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Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»

Bali, c'est fini!

Qui peut parler sans rire de «puissance touristique?»
Plage du racou, à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), 24 mai 2020.

Le temps d’un été, nos vacances se bornent aux frontières européennes, voire nationales. L’occasion d’épargner à notre patrimoine les dégâts du tourisme mondialisé. Et si nous redevenions des voyageurs plutôt que des consommateurs frénétiques ?


Venise respire, Dubrovnik reprend son souffle, Versailles retrouve son provincialisme d’antan. Dans l’île Saint-Louis, à Paris, on n’entend plus l’exaspérant vrombissement des valises à roulettes en chemin vers l’un de ces Airbnb dont la multiplication a fait grimper les loyers et chassé les habitants. Partout, l’autochtone reprend ses droits sur le nomade, les œuvres et les monuments retrouvent, comme le demande Alexandre Gady, leur préséance sur ceux qui les visitent – ou les traversent. Les disgracieux et puants autocars qui bouchaient la vue et polluaient les façades ont disparu de nos villes et leur cargaison post-humaine avec eux. Autour des grands magasins, on ne se cogne plus à ces grappes humaines dont les grains ne se séparent les uns des autres que quelques instants, le temps de se ruer sur la marchandise d’autant plus convoitée qu’elle attestera du voyage à Paris ou Londres. Bien sûr, en contrepartie, nous ne sommes pas à l’autre bout du monde à nous gaver de pittoresque, faire le pied de grue devant un temple ou une pyramide à ne pas rater, ou essayer de faire cadrer la réalité avec les souvenirs que nous avions emportés dans nos bagages. « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache. Nous sommes cons, mais pas à ce point », dit un personnage de Beckett, cité par Olivier Rey. Eh bien si. Nous sommes cons à ce point.

L’oxymorique industrie du tourisme

En dépit de l’étymologie qui suggère une parenté avec le grand tour des classes cultivées d’autrefois, en se massifiant, le tourisme est peu ou prou devenu une industrie du divertissement qui vend la même marchandise aux classes moyennes du monde entier, seul le décor changeant et octroyant du même coup à chacun le supplément culturel sans lequel il n’est point de vacances réussies. Nous nous rêvons en bourlingueurs marchant dans les pas de Cendrars et Kessel, et nous retrouvons sur des immeubles flottants encompagnie de milliers de nos semblables. D’après le catéchisme en vogue dans le Guide du Routard, le touriste responsable et citoyen est à la recherche de l’Autre. Raison, sans doute, pour laquelle il collectionne passionnément les selfies – « moi devant le Parthénon », c’est la vérité ultime du touriste. Le monument ou l’œuvre sont là pour moi, ce sont mes désirs, et même mes droits qui commandent. Et tant pis s’il faut les exploiter au point de les détruire. Or, comme l’écrit Bérénice Levet, « la visite d’un lieu suppose qu’on se libère de soi afin d’être libre pour une réalité autre et plus grande que soi ».

La singulière période que nous avons traversée et dont nous vivons les derniers feux aurait plongé notre cher Muray dans l’allégresse. L’épidémie a réussi ce que même le terrorisme n’a jamais pu accomplir : la mise à l’arrêt durant trois mois de l’une des toutes premières industries mondiales – quoique oxymorique, l’expression « industrie du tourisme », fréquemment employée, est révélatrice.

A lire aussi, Bérénice Levet : Les droits du sol

Notre dernière ambition

Pendant deux mois, des temples antiques, des cathédrales, des châteaux, des tableaux ont été rendus à eux-mêmes et à leurs secrets. Dans la plupart des pays européens, le confinement a pris fin, permettant aux habitants de retrouver les villes et le brouhaha de la proximité sociale. Cependant, les frontières de l’Amérique et de l’Asie, toujours fermées début juin, resteront difficiles à franchir, faute de liaisons aériennes. À quoi il faut ajouter les règlements sanitaires ubuesques adoptés par les compagnies aériennes au moment où la pandémie marque visiblement le pas, qui dissuaderont le passager le plus tolérant (voir le texte de Stéphane Germain).

Selon toute probabilité, on ne verra donc pas cet été les hordes de visiteurs américains et asiatiques déferler sur l’Europe. Mais déjà, pendant que de beaux esprits discourent sur le monde d’après, en France, les pouvoirs publics et les professionnels du secteur se démènent avec un seul objectif : faire revenir au plus vite les 90 millions de visiteurs étrangers qui sont la plus grande fierté de notre pays, « première destination touristique mondiale » et qui entend le rester. Et ce n’est même pas à notre génie propre que nous devons cette médaille d’or, mais aux trésors dont nous a gratifiés la nature et aux merveilles créées par nos ancêtres. Que notre grande ambition soit d’être le lieu de villégiature privilégié de salariés fatigués est un résumé du déclin français. Qui peut parler sans rire ou sans tristesse de « puissance touristique ? »

La crise sanitaire aurait pu être l’occasion, pour les pays du sud de l’Europe, France y compris, de réfléchir à l’humiliante dépendance de leurs économies au bon vouloir (et aux revenus) des visiteurs étrangers. Dans l’affolement, c’est plutôt à celui qui déroulera le tapis rouge pour « sauver la saison ».

Numerus clausus

Ne soyons pas angélique ou extrémiste. À l’exception peut-être de quelques décroissants fanatiques, nul ne prétend interdire les voyages d’agrément et cantonner chaque habitant de la Terre à son douar d’origine. De plus, les difficultés des commerçants, hôteliers et autres professionnels ne sauraient être prises à la légère. L’incendie de Notre-Dame devrait pourtant être un avertissement. Nos monuments épuisés et saturés demandent grâce.

Alors qu’aujourd’hui la demande est reine et entraîne une croissance illimitée de l’offre, il est urgent de réguler l’activité touristique : numerus clausus dans les musées et monuments, interdiction d’installations qui défigurent la beauté des lieux et détruisent l’environnement, la puissance publique ne manque pas de moyens d’action. Du reste, nombre d’acteurs privés n’attendent pas que l’État agisse pour tenter de promouvoir un tourisme moins dévastateur (voir l’article de Daoud Boughezala sur les régions de la côte adriatique). Ces mutations, si elles se confirment, risquent d’augmenter les tarifs. Que le voyage cesse d’être un droit inaliénable du consommateur qui entend se retrouver en trois clics en séjour all inclusive sur une plage tunisienne pour redevenir un projet en vue duquel on doit économiser, voire consentir quelques sacrifices, pourrait changer légèrement notre perspective et nos comportements.

A lire aussi, Daoud Boughezala : Adriatique, sortir de la masse

Redevenons des voyageurs 

Cependant, ne nous berçons pas trop d’illusions et profitons de la parenthèse enchantée qui s’offre à nous.

On est chez nous ! Pour quelques semaines encore et peut-être pour le seul été de notre vie. Attention, ça ne veut pas dire entre nous Français à l’esprit étroit, n’allez pas croire qu’on fait dans le genre béret-baguette. Par la force des choses, nous serons peu ou prou entre nous Européens, héritiers d’une histoire et dépositaires d’une civilisation qui fait que nous pourrions peut-être ressentir l’âme des lieux que nous traversons plus facilement qu’un Américain pressé de voir arriver la pause-déjeuner.

Certes, qu’il soit français, chinois ou letton, un touriste est un touriste. Sauf que cet été, il se déplacera en petits groupes plutôt qu’en troupeau, en voiture, en train et à vélo plutôt qu’en autocar et en gros porteur. Ça fait tout de même une sacrée différence. C’est un moment béni pour découvrir des merveilles qu’on s’était résigné à ne jamais voir, des tableaux habituellement inaccessibles derrière les groupes brandissant leurs smartphones, des sites dont la beauté est gâchée par la foule. Et une occasion unique de cesser d’être des touristes pour devenir des voyageurs qui s’oublient devant la beauté du monde. À supposer que nous en soyons encore capables.

Juin 2020 – Causeur #80

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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