Michel Galabru est mort le 4 janvier 2016. Au théâtre, il a presque toujours joué les plus grands auteurs. Au cinéma, les plus grands réalisateurs l’ont toujours boudé, sa puissante théâtralité étant devenue « cinématographiquement incorrecte ». Le public, lui, l’a toujours adulé.
Que ne dit-on jamais sur Galabru ? Tout ! Pour commencer, qu’il était le plus grand acteur de son époque. Vous trouvez ça trop emphatique ? Tant pis. C’est la vérité. Plus que du génie d’acteur, plus que du génie comique, plus que de la faconde, plus que de la personnalité, Galabru avait du courage ! Un courage nécessaire pour devenir un immense comédien. Le courage d’oser jouer dans un monde où les acteurs en avaient de moins en moins l’autorisation. Il en faisait trop ? Et Raimu ? Et Jules Berry ? Et Jouvet ? N’en faisaient-ils pas « trop », eux, peut-être ? Ah, mais oui, j’avais oublié… nous n’étions déjà plus au temps des monstres sacrés et la Nouvelle Vague était passée par là. Voilà la clé de l’histoire : les Monstres sacrés ! Galabru était fasciné par eux. Il admirait leur façon de dépasser le quotidien, le naturel. « Le paradoxe consiste en ceci que les très grands comédiens tels Jouvet, Raimu, ou Tissier, ou Saturnin Fabre, parlent au théâtre comme on ne parle pas dans la vie et que, malgré tout, ils tirent une vérité de leur personnage, qui serait inaccessible à l’acteur médiocre », écrivait-il dans Je l’ai perdue au 18. Jouvet était d’ailleurs l’un de ses professeurs au Conservatoire. Son maître. Tout comme Denis d’Inès (1885-1968), ancien acteur du Théâtre-Libre d’André Antoine et alors doyen de la Comédie-Française. Voilà d’où vient « l’adjudant Gerber » des gendarmes ! Dans sa jeunesse et jusqu’à sa mort, Galabru écoutait fasciné les enregistrements de la reine de la tragédie Madame Segond-Weber (1867-1945) et du tragédien Jean Hervé (1884-1966) qui lui donnait la réplique dans Britannicus et dont il disait qu’il avait « la voix comme un orgue d’église ». Il ne cessait de répéter : « Des acteurs comme ça, ça n’existe plus malheureusement ! » Il y avait Sacha Guitry aussi, dont, dans sa jeunesse, il imitait le jeu déclamatoire et poétique. Galabru avait décidé de ne pas rompre avec ces Monstres qui le fascinaient. Son jeu, si on le regarde bien, était d’ailleurs très proche de celui des grands acteurs des années vingt, trente et quarante. Pour s’en rendre compte, il faut par exemple le regarder faire terriblement retentir les alexandrins de L’École des femmes dans la mise en scène de Robert Manuel (captée en 1995 !), ou encore écouter l’enregistrement de George Dandin à la Comédie-Française, où il triomphait en 1954. Il avait 32 ans et faisait partie de la troupe du Français depuis 1950. Il y était entré après avoir reçu deux premiers prix à sa sortie du Conservatoire : celui de comédie classique et celui de comédie moderne.
Dandin est son premier triomphe. L’acteur et metteur en scène Georges Chamarat a réuni autour de Galabru une distribution magnifique qui compte notamment la merveilleuse Berthe Bovy, muse de Cocteau et créatrice de La Voix humaine. Chaque soir, salle Richelieu, le public du Français est hilare, électrisé. Il reconnaît Galabru comme un grand acteur de répertoire. Pierre Brisson – alors directeur du Figaro et grand spécialiste du théâtre auquel il a consacré plusieurs ouvrages – écrit en personne à l’acteur pour lui affirmer qu’avec lui, il a vu le plus grand Dandin de toute sa vie. Dans cette comédie de Molière, non seulement Galabru était à se tordre de rire et laissait exploser son génie comique incomparable, mais plus que cela, il était d’une puissance tragique extraordinaire. Tout Molière était là ! La farce tragique, la grimace, l’extravagance. Ses rugissements rivalisaient avec ceux du grand Alain Cuny et résonnaient avec ceux de Mounet Sully décrits par Cocteau. Bien qu’il n’ait jamais joué la tragédie – quelle perte pour elle ! – il aurait été un Thésée admirable. Plus encore que la puissance comique et la puissance tragique alliées en un seul acteur, il y avait un lyrisme incandescent. Galabru chantait. Comme ses maîtres ! Il avait une mélodie propre. Et son grand mérite – qui causa d’ailleurs sûrement sa perte – est d’avoir toujours imposé cette particularité au cinéma. De tous les acteurs de son époque, il était le plus lyrique. Prenez le pire des navets qu’il ait tournés, Galabru y chante. Et comme Raimu ou Jules Berry, il joue de tout son corps. Regardez sa scène dans La Vie dissolue de Gérard Floque de Lautner (vous la trouverez facilement sur internet)… du grand art ! Une leçon de jeu. Comme chez Raimu, c’est un orchestre qui se met en branle. Une machine de guerre. La voix de tragédien éclate, la gestuelle digne d’un grand acteur du muet prend tout l’écran. Et le génie comique dévaste tout sur son passage ! Pourquoi alors – me direz-vous ! – ni Pialat, ni Sautet, ni Truffaut, ni Téchiné, ni aucun réalisateur « sérieux » ne l’a engagé ? Parce qu’il leur faisait peur ! Probablement. Dans le cinéma « sérieux », il fallait en faire moins. Imagine-t-on Raimu ou Jouvet dans un film de Sautet ? Aurait-il été capable de gérer des acteurs au jeu si « théâtral » ? En aurait-il même eu l’envie ? Tout cela, Galabru en était bien conscient. « Avec l’influence du cinéma, on a demandé une sobriété à l’acteur. On lui a demandé de ne plus bouger. Mais autrefois, des acteurs prodigieux comme Max Dearly ou Jules Berry s’agitaient beaucoup. Il faudrait aujourd’hui trouver des réalisateurs qui permettraient aux acteurs de s’exprimer », disait-il dans une interview. Ces réalisateurs, il les a trouvés. Ce fut le drame de sa carrière ! Car à cette époque, les réalisateurs qui permettaient aux acteurs de jouer étaient ceux des comédies franchouillardes, la plupart du temps très mauvaises. En dehors du théâtre, les navets étaient quasiment les seuls endroits de liberté pour les acteurs. C’est dans ces films que Serrault, Darry Cowl, Dufilho ou encore Marielle ont pu laisser éclater leur folie ! Les navets, il en aura tourné… Le Führer en folie, Y’a un os dans la moulinette, Arrête de ramer, t’attaques la falaise !, La Dernière Bourrée à Paris, Chaussette surprise ou encore Room Service de Lautner, film extraordinairement mauvais mais dans lequel le duo Galabru/Serrault est déchaîné et laisse libre cours à sa folie burlesque. Dans sa carrière cinématographique, quelques exceptions existent, évidemment. Uranus de Claude Berri d’après le roman de Marcel Aymé. Sur fond de libération et de chasse aux collabos, Galabru y joue le rôle de Monglat, « une ordure riche. Une ordure qui tremble pour ses millions. » Immense numéro d’acteur. Épatant, scotchant ! Scène courte qui lui vaudra une nomination aux Césars. Mais dans ce film, son grand monologue est – mot pour mot – le texte de Marcel Aymé. Et lorsque Galabru joue un grand auteur, l’état de grâce est là. Dans les exceptions de sa carrière au cinéma, il y a aussi eu les films de Mocky. Le baroque Ibis rouge dans lequel il tient l’affiche au côté de Michel Simon, Michel Serrault, Darry Cowl et Jean Le Poulain. Le merveilleux Y a-t-il un Français dans la salle ? aux côtés de Victor Lanoux, Jacques Dutronc, André Ferréol et Dufilho.

Notre histoire de Blier également, dans lequel le réalisateur lui offre une magnifique et étrange partition face à l’hypnotique Delon. Blier et Mocky : voilà deux exemples rares de réalisateurs de grande qualité qui laissaient jouer les acteurs. Comencini et Dino Risi, eux non plus, ne se sont pas privés du génie de Galabru. Et Tavernier me direz-vous ? Oui, Le Juge et l’Assassin. Mais j’en ai ma claque ! Pourquoi nous rabâche-t-on ce film ? Je ne suis pas d’accord ! On voudrait nous faire croire que Galabru doit beaucoup à Tavernier. Mais c’est le contraire ! Sans Galabru, ce film n’aurait pas grand intérêt. C’est du cinéma classique, sage, bien fait, sans personnalité. Tout ce que Galabru doit à Tavernier, c’est d’avoir enfin été considéré par tout un tas de snobs intellos. Et un César ! Mais Galabru dépasse largement le film. Cette petite œuvre peine à contenir l’acteur. C’est à deux doigts de craquer. Il faut cependant reconnaître que le choix de Tavernier d’engager Galabru – acteur alors considéré comme ringard par une grande partie du milieu – relevait de l’intelligence, de la pureté et du courage. Le réalisateur n’avait pas regretté son choix. Tavernier se disait fasciné par l’acteur durant tout le tournage. Il avait tourné avec Noiret, Huppert ou encore Romy Schneider mais disait qu’avec Michel Galabru, il avait eu affaire à « un cas unique ». Malgré l’enthousiasme critique pour sa performance et, à travers son César, la reconnaissance du métier, les grands rôles dans le cinéma « chic » ne viendront plus. Au cinéma, Galabru n’aura jamais la carte.
Il faut maintenant parler du théâtre ! En effet, c’est bien là que Galabru, seul à la barre du navire, a pu véritablement régner. Pour commencer, je dois dire que jamais je n’ai vu pareil monstre de scène. Quand il paraissait, tout autour de lui s’effaçait. Il attrapait le public, et ne le lâchait plus. C’était de la sorcellerie. Il baisait la salle, la faisait jouir. Je l’ai vu une dizaine de fois dans La Femme du boulanger de Pagnol en 2012 à Hébertot. Il avait 90 ans. Chaque soir, il galvanisait l’auditoire. Sa connexion avec le public était inexplicable. La scène était son royaume. Le public son peuple. Sa femme même ! La salle était chaque soir sous le charme, amoureuse, ensorcelée. Elle demandait à se faire prendre encore et encore. Chaque éclat de rire du public était un cri de jouissance qui résultait d’un coup de génie envoyé par le grand sorcier. Entre chacun des spasmes de la foule – captive de son prodige d’acteur – régnait une tension qui jamais ne redescendait. Tant que Galabru était sur scène, il n’y avait pas de répit pour le public. Dans la dernière scène de la pièce – scène dramatique d’une beauté extraordinaire –, Galabru atteignait le tragique. Silence de mort dans la salle. Sa voix montait dans les aigus, et doucement, sur une seule note, la note qu’il avait choisie pour exprimer le drame de cet homme, il chantait la douleur de ce cocu merveilleux. Cette longue plainte, qu’il donnait à mi-voix dans un lyrisme absolu, déchirait le cœur de la salle. Le filet de voix qu’il diffusait – comparable aux sons filés de Montserrat Caballé – se répandait miraculeusement jusqu’au poulailler. Ce rôle du boulanger, Pagnol en personne lui avait proposé de le créer au théâtre bien des années plus tôt. Raimu était mort et Pagnol voyait en lui une possible descendance. Galabru avait refusé. Il était trop impressionné de reprendre le rôle créé au cinéma par l’immense Raimu. « Je ne peux pas accepter… On ne refait pas un Rembrandt », avait-il dit à l’auteur. Du vivant de Pagnol, la pièce ne fut jamais jouée. C’est Savary qui, bien des années plus tard, en 1985, réussit à convaincre Galabru. Triomphe ! Durant un an, les 1 800 places du théâtre Mogador sont prises d’assaut. Le public et la critique sont à ses pieds. Galabru n’aura ensuite de cesse de reprendre ce rôle. En 1998 dans sa propre mise en scène à la comédie des Champs-Élysées, en 2010 mis en scène par Alain Sachs pour un direct sur France 2 (qui existe en DVD) puis en 2012 au théâtre Hébertot. De même pour Les Rustres, de Goldoni qu’il avait créé au TNP de Vilar en 1961 et qu’il joua presque jusqu’à la fin de sa vie dans différentes mises en scène. C’était son obsession. Les auteurs ! Percer le mystère des rôles, tenter de les approcher au plus près. Sa carrière au théâtre était à l’opposé de celle qu’il avait menée au cinéma. Presque pas de navets. Sur les planches, toute sa carrière, il aura servi inlassablement Molière, Feydeau, Ionesco, Shakespeare, Giraudoux, Courteline, Labiche, Balzac, Mirbeau ou encore Anouilh pour qui il a créé Les Poissons rouges aux côtés de Marielle et dont il jouera ensuite L’Hurluberlu. Du très beau boulevard aussi… comme La Claque du magnifique André Roussin de l’Académie française, qu’il avait joué aux côtés de Pierre Fresnay. Roussin, d’ailleurs, expliquait dans son livre Le Rideau rouge qu’il voyait en Galabru un des seuls acteurs encore dans la lignée de Paul Mounet, Charles Dullin et Jouvet. Mais Galabru n’était pas né à la bonne époque. Philippe Caubère a souvent dit « Galabru est un Raimu qui n’aura pas rencontré son Pagnol ». Pour vous convaincre qu’il était le plus grand – vous qui, comme trop de monde, pensez que Galabru était juste un très bon comédien –, je terminerai par une anecdote. Mon amie Marion Lahmer, après avoir été durant trois ans l’élève du cours de théâtre que donnait Michel Galabru, avait voulu intégrer celui de Niels Arestrup au théâtre de l’Œuvre. Elle va à l’audition et passe sa scène devant Arestrup. À la fin, l’acteur l’interroge sur son parcours. Quand il apprend qu’elle était au cours Galabru, il lui fait cette réponse : « Mademoiselle, vous rendez-vous compte que vous avez étudié avec le plus grand acteur français, voire d’Europe ? Je ne peux rien vous apprendre de plus. »



