Derrière l’écran d’Anne-Sophie Mercier est un essai biographique d’une grande pertinence, paru peu de temps avant la mort de l’acteur.


Michel Piccoli nous a quittés le 12 mai 2020, à sa manière, en toute discrétion. Quelques jours plus tard, Jean-Loup Dabadie le rejoignait à la table où l’attendaient Sautet, Montand, Reggiani, et la douce Marie Dubois. Piccoli découpe-t-il encore le gigot, en faisant fermer sa gueule à Montand ? Il faut sacrément bien jouer pour clouer le bec à ce grand escogriffe de Montand. Mais Piccoli savait tout jouer, à commencer par le colérique. Derrière l’écran, pour reprendre le titre de la biographie que lui consacre la journaliste Anne-Sophie Mercier, l’acteur se foutait parfois en rogne, il gueulait fort même. 

Enquête minutieuse et fouillée

Sa filmographie est impressionnante. Pour ma part, je retiens trois longs-métrages. D’abord La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, où il montre que « le mâle occidental gavé et blasé n’a d’autre choix que le suicide », comme l’écrit si justement sa biographe ; ensuite Une étrange affaire, de Pierre Granier-Deferre, d’après le roman du regretté Jean-Marc Roberts, où il incarne un patron manipulateur, qui dégraisse le personnel des entreprises et repart après avoir achevé sa sale besogne. Le capitalisme dans sa réalité la plus crue ; enfin Max et les ferrailleurs, où Piccoli est face à la prostituée Lilly, Romy Schneider fardée, regard bouleversant. L’acteur campe le personnage de Max Pelissier, flic janséniste, obsédé par l’ordre, pervers inoubliable au chapeau et clopes, jeu subtil, envoûtant, machiavélique, qui finit par tomber amoureux de celle qu’il envoie au casse-pipe, avec un final digne d’une tragédie de Sophocle. 

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La caméra de Sautet ne manque rien. Piccoli est encore plus touchant que dans Les choses de la vie, et son accident fatal sur une route départementale qu’il faut définitivement haïr. Mais il y en a tant d’autres. Anne-Sophie Mercier n’en oublie aucun. Comme elle n’oublie pas de parler de Piccoli, acteur de théâtre, qui a su poser sa voix, développer les innombrables facettes de son talent, multiplier les rôles difficiles. Son enquête est minutieuse, fouillée, elle parvient à prendre de l’intérieur un homme secret, taiseux, qui se méfia de ses émotions, vivant assez tranquille, loin du brouhaha de la notoriété. Il fut marié à Juliette Greco. Il dit, laconique : « On s’est vu, on s’est plu, et voilà ! » L’essentiel c’est le travail. Pas les sentiments.

Femme projetée sous les roues d’un char

Anne-Sophie Mercier évoque les jeunes années du futur monstre sacré. Elle nous confie la clé pour comprendre « ce solitaire muré dans ses obsessions », né en décembre 1925, de l’union entre Henri Piccoli, homme effacé, et Marcelle Expert-Bezançon, au caractère affirmé, fille d’un industriel et homme politique. Dès l’adolescence, Michel rejette la bourgeoisie dominatrice et arrogante. Anne-Sophie Mercier écrit : « La cupidité des très riches, assurés de leur impunité, et qui n’ont en tête que l’accroissement de leur fortune, quelles qu’en soient les conséquences, Piccoli la connaît bien, même s’il a choisi de ne pas en parler, et elle le révulse. » 

Comme il se méfiera toute sa vie de la part sombre de l’homme, à commencer par la sienne, même s’il y puisera sa principale source d’inspiration. « En août 1944, il a alors dix-huit ans, rapporte la biographe, il déambule dans les rues et ne perd pas une miette des atrocités de la libération de Paris, qu’il décrira trente ans plus tard dans ses  Dialogues égoïstes ». Une femme tondue projetée sous les chenilles des chars, rue de Rivoli, le sang, les hurlements, les ricanements, les ralliements bien tardifs qui suscitent le malaise. » La frontière entre le bien et le mal est ténue. Il ne l’oubliera jamais lorsqu’il interprétera des personnages ambigus.

Il adoube Depardieu

L’argent, Piccoli le méprise. Il en faut, certes, mais pour monter des projets artistiques novateurs. Il s’engage politiquement, étant de tous les combats de la gauche, en restant toutefois assez discret, à la différence d’un Montand. Il se porte caution lorsque la Ligue communiste révolutionnaire acquiert son siège social à Montreuil. Il est proche de ceux que sa famille a exploités, parfois tués indirectement.

Ce qui ne l’empêche pas d’habiter rue de Verneuil, dans l’hôtel particulier de Greco, qu’il vouvoie, et de se faire servir par des domestiques en livrée. Des contradictions qu’il assument parfois difficilement, poussant une gueulante quand on les lui rappelle, à l’image de la fameuse scène du gigot dans Vincent, François, Paul et les autres. Dans ce film légendaire, il y a le jeune et robuste Depardieu. Piccoli a dit de lui : « Quel génie ! Quel inventeur ! Il a un don formidable, on est ébloui de voir le plaisir qu’il ressent à jouer. Et il ne cabotine jamais. Il est manipulateur, sûrement, il est très roublard, très menteur, tout ce qu’on veut, mais il n’a pas de prétention. » On jurerait qu’il parlait de lui. Interrogé par Anne-Sophie Mercier, comme beaucoup d’autres artistes, Depardieu déclare : « Piccoli ? L’expression d’une liberté totale, un talent absolu. » Passage de témoin réussi.

Le très bien élevé Piccoli

Un point de détail, pour conclure. La biographe évoque le livre posé sur les fesses nues de Bardot, par Godard, dans Le Mépris. Elle dit que son titre, Entrez sans frapper, gêna le très bien élevé Piccoli. Il décida de le retourner, « en un geste protecteur », ce qui déplut à l’atrabilaire cinéaste, lequel finit par concéder que l’acteur avait eu raison. Le titre de ce polar, écrit par John Godey, est Frappez sans entrer. Moins violent pour la sublime BB et son « cul qui chante ».

Anne-Sophie Mercier, Piccoli – Derrière l’écran, Allary Éditions.

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