Disparition de l’acteur Michel Piccoli à l’âge de 94 ans


Il fut une époque où la jeunesse française avait envie de voter à gauche, seulement en écoutant Michel Piccoli à la télévision. Une envie d’y croire simplement, de le suivre dans tous ses combats et de l’imiter aussi, un peu. Cette jeunesse d’alors courait dans les urnes, au risque de se perdre et de se tromper. Elle défilait avec enthousiasme, pétitionnait avec cœur, placardait dans la joie, j’oserais presque dire, sans calcul politique. Peu importe l’idéologie mise en avant, l’essentiel se niche toujours ailleurs, dans le fantasme et l’imaginaire. Dans la perception que nous avons des honnêtes hommes. Longtemps après, il laisse en nous, simples spectateurs, une trace, une marque, une attitude qui ne s’effacent jamais vraiment. La mort ne les tue pas. Et puis, il y a dans les défaites politiques, surtout intellectuelles, un panache qui élève, qui rend immortel, qui donne des atours chevaleresques à une carrière. Tout ça semble si loin aujourd’hui, le parti communiste, Mitterrand, les socialistes, l’alternance, toutes les aspirations d’un peuple libre et émancipé, la fable d’un monde civilisé face aux puissances de l’argent. La lutte était inégale. Nous avons connu tant de déconvenues depuis. 

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Magnétique

Dans ce chaos en marche, Piccoli était un phare, vieux commandeur au milieu des ânonneurs et des tricheurs, sage aux cheveux courts, rare et précieux comme un alexandrin. On lui reconnaissait, outre un immense talent, une droiture dans ses engagements. Une vérité, un mot tant de fois sali et trahi. D’autres ont élimé leurs vestes à force de les retourner. Piccoli semblait immunisé contre l’opportunisme, cette maladie du siècle naissant, cette volonté d’aboyer avec les chiens. Il était ce seigneur des planches, admiré par le public et choyé par la critique, encarté par l’Obs et enchristé dans les bons sentiments, un de ces princes italiens ténébreux que l’on croise dans les romans de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui auraient eu des opinions progressistes. En face, dans l’autre camp, celui qualifié, à la hâte, de factieux, on rencontrait un type comme Maurice Ronet, son pendant réactionnaire. Avec ces deux-là, vous avouerez que la partie avait une sacrée allure, le débat prenait de la hauteur, ils suscitaient vocations et emballements. Leur donjuanisme s’apprenait dans les cafés du quartier latin à l’heure de la sieste. La mesquinerie, cette vengeance des faibles, leur semblait étrangère. Piccoli laissait la rouerie aux médiocres. Les filles n’avaient d’yeux, en ce temps-là, que pour ces beaux mecs qui roulaient en Maserati Ghibli ou en Alfa Romeo Giulietta Sprint. J’aurais tant voulu que les universitaires de mon époque, ces déplorables années 1980/1990, les architectes ou encore les éditorialistes de gauche ressemblent à Piccoli. Je m’étais fait à l’idée, peu à peu, qu’un type professant des idées socialement avancées devait obligatoirement avoir la gueule de Piccoli, cette bohème élégante, un brin corseté par des manières aristocratiques. Le plein et le délié de mon enfance, en quelque sorte. On était d’abord saisi par sa présence à la limite de la gêne, une intensité dans le regard qui continue à vous mettre mal à l’aise, puis une folie à peine contenue et enfin ce magnétisme, assemblage sauvage d’un charme vénéneux et d’une voix sortie d’outre-tombe. Un tel concentré n’existe plus. Le brio avait été inventé pour lui. Un extrait de parfum fortement alcoolisé, celui du Saint-Germain-des-Prés des années 1950/1960, d’une scène dite engagée, les grands réalisateurs à la rescousse, une vénération pour les écrivains et la splendeur du texte, le plaisir d’en découdre par le jeu. Les moins de quarante ans ne peuvent pas comprendre cet attrait pour une parole et une stature, l’un n’allant pas sans l’autre. Pour incarner les espérances d’un peuple éclairé, il ne suffisait pas d’être un comédien surdoué, il fallait ce supplément. Cette morgue qui peut vriller en rire. Étrange et poétique. 

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Les acteurs de gauche, c’était mieux avant

Après lui, l’acteur de gauche comme totem de notre paysage culturel s’est métamorphosé en un roublard cynique. Cette figure a perdu de sa superbe, elle a fini par être la caricature d’elle-même, moraliste endiablée et militante dans la coulisse. Piccoli, en porte-voix, était plus crédible qu’un Montand à canotier, une version plus existentialiste que music-hall, il avait ce côté Jean Daniel à l’âpreté savamment orchestrée qui impose la crainte et le respect. Piccoli était explosif en costume de flanelle. Il avait cette outrance des élus, cette capacité à déborder son adversaire par une dinguerie, une exaltation suprême, indomptable que l’on retrouve également chez Marielle, Rochefort ou Noiret. Piccoli m’a éduqué. J’ai rêvé de faire comme lui. Je l’ai follement aimé au volant de son Alfa dans Les Choses de la vie ou enlaçant une Romy déchirante de sensualité mais aussi, le crâne rasé, du côté de Rouffio dans le personnage exagérément mégalomane de Grezillo. Il fut un maître en irrévérences.

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