Home Culture Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!


Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!

Liliane, ne refais pas les valises! On reste à la campagne!
Image d'illustration Pixabay

Ils me disent, ils me disent : tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou !


C’est décidé ! Je reste dans le Berry ! Improductif à la ville ou dans un village, quelle peut bien être la différence ? Les surnuméraires comme moi comptent pour des prunes. Mon inutilité actée comme disent les communicants, je demeurerai désormais aux champs. 

Le Président a validé mon choix de vie, hier soir, à vingt heures. À moi, le bon air de la campagne et les colonnes de moissonneuses-batteuses qui bloquent la circulation à la période des moissons, dans un brouillard de poussières. Un halo d’allergènes qui m’empêche d’y voir clair, l’été, à plus de dix mètres, j’en éternue d’avance. C’est toute mon enfance qui resurgit dans la fenaison, j’ai fait la fortune des pneumologues. J’en croise souvent un à la retraite qui me salue au volant de sa Jaguar climatisée. Outre la bénédiction de l’Élysée, j’ai toujours eu un faible pour les reines de comices. Le folklore rural a résisté aux assauts d’un féminisme éruptif. Y voir un spectacle dégradant, c’est manquer assurément de cœur et de vision historique. Je ne trahirai pas ma province. Je me vois en « Hugh Hefner du Boischaut », je théoriserai, un jour, le concept de « la fille du paysan d’à côté », autrement plus érotique et sensuelle que votre voisine de palier. On ne trouve pas encore chez ces jeunes femmes, infirmières, institutrices ou employées à la coopérative agricole, l’amertume des « Community Manager », « Chief Happiness Officer » et autres attachées de presse au bout du rouleau. Elles n’ont pas dans le regard ce que j’appelle l’instinct de la défaite. Elles ont déjà pleinement conscience que leur travail ne sert à rien, qu’il est inepte et dégradant, elles ravalent cependant leur fierté sous des dehors outrageusement positifs. Et elles commencent à avoir honte de ce jeu débile qui les salit, chaque jour, un peu plus. Les féministes pourraient les aider à se sortir de cette spirale infernale du « bullshit job ». Le « boulot à la con » est un horizon indépassable pour cette génération Y. 

Moi, je suis né sous Giscard, je ne confonds ni les X, ni les Y, Aldo Maccione me fait rire et je milite pour le fromage de tête dans les cantines de France. J’aspire tout de même à m’exfiltrer du bourbier parisien. Comme mes camarades trentenaires, je fais le rêve impossible de concilier emploi digital et quête de sens, réseaux sociaux et locavore attitude, AMAP et Insta, Skype et pêche à la ligne. J’avoue que le « en même temps » est tentant dans la situation actuelle. Profiter de l’économie numérique, les pieds dans la glaise, ce don d’ubiquité semble inaccessible à moins d’être rentier ou éditorialiste sur les chaînes d’info. Ce confinement sera-t-il le déclencheur d’un énième retour à la terre ? Après 68, il y a eu ce mirage-là, on sait les cicatrices qu’il a laissées dans la tête de ces néo-ruraux. L’atterrissage fut terrible. Je continue à préférer « Peur sur la ville » de Henri Verneuil au ciné que « course à pied après 19 heures » sur les quais. Aujourd’hui, le virus nous oblige pourtant à choisir notre camp. Je ne veux pas être ce résident secondaire que décrit si bien le Jalignois-sur-Besbre René Fallet dans Un idiot à Paris (Folio/Numéro 2193) : « Le citadin en vacances a beau rouler des mécaniques devant le paysan, il se sent malgré tout frustré, même sans savoir pourquoi au juste, au bord extrême d’un monde qui lui est fermé, au seuil des saisons qui se rient de lui, d’une nature d’où il a été chassé, d’un mystère qui ne sera plus pour lui éclairci ». Si j’ai emprunté le prénom de Liliane dans le titre de cette chronique, c’est par tendresse et nostalgie pour une époque où je regardais Thierry Le Luron à la télévision avec mon grand-père. Georges Marchais, n’en déplaise aux nouveaux apparatchiks de la transparence, c’était encore mon vieux monde avec ses certitudes et ses chapelles, on ne vivait pas dans un Gloubi-Boulga de l’indifférence. Quand on croisait un type ou une voiture dans la rue, on savait par son style ou sa façon de se déplacer à qui on avait affaire. Tout le monde ne portait pas la même gueule satisfaite sur le visage. En septembre prochain, j’aimerais retrouver cette impression de plénitude. Nous allions avec pépé voir ses quelques arpents de vignes, nous observions, en silence, le long labeur de la nature, son incertitude et son miracle à venir. Nous chérissions nos Côteaux de Loire. Un peu plus loin, en Bourgogne, l’écrivain Jean-Claude Pirotte, dans Mont Afrique (Folio/3563), mettait des mots sur notre communion d’un jour : « Il y eut la vie secrète et frileuse à la Maladière, l’automne épuisé de lumière funèbre, et le plain-chant, soudain, de la vigne rousse au bord du ciel comme un sursaut d’allégresse brutale ».

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Journaliste et écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo", Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2021

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