Tout en prétendant voyager pour se faire plaisir, le touriste moderne tente désespérément d’affirmer son statut social dans un monde où les modes de consommation sont le seul vecteur de reconnaissance. Radiographie du mensonge touristique.


Le bien et le mal tiennent souvent moins aux choses ou aux comportements en eux-mêmes qu’à l’échelle sur laquelle ils se déploient. Reiser l’a remarquablement illustré, il y a plus de quarante ans (On vit une époque formidable, 1976), dans une série de planches intitulée « Les riches et les pauvres ». Exemples : « Quand les riches avaient une auto, c’était un événement, quand les pauvres ont une auto, c’est une calamité. Quand les riches allaient aux bains de mer, c’était une curiosité, quand les pauvres vont aux bains de mer, c’est une invasion. Quand les riches se droguaient, c’était pittoresque, quand les pauvres se droguent, c’est un fléau national. » Cela est particulièrement vrai à propos du tourisme. Entre 1838, quand paraît Mémoires d’un touriste de Stendhal, et le début du XXIe siècle où, avant de brûler (peut-être de fatigue), Notre-Dame de Paris accueillait sa douzaine de millions de visiteurs par an, la différence est telle que manifestement, si le mot « tourisme » est resté le même, ce qu’il désigne a changé du tout au tout.

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D’un côté, on voit mal au nom de quoi on interdirait à tout un chacun de s’adonner à une activité autrefois réservée à une élite. D’un autre côté, pratiqué extensivement, le tourisme détruit les conditions qui valaient la peine de faire du tourisme. D’où cette conclusion tirée par l’écrivain colombien Nicolás Gómez Dávila : « En ce siècle de foules transhumantes qui profanent tout lieu illustre, le seul hommage qu’un pèlerin respectueux puisse rendre à un sanctuaire vénérable est de ne pas le visiter. »

Parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 20 avril 2019. Photo: Denis Meyer / Hans Lucas / AFP
Parvis de la cathédrale Notre-Dame de Paris, 20 avril 2019. Photo: Denis Meyer / Hans Lucas / AFP

Le tourisme, « pas pour le plaisir de voyager »

Ignorant ce précepte, les foules s’acharnent, et se précipitent toujours plus nombreuses vers des lieux dont les marées qui les envahissent réduisent à néant la possibilité de goûter les beautés. Au demeurant, il suffit d’observer les groupes qui arpentent harassés monuments, musées et trottoirs de Paris, une des villes les plus visitées au monde, pour savoir que l’enjeu véritable ne saurait être d’admirer ou de contempler. Quel est-il, alors ? « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache. Nous sommes cons, mais pas à ce point », dit un personnage de Beckett. Il est rare que le touriste fasse preuve d’une telle franchise. Il prétend, contre toute évidence, que c’est pour « se faire plaisir » qu’il voyage ; de retour chez lui, il se déclare volontiers enchanté de son périple. Quelle réalité ces affirmations ont-elles mission de couvrir ?

Ainsi donc, quinze jours en Écosse, ce serait le niveau zéro. Rester chez soi ou aller chez mémé en Touraine, là, on se retrouve en territoire négatif

Dans sa Théorie de la classe de loisir, publiée en 1899, le sociologue Thorstein Veblen a attiré l’attention sur ce qu’il a nommé la conspicuous consumption, la « consommation ostentatoire », dont le but n’est pas

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