les 40 000 visiteurs quotidiens dans la seule chambre du roi restent le symbole.

« Avec le château de Versailles, c’est un peu le même problème qu’avec la vaisselle de Sèvres : si vous ne vous en servez pas, un jour vous vous apercevez qu’on vous l’a volée. Si, au contraire, vous en faites un usage fréquent, vous courez le risque de la casser », philosophe Olivier de Rohan-Chabot, président de la Fondation pour la sauvegarde de l’art français et président d’honneur de la prestigieuse Société des amis de Versailles. Soucieux d’éviter la casse face au nihilisme touristique omniprésent, certains sites ont d’ores et déjà résolu le problème – après la fermeture d’une dizaine de tombeaux de la nécropole de Louxor aux visiteurs en 2011, le public a été de nouveau admis à pénétrer jusqu’au cœur du caveau qui héberge désormais… une réplique de la tombe de Toutankhamon. Sans recourir à des moyens aussi extrêmes, il serait judicieux, selon Rohan-Chabot, d’inciter les touristes à porter leur attention sur les salles de l’Empire ou de la Restauration, habituellement désertes. En attendant, les protections en plexiglas empêchent les amateurs de souvenirs gratuits de repartir avec un bout de mosaïque de bois arraché à l’aide d’un trousseau de clés. Et, à défaut d’une gestion plus raisonnable qui limiterait drastiquement le nombre de visiteurs, on peut encore compter pour quelque temps sur les vertus dissuasives du virus pour garder les cars de touristes loin de Versailles.

© Hannah Assouline© Hannah Assouline

OM: Un rachat peut en cacher un autre

0
Mourad Boudjellal au stade Yves du Manoir en 2016. © PIERRE RAPHAEL/SIPA/1604111357

Quatre ans après son rachat par Frank McCourt, l’Olympique de Marseille (OM) tourne toujours à petit régime. Une situation qui pourrait changer alors que se profile un nouveau plan de rachat par un fond provenant d’Arabie Saoudite ou d’un émirat. Le football français est aussi un terrain de jeu géopolitique pour des puissances étrangères.


Une fois n’est pas coutume, l’Olympique de Marseille serait de nouveau sur le point d’être racheté par un mystérieux investisseur. Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire, il s’agit là de la deuxième opération de ce genre en moins de cinq ans, dans la mesure où le club phocéen avait tout d’abord été acquis par l’homme d’affaires américain Frank McCourt en 2016.

L’espoir renaît

Les supporters marseillais s’étaient alors pris à rêver. Leur club allait être en mesure de concurrencer un Paris Saint-Germain qui rafle tout sur la scène nationale et n’a pas perdu un seul classico depuis son rachat par les Qataris en 2011. Mais également avoir de nouveau une chance de revenir sur le devant de la scène européenne.

Malheureusement pour eux, le rêve a tourné court : non seulement les sommes investies durant ces quatre dernières années prêtent à sourire vis-à-vis des objectifs affichés, mais le recrutement n’a jamais été à la hauteur, ainsi, l’opération a été un échec aussi bien sportif que financier, et Frank McCourt pourrait donc être tenté de chercher une porte de sortie.

Heureusement pour lui, l’OM semble être au cœur d’une seconde tentative de rachat qui lui permettrait enfin de se donner les moyens de ses ambitions, dans laquelle l’ancienne figure du Top 14 Mourad Boudjellal jouerait un rôle clé.

A lire également, Louis Collin :Angleterre: la mêlée antiraciste

Football et géopolitique

Si l’identité des nouveaux actionnaires n’a pour l’heure pas encore filtré, l’ex-dirigeant toulonnais a récemment affirmé que ceux-ci étaient originaires du Moyen-Orient, que leurs fonds sont aussi bien étatiques que privés et proviennent de ressources naturelles telles que le pétrole. Sur RMC, l’homme d’affaires a déclaré la semaine dernière être « porteur d’une offre pour le club de l’OM, venant de fonds du Moyen-Orient, étatiques et privés, et qui proviennent du pétrole, de l’eau, de l’énergie, et qui sont portés par un homme d’affaire franco-tunisien… »

Il est donc fort probable que les investisseurs en question soient originaires d’Arabie Saoudite ou d’un quelconque Émirat, en d’autres termes : un rival du Qatar, dont les motivations reposeraient davantage sur une volonté de concurrencer les Qataris dans un de leurs domaines de prédilection, plutôt qu’un réel intérêt pour le football.

Le championnat de France a longtemps été dénigré pour son manque de compétitivité. À l’avenir, les rencontres PSG / OM pourraient changer la donne. Les amateurs de ballon rond peuvent s’en réjouir. De leur côté, les observateurs de géopolitique redoublent d’inquiétude quant à la prédation, sur nos clubs tricolores, de pays à l’influence parfois hostile.

A lire ensuite: Le Paris-Dakar de MBS: on se tait et on profite du spectacle

Une amnistie pour tous les criminels «racisés»?

0
Jagmeet Singh, le chef du Nouveau parti démocratique au Canada, promeut une justice moins sévère envers ceux qu'il appelle les "racisés" © Nathan Denette/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22389460_000009

Et maintenant, les «antiracistes» veulent abolir la «justice des Blancs» !


Le déboulonnage de statues est manifestement devenu le nouveau hobby de nos antiracistes racistes, plus que jamais décidés à nous imposer leur vision anachronique, revancharde et mauvaise perdante de l’histoire. Signe de leur inculture mélangée à leur haine de tout ce qui est « blanc », à San Francisco aux États-Unis, des exaltés ont même réussi à vandaliser un buste de Cervantès, qui fut lui-même cinq ans esclave à Alger. L’iconoclasme antiraciste atteint des sommets de violence gratuite et d’aveuglement.

A lire ensuite: Après la manifestation « Adama Traoré », Virginie remonte (difficilement) la pente

On sait dorénavant que cette nouvelle génération de militants appartient à la culture « woke », to wake signifiant en anglais « se réveiller ». Véritables petits bouddhas sociaux, ces personnes se seraient éveillées à l’emprise d’un phénomène discret et invisible mais aussi puissant que le diable : le racisme systémique. On ne nous demande plus de condamner les actes de racisme ordinaire qui perdurent encore ici et là (aux États-Unis, ça ne fait aucun doute), mais de découvrir et conjurer le caractère profondément xénophobe de la société sous toutes ses facettes. Même les plus radicaux des antiracistes « blancs » seraient en fait inconsciemment racistes. À mi-chemin entre l’ésotérisme de pacotille et le combat politique, l’antiracisme raciste est une révélation.

Les antiracistes savent quelque chose que vous ne savez pas

 L’une des premières sphères qui est pointée du doigt est le système de justice des pays occidentaux qui ne serait au fond que le bras armé et juridique de « l’ordre blanc ». Il ne s’agit pas seulement de revoir les façons de faire des corps de police appelés à intervenir dans les quartiers difficiles, mais de repenser l’intégralité du fonctionnement de nos sociétés.

Le multiculturalisme ne se contente plus d’instaurer une sorte d’apartheid juridique – une justice parallèle –, il nous demande dorénavant d’innocenter des criminels au nom du progrès social. À quand une amnistie pour tous les criminels « racisés » ?

A lire aussi: Nuit noire à Seattle

Au Canada, une récente intervention de Jagmeet Singh, le chef du Nouveau parti démocratique (NPD), une formation de gauche, est révélatrice de cet appel à la clémence face à la « justice des Blancs ». Le 9 juin dernier, M. Singh s’est dit opposé à l’instauration de mesures visant à débusquer les fraudeurs dans le système d’octroi des aides financières accordées aux Canadiens ayant perdu leur emploi en raison du Covid-19. La raison invoquée par le chef néo-démocrate : les mesures auraient pour effet de viser une trop grande proportion de gens « racisés ». Il serait quand même injuste que des gens finissent en prison pour des actes criminels qu’ils ont commis !

Au Québec en 2003, un avocat avait déjà tenté d’expliquer le proxénétisme de son client en plaidant que ses origines haïtiennes l’avaient poussé « à s’entourer de prostituées ». Heureusement, le juge n’avait pas tenu compte de son plaidoyer aux accents racistes. Mais les antiracistes ont inventé quelque chose d’encore plus fort. Il ne s’agit plus de jouer la carte du relativisme culturel pour excuser les écarts de conduite des personnes incarnant une certaine altérité, mais de les déresponsabiliser de leurs actes pour les imputer à la poursuite d’un mal difficile à identifier. Il faut espérer que les systèmes de justice occidentaux, dans leur ensemble, ne se laissent pas corrompre par cette vision du monde.

L’Occident au banc des accusés

Privées des privilèges dont jouissent naturellement les « Blancs », les personnes de couleur seraient incitées à commettre des crimes dans un monde faussement méritocratique où les origines ethniques comptent davantage que le curriculum vitae. On comprend évidemment que la pauvreté favorise partout la criminalité et la violence, mais la justice en tant que telle n’a pas pour vocation de se substituer à la sociologie. Ici, le coupable du crime n’est plus la personne qui l’a commis de son plein gré, mais la société dite coloniale. C’est l’Occident qui est appelé au banc des accusés. Les enfants des ex-colonies seraient des marionnettes dont les fils sont tirés par le grand méchant loup « euro-descendant ».

A lire aussi, du même auteur: Les décoloniaux veulent faire table rase du Canada

Dans plusieurs villes américaines, la création de « zones libres de police » durant les récentes manifestations antiracistes incarne cette volonté de se soustraire à la « justice des Blancs ». On reconnaît bien sûr l’influence de Michel Foucault dans cet appel à la déconstruction de la justice universelle et de l’univers pénal et carcéral. Dans les pages du journal québécois Le Devoir, une jeune intellectuelle à la mode écrivait qu’il fallait même penser à mettre fin à la « carcéralité » en raison de la surreprésentation des Amérindiens dans les prisons canadiennes. « La punition comme simulacre de justice et l’effacement des populations dites indésirables sont gravés dans la pierre de l’institution carcérale », tranchait Mme Aurélie Lanctôt le 12 juin, toujours du haut de ses privilèges pâles.

Si les prisons ne conviennent pas aux personnes « racisées », pourquoi ne pas les abolir, se demandent nos grands éveillés ? Dans la même logique, si l’Occident incommode les gens discriminés, pourquoi ne pas penser à le détruire ?

La face cachée du multiculturalisme

Price: ---

0 used & new available from

Municipales: quel verre choisir?

0
Pierre Hurmic, le nouveau maire de Bordeaux, le 28 juin 2020, après les résultats © UGO AMEZ/SIPA / Numéro de reportage: 00969772_000052

 


Ces municipales sont la confirmation du retour du clivage gauche / droite, de la fragmentation sociale de la population et d’un désaveu de plus en plus grand à l’égard de la vie politique. Si LREM est le grand perdant de cette séquence électorale, il est en revanche difficile d’en trouver des vainqueurs…


 

La vague verte est en demi-teinte. Avec près de 60% d’abstention, il est difficile de savoir si les élections de ces maires correspondent à une volonté réelle des électeurs. C’est une victoire classique de la gauche, où le Parti socialiste a été remplacé par les écologistes. Au cours de son histoire, la gauche a toujours été mangée par les plus progressistes : Ferry par les radicaux, les radicaux par les socialistes, les communistes par les socialistes et aujourd’hui les socialistes par les écologistes. C’est le propre du mouvement progressiste que d’aller toujours plus loin dans la déconstruction et la radicalisation. Ce n’est pas tant une percée des Verts qu’une reconfiguration magistrale de la gauche, dont EELV devient la force principale et le PS une des forces supplétives. Cet état des choses a été acté par Olivier Faure qui a annoncé que son parti se rangerait derrière un candidat écologiste en 2022. Le mouvement progressiste est donc toujours vivant et a muté. Les Verts ont gagné en s’alliant avec les autres partis de gauche et dans des villes qui ont toujours été à gauche : Strasbourg, Poitiers, Lyon, où l’alliance conduite par Collomb s’est divisée. Ces victoires témoignent d’un retour à la normale de la vie politique avec la résurgence du clivage gauche / droite.

Les bobos introuvables

Il est facile d’imputer la victoire aux « bobos » terme employé depuis les années Delanoë, mais dont la réalité sociologique est difficile à cerner. Si l’on désigne par là des urbains célibataires et CSP+, c’est une cause nécessaire mais non suffisante de la victoire de la gauche. Les écolos-gauchistes ont gagné grâce à des alliances, c’est-à-dire en allant au-delà de cette seule catégorie sociale, qui est somme toute assez réduite. Dans de nombreuses villes, l’alliance non dite s’est faite avec les islamistes. Une fois la mairie tenue, ils pourront redistribuer les aides sociales vers ces associations militantes. Là aussi, rien que de très normal : c’est ce qu’a toujours fait la gauche dans les villes qu’elle a gérées.

A lire aussi: L’arrêt-maladie qui a gâché la campagne de Michèle Rubirola à Marseille

Depuis les municipales de 2001, la droite est convaincue qu’elle ne peut plus gagner les villes or rien n’est plus faux, et ces municipales le confirment encore. Outre le bon score de Rachida Dati, qui a relégué LREM aux oubliettes et qui a conservé tous ses arrondissements, nombreuses sont les grandes villes à avoir voté à droite. Avec près de 240 000 habitants, le 15e arrondissement est autant peuplé que Bordeaux, et Agnès Evren y a largement gagné. Le 16e et le 17e ont plus de 160 000 habitants, et ce sont des bastions de droite. À cela s’ajoute Limoges, conservé par la droite, Angers, Saint-Étienne, Nice, Metz, etc., et, en Île-de-France, des villes comme Vincennes, Courbevoie, Boulogne, Argenteuil, Aubervilliers qui demeurent dirigées par la droite ; des communes dont la population oscille entre 50 000 et plus de 100 000 habitants.

La victoire de Jospin

Si la gauche a pu conserver ou emporter des métropoles, c’est que la population y a changé. Sous l’effet des prix de l’immobilier élevés et d’une insécurité culturelle et physique grandissante, nombreuses sont les familles à quitter ces villes, remplacées par d’autres populations. Les périphéries qui étaient à gauche (Levallois, Achères, Argenteuil, etc.) sont ainsi devenues des bastions de droite et les centres métropolitains qui étaient à droite des bastions de gauche. Le transfert de population a logiquement entrainé une modification électorale. C’est la victoire tactique de Lionel Jospin.

A lire aussi: Edouard Philippe «pas candidat contre Macron en 2022». Et si Macron n’y va pas?

En mettant en place la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain) qui oblige les communes à avoir 20% de logements sociaux (un taux monté à 25% sous François Hollande), il s’assurait ainsi une rente électorale massive dans de nombreuses villes. La faute de la droite est de ne pas avoir abrogé cette loi durant les dix années où elle fut au pouvoir. Non content de faire en sorte qu’un logement sur quatre soit « social » elle a provoqué une forte hausse des prix de l’immobilier, selon une loi très classique en économie qui fait que l’encadrement et la réquisition entrainent toujours une pénurie, une hausse des prix et une baisse de la qualité. Cette augmentation des prix a accentué le départ des classes moyennes vers les communes périphériques. Et l’arrivée de populations plus sensibles aux sirènes progressistes.

La reconfiguration des villes

Ces victoires des écologistes vont accélérer un phénomène géographique déjà en cours : les départ des centres-villes, le développement des périphéries. Entreprises et commerces sont de plus en plus nombreux à quitter des centres-villes devenus chers, insalubres et dangereux. Les manifestations régulières des mouvements progressistes, accompagnées de leur cortège de destruction de vitrines, comme à Nantes ou à Rennes, font partir les entrepreneurs.

A relire: Burkini à Grenoble: les fausses discriminées

Il n’est qu’à voir le centre-ville de Grenoble, aujourd’hui une des villes de France où la criminalité est la plus forte, pour voir ce que devient une ville gérée par les écologistes.

Tristement, les départs renforcent la folie progressiste, puisque la population qui s’en va ne vote pas pour elle. Ces élections sont donc à la fois un aboutissement et une nouvelle étape dans la reconfiguration politique et géographique de l’urbanisme en France.

La déferlante écologiste est une catastrophe pour la planète!

0
Emmanuel "Make the planet great again" Macron © Christian Hartmann/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22468522_000017

Le billet du vaurien


Il n’y a qu’un problème sérieux : la surpopulation. Il est systématiquement esquivé par les écologistes. Au lieu de quoi, ils nous demandent de trier nos déchets, de ne plus rouler en diesel et de circuler à bicyclette. Quelle aimable plaisanterie ! Ils devraient au contraire se réjouir que des virus déciment la planète, supprimer les allocations familiales, se réjouir quand des enfants meurent de faim et renoncer à soigner les vieux. Au lieu de cela, ils entretiennent le mythe d’une planète verte, souriante, pacifique et bienveillante à l’égard de tous. Ils n’ont sans doute jamais lu des livres pour adultes : l’infantilisation est leur horizon ultime. Le plus saugrenu est que tous les partis politiques se prétendent, eux aussi, écologistes dans une sorte de course à la crétinisation générale. L’oncle Bens en rit encore.

A lire aussi: BHL, réac asymptomatique

La nature dont les écologistes n’ont jamais admis qu’elle est notre principal ennemi, se défend fort bien. Elle produit des catastrophes naturelles, envoie des virus et quand une relaxation démographique s’impose, guerres et famines se succèdent. S’il y avait deux mesures à prendre, ce serait de limiter les naissances et de favoriser le suicide des humains qui encombrent la planète sans y tirer le moindre plaisir. Vivre n’est pas une aventure glorieuse, mais vouloir sauver la planète est une aberration.

Chacun sait qu’on ne fait pas une bonne littérature avec de bons sentiments. Peut-être serait-il temps de comprendre que la pire des politiques est celle qui veut instaurer le meilleur des mondes possible. L’humanité est une vieille machine délabrée qui produit des déchets en série. Peut-être le moment est-il venu d’y mettre un terme. Ou tout au moins de comprendre qu’il faut pleurer les hommes à leur naissance et non à leur mort. Et d’en tirer une conclusion moins niaiseuse que celle des écologistes.

A lire aussi, du même auteur: Surpopulation et relaxation démographique

Pas de souveraineté économique sans indépendance énergétique

0
L'essayiste Céline Pina. Photo: Hannah Assouline

En France, l’État stratège prétend réindustrialiser tout en sacrifiant son atout principal: la filière nucléaire. Ce qui l’empêchera d’atteindre ses objectifs écologiques.


Il y a peu de temps encore, la France se vivait comme une puissance, puissance moyenne peut-être, mais puissance. La crise sanitaire lui a révélé des carences que l’on croyait réservées à des pays en voie de développement. Faute d’anticipation, d’équipements et de capacité de production, les soignants et les travailleurs du quotidien ont souvent dû monter au front de l’épidémie dépourvus de protection. La leçon a été rude, certains l’ont payée de leur vie et aujourd’hui, les Français demandent des comptes. Or, si les politiques entonnent en chœur la critique de la mondialisation, si l’État stratège menant une politique de réindustrialisation et de relocalisation est aujourd’hui sur toutes les lèvres, à commencer par celles d’Emmanuel Macron, on ne voit guère arriver de propositions concrètes.

Le dernier homme politique de premier plan à s’être intéressé à la souveraineté économique et à avoir théorisé le réinvestissement de l’État dans les secteurs stratégiques, Arnaud Montebourg, a été débarqué sous le quinquennat de François Hollande et remplacé par Emmanuel Macron, ce qui annonçait le programme. Si le monde est un vaste marché, le rôle de l’État est d’établir des analyses comparatives pour se fournir au meilleur prix et la puissance est inutile.

En préalable, deux précisions s’imposent.

Tout d’abord, la souveraineté économique et industrielle ne signifie pas l’autarcie. La France ne pourra jamais tout produire et ce n’est pas non plus son intérêt. Par ailleurs, la crise sanitaire a démontré que la fragilité de la chaîne d’approvisionnement provenait de la concentration de la production dans un petit nombre de pays. Il ne s’agit pas, en conséquence, de relocaliser toute notre production, mais de rapatrier certaines capacités industrielles tout en diversifiant nos approvisionnements. Cette diversification de nos fournisseurs est aussi essentielle que la réindustrialisation.

Relocalisation et réindustrialisation ne nous vouent pas au repli frileux

Le nucléaire, notre atout

Ensuite, la tendance à la relocalisation, timide mais réelle, que l’on observe déjà, est moins le fruit des aides et incitations publiques que d’arbitrages purement industriels prenant en compte de nombreuses données : qualité du produit final, évolution des salaires dans les pays où on délocalise massivement, prix de l’énergie, coût des transports, mais aussi instabilité politique, corruption et autres phénomènes accroissant les risques. Ce sont ces éléments sonnants et trébuchants, bien plus que de grandes considérations sur le patriotisme économique, qui conduisent certaines entreprises à rapprocher la production des consommateurs. Les intérêts bien compris constituent un levier plus fiable dans la durée que les grands sentiments.

Si nous décidons collectivement de reprendre notre destin économique en main, nous devons commencer par répondre à une question simple : quels sont nos atouts ?

Le premier qui vient à l’esprit, c’est notre puissante filière nucléaire. Alors que la question énergétique devient centrale et que l’échec allemand en matière de transition verte montre les limites de l’écologie dogmatique, notre maîtrise du nucléaire civil peut devenir un avantage considérable. Pour mener une politique industrielle ambitieuse, nous avons besoin d’une énergie abondante, bon marché et économe en carbone.

La centrale nucléaire de Fessenheim, en cours de démantelement, 21 février 2020. Photo: Sébastien Bozon / AF
La centrale nucléaire de Fessenheim, en cours de démantèlement, 21 février 2020. Photo: Sébastien Bozon / AF

Pourquoi pas, dira-t-on, les énergies renouvelables ? L’exemple allemand, qui fait si souvent autorité chez nous, est franchement décourageant. Après l’accident de Fukushima, l’Allemagne a pris la décision de se passer du nucléaire pour aller vers des énergies 100 % renouvelables. Or, cela ne fonctionne pas. Ce choix a même eu des conséquences inverses : pour subvenir à ses besoins énergétiques, l’Allemagne a dû réactiver ses usines à charbon. En clair, la politique d’énergie verte, qui a déjà brûlé 300 milliards d’euros sur les 500 milliards programmés à l’horizon 2025, est un échec cuisant. Malgré ces dépenses faramineuses, à peine 20 % des besoins sont couverts, et encore de façon intermittente, les émissions de gaz à effet de serre sont au même niveau qu’en 2009. Et un ménage allemand paye en moyenne son électricité deux fois plus cher qu’un ménage français (0,30 euro le kilowatt-heure contre 0,14 euro en France).

Et pourtant, en France, la propagande en faveur de l’énergie verte (ou durable) continue imperturbablement. Quant au président, qui parle de souveraineté économique avec des accents martiaux, il a été l’artisan de l’énorme scandale d’État de la vente de la branche énergie d’Alstom à GE en 2014. Sous son influence, la France a cédé à une puissance étrangère l’entretien des turbines de nos 58 réacteurs nucléaires et sacrifié un fleuron industriel, donc un peu de notre autonomie, sans compter les pertes sèches de compétence et de savoir-faire. On peut donc raisonnablement douter de l’existence d’une volonté politique à la tête de l’État.

Le changement c’est maintenant

Tout cela, parait-il, c’était avant. Rappelons que, par pure idéologie (ou par souci de ménager la fibre verte si répandue dans son électorat) et à peine sorti de la crise sanitaire, le gouvernement vient de confirmer son rejet de la stratégie énergétique fondée sur le nucléaire. En effet, un décret du 23 avril 2020 programme la fermeture de 14 réacteurs nucléaires dans les quinze années à venir. Au vu de cette décision, on a l’impression que le pouvoir ne croit pas à son propre discours sur la réindustrialisation. Au lieu de définir une politique énergétique d’indépendance nationale, la France continue à suivre une politique européenne fortement inspirée par une logique allemande pour le moins problématique.

Greta Thunberg, invitée à la Commission européenne par Ursula von der Leyen, à l'occasion de la présentation du pacte "Green Deal", Bruxelles, 4 mars 2020. Photo: Thierry Monasse / Getty / AFP.
Greta Thunberg, invitée à la Commission européenne par Ursula von der Leyen, à l’occasion de la présentation du pacte « Green Deal », Bruxelles, 4 mars 2020. Photo: Thierry Monasse / Getty / AFP.

En même temps que la France brade son héritage gaulliste, la Commission de Bruxelles tourne le dos à l’héritage de ses pères fondateurs, lesquels avaient assigné comme premier objectif à l’Europe, avec la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), la production d’une énergie abondante et peu chère. Le « Green Deal » va accentuer encore notre dépendance et renchérir nos coûts structurels. C’est pourtant la seule voie d’avenir qui nous soit proposée. Or, selon Jean-Marc Jancovici, fondateur de The Shift Project, pour arriver au 100 % renouvelable en France, il faudrait diviser notre consommation par 10 ou 20, ce qui nous ramènerait au niveau de vie du début de la révolution industrielle. Curieusement ce retour au xviiie siècle est rarement évoqué par les chantres de la décroissance et de la révolution verte.

A lire aussi, Bertrand Alliot: Foutues éoliennes

Aujourd’hui encore, La France pallie les ruptures d’approvisionnement de ses voisins allemands et espagnols. Cependant, elle est en train de perdre l’avantage compétitif que lui confère son parc nucléaire, largement à cause de l’investissement lourd que représentent les aides aux énergies éoliennes et solaires, alors même qu’elles ne sont pas pilotables, autrement dit qu’elles fournissent de l’énergie seulement si les conditions leur sont favorables. Ajoutons que les éoliennes suscitent la colère des populations, comme Emmanuel Macron lui-même l’a observé. Fin observateur de la situation industrielle en France et en Europe, et industriel en activité, Loïk Le Floch-Prigent a vu ces trois dernières années dans le cadre de ses activités « une augmentation des prix de l’énergie de 25 % s’abattre sur le secteur de la production ». Faute d’investissements à la hauteur des besoins dans nos centrales nucléaires, le coût de production de l’électricité devrait hélas se renchérir. Pour faire face aux besoins des ménages et des entreprises, qui ne sont pas, eux, dépendants du bon vouloir des éléments, ce sont donc une fois de plus les énergies fossiles qui seront mises à contribution, augmentant comme en Allemagne nos émissions de gaz à effet de serre. Dépenser autant d’argent pour aboutir aux résultats inverses de ceux escomptés, il fallait le faire. Et que les Allemands l’aient fait avant nous est une piètre consolation.

Dogmatisme vert

La France a abandonné son outil industriel et son savoir-faire parce que nos élites voient la défense des intérêts nationaux comme le premier pas vers un nationalisme agressif. Pourtant, nous n’en serions pas là si au lieu d’avoir développé l’idéologie de la concurrence, l’Europe avait investi sur une logique de coopération économique interétatique. En effet, relocalisation et réindustrialisation ne nous vouent pas au repli frileux. Le but n’est pas de cesser de tisser des liens économiques avec les autres puissances, mais de ne plus dépendre du bon vouloir de qui que ce soit et d’être en mesure de se faire respecter dans les négociations. L’ennui, c’est que, en dehors de pétitions de principe si générales qu’on ne peut pas être en désaccord avec elles, les partis et personnalités politiques qui se présentent comme les bâtisseurs du monde d’après n’ont pas produit la moindre réflexion sur la nouvelle société qu’ils appellent de leurs vœux. Résultat, nous voilà dans une impasse politique : alors qu’une grande partie des Français estime qu’Emmanuel Macron a échoué dans sa gestion de la crise sanitaire, lorsqu’on évoque l’hypothèse d’un gouvernement d’union nationale, 80 % appellent Emmanuel Macron à se tourner d’abord vers Europe Ecologie Les Verts (EELV)[tooltips content= »Sondage IFOP pour la lettre de l’Expansion du 27/04/2020″](1)[/tooltips], le parti le moins à même de représenter un quelconque espoir, tant sa vision de l’écologie est dogmatique. Les Français doivent comprendre qu’ils adorent des causes dont ils déplorent les conséquences. Leur engouement pour EELV, vu comme le parti des gentils petits oiseaux et du bio pour tous, est strictement incompatible avec une volonté de réindustrialisation d’un pays.

La grande oeuvre noire de l’écrivain Jean-Patrick Manchette

0
Jean-Patrick Manchette en 1974 ©LIDO/SIPA

Jean-Patrick Manchette (1942-1995) est considéré comme le père du néo-polar né après 1968. Plusieurs rééditions récentes rappellent la portée profondément politique et sociale de son oeuvre au style ciselé.


En 1982, j’avais à peine 18 ans quand j’ai rencontré un grand écrivain, Jean-Patrick Manchette. Je ne l’ai pas rencontré physiquement, mais il a été de ces rencontres qui annoncent des compagnonnages de toute une vie. Je me souviens très bien du jour où j’ai acheté La Position du tireur couché, qui serait le dernier roman publié de Manchette, né en 1942 et mort d’un cancer en 1995. C’était le numéro 1856 de la « Série noire ». Manchette était encore un auteur de gare, comme on disait, publié dans une collection qui avait sa réputation, mais qui somme toute n’était qu’une collection de littérature populaire. Je n’ai pas l’habitude de mépriser mes plaisirs, mais tout de même, ce n’était pas là que je m’attendais à trouver une révélation de ce genre.

Un grand de la seconde moitié du XXème siècle

Bien sûr, le personnage de Martin Terrier, contractuel du crime dans la France de ces années-là était atypique. Il était dépourvu de toute aura romantique et offrait un concentré de compétence et de bêtise, de solitude radicale et de naïveté sentimentale. Mais la nature de l’enchantement était ailleurs et tenait en un mot : le style. L’écriture de Manchette ne ressemble à rien de connu. Elle est d’une concision froide et entretient une distance constante avec son lecteur. La phrase a une cadence flaubertienne tout en évitant les écueils de la psychologie. On sait des personnages seulement ce qu’on peut déduire de leur comportement, comme ces dernières phrases du roman qui traduisent le désespoir de Terrier, condamné à vivre comme d’autres sont condamnés à mort : « Ces nuits-là, Terrier dort en silence. Dans son sommeil, il vient de prendre la position du tireur couché. »

Depuis cette époque lointaine, près de quarante ans tout de même, Manchette a acquis peu à peu le statut d’un des grands de la seconde moitié du xxe siècle. Moins d’un an après sa mort, on publie Chroniques et Les Yeux de la momie, qui regroupent ses critiques littéraires et cinématographiques publiées dans Charlie (Mensuel et Hebdo). Puis, en 2005, pour les dix ans de sa mort, tous ses romans y compris les magnifiques ébauches posthumes d’Iris et de La Princesse de sang sont réunis dans un volume « Quarto », qui est l’antichambre de « La Pléiade ». En 2008 paraît son Journal 1966-1974. C’est un témoignage unique sur la vie d’un écrivain à la recherche de la forme parfaite, obligé pour manger de multiplier les travaux d’écriture mercenaire et aussi le portrait d’une époque observée avec une acuité tour à tour ironique, désabusée ou furieuse.

Désormais, la cause est entendue, Manchette occupe une des toutes premières places. Il est sans cesse réédité, traduit dans de nombreuses langues y compris l’anglais. Il est étudié à l’université et fait l’objet de thèses et de colloques. C’est pour cela qu’une série de parutions ces jours-ci en librairie fait figure d’événement, et notamment cette pièce de choix, Les Lettres du mauvais temps, correspondance de l’auteur entre 1977 et sa disparition.

« Ce n’est pas parce qu’un bouquin a un message de gauche qu’il est bon »

Elle confirme ce que l’on savait déjà : Manchette n’a cessé de réfléchir à cette question du style, mais aussi à la portée profondément politique du roman noir comme forme moderne de la critique sociale et de la tragédie. À travers ses nombreux correspondants, dont Jean Echenoz qui se reconnaît explicitement son héritier, Manchette revient sur sa position paradoxale de fondateur d’une école qu’il n’a cessé de désavouer.

Il faut savoir qu’au tournant des années soixante-dix et quatre-vingt du siècle dernier, un phénomène à la fois littéraire et éditorial voyait le jour dans l’univers du mauvais genre : on l’appela du nom assez vilain de « néo-polar » et on y trouvait des écrivains comme Jean Vautrin, Hervé Prudon, Frédéric H. Fajardie, Thierry Jonquet. Le point commun entre tous ces auteurs, au style très différent, était de refuser les histoires de truands à la Simonin dans lesquelles s’enlisait le roman noir français. Mai 68 était passé par là. Ces auteurs s’étaient engagés du même côté des barricades et estimaient que le roman noir devait retrouver l’énergie de Dashiell Hammett pour faire de la littérature populaire une forme d’émancipation. Très vite, pourtant, ces auteurs s’aperçurent des limites d’un exercice qui, sous prétexte de subvertir des règles, en imposait d’autres, aussi contraignantes, ce que Manchette explique en 1980 : « Il y a beaucoup de bouquins qui sortent que certains (moi le premier) appellent “néo-polars” et qu’on compare aux miens, occasionnellement, pour des questions de contenus : parce qu’on y tue des curés, des bourgeois, des flics, parce que les méchants sont des promoteurs, des industriels, etc. Bon, ce sont des bouquins de gauche avec un message explicite ; mais ce n’est pas parce qu’un bouquin a un message de gauche qu’il est bon. »

Venu du situationnisme, fortement influencé par Debord et Orwell, Manchette refuse les catéchismes. Il est l’auteur d’une huitaine de romans dont chacun est une subtile mise en question des codes et des thèmes classiques du roman noir. Ô dingos, ô châteaux reprend l’idée d’un complot de famille. Nada, adapté par Claude Chabrol, décrit l’épopée dérisoire et calamiteuse d’un groupe de gauchistes manipulés qui enlèvent l’ambassadeur des États-Unis, Morgue pleine et Que d’os mettent en scène une caricature de détective privé, Eugène Tarpon, ancien gendarme qui a tué un manifestant et se saoule au Ricard, tandis que Le Petit Bleu de la côte ouest, en reprenant l’essence du roman noir – un homme ordinaire pris par hasard au cœur d’une machination –, est surtout un moyen de peindre ce qu’on appelait dans les années 1970 le « malaise des cadres ».

Affiche de "Nada" de Claude Chabrol (1974), qdqpté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette. © D.R.
Affiche de « Nada » de Claude Chabrol (1974), qdqpté du roman éponyme de Jean-Patrick Manchette.
© D.R.

Une démarche poussée

Les Lettres du mauvais temps tout comme son Journal confirment qu’au-delà de ses besognes alimentaires, l’écrivain apportait un grand soin à l’élaboration de ses romans et que l’aspect rapide, violent, elliptique de ses textes masquait un second degré et une réflexion sur l’écriture.

Il poussa d’ailleurs cette démarche très loin. Ainsi raconte-t-il dans ses Lettres comment Fatale, l’histoire d’une tueuse névrosée, Aimée Joubert, qui sème une zizanie meurtrière dans la bourgeoisie de Bléville, est refusée par la collection. On préfère l’éditer en blanche, craignant de dérouter le lectorat habituel. Il est vrai que Manchette définissait lui-même ce roman comme un exercice de décomposition de l’impassibilité flaubertienne par l’écriture symboliste de Huysmans…

Une partie des lettres nous renseigne aussi sur Manchette traducteur, sur l’importance qu’il accordait à ce travail comme création à part entière. Ses correspondants s’appellent Ross Thomas, Donald Westlake, Robin Cook et même James Ellroy lui-même qui lui demande en 1989 son avis sur Le Grand Nulle part. Réponse de Manchette qui écarte d’un revers de main les accusations d’homophobie et de fascisme qui ont pesé un moment sur Ellroy : « Ce n’est pas l’œuvre d’un homme heureux (cela n’existe pas, même chez les auteurs des livres les plus stupides), c’est un chef-d’œuvre, tout simplement. »

On pourrait dire de même de Manchette. Ces lettres révèlent un homme profondément cultivé, drôle et torturé, souffrant d’agoraphobie, ce qui l’entoure d’une aura involontaire de mystère et fait de lui un de ces invisibles qui échappent au Spectacle. Debord était, on l’a dit, une des grandes admirations de Manchette qui s’est toujours inscrit dans l’héritage situationniste comme le montrent des lettres à l’Encyclopédie des nuisances, la maison d’édition de Jaime Semprun. Cette admiration n’était pas réciproque, la paranoïa de Debord ayant tendance à exclure de son entourage toute personne qui ne lui convenait pas.

Document de premier ordre, les Lettres du mauvais temps se font l’écho des querelles littéraires et politiques du moment, mais elles tiennent surtout du laboratoire, de l’art poétique. La dernière et longue lettre de Manchette, qui pouvait avoir la dent dure, est d’une incroyable gentillesse. Épuisé par la maladie qui devait l’emporter, il prend le temps de répondre longuement au questionnaire d’une classe de lycée professionnel et l’air de rien définit parfaitement ce qu’est le métier d’écrivain et la façon dont la lecture mène à l’écriture par des chemins détournés qui finalement en valent bien d’autres : « Quelques années plus tard, voulant plaire à une jolie marxiste, je lus tout Marx. Je n’y ai rien compris. Mais lire pour briller auprès d’une fille, c’est un commencement. »

Play it again, Manchette !

Parmi les parutions de cette actualité Manchette, on pourra noter, outre la réédition des Yeux de la momie, la sortie d’un autre texte inédit, Play it again, Dupont : il s’agit des chroniques de Manchette publiées dans Métal Hurlant, publication phare, avec Charlie, de la contre-culture des années 1970. Il s’agissait de rendre compte de l’actualité des jeux, et pour l’essentiel des jeux de stratégie qui étaient par ailleurs un des dadas des situs, Debord ayant créé le sien. Manchette parle de Risk, jeu qui rappellera des souvenirs aux adolescents devenus sexagénaires : « Risk est potable. Il est cependant mesquin que l’unique kriegspiel proposé par La Redoute de Roubaix nous permette au mieux de devenir maître du monde avec un rire dément, quand il y a sur le marché anglo-saxon une douzaine de jeux où on peut se farcir des galaxies entières. »

On signalera aussi de la réédition du premier roman de Manchette en 1971, L’Affaire N’Gustro, préfacé par le meilleur spécialiste de Manchette, Nicolas Le Flahec. Ce roman, inspiré de l’affaire Ben Barka, fait parler à la première personne un jeune type d’extrême droite, barbouze occasionnelle pour police parallèle. L’originalité était que Manchette n’émettait, à aucun instant, le moindre jugement moral. Si ce roman paraît aussi accompli, c’est sans doute parce que Manchette pratiquait en forçat de l’Underwood l’écriture depuis six ans, multipliant les scénarios et les novellisations. Il servit même de nègre à une speakerine. Rude école, dont il sut tirer le meilleur…

Lettres du mauvais temps: Correspondance 1977-1995

Price: ---

0 used & new available from

Play it again, Dupont: Chroniques ludiques 1978-1980

Price: ---

0 used & new available from

L'affaire N'Gustro

Price: ---

0 used & new available from

Kessel à Hollywood

0
© Les Éditions du Sonneur

Le récit du grand reporter dans l’usine à rêves de l’Amérique en 1936


Lire un reportage de Joseph Kessel (1898-1979), près de 85 ans après sa parution, c’est se dépouiller de toutes ses références, oublier ses bases culturelles, puis entrer, peu à peu, dans un territoire vierge. S’émerveiller est un luxe encore possible, même à notre époque actuelle qui rabote les emballements et rabaisse les ambitions. Kessel fait toujours l’actualité en 2020, son œuvre complète sort en Pléiade ce mois-ci et les éditions du Sonneur ont eu l’idée de republier Hollywood, ville mirage, un texte datant de 1936 dédié à son ami cinéaste Anatole Litvak (1902-1974), qui avait mis en scène son roman L’Équipage, un an plus tôt. Avec Kessel à la barre, au son et aux lumières, le lecteur vit une aventure en fauteuil, à des milliers de kilomètres de son domicile, il sent la chaleur de la Californie fondre sur lui et ce désert, à proximité des studios, aux vertus quasi-hypnotiques, lui coller à la peau. Les images affluent, les caractères se dessinent, la réalité se confond avec la fiction, les gangsters ont des gueules de gangsters et les vamps font des ravages dans les cocktails de Palm Springs. La plume de l’écrivain construit alors un univers parallèle, un décor de cinéma où les egos vont s’affronter sur synopsis et l’argent aimanter tous les talents dans un rayon de plus de cinquante kilomètres.

La fabrique des stars

Personne ne résiste à l’appel des étoiles. Hollywood est le théâtre d’une nouvelle ruée vers l’or de la célébrité. Clark Gable, Gary Cooper, Marlene Dietrich et Charles Boyer trinquent dans notre salon, leurs conversations roulent comme une Packard sur Hollywood Boulevard ; Shirley Temple à l’âge de la marelle négocie ses contrats avec des avocats d’affaires ; au bord de la piscine, des grappes de scénaristes triturent leurs futurs dialogues jusqu’à la trépanation ; le lecteur cherche désespérément où se cache la caméra. Dans ce monde-là, factice et si captivant, les écrivains meurent de fatigue nerveuse pour un bon mot et les acteurs sont prêts à vendre leur âme au diable, pourvu d’être en haut de l’affiche.

A lire aussi: BHL, réac asymptomatique

On croyait tout connaitre de la fabrique des stars, on a vu des dizaines de films traitant ce sujet, lu des centaines d’articles sur le système hollywoodien qui fracasse les rêves, mais Kessel lui donne la fraîcheur de l’instant, tout en narrant la futilité d’une telle entreprise industrielle, gigantesque et absurde. Kessel n’est jamais dupe et cependant, il conserve cette curiosité qui fait les grands journalistes et les récits millésimés.

Leçon de journalisme

C’est bien d’une leçon de journalisme qu’il s’agit, rythme, ton, vivacité, fluidité, portraits psychologiques brossés en quelques fulgurances, souci de vérité et aussi absence de jugement. La morale n’a pas sa place dans un reportage de Kessel. Ses articles d’investigation n’ont pas le goût des prétoires, ils ne sont pas à vocation procédurière. Kessel expose les faits sans les assécher, sans les dénaturer, avec une énergie qui enchante, car elle fourmille d’inventions stylistiques.

Nous sommes, sans aucun doute, en littérature. L’attaque de son papier vaut le Pulitzer : « Les catholiques ont le Vatican. Les musulmans ont La Mecque. Les communistes, Moscou. Les femmes, Paris. Mais pour les hommes et les femmes de toutes les nations, de toutes les croyances, de toutes les latitudes, une ville est née depuis un quart de siècle, plus fascinante et plus universelle que tous les sanctuaires. Elle s’appelle Hollywood ». Kessel décrit comment cette industrie finit par intoxiquer les Hommes, de la vedette au figurant en passant par la cantinière. Hollywood est brutale, injuste et féérique, les rapports de domination y sont extrêmes et les gloires souvent éphémères. À chaque film, la roulette du casino tourne. Cette tension permanente qui impose de produire toujours plus, de chercher frénétiquement le bénéfice, est hallucinogène.

Kessel a pu pénétrer, grâce à ses relations, le cœur de la matrice. Et il a été frappé par l’état de stupeur mentale de ses camarades, notamment la profession des scénaristes : « Je n’ai jamais pu avoir avec eux – et je les ai vus souvent – une conversation qui n’eût pas trait au métier de cinéma. Je ne suis pas arrivé à surprendre chez une eux une pensée qui, de près ou de loin, ne fût dédiée à un studio, à une vedette, à un producer, à un film, à une présentation. […] Ils étaient arrivés au dernier degré : celui où l’on considère l’intoxication comme un état naturel ».

Hollywood, ville mirage de Joseph Kessel – les Editions du Sonneur

Hollywood, ville mirage

Price: ---

0 used & new available from

Cidre: buvez des pommes!

0
Le cidre Carpe Diem du Domaine de Kervéguen (récolte de 2018), vendu à l'épicerie Breizh (111, rue Vieille du Temple, Paris 3ème). © Hannah Assouline

Boisson fétiche des crêperies, le cidre peut être aussi délectable qu’un bon vin. Des orfèvres comme Eric Baron produisent un breuvage exceptionnel qui se conserve dix ans et exprime la quintessence de la pomme.


Et si les restaurants tels que nous les connaissons, inventés il y a tout juste deux siècles dans le tourbillon de la Révolution, étaient amenés à déposer le bilan et à disparaître ? Pour de nombreux chefs perclus de dettes, sans trésorerie, et pour qui l’année 2019 avait déjà été un cauchemar, l’hypothèse d’un véritable Hiroshima est très sérieuse. C’est le cas du très aguerri chef trois étoiles Gilles Goujon, de l’Auberge du vieux puits, à Fontjoncouse, dans l’Aude (un type qui, au début de sa carrière, jetait les plats le soir en pleurant, faute d’avoir eu un seul client, et qui s’est battu pour entrer dans le panthéon des « grandes maisons ») : « 20 % des restaurants sont déjà sur le point de déposer le bilan, et si rien n’est fait pour nous aider, ce sera encore 20 % après la réouverture, soit 40 % en tout. Nous ne savons pas où nous allons ni quelles vont être les contraintes imposées par le gouvernement. Les touristes étrangers (qui représentent 25 % de la clientèle et sont les seuls à pouvoir s’offrir de belles bouteilles) seront absents pendant des mois. Il n’y a plus de plexiglas sur le marché pour séparer les clients, et dans un petit bistrot, comment imaginer mettre de la distance entre les tables ? La terreur, surtout, c’est que les restaurateurs soient jugés responsables et pointés du doigt s’il y a une nouvelle contamination, et que leurs restaurants soient présentés par les médias comme des “clusters”, comme c’est déjà le cas à Leer, dans le nord de l’Allemagne… »

Dans ce cas, ce sont les hôpitaux psychiatriques qui, désormais, devront nous accueillir, nous tous, devenus fous faute de ne plus pouvoir aller nous « restaurer », c’est-à-dire, dans le sens originel du terme, nous réparer, panser nos plaies et puiser notre réconfort dans ces lieux de vie, d’échange et de rencontre que sont les bistrots et les restaurants où le contact humain est un baume réparateur du lien social.

A lire aussi, Kevin Bossuet : Les restaurateurs rêvaient de rouvrir le 11 mai aussi

Un peu de pomme, un peu de génie

En attendant de retourner Au Vieux Comptoir, merveilleux bistrot de la rue des Lavandières Sainte-Opportune, près du Châtelet, on peut toujours boire… J’aimerais ainsi vous parler aujourd’hui d’un breuvage exceptionnel, le cidre du domaine de Kervéguen, dans le Finistère, à Guimaëc, tout près de l’océan. Un bon cidre peut-être aussi délectable qu’un bon vin, avec cet avantage qu’il désaltère et procure une sensation de fraîcheur intense. « Y a pas que d’la pomme, y a autre chose », disait Jean Lefebvre dans Les Tontons flingueurs. Oui, dans le cas d’Éric Baron, il y a un peu de génie. Gérard Depardieu, du reste, ne s’y est pas trompé, qui va le voir à chaque fois qu’il se rend en Bretagne, car Éric Baron entre dans la catégorie des « monstres » tant appréciés par notre Gégé : misanthrope, râleur, dur à cuire, un spécimen de ces « gens déraisonnables », comme les a baptisés Peter Handke, « en voie de disparition ». Gégé aime particulièrement boire sa « Cuvée du paysan », un peu amère, avec des bulles très fines, qui lui rappelle son Berry natal, où « on vivait encore à la cuisine sous les poutres noircies par la suie, chauffés par l’étable, sur la terre battue, dans l’odeur des bêtes et de la soupe ».

Issu d’une famille de fermiers qui vendait son cidre en tonneaux à un prix dérisoire, Éric Baron s’est fait connaître en fournissant l’Élysée dès 1997, après que Jacques Chirac fut tombé amoureux de sa cuvée « Carpe Diem », une sublime vendange tardive (deux kilos de pommes pour produire une seule bouteille) à la robe dorée, avec une longueur en bouche phénoménale, qui peut se garder dix ans et que l’on associe aux vrais plats de la gastronomie bigoudène, comme le homard au pied de cochon. Plus qu’une boisson, ce cidre est presque un aliment, la quintessence de la pomme bretonne, un peu iodée et terreuse, si riche en vitamines et en sels minéraux.

Dans son ancien manoir du xve siècle, Éric Baron cultive un verger de 2 200 pommiers qui s’étend entre sa longère et son pigeonnier. Dès le mois d’octobre, il y ramasse à la main, sur l’herbe fauchée, et tous les huit jours, ses pommes aux noms poétiques, comme la Douce Moën et la Douce Coët (à la peau un peu rêche), la Marie Ménard et la Fréquin rouge, franchement amères (impossibles à croquer telles quelles), sans oublier la Peau de chien tardive qui apporte tout le sucre de l’été. Il assemble ses différentes pommes à la manière d’un vigneron de Champagne, en dosant l’amertume, la douceur et l’acidité : le cidre est ainsi moins pour lui un « produit du terroir » (notion galvaudée) que le résultat d’un véritable travail d’orfèvre.

A lire également, du même auteur : La cuisine russe nourrit la gastronomie française depuis deux siècles

Pur jus

Éric Baron est un Breton pur jus : dur comme du granit (à l’extérieur), mais tendre comme un oursin (à l’intérieur). Mieux vaut ne pas lui marcher sur les pieds. Cet ancien étudiant en sociologie a compris un jour que le cidre, un peu méprisé à Paris, pouvait être une boisson divine, digne de celle des anciens druides, mais que pour cela il fallait travailler ses gestes, prendre soin des pommes et les laisser mûrir deux ou trois mois au grenier afin de leur faire perdre 20 % de leur poids : « Ainsi les pommes concentrent le maximum de maturité et les arômes deviennent plus intenses. »

Au début de l’hiver, commence le pressurage des pommes (de 50 à 70 tonnes chaque année) à l’aide d’un pressoir champenois traditionnel qui broie les fruits lentement, en douceur, pour éviter l’astringence et limiter l’amertume. Le jus repose alors douze jours en cuve, afin que les pectines forment un chapeau à la surface, dont on pourra se débarrasser le moment venu. Il est ensuite versé dans 80 fûts de chêne de 400 litres dans lesquels il fermentera de cinq à huit mois, le bois donnant au cidre du corps et un léger goût vanillé.

Au printemps, Éric procède à l’assemblage de ses nectars, en fonction de leur teneur en sucre : extra brut, brut ou moelleux. Tous ses cidres ont du génie, même le plus simple, la Cuvée du paysan, âpre, tannique et quasiment sans bulles, que l’on peut boire avec une andouille de Guémené fumée au bois de hêtre, une tartine de seigle au beurre et aux crevettes, ou même un bon camembert de derrière les fagots… Tous les cidres d’Éric Baron sont bio, non filtrés et sans gaz carbonique, leur prise de mousse est naturelle, contrairement à 99 % des cidres habituels qui pétillent artificiellement et sentent un peu l’œuf dur. Autre merveille confidentielle : son chouchen, qu’il élabore en ajoutant du bon miel dans ses cidres en train de fermenter, alors que l’hydromel proposé dans les crêperies n’est que de l’eau avec du miel…

Spectacle (pas très) vivant

0
© Soleil

 


Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Tout fait comme on nous dit. Cinémas, théâtres, auditoriums fermés à triple-tour. Depuis le 14 mars, nos ami.e.s les artistes sont les épous.es.x modèles des soldat.es en blouses blanches. Dociles, tristes et patient.e.s.

Plus fragiles, mais réinventifs. Pendant le couvre-feu, Fabrice Luchini récitait La Fontaine sur Instagram. Renaud Capuçon violonait en direct sur Facebook. Le Philharmonique de Rotterdam jouait l’Ode à la joie de Beethoven en vidéoconférence, imité par quelques musiciens de notre Orchestre national dont le timbalier transposait en mode Covid le Boléro de Ravel (3 millions de clics).

A lire aussi: En mai, fais ce qu’on te permet!

Les grandes machines mondiales, encore plus simple ! Pressez le bouton pour activer la pompe à archives. La Comédie-Française envoie Molière et Feydeau se faire revoir sur France 5. L’Odéon pareil : Piccoli au paradis, la maison ranime son Roi Lear intersidéral de 2006 mis en scène par André Engel. L’opéra, n’en parlons pas, ça tire dans tous les coins. Rome dégaine en ligne son Nabucco, Berlin son Onéguine, Toulouse sa Norma, le Théâtre des Champs-Élysées ses Mozart, l’Opéra de Paris son Lac des cygnes. Il pleut du stock. Pensez, des spectacles all star sans débourser un centime. Parce qu’y faudrait pas croire qu’en plus on va le payer, le saltimbanque 2.0. Merveilleuse diva confinée ! Tolérante et bon marché – la Sacem n’ayant aucune intention de lui verser sa « rémunération pour les artistes et DJs ayant produit des live streams durant le confinement », fonds de secours au show bizness, pas aux musiciens.

De toute manière, le virus a été fabriqué pour en finir avec nous. Avec nous autres, sauriens du monde d’hier. Qui a gagné ? Disney, Amazon, Netflix, Zoom (inconnu avant le 15 mars, 200 millions de zoomeurs aujourd’hui). Qui a perdu ? Théâtreux, violoneux, sopranos, acrobates, métiers dont les gestes archaïques sont des brise-barrière inadmissibles par Notre Futur et Notre Gouvernement. Samedi 25 avril, le Met de New York – rideau sans sommation jusqu’à 2021 ! – organisait un « at home gala » rempli de stars psalmodiant chacune dans son salon. Bof. Une semaine plus tard, au tour du Mai Musical florentin. Pitoyable. Ce qui nous sauve in vivo nous tue in vitro.

Oui, pièces, concerts et opéras peuvent crever l’écran. Quelquefois. Mais à nous, petit peuple du spectacle vivant il faut du vivant. Toucher, être touché : comme disent les journalistes de BFM, c’est notre ADN. Le 21, « Grand Échiquier » en prime sur France 2. Courageux, bravo. Tout crispé, hydro-alcoolisé, sans public, sans goût. Audience à l’image du programme. Morose.

Non, non. Au lieu de crier au loup, bénissons le Puy-du-Fou, porte où nous cognerons tout l’été jusqu’à ce que la fourmi de Matignon nous laisse chanter. En attendant rendons internet aux internés. Acclamons le huitième art, l’art sans masque, sans contact, sans nous. L’art confiné. En note, je vous indique deux bonnes adresses. 1) Le jeune baryton espagnol Víctor Cruz qui chante seul dans son F2 le Lamento des contrats annulés, mariage d’amour entre Monteverdi et Star Wars[tooltips content= »Sur YouTube, entrez « lamento wookiee ». »](1)[/tooltips]. 2) La monumentale Claude-Inga Barbey, comique suisse grimée en technicienne de surface qui tient chaque dimanche le journal du « corona del virus »[tooltips content= »Sur le site 24heures.ch, entrez « olé barbey » »](2)[/tooltips]. Pas l’art vivant au rabais. L’art mort dans sa cruelle splendeur. Le nouveau monde de l’ancien. Hilare et abattu comme vous et moi.