Dans ce film passionnant, Costa-Gavras s’inquiète de la tournure anti-démocratique prise par les institutions européennes.


Actuellement en salles, le nouveau film de Costa-Gavras sur la tragédie interminable que vit le peuple grec depuis 2008, a essuyé, dès sa sortie en France, le 6 novembre, des tirs de barrage intenses d’une partie de la critique française(1).

Fort de son talent, le réalisateur des thrillers politiques inoubliables que sont Z (1969), L’Aveu (1970) ou Missing (Palme d’Or, Cannes, 1982), aujourd’hui âgé de 86 ans, réussit pourtant, avec ce film, à léguer à la postérité le récit inouï du bras de fer entre la Grèce et ses créanciers européens, en s’inspirant du livre Conversations entre adultes (2017) de Yanis Varoufakis(2), l’ancien ministre des finances grec.

La gauche radicale grecque contre la troïka

Témoignage historique s’il en est, car le charismatique Varoufakis avait enregistré en secret, à l’insu de ses interlocuteurs, les échanges entre les parties, lors des réunions cruciales au sein des institutions européennes, qui marquèrent l’année 2015. Cette année-là était arrivé au pouvoir le gouvernement Tsipras issu de la gauche radicale, sur la promesse d’un programme anti-austérité. Le film, sur la base de ces enregistrements inédits, fait découvrir au grand public l’affrontement brutal à huis clos entre, d’une part, la Grèce aux abois et, d’autre part, les membres particulièrement inflexibles de l’Eurogroupe. En 2015, ce groupe informel des ministres des finances des pays de zone euro, est présidé par le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, mais de facto placé sous la férule du ministre fédéral des finances allemand, Wolgang Schäuble. (A noter quand même que le ministre néerlandais en question s’est illustré en 2013 en confisquant les dépôts des déposants chypriotes dans le cadre du sauvetage des banques dans ce pays).

Imperméables à l’idée que les politiques d’austérité imposées à la Grèce puissent être à la fois extrêmement cruelles vis-à-vis du peuple grec, mais également inutiles en raison du cercle vicieux de l’austérité, les membres de l’Eurogroupe s’acharnent en 2015 à forcer le gouvernement grec à accéder à leurs exigences. A ce stade, la population avait pourtant déjà accepté d’immenses coupes dans les dépenses publiques, des hausses d’impôts, une réforme drastique de la sécurité sociale et une baisse sans précédent des pensions de retraites et des salaires (-30% pour les soldes des militaires par exemple).

Un pays dépecé

Dans l’environnement dépeint comme glaçant des institutions européennes, les technocrates apparaissent à la fois coupés de toute réalité sociale et foncièrement déshumanisés. Le spectateur est invité à assister en direct à l’hallali d’un Etat européen de 10 millions d’habitants. 

Sur place, en Grèce, au même moment, plusieurs dizaines d’« experts » de la Troïka (cette alliance formée par la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire international), sans contrôle aucun –  que ce soit du parlement européen ou du parlement grec – sont en train de dépecer le pays. Décrits comme de piètres économistes bouffis d’arrogance, les experts en question ont carte blanche pour vendre à des investisseurs privés – étrangers pour la plupart – les biens publics grecs : ports, aéroports, plages, monuments historiques etc, dont la vente du port du Pirée aux Chinois! Les  fonds récoltés sont censés être utilisés pour rembourser la dette et recapitaliser les banques.

Comme le dira Costa-Gavras dans une interview à la chaîne France 24, la stratégie de l’Eurogroupe était triple : 1) ne pas faire de cadeau à un gouvernement de la gauche radicale ;  2) punir la Grèce pour son manque de discipline budgétaire passé ; 3) faire un exemple de ce pays pour dissuader d’autres Etats européens de creuser la dette. Le réalisateur apparaît surtout inquiet de la tournure anti-démocratique du fonctionnement de l’Union européenne.

Last but not least, dans ce film passionnant, la manière dont le réalisateur perçoit l’action des protagonistes français de l’époque, tels que Christine Lagarde, Michel Sapin, Emmanuel Macron et Pierre Moscovici, nous interpelle sur la place de la France au sein de l’Union européenne et de la zone euro, et notamment sur son rapport à l’Allemagne. 

Le spectateur ressort tremblant de la séance avec le sentiment que les peuples européens sont en sursis et que le couperet finira par tomber.

Adults in the room, de Costa-Gavras, sortie en salles le 9 novembre 2019

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