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Six milliards de touristes et moi et moi et moi

L'assignation au voyage

Six milliards de touristes et moi et moi et moi
L'Acropole d'Athènes, juillet 2019 © Nicolas Economou / NurPhoto / AFP

 


Tout en prétendant voyager pour se faire plaisir, le touriste moderne tente désespérément d’affirmer son statut social dans un monde où les modes de consommation sont le seul vecteur de reconnaissance. Radiographie du mensonge touristique.


Le bien et le mal tiennent souvent moins aux choses ou aux comportements en eux-mêmes qu’à l’échelle sur laquelle ils se déploient. Reiser l’a remarquablement illustré, il y a plus de quarante ans (On vit une époque formidable, 1976), dans une série de planches intitulée « Les riches et les pauvres ». Exemples : « Quand les riches avaient une auto, c’était un événement, quand les pauvres ont une auto, c’est une calamité. Quand les riches allaient aux bains de mer, c’était une curiosité, quand les pauvres vont aux bains de mer, c’est une invasion. Quand les riches se droguaient, c’était pittoresque, quand les pauvres se droguent, c’est un fléau national. » Cela est particulièrement vrai à propos du tourisme. Entre 1838, quand paraît Mémoires d’un touriste de Stendhal, et le début du XXIe siècle où, avant de brûler (peut-être de fatigue), Notre-Dame de Paris accueillait sa douzaine de millions de visiteurs par an, la différence est telle que manifestement, si le mot « tourisme » est resté le même, ce qu’il désigne a changé du tout au tout.

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D’un côté, on voit mal au nom de quoi on interdirait à tout un chacun de s’adonner à une activité autrefois réservée à une élite. D’un autre côté, pratiqué extensivement, le tourisme détruit les conditions qui valaient la peine de faire du tourisme. D’où cette conclusion tirée par l’écrivain colombien Nicolás Gómez Dávila : « En ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout lieu illustre, le seul hommage qu’un pèlerin respectueux puisse rendre à un sanctuaire vénérable est de ne pas le visiter. »

Parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 20 avril 2019. Photo: Denis Meyer / Hans Lucas / AFP
Parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 20 avril 2019. Photo: Denis Meyer / Hans Lucas / AFP

Le tourisme, “pas pour le plaisir de voyager”

Ignorant ce précepte, les foules s’acharnent, et se précipitent toujours plus nombreuses vers des lieux dont les marées qui les envahissent réduisent à néant la possibilité de goûter les beautés. Au demeurant, il suffit d’observer les groupes qui arpentent harassés monuments, musées et trottoirs de Paris, une des villes les plus visitées au monde, pour savoir que l’enjeu véritable ne saurait être d’admirer ou de contempler. Quel est-il, alors ? « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache. Nous sommes cons, mais pas à ce point », dit un personnage de Beckett. Il est rare que le touriste fasse preuve d’une telle franchise. Il prétend, contre toute évidence, que c’est pour « se faire plaisir » qu’il voyage ; de retour chez lui, il se déclare volontiers enchanté de son périple. Quelle réalité ces affirmations ont-elles mission de couvrir ?

Ainsi donc, quinze jours en Écosse, ce serait le niveau zéro. Rester chez soi ou aller chez mémé en Touraine, là, on se retrouve en territoire négatif

Dans sa Théorie de la classe de loisir, publiée en 1899, le sociologue Thorstein Veblen a attiré l’attention sur ce qu’il a nommé la conspicuous consumption, la « consommation ostentatoire », dont le but n’est pas de satisfaire un besoin, mais d’affirmer un certain statut social. L’ouvrage de Veblen a été publié à la fin de ce qu’on appelle, aux États-Unis, le « Gilded Age », l’âge doré (au sens de « plaqué or ») – cette période qui s’étend de la fin de la guerre de Sécession au début du XXe siècle, marquée par une croissance économique et industrielle explosive, une exploitation éhontée de la classe ouvrière, mais aussi la constitution de grandes fortunes et l’apparition d’une classe de « nouveaux riches », avides d’afficher leur réussite. Depuis cette époque, des franges toujours plus importantes de la population mondiale ont été intégrées à la société dite de consommation, où le besoin de reconnaissance dans l’espace social, si essentiel pour chaque être humain, est moins assouvi par l’appartenance à des communautés familiales et locales, pulvérisées par les modes de vie contemporains, que par l’image projetée autour de soi par ses modes de consommation.

Mais qui sera le meilleur touriste?

On comprend alors quel est le plus puissant moteur du tourisme aujourd’hui : le voyage lointain est ce que l’on se doit d’entreprendre pour ne pas paraître minable auprès des personnes que l’on est amené à fréquenter et, du même coup, à ses propres yeux. Reiser, toujours lui, avait parfaitement compris la dynamique, dans une suite de vignettes ainsi légendées :

Les pauvres restent à la maison / Les riches partent en vacances.
Les pauvres partent en vacances / Les riches vont sur la Côte d’Azur.
Les pauvres vont sur la Côte d’Azur / Les riches vont au Maroc.
Les pauvres vont au Maroc / Les riches vont au Kenya.
Demain, les pauvres iront au Kenya / Alors les riches feront le tour du monde.

Les pauvres aussi feront le tour du monde / Les riches feront deux fois le tour du monde…

Aux approches de l’été, la question fleurit entre collègues de bureau : « Et toi, qu’est-ce que tu fais pour les vacances ? » L’année dernière, j’entendais quelqu’un répondre : « Cet été, on ne fait rien. Juste quinze jours en Écosse au mois d’août. » Ainsi donc, quinze jours en Écosse, ce serait le niveau zéro. Rester chez soi ou aller chez mémé en Touraine, là, on se retrouve en territoire négatif.

A lire aussi, Jean-Baptiste Noé: Tourisme: le monde est à moi

Résumons : de même que plupart des personnes qu’on voit courir sur le bitume des grandes villes ne s’époumonent pas par amour de la course à pied, mais parce que des magazines les ont convaincus qu’ils devaient cela à leur santé ou à leur tour de taille, la plupart des personnes qui écument les grands musées, les sites classés, les terres lointaines, ne le font pas par amour de l’art, des vieilles pierres ou de l’exotisme, mais parce qu’ils doivent cela à leur statut social. Cela explique, au passage, la compulsion des touristes à photographier monuments, œuvres et paysages devant lesquels ils défilent, alors même que leurs images seront bien moins bonnes que celles qui se trouvent dans les livres ou sur internet. Seules des images self-made, avec tous leurs défauts, attestent que l’on s’est rendu en personne sur les lieux. Le propos de l’image n’est pas de capter la chose, mais de garder trace que l’on a été en présence de la chose.

Enfin, en présence… Le touriste sent bien, pris dans le flux de ses semblables, que cela va trop vite, qu’il n’est pas en condition d’apprécier, que quelque chose lui échappe. Alors il photographie, dans l’espoir qu’une fois rentré chez lui, au calme, il pourra enfin voir. Malheureusement, chez lui, il s’aperçoit que les images ne rendent rien, qu’il faudrait voir les choses en vrai. C’est un des aspects les plus diaboliques du tourisme : il s’alimente des déceptions qu’il engendre. D’autant que, très largement partagées, ces déceptions demeurent également très largement refoulées, dès lors que le voyage touristique, pour remplir correctement la fonction sociale qui est la sienne, se doit d’avoir été une réussite et de laisser de merveilleux souvenirs. C’est ce qui fait que le mensonge touristique a si longue vie. Ce printemps, le coronavirus a gelé la situation, mais pour combien de temps ?

A lire ensuite, du même auteur: Il faut dire non à Notre-Dame de Macron

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Juin 2020 – Causeur #80

Article extrait du Magazine Causeur


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