De Rimini à Dubrovnik, les rives italienne et balkanique de la mer Adriatique ont trop souffert du tourisme intensif. Les professionnels du voyage cherchent un autre modèle, plus lent, écologique et rentable. Enquête.


« Non mais vraiment, qu’est-ce qui t’a pris d’aller mourir à Rimini ?! […] À côté de Rimini, même Palavas a l’air sexy ! Car à côté de Rimini, La Grande Motte ressemble à Venise… » chantent les Wampas. Pourquoi la station balnéaire phare de la Riviera romagnole traîne-t-elle une réputation de bétaillère à touristes ? À l’est de l’Italie, Rimini a suivi la trajectoire typique des lieux de villégiature : création du premier établissement balnéaire en 1843, réservé à l’aristocratie européenne, émergence du tourisme petit-bourgeois durant la période fasciste, essor du tourisme de masse après-guerre. Malgré l’étendue de ses plages sablonneuses, la douceur de son climat et la beauté de ses fonds marins, l’étoile de Rimini a sacrément pâli depuis les années 1980. La faute à la bétonisation galopante, ses plages noires de monde, une offre hôtelière vieillissante, sans compter la pollution qu’engendre le tourisme all inclusive. Résultat des courses : Rimini est bel et bien devenu un Palavas-les-Flots transalpin largement boudé par les étrangers.

Deux cent cinquante kilomètres plus au nord, une belle engloutie polarise les critiques adressées au tourisme de masse : Venise, que les gigantesques bateaux de croisière et les embouteillages humains ont transformée en Luna Park. Comme les Barcelonais et les Florentins, un nombre croissant de Vénitiens ne se résolvent pas à perdre leur âme pour gagner leur vie.

Confusément, avant même la suspension des vols internationaux et la fermeture des frontières, les professionnels du voyage percevaient l’obsolescence du modèle productiviste, versions Rimini ou Venise, et s’employaient à imaginer le tourisme de demain. De la côte dalmate (Croatie) à la région italienne des Marches en passant par Trieste et la Slovénie, un périple adriatique nous donnera un aperçu des mutations en cours.

Croatie : la Tunisie de l’Europe

Inutile de traverser la Méditerranée pour découvrir une contrée perfusée au tourisme. Avec 4 millions d’habitants et cinq fois plus de touristes accueillis l’an dernier, la Croatie est la Tunisie de l’Europe. 20 % de son PIB dépend de ce secteur particulièrement sensible aux fluctuations mondiales. Le fiasco de la saison – entre 60 % et 80 % de touristes en moins – annonce une hécatombe. « La Croatie dépend encore plus du tourisme que l’Égypte de la monoculture du coton il y a cinquante ans… Imaginez qu’un terroriste islamiste bosniaque mette une bombe à Split, la saison est finie ! » conjecture le chef d’entreprise Bogdan Siminiati. Privée d’industrie lourde depuis l’indépendance (1991), après avoir été le deuxième poumon industriel de la Yougoslavie communiste avec ses chantiers navals et ses usines, la Croatie a investi sur ses atouts naturels (soleil, mer, un archipel unique d’un millier d’îles) dès la fin des années 1950, bien avant la chute du titisme. « Au début des années 1960, ils ont commencé à bétonner et à construire des hôtels en masse. Même au plus dur du régime de Tito, tous les hôtels étaient pleins l’été. Anglais, Américains, Français et Allemands affluaient à Dubrovnik », se souvient Siminiati. Brouille yougo-soviétique oblige, les ressortissants du bloc de l’Est n’avaient pas le droit de s’y goberger.

Un demi-siècle plus tard, les Croates prennent conscience des limites du tout-tourisme. Comme Tunis, saignée par la moindre crise du secteur, Zagreb déplore la faible consommation moyenne de ses visiteurs étrangers attirés par les forfaits tout compris. Mais tandis que l’artisanat tunisien peste contre les touristes allemands ou russes qui ne rapportent au pays que des babioles sans valeur, l’offre croate en matière de shopping est plutôt maigre. « Depuis dix ans, les Croates voudraient attirer des clients avec des poches un peu plus profondes, persifle Bogdan. Or, lorsque vous allez en France dans un camping près de Nice, le jour où il pleut, vous avez de quoi dépenser en ville. Alors qu’à Split ou Rijeka, il n’y a pas grand-chose à acheter, ni de sacs, ni de souliers… » Même topo sur la splendide île de Vis, au large de Split, dont on ne peut guère rapporter que miel et lavande en guise de souvenir. Afin de monter en gamme et d’accroître le nombre moyen de nuitées, le pays construit de plus en plus d’hôtels-boutiques quatre ou cinq étoiles.

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La bataille qui oppose tourisme de qualité et tourisme de masse se prolonge sur tous les fronts, de la terre à la mer. Ainsi, les millions d’arrivées par les airs (aujourd’hui grandement contrariées !) n’empêchent pas la croissance du

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