Accueil Site Page 1308

Ces romans qui venaient du froid


De la Suède à l’Antarctique en passant par la Sibérie, trois romans qui vont du noir à l’anticipation explorent ces contrées où le froid est aussi un personnage.


« Février est le mois le plus court, mais le plus méchant », remarquait avec justesse Louis-Ferdinand Céline. Les jours tardent à rallonger au cœur de l’hiver et, surtout par les temps qui courent, le froid se fait l’allié du virus, des couvre-feux et des confinements, ces mots d’un autre âge. Raison de plus pour soigner le mal par le mal et vous proposer trois romans glacés et glaçants, au propre comme au figuré, écrits avec des mots d’aujourd’hui. C’est une erreur commune de croire que la littérature guérirait la dépression hivernale par des livres joyeux et solaires. Nous prenons même le pari du contraire. Vos états d’âme préféreront l’identification harmonieuse avec des personnages qui se débattent dans la nuit et le froid à l’espèce de dissonance cognitive qui serait provoquée par des héros bronzés courant sur les plages.

Commençons par la Suède, décor d’Une vie de poupée, dernier roman d’Erik Axl Sund, sous-titré « mélancolie grise » : tout un programme… Le nom de l’auteur est en fait le pseudo d’un duo, façon Boileau-Narcejac, formé par Jerker Erikson et Hakan Alexandr Sundquist. On a le droit de se méfier de l’envahissement de nos librairies par le polar scandinave. Est-ce une nostalgie informulée du modèle social-démocrate dont ce genre signe paradoxalement l’effondrement ? Toujours est-il qu’on y trouve le pire comme le meilleur et le duo Erik Axl Sund fait plutôt partie du meilleur. Sans doute grâce au personnage du flic de la criminelle Kevin Jonsson, qui vit dans une cabane de jardin ouvrier en souvenir de son père et note minutieusement tous les anachronismes sur un carnet quand il regarde un film de guerre (en l’occurrence Requiem pour un massacre), histoire d’exercer son sens de l’observation.

Le pays dans lequel il évolue n’a vraiment plus rien d’un dépliant touristique, ce qui est souvent le cas chez nombre d’auteurs suédois comme Camilla Läckberg dont on se demande si elle n’est pas payée par le ministère du Tourisme. Une vie de poupée renoue au contraire avec le polar suédois des origines, celui d’un autre duo, Sjöwall et Whalöö, qui, avec l’inspecteur Beck et son équipe, dans les années 1960, se livrait à une critique sociale en règle et se refusait au pittoresque.

A lire aussi: Richard Malka, le diable en tête

Dans Une vie de poupée, le flic est confronté aux nouvelles formes de l’industrie de la pornographie et de la prostitution, alimentées par le trafic de migrants. Il s’agit d’une enquête fouillée, obsessionnelle, alors que deux gamines, une migrante et une Suédoise, Nova et Mercy, façon Thelma et Louise, tracent la route dans une voiture volée après s’être évadées d’un foyer dont l’une de leurs copines a disparu. Beaux portraits de jeunes filles qu’il faut sauver de la profanation dans un pays qui n’a rien d’aimable, Une vie de poupée est une lecture parfois éprouvante, mais répond à ce qu’on est en droit de demander au roman noir : une secousse glacée de nos certitudes.

Allons encore vers plus de froid avec Caryl Férey qui dans Lëd (« glace » en russe) nous amène à Norilsk. Déjà auteur d’un récit de voyage qui portait ce titre, Caryl Férey l’a transformé en roman dont cette ville sibérienne est finalement le personnage principal. On y atteint fréquemment la température de – 67°, les habitants qui ont toujours vécu dans cette ville minière, ancien site d’un goulag, n’ont jamais vu de leur vie ni abeille ni fleurs, à peine des oiseaux. Caryl Férey, globe-trotter et golden boy du roman noir français, qui a multiplié les succès depuis Zulu, nous avait plutôt habitués aux moiteurs tropicales d’une Amérique latine travaillée par les souvenirs mortifères des dictatures. Mais le froid extrême ne lui a pas fait perdre sa virtuosité.

Lëd raconte l’enquête de Boris Ivanov, un flic en disgrâce qui vient d’Irkoutsk, sur la mort d’un Nenets, la peuplade autochtone qui élève des rennes dans les environs. Il lui faut tout son calme pour évoluer dans Norilsk qui a gardé ses habitudes soviétiques avec la surveillance généralisée de la population et notamment les travailleurs d’une mine de nickel qui fournit à elle seule 2 % du PIB russe, avec la pollution et la corruption qui en découlent. Dans cet univers qui semble de toutes ses forces vouloir exclure l’homme, Caryl Férey offre une galerie de personnages attachants qui se débattent au quotidien dans l’extrême : Gleb, mineur et photographe amateur, Dasha, sa copine qui écoute David Bowie en boucle, Valentina, une ex-militante écolo désabusée ou Shakir, un chauffeur de taxi ouzbek.

Comme souvent chez Caryl Férey, la trame policière est un prétexte à la peinture minutieuse d’un milieu, d’une époque, d’une atmosphère dont on imagine difficilement l’étrangeté et, au sens premier du mot, l’exotisme. Rarement citation mise en exergue d’un roman – ici extraite de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch – n’aura aussi bien résumé le propos d’un auteur : nous montrer un homme russe « resté les mains vides. Humilié et dépouillé. Agressif et dangereux. »

Adam Roberts. ©Pako MERA/Opale/Leemage
Adam Roberts. ©Pako MERA/Opale/Leemage

Il nous reste désormais à atteindre La Chose en soi, un roman d’Adam Roberts, qui est sans doute le livre le plus original, le plus drôle, le plus érudit de la saison et qui commence là où il est difficile d’avoir plus froid : dans l’Antarctique. Deux jeunes scientifiques, Charles Gardner et Roy Curtius, sont isolés dans une base chargée d’enregistrer les bruits venus de l’espace et, grâce à l’informatique naissante en cette année 1986, d’éventuels signaux extraterrestres. Le problème est que les deux hommes ne s’entendent pas très bien. Charles Gardner, le narrateur, aime les échecs, la conversation et la lecture de la saga de Dune de Frank Herbert, car rien ne vaut de gros volumes pour passer le temps. À l’inverse, Roy Curtius est l’archétype du savant arrogant, à la fois vantard et renfermé, qui préfère se plonger ostensiblement dans la lecture de la Critique de la raison pure de Kant.

Tout déraille assez vite entre les deux hommes. Roy ne reçoit ni courrier ni colis par l’avion hebdomadaire qui se pose devant la base. Il en conçoit une certaine aigreur et propose à Charles de lui acheter une lettre. Charles, amusé, accepte pour 10 livres, puis regrette, car si ça se trouve, c’était une lettre de sa petite amie avec qui, sans jeu de mots, ses relations se refroidissent. Roy refuse obstinément de la rendre tout en exposant sans cesse une théorie étrange. Il a découvert comment résoudre le paradoxe de Fermi grâce à Kant. On rappellera que le paradoxe de Fermi, du nom du physicien italien, consiste à se demander pourquoi, alors que l’univers est infini, il n’y a aucune civilisation extraterrestre qui soit entrée en contact avec nous. Hypothèse de Fermi : les extraterrestres seraient déjà là, mais nous n’avons pas les moyens de les percevoir parce que notre intelligence fonctionne uniquement grâce aux catégories kantiennes de l’espace et du temps, qui nous permettent de percevoir l’univers seulement selon un certain prisme.

A lire ensuite, Benjamin Olivennes: Art contemporain: «une production fade, aseptisée, facilement exportable»

Il y aurait donc toute une partie de la réalité qui nous échapperait, « un monde en soi » que Kant appelle le Ding an sich. Et Roy Curtius, qui refuse toujours de rendre la lettre de Charles, estime qu’il serait possible de voir ce monde en soi grâce à l’intelligence artificielle encore balbutiante des ordinateurs. Charles a l’impression que Roy devient fou, ce qui n’est jamais rassurant quand on est dans un huis clos polaire. Lors d’une sortie pour réparer une antenne, Charles sombre dans un cauchemar. Il se perd, il a l’impression de voir de gigantesques formes vivantes dans le blizzard et quand il parvient à rentrer dans la base, agonisant, c’est pour apercevoir Roy, en larmes, qui dit avoir vu « la chose en soi » et qui tente de se suicider, sans succès, avec un pistolet à fusée éclairante. Il ne s’agit là que de l’entrée d’un menu somptueux, mais qui donne un bel échantillon de la gamme des talents d’Adam Roberts, capable de mélanger le gore et la philosophie, la spéculation scientifique et le prosaïsme d’un quotidien absurde et hilarant où l’on peut dans la même phrase évoquer Wittgenstein et John Carpenter.

À partir de ce moment, Adam Roberts multiplie les voix et les époques, nous transporte dans l’Allemagne de 1900 en compagnie de deux dandys homosexuels, mais aussi dans un mystérieux institut où un Charles de 50 ans, devenu alcoolique et éboueur, et qui ne se remet pas de son aventure australe, comprend que l’hypothèse de Roy Curtius est prise très au sérieux par des gens aux moyens illimités. Adam Roberts sait aussi jouer sur tous les registres. On a le droit à un éblouissant pastiche de James Joyce, ou à une réécriture, dans un futur lointain, des Derniers Jours d’Emmanuel Kant de Thomas de Quincey.

Raymond Queneau a dit de son roman Le Chiendent qu’il était une illustration du Discours de la méthode de Descartes. Adam Roberts, par ailleurs professeur de littérature à l’université de Londres, s’est livré au même exercice avec La Critique de la raison pure de Kant. Exercice impeccablement réussi, qui transformera l’amateur de science-fiction en philosophe à moins que ce ne soit l’inverse…

Erik Axl Sund, Une vie de poupée (trad. Rémi Cassaigne), Actes Sud, 2021.

Caryl Férey, Lëd, Les Arènes, 2021.

Adam Roberts, La Chose en soi (trad. Sébastien Guillot), Denoël, 2021.

L’or du thé


Dans le thé, ce n’est pas uniquement la boisson chaude que l’on apprécie mais l’ensemble raffiné dans lequel il est servi, le rituel, les tasses, les théières et les accessoires. Petit voyage dans un monde plus complexe encore que celui du vin.


Il faut l’avouer : le thé n’est pas une boisson facile d’accès, surtout si l’on est habitué au parfum et au goût du café bien torréfié, plus immédiat, sensuel et rassasiant. Parfois, on a même carrément le sentiment de boire de l’eau chaude, conformément à cet « éloge de la fadeur » qui, selon le philosophe François Jullien, serait au cœur de la culture chinoise. En fait, ce n’est pas tant le thé que l’on apprécie, que l’ensemble dans lequel il est servi : la cérémonie, le rituel, avec ses jolies tasses et ses petits gâteaux secs !

or-du-the
Thé vert rarissime au goût de foin frais et de noisette, cueilli en avril 2020 dans la province de Zhejiang (au sud de Shanghai) par M. Kong Zhang Ming, de la 74e génération des descendants de Confucius. © Terre de Chine

Afin de ne plus passer pour un plouc, on pourra se rendre à la boutique Terre de Chine située rue Quincampoix, dans le Marais. À l’intérieur, derrière son comptoir, une petite dame chinoise à l’œil vif vous accueillera : Lyne Wang, née à Shanghai en 1966. Cette femme au caractère bien trempé fulmine aussitôt qu’on lui parle de thés ou de riz japonais (le meilleur du monde selon moi) : « C’est nul ! » s’exclame-t-elle furibarde en m’ébouillantant les mains avec sa théière rare en argile de Yixing. « Les thés ont été découverts en Chine, il y a quatre mille ans par l’empereur et médecin Shen Nong, la cuisine chinoise est la plus ancienne du monde, alors ne viens pas me raconter des histoires avec ton Japon ! » À part ça, Lyne est une grande cuisinière : son canard laqué en trois services, qu’elle m’a fait l’honneur de me préparer chez elle, est admirable.

Avec elle, vous découvrirez un monde plus complexe encore que celui du vin, car le théier est un arbre à fleurs persistantes qui donne trois récoltes par an (contre une seule pour la vigne) : printemps, été, automne. Chaque récolte se déroule en trois cueillettes qui chacune donne un thé particulier. Pour corser le tout, il existe six familles de thé : le blanc, le jaune, le vert, le rouge, le noir et le wulong (un thé demi-fermenté qui sent bon la campagne). Rien qu’en Chine, toutes ces variétés sont cultivées dans des régions au climat différent, sur des terroirs spécifiques. « Vous voulez boire un thé ? Mais lequel ? » Lyne est une intégriste. Chaque année, au printemps, cette ancienne étudiante en médecine diplômée de la Sorbonne parcourt en Chine des milliers de kilomètres pour acheter auprès des meilleurs producteurs, très pauvres pour la plupart, qui cultivent leurs théiers comme leurs ancêtres, sans le moindre pesticide (comme les descendants de Confucius qui, dans la province d’Anhui, cultivent un thé vert d’exception aux longues feuilles appelé « Hirondelle »). Ces paysans sont devenus ses amis. « En Chine, la plupart des gens boivent du thé sans se poser de questions et la qualité est souvent médiocre. Les Chinois connaissent mal leur propre pays ! Ce que je fais, très peu de marchands chinois le font, c’est pourquoi, avant la pandémie, beaucoup de touristes venaient à Paris pour m’acheter de grands thés. »

Pour Lyne, le premier obstacle, c’est la douane française : « Près de 50 % des thés originaires de Chine sont détruits par les douaniers car jugés impropres à la consommation à cause des pesticides. Ma fierté, c’est que les thés que j’ai sélectionnés passent la douane avec un certificat d’analyse qui atteste qu’ils sont tous 100 % naturels. »

Mais la plus grande résistance vient du consommateur français qui a été habitué aux thés aromatisés : « Depuis le xixe siècle, les marchands européens s’efforcent de vendre leurs stocks de vieux thés qui ont perdu tout leur parfum : un thé ne se conserve pas plus d’un an ! Experts en chimie, les Allemands, notamment, ont eu l’idée d’ajouter des arômes artificiels de rose, de jasmin, de bergamote, d’épices et de caramel. »

Chez Lyne, tous les thés sont purs et naturels. Parmi les raretés, il y a son thé blanc Yin Zhen (« aiguilles d’argent ») originaire de la région du Fujian, au sud de la Chine : il s’agit de bourgeons de fleurs de théier cueillis au printemps, à la couleur très pâle, et qui sentent l’orchidée…

Aux antipodes gustatives, il y a son exceptionnel thé noir fumé Zheng Shan Xiao Zhong qui provient d’un arbre âgé de 200 ans, enraciné sur des rochers, et dont les feuilles ont été fumées dans un poêle à bois artisanal (et non au charbon) : une merveille de finesse, même après la dixième infusion !

Mais, pour notre guide, le sommet des thés de Chine se trouve dans la région du Yunnan, au village de Pu’er, fondé il y a plus de trois mille ans au milieu de six montagnes. Fabriqués sous forme de galettes, les thés de Pu’er sont les seuls à se bonifier avec le temps (jusqu’à cent ans). Fermentés longtemps dans des pots en terre cuite, ils possèdent une couleur ambrée, un nez de tabac et des saveurs fruitées très fines. Réservés aux milliardaires chinois, certains se vendent une fortune, plus de 1 000 euros le gramme ! Sur place, Lyne privilégie les récoltes des producteurs dont les théiers âgés de 500 ans s’élèvent à plus de dix mètres de haut et forment une forêt.

Ces thés, comme tous les autres, du reste, sont bus depuis toujours pour leurs vertus thérapeutiques. « Avant d’être une boisson de méditation et de plaisir, le thé a toujours été consommé en Chine comme une plante médicinale. Il y a deux mille ans, il a fait l’objet d’un traité de pharmacopée, le Shennong bencao, qui est considéré aujourd’hui comme un trésor national. »

Le thé (qui est la boisson la plus consommée au monde) est en effet l’un des aliments les mieux documentés scientifiquement et ses propriétés pharmacologiques ont été démontrées dans plusieurs universités internationales. Ainsi, alors que le thé vert serait bourré d’antioxydants et de vitamine C, le thé noir, lui, serait un tonifiant et un stimulant intellectuel (très apprécié des acteurs de théâtre). À l’université de Beijing, on a mis en évidence l’action du thé noir comme agent préventif permettant d’écarter le risque de cancer du côlon, du pancréas et du rectum, ses molécules agissant directement sur les bactéries néfastes de l’intestin qui produisent de l’ammoniaque. Le thé rouge au goût de châtaigne (très faible en théine) diminuerait l’hypertension. Le thé blanc renforcerait les défenses immunitaires et diminuerait le taux de cholestérol. Le thé jaune au goût de fleur (très rare et cher) permet de s’hydrater pendant les canicules d’été. Et il n’y a pas mieux que le wulong pour aider à digérer…

Bref, alors que l’État chinois nous apparaît pour ce qu’il est – un État fasciste –, la vénérable civilisation chinoise ne nous a pas encore livré tous ses trésors…

Séparatisme: les reproches du Rassemblement National adressés à Gérald Darmanin

0

Une tribune libre de Jean-Paul Garraud, rédacteur du contre-projet de loi « visant à combattre les idéologies islamistes » de Marine Le Pen


Le projet de loi dit « séparatisme » a été adopté en première lecture ce mardi 16 février 2021. Ayant œuvré à l’élaboration du contre-projet de loi présenté par les députés du Rassemblement National, j’aimerais répondre à certaines interrogations soulevées par nos adversaires, qui semblent ne pas vouloir comprendre ce que contient notre texte.

Le premier argument qui nous a été opposé est que notre contre-projet serait « inconstitutionnel ». C’est inexact. Notre contre-projet de loi vise à répondre à l’enjeu vital du séparatisme islamiste qui divise notre société. Il ne porte nullement atteinte à la liberté de conscience. Nous sommes attachés à la défense des libertés publiques et des droits fondamentaux ; socle d’une démocratie libérale dans laquelle les idées politiques, les croyances religieuses, les convictions philosophiques, et, de manière plus générale, les opinions personnelles, sont plurielles. Leur expression est libre et protégée. Toutefois, la liberté de conscience, seule liberté dont le champ d’application n’est pas délimité par la loi, peut trouver des restrictions dans sa manifestation publique. Notamment quand la manifestation d’une opinion personnelle peut troubler l’ordre et la sécurité publics, la tranquillité de tous. C’est l’article 10 de la déclaration des droits de l’homme de 1789.

Jean-Paul GARRAUD photographié à Strasbourg © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage : 00929422_000005
Jean-Paul GARRAUD photographié à Strasbourg © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage : 00929422_000005

La Convention de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales n’en dit pas moins au deuxième paragraphe de son article 9, que je me permets de reproduire ici: « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. » Notre contre-projet ne vise pas à interdire l’opinion islamiste, nul ne pouvant être contraint en son for intérieur, mais bien à réduire sa manifestation dans l’espace public. La nuance est de taille.

La loi de Darmanin ne désigne pas plus le phénomène qu’il n’entend combattre ses manifestations

Ce que nous voulons prohiber n’est donc pas le fait d’avoir des convictions islamistes. La loi doit en revanche pouvoir dire explicitement que l’islamisme, par sa nature même, mène une guerre contre la France dans le projet avoué de dominer notre pays, d’en changer les mœurs et les lois. C’est précisément, du reste, ce que recouvre le terme de « séparatisme » avancé par le gouvernement. L’islamisme comprend d’ailleurs, dans sa vision du monde, des valeurs irréconciliables avec les principes libéraux qui sont les murs porteurs de notre droit, de nos institutions politiques, jusqu’à notre civilisation. Ainsi, le droit islamique que les islamistes entendent appliquer littéralement, comprend des règles en opposition avec notre Ordre public, le droit de la famille étant régulièrement cité comme l’une de ces principales pommes de discorde. Les filiations sont, par exemple, traitées inégalement. Plus grave encore, les personnes n’ont pas les mêmes droits et y sont discriminées en fonction de leur sexe ou de leurs confessions religieuses, ces règles islamiques ayant des incidences en matière fiscale, civile ou encore pénale.

A lire aussi: Darmanin et Le Pen sortent-ils vraiment tous deux gagnants du débat de France 2?

Le principal grief que l’on peut formuler à l’encontre du projet de loi séparatisme de Gérald Darmanin est donc qu’il ne désigne pas plus le phénomène qu’il n’entend combattre ses manifestations. La loi prend le risque de réduire les libertés de tous pour contrer les ennemis de la liberté que sont les islamistes. C’est une erreur fondamentale, majeure. En tant que défenseurs des libertés publiques et des droits fondamentaux, nous jugeons que s’attaquer très directement aux ennemis de la liberté permet de protéger les libertés de l’ensemble de la société. La diffusion des idées islamistes n’entre pas dans le cadre de la divergence d’opinions, ces derniers ne proposant in fine pas autre chose qu’une sécession pure et simple avec la communauté nationale. Séparation qui ne saurait être tolérée s’ils persistaient à vouloir vivre sur le territoire national.

La loi doit définir l’islamisme comme étant une idéologie prohibée

Les islamistes sont les premiers à stigmatiser la religion musulmane, leurs agissements associant tristement l’ensemble des croyants de cette religion à leur projet politique. Raison pour laquelle la loi doit définir l’islamisme comme étant une idéologie prohibée, ce que s’attache à faire notre contre-projet en donnant les caractéristiques détaillées qui la rendent incompatible avec notre État de droit. La première condition nécessaire et préalable est que cette pratique entraîne l’existence d’un trouble à l’ordre et à la paix publics. Les dernières années nous ont tout de même enseigné que l’islamisme provoquait des divisions au sein de la communauté nationale, incitant des Français à se séparer de la communauté nationale en partant au djihad au Moyen-Orient, en commettant des attentats en France, en discriminant les femmes, en portant le voile intégral dans les rues pour signifier leur insoumission aux lois de la République, en harcelant des professeurs qui auraient eu le tort d’enseigner des leçons en contradiction avec leurs principes, etc.

A lire aussi: Rencontre avec Didier Lemaire: un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

Quant aux caractéristiques spécifiques pouvant entraîner l’interdiction d’une idéologie, elles semblent toutes réunies pour le cas particulier de l’islamisme qui refuse de respecter la laïcité, qui est un facteur de scission majeur induisant des menaces graves pour l’unité de la Nation et l’intégrité de son territoire, qui est incompatible avec les droits, libertés et principes reconnus ou consacrés par la Constitution et notamment la dignité de la personne humaine ou la liberté de conscience et d’expression. De fait, tout islamiste conséquent reconnaîtra que les enseignements de ses maîtres sont en opposition frontale avec les principes libéraux du bloc de constitutionnalité français. Eux-mêmes le répètent fréquemment dans les prêches qu’ils donnent à l’étranger et qui sont diffusés sur internet, comme, c’est plus problématique, dans certaines mosquées en France. Dès lors, il ne peut y avoir d’équivoque ni de confusion : les croyants et pratiquants de l’islam étrangers au projet de cet islamisme fanatique et totalitaire, et, n’ayant pas de lien avec ses adeptes témoignant, de leur part, d’une adhésion ou d’une participation à ce projet, ne sauraient avoir la moindre crainte à cet égard: ils ne sont en rien visés, et, personne, de bonne foi, ne peut faire l’amalgame à cet égard.

Le contre-projet de loi défendu par Marine Le Pen présente donc le double avantage d’être plus explicite sur la question de l’islamisme que le projet du gouvernement, mais aussi, c’est tout aussi important, de ne pas réduire les libertés publiques du reste de la population par lâcheté, paresse intellectuelle ou résignation coupable. C’est parce que je suis resté fidèle à mes principes que j’ai contribué à l’élaboration d’une loi que je crois potentiellement aussi utile que la loi du 11 octobre 2010 – dont j’étais le rapporteur UMP -, ayant consacré l’interdiction du voile intégral. Loi qui a ajouté à la notion classique de l’Ordre public, une dimension sociétale consacrée depuis par le Conseil constitutionnel. J’ai aussi été à l’initiative de la création du parquet national antiterroriste. Une idée reprise partiellement  par Emmanuel Macron… je m’en félicite, mais nous irons plus loin. Peut-être aurait-il dû faire preuve de la même ouverture d’esprit dans sa lutte contre le séparatisme islamisme, le projet de loi définitif étant par trop insuffisant. Cette guerre demande un corpus législatif ferme, précis et explicite pour être réellement efficace.

Pierre-Guillaume de Roux, l’ami…

0

Le billet du vaurien


Oui, j’ai eu honte d’avoir travaillé pendant trente-cinq ans dans un journal, Le Monde en l’occurrence, qui consacrait deux pages pour présenter Pierre-Guillaume de Roux comme un éditeur infréquentable, lui qui se souciait si peu de politique et qui n’avait qu’une passion : la littérature. Eussé-je été encore dans cette gazette convertie à l’ordre moral que j’aurais aussitôt démissionné. Dieu merci, sentant le vent tourner, je l’avais déjà fait dix ans auparavant pour travailler avec Frédéric Pajak pour L’Imbécile, puis avec Elisabeth Lévy pour Causeur où j’avais retrouvé quelques esprits libres qui étaient édités par Pierre-Guillaume de Roux. Enfin, un peu d’oxygène !

Le découvreur de Linda Lê

Il y a si longtemps que je te connaissais, Pierre-Guillaume. Tu avais été le premier éditeur à t’intéresser à Linda Lê, la jeune Vietnamienne qui partageait ma vie. Tu avais pris le risque de publier ses trois premiers livres : Un si tendre vampire, Fuir et Solo. Gabriel Matzneff qui était, si je ne me trompe pas, ton parrain, avait salué ton initiative en écrivant dans Le Figaro Magazine un article retentissant : A star is born . Il ne se trompait pas : les vrais écrivains reconnaissent aussitôt les vrais écrivains.

A lire aussi, Thomas Morales: Pierre-Guillaume de Roux, le dernier prince des Lettres

Quand j’avais quitté les Presses Universitaires de France après la mort de Prigent, un grand éditeur lui aussi, remplacé par une femme qui refusait de publier le superbe livre d’Arnaud Le Guern sur Paul Gégauff sous l’odieux prétexte qu’il était trop marqué à droite, tu l’avais accueilli, comme tu le fis pour notre ami commun Ivan Rioufol, puis pour Pierre Mari et Jean-!ouïs Kuffer, sans oublier l’inénarrable Steven Sampson perdu dans des intrigues tordues avec Philippe Roth. Quant à l’amitié indéfectible que tu portais à Serge Koster, elle t’a amené à publier ses meilleurs livres, notamment son Paul Léautaud.

Affranchi de tous les préjugés

Vingt-cinq ans après avoir lancé Linda Lê, tu as également pris le risque d’éditer Marie Céhère et ses Petits Poissons, fabuleux roman d’apprentissage, ainsi que son essai sur Brigitte Bardot. Par pudeur, je tairai le plaisir que j’ai pris en voyant mon John Wayne figurer dans ton catalogue. Nous avions d’autres projets, notamment un qui nous tenait particulièrement à cœur : rééditer Louise Brooks, portrait d’une anti-star aujourd’hui introuvable et plus que jamais d’actualité, elle qui était comme toi affranchie de tous les préjugés.

Mais ce que je n’oublierai jamais, c’étaient nos dîners chez Yushi ou chez Yen, ainsi que les films que nous tournions avec Olivier François et Alfred Eibel chez Jacqueline, ton adorable mère. Elle a perdu un fils exceptionnel et elle ne s’en consolera jamais. Qu’elle sache au moins que pour nous aussi il restera gravé dans nos mémoires.

Les JO de Grenoble 1968 aux enchères

0

Le 27 février, un objet iconique sera vendu aux enchères à Vannes. Une torche ayant porté la flamme des JO d’hiver de Grenoble 1968 sera proposée aux collectionneurs. Retour sur une année doublement historique pour la nation française.


« C’est historique ! » La phrase préférée des journalistes sportifs. Il est vrai que, depuis que nous sommes en paix, les confrontations dans les stades ont avantageusement remplacé les guerres. Les nations s’étalonnent à l’aune de leurs médaillés. Et il faut reconnaître que c’est tout de même plus cordial qu’avec des canons de 75 ou des chars Panzer.

L’époque de Vuarnet, Calmat, Mimoun, Killy…

1968 le fut doublement, historique. Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Quand l’année commence, Charles Aznavour triomphe à l’Olympia. La France fredonne « La bohème ». Dans un stade bondé, conçu pour la circonstance, Grenoble attend le Général et la flamme qui brûlera pendant toute la durée des Jeux. La France éternelle déroule son tapis rouge aux télévisions du monde entier, en couleur. Nul alors ne songe qu’une certaine France, dans ce qu’elle a de traditionnel, va s’éteindre avec elle.

Selon la tradition empruntée à l’Antiquité, la torche a quitté le Mont Olympe pour Athènes où elle a pris l’avion pour Paris. Elle va passer de main en main, parcourant plus de 7000 km, portée par 5000 relayeurs. A Orly, elle est réceptionnée par Jean Vuarnet, médaillé d’or aux JO d’hiver de Squaw-Valley en 1960. Le premier relais sur le sol français est assuré par Alain Mimoun, coureur de fond médaillé d’or aux JO de Melbourne en 1956 et triple médaillé d’argent à Londres 1948 et Helsinki 1952.

A lire aussi: Grenoble: le burkini contre la République

Le 6 février, lors de la cérémonie d’ouverture, la flamme entre dans le stade olympique de Grenoble dans les mains du patineur Alain Calmat, médaillé d’argent à Innsbruck en 1964, sur la poitrine duquel on a placé un micro. Le public massé dans les gradins peut entendre les battements amplifiés de son cœur tandis qu’il gravit les marches pour atteindre la vasque de quatre mètres de diamètre, dessinée par le sculpteur César, équipée de soixante-dix brûleurs.

Emmenée par Jean-Claude Killy, qui domine alors tous ses concurrents sur le circuit mondial, l’équipe de France de ski alpin entre dans la légende des Jeux en raflant huit médailles dont quatre en or. Trois pour Killy qui remporte le slalom géant, le slalom spécial et la descente dont Guy Perillat s’attribue la médaille d’argent pour un doublé historique. Chez les filles Marielle Goitschel rafle l’or en descente et Isabelle Mir l’argent, tandis qu’Annie Famose récolte l’argent en géant et le bronze en slalom.

Naissance du mythe Jean-Claude Killy

La jeunesse française exulte devant l’exploit d’une équipe multi-médaillée. Avec sa figure de play-boy, Killy devient l’idole d’une génération. A peine redescendu du podium où on lui a remis son dernier trophée (excusez du peu, comme dirait Michel Drucker, qui était déjà là pour commenter), il annonce qu’il met un terme à sa carrière de compétiteur. Le mythe est en route. Jean-Claude Killy sera par la suite désigné « champion du siècle ».

C’est la première grande victoire française de l’après-guerre – cette guerre un peu gagnée, comme aurait dit Talleyrand. Les glaciers de Grenoble reflètent une France glorieuse brillant de tous ses feux. Celle dont le général de Gaulle disait que « la Providence l’avait créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires ». Le journal suisse Sport écrit « Les Jeux de Grenoble pourraient être définis comme les Jeux de l’amabilité, de la politesse, du tact et du sourire. L’organisation en a été proche de la perfection ».

Mai 68 fait oublier l’exploit

À ce concert d’amabilités succèderont bientôt des slogans nettement moins policés : « Sous les pavés, la plage », ou « Il est interdit d’interdire » seront les mots d’ordre d’un printemps agité. Le 22 mars, Daniel Cohn-Bendit, surnommé Dany le rouge, prend la tête d’un mouvement qui occupe les locaux de la faculté de Nanterre, donnant le la d’une révolte de la jeunesse qui brûle de s’émanciper. En quelques semaines, la contestation enfle, le mouvement dégénère en climat insurrectionnel. Paris n’est plus qu’un champ de barricades en feu. C’est la « chienlit ». On craint le pire. De Gaulle disparait à Baden-Baden.

A lire aussi: Mbappé étincelant contre Barcelone: le PSG meilleur sans Neymar?

Le 19 décembre, quand les athlètes français sont, pour la première fois, reçus au Palais de l’Élysée avec les médaillés des jeux d’été à Mexico, le pays a retrouvé son calme. Mais le monde a changé. Le sauveur de la France libre n’est plus qu’un monarque en sursis. Le 27 avril 1969, les Français donnent congé au général de Gaulle à l’issue d’un référendum dont il a pris la malheureuse initiative. Le flower power a gagné la jeunesse occidentale qui communie à Woodstock avec Jimmy Hendrix et Joan Baez. La fille aînée de l’Église s’affiche bientôt seins nus sur les plages et revendique la libération sexuelle.

Un demi-siècle plus tard, Mai 68 fait un procès à Mai 68. Les J.O. de Grenoble ont été avalés par l’amnésie générale. De cette année extraordinaire, il ne reste des témoins nostalgiques, et parfois un objet retrouvé qui en rappelle les grandes heures. Telle cette torche qui a porté la flamme des JO de Grenoble et qui sera mise aux enchères à Vannes, le 27 février par maître Jack-Philippe Ruellan. A mi-chemin entre le marché de l’art et celui du souvenir, cet objet iconique est estimé entre 30 et 50 000 euros. Il n’y a plus que le marché pour mettre en valeur la mémoire. Une torche des Jeux d’Helsinki s’est déjà envolée jusqu’à 150 000 euros.

Record à battre.

#Metoo: On y passera tous!

0

D’Éric Brion à Patrick Poivre d’Arvor, voilà bientôt quatre ans que le mouvement #MeToo cherche à remplacer la justice – certes imparfaite – par des jugements sommaires sur les réseaux sociaux, amplifiés par les médias.
Phénomène nouveau, initié par le #MeTooGay, les mouvements misandres pratiquent à présent la chasse aux sorcières dans leur propre camp…


D’une parole inélégante au plus odieux des crimes, avec ou sans preuve et dans une grande confusion, tout allié est à présent soumis au crédo de la « cancel culture ». Que celui dont les péchés n’ont jamais été exposés sur les réseaux sociaux me jette la première pierre et qu’ainsi débutent nos entre-lapidations !

Les militants de gauche et les personnes LGBT ne sont donc plus épargnés et leur sacrifice permet, au contraire, aux eugénistes de la vertu, de purifier leurs rangs. À ce titre, la première victime du #MeTooGay semble idéalement choisie par son camp: Maxime Cochard, figure emblématique des jeunesses PCF, homosexuel et libertin assumé, siégeant aux côtés d’Hidalgo au Conseil de Paris.

On ne veut plus d’autres Guillaume Tran Thanh

Son affaire, que je m’apprête à commenter, est récente, sensible, et son dénouement tragique m’oblige à un préambule : je suis, comme tout être doté d’empathie, bouleversé par l’ultime geste de désespoir commis par l’accusateur dont il sera question. Et c’est précisément pour cette raison qu’il me semble y avoir urgence à élever la voix, avec la volonté ferme qu’il n’y ait pas d’autres Guillaume Tran Thanh.

A lire aussi: Olivier Duhamel: « le Parisien » verse dans le journalisme de caniveau

Le 21 janvier, cet étudiant âgé d’une vingtaine d’années accuse, sur Twitter, Maxime Cochard, de viol. Rien dans ses allégations ne permet légalement de caractériser les faits (il n’évoque ni violence, ni menace, ni contrainte, ni surprise). L’élu communiste et son conjoint auraient profité de la vulnérabilité de ce garçon, l’hébergeant tandis qu’il confessait les admirer puis s’arrogeant, sous ces deux motifs (matériel et affectif), les faveurs de son intimité.

Le ghosting n’a rien d’illégal

Deux jours plus tard, un article paru dans Le Parisien cède la parole à Maître Fanny Colin, l’avocat saisi par Maxime Cochard et qui aurait eu accès aux conversations privées entre les parties. Ces dernières révéleraient au moins dix rencontres, consenties, puis suivies de messages envoyés par Guillaume, tous restés sans réponse, pour souhaiter à l’élu un bon anniversaire, une bonne année, ou encore solliciter un stage à ses côtés. L’idée du viol (déjà curieuse pour des libertins peu avides de contraintes) s’étiole sérieusement et il semble plutôt question d’un amour déçu. Certes, le conseiller de Paris a pu profiter de son aura pour séduire l’étudiant ; certes, l’usage du ghosting (dont nous nous garderons de trouver un équivalent français) est d’une absolue grossièreté, mais rien ici n’apparaît juridiquement condamnable.

Qu’importe, pourtant, ces révélations arrivées deux jours trop tard. Le PCF et la Mairie du XIVème ont, sans délai, exigé de Maxime Cochard qu’il se mette en retrait de ses fonctions. Et que ce dernier dépose plainte pour diffamation n’y changera rien, Twitter a déjà rendu son verdict, où vingt mille appels à la haine ont déchiqueté sa carrière. Sa mise au ban n’est toutefois pas la conclusion de cette sordide affaire puisque, quelques semaines plus tard, Guillaume Tran Thanh est retrouvé pendu dans sa chambre de Nanterre. Le voilà, le cruel dénouement, qui, loin de calmer l’acharnement des masses envers un accusé – jusqu’ici innocent – en nourrit le flot trépidant.

Le prix trop élevé du quart d’heure de gloire warholien

Pour Guillaume, comme pour tout plaignant qui choisit de s’exposer à #MeToo, Twitter confère un instant le statut sacré de victime, démultiplie le nombre de followers et délivre quantité de messages d’amour anonymes. Le quart d’heure de gloire warholien exulte, mais le prix à payer peut s’avérer bien lourd une fois l’enthousiasme retombé. Et si personne ne peut pointer avec certitude les motifs du garçon – des séquelles d’un viol, subi en 2018, à la récente ampleur prise par l’affaire, sur les réseaux sociaux – il apparaît aujourd’hui indispensable que la question soit posée.

A lire aussi: Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

À l’heure où le #MeTooGay vient de faire voler en éclats l’union sacrée entre les mouvements misandres et les milieux LGBT [tooltips content= »Les mouvements misandres et LGBT militent habituellement pour les mêmes causes et évitent de s’entre-déchirer. Ainsi se sont-ils façonné un ennemi commun: le mâle blanc hétéro cisgenre. Avec l’accusation de Maxime Cochard, cette union sacrée vole en éclats NDLR »](1)[/tooltips] ; à l’heure où s’y substitue l’alliance nouvelle des néo-puritains de gauche et des moralisateurs de droite ; à l’heure où un simple tweet peut coûter ses fonctions à un élu ; à l’heure, enfin, où de jeunes plaignants se brisent la nuque au cœur d’un campus universitaire, il ne me semble plus galvaudé d’imaginer que nous y passerons tous.

Les fameux trains du « progrès » nous conduisent vers un monde où nous devrons tous un jour nous voir accusés, haïs, honnis par les foules et ces machines infernales que sont les réseaux sociaux. Et chacun y perdra ce qu’il a de plus précieux, son métier, sa famille, puis peut-être même jusqu’à la vie. Des solutions existent pourtant qui permettraient de freiner leur course : la justice, dont découle la présomption d’innocence ; puis, au prochain aiguillage, une remise à jour de l’amour entre les êtres. Cette voie, je crains toutefois que nos adversaires ne l’empruntent pas, préférant réduire l’amour à ses orgasmes et le désir au consentement.

Le club des membres sans membres


Les « transabled » sont des personnes convaincues qu’elles devraient être invalides et qu’une partie de leur corps ne leur appartient pas. Analyse d’un nouveau phénomène.


Vous avez le sentiment que le corps dans lequel vous êtes né n’est pas celui que vous auriez dû avoir ? Ce phénomène constitue le fondement de ce qu’on appelle la dysphorie de genre, ce trouble qui incite adolescents et adultes à faire modifier radicalement leur anatomie par la chimie ou la chirurgie. Maintenant, après les transgenres, place aux « transabled » (comme on dit en anglais par analogie avec disabled, « handicapé »). Ces personnes souffrent de ce qu’on appelle le « trouble identitaire de l’intégrité corporelle », en anglais la « Body Integrity Dysphoria ». Elles sont convaincues qu’elles devraient être invalides et qu’une partie de leur corps ne leur appartient pas. Du Canada à l’Australie, de l’Écosse au Japon, le monde médical découvre de plus en plus de cas de ce trouble, probablement d’origine neurologique. D’ici un an, il fera son entrée dans la « Classification internationale des maladies » publiée par l’OMS. Les « transabled » ressentent un besoin insistant de devenir aveugles, manchots ou unijambistes. Ils ont recours à des prothèses et béquilles pour convaincre les autres et se convaincre eux-mêmes qu’ils sont handicapés. En 1997 et 1999, un chirurgien écossais a même vraiment amputé d’une jambe un Anglais, puis un Allemand. Depuis, les autorités hospitalières ont interdit de telles interventions. D’autres malades tentent de se mutiler pour obliger un chirurgien à intervenir. En 2009, l’Australien David Openshaw a trempé une de ses jambes dans de la neige carbonique : devenu septique, le membre a dû être amputé. Les « transabled » se comparent aux handicapés et aux transgenres, mais rencontrent une grande résistance de leur part. Aux yeux des handicapés, ils accaparent des ressources et idéalisent la dure réalité de la vie d’invalide. Les transgenres qui ne veulent pas être considérés comme des malades rejettent l’association avec cette nouvelle pathologie. Le vivre-ensemble entre minorités peut parfois se révéler dysphorique.

Kafka et Michaux au temps du « stop and go »


Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. À présent comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien », se désolait Henri Michaux dans Lointain intérieur en 1948, texte dans lequel il pousse le plus loin son angoisse devant une vie quotidienne devenue illisible. Cette impression d’un réel fuyant, ce sentiment d’évoluer dans une réalité parallèle rend assez exactement l’état d’esprit des Français confrontés à un monde remodelé par une pandémie qui fête son premier anniversaire et efface tous nos repères. Au point qu’on commence à s’inquiéter de l’état psychique de la population ballottée de confinements en déconfinements, de conférences de presse en couvre-feux. Ce constat était ainsi résumé, à la fin du mois de décembre dernier par Les Échos : « La crise sanitaire et le confinement au niveau mondial ont très fortement accentué les risques dépressifs. En France, la souffrance psychologique atteint des sommets parmi les populations les plus exposées. Un Français sur cinq a sérieusement envisagé de se suicider. »

En matière d’impossibilité à se projeter dans l’avenir, par exemple, on trouve des accents prophétiques dans l’œuvre de Kafka où nombre des personnages restent englués dans un présent perpétuel, comme le narrateur du Terrier, un texte posthume de 1931. Celui qui parle dans Le Terrier ne sait plus s’il est une bête ou un être humain et se sent traqué par un ennemi invisible. Finalement, c’est l’angoisse qui le pousse à exercer sa violence d’abord contre lui-même dans cet espace désespérément clos : « Je le sais fort bien, et même maintenant, à l’apogée de ma vie, je n’ai pas une minute de réelle tranquillité : à l’endroit où se trouve cette mousse sombre, je suis mortel, et je vois souvent dans mes rêves un museau qui ne cesse de renifler avidement alentour. » Avant d’ajouter : « C’est donc avec mon front que des milliers de fois, pendant des jours et des nuits, je me suis jeté contre la terre ; j’étais si heureux quand j’avais le front en sang, car c’était la preuve que la paroi commençait à être solide. » On recherche un abri contre un péril, mais cet abri se transforme en piège peut-être encore plus dangereux. Et cette « paroi » kafkaïenne qui blesse et protège à la fois devient la métaphore saisissante de ces écrans qui ont envahi nos vies et dont la philosophe Claire Marin, dans Le Monde, montre toute l’ambiguïté : « Ce que nous avons découvert, c’est que notre vie n’est pas un fond d’écran sur lequel nous pouvons ouvrir une multitude de fenêtres en même temps. Ce à quoi le virtuel nous laisse croire, l’expérience réelle l’a assez brutalement contredit. »

« Grease » au banc des accusés!

0

Quand l’idéologie woke continue ses ravages jusqu’au ridicule, Sophie Bachat défend bec et ongles la belle tradition cinématographique du teen-movie


2021 sera-t-elle l’année du triomphe définitif de l’idéologie woke ? En effet, après les Aristochats, L’odyssée, la réécriture des pièces de Molière en partenariat avec la Comédie Française, la purge continue avec le film culte Grease, accusé, je vous le donne en mille, de misogynie et de promotion de la fameuse culture du viol. Les antiennes désormais habituelles.

Quand la Carte du Tendre ado devient une apologie du viol…

Les pythies du nouvel ordre moral ont déversé des flopées de tweets plus ineptes les uns que les autres, comme à l’accoutumée. « La promotion de la culture du viol et de la soumission de la femme, puisque Sandy Olsson (Olivia Newton-John) devra changer son look et sa personnalité. »

Olivia Newton-John eut une réaction pleine de bon sens face à ses accusations, dans le podcast australien Life of Greatness : « C’est un film musical joyeux qui n’est pas censé être pris au sérieux. Je pense que tout le monde prend tout trop au sérieux, nous devrions nous détendre et profiter des choses pour ce qu’elles sont ». Mais le bon sens n’est plus de ce monde.

A lire aussi, Isabelle Marchandier: Œnologouine: le monde du vin libéré des hommes

Si ces néo-féministes  avaient un tant soit peu de culture, ou même une once de curiosité, elles se seraient aperçues que dans la fameuse danse/parade amoureuse de la fin, si Sandy/Olivia troque effectivement sa tenue de jeune fille sage contre une panoplie de pin-up, Danny-Travolta fait de même en sens inverse en arborant un gilet à la place de son blouson de cuir noir. Cela s’appelle de la séduction, mais il est vrai que selon la nouvelle Carte du Tendre, les femmes qui séduisent des hommes sont des complices du patriarcat, (des « collabites » comme elles disent sur les réseaux sociaux), et les hommes qui séduisent des femmes de potentiels violeurs.

Banalisation de comportements sexistes?

Cependant, la cerise sur l’indigeste gâteau woke se trouve dans le très mainstream media en ligne AuFéminin.com, destiné aux ménagères internautes de moins de cinquante ans, qui nous gratifie d’un article qui déconstruit ce film culte, le tout en écriture inclusive. Cela est digne des Inrocks : « A y regarder de plus près, Grease pourrait bien véhiculer des messages problématiques, allant jusqu’à banaliser des comportements sexistes sans jamais vraiment les remettre en question. En somme un sacré coup de vieux pour ce film de notre enfance reflet de toute une époque. »

Nous sommes définitivement entrés dans une nouvelle ère et nous ne sommes pas prêts d’en trouver la sortie.

Ces nouveaux censeurs gâchent et salissent tout. Les dessins animés de notre enfance, nos émois adolescents, nos éducations sentimentales et sexuelles, et même nos souvenirs de collégiens,  emprisonnés entre les pages des Petits Classiques Larousse. Nous reste comme consolation la machine à remonter le temps. En 1978, le film Grease de Randal Kleiser, adapté d’une comédie musicale qui fit un tabac à Broadway en 1972, a fait danser la planète entière. L’adolescence est une invention américaine de l’après guerre, symbolisée par James Dean, sa courte vie et sa légende. Elle prend dans les années cinquante en Amérique, toute sa dimension joyeuse et rebelle. Grease en est une célébration, un maître-étalon du teen movie (genre qui apparaîtra aux Etats-Unis dans les années cinquante) et qui obéit à des codes et des stéréotypes, comme dans toutes les histoires depuis la Grèce Antique.

A lire aussi, Martin Pimentel: Sandrine Rousseau assure qu’elle sera la candidate écolo en 2022

Le bad boy amoureux de la jolie fille un peu farouche, la nunuche, l’intello qui se fait harceler, la fille dessalée et un peu rebelle (formidable personnage de Rizzo), le tout dans le décorum du rêve américain d’après guerre : le drive in, le lycée où l’on n’étudie pas, le bal de promo, et en point culminant, l’inévitable course de bagnoles qui fait surgir la tension sexuelle. Cela tient du drame shakespearien, de la tragédie Antique et du music hall de Broadway. Roméo et Juliette n’est-il pas finalement le premier teen movie ? (West Side Story en est d’ailleurs une adaptation).

De La fureur de vivre à La Boum en passant par Diabolo-Menthe

En 1955 sort le film de Nicholas Ray, La fureur de vivre, qui immortalisa James Dean en t-shirt blanc et cuir noir et qui est alpha et l’omega du teen movie tragique et crépusculaire. James Dean, qui est en conflit avec le monde entier, ses parents, le lycée, et surtout le chef de bande qui fait régner la terreur, côtoie la mort de près (son meilleur ami, interprété par Sal Mineo, se fait tirer dessus par la police) et trouve la consolation dans les bras de Natalie Wood, à la fois douce et torturée. Certains critiques en ont même fait une lecture psychanalytique, car le passage à l’âge adulte se fait à travers la résolution du conflit œdipien entre le personnage de James Dean et celui de son père.

Les plus grands réalisateurs américains se sont tous essayés avec bonheur au teen movie, de Coppola en passant par George Lucas. Les années 80 en fut son âge d’or, notamment avec le film culte de toute une génération : Breakfast Club de John Hughes. En France, ce genre s’inscrit davantage dans la nostalgie et la chronique sociale avec Diabolo Menthe de Diane Kurys et bien sûr La Boum dont les gens de ma génération connaissent les répliques par coeur.

Finalement, les élucubrations des néo-féministes ont une utilité: celle de nous donner l’envie de nous replonger dans les livres, les films, les chansons d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…

Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

0

Après Richard Berry, accusé par sa fille, voici PPDA, violeur d’une ex-groupie. Le Parisien, jamais en retard d’un récit libidineux, narre dans le détail l’accusation à laquelle l’ex-présentateur de TF1 doit répondre. Que son accusatrice ait elle aussi un livre sur le gaz n’a bien entendu aucun rapport avec le soulagement soudain de sa conscience.

Tout remonte à l’automne 2004. Une étudiante ambitieuse écrit une lettre à PPDA, dont elle admire les romans, ce qui témoigne d’un goût littéraire très sûr, et y joint des extraits de ses œuvres à venir. Le présentateur finit par lui répondre, l’appelle tard le soir, et lui demande (dit-elle) si elle a un copain, et combien de fois elle se masturbe par jour ou par semaine. Des questions bien innocentes posées à 11 heures du soir, et qui ne mettent pas du tout la puce à l’oreille — ni ailleurs. C’est donc en toute innocence, figurez-vous, qu’elle se rend au rendez-vous que lui fixe un homme connu pour sa séduction, et de fil en aiguille… « J’étais vierge », déclare-t-elle. Sans doute, comme toutes les pucelles, entendait-elle le rester, c’est même pour ça qu’elle était là. « Florence Porcel affirme n’être pas parvenue à s’enfuir sous l’effet de la surprise et de la sidération, mais soutient que sa panique était clairement perceptible et qu’elle a émis des cris de douleur », écrivent Jean-Michel Décugis et Jérémie Pham-Lê. Oui, il est assez rare que ça passe comme une lettre à la poste.

« A l’époque, l’étudiante n’aurait pas pris conscience qu’elle venait de subir un viol », continuent nos duettistes. L’idée ne lui en est venue que 16 ans plus tard. Entre-temps, elle retrouve notre Don Juan en 2009, et lui taille une pipe — « non, non », dit-elle, d’autant qu’il s’agit d’une « fellation non protégée ».

C’est curieux, cette appétence soudaine pour le goût latex…

Porter plainte ? Elle y pense, dit-elle, mais y renonce, en considération du statut de star du prédateur. Elle conserve néanmoins ses messages, afin d’alimenter le roman qui vient de sortir (Pandorini, chez Jean-Claude Lattès). Un roman à clef, forcément. « Cathartique », disent les rédacteurs du Parisien, qui ont fait des études.

A lire aussi, du même auteur: Rencontre avec Didier Lemaire: un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

Tout tient désormais à un mot — non pas « viol », mais « emprise » — je souhaite bonne chance aux juristes chargés de donner du contenu à un mot qui n’existe pas dans le Code. « [Florence Porcel] décrit un mécanisme d’emprise psychologique dans lequel elle se serait alors enferrée, un système de déni né de l’admiration qu’elle avait pour cet homme célèbre, puissant et bien plus âgé et son désir de percer dans le monde littéraire. »

Admirez comme tous les mots sont bien en place. « Emprise » chapeaute la phrase, de sorte que « déni » passe pour une preuve à charge, et qu’« admiration » et « désir » sont évacués en fin de raisonnement. Il suffirait d’inverser l’ordre pour obtenir l’effet inverse, et montrer que l’accusation d’emprise naît du déni du désir.

Mais a posteriori, quelle délectation de ré-écrire l’histoire !

Il va falloir sérieusement réviser les concepts littéraires les mieux établis. Héloïse et Abélard ? Emprise d’un éducateur sur une élève — oh comme on a bien fait de lui couper les roubignoles ! Tristan et Yseult (la blonde, pas celle qui fait de la publicité pour l’obésité morbide) ? Emprise par l’intermédiaire d’un élixir « drogue du viol » du XIIe siècle ! Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Paul et Virginie, même tonneau : emprise, vous dis-je !

A lire aussi: Causeur: Finkielkraut évincé de LCI, la défaite de la pensée

Autrefois, on appelait ça de l’amour. Oui, mais ça, c’était avant. #MeToo est passé par là, la parole des femmes est sacrée, aucune femme ne mentirait sur un sujet pareil.

Qu’un sentiment d’horreur, voire de haine, puisse se conjuguer assez souvent au désir ne trouble pas la conscience de nos modernes accusatrices. Que Psyché se rende chaque soir chez un « monstre », que la Belle tombe amoureuse de la Bête, que Blanche-Neige soit fort aise que le Prince lui ait roulé une pelle assez énergique pour déloger le petit bout de pomme empoisonnée resté dans un plombage, ou que la princesse Aurore se soit fait réveiller sans son consentement par ce même Prince (un serial niqueur, celui-là, il est présent dans tous les contes), peu chaut désormais au chœur des demi-vierges. Elles veulent des têtes — et, à défaut, des têtes de nœud.

Quant à la part de publicité calculée, comme dans d’autres récits de viol la part de règlements de comptes, ou la part de fantasme et de souvenirs implantés, il reste à la Justice à s’en démêler. En attendant, les réseaux sociaux, peuplés de gens qui ne se font faire de gâteries que sur Pornhub, se déchaînent, et affirment péremptoirement qu’Untel est coupable, et tel autre aussi : victime, voilà un statut moderne et fashionable. Facebook ou Twitter, c’est le règne de tous les Savonarole et de tous les Fouquier-Tinville d’occasion. Vite, l’adresse de PPDA (après tout, le Parisien a bien indiqué récemment où coincer Olivier Duhamel pendant qu’il sort son chien), afin que nos exécuteurs publics sachent où lyncher l’infâme — ce qui leur sera permis seulement après avoir acheté le dernier livre dénonciateur.

Sur la masse des prédateurs supposés, il y en a un certain nombre qui sont blancs comme neige. Mais subsistera quand même la satisfaction d’avoir sali quelqu’un, ce qui permet de se sentir bien propre. On vit décidément une époque formidable.

Ces romans qui venaient du froid

0
Caryl Férey. © ASSOULINE Hannah

De la Suède à l’Antarctique en passant par la Sibérie, trois romans qui vont du noir à l’anticipation explorent ces contrées où le froid est aussi un personnage.


« Février est le mois le plus court, mais le plus méchant », remarquait avec justesse Louis-Ferdinand Céline. Les jours tardent à rallonger au cœur de l’hiver et, surtout par les temps qui courent, le froid se fait l’allié du virus, des couvre-feux et des confinements, ces mots d’un autre âge. Raison de plus pour soigner le mal par le mal et vous proposer trois romans glacés et glaçants, au propre comme au figuré, écrits avec des mots d’aujourd’hui. C’est une erreur commune de croire que la littérature guérirait la dépression hivernale par des livres joyeux et solaires. Nous prenons même le pari du contraire. Vos états d’âme préféreront l’identification harmonieuse avec des personnages qui se débattent dans la nuit et le froid à l’espèce de dissonance cognitive qui serait provoquée par des héros bronzés courant sur les plages.

Commençons par la Suède, décor d’Une vie de poupée, dernier roman d’Erik Axl Sund, sous-titré « mélancolie grise » : tout un programme… Le nom de l’auteur est en fait le pseudo d’un duo, façon Boileau-Narcejac, formé par Jerker Erikson et Hakan Alexandr Sundquist. On a le droit de se méfier de l’envahissement de nos librairies par le polar scandinave. Est-ce une nostalgie informulée du modèle social-démocrate dont ce genre signe paradoxalement l’effondrement ? Toujours est-il qu’on y trouve le pire comme le meilleur et le duo Erik Axl Sund fait plutôt partie du meilleur. Sans doute grâce au personnage du flic de la criminelle Kevin Jonsson, qui vit dans une cabane de jardin ouvrier en souvenir de son père et note minutieusement tous les anachronismes sur un carnet quand il regarde un film de guerre (en l’occurrence Requiem pour un massacre), histoire d’exercer son sens de l’observation.

Le pays dans lequel il évolue n’a vraiment plus rien d’un dépliant touristique, ce qui est souvent le cas chez nombre d’auteurs suédois comme Camilla Läckberg dont on se demande si elle n’est pas payée par le ministère du Tourisme. Une vie de poupée renoue au contraire avec le polar suédois des origines, celui d’un autre duo, Sjöwall et Whalöö, qui, avec l’inspecteur Beck et son équipe, dans les années 1960, se livrait à une critique sociale en règle et se refusait au pittoresque.

A lire aussi: Richard Malka, le diable en tête

Dans Une vie de poupée, le flic est confronté aux nouvelles formes de l’industrie de la pornographie et de la prostitution, alimentées par le trafic de migrants. Il s’agit d’une enquête fouillée, obsessionnelle, alors que deux gamines, une migrante et une Suédoise, Nova et Mercy, façon Thelma et Louise, tracent la route dans une voiture volée après s’être évadées d’un foyer dont l’une de leurs copines a disparu. Beaux portraits de jeunes filles qu’il faut sauver de la profanation dans un pays qui n’a rien d’aimable, Une vie de poupée est une lecture parfois éprouvante, mais répond à ce qu’on est en droit de demander au roman noir : une secousse glacée de nos certitudes.

Allons encore vers plus de froid avec Caryl Férey qui dans Lëd (« glace » en russe) nous amène à Norilsk. Déjà auteur d’un récit de voyage qui portait ce titre, Caryl Férey l’a transformé en roman dont cette ville sibérienne est finalement le personnage principal. On y atteint fréquemment la température de – 67°, les habitants qui ont toujours vécu dans cette ville minière, ancien site d’un goulag, n’ont jamais vu de leur vie ni abeille ni fleurs, à peine des oiseaux. Caryl Férey, globe-trotter et golden boy du roman noir français, qui a multiplié les succès depuis Zulu, nous avait plutôt habitués aux moiteurs tropicales d’une Amérique latine travaillée par les souvenirs mortifères des dictatures. Mais le froid extrême ne lui a pas fait perdre sa virtuosité.

Lëd raconte l’enquête de Boris Ivanov, un flic en disgrâce qui vient d’Irkoutsk, sur la mort d’un Nenets, la peuplade autochtone qui élève des rennes dans les environs. Il lui faut tout son calme pour évoluer dans Norilsk qui a gardé ses habitudes soviétiques avec la surveillance généralisée de la population et notamment les travailleurs d’une mine de nickel qui fournit à elle seule 2 % du PIB russe, avec la pollution et la corruption qui en découlent. Dans cet univers qui semble de toutes ses forces vouloir exclure l’homme, Caryl Férey offre une galerie de personnages attachants qui se débattent au quotidien dans l’extrême : Gleb, mineur et photographe amateur, Dasha, sa copine qui écoute David Bowie en boucle, Valentina, une ex-militante écolo désabusée ou Shakir, un chauffeur de taxi ouzbek.

Comme souvent chez Caryl Férey, la trame policière est un prétexte à la peinture minutieuse d’un milieu, d’une époque, d’une atmosphère dont on imagine difficilement l’étrangeté et, au sens premier du mot, l’exotisme. Rarement citation mise en exergue d’un roman – ici extraite de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch – n’aura aussi bien résumé le propos d’un auteur : nous montrer un homme russe « resté les mains vides. Humilié et dépouillé. Agressif et dangereux. »

Adam Roberts. ©Pako MERA/Opale/Leemage
Adam Roberts. ©Pako MERA/Opale/Leemage

Il nous reste désormais à atteindre La Chose en soi, un roman d’Adam Roberts, qui est sans doute le livre le plus original, le plus drôle, le plus érudit de la saison et qui commence là où il est difficile d’avoir plus froid : dans l’Antarctique. Deux jeunes scientifiques, Charles Gardner et Roy Curtius, sont isolés dans une base chargée d’enregistrer les bruits venus de l’espace et, grâce à l’informatique naissante en cette année 1986, d’éventuels signaux extraterrestres. Le problème est que les deux hommes ne s’entendent pas très bien. Charles Gardner, le narrateur, aime les échecs, la conversation et la lecture de la saga de Dune de Frank Herbert, car rien ne vaut de gros volumes pour passer le temps. À l’inverse, Roy Curtius est l’archétype du savant arrogant, à la fois vantard et renfermé, qui préfère se plonger ostensiblement dans la lecture de la Critique de la raison pure de Kant.

Tout déraille assez vite entre les deux hommes. Roy ne reçoit ni courrier ni colis par l’avion hebdomadaire qui se pose devant la base. Il en conçoit une certaine aigreur et propose à Charles de lui acheter une lettre. Charles, amusé, accepte pour 10 livres, puis regrette, car si ça se trouve, c’était une lettre de sa petite amie avec qui, sans jeu de mots, ses relations se refroidissent. Roy refuse obstinément de la rendre tout en exposant sans cesse une théorie étrange. Il a découvert comment résoudre le paradoxe de Fermi grâce à Kant. On rappellera que le paradoxe de Fermi, du nom du physicien italien, consiste à se demander pourquoi, alors que l’univers est infini, il n’y a aucune civilisation extraterrestre qui soit entrée en contact avec nous. Hypothèse de Fermi : les extraterrestres seraient déjà là, mais nous n’avons pas les moyens de les percevoir parce que notre intelligence fonctionne uniquement grâce aux catégories kantiennes de l’espace et du temps, qui nous permettent de percevoir l’univers seulement selon un certain prisme.

A lire ensuite, Benjamin Olivennes: Art contemporain: «une production fade, aseptisée, facilement exportable»

Il y aurait donc toute une partie de la réalité qui nous échapperait, « un monde en soi » que Kant appelle le Ding an sich. Et Roy Curtius, qui refuse toujours de rendre la lettre de Charles, estime qu’il serait possible de voir ce monde en soi grâce à l’intelligence artificielle encore balbutiante des ordinateurs. Charles a l’impression que Roy devient fou, ce qui n’est jamais rassurant quand on est dans un huis clos polaire. Lors d’une sortie pour réparer une antenne, Charles sombre dans un cauchemar. Il se perd, il a l’impression de voir de gigantesques formes vivantes dans le blizzard et quand il parvient à rentrer dans la base, agonisant, c’est pour apercevoir Roy, en larmes, qui dit avoir vu « la chose en soi » et qui tente de se suicider, sans succès, avec un pistolet à fusée éclairante. Il ne s’agit là que de l’entrée d’un menu somptueux, mais qui donne un bel échantillon de la gamme des talents d’Adam Roberts, capable de mélanger le gore et la philosophie, la spéculation scientifique et le prosaïsme d’un quotidien absurde et hilarant où l’on peut dans la même phrase évoquer Wittgenstein et John Carpenter.

À partir de ce moment, Adam Roberts multiplie les voix et les époques, nous transporte dans l’Allemagne de 1900 en compagnie de deux dandys homosexuels, mais aussi dans un mystérieux institut où un Charles de 50 ans, devenu alcoolique et éboueur, et qui ne se remet pas de son aventure australe, comprend que l’hypothèse de Roy Curtius est prise très au sérieux par des gens aux moyens illimités. Adam Roberts sait aussi jouer sur tous les registres. On a le droit à un éblouissant pastiche de James Joyce, ou à une réécriture, dans un futur lointain, des Derniers Jours d’Emmanuel Kant de Thomas de Quincey.

Raymond Queneau a dit de son roman Le Chiendent qu’il était une illustration du Discours de la méthode de Descartes. Adam Roberts, par ailleurs professeur de littérature à l’université de Londres, s’est livré au même exercice avec La Critique de la raison pure de Kant. Exercice impeccablement réussi, qui transformera l’amateur de science-fiction en philosophe à moins que ce ne soit l’inverse…

Erik Axl Sund, Une vie de poupée (trad. Rémi Cassaigne), Actes Sud, 2021.

Caryl Férey, Lëd, Les Arènes, 2021.

Adam Roberts, La Chose en soi (trad. Sébastien Guillot), Denoël, 2021.

L’or du thé

0
© Terre de Chine

Dans le thé, ce n’est pas uniquement la boisson chaude que l’on apprécie mais l’ensemble raffiné dans lequel il est servi, le rituel, les tasses, les théières et les accessoires. Petit voyage dans un monde plus complexe encore que celui du vin.


Il faut l’avouer : le thé n’est pas une boisson facile d’accès, surtout si l’on est habitué au parfum et au goût du café bien torréfié, plus immédiat, sensuel et rassasiant. Parfois, on a même carrément le sentiment de boire de l’eau chaude, conformément à cet « éloge de la fadeur » qui, selon le philosophe François Jullien, serait au cœur de la culture chinoise. En fait, ce n’est pas tant le thé que l’on apprécie, que l’ensemble dans lequel il est servi : la cérémonie, le rituel, avec ses jolies tasses et ses petits gâteaux secs !

or-du-the
Thé vert rarissime au goût de foin frais et de noisette, cueilli en avril 2020 dans la province de Zhejiang (au sud de Shanghai) par M. Kong Zhang Ming, de la 74e génération des descendants de Confucius. © Terre de Chine

Afin de ne plus passer pour un plouc, on pourra se rendre à la boutique Terre de Chine située rue Quincampoix, dans le Marais. À l’intérieur, derrière son comptoir, une petite dame chinoise à l’œil vif vous accueillera : Lyne Wang, née à Shanghai en 1966. Cette femme au caractère bien trempé fulmine aussitôt qu’on lui parle de thés ou de riz japonais (le meilleur du monde selon moi) : « C’est nul ! » s’exclame-t-elle furibarde en m’ébouillantant les mains avec sa théière rare en argile de Yixing. « Les thés ont été découverts en Chine, il y a quatre mille ans par l’empereur et médecin Shen Nong, la cuisine chinoise est la plus ancienne du monde, alors ne viens pas me raconter des histoires avec ton Japon ! » À part ça, Lyne est une grande cuisinière : son canard laqué en trois services, qu’elle m’a fait l’honneur de me préparer chez elle, est admirable.

Avec elle, vous découvrirez un monde plus complexe encore que celui du vin, car le théier est un arbre à fleurs persistantes qui donne trois récoltes par an (contre une seule pour la vigne) : printemps, été, automne. Chaque récolte se déroule en trois cueillettes qui chacune donne un thé particulier. Pour corser le tout, il existe six familles de thé : le blanc, le jaune, le vert, le rouge, le noir et le wulong (un thé demi-fermenté qui sent bon la campagne). Rien qu’en Chine, toutes ces variétés sont cultivées dans des régions au climat différent, sur des terroirs spécifiques. « Vous voulez boire un thé ? Mais lequel ? » Lyne est une intégriste. Chaque année, au printemps, cette ancienne étudiante en médecine diplômée de la Sorbonne parcourt en Chine des milliers de kilomètres pour acheter auprès des meilleurs producteurs, très pauvres pour la plupart, qui cultivent leurs théiers comme leurs ancêtres, sans le moindre pesticide (comme les descendants de Confucius qui, dans la province d’Anhui, cultivent un thé vert d’exception aux longues feuilles appelé « Hirondelle »). Ces paysans sont devenus ses amis. « En Chine, la plupart des gens boivent du thé sans se poser de questions et la qualité est souvent médiocre. Les Chinois connaissent mal leur propre pays ! Ce que je fais, très peu de marchands chinois le font, c’est pourquoi, avant la pandémie, beaucoup de touristes venaient à Paris pour m’acheter de grands thés. »

Pour Lyne, le premier obstacle, c’est la douane française : « Près de 50 % des thés originaires de Chine sont détruits par les douaniers car jugés impropres à la consommation à cause des pesticides. Ma fierté, c’est que les thés que j’ai sélectionnés passent la douane avec un certificat d’analyse qui atteste qu’ils sont tous 100 % naturels. »

Mais la plus grande résistance vient du consommateur français qui a été habitué aux thés aromatisés : « Depuis le xixe siècle, les marchands européens s’efforcent de vendre leurs stocks de vieux thés qui ont perdu tout leur parfum : un thé ne se conserve pas plus d’un an ! Experts en chimie, les Allemands, notamment, ont eu l’idée d’ajouter des arômes artificiels de rose, de jasmin, de bergamote, d’épices et de caramel. »

Chez Lyne, tous les thés sont purs et naturels. Parmi les raretés, il y a son thé blanc Yin Zhen (« aiguilles d’argent ») originaire de la région du Fujian, au sud de la Chine : il s’agit de bourgeons de fleurs de théier cueillis au printemps, à la couleur très pâle, et qui sentent l’orchidée…

Aux antipodes gustatives, il y a son exceptionnel thé noir fumé Zheng Shan Xiao Zhong qui provient d’un arbre âgé de 200 ans, enraciné sur des rochers, et dont les feuilles ont été fumées dans un poêle à bois artisanal (et non au charbon) : une merveille de finesse, même après la dixième infusion !

Mais, pour notre guide, le sommet des thés de Chine se trouve dans la région du Yunnan, au village de Pu’er, fondé il y a plus de trois mille ans au milieu de six montagnes. Fabriqués sous forme de galettes, les thés de Pu’er sont les seuls à se bonifier avec le temps (jusqu’à cent ans). Fermentés longtemps dans des pots en terre cuite, ils possèdent une couleur ambrée, un nez de tabac et des saveurs fruitées très fines. Réservés aux milliardaires chinois, certains se vendent une fortune, plus de 1 000 euros le gramme ! Sur place, Lyne privilégie les récoltes des producteurs dont les théiers âgés de 500 ans s’élèvent à plus de dix mètres de haut et forment une forêt.

Ces thés, comme tous les autres, du reste, sont bus depuis toujours pour leurs vertus thérapeutiques. « Avant d’être une boisson de méditation et de plaisir, le thé a toujours été consommé en Chine comme une plante médicinale. Il y a deux mille ans, il a fait l’objet d’un traité de pharmacopée, le Shennong bencao, qui est considéré aujourd’hui comme un trésor national. »

Le thé (qui est la boisson la plus consommée au monde) est en effet l’un des aliments les mieux documentés scientifiquement et ses propriétés pharmacologiques ont été démontrées dans plusieurs universités internationales. Ainsi, alors que le thé vert serait bourré d’antioxydants et de vitamine C, le thé noir, lui, serait un tonifiant et un stimulant intellectuel (très apprécié des acteurs de théâtre). À l’université de Beijing, on a mis en évidence l’action du thé noir comme agent préventif permettant d’écarter le risque de cancer du côlon, du pancréas et du rectum, ses molécules agissant directement sur les bactéries néfastes de l’intestin qui produisent de l’ammoniaque. Le thé rouge au goût de châtaigne (très faible en théine) diminuerait l’hypertension. Le thé blanc renforcerait les défenses immunitaires et diminuerait le taux de cholestérol. Le thé jaune au goût de fleur (très rare et cher) permet de s’hydrater pendant les canicules d’été. Et il n’y a pas mieux que le wulong pour aider à digérer…

Bref, alors que l’État chinois nous apparaît pour ce qu’il est – un État fasciste –, la vénérable civilisation chinoise ne nous a pas encore livré tous ses trésors…

Séparatisme: les reproches du Rassemblement National adressés à Gérald Darmanin

0
Marine Le Pen s'adresse à la presse après l'assassinat de Samuel Paty, octobre 2020 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage : 00986623_000012

Une tribune libre de Jean-Paul Garraud, rédacteur du contre-projet de loi « visant à combattre les idéologies islamistes » de Marine Le Pen


Le projet de loi dit « séparatisme » a été adopté en première lecture ce mardi 16 février 2021. Ayant œuvré à l’élaboration du contre-projet de loi présenté par les députés du Rassemblement National, j’aimerais répondre à certaines interrogations soulevées par nos adversaires, qui semblent ne pas vouloir comprendre ce que contient notre texte.

Le premier argument qui nous a été opposé est que notre contre-projet serait « inconstitutionnel ». C’est inexact. Notre contre-projet de loi vise à répondre à l’enjeu vital du séparatisme islamiste qui divise notre société. Il ne porte nullement atteinte à la liberté de conscience. Nous sommes attachés à la défense des libertés publiques et des droits fondamentaux ; socle d’une démocratie libérale dans laquelle les idées politiques, les croyances religieuses, les convictions philosophiques, et, de manière plus générale, les opinions personnelles, sont plurielles. Leur expression est libre et protégée. Toutefois, la liberté de conscience, seule liberté dont le champ d’application n’est pas délimité par la loi, peut trouver des restrictions dans sa manifestation publique. Notamment quand la manifestation d’une opinion personnelle peut troubler l’ordre et la sécurité publics, la tranquillité de tous. C’est l’article 10 de la déclaration des droits de l’homme de 1789.

Jean-Paul GARRAUD photographié à Strasbourg © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage : 00929422_000005
Jean-Paul GARRAUD photographié à Strasbourg © ISOPIX/SIPA Numéro de reportage : 00929422_000005

La Convention de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales n’en dit pas moins au deuxième paragraphe de son article 9, que je me permets de reproduire ici: « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. » Notre contre-projet ne vise pas à interdire l’opinion islamiste, nul ne pouvant être contraint en son for intérieur, mais bien à réduire sa manifestation dans l’espace public. La nuance est de taille.

La loi de Darmanin ne désigne pas plus le phénomène qu’il n’entend combattre ses manifestations

Ce que nous voulons prohiber n’est donc pas le fait d’avoir des convictions islamistes. La loi doit en revanche pouvoir dire explicitement que l’islamisme, par sa nature même, mène une guerre contre la France dans le projet avoué de dominer notre pays, d’en changer les mœurs et les lois. C’est précisément, du reste, ce que recouvre le terme de « séparatisme » avancé par le gouvernement. L’islamisme comprend d’ailleurs, dans sa vision du monde, des valeurs irréconciliables avec les principes libéraux qui sont les murs porteurs de notre droit, de nos institutions politiques, jusqu’à notre civilisation. Ainsi, le droit islamique que les islamistes entendent appliquer littéralement, comprend des règles en opposition avec notre Ordre public, le droit de la famille étant régulièrement cité comme l’une de ces principales pommes de discorde. Les filiations sont, par exemple, traitées inégalement. Plus grave encore, les personnes n’ont pas les mêmes droits et y sont discriminées en fonction de leur sexe ou de leurs confessions religieuses, ces règles islamiques ayant des incidences en matière fiscale, civile ou encore pénale.

A lire aussi: Darmanin et Le Pen sortent-ils vraiment tous deux gagnants du débat de France 2?

Le principal grief que l’on peut formuler à l’encontre du projet de loi séparatisme de Gérald Darmanin est donc qu’il ne désigne pas plus le phénomène qu’il n’entend combattre ses manifestations. La loi prend le risque de réduire les libertés de tous pour contrer les ennemis de la liberté que sont les islamistes. C’est une erreur fondamentale, majeure. En tant que défenseurs des libertés publiques et des droits fondamentaux, nous jugeons que s’attaquer très directement aux ennemis de la liberté permet de protéger les libertés de l’ensemble de la société. La diffusion des idées islamistes n’entre pas dans le cadre de la divergence d’opinions, ces derniers ne proposant in fine pas autre chose qu’une sécession pure et simple avec la communauté nationale. Séparation qui ne saurait être tolérée s’ils persistaient à vouloir vivre sur le territoire national.

La loi doit définir l’islamisme comme étant une idéologie prohibée

Les islamistes sont les premiers à stigmatiser la religion musulmane, leurs agissements associant tristement l’ensemble des croyants de cette religion à leur projet politique. Raison pour laquelle la loi doit définir l’islamisme comme étant une idéologie prohibée, ce que s’attache à faire notre contre-projet en donnant les caractéristiques détaillées qui la rendent incompatible avec notre État de droit. La première condition nécessaire et préalable est que cette pratique entraîne l’existence d’un trouble à l’ordre et à la paix publics. Les dernières années nous ont tout de même enseigné que l’islamisme provoquait des divisions au sein de la communauté nationale, incitant des Français à se séparer de la communauté nationale en partant au djihad au Moyen-Orient, en commettant des attentats en France, en discriminant les femmes, en portant le voile intégral dans les rues pour signifier leur insoumission aux lois de la République, en harcelant des professeurs qui auraient eu le tort d’enseigner des leçons en contradiction avec leurs principes, etc.

A lire aussi: Rencontre avec Didier Lemaire: un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

Quant aux caractéristiques spécifiques pouvant entraîner l’interdiction d’une idéologie, elles semblent toutes réunies pour le cas particulier de l’islamisme qui refuse de respecter la laïcité, qui est un facteur de scission majeur induisant des menaces graves pour l’unité de la Nation et l’intégrité de son territoire, qui est incompatible avec les droits, libertés et principes reconnus ou consacrés par la Constitution et notamment la dignité de la personne humaine ou la liberté de conscience et d’expression. De fait, tout islamiste conséquent reconnaîtra que les enseignements de ses maîtres sont en opposition frontale avec les principes libéraux du bloc de constitutionnalité français. Eux-mêmes le répètent fréquemment dans les prêches qu’ils donnent à l’étranger et qui sont diffusés sur internet, comme, c’est plus problématique, dans certaines mosquées en France. Dès lors, il ne peut y avoir d’équivoque ni de confusion : les croyants et pratiquants de l’islam étrangers au projet de cet islamisme fanatique et totalitaire, et, n’ayant pas de lien avec ses adeptes témoignant, de leur part, d’une adhésion ou d’une participation à ce projet, ne sauraient avoir la moindre crainte à cet égard: ils ne sont en rien visés, et, personne, de bonne foi, ne peut faire l’amalgame à cet égard.

Le contre-projet de loi défendu par Marine Le Pen présente donc le double avantage d’être plus explicite sur la question de l’islamisme que le projet du gouvernement, mais aussi, c’est tout aussi important, de ne pas réduire les libertés publiques du reste de la population par lâcheté, paresse intellectuelle ou résignation coupable. C’est parce que je suis resté fidèle à mes principes que j’ai contribué à l’élaboration d’une loi que je crois potentiellement aussi utile que la loi du 11 octobre 2010 – dont j’étais le rapporteur UMP -, ayant consacré l’interdiction du voile intégral. Loi qui a ajouté à la notion classique de l’Ordre public, une dimension sociétale consacrée depuis par le Conseil constitutionnel. J’ai aussi été à l’initiative de la création du parquet national antiterroriste. Une idée reprise partiellement  par Emmanuel Macron… je m’en félicite, mais nous irons plus loin. Peut-être aurait-il dû faire preuve de la même ouverture d’esprit dans sa lutte contre le séparatisme islamisme, le projet de loi définitif étant par trop insuffisant. Cette guerre demande un corpus législatif ferme, précis et explicite pour être réellement efficace.

Pierre-Guillaume de Roux, l’ami…

0
L'éditeur décédé Pierre-Guillaume de Roux (à gauche) et l'écrivain Roland Jaccard (à droite).

Le billet du vaurien


Oui, j’ai eu honte d’avoir travaillé pendant trente-cinq ans dans un journal, Le Monde en l’occurrence, qui consacrait deux pages pour présenter Pierre-Guillaume de Roux comme un éditeur infréquentable, lui qui se souciait si peu de politique et qui n’avait qu’une passion : la littérature. Eussé-je été encore dans cette gazette convertie à l’ordre moral que j’aurais aussitôt démissionné. Dieu merci, sentant le vent tourner, je l’avais déjà fait dix ans auparavant pour travailler avec Frédéric Pajak pour L’Imbécile, puis avec Elisabeth Lévy pour Causeur où j’avais retrouvé quelques esprits libres qui étaient édités par Pierre-Guillaume de Roux. Enfin, un peu d’oxygène !

Le découvreur de Linda Lê

Il y a si longtemps que je te connaissais, Pierre-Guillaume. Tu avais été le premier éditeur à t’intéresser à Linda Lê, la jeune Vietnamienne qui partageait ma vie. Tu avais pris le risque de publier ses trois premiers livres : Un si tendre vampire, Fuir et Solo. Gabriel Matzneff qui était, si je ne me trompe pas, ton parrain, avait salué ton initiative en écrivant dans Le Figaro Magazine un article retentissant : A star is born . Il ne se trompait pas : les vrais écrivains reconnaissent aussitôt les vrais écrivains.

A lire aussi, Thomas Morales: Pierre-Guillaume de Roux, le dernier prince des Lettres

Quand j’avais quitté les Presses Universitaires de France après la mort de Prigent, un grand éditeur lui aussi, remplacé par une femme qui refusait de publier le superbe livre d’Arnaud Le Guern sur Paul Gégauff sous l’odieux prétexte qu’il était trop marqué à droite, tu l’avais accueilli, comme tu le fis pour notre ami commun Ivan Rioufol, puis pour Pierre Mari et Jean-!ouïs Kuffer, sans oublier l’inénarrable Steven Sampson perdu dans des intrigues tordues avec Philippe Roth. Quant à l’amitié indéfectible que tu portais à Serge Koster, elle t’a amené à publier ses meilleurs livres, notamment son Paul Léautaud.

Affranchi de tous les préjugés

Vingt-cinq ans après avoir lancé Linda Lê, tu as également pris le risque d’éditer Marie Céhère et ses Petits Poissons, fabuleux roman d’apprentissage, ainsi que son essai sur Brigitte Bardot. Par pudeur, je tairai le plaisir que j’ai pris en voyant mon John Wayne figurer dans ton catalogue. Nous avions d’autres projets, notamment un qui nous tenait particulièrement à cœur : rééditer Louise Brooks, portrait d’une anti-star aujourd’hui introuvable et plus que jamais d’actualité, elle qui était comme toi affranchie de tous les préjugés.

Mais ce que je n’oublierai jamais, c’étaient nos dîners chez Yushi ou chez Yen, ainsi que les films que nous tournions avec Olivier François et Alfred Eibel chez Jacqueline, ton adorable mère. Elle a perdu un fils exceptionnel et elle ne s’en consolera jamais. Qu’elle sache au moins que pour nous aussi il restera gravé dans nos mémoires.

Les JO de Grenoble 1968 aux enchères

0
Jean-Claude Killy et Guy Perillat aux JO d'hiver de Grenoble, 1968 © DALMAS/SIPA Numéro de reportage : 00091520_000002

Le 27 février, un objet iconique sera vendu aux enchères à Vannes. Une torche ayant porté la flamme des JO d’hiver de Grenoble 1968 sera proposée aux collectionneurs. Retour sur une année doublement historique pour la nation française.


« C’est historique ! » La phrase préférée des journalistes sportifs. Il est vrai que, depuis que nous sommes en paix, les confrontations dans les stades ont avantageusement remplacé les guerres. Les nations s’étalonnent à l’aune de leurs médaillés. Et il faut reconnaître que c’est tout de même plus cordial qu’avec des canons de 75 ou des chars Panzer.

L’époque de Vuarnet, Calmat, Mimoun, Killy…

1968 le fut doublement, historique. Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Quand l’année commence, Charles Aznavour triomphe à l’Olympia. La France fredonne « La bohème ». Dans un stade bondé, conçu pour la circonstance, Grenoble attend le Général et la flamme qui brûlera pendant toute la durée des Jeux. La France éternelle déroule son tapis rouge aux télévisions du monde entier, en couleur. Nul alors ne songe qu’une certaine France, dans ce qu’elle a de traditionnel, va s’éteindre avec elle.

Selon la tradition empruntée à l’Antiquité, la torche a quitté le Mont Olympe pour Athènes où elle a pris l’avion pour Paris. Elle va passer de main en main, parcourant plus de 7000 km, portée par 5000 relayeurs. A Orly, elle est réceptionnée par Jean Vuarnet, médaillé d’or aux JO d’hiver de Squaw-Valley en 1960. Le premier relais sur le sol français est assuré par Alain Mimoun, coureur de fond médaillé d’or aux JO de Melbourne en 1956 et triple médaillé d’argent à Londres 1948 et Helsinki 1952.

A lire aussi: Grenoble: le burkini contre la République

Le 6 février, lors de la cérémonie d’ouverture, la flamme entre dans le stade olympique de Grenoble dans les mains du patineur Alain Calmat, médaillé d’argent à Innsbruck en 1964, sur la poitrine duquel on a placé un micro. Le public massé dans les gradins peut entendre les battements amplifiés de son cœur tandis qu’il gravit les marches pour atteindre la vasque de quatre mètres de diamètre, dessinée par le sculpteur César, équipée de soixante-dix brûleurs.

Emmenée par Jean-Claude Killy, qui domine alors tous ses concurrents sur le circuit mondial, l’équipe de France de ski alpin entre dans la légende des Jeux en raflant huit médailles dont quatre en or. Trois pour Killy qui remporte le slalom géant, le slalom spécial et la descente dont Guy Perillat s’attribue la médaille d’argent pour un doublé historique. Chez les filles Marielle Goitschel rafle l’or en descente et Isabelle Mir l’argent, tandis qu’Annie Famose récolte l’argent en géant et le bronze en slalom.

Naissance du mythe Jean-Claude Killy

La jeunesse française exulte devant l’exploit d’une équipe multi-médaillée. Avec sa figure de play-boy, Killy devient l’idole d’une génération. A peine redescendu du podium où on lui a remis son dernier trophée (excusez du peu, comme dirait Michel Drucker, qui était déjà là pour commenter), il annonce qu’il met un terme à sa carrière de compétiteur. Le mythe est en route. Jean-Claude Killy sera par la suite désigné « champion du siècle ».

C’est la première grande victoire française de l’après-guerre – cette guerre un peu gagnée, comme aurait dit Talleyrand. Les glaciers de Grenoble reflètent une France glorieuse brillant de tous ses feux. Celle dont le général de Gaulle disait que « la Providence l’avait créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires ». Le journal suisse Sport écrit « Les Jeux de Grenoble pourraient être définis comme les Jeux de l’amabilité, de la politesse, du tact et du sourire. L’organisation en a été proche de la perfection ».

Mai 68 fait oublier l’exploit

À ce concert d’amabilités succèderont bientôt des slogans nettement moins policés : « Sous les pavés, la plage », ou « Il est interdit d’interdire » seront les mots d’ordre d’un printemps agité. Le 22 mars, Daniel Cohn-Bendit, surnommé Dany le rouge, prend la tête d’un mouvement qui occupe les locaux de la faculté de Nanterre, donnant le la d’une révolte de la jeunesse qui brûle de s’émanciper. En quelques semaines, la contestation enfle, le mouvement dégénère en climat insurrectionnel. Paris n’est plus qu’un champ de barricades en feu. C’est la « chienlit ». On craint le pire. De Gaulle disparait à Baden-Baden.

A lire aussi: Mbappé étincelant contre Barcelone: le PSG meilleur sans Neymar?

Le 19 décembre, quand les athlètes français sont, pour la première fois, reçus au Palais de l’Élysée avec les médaillés des jeux d’été à Mexico, le pays a retrouvé son calme. Mais le monde a changé. Le sauveur de la France libre n’est plus qu’un monarque en sursis. Le 27 avril 1969, les Français donnent congé au général de Gaulle à l’issue d’un référendum dont il a pris la malheureuse initiative. Le flower power a gagné la jeunesse occidentale qui communie à Woodstock avec Jimmy Hendrix et Joan Baez. La fille aînée de l’Église s’affiche bientôt seins nus sur les plages et revendique la libération sexuelle.

Un demi-siècle plus tard, Mai 68 fait un procès à Mai 68. Les J.O. de Grenoble ont été avalés par l’amnésie générale. De cette année extraordinaire, il ne reste des témoins nostalgiques, et parfois un objet retrouvé qui en rappelle les grandes heures. Telle cette torche qui a porté la flamme des JO de Grenoble et qui sera mise aux enchères à Vannes, le 27 février par maître Jack-Philippe Ruellan. A mi-chemin entre le marché de l’art et celui du souvenir, cet objet iconique est estimé entre 30 et 50 000 euros. Il n’y a plus que le marché pour mettre en valeur la mémoire. Une torche des Jeux d’Helsinki s’est déjà envolée jusqu’à 150 000 euros.

Record à battre.

#Metoo: On y passera tous!

0
Paris, février 2021 © Niels Williamson

D’Éric Brion à Patrick Poivre d’Arvor, voilà bientôt quatre ans que le mouvement #MeToo cherche à remplacer la justice – certes imparfaite – par des jugements sommaires sur les réseaux sociaux, amplifiés par les médias.
Phénomène nouveau, initié par le #MeTooGay, les mouvements misandres pratiquent à présent la chasse aux sorcières dans leur propre camp…


D’une parole inélégante au plus odieux des crimes, avec ou sans preuve et dans une grande confusion, tout allié est à présent soumis au crédo de la « cancel culture ». Que celui dont les péchés n’ont jamais été exposés sur les réseaux sociaux me jette la première pierre et qu’ainsi débutent nos entre-lapidations !

Les militants de gauche et les personnes LGBT ne sont donc plus épargnés et leur sacrifice permet, au contraire, aux eugénistes de la vertu, de purifier leurs rangs. À ce titre, la première victime du #MeTooGay semble idéalement choisie par son camp: Maxime Cochard, figure emblématique des jeunesses PCF, homosexuel et libertin assumé, siégeant aux côtés d’Hidalgo au Conseil de Paris.

On ne veut plus d’autres Guillaume Tran Thanh

Son affaire, que je m’apprête à commenter, est récente, sensible, et son dénouement tragique m’oblige à un préambule : je suis, comme tout être doté d’empathie, bouleversé par l’ultime geste de désespoir commis par l’accusateur dont il sera question. Et c’est précisément pour cette raison qu’il me semble y avoir urgence à élever la voix, avec la volonté ferme qu’il n’y ait pas d’autres Guillaume Tran Thanh.

A lire aussi: Olivier Duhamel: « le Parisien » verse dans le journalisme de caniveau

Le 21 janvier, cet étudiant âgé d’une vingtaine d’années accuse, sur Twitter, Maxime Cochard, de viol. Rien dans ses allégations ne permet légalement de caractériser les faits (il n’évoque ni violence, ni menace, ni contrainte, ni surprise). L’élu communiste et son conjoint auraient profité de la vulnérabilité de ce garçon, l’hébergeant tandis qu’il confessait les admirer puis s’arrogeant, sous ces deux motifs (matériel et affectif), les faveurs de son intimité.

Le ghosting n’a rien d’illégal

Deux jours plus tard, un article paru dans Le Parisien cède la parole à Maître Fanny Colin, l’avocat saisi par Maxime Cochard et qui aurait eu accès aux conversations privées entre les parties. Ces dernières révéleraient au moins dix rencontres, consenties, puis suivies de messages envoyés par Guillaume, tous restés sans réponse, pour souhaiter à l’élu un bon anniversaire, une bonne année, ou encore solliciter un stage à ses côtés. L’idée du viol (déjà curieuse pour des libertins peu avides de contraintes) s’étiole sérieusement et il semble plutôt question d’un amour déçu. Certes, le conseiller de Paris a pu profiter de son aura pour séduire l’étudiant ; certes, l’usage du ghosting (dont nous nous garderons de trouver un équivalent français) est d’une absolue grossièreté, mais rien ici n’apparaît juridiquement condamnable.

Qu’importe, pourtant, ces révélations arrivées deux jours trop tard. Le PCF et la Mairie du XIVème ont, sans délai, exigé de Maxime Cochard qu’il se mette en retrait de ses fonctions. Et que ce dernier dépose plainte pour diffamation n’y changera rien, Twitter a déjà rendu son verdict, où vingt mille appels à la haine ont déchiqueté sa carrière. Sa mise au ban n’est toutefois pas la conclusion de cette sordide affaire puisque, quelques semaines plus tard, Guillaume Tran Thanh est retrouvé pendu dans sa chambre de Nanterre. Le voilà, le cruel dénouement, qui, loin de calmer l’acharnement des masses envers un accusé – jusqu’ici innocent – en nourrit le flot trépidant.

Le prix trop élevé du quart d’heure de gloire warholien

Pour Guillaume, comme pour tout plaignant qui choisit de s’exposer à #MeToo, Twitter confère un instant le statut sacré de victime, démultiplie le nombre de followers et délivre quantité de messages d’amour anonymes. Le quart d’heure de gloire warholien exulte, mais le prix à payer peut s’avérer bien lourd une fois l’enthousiasme retombé. Et si personne ne peut pointer avec certitude les motifs du garçon – des séquelles d’un viol, subi en 2018, à la récente ampleur prise par l’affaire, sur les réseaux sociaux – il apparaît aujourd’hui indispensable que la question soit posée.

A lire aussi: Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

À l’heure où le #MeTooGay vient de faire voler en éclats l’union sacrée entre les mouvements misandres et les milieux LGBT [tooltips content= »Les mouvements misandres et LGBT militent habituellement pour les mêmes causes et évitent de s’entre-déchirer. Ainsi se sont-ils façonné un ennemi commun: le mâle blanc hétéro cisgenre. Avec l’accusation de Maxime Cochard, cette union sacrée vole en éclats NDLR »](1)[/tooltips] ; à l’heure où s’y substitue l’alliance nouvelle des néo-puritains de gauche et des moralisateurs de droite ; à l’heure où un simple tweet peut coûter ses fonctions à un élu ; à l’heure, enfin, où de jeunes plaignants se brisent la nuque au cœur d’un campus universitaire, il ne me semble plus galvaudé d’imaginer que nous y passerons tous.

Les fameux trains du « progrès » nous conduisent vers un monde où nous devrons tous un jour nous voir accusés, haïs, honnis par les foules et ces machines infernales que sont les réseaux sociaux. Et chacun y perdra ce qu’il a de plus précieux, son métier, sa famille, puis peut-être même jusqu’à la vie. Des solutions existent pourtant qui permettraient de freiner leur course : la justice, dont découle la présomption d’innocence ; puis, au prochain aiguillage, une remise à jour de l’amour entre les êtres. Cette voie, je crains toutefois que nos adversaires ne l’empruntent pas, préférant réduire l’amour à ses orgasmes et le désir au consentement.

Le club des membres sans membres

0
David Openshaw et sa femme Janine. Photo: D.R.

Les « transabled » sont des personnes convaincues qu’elles devraient être invalides et qu’une partie de leur corps ne leur appartient pas. Analyse d’un nouveau phénomène.


Vous avez le sentiment que le corps dans lequel vous êtes né n’est pas celui que vous auriez dû avoir ? Ce phénomène constitue le fondement de ce qu’on appelle la dysphorie de genre, ce trouble qui incite adolescents et adultes à faire modifier radicalement leur anatomie par la chimie ou la chirurgie. Maintenant, après les transgenres, place aux « transabled » (comme on dit en anglais par analogie avec disabled, « handicapé »). Ces personnes souffrent de ce qu’on appelle le « trouble identitaire de l’intégrité corporelle », en anglais la « Body Integrity Dysphoria ». Elles sont convaincues qu’elles devraient être invalides et qu’une partie de leur corps ne leur appartient pas. Du Canada à l’Australie, de l’Écosse au Japon, le monde médical découvre de plus en plus de cas de ce trouble, probablement d’origine neurologique. D’ici un an, il fera son entrée dans la « Classification internationale des maladies » publiée par l’OMS. Les « transabled » ressentent un besoin insistant de devenir aveugles, manchots ou unijambistes. Ils ont recours à des prothèses et béquilles pour convaincre les autres et se convaincre eux-mêmes qu’ils sont handicapés. En 1997 et 1999, un chirurgien écossais a même vraiment amputé d’une jambe un Anglais, puis un Allemand. Depuis, les autorités hospitalières ont interdit de telles interventions. D’autres malades tentent de se mutiler pour obliger un chirurgien à intervenir. En 2009, l’Australien David Openshaw a trempé une de ses jambes dans de la neige carbonique : devenu septique, le membre a dû être amputé. Les « transabled » se comparent aux handicapés et aux transgenres, mais rencontrent une grande résistance de leur part. Aux yeux des handicapés, ils accaparent des ressources et idéalisent la dure réalité de la vie d’invalide. Les transgenres qui ne veulent pas être considérés comme des malades rejettent l’association avec cette nouvelle pathologie. Le vivre-ensemble entre minorités peut parfois se révéler dysphorique.

Kafka et Michaux au temps du « stop and go »

0
La philosophe Claire Marin © Photographe : Hannah Assouline

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. À présent comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien », se désolait Henri Michaux dans Lointain intérieur en 1948, texte dans lequel il pousse le plus loin son angoisse devant une vie quotidienne devenue illisible. Cette impression d’un réel fuyant, ce sentiment d’évoluer dans une réalité parallèle rend assez exactement l’état d’esprit des Français confrontés à un monde remodelé par une pandémie qui fête son premier anniversaire et efface tous nos repères. Au point qu’on commence à s’inquiéter de l’état psychique de la population ballottée de confinements en déconfinements, de conférences de presse en couvre-feux. Ce constat était ainsi résumé, à la fin du mois de décembre dernier par Les Échos : « La crise sanitaire et le confinement au niveau mondial ont très fortement accentué les risques dépressifs. En France, la souffrance psychologique atteint des sommets parmi les populations les plus exposées. Un Français sur cinq a sérieusement envisagé de se suicider. »

En matière d’impossibilité à se projeter dans l’avenir, par exemple, on trouve des accents prophétiques dans l’œuvre de Kafka où nombre des personnages restent englués dans un présent perpétuel, comme le narrateur du Terrier, un texte posthume de 1931. Celui qui parle dans Le Terrier ne sait plus s’il est une bête ou un être humain et se sent traqué par un ennemi invisible. Finalement, c’est l’angoisse qui le pousse à exercer sa violence d’abord contre lui-même dans cet espace désespérément clos : « Je le sais fort bien, et même maintenant, à l’apogée de ma vie, je n’ai pas une minute de réelle tranquillité : à l’endroit où se trouve cette mousse sombre, je suis mortel, et je vois souvent dans mes rêves un museau qui ne cesse de renifler avidement alentour. » Avant d’ajouter : « C’est donc avec mon front que des milliers de fois, pendant des jours et des nuits, je me suis jeté contre la terre ; j’étais si heureux quand j’avais le front en sang, car c’était la preuve que la paroi commençait à être solide. » On recherche un abri contre un péril, mais cet abri se transforme en piège peut-être encore plus dangereux. Et cette « paroi » kafkaïenne qui blesse et protège à la fois devient la métaphore saisissante de ces écrans qui ont envahi nos vies et dont la philosophe Claire Marin, dans Le Monde, montre toute l’ambiguïté : « Ce que nous avons découvert, c’est que notre vie n’est pas un fond d’écran sur lequel nous pouvons ouvrir une multitude de fenêtres en même temps. Ce à quoi le virtuel nous laisse croire, l’expérience réelle l’a assez brutalement contredit. »

« Grease » au banc des accusés!

0
"Grease" (1978), film de Randal Kleiser © Cover Images/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA31478722_000010

Quand l’idéologie woke continue ses ravages jusqu’au ridicule, Sophie Bachat défend bec et ongles la belle tradition cinématographique du teen-movie


2021 sera-t-elle l’année du triomphe définitif de l’idéologie woke ? En effet, après les Aristochats, L’odyssée, la réécriture des pièces de Molière en partenariat avec la Comédie Française, la purge continue avec le film culte Grease, accusé, je vous le donne en mille, de misogynie et de promotion de la fameuse culture du viol. Les antiennes désormais habituelles.

Quand la Carte du Tendre ado devient une apologie du viol…

Les pythies du nouvel ordre moral ont déversé des flopées de tweets plus ineptes les uns que les autres, comme à l’accoutumée. « La promotion de la culture du viol et de la soumission de la femme, puisque Sandy Olsson (Olivia Newton-John) devra changer son look et sa personnalité. »

Olivia Newton-John eut une réaction pleine de bon sens face à ses accusations, dans le podcast australien Life of Greatness : « C’est un film musical joyeux qui n’est pas censé être pris au sérieux. Je pense que tout le monde prend tout trop au sérieux, nous devrions nous détendre et profiter des choses pour ce qu’elles sont ». Mais le bon sens n’est plus de ce monde.

A lire aussi, Isabelle Marchandier: Œnologouine: le monde du vin libéré des hommes

Si ces néo-féministes  avaient un tant soit peu de culture, ou même une once de curiosité, elles se seraient aperçues que dans la fameuse danse/parade amoureuse de la fin, si Sandy/Olivia troque effectivement sa tenue de jeune fille sage contre une panoplie de pin-up, Danny-Travolta fait de même en sens inverse en arborant un gilet à la place de son blouson de cuir noir. Cela s’appelle de la séduction, mais il est vrai que selon la nouvelle Carte du Tendre, les femmes qui séduisent des hommes sont des complices du patriarcat, (des « collabites » comme elles disent sur les réseaux sociaux), et les hommes qui séduisent des femmes de potentiels violeurs.

Banalisation de comportements sexistes?

Cependant, la cerise sur l’indigeste gâteau woke se trouve dans le très mainstream media en ligne AuFéminin.com, destiné aux ménagères internautes de moins de cinquante ans, qui nous gratifie d’un article qui déconstruit ce film culte, le tout en écriture inclusive. Cela est digne des Inrocks : « A y regarder de plus près, Grease pourrait bien véhiculer des messages problématiques, allant jusqu’à banaliser des comportements sexistes sans jamais vraiment les remettre en question. En somme un sacré coup de vieux pour ce film de notre enfance reflet de toute une époque. »

Nous sommes définitivement entrés dans une nouvelle ère et nous ne sommes pas prêts d’en trouver la sortie.

Ces nouveaux censeurs gâchent et salissent tout. Les dessins animés de notre enfance, nos émois adolescents, nos éducations sentimentales et sexuelles, et même nos souvenirs de collégiens,  emprisonnés entre les pages des Petits Classiques Larousse. Nous reste comme consolation la machine à remonter le temps. En 1978, le film Grease de Randal Kleiser, adapté d’une comédie musicale qui fit un tabac à Broadway en 1972, a fait danser la planète entière. L’adolescence est une invention américaine de l’après guerre, symbolisée par James Dean, sa courte vie et sa légende. Elle prend dans les années cinquante en Amérique, toute sa dimension joyeuse et rebelle. Grease en est une célébration, un maître-étalon du teen movie (genre qui apparaîtra aux Etats-Unis dans les années cinquante) et qui obéit à des codes et des stéréotypes, comme dans toutes les histoires depuis la Grèce Antique.

A lire aussi, Martin Pimentel: Sandrine Rousseau assure qu’elle sera la candidate écolo en 2022

Le bad boy amoureux de la jolie fille un peu farouche, la nunuche, l’intello qui se fait harceler, la fille dessalée et un peu rebelle (formidable personnage de Rizzo), le tout dans le décorum du rêve américain d’après guerre : le drive in, le lycée où l’on n’étudie pas, le bal de promo, et en point culminant, l’inévitable course de bagnoles qui fait surgir la tension sexuelle. Cela tient du drame shakespearien, de la tragédie Antique et du music hall de Broadway. Roméo et Juliette n’est-il pas finalement le premier teen movie ? (West Side Story en est d’ailleurs une adaptation).

De La fureur de vivre à La Boum en passant par Diabolo-Menthe

En 1955 sort le film de Nicholas Ray, La fureur de vivre, qui immortalisa James Dean en t-shirt blanc et cuir noir et qui est alpha et l’omega du teen movie tragique et crépusculaire. James Dean, qui est en conflit avec le monde entier, ses parents, le lycée, et surtout le chef de bande qui fait régner la terreur, côtoie la mort de près (son meilleur ami, interprété par Sal Mineo, se fait tirer dessus par la police) et trouve la consolation dans les bras de Natalie Wood, à la fois douce et torturée. Certains critiques en ont même fait une lecture psychanalytique, car le passage à l’âge adulte se fait à travers la résolution du conflit œdipien entre le personnage de James Dean et celui de son père.

Les plus grands réalisateurs américains se sont tous essayés avec bonheur au teen movie, de Coppola en passant par George Lucas. Les années 80 en fut son âge d’or, notamment avec le film culte de toute une génération : Breakfast Club de John Hughes. En France, ce genre s’inscrit davantage dans la nostalgie et la chronique sociale avec Diabolo Menthe de Diane Kurys et bien sûr La Boum dont les gens de ma génération connaissent les répliques par coeur.

Finalement, les élucubrations des néo-féministes ont une utilité: celle de nous donner l’envie de nous replonger dans les livres, les films, les chansons d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…

Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

0
Florence Porcel © LCHAM/SIPA Numéro de reportage : 00672823_000017

Après Richard Berry, accusé par sa fille, voici PPDA, violeur d’une ex-groupie. Le Parisien, jamais en retard d’un récit libidineux, narre dans le détail l’accusation à laquelle l’ex-présentateur de TF1 doit répondre. Que son accusatrice ait elle aussi un livre sur le gaz n’a bien entendu aucun rapport avec le soulagement soudain de sa conscience.

Tout remonte à l’automne 2004. Une étudiante ambitieuse écrit une lettre à PPDA, dont elle admire les romans, ce qui témoigne d’un goût littéraire très sûr, et y joint des extraits de ses œuvres à venir. Le présentateur finit par lui répondre, l’appelle tard le soir, et lui demande (dit-elle) si elle a un copain, et combien de fois elle se masturbe par jour ou par semaine. Des questions bien innocentes posées à 11 heures du soir, et qui ne mettent pas du tout la puce à l’oreille — ni ailleurs. C’est donc en toute innocence, figurez-vous, qu’elle se rend au rendez-vous que lui fixe un homme connu pour sa séduction, et de fil en aiguille… « J’étais vierge », déclare-t-elle. Sans doute, comme toutes les pucelles, entendait-elle le rester, c’est même pour ça qu’elle était là. « Florence Porcel affirme n’être pas parvenue à s’enfuir sous l’effet de la surprise et de la sidération, mais soutient que sa panique était clairement perceptible et qu’elle a émis des cris de douleur », écrivent Jean-Michel Décugis et Jérémie Pham-Lê. Oui, il est assez rare que ça passe comme une lettre à la poste.

« A l’époque, l’étudiante n’aurait pas pris conscience qu’elle venait de subir un viol », continuent nos duettistes. L’idée ne lui en est venue que 16 ans plus tard. Entre-temps, elle retrouve notre Don Juan en 2009, et lui taille une pipe — « non, non », dit-elle, d’autant qu’il s’agit d’une « fellation non protégée ».

C’est curieux, cette appétence soudaine pour le goût latex…

Porter plainte ? Elle y pense, dit-elle, mais y renonce, en considération du statut de star du prédateur. Elle conserve néanmoins ses messages, afin d’alimenter le roman qui vient de sortir (Pandorini, chez Jean-Claude Lattès). Un roman à clef, forcément. « Cathartique », disent les rédacteurs du Parisien, qui ont fait des études.

A lire aussi, du même auteur: Rencontre avec Didier Lemaire: un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

Tout tient désormais à un mot — non pas « viol », mais « emprise » — je souhaite bonne chance aux juristes chargés de donner du contenu à un mot qui n’existe pas dans le Code. « [Florence Porcel] décrit un mécanisme d’emprise psychologique dans lequel elle se serait alors enferrée, un système de déni né de l’admiration qu’elle avait pour cet homme célèbre, puissant et bien plus âgé et son désir de percer dans le monde littéraire. »

Admirez comme tous les mots sont bien en place. « Emprise » chapeaute la phrase, de sorte que « déni » passe pour une preuve à charge, et qu’« admiration » et « désir » sont évacués en fin de raisonnement. Il suffirait d’inverser l’ordre pour obtenir l’effet inverse, et montrer que l’accusation d’emprise naît du déni du désir.

Mais a posteriori, quelle délectation de ré-écrire l’histoire !

Il va falloir sérieusement réviser les concepts littéraires les mieux établis. Héloïse et Abélard ? Emprise d’un éducateur sur une élève — oh comme on a bien fait de lui couper les roubignoles ! Tristan et Yseult (la blonde, pas celle qui fait de la publicité pour l’obésité morbide) ? Emprise par l’intermédiaire d’un élixir « drogue du viol » du XIIe siècle ! Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Paul et Virginie, même tonneau : emprise, vous dis-je !

A lire aussi: Causeur: Finkielkraut évincé de LCI, la défaite de la pensée

Autrefois, on appelait ça de l’amour. Oui, mais ça, c’était avant. #MeToo est passé par là, la parole des femmes est sacrée, aucune femme ne mentirait sur un sujet pareil.

Qu’un sentiment d’horreur, voire de haine, puisse se conjuguer assez souvent au désir ne trouble pas la conscience de nos modernes accusatrices. Que Psyché se rende chaque soir chez un « monstre », que la Belle tombe amoureuse de la Bête, que Blanche-Neige soit fort aise que le Prince lui ait roulé une pelle assez énergique pour déloger le petit bout de pomme empoisonnée resté dans un plombage, ou que la princesse Aurore se soit fait réveiller sans son consentement par ce même Prince (un serial niqueur, celui-là, il est présent dans tous les contes), peu chaut désormais au chœur des demi-vierges. Elles veulent des têtes — et, à défaut, des têtes de nœud.

Quant à la part de publicité calculée, comme dans d’autres récits de viol la part de règlements de comptes, ou la part de fantasme et de souvenirs implantés, il reste à la Justice à s’en démêler. En attendant, les réseaux sociaux, peuplés de gens qui ne se font faire de gâteries que sur Pornhub, se déchaînent, et affirment péremptoirement qu’Untel est coupable, et tel autre aussi : victime, voilà un statut moderne et fashionable. Facebook ou Twitter, c’est le règne de tous les Savonarole et de tous les Fouquier-Tinville d’occasion. Vite, l’adresse de PPDA (après tout, le Parisien a bien indiqué récemment où coincer Olivier Duhamel pendant qu’il sort son chien), afin que nos exécuteurs publics sachent où lyncher l’infâme — ce qui leur sera permis seulement après avoir acheté le dernier livre dénonciateur.

Sur la masse des prédateurs supposés, il y en a un certain nombre qui sont blancs comme neige. Mais subsistera quand même la satisfaction d’avoir sali quelqu’un, ce qui permet de se sentir bien propre. On vit décidément une époque formidable.