Marcel Gauchet est de retour dans l’ « Esprit de l’escalier » avec Elisabeth Lévy. Dans le dernier épisode, il est question de la mémoire du général De Gaulle, des violences policières, du nouvel anti-racisme et de Dijon.


Nous vous proposons de lire un extrait de leur échange. Retrouvez l’émission complète sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains.

Verbatim

Elisabeth Lévy. La lutte des classes a-t-elle cédé sa place à la lutte des races?

Marcel Gauchet. Non. C’est d’abord un effet du soft-power américain extraordinaire. Nous vivons à l’heure des États-Unis qui est un pays extraordinairement singulier, mais qui est devenu une référence universelle avec une facilité qui me déconcerte. Sans George Floyd, il y aurait eu tout au plus mille personnes devant le Palais de justice pour Adama Traoré. C’est CNN et consorts qui ont amené 20 000 personnes devant le palais de justice de Paris, un événement en soi qui mérite qu’on y réfléchisse. Par ailleurs, ce qui est saisissant sur le fond c’est l’abyssale disparition de l’histoire de la conscience de la plupart de nos concitoyens. L’idée que le passé puisse être différent du présent ne leur traverse pas l’esprit. On a l’impression que Colbert était un ministre de Pompidou qui a écrit un texte infâme il y a 50 ans, et qu’il faudrait l’abolir d’urgence en saisissant le conseil constitutionnel. (rires) Nous sommes dans un présent perpétuel. La France, c’est incroyable, n’est plus dans l’histoire. L’histoire américaine, la spécificité américaine n’existe pas. Nous sommes dans le monde du Même qui ne tolère aucune autre chose que la célébration de l’Autre. On est arrivé à un degré très élémentaire de réflexes politiques. Ce ne sont pas les militants qui ont toujours existé, la France d’ailleurs se distingue en termes de militance aberrante. Ce qui est significatif c’est le relais d’opinion, le fait que la plupart des médias s’alignent sur cette ignorance militante satisfaite d’elle-même.

Nous sommes dans le monde du Même qui ne tolère aucune autre chose que la célébration de l’Autre

Elisabeth Lévy. Il y a une racialisation du débat qui me semble très claire. Quand Assa Traoré dit « Mes frères », je ne suis pas absolument certaine qu’elle parle de ses frères humains. Il y a une offensive me semble-t-il, une mise en accusation de l’homme blanc, de l’Occident, de la culture française…

Marcel Gauchet. Pire: il y a une offensive sur l’histoire telle qu’elle a eu lieu. C’est ce que montre cette expression aberrante de « privilège blanc ». Il se trouve que des circonstances historiques, accidentelles, ont fait que la famille Traoré est venue en France et que la culture occidentale s’est faite parmi les Blancs. Cette histoire est niée : tout se juge dans un présent total, où tout se juge en fonction d’un rapport de forces actuels en ramenant tout à la race, c’est un racisme qui ne dit pas son nom.

(…)

Elisabeth Lévy. Dans l’affaire Traoré il est aussi question de la police, des violences policières. C’est une thématique qui est en train de prendre, depuis la répression des gilets jaunes jusqu’à ce que l’on vient de voir à Dijon.

Marcel Gauchet. Il y a un problème de fond et un problème d’actualité, vous avez raison. Il est vrai que la manière de maintenir l’ordre pendant les manifestations des gilets jaunes a créé un doute profond sur la police qui a montré une maladresse incompréhensible, là où l’on croyait savoir que la police française était un modèle. (…) C’est une question compliquée mais je suis assez étonné que nous n’ayons pas été plus loin dans l’examen de cette affaire. J’ajoute, sans tomber dans le délire judiciaire, que la répression sur le plan judiciaire a été invraisemblable. Cette répression exceptionnelle alimente dans les profondeurs du pays la défiance.

Elisabeth Lévy. Est-ce une stratégie gouvernementale ?

Marcel Gauchet. Je le pense. Emmanuel Todd y voit une résurgence d’un esprit de classe chez les magistrats, c’est possible.

Elisabeth Lévy. Il faut être juste avant de poursuivre cette analyse de ce phénomène. Toute manifestation, même à Paris, aujourd’hui est accompagnée de violences contre les policiers jamais vues dans notre histoire récente.

Marcel Gauchet. En plus du problème des zones de non-droit il y a une autre composante, qui explique en partie ce qui s’est passé au moment des gilets jaunes : la formation d’une extrême-gauche aux racines anciennes que l’on résume peut-être trop rapidement sous la dénomination black-block. Il y a aussi les zadistes, les antifas… Ces groupes militants d’extrême-gauche sont en fait la transposition à peine voilée de la tentation terroriste des années 1970. Le but est d’amener l’État, toujours conçu comme policier, à…

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