Foutues éoliennes, le roman de Jean-Luc Allouche, nous plonge au cœur d’une France longtemps oubliée, une France qui, pour notre plus grand plaisir, fait aujourd’hui l’objet de beaucoup d’attention. Cette France est celle de Pagnol et de Giono, enfin, ce qu’il en reste… C’est notre très chère France périphérique. Où l’esprit du temps ne parvient pas à pénétrer complètement.


Avec Foutues éoliennes aux éditions H&O, Jean-Luc Allouche renoue avec l’esprit de Clochemerle. Sous la plume de Gabriel Chevallier, le maire était encore maître en son pays et décidait, souverain, d’installer un urinoir au milieu du village où l’Eglise se trouvait encore. Sous celle de Jean-Luc Allouche, le clocher est toujours là, mais l’édile a perdu de sa superbe : il est réduit à jouer les intermédiaires entre une firme allemande désireuse d’implanter des éoliennes et les habitants de sa commune. Mais, que ce soit au sujet de moulins à vent ou de pissotières, tous les prétextes sont bons pour une franche rigolade.

Burlesque guerre des éoliennes

L’histoire commence avec la mort de l’ancien maire du village. Gaston Truchot s’est pendu dans sa grange « tout ça, (…) à cause à leurs foutues éoliennes » selon les propres mot du défunt… Il faudra patienter jusqu’aux dernières pages pour connaître le fin mot de l’histoire. En attendant, et pour notre plus grand plaisir Allouche nous décrit une burlesque guerre des éoliennes.

On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » …

Comme toujours, il y a les pour et les contre. Les premiers sont les opportunistes qui, en louant leurs parcelles, se réjouissent de pouvoir arrondir leurs fins de mois, et les idéalistes écologistes ravis que leur village se retrouve aux avant-postes pour éviter « la fin du monde ». Parmi les seconds, il y a le président du club de golf qui ferait tout pour préserver la sérénité de son green et la grande armée de gens hermétiques au catastrophisme climatique et sans aucune terre à louer… Au milieu des deux camps, il y a le conseil municipal penaud et dépassé et l’ancien édile Truchot, goguenard et détaché et dont beaucoup pensent encore qu’il tire toutes les ficelles (pour son plus grand malheur…).

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Un petit village résiste encore à l’esprit du temps

Avec délectation et avec une certaine jouissance parfois, le lecteur constate que ce village de gaulois bourguignons est resté à l’abri de l’esprit du temps. Dans ce coin de France où le bistro est demeuré central, on y boit encore des « môminettes », on s’asperge « d’eau de Cologne » et on s’affuble de surnoms. Il y a des « patriarches », des « mâles dominants » et même une « bande de mamans » ! Celles-ci, menées par Georgette Jadon, ont délaissé leurs mômes et leurs fourneaux pour faire capoter l’opération à coup de pétition. On les imagine, comme les « gaillardes » de Brassens, avec de « gigantesques fesses » en train d’arpenter les rues et se battre à « grand coup de mamelles ». On n’est plus habitué et à chaque page, on s’attend à voir tomber la censure ou débouler les chiennes de gardes du néo-féminisme jusqu’à ce moment d’anthologie où on lit, ébahi, que le Victor « dérouille » la Germaine pour « lui montrer qui est le vrai patron » et qu’elle pousse des « couinements de truie quand il la besogne » ! Le lecteur se sent fébrile comme autrefois ces dissidents de l’Est passés à l’Ouest et manquant de s’évanouir devant l’abondance des étals des supermarchés. C’est l’effet de longues privations. L’ombre de la Schiappa passe et on se surprend à vouloir justifier les propos de l’auteur : « mais pardi, c’est qu’elle l’aime son Victor et c’est bien elle qui en redemande ! ».

A vrai dire, malgré leurs excès, Allouche est, on le devine, du côté de ces gens du cru mal dégrossis. En face, il y a « l’intelligence » de l’époque et ses simagrées qui pénètrent par effraction ce cœur de France devenu périphérie. Ses colporteurs apparaissent chez les « antis » sous les traits d’un frêle ingénieur amateur de « coca », chez les « pros », sous ceux d’Adèle Roquette, l’« Hidalgo » du village obsédée par les « générations futures » et fière de proposer son café « acheté à des petits producteurs indépendants colombiens en lutte contre les multinationales »… Les missionnaires bouffis de « lyrisme républicain » ne sont pas en reste. Le maire prêche son « lien social solidaire » et le représentant du préfet les « vertus du faire société, de la démocratie positive et de « la promotion des richesses insoupçonnées des quartiers sensibles ». Ces paroles tournent dans le vide comme des pales d’éolienne, aussi peu efficaces pour régler les problèmes du pays que les moulins à vent pour répondre au besoin énergétique de la France. Les habitants, majoritairement opposés au projet, ont bien senti l’entourloupe. Derrière le discours « léché » de la firme allemande, il y a surtout l’assurance de récolter de juteux profits garantissant le train de vie de ses dirigeants…

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Finalement, Foutues éoliennes, c’est le récit hilarant du centre contre la périphérie, du simple contre le sophistiqué, du plein contre le vide, ou encore de la terre contre le vent… Dans les dernières pages, à l’enterrement de Gaston Truchot, les habitants, y compris les mécréants notoires, se rangent derrière le curé aussi spontanément qu’ils se sont révoltés contre les éoliennes. « Cette France rurale » est « encore marquée au tréfonds de son âme par les vielles croyances, les calvaires le long des chemins creux et les gestes des générations précédentes ». Allouche nous redonne le sourire et l’envie de se ranger derrière elle pour poursuivre le combat. Tout n’est pas encore foutu !

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