Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».
Chœur déchaîné
Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués – le mot n’est pas de trop – à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée – et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…
Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.
Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.
Joseph Haydn en clôture
Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.
Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes… On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…
Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.
Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach. Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50
Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris. Jusqu’au 8 avril.
Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.
En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.
Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien
A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.
Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.
Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.
French theory de droite
Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »
Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.
A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».
A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages
Israël et les États-Unis mènent depuis des décennies une guerre feutrée contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action.
Le 27 novembre 2020, peu après 14 heures, Mohsen Fakhrizadeh quitte Téhéran pour se rendre dans sa résidence de campagne située dans la région d’Absard, une petite ville de villégiature à l’est de la capitale iranienne. L’homme de 59 ans, physicien nucléaire et général du corps des gardiens de la révolution, circule dans un convoi de sécurité composé de plusieurs véhicules. Le scientifique se trouve dans une berline Nissan Teana noire, accompagné de son épouse, tandis que des gardiens de la révolution roulent dans des voitures d’escorte devant et derrière. Vers 14 h 20, alors que le convoi arrive sur une route étroite bordée d’arbres près de l’entrée d’Absard, un premier incident se produit. Une mitrailleuse montée sur un dispositif télécommandé dissimulé dans un pick-up Nissan garé sur le bord de la route ouvre le feu. Les premières balles visent le moteur du véhicule afin de forcer l’arrêt. Fakhrizadeh sort alors de la voiture, croyant d’abord à une panne ou à une attaque classique. À ce moment-là, la mitrailleuse déclenche une rafale extrêmement précise dirigée vers lui. En quelques secondes, une quinzaine de projectiles sont tirés. Touché, Fakhrizadeh s’effondre sur la chaussée tandis que les gardes du corps tentent de réagir. Quelques instants plus tard, le véhicule contenant l’arme explose, détruisant une partie du dispositif et effaçant une grande partie des traces matérielles de l’opération. Fakhrizadeh est transporté vers un hôpital voisin, mais succombe peu après à ses blessures. L’opération n’a duré que quelques dizaines de secondes. Alors que la planète a appris à vivre et travailler à distance, le Mossad aurait ainsi réalisé ce qui ressemble au premier assassinat ciblé mené, en quelque sorte, en mode Zoom.
Course à l’arme nucléaire
Épisode spectaculaire, digne d’un film d’espionnage, comme disent les mauvais journalistes, la mort de Fakhrizadeh n’est qu’un des nombreux rebondissements dans le conflit entre l’Iran et ses deux principaux ennemis, Israël et les États-Unis. En effet, l’opération « Epic Fury », déclenchée par Donald Trump le 28 février, est le nouvel acte d’une très longue guerre qui remonte aux débuts de la République islamique, lorsque le nouveau régime, né de la révolution de 1979, s’est défini idéologiquement comme l’adversaire existentiel des États-Unis et d’Israël.
Dès cette époque, les hostilités se concrétisent au Liban, avec des attentats et des enlèvements menés par des groupes soutenus par Téhéran. Puis, après la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique déploie progressivement une stratégie plus ambitieuse, fondée sur le développement de programmes balistiques et nucléaires ainsi que sur le recours à un réseau d’organisations armées dans la région. Face à cette stratégie funeste, Israël et les États-Unis déploient une combinaison de pressions diplomatiques, de sanctions économiques et d’opérations clandestines visant à ralentir la course iranienne vers l’arme nucléaire et, plus largement, à freiner l’expansion de l’influence stratégique des mollahs au Moyen-Orient.
Le premier épisode de cette guerre multiforme date de 1980. Il s’agit de l’opération « Eagle Claw » (« Serre d’aigle »). Un véritable fiasco. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1980, le président des États-Unis Jimmy Carter ordonne une intervention aussi ambitieuse que secrète pour libérer les diplomates américains retenus à l’ambassade des États-Unis à Téhéran depuis le mois de novembre de l’année précédente.
Le plan comporte plusieurs étapes. Dans une première phase, des avions transportant des hommes des forces spéciales Delta sont censés pénétrer l’espace aérien iranien depuis le golfe d’Oman et atterrir de nuit sur un site désertique isolé baptisé « Desert One ». Au même moment, huit hélicoptères ayant décollé d’un porte-avions dans l’océan Indien ont pour consigne de rejoindre ce point de rendez-vous afin d’y embarquer le commando pour le conduire vers le point « Desert Two », plus proche de Téhéran.
La nuit suivante constitue le moment crucial de l’opération. Des agents de la CIA déjà présents dans la capitale ont pour mission de se rendre au point « Desert Two » pour fournir des véhicules civils aux commandos et les guider vers l’ambassade, où un assaut doit libérer les otages. Parallèlement, il est prévu qu’un détachement de Rangers, une unité d’infanterie légère d’élite, s’empare de l’aéroport de Mehrabad, à l’ouest de Téhéran et y sécurise une piste d’atterrissage pour permettre à des avions-cargo venus des bases américaines de la région d’embarquer le commando et les captifs libérés et de les ramener à la maison. Mais peu de temps après le top départ, une série de pannes techniques sont signalées à « Desert One ». L’opération doit être interrompue en catastrophe. Le commando revient bredouille à la base. Pour l’administration Carter, c’est une humiliation cinglante.
Les années qui suivent, sous la présidence Reagan, sont un temps d’accalmie dans la guerre au long cours qui vient alors de démarrer. Suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak, les États-Unis et Israël œuvrent secrètement pour aider la République islamique à affronter Saddam Hussein. Ainsi, entre 1981 et 1983, les mollahs reçoivent un soutien militaire indirect de la part de Washington et Tel-Aviv, notamment sous forme de pièces détachées pour les équipements américains acquis sous le shah. L’État hébreu, quant à lui, livre discrètement des munitions. Cette coopération clandestine culmine avec l’affaire de l’Irangate en 1985-1986, lorsqu’on apprend que, à la demande d’officiels de Washington, des armes américaines ont été expédiées à l’Iran via Israël afin d’obtenir en échange, outre un substantiel paiement, la libération de sept otages occidentaux détenus au Liban par des groupes chiites alliés aux mollahs. Le scandale est d’autant plus retentissant qu’une partie des fonds récoltés ont ensuite été employés, malgré l’interdiction du Congrès américain, à financer les Contras, un groupe armé en lutte contre le pouvoir nicaraguayen. Pire encore, cette consternante barbouzerie a sans aucun doute contribué à empêcher l’effondrement des capacités militaires iraniennes.
Toutefois, à la fin du conflit entre l’Iran et l’Irak, l’étroite fenêtre de convergence entre l’Iran, les États-Unis et Israël se referme et les hostilités reprennent rapidement leurs droits. Progressivement, la confrontation se transforme en une guerre de l’ombre, dont les cibles principales sont les programmes atomiques et balistiques iraniens. Elle prend en particulier la forme de campagnes de sabotage industriel visant les infrastructures nucléaires, étroitement liées à l’infiltration des chaînes d’approvisionnement industrielles.
Guerre cyber
En raison des sanctions internationales, l’Iran est en effet contraint d’acquérir de nombreux composants sensibles via des réseaux d’importation indirects et souvent opaques. Cette dépendance offre aux services américains et israéliens un levier particulièrement efficace. Plusieurs opérations révélées ultérieurement par la presse montrent que ces circuits sont infiltrés afin d’y introduire du matériel volontairement défectueux. Des pièces destinées aux installations nucléaires sont livrées piégées. Israël aurait ainsi réussi à fournir à l’Iran des plateformes de centrifugeuses contenant des explosifs utilisés lors du sabotage de l’installation d’enrichissement de Natanz en 2021. L’une des premières opérations connues de ce type, baptisée « Operation Merlin » et lancée vers 1997-1998, vise à transmettre aux Iraniens des plans délibérément défectueux d’un composant essentiel pour fabriquer une arme nucléaire. La CIA utilise pour cela un ancien ingénieur nucléaire russe chargé de remettre ces documents aux autorités iraniennes.
Ces manipulations logistiques sont complétées par des cyberopérations visant directement les équipements industriels. Le virus informatique Stuxnet, développé dans le cadre de l’opération secrète américano-israélienne « Olympic Games » conduite entre 2006 et 2010, cible les systèmes de contrôle industriels Siemens utilisés dans les centrifugeuses de Natanz et modifie leur vitesse de rotation afin de provoquer leur destruction mécanique.
À ces opérations s’ajoute le développement de réseaux d’espionnage à l’intérieur même de l’appareil scientifique et industriel iranien. Des agents recrutés localement, des ingénieurs infiltrés ou des collaborateurs clandestins introduisent des logiciels malveillants, transmettent des informations techniques ou facilitent des sabotages internes.
La voiture du scientifique Mohsen Fakhrizadeh après son assassinat par une mitrailleuse télécommandée, Absard, à l’est de Téhéran, 27 novembre 2020. (C) Fars News Agency via AP)/SIPA
Cependant, la dimension la plus visible de cette guerre de l’ombre réside dans l’exécution pure et simple de scientifiques et d’ingénieurs impliqués dans les programmes sensibles iraniens, dont l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Avant lui, entre 2007 et 2012, plusieurs physiciens et ingénieurs nucléaires iraniens ont été éliminés à Téhéran dans des opérations généralement attribuées au Mossad, selon des modes opératoires à la fois simples et redoutablement efficaces. C’est ainsi qu’en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan, impliqué dans les activités d’enrichissement à Natanz, est tué lorsqu’un motocycliste s’approche de sa voiture dans un embouteillage et y colle une charge explosive qui détone quelques secondes plus tard. Un mode opératoire similaire avait déjà été utilisé en 2010 contre le physicien Majid Shahriari, dont le véhicule est détruit dans le nord de Téhéran après qu’un engin explosif a été fixé à sa portière dans des conditions quasi identiques. En juillet 2011, le scientifique Darioush Rezaeinejad est abattu devant son domicile par des hommes circulant à moto, qui ouvrent le feu à bout portant avant de disparaître dans le trafic.
Enfin, ces dernières années, la guerre secrète s’est progressivement étendue à un ensemble de cyberopérations beaucoup plus larges visant les réseaux scientifiques, industriels et économiques iraniens. Les services israéliens ont mené des campagnes d’espionnage numérique destinées à infiltrer les institutions liées aux programmes nucléaires et balistiques afin de surveiller leurs communications, d’exfiltrer des données techniques et de cartographier les réseaux informatiques sensibles.
Parallèlement, certaines opérations ont visé des infrastructures civiles et économiques, comme les réseaux ferroviaires, des installations industrielles ou encore le système de distribution de carburant iranien, provoquant des perturbations majeures. Dans les confrontations les plus récentes, ces actions digitales sont de plus en plus intégrées à des opérations militaires plus larges : elles peuvent servir à désorganiser les communications, à perturber les systèmes de commandement ou à préparer des frappes physiques contre des installations stratégiques.
Lors de l’opération de décapitation du régime menée le 28 février au matin, des systèmes de caméras routières et certaines bornes de téléphonie mobile auraient ainsi été piratés afin de suivre en temps réel les déplacements de cibles et de coordonner les frappes. La cyberguerre est donc devenue un instrument central de la pression permanente exercée contre l’appareil scientifique, industriel et militaire de la République islamique.
Face à la stratégie iranienne de guerre hybride et de guerre par procuration, Israël et les États-Unis ont progressivement élaboré une doctrine de « guerre entre les guerres », fondée sur des campagnes permanentes conduites par les services de renseignement et certaines unités des forces spéciales, en deçà du seuil de conflit ouvert. Ceux qui pensaient avoir trouvé la parade face à des adversaires occidentaux militairement supérieurs, découvrent à leurs dépens que les sociétés démocratiques technologiquement avancées ne sont pas des proies aussi faciles qu’ils l’imaginaient lorsqu’ils les surprenaient par des attentats kamikazes, des prises d’otages ou par l’armement de milices terroristes. Et dans cette histoire aux mille et une péripéties surgissent, à intervalles réguliers, des phases plus ou moins brèves de violence à haute intensité qui mettent les points sur les « i ». Celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins n’est pas la première. Ni, sans doute, la dernière.
Fuite des cerveaux. L’ancienne Première ministre de la Nouvelle-Zélande – et égérie des progressistes du monde entier – s’installe en Australie.
Si elle n’existait pas, certains Néo-Zélandais railleurs et patriotes diraient qu’il ne faudrait peut-être pas l’inventer.
En tout cas, la « Jacindamania » vient de prendre un sérieux coup. Début mars, après que Jacinda Ardern a été aperçue en train de chercher une maison dans les quartiers huppés de Sydney, en Australie, le bureau de l’ancienne Premier ministre au sourire désarmant a confirmé qu’elle et sa famille s’y étaient installées. Les Australiens, sans être réputés beaucoup plus tendres que l’ICE américain avec tous ces salauds d’immigrés, accordent aux Néo-Zélandais des droits automatiques de travail et de résidence. La dernière fois que les Français ont vu Jacinda Ardern, elle multipliait risettes et apparitions médiatiques – notamment chez Yann Barthès dans « Quotidien », chez Brut ou sur France Inter – pour promouvoir son livre Un autre art du pouvoir (Flammarion). Barthès avait même cru de bon goût à l’époque d’accueillir la progressiste de 45 ans avec quelques notes de l’hymne national néo-zélandais… Elle entendra désormais plus souvent Advance Australia Fair (« Qu’avance la belle Australie »), dans un pays où le salaire médian est environ 37 % plus élevé. Aujourd’hui, 12,5 % des Néo-Zélandais vivent hors de leur pays. Si les jeunes partent depuis longtemps à l’étranger pour acquérir de l’expérience et revenir, le nombre de départs chez les 30-50 ans a plus que doublé en quatre ans, passant de 18 000 à 43 000, s’alarme CNN. Le média américain a interrogé ces expatriés qui évoquent, en plus des salaires plus élevés, une baisse significative du coût de la vie : courses hebdomadaires passant de 400 à 267 dollars, transports et carburant en baisse de 40 %, et frais médicaux environ 25 % moins chers, avec un accès beaucoup plus rapide aux spécialistes (contre une semaine d’attente à Auckland ou Wellington). Dans Les Deux Clans, l’essayiste britannique David Goodhart distinguait les somewhere (« de quelque part ») des anywhere saute-frontières à l’aise dans la mondialisation. Il n’est pas difficile de deviner dans quelle catégorie se situe Jacinda Ardern. Sa gestion des suites de l’attentat antimusulman de Christchurch en 2019, ainsi que la communication de son gouvernement pendant la crise du Covid ont été largement saluées dans le monde. Lorsqu’elle s’est présentée avec son bébé à l’Assemblée générale de l’ONU en 2018, ou lorsqu’elle a quitté le pouvoir en 2023 en expliquant ne plus avoir « assez d’énergie », beaucoup de progressistes se sont pâmés devant une figure politique différente dénuée de toute ambition macho. Ils ont cependant moins relevé qu’un mois plus tard, son parti subissait une lourde défaite aux élections législatives.
Ni que l’économie de son pays ne s’était jamais vraiment remise des confinements.
Respectivement à la tête d’Orange, de Free et de Bouygues, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent avec le rachat de SFR le destin de leurs groupes, comme celui de leurs carrières. Un succès inscrira leurs noms dans l’histoire industrielle française, alors qu’un échec signerait sans doute la fin de leur leadership. Récit.
Dans le monde feutré des affaires, rarement l’expression de « billard à trois bandes » – et même quatre, en l’espèce – aura si bien décrit la situation dans laquelle se trouve le secteur français des télécoms.
Alors que leur première offre de rachat de SFR a été rejetée par Patrick Drahi en octobre dernier, Christel Heydemann (Orange), Thomas Reynaud (Iliad/Free) et Olivier Roussat (Bouygues) s’apprêteraient à mettre une seconde offre, revue à la hausse, sur la table. Cette nouvelle proposition sera-t-elle acceptée par M. Drahi, ouvrant la voie à la consolidation attendue du marché français ? Ou s’agira-t-il d’un nouveau pétard mouillé ?
Nul ne le sait encore. Une chose est certaine cependant : à la tête d’opérateurs réunis en un consortium dont l’existence tient, selon les uns, de « l’exploit », et du « miracle » selon les autres, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent à la fois en équipe et en solo. Et ils jouent gros. Dans la balance pèsent en effet l’avenir de leurs groupes respectifs, celui des marchés français et européen des télécoms, mais aussi les ambitions personnelles et la carrière des trois dirigeants. Chacun d’entre eux sait ainsi en son for intérieur que la vente de SFR sera, ou pas, « le » deal de sa vie. Et que du succès, ou de l’échec, de l’opération, dépendra son héritage industriel. À quelques jours ou semaines de la révélation d’une deuxième offre, la pression est donc maximale.
Chez Orange, Christel Heydemann pourrait voir rouge
Et c’est sur les épaules de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, que celle-ci pèse sans doute le plus lourdement. Seconde femme propulsée à la tête d’un groupe du CAC40, la quinquagénaire était déjà, en 2022, « dans les petits papiers de Bercy », comme le relatait à cette époque le magazine L’Express. Ce qui ne l’a pas empêché de devoir, en interne, se battre dans un univers d’hommes pour imposer sa vision à la tête de l’opérateur historique, leader du marché français. Une position que l’intéressée entend défendre, voire conforter : « la France est notre premier marché et (…) nous comptons bien en rester le premier opérateur », a-t-elle assuré à La Tribune à la fin du mois de février.
Être numéro 1 n’a pourtant pas que des avantages. Louée par ses pairs pour avoir su recentrer Orange sur son cœur de métier, Christel Heydemann « a très bien mené sa barque », reconnaissait récemment une dirigeante citée par Le Figaro. Les acteurs et observateurs du dossier SFR attendent donc de la patronne d’Orange qu’elle se montre à la hauteur de sa réputation : si Christel Heydemann « a une occasion unique de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi », relève dans les pages du quotidien de droite un concurrent, « son héritage se jugera à sa capacité à mener à bien cette consolidation française des télécoms ».
Thomas Reynaud (Iliad/Free) : la force tranquille, vraiment ?
Le ton n’est pas tout à fait le même chez Iliad/Free. Fort d’excellents résultats en 2025, exercice au terme duquel le trublion des télécoms a arraché la première place européenne en matière de croissance dans le secteur, le patron du groupe, Thomas Reynaud, peut se permettre de souffler le chaud et le froid. Et d’affirmer, dans un même entretien aux Échos, que « la consolidation paraît assez inévitable à moyen terme » tout en assurant que « le groupe Iliad continuera à croître, avec ou sans consolidation ». Reste qu’en France, et comme le reconnaît Thomas Reynaud lui-même, la croissance se tasse et, possible point d’attention, le nombre d’abonnés a arrêté de croître sur la fin d’année dernière.
D’autres signaux faibles laissent à penser que l’opérateur n’a peut-être pas les mains aussi libres que le prétend sa direction. Reflétant d’après Thomas Reynaud « la fin d’un cycle en France », les investissements de Free sont en baisse de -11% en 2025. Hors fibre, les futurs investissements iront selon toute probabilité vers le cloud et l’IA, ce qui nécessitera d’atteindre une masse critique et d’engager des actions rapides si l’opérateur ne veut pas être distancé par ses concurrents. Autant d’orientations que le rachat de SFR permettrait, toujours d’après le patron de Free, « d’accélérer » ; et à l’inverse, qui seraient compromises en cas d’échec de la consolidation.
Olivier Roussat (Bouygues) : résiste, prouve que tu existes
Reste le cas Bouygues, sans doute plus complexe car plus douloureux – plus « humain » et moins strictement économique que ses concurrents et alliés de circonstance. Car au nom Bouygues Telecom reste fermement attachée la mémoire traumatique de plusieurs fusions avortées : celle de 2014, quand l’opérateur échoue une première fois à racheter SFR, face à Numericable détenu par un certain… Patrick Drahi ; et celle de 2016, quand la fusion entre Bouygues et Orange, qualifiée par certains de « deal du siècle », est dans la dernière ligne droite enterrée par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. DG de Bouygues Telecom à l’époque, Olivier Roussat, qui depuis 2021 assure la direction du groupe Bouygues dans son ensemble, se souvient nécessairement et non sans une pointe d’amertume de ces échecs cuisants.
Est-ce donc par excès de prudence que l’intéressé professe à qui veut l’entendre qu’avec Orange et Iliad, tous sont « ensemble dans le même bateau » ? Une posture de rassembleur qu’Olivier Roussat martèle : si les trois membres du consortium ne sont « pas les meilleurs amis du monde », concède-t-il, « pour qu’une telle opération soit possible, il faut que les trois acteurs aillent dans le même sens ». « Un chemin existe », veut encore croire le patron de Bouygues, qui sait qu’un échec remettrait en cause son leadership à la tête de l’opérateur comme sa capacité à rassembler ses adversaires autour d’un objectif commun.
Pour Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat, l’heure de vérité approche donc à grands pas. Les trois dirigeants savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, et ce d’autant moins que l’acceptation de leur future offre par Patrick Drahi n’est qu’une étape préalable dans un véritable parcours du combattant. Si le deal est conclu, encore faudra-t-il en effet qu’il passe les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, dont le patron a prévenu que l’étude du dossier s’étalerait sur 18 mois – au moins. Demeurent aussi la question de la réaction des marchés, comme celle du pouvoir d’achat des consommateurs, qui ne manquera pas d’être soulevée en pleine campagne présidentielle.
Pour les dirigeants d’Orange, Bouygues et Free, avoir les reins solides ne sera donc pas qu’une expression, mais un prérequis.
Les journalistes s’imaginent être les preux chavaliers de la vérité. Certes, ils ne mentent pas toujours. Mais s’ils croient nous informer, ils contribuent le plus souvent à stabiliser l’ordre existant ou à organiser un immense déni collectif national, avance Charles Rojzman dans cette analyse.
Dans l’imaginaire démocratique moderne, la presse occupe une place quasi sacrée. Elle est censée être ce tiers critique, ce regard extérieur capable de révéler ce que le pouvoir préférerait tenir caché. Elle est née avec l’espace public, comme médiation entre gouvernants et gouvernés, comme promesse de transparence face à l’opacité intrinsèque de toute domination.
Mais cette fonction est aujourd’hui profondément fragilisée. Non parce que les journalistes auraient cessé d’y croire — beaucoup y croient encore sincèrement — mais parce que les conditions mêmes de son exercice ont été transformées. Ce que nous appelons encore « contre-pouvoir » repose désormais sur une fiction. Car il faut partir d’un constat dérangeant : la presse n’est plus extérieure au pouvoir. Elle en est devenue l’un des environnements naturels.
Les journalistes politiques, les éditorialistes influents, les responsables de rédaction évoluent dans le même univers social que les dirigeants qu’ils sont censés surveiller. Ils fréquentent les mêmes cercles, les mêmes dîners, les mêmes colloques, parfois les mêmes écoles. Ils partagent un langage, des références, une vision du monde. Ils appartiennent à cette bourgeoisie culturelle mondialisée, diplômée, mobile, convaincue d’incarner la rationalité moderne. Ce phénomène n’est pas marginal. Il marque une transformation structurelle de la démocratie représentative. La démocratie suppose une séparation fonctionnelle entre ceux qui gouvernent, ceux qui informent et ceux qui jugent. Or cette séparation s’est progressivement dissoute dans une homogénéité sociale. Ce n’est pas un complot. C’est une logique de milieu. Le journaliste dépend du politique pour exister professionnellement : accès aux sources, confidences off, invitations, exclusivités. Le politique dépend du journaliste pour construire sa visibilité, tester ses messages, orienter les récits. Cette dépendance réciproque produit ce que l’on pourrait appeler une économie de la connivence.
Rien n’est écrit. Rien n’est contractualisé. Mais tout est compris. On sait jusqu’où ne pas aller. On apprend vite quelles affaires « passent » et lesquelles ne passent pas. On distingue intuitivement les figures exposables des figures protégées. On intériorise les frontières invisibles du dicible. Ainsi se constitue une zone grise permanente : ni mensonge frontal, ni vérité complète. Une vérité administrée.
Le régime contemporain de la vérité
Ce qui se met alors en place n’est pas simplement une information incomplète, mais un régime de vérité. La vérité n’est plus recherchée comme dévoilement du réel ; elle est produite comme équilibre instable entre ce qu’il est possible de dire, ce qu’il est prudent de taire, et ce qu’il est utile de montrer. Elle devient une construction institutionnelle, une narration régulée, une forme de gouvernance symbolique.
Nous ne sommes plus dans l’ordre de la connaissance, mais dans celui de la gestion des perceptions.
Le réel — trop rugueux, trop conflictuel, trop coûteux psychiquement — est remplacé par un récit acceptable. Ce récit ne vise pas à comprendre, mais à maintenir la cohésion apparente. Il ne cherche pas la vérité, mais la stabilité. C’est là un basculement anthropologique : la démocratie cesse d’être un espace de confrontation avec ce qui est, pour devenir un dispositif de pacification des représentations. Dans ce cadre, les comportements déviants des élites — addictions, violences, prédations sexuelles, arrangements financiers, zones criminelles — ne sont pas ignorés. Ils existent sous forme de fragments, de rumeurs solides, de dossiers à demi ouverts. Mais ils restent confinés dans l’espace du savoir privé. Ils n’accèdent à la sphère publique que lorsqu’ils deviennent impossibles à contenir — ou lorsqu’ils servent une recomposition de pouvoir.
La censure sans censeur
Nous sommes entrés dans une ère de censure sans censeur. La censure classique passait par l’interdit et la répression. La censure contemporaine fonctionne par anticipation des conséquences : perdre l’accès, perdre une source, être marginalisé, voir sa carrière plafonner. Cette autocensure est incorporée dans les trajectoires professionnelles. Le jeune journaliste apprend très vite que certaines enquêtes ne mènent nulle part, que certains noms sont imprononçables, que certaines pistes sont « sensibles ». Mais cette censure est plus profonde encore. Elle ne procède ni par interdiction explicite ni par menace directe. Elle agit en amont de la pensée, dans l’ajustement des désirs professionnels, dans la modulation des ambitions, dans l’apprentissage silencieux des prudences.
On n’empêche plus de parler — on apprend à ne pas vouloir dire. Le sujet devient l’agent de sa propre limitation. C’est une forme douce de domination, où le pouvoir n’a plus besoin de frapper : il suffit qu’il rende certaines vérités structurellement impraticables. À cela s’ajoute la concentration économique des médias. Quand de grands groupes industriels possèdent les organes de presse, l’indépendance devient théorique. Il ne s’agit pas de censurer brutalement, mais d’orienter, de ralentir, de relativiser, de diluer. Le conformisme devient une condition de survie.
L’information comme marchandise
Parallèlement, l’information s’est transformée en produit.
Le scandale n’est plus un acte civique ; c’est un objet éditorial. Il doit être rentable, rapide, scénarisable. Il faut qu’il produise de l’émotion, génère du clic, s’inscrive dans un cycle médiatique court. Ce qui compte n’est plus la profondeur, mais la vitesse. Non la cohérence, mais l’impact. Non la durée, mais la viralité. On choisit donc des cibles compatibles avec ce format : personnalités fragilisées, figures périphériques, acteurs isolés. Mais les véritables centres de pouvoir — ceux qui tiennent les leviers institutionnels, économiques, idéologiques — échappent largement à cette logique. Ils sont trop systémiques, trop complexes, trop profondément enchâssés dans les structures pour devenir de bons personnages médiatiques. L’indignation est devenue sélective. Elle frappe à la marge, rarement au cœur. Ce qui subsiste n’est pas une presse d’investigation permanente, mais une dramaturgie morale intermittente. Cette logique transforme le citoyen en consommateur d’émotions politiques brèves, et le prive progressivement de toute capacité de mise en perspective. Le temps long de la compréhension est dissous dans la succession rapide des affects. Il ne s’agit plus d’éclairer la conscience, mais de capter l’attention. Ainsi se fabrique un sujet informé mais désorienté, saturé de signaux mais privé de structure intelligible.
Uniformité, esprit grégaire et désert intérieur
C’est ici que rejoint l’intuition fondamentale de Soljenitsyne.
Lui qui venait d’un monde de censure brutale fut frappé par ce paradoxe occidental : une liberté presque totale pour la presse, mais une liberté profondément limitée pour le lecteur. Non parce qu’on lui interdit explicitement de savoir, mais parce qu’on le submerge de conjectures, de rumeurs, de jugements hâtifs, de récits prématurés qui ne seront jamais véritablement corrigés. Ces erreurs s’installent dans la mémoire collective. Les journalistes peuvent tromper l’opinion, provoquer des emballements, contribuer à des fautes d’État — sans jamais en assumer la responsabilité historique. Le système est conçu pour que l’erreur ne coûte rien, tandis que le sensationnel rapporte. Derrière la pluralité apparente des médias se cache une homogénéité profonde des cadres de pensée.
Ce n’est pas une pensée unique imposée par décret. C’est une convergence spontanée des représentations, produite par la mode, par la réputation, par le désir d’appartenance. Certaines idées circulent naturellement. D’autres restent invisibles. La société ne censure pas : elle sélectionne. Et cette sélection ne porte pas seulement sur les contenus, mais sur les subjectivités. Elle favorise les discours compatibles avec l’air du temps, et marginalise ceux qui exigeraient une rupture intérieure. De là naît l’esprit grégaire moderne : non par soumission forcée, mais par alignement mimétique. Les individus deviennent libres juridiquement, mais dépendants symboliquement. Ils pensent par résonance. Ils jugent par contagion. Ils adhèrent par imprégnation. Ce n’est plus la peur qui gouverne, mais le besoin d’être du bon côté du sens commun.
De la démocratie à la post-démocratie
Nous assistons alors à l’installation progressive d’un régime post-démocratique.
Les procédures demeurent : élections, débats, pluralisme formel. Mais le cœur du pouvoir s’est déplacé hors de portée du citoyen, dans des espaces techniques, économiques, transnationaux.
La souveraineté devient abstraite. Le peuple est consulté, mais rarement décisif. Informé, mais jamais pleinement éclairé. La politique se transforme en gestion, et la démocratie en théâtre. Le citoyen est maintenu dans l’illusion de participer, tandis que les orientations fondamentales lui échappent. On lui donne des opinions à discuter, mais on lui retire les structures à comprendre. La presse accompagne ce mouvement : elle met en scène le débat, mais ne révèle plus l’architecture réelle du pouvoir. Elle ne ment pas toujours. Mais elle ne dit plus l’essentiel.
Les journalistes comme rouages involontaires
Il faut alors avoir le courage de le dire sans manichéisme : les journalistes ne sont pas seulement victimes de ce système. Ils en sont aussi, souvent malgré eux, les rouages. Non parce qu’ils seraient tous corrompus, mais parce qu’ils sont pris dans une structure qui les dépasse. Ils croient informer, mais contribuent parfois à stabiliser l’ordre existant. Ils pensent dénoncer, mais alimentent une indignation contrôlée. Ils se veulent critiques, mais parlent depuis l’intérieur du dispositif. Ils participent à un récit dont ils ne maîtrisent ni l’origine ni la finalité.
C’est là l’un des drames silencieux de notre temps : la disparition progressive de cette distance intérieure qui faisait autrefois la grandeur du journalisme — cette capacité à se tenir en dehors, à regarder froidement, à nommer l’inacceptable même quand cela coûte.
Le prix du réel
Au fond, ce qui est en jeu dépasse la seule question médiatique. C’est notre rapport collectif au réel.
Une société qui ne peut plus regarder sa propre violence, ses rapports de domination, ses mécanismes de prédation, devient incapable de se transformer. Elle se replie sur des récits compensatoires, sur des indignations ritualisées, sur des morales de surface.
Le réel devient insupportable. Alors on le remplace par le commentaire.
Mais une démocratie qui ne se confronte plus à ce qui dérange cesse d’être vivante. Nous vivons dans un monde saturé d’informations — mais appauvri en vérité. Un monde bavard — mais intérieurement déserté. Et tant que le réel restera filtré, scénarisé, domestiqué, nous continuerons à habiter cette condition paradoxale : celle d’une civilisation qui se croit lucide, alors qu’elle s’organise autour d’un immense déni.
Euthanasie. L’histoire d’une mort choisie qui a bouleversé l’Espagne
Le 26 mars 2026, dans une résidence socio-sanitaire de San Pedro de Ribas, non loin de Barcelone, Noelia Castillo Ramos, 25 ans, est devenue un des visages les plus marquants du débat sur l’euthanasie en Espagne. Son décès, autorisé dans le cadre de la loi de 2021 sur l’aide à mourir, dépasse largement le cadre d’un drame individuel car il révèle les tensions profondes entre autonomie personnelle, normes juridiques et fractures idéologiques.
De fait, pendant près de vingt mois, son affaire a été au centre d’une bataille judiciaire et politique d’ampleur nationale. À travers lui, c’est toute la capacité de l’État espagnol à arbitrer entre droit individuel et oppositions familiales, religieuses et militantes qui a été mise à l’épreuve.
Une trajectoire marquée par la souffrance physique et psychique
Née à Barcelone, Noelia Castillo Ramos a grandi dans un environnement familial instable et a été suivie dès l’âge de 13 ans pour des problèmes psychiatriques sévères, notamment un trouble de la personnalité limite et une dépression majeure. Mais l’événement déterminant survient en octobre 2022 lorsqu’après un viol collectif impliquant son ancien compagnon et trois autres individus, elle tente de se suicider en se jetant du cinquième étage de son immeuble.
Elle survit mais avec des séquelles irréversibles, à savoir une paraplégie complète, des douleurs neuropathiques permanentes et une perte totale d’autonomie. Dès lors, son quotidien est dominé par une souffrance physique constante, qu’elle décrit comme insupportable, à laquelle s’ajoutent un sentiment d’isolement et l’absence de perspectives. En avril 2024, elle engage officiellement une demande d’euthanasie, validée en juillet de la même année après un processus d’évaluation strict.
La loi espagnole : un cadre rigoureux et inédit
Rappelons que l’Espagne a légalisé l’euthanasie en mars 2021 avec la Loi Organique de Régulation de l’Euthanasie (LORE), devenant un des rares pays à reconnaître ce droit comme une « extension de la dignité humaine ».
La législation espagnole impose cependant des conditions strictes : le patient doit être majeur, capable de discernement et souffrir soit d’une maladie grave incurable, soit d’un état chronique entraînant des souffrances jugées intolérables. Le cas de Noelia s’inscrit dans cette seconde catégorie.
La procédure globale repose sur plusieurs étapes, avec notamment deux demandes écrites espacées d’au moins quinze jours, une évaluation par un médecin responsable, un second avis médical indépendant et un contrôle final par une commission régionale. Dans le dossier de Noelia Castillo Ramos, pas moins de 19 professionnels de santé et juristes ont validé la légitimité de sa demande.
Une bataille judiciaire de près de deux ans
Malgré cette validation, l’application de la décision a été retardée par une série de recours introduits par son père, soutenu par la fondation des Avocats chrétiens. La position des plaignants reposait sur deux arguments : d’une part, l’incapacité supposée de Noelia à consentir librement en raison de ses troubles psychiatriques, d’autre part, une contestation pure et simple de la procédure administrative.
En mars 2025, un tribunal de Barcelone confirme la validité de la demande de la jeune fille, soulignant que la paraplégie constitue en soi un motif légal suffisant. Le Tribunal supérieur de Justice de Catalogne puis la Cour suprême espagnole rejettent successivement les recours du père. En mars 2026, enfin, la Cour constitutionnelle refuse de suspendre la mesure, tandis que la Cour européenne des droits de l’homme rejette à son tour une demande de mesures conservatoires le 10 mars. En définitive, une procédure qui aurait dû durer entre 40 et 50 jours s’est étendue sur près de 600 jours.
Consentement, pression et vulnérabilité
Un des épisodes les plus controversés concerne un document présenté par le père de Noelia, dans lequel elle semblait renoncer à l’euthanasie. Néanmoins, l’enquête de justice a montré que ce texte avait été signé sous pression, alors qu’elle était sous l’effet de médicaments. Les tribunaux ont donc invalidé ledit document, qualifiant le consentement de « vicié ».
Cet épisode a dans tous les cas mis en lumière la vulnérabilité des patients dans des contextes familiaux conflictuels et a renforcé l’idée d’un rôle protecteur de l’État dans la garantie de la volonté individuelle.
Une société profondément divisée
Par ailleurs, l’affaire a provoqué une polarisation intense outre-Pyrénées. L’Église catholique espagnole a dénoncé une « culture de la mort », tandis que des groupes conservateurs ont parlé d’« exécution d’État ». Des veillées de prière ont même été organisées devant l’établissement où se trouvait Noelia.
À l’inverse, l’Association pour le Droit à Mourir Dignement a soutenu la jeune femme, dénonçant ce qu’elle voyait comme une « torture institutionnelle » liée à la longueur de la procédure. Certains acteurs de la société civile, comme divers artistes, ont même proposé de financer des soins alternatifs, suscitant un débat sur l’aide apportée aux personnes en souffrance et l’autonomie personnelle.
Les déclarations politiques se sont succédé sur cette affaire, signe d’une crispation médiatique et publique. Le porte-parole du groupe parlementaire socialiste au Congrès des députés, Patxi López, a proclamé que l’euthanasie était une décision « correcte » et « absolument légale ». De son côté, Alberto Ibáñez, élu de Sumar (gauche « radicale »), a demandé du respect pour une décision avalisée par les « dix-neuf médecins ». Au contraire, à droite, le Parti populaire a expliqué par l’entremise d’un de ses responsables, Elías Bendodo, que la mort de Noelia Castillo Ramos supposait l’« échec de l’État » et « l’échec de nous tous en tant que société », insistant sur la nécessité pour le gouvernement de « résoudre les problèmes des gens et de corriger les erreurs ». Quant à Pepa Millán, porte-parole de Vox (droite « radicale ») à la chambre basse du Parlement, elle a été jusqu’à évoquer « une nouvelle lamentable, très triste », estimant que ce cas ouvrait la voix au « suicide assisté » pour des troubles psychologiques.
Le système de santé espagnol sous pression
De leur côté, les équipes médicales espagnoles impliquées dans cette demande d’euthanasie ont dénoncé des campagnes de harcèlement et de diffamation à leur encontre, ce qui a obligé l’établissement où résidait la jeune fille à renforcer sa sécurité. L’affaire a également relancé le débat sur l’objection de conscience des médecins dans le cas de l’euthanasie, bien qu’aucun professionnel impliqué n’ait refusé d’intervenir.
Notons qu’une autre polémique a émergé autour d’un éventuel don d’organes après la mort (que certains acteurs pointaient comme la finalité masquée de l’opération). Ce don a finalement été annulé par Noelia elle-même avant son décès.
Une pratique encore rare mais en progression
Depuis sa légalisation en Espagne, le recours à l’euthanasie reste limité mais en hausse : 180 actes en 2021, 426 en 2024 et environ 500 en 2025. L’opinion publique espagnole y est majoritairement favorable, avec plus de 70 % de soutien tandis qu’environ 10 % de la population y reste fermement opposée, principalement pour des motifs religieux.
Dans ce contexte, il faut toutefois signaler qu’environ un tiers des demandeurs décèdent avant l’aboutissement de la procédure, souvent en raison de délais administratifs ou de recours judiciaires des proches.
Vers une évolution du cadre légal
De façon plus générale, le cas de Noelia Castillo Ramos met en évidence les limites du dispositif actuel en Espagne et notamment la question des recours judiciaires par des tiers. Face à cette problématique, le gouvernement de Pedro Sánchez envisage désormais des réformes pour accélérer les procédures dans les cas jugés urgents et pour mieux sanctuariser les décisions des commissions de garantie.
Sur le plan juridique, la jurisprudence issue de cette affaire renforce de plus une interprétation fondamentale : le droit à la vie recueilli dans la Constitution espagnole ne peut être imposé comme une obligation de vivre dans la souffrance. Cette lecture s’inscrit dans le cadre plus large de la liberté de conscience reconnue par le texte fondamental de 1978.
Enfin, l’affaire relance le débat sur l’euthanasie dans les cas impliquant des troubles psychiatriques. Si, dans ce dossier, la dimension physique a été déterminante, sept experts ont dû certifier la capacité de discernement de la patiente, établissant un standard particulièrement exigeant pour les cas futurs.
Une mort qui redéfinit un droit
Noelia Castillo Ramos est décédée après l’administration de trois substances médicales, conformément au protocole légal. Elle avait choisi de mourir seule, dans un dernier acte d’autonomie mais au milieu d’une vaste polémique.
Son histoire laisse une empreinte durable : elle révèle les failles d’un système encore jeune mais aussi sa capacité à définir ce qui relève du droit individuel. Elle jette également une ombre sur le système de protection de l’enfance et de l’adolescence outre-Pyrénées, puisque la jeune fille a subi des violences physiques et sexuelles alors qu’elle avait été placée dans divers centres pour mineurs dans les années 2010.
Globalement, au-delà des divisions qu’elle a suscitées, elle pose une question essentielle aux sociétés contemporaines : jusqu’où reconnaître à chacun la liberté de décider de sa propre fin ?
Dans Le Monde, Lilian Thuram écrit une tribune dénonçant le «narcissisme blanc». Il y défend le nouveau maire de Saint-Denis. Mais pas Faty Dia, colistière sur la liste du maire déchu de Mantes-la-Jolie, curieusement. Les militants peuvent bien parader dans les médias, et pester contre CNews ces jours-ci: les Français, qui n’ont jamais apprécié ces polémiques sur la couleur de peau, ont constaté depuis un moment que c’est bien la gauche qui les a relancées, en parlant de «racisés», de «privilège blanc» ou de «décolonialisme» à tout bout de champ, alors que la droite se tenait très sage sur ces thématiques depuis des décennies.
Suite à la polémique sur les prétendus propos racistes tenus sur CNews au sujet du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, Lilian Thuram, sportif reconverti en prêtre racialiste, vient de commettre une tribune que Le Monde n’a pas hésité à porter à la connaissance de ses lecteurs. Avant de la détailler, il convient de revenir sur quelques épisodes médiatiques significatifs et sur l’origine du phénomène racialiste qui envenime la France depuis des décennies.
Jeux de déconstruction
Retour en arrière. En 2021, sur France Culture, face à un Xavier Mauduit époustouflé par ses démonstrations empiriques de haut vol, Lilian Thuram racontait la chose suivante : « Je fais une expérience lorsque je vais dans les écoles. Par exemple, je pose la question : “dites-moi, depuis combien de temps vous êtes blancs ?” » – « Moi, je dis depuis toujours », avait répondu Mauduit, bon élève. – « Ok, avait repris le professeur Thuram, depuis toujours… et là je prends une feuille blanche en leur disant : “Les enfants, est-ce que vous êtes de la même couleur que cette feuille ?” Ils me disent “non”. “Pourquoi vous dites que vous êtes blancs alors ?” Et là ils me disent : “ben, on sait pas, par habitude.” C’est ça qu’il faut déconstruire1. » Quelques années plus tard, France TV réalisait une émission dans laquelle elle multipliait des démonstrations du même acabit, le but étant de savoir si les Français sont racistes ou non. Devinez le résultat.
Dans cette émission intitulée Sommes-nous tous racistes ?2, la journaliste Marie Drucker et l’animateur Jamy Gourmaud étaient accompagnés de Sylvain Delouvée, un psycho-sociologue, maître de conférences à l’université gauchiste de Rennes 2. Ce « conseiller scientifique » était chargé de décrypter les comportements des cinquante volontaires participant à des expériences adaptées pour la télévision mais « documentées dans des publications scientifiques internationales », selon lui.
France télévisions.
Ces affligeantes démonstrations, agrémentées d’atermoiements sociologiques, de ratiocinations psychologiques et de torrents de moraline, avaient irrémédiablement et sans surprise abouti au verdict suivant : les Français sont racistes. Inconsciemment, consciemment, peu importe : ils sont racistes. Pour enfoncer le clou, France TV avait fait appel à une soi-disant spécialiste du racisme, l’universitaire et militante racialiste Maboula Soumahoro en omettant de dire que, proche d’Assa Traoré et d’Houria Bouteldja, celle-ci avait pris fait et cause pour des « camps d’été décoloniaux » ou des stages syndicaux organisés en « non-mixité », c’est-à-dire… sans Blancs. Mme Soumahoro est la conceptrice de ce charmant axiome : « L’homme blanc ne peut pas incarner l’antiracisme. » Elle affirme par ailleurs que ce dernier « ne peut pas avoir raison contre une femme noire ou une Arabe ». En 2020, lors de la sortie de son livre Le Triangle et l’Hexagone, celle qui avait pourtant été nommée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault au sein du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, déclare : « J’en ai rien à faire d’être Française. Je n’ai pas le cœur qui bat quand je vois le drapeau bleu blanc rouge. » Mme Soumahoro n’a par ailleurs jamais caché sa fascination pour l’organisation Nation of Islam, dont l’un des derniers dirigeants est Louis Farrakhan, adorateur d’Hitler, homophobe et farouchement anti-Blancs.
Le 12 avril 2025, sur France Inter, Charline Vanhoenacker recevait Michel Agier dans son émission Bistroscopie3. Cet anthropologue, auteur de Les Migrants et nous. Comprendre Babel, promeut ardemment la « diversité ». Face à une Mme Vanhoenacker aux anges, il tente d’expliquer ce jour-là un concept prétendument scientifique, une « infrapensée raciste » qui serait en vérité « un ensemble d’idées reçues, de catégories de pensée et de langage hérités de notre passé colonial » ou, pour le dire moins savamment, « un tissu d’ignominies qu’on a intériorisé, on ne sait pas comment ». Face à l’immigration, les Français blancs défendraient leurs privilèges en reproduisant « l’ethos du colon » se sentant « assiégé par les barbares », thèse défendue par Pap Ndiaye annonçant sur France Inter, en 2021, l’orientation des débats « antiracistes » devant se tenir au musée de l’Histoire de l’Immigration qu’il dirigeait à l’époque : « On cherche ce qui dans la société française contemporaine est hérité de l’époque coloniale. On regarde les formes de continuité sans préjuger que nous serions entièrement détachés de cette période. » Traduction : on scrute les formes de continuité en préjugeant que la société française a gardé un fond colonialiste et raciste qu’elle perpétue aujourd’hui en France même. Michel Agier est un invité perpétuel de Radio France – plus de 40 interventions en une dizaine d’années ! – comme Patrick Boucheron quand il s’agit de torpiller l’histoire de France, Hervé Le Bras ou François Héran quand il devient urgent de rappeler les bienfaits de l’immigration, et, bien entendu, Lilian Thuram, traumatisé à vie par le « racisme systémique » et la vilaine « pensée blanche » qui ont entravé sa carrière sportive, comme chacun sait. Sur le plateau de “C à vous”, devant un aréopage de bien-pensants professionnels – Anne-Sophie Lemoine, Patrick Cohen, Pierre Lescure – ce héraut de l’anti-racisme à la sauce racialiste a pu affirmer que « le racisme en Franceexiste culturellement » sans faire réagir aucun de ses hôtes.
Argumentation sommaire
Aux origines du phénomène. En 1984, de jeunes militants trotskystes devenus socialistes créent, avec la complicité de stratèges mitterrandiens, SOS Racisme. Jean Baudrillard, lucide, ironise : « SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si, dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques. » Il ne s’agit pas, en effet, de combattre mais de « sauver » le racisme dans le but, d’une part, de faire oublier le « tournant de la rigueur » de 1983 et, d’autre part, de monter en épingle l’embryonnaire Front National de Jean-Marie Le Pen afin de poser les bases d’une castorisation « républicaine » qui fera florès. Surtout, il s’agit d’apposer l’étiquette infamante de raciste sur le front de quiconque s’oppose à une immigration devenue massive et de plus en plus problématique, surtout depuis l’autorisation, en 1979, du regroupement familial. Comme le démontrera dix ans plus tard Paul Yonnet dans un essai imparable4, cet anti-racisme théâtral sert essentiellement la cause immigrationniste et une idéologie communautariste réduisant l’identité française aux seuls droits de l’homme. Immédiatement, les médias panurgiques répercutent les slogans simplistes et les argumentations sommaires de l’organisation subventionnée et soutenue par le pouvoir. Il faut endoctriner la jeunesse : des concerts sont organisés et l’Éducation nationale accueille en son sein des militants expliquant aux collégiens et au lycéens ce qu’est le racisme, comment le combattre et, donc, les raisons pour lesquelles il est hors de question de discuter de l’immigration autrement qu’en termes positifs : « L’immigration n’est pas un problème, c’est le racisme qui en est un », scandent-ils. Une campagne de l’association est carrément relayée par le Bulletin officiel de l’Éducation nationale qui appelle les chefs d’établissement à « définir les modalités appropriées permettant aux élèves qui le souhaitent de participer, en dehors des heures de cours, à la réflexion qui sera conduite durant cette période ». Il apparaît rapidement que l’anti-racisme de SOS Racisme est une ode, non à l’assimilation ou à l’intégration, malgré les discours lénifiants d’Harlem Désir, mais à un « droit à la différence » et à une conception multiethnique et multiculturelle de la société française. Dans SOS Désirs (Calmann-Lévy, 1987), livre collégial écrit à la suite du passage d’Harlem Désir dans l’émission politique L’Heure de vérité qui le révèle au grand public, les auteurs présentent l’islam comme une « religion fort civile, policée et assouplie » et regrettent « lahantise,fondée sur l’ignorance », des Français vis-à-vis de cette religion de paix et d’amour. Au moment de l’affaire du foulard islamique à Creil, SOS Racisme, par la voix de son vice-président Malek Boutih, estimera « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles ». Dans le même temps, le ver racialiste s’installe dans le fruit antiraciste. Il grossira au fil des ans, nourri par des idéologues – Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro, François Durpaire, Éric Fassin, entre autres – qui importeront en France les théories « anti-racistes » issues des racial studies universitaires américaines. Des marchands de mémoire falsifiée imposeront dans les médias et les manuels scolaires des thèses décolonialistes reprenant le récit victimaire des « racisés » et recommandant à la France de se repentir jusqu’à la fin des temps. Le plus roué d’entre eux, Pascal Blanchard, publiera avec Rokhaya Diallo, Lilian Thuram et François Durpaire, un “Appel pour une République multiculturelle et post-raciale” revendiquant en réalité des rapports sociaux reposant essentiellement sur des notions de race. L’idéologie racialiste repose sur une théorie radicale, violente et orwellienne : au nom de l’antiracisme, l’antiraciste racialiste préjuge du comportement de chacun selon la couleur de sa peau – ce qui relève d’un a priori raciste. Ce faux antiracisme oblige chaque individu à s’enfermer dans une identité raciale, à « se situer racialement » ou à « renouer avec la fierté raciale » – l’objectif étant de vouer aux gémonies la blanchité, coupable de tous les maux, accusation à laquelle les militants blancs d’extrême gauche adhèrent sans réserve. Apparaît alors ce que Mathieu Bock-Côté appelle « le paradoxe multiculturaliste » :« Souvent, ceux qui revendiquent leur identité de “racisés” sur un mode militant refusent d’être renvoyés à leurs origines mais ne cessent de les brandir ». Quant au militant progressiste qui « se faisait une fierté, hier, de ne pas être raciste : il s’en fait une aujourd’hui de l’être, ou du moins d’avouer l’être, première étape pour ne plus l’être5. »
Narcissisme blanc
La polémique fabriquée autour de M. Bagayoko par LFI, ses alliés communautaristes et les médias mainstream est l’aboutissement de ce phénomène. Dans sa tribune au Monde, Lilian Thuram récite le bréviaire racialiste que lui a prêté Rokhaya Diallo : « M. Bagayoko n’est-il pas un révélateur du narcissisme blanc ? […] Que vous soyez maire, footballeur, docteur, intellectuel ou simple enfant, pour le narcissique blanc, vous n’êtes qu’un “Noir”, et un “Noir” reste un “Noir”. […] Hier comme aujourd’hui, le narcissique blanc utilise toujours les mêmes armes : le mensonge et la distorsion de la réalité, pour pouvoir violenter ses victimes. […] Cette violence qui perdure [est] issue du suprématisme (sic) blanc. […] Aujourd’hui, nous les “Noirs”, savons qu’ils [les narcissiques blancs] sont pervers, manipulateurs et fragiles. » Etc. Il a visiblement échappé à M. Thuram que les critiques adressées à M. Bagayoko, en particulier au sujet de ses propos sur les agents municipaux ou les nouveaux venus devant faire « allégeance » au projet politique du nouveau maire ou partir, ne visaient pas un « Noir » mais un homme politique d’extrême gauche tenant un discours allant à l’encontre de ce que d’aucuns appellent les « valeurs républicaines ».
On notera au passage que Lilian Thuram et les médias qui se sont offusqués des propos soi-disant racistes tenus sur CNews sur M. Bagayoko n’ont pas cru devoir s’attarder sur le racisme de Jean-Luc Mélenchon concernant les Blancs « tout moches », racisme qui s’appuyait d’ailleurs sur une logorrhée pseudo-scientifique comme nous en sert de plus en plus régulièrement le turbulent chef des Insoumis. Pas un mot non plus de M. Thuram sur le fait que, quelques jours avant les élections, M. Bagayoko a tenu à remercier Sébastien Delogu venu expliquer aux électeurs de Saint-Denis et Pierrefitte qu’ils allaient avoir « une opportunité en or qu’enfin un racisé dirige ces deux villes ». À Matthieu Valet, député RN, qui note que « ce député LFI appelle donc à élire des élus en fonction de leur couleur de peau ! », M. Bagayoko répond sur son compte X : « Le niveau zéro du raisonnement raciste. Sébastien Delogu rappelle aussi une vérité incontestable. “Racisé” rime aussi avec compétence, expérience. C’est aussi tout cela que Sébastien met en avant… Il a raison. Vous avez tord (sic) de réduire sa pensée. » Outre le fait que je serais curieux de voir à quoi peut bien ressembler la réduction d’une pensée de M. Delogu – nous pénétrons là dans un domaine de recherche requérant des instruments de mesure extrêmement performants, capables de déceler l’infime, l’imperceptible, l’infinitésimal – je m’interroge sur l’allégation, pour le moins osée, de M. Bagayoko, et je n’ose imaginer les réactions outragées que ne manqueraient pas de provoquer les propos d’un élu « non racisé » décrétant que « “blanc” rime avec compétence et expérience ».
Le député Lfiste Sébastien DeloguCharline Vanhoenacker et Michel AgierChristine Kelly / Face à l’Info sur CNews
Nouvelle France, l’autre nom du « séparatisme »
M. Thuram n’a naturellement pas eu un mot de compassion pour les ex-maires de Mantes-la-Jolie, de Creil, du Blanc-Mesnil, de Vaulx-en-Velin, interdits de parole, insultés, menacés physiquement par une partie de ceux qui composent ce que M. Mélenchon appelle la « nouvelle France », appellation identitaire et séparatiste qui ne peut aboutir qu’à la violence, ce que souhaite visiblement le patron des Insoumis. À Mantes-La-Jolie, outre les violences subies par le maire déchu Raphaël Cognet nécessitant son exfiltration par la police, Faty Dia a été victime de menaces, d’insultes, de pressions qu’elle qualifie elle-même d’identitaires. Les propos tenus à son encontre sur les réseaux sociaux sont autrement plus dégradants que les quelques sévères remarques politiques qu’a dû essuyer M. Bagayoko. Faty Dia est une femme noire, mais M. Thuram n’a écrit aucune tribune pour prendre sa défense – il faut préciser que cette femme était sur la liste de Raphaël Cognet et non sur celle d’Adama Gaye, le nouveau maire de Mantes-La-Jolie, ce que les partisans « racisés » de ce dernier lui reprochent, considérant qu’elle est ce qu’on appelle dans le jargon racialiste une « bounty », une « collabo », bref, une traîtresse à la cause des Noirs. « On a le droit de choisir un candidat, ce choix est libre et personnel, on ne fait pas un choix par rapport à notre couleur de peau ou par rapport à nos origines, mais pour un projet politique », a été obligée de rappeler Faty Dia dans l’émission Face à l’info, sur CNews, chaîne d’info que tous les inquisiteurs médiatiques et politiques appellent à fermer. Parmi ceux-là, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a annoncé envisager des poursuites pénales contre les auteurs des présumés « propos ignobles » tenus contre M. Bagayoko sur ladite chaîne.
Les présidentielles sont dans un an, la presse mainstream semble avoir choisi son favori, un extrême-centriste-immigrationniste-européiste-mondialiste de la plus belle eau6 – vite, vite ! muselons les voix dissidentes, celles des médias bollorisés, puis celles des plates-formes numériques réfractaires et des réseaux sociaux récalcitrants qui seront, le moment voulu, opportunément accusées de répandre d’ignobles propos racistes, haineux, discriminatoires, etc. La tribune de Lilian Thuram parue dans Le Monde sert aussi à ça…
Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français – L’antiracisme et le roman national, préface de Marcel Gauchet, post-face d’Éric Connan, 2022, Éditions de L’Artilleur. ↩︎
Mathieu Bock-Côté, La Révolution racialiste et autres virus idéologiques, 2021, Les Presses de la Cité. ↩︎
Edouard Philippe, pour ne pas le nommer, of course ! ↩︎
Hierarchie mémorielle. Qui sont les chouchous du malheur? Avec la résolution adoptée à l’ONU le 27 mars, les descendants de la traite négrière marquent des points face aux descendants des victimes de la Shoah. «La spécificité de l’Occident n’est pourtant pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier» rappelle Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
L’ONU vote une résolution reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. On nous prie de croire qu’il s’agit d’un progrès historique. En réalité, c’est un progrès du révisionnisme, voire du négationnisme. Le texte adopté le 27 mars à une très large majorité par l’Assemblée générale de l’ONU, proclame que « l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire ». C’est contraire au sens profond de l’idée de crime contre l’humanité, née à Nuremberg. Si un homme vaut tous les hommes et vaut l’humanité, alors un crime contre l’humanité les vaut tous. Il n’y a pas de « chouchous du malheur ». Ce texte est par ailleurs limité à l’esclavage transatlantique, perpétré par l’Occident. Or, le monde arabe a réduit en esclavage une partie de l’Afrique subsaharienne, sans compter l’esclavage interafricain, qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui dans certains pays. L’esclavage est universel. La spécificité de l’Occident n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier. Là-dessus : silence. Pas un mot, bien sûr, dans cette fameuse résolution de notre grand forum mondial. Avec ce texte, on passe de la concurrence victimaire à la hiérarchie des mémoires. Il s’agit, sur fond de haine anti-israélienne et antisémite, de contester la place de la Shoah dans la conscience européenne et d’entretenir un récit dans lequel l’Occident est le coupable idéal, comme l’écrivait Pascal Bruckner. Seuls les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Les pays européens, apparemment toujours aussi suicidaires et repentants, se sont piteusement abstenus.
Mais, une résolution de l’ONU a-t-elle vraiment de l’influence ? En réalité, ce texte n’a aucune valeur contraignante, même si cette résolution pourrait conduire à des demandes de réparations ultérieures. Cependant, elle résume l’esprit du temps, en vogue dans le camp du Progrès, dans les facultés ou les rédactions. À Paris, le nouveau maire, Emmanuel Grégoire, vient de nommer une adjointe chargée du cycle mémoriel de l’histoire coloniale. Quel athlète du progrès ! La gauche adore la repentance. D’ailleurs, nous avions de l’avance en France. L’Assemblée nationale a voté, le 10 mai 2001, la loi Taubira, qui reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien. Cela vise donc uniquement le système esclavagiste européen, encore une fois. Je vous livre d’ailleurs cet aveu stupéfiant de Christiane Taubira dans L’Express à l’époque : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les “jeunes Arabes” ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Il y a des coupables ontologiques et des victimes éternelles.
Ce n’est pas seulement injuste pour les petits « Blancs », les petits « de souche », invités à expier, voire à payer pour les crimes de leurs ancêtres. C’est une insulte aux descendants d’immigrés qu’on câline à coups de mensonges. C’est toujours la faute des autres. Ce fantasme victimaire, qui les dispense de toute responsabilité dans leur destin, les enkyste dans le ressentiment et l’impuissance. Si on les respecte vraiment, on leur doit la vérité.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Edouard Philippe serait le seul à l’emporter au 2e tour selon les sondeurs face à Bardella mais propose un programme en demi-teinte. Dominique de Villepin parle beaucoup. Retailleau peut et doit mieux faire pour défendre sa ligne radicale et convaincre.
On nous répète que nous ne sommes pas encore en campagne présidentielle. Aussi bien Dominique de Villepin qu’Édouard Philippe le disent. Pourtant, nous y sommes. On attend et on espère 2027. On veut changer d’air et d’ère. On sait que le second tour opposera le RN, quel que soit son candidat, à un adversaire aujourd’hui indéterminé. L’extrême gauche fait semblant de croire que Jean-Luc Mélenchon sera son unique représentant, parce qu’il serait le meilleur, alors qu’il serait implacablement écrasé par Jordan Bardella. Édouard Philippe ne souhaite pas concourir dans le cadre d’une primaire. Bruno Retailleau sera-t-il choisi et légitimé par les militants des Républicains ?
La candidature Philippe ne suscite pas l’enthousiasme populaire
Dans ce flou, pour qui avait décidé de ne pas donner sa voix au RN, ni au premier ni au second tour, pas davantage qu’à Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté, on avait cru percevoir une lumière, une sortie de l’hésitation, comme une issue de crise, avec un récent sondage qui, dans tous les cas de figure, qualifiait Édouard Philippe pour le second tour et le donnait vainqueur de la joute finale. C’était une nouvelle de première importance, susceptible d’intéresser au plus haut point un grand nombre de citoyens. Il a suffi de quelques jours pour, non pas dissiper l’enthousiasme — il n’y en avait pas eu —, mais pour perdre quelques illusions. Il y a longtemps, on nous avait promis, de la part d’Édouard Philippe, un programme « massif ». Ce qu’il a annoncé, à l’exception de l’annulation de l’accord de 1968 avec l’Algérie — mesure quasiment consensuelle à droite et au centre —, ne brille ni par la vigueur ni par l’audace. C’est en demi-teinte, une sorte de modération s’arrêtant au milieu du gué : un “en même temps” sur l’immigration, une limitation du regroupement familial. À force de ne plus vouloir donner l’impression de se situer dans le registre d’Alain Juppé, il paraît s’être inspiré plus que jamais d’une mesure, d’une prudence qui font craindre, le moment venu, une impuissance.
Comme si la France mourait à petit feu, alors même qu’elle perd ses forces et sa puissance avec intensité. Déjà, ce que ce sondage avait de rassurant a rejoint l’ordinaire des prévisions, avant les prochaines enquêtes d’opinion…
Villepin le beau parleur
Dominique de Villepin était l’invité du Grand Jury le 29 mars. Incorrigible, demeurant lui-même, avec une stature et une langue d’autant plus impressionnantes qu’elles ne s’accompagnaient d’aucun élément concret, il proposait analyses, commentaires, dénonciations, injonctions, avertissements, mises en garde, prophéties, avec un talent certain. Mais sans que la vulgarité du moindre processus opératoire vienne polluer l’abstraction de l’ensemble de ces considérations… Avec Dominique de Villepin, nous sommes délicieusement, malgré le caractère somptueusement dramatique de ses propos, à l’abri du réel. Tout ce qui passe par son esprit et sa bouche devient désincarné. Recherche désespérément mode d’action !
Retailleau : peut mieux faire
Face à ces deux candidats, l’un ayant un projet au ralenti, l’autre se préservant de tout contact impur, j’en reviens au président des Républicains, qui est conscient de l’obligation de faire émerger une droite de rupture, sans que le centre vienne, dans une alliance préjudiciable, ruiner ce que la première saurait inventer de radical et de décisif. Bruno Retailleau est aujourd’hui le seul à vouloir opposer au RN une radicalité crédible et, face à LFI, une résistance absolue, avec la lucidité de juger LFI plus dangereuse que le RN. David Lisnard, déterminé mais engagé ailleurs, défend d’ailleurs une ligne proche de la sienne. Il est capital de ne plus combattre le RN par l’opprobre moral qui n’a plus lieu d’être mais par une compétence sans faille, une contradiction politique, une vision de la France et du monde s’inscrivant à la fois dans un registre pragmatique et épique. Et une totale intégrité. Notre pays pourra alors être de retour.
Ouvert en fanfare le samedi 28 mars avec Le Prophète, de Meyerbeer, apothéose du grand opéra « à la française » soit trois heures de musique tonitruante donnée en version concert sous les ors du Théâtre des Champs-Elysées, le « Festival sacré » s’est poursuivi sous les auspices de Bach, avec une monumentale Messe en si dominicale, puis, le dernier lundi de mars, par le Requiem de Mozart, précédé du Concerto pour violon n°5, ce dernier concert dans une production « Les Grandes voix ».
Chœur déchaîné
Semaine pascale sous le signe de Bach, encore: ce mercredi 1er avril, l’Ensemble Il Caravaggio et le chœur Accentus se sont attaqués – le mot n’est pas de trop – à la première des deux célébrissimes « passions » composées par Bach pour Leipzig, la Passion selon Saint-Jean (1723-24). Au pupitre, la cheffe Camille Delaforge impose une battue énergique et rigide. Brillance, dynamisme, expressivité s’y débondent sans frein, ménageant même de longs interludes de silence entre certains morceaux pour intensifier le caractère dramaturgique de la partition: une exécution, en somme, plus opératique que portée au recueillement introspectif, moins religieuse que sécularisée – et un chœur ici plus déchaîné qu’habité. Ce à quoi contribuent au reste une phalange orchestrale particulièrement imposante en nombre d’instruments – les spécialistes disputent encore aujourd’hui s’il y avait un orgue ou un clavecin, ou bien les deux, en plus des bassons, violons et violoncelles, viole d’amour et viole de gambe…
Tenues par des femmes et non par de jeunes garçons comme l’exigerait le pur respect de la tradition d’époque en matière de musique sacrée, les voix des solistes alto et soprano, organiquement affectées de leur puissant vibrato, ajoutait à la dimension tendanciellement lyrique de cette interprétation… discutable, joint au fait que si la soprano Marie Lys y faisait montre d’une belle agilité, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux n’était pas, quant à elle, au mieux de sa forme.
Côté solistes masculins, c’est sans conteste Cyrille Dubois qui remporte de très haut la palme dans la présente distribution vocale. Décidément à l’aise dans tous les répertoires, du belcanto à la musique française, le ténor joue de tous les nuances avec une virtuosité sans pareil, insufflant ici à l’Evangéliste une présence dramatique superlative – d’une volupté sonore et théâtrale presque anachronique dans ce registre non profane.
Joseph Haydn en clôture
Votre serviteur revenait à peine d’Aix-en-Provence, où s’était ouvert, quelques jours auparavant, le bien nommé Festival de Pâques. Dès ce soir vendredi 3 avril, la manifestation aixoise reprend dans une formation identique cette exigeante Passion selon Saint-Jean: elle sera donnée au Grand Théâtre de Provence, salle contemporaine, à l’acoustique de haute précision.
Pour revenir au TCE, le Festival sacré se continue donc avec, également en ce vendredi saint, la Passion selon Saint Matthieu, composé sur plusieurs années par Jean-Sébastien Bach, et créé en 1729, précisément un Vendredi saint: liturgie d’une amplitude encore plus magistrale que la Saint-Jean. Double, voire triple chœur, peinture sonore aux colorations inouïes… On attend beaucoup de cette production maison, portée par l’orchestre Les Ambassadeurs- La Grande écurie, que dirigera le chef et violoniste « baroqueux » Thibault Noally…
Concert de clôture également très attendu, La Création (Die Schöpfung), cet oratorio monumental écrit comme l’on sait par Joseph Haydn dans son âge avancé (1798), et qui sera donné le 8 avril prochain par le Concert de la Loge et le Chœur de Chambre de Namur, avec l’extraordinaire ténor Stanislas de Barbeyrac dans le rôle d’Uriel… A la baguette, le violoniste Julien Chauvin, fondateur de cette phalange qui joue sur instruments d’époque.
Passion selon Saint Matthieu/ Matthäus-Passion, de Jean-Sébastien Bach. Ce vendredi 3 avril, 19h30. Durée : 2h50
Festival sacré. Théâtre des Champs-Elysées, Paris. Jusqu’au 8 avril.
Publié dans la collection « Bibliothèque de géopolitique » chez Gallimard (en partenariat avec la revue euro-macroniste Le Grand Continent), le politiste Arnaud Miranda nous propose dans Les Lumières sombres une plongée au cœur de la nébuleuse des penseurs « néo-réactionnaires » américains, dont l’influence s’étend à présent jusqu’à la Maison-Blanche.
En Amérique, les success stories commencent souvent dans des garages. Si l’on en croit la légende, la plupart des groupes de grunge ont donné leurs premiers coups de batterie au milieu des boîtes à outils et la quasi-totalité des milliardaires de la techont lancé leurs startups dans la remise d’un pavillon de banlieue. Les théoriciens « néo-réactionnaires » n’échappent pas à ce mythe. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage et j’ai décidé d’inventer une nouvelle idéologie », écrit leur chef de file Curtis Yarvin en préambule du blog qu’il lance en avril 2007.
Réinventer Georges Dumézil en lisant Tolkien
A l’appui de ses lectures de Carl Schmitt, Julius Evola et Oswald Spengler, mais aussi de références « pop » comme Le Seigneur des Anneaux, La Guerre des étoiles et Matrix, le diplômé en informatique de l’université Brown se lance alors dans une critique radicale – mais élitiste contrairement à celle habituellement proposée par l’alt-rightpopuliste – des principes de la démocratie américaine. Surprise : au lieu de faire figure d’énième « geek frustré », Yarvin devient vite un auteur en vue sur le web, comme le raconte Arnaud Miranda dans son ouvrage qui est le premier à se pencher sur le sujet en France.
Crise des subprimesaidant, Yarvin fait bientôt des émules dans des milieux aussi différents que le petit monde des golden boys de la finance ou celui des écrivains de science-fiction. Mélange de réflexions libertariennes, de positions paléo-conservatrices (l’aile du parti Républicain qui n’a jamais suivi Bush fils dans ses croisades pour les valeurs) et d’aspirations transhumanistes, cette philosophie « néo-réactionnaire » est loin d’être évidente au départ puisqu’elle consiste à réinventer par accident Georges Dumézil en lisant J.R.R. Tolkien.
Yarvin fustige ainsi la « politique des hobbits » – c’est-à-dire la stratégie national-populiste soufflée par Steve Bannon à Donald Trump durant son premier mandat – pour mieux vanter les mérites des « elfes noirs », comprenez les élites du business et de la politique converties à ses thèses aristocratiques. Voilà donc, d’après Miranda, une partie de l’Amérique patricienne, pourtant débarrassée du roi d’Angleterre depuis 250 ans, qui se laisse séduire par l’idée d’un régime fort. Non pas d’un régime qui aurait à sa tête un souverain à la Saint-Louis rendant la justice sous le chêne, mais plutôt un « big boss » (ce sont les mots de Yarvin), qui gèrerait l’Etat fédéral à la manière d’un PDG engendrant 15% de croissance économique par an.
French theory de droite
Hans-Hermann Hoppe, fondateur de la Property and Freedom Society, peut par exemple écrire : « Je ne suis pas monarchiste, en revanche, ma position est la suivante: si nous devons avoir un État, alors il est économiquement et éthiquement avantageux de choisir la monarchie plutôt que la démocratie. » Déjà, en son temps, La Fontaine rédigeait cette fable : « Les Grenouilles, se lassant/ De l’état Démocratique,/ Par leurs clameurs firent tant/ Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique. »
Mais il y a plus fort encore. Décidément pas à un paradoxe près, les auteurs « néo-réactionnaires » puisent carrément dans l’œuvre de philosophes du XXème siècle français tels que René Girard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, pourtant leurs ennemis jurés des campus. De sorte qu’on pourrait parler de french theory de droite, avec notamment un penseur comme Nick Land, qui prône l’accélération des logiques capitalistes en Occident en vue d’achever la déconstruction de nos valeurs libérales et de hâter notre conversion à un modèle à la chinoise, « le seul vraiment prêt à aller jusqu’au bout », puisqu’il a selon lui le mérite d’étendre à l’infini sur le territoire des mégapoles hygiéniques et sécurisées au lieu de laisser les centres-villes se clochardiser et s’abandonner à la drogue et à la criminalité.
A force de manier les références chics et les prophéties choc, la pensée « néo-réactionnaire » a fini par infuser parmi les patrons de la Silicon Valley et les élus de Washington. Arnaud Miranda affirme même que les derniers choix et déclarations de Donald Trump – de la guerre douanière mondiale à plan pour transformer Gaza en « Riviera moyen-orientale » – sont fortement inspirés par Yarvin. Las, son ouvrage manque peut-être d’explorer ce que cette prospérité idéologique inattendue doit aux excès wokes du camp d’en face. Car Yarvin n’a pas tort quand il emploie le vocabulaire clérical pour définir les universitaires et journalistes apôtres de la « société ouverte » : il les appelle « la Cathédrale ».
A la religion progressiste qui domine encore à l’heure actuelle au sommet du pouvoir aux Etats-Unis, les « néo-réactionnaires » tentent en somme d’opposer une nouvelle foi taillée sur mesure pour les dominants. Un projet qui s’apparente en réalité à un nietzschéisme pour classes terminales. Au moment où de nombreux leaders politiques français (Sarah Knafo, Marion Maréchal, Éric Juvin…) se rendent à la grande messe intellectuelle trumpiste annuelle de la CPAC (Conservative Political Action Conference), il est souhaitable que la droite française, qui a su résister à la vague « néo-conservatrice » (ces anciens trotskystes ayant prôné la guerre en Irak et en Afghanistan), sache tenir à distance cette dérive « néo-réactionnaire » à l’arrogance toute adolescente.
Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 176 pages
Israël et les États-Unis mènent depuis des décennies une guerre feutrée contre l’Iran. Leurs services de renseignement et des unités spéciales multiplient les sabotages et les éliminations ciblées afin de déstabiliser le régime en permanence. Ces opérations « non militaires » ont tout du film d’action.
Le 27 novembre 2020, peu après 14 heures, Mohsen Fakhrizadeh quitte Téhéran pour se rendre dans sa résidence de campagne située dans la région d’Absard, une petite ville de villégiature à l’est de la capitale iranienne. L’homme de 59 ans, physicien nucléaire et général du corps des gardiens de la révolution, circule dans un convoi de sécurité composé de plusieurs véhicules. Le scientifique se trouve dans une berline Nissan Teana noire, accompagné de son épouse, tandis que des gardiens de la révolution roulent dans des voitures d’escorte devant et derrière. Vers 14 h 20, alors que le convoi arrive sur une route étroite bordée d’arbres près de l’entrée d’Absard, un premier incident se produit. Une mitrailleuse montée sur un dispositif télécommandé dissimulé dans un pick-up Nissan garé sur le bord de la route ouvre le feu. Les premières balles visent le moteur du véhicule afin de forcer l’arrêt. Fakhrizadeh sort alors de la voiture, croyant d’abord à une panne ou à une attaque classique. À ce moment-là, la mitrailleuse déclenche une rafale extrêmement précise dirigée vers lui. En quelques secondes, une quinzaine de projectiles sont tirés. Touché, Fakhrizadeh s’effondre sur la chaussée tandis que les gardes du corps tentent de réagir. Quelques instants plus tard, le véhicule contenant l’arme explose, détruisant une partie du dispositif et effaçant une grande partie des traces matérielles de l’opération. Fakhrizadeh est transporté vers un hôpital voisin, mais succombe peu après à ses blessures. L’opération n’a duré que quelques dizaines de secondes. Alors que la planète a appris à vivre et travailler à distance, le Mossad aurait ainsi réalisé ce qui ressemble au premier assassinat ciblé mené, en quelque sorte, en mode Zoom.
Course à l’arme nucléaire
Épisode spectaculaire, digne d’un film d’espionnage, comme disent les mauvais journalistes, la mort de Fakhrizadeh n’est qu’un des nombreux rebondissements dans le conflit entre l’Iran et ses deux principaux ennemis, Israël et les États-Unis. En effet, l’opération « Epic Fury », déclenchée par Donald Trump le 28 février, est le nouvel acte d’une très longue guerre qui remonte aux débuts de la République islamique, lorsque le nouveau régime, né de la révolution de 1979, s’est défini idéologiquement comme l’adversaire existentiel des États-Unis et d’Israël.
Dès cette époque, les hostilités se concrétisent au Liban, avec des attentats et des enlèvements menés par des groupes soutenus par Téhéran. Puis, après la guerre Iran-Irak (1980-1988), la République islamique déploie progressivement une stratégie plus ambitieuse, fondée sur le développement de programmes balistiques et nucléaires ainsi que sur le recours à un réseau d’organisations armées dans la région. Face à cette stratégie funeste, Israël et les États-Unis déploient une combinaison de pressions diplomatiques, de sanctions économiques et d’opérations clandestines visant à ralentir la course iranienne vers l’arme nucléaire et, plus largement, à freiner l’expansion de l’influence stratégique des mollahs au Moyen-Orient.
Le premier épisode de cette guerre multiforme date de 1980. Il s’agit de l’opération « Eagle Claw » (« Serre d’aigle »). Un véritable fiasco. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1980, le président des États-Unis Jimmy Carter ordonne une intervention aussi ambitieuse que secrète pour libérer les diplomates américains retenus à l’ambassade des États-Unis à Téhéran depuis le mois de novembre de l’année précédente.
Le plan comporte plusieurs étapes. Dans une première phase, des avions transportant des hommes des forces spéciales Delta sont censés pénétrer l’espace aérien iranien depuis le golfe d’Oman et atterrir de nuit sur un site désertique isolé baptisé « Desert One ». Au même moment, huit hélicoptères ayant décollé d’un porte-avions dans l’océan Indien ont pour consigne de rejoindre ce point de rendez-vous afin d’y embarquer le commando pour le conduire vers le point « Desert Two », plus proche de Téhéran.
La nuit suivante constitue le moment crucial de l’opération. Des agents de la CIA déjà présents dans la capitale ont pour mission de se rendre au point « Desert Two » pour fournir des véhicules civils aux commandos et les guider vers l’ambassade, où un assaut doit libérer les otages. Parallèlement, il est prévu qu’un détachement de Rangers, une unité d’infanterie légère d’élite, s’empare de l’aéroport de Mehrabad, à l’ouest de Téhéran et y sécurise une piste d’atterrissage pour permettre à des avions-cargo venus des bases américaines de la région d’embarquer le commando et les captifs libérés et de les ramener à la maison. Mais peu de temps après le top départ, une série de pannes techniques sont signalées à « Desert One ». L’opération doit être interrompue en catastrophe. Le commando revient bredouille à la base. Pour l’administration Carter, c’est une humiliation cinglante.
Les années qui suivent, sous la présidence Reagan, sont un temps d’accalmie dans la guerre au long cours qui vient alors de démarrer. Suite au déclenchement de la guerre Iran-Irak, les États-Unis et Israël œuvrent secrètement pour aider la République islamique à affronter Saddam Hussein. Ainsi, entre 1981 et 1983, les mollahs reçoivent un soutien militaire indirect de la part de Washington et Tel-Aviv, notamment sous forme de pièces détachées pour les équipements américains acquis sous le shah. L’État hébreu, quant à lui, livre discrètement des munitions. Cette coopération clandestine culmine avec l’affaire de l’Irangate en 1985-1986, lorsqu’on apprend que, à la demande d’officiels de Washington, des armes américaines ont été expédiées à l’Iran via Israël afin d’obtenir en échange, outre un substantiel paiement, la libération de sept otages occidentaux détenus au Liban par des groupes chiites alliés aux mollahs. Le scandale est d’autant plus retentissant qu’une partie des fonds récoltés ont ensuite été employés, malgré l’interdiction du Congrès américain, à financer les Contras, un groupe armé en lutte contre le pouvoir nicaraguayen. Pire encore, cette consternante barbouzerie a sans aucun doute contribué à empêcher l’effondrement des capacités militaires iraniennes.
Toutefois, à la fin du conflit entre l’Iran et l’Irak, l’étroite fenêtre de convergence entre l’Iran, les États-Unis et Israël se referme et les hostilités reprennent rapidement leurs droits. Progressivement, la confrontation se transforme en une guerre de l’ombre, dont les cibles principales sont les programmes atomiques et balistiques iraniens. Elle prend en particulier la forme de campagnes de sabotage industriel visant les infrastructures nucléaires, étroitement liées à l’infiltration des chaînes d’approvisionnement industrielles.
Guerre cyber
En raison des sanctions internationales, l’Iran est en effet contraint d’acquérir de nombreux composants sensibles via des réseaux d’importation indirects et souvent opaques. Cette dépendance offre aux services américains et israéliens un levier particulièrement efficace. Plusieurs opérations révélées ultérieurement par la presse montrent que ces circuits sont infiltrés afin d’y introduire du matériel volontairement défectueux. Des pièces destinées aux installations nucléaires sont livrées piégées. Israël aurait ainsi réussi à fournir à l’Iran des plateformes de centrifugeuses contenant des explosifs utilisés lors du sabotage de l’installation d’enrichissement de Natanz en 2021. L’une des premières opérations connues de ce type, baptisée « Operation Merlin » et lancée vers 1997-1998, vise à transmettre aux Iraniens des plans délibérément défectueux d’un composant essentiel pour fabriquer une arme nucléaire. La CIA utilise pour cela un ancien ingénieur nucléaire russe chargé de remettre ces documents aux autorités iraniennes.
Ces manipulations logistiques sont complétées par des cyberopérations visant directement les équipements industriels. Le virus informatique Stuxnet, développé dans le cadre de l’opération secrète américano-israélienne « Olympic Games » conduite entre 2006 et 2010, cible les systèmes de contrôle industriels Siemens utilisés dans les centrifugeuses de Natanz et modifie leur vitesse de rotation afin de provoquer leur destruction mécanique.
À ces opérations s’ajoute le développement de réseaux d’espionnage à l’intérieur même de l’appareil scientifique et industriel iranien. Des agents recrutés localement, des ingénieurs infiltrés ou des collaborateurs clandestins introduisent des logiciels malveillants, transmettent des informations techniques ou facilitent des sabotages internes.
La voiture du scientifique Mohsen Fakhrizadeh après son assassinat par une mitrailleuse télécommandée, Absard, à l’est de Téhéran, 27 novembre 2020. (C) Fars News Agency via AP)/SIPA
Cependant, la dimension la plus visible de cette guerre de l’ombre réside dans l’exécution pure et simple de scientifiques et d’ingénieurs impliqués dans les programmes sensibles iraniens, dont l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh constitue l’un des exemples les plus emblématiques. Avant lui, entre 2007 et 2012, plusieurs physiciens et ingénieurs nucléaires iraniens ont été éliminés à Téhéran dans des opérations généralement attribuées au Mossad, selon des modes opératoires à la fois simples et redoutablement efficaces. C’est ainsi qu’en janvier 2012, Mostafa Ahmadi Roshan, impliqué dans les activités d’enrichissement à Natanz, est tué lorsqu’un motocycliste s’approche de sa voiture dans un embouteillage et y colle une charge explosive qui détone quelques secondes plus tard. Un mode opératoire similaire avait déjà été utilisé en 2010 contre le physicien Majid Shahriari, dont le véhicule est détruit dans le nord de Téhéran après qu’un engin explosif a été fixé à sa portière dans des conditions quasi identiques. En juillet 2011, le scientifique Darioush Rezaeinejad est abattu devant son domicile par des hommes circulant à moto, qui ouvrent le feu à bout portant avant de disparaître dans le trafic.
Enfin, ces dernières années, la guerre secrète s’est progressivement étendue à un ensemble de cyberopérations beaucoup plus larges visant les réseaux scientifiques, industriels et économiques iraniens. Les services israéliens ont mené des campagnes d’espionnage numérique destinées à infiltrer les institutions liées aux programmes nucléaires et balistiques afin de surveiller leurs communications, d’exfiltrer des données techniques et de cartographier les réseaux informatiques sensibles.
Parallèlement, certaines opérations ont visé des infrastructures civiles et économiques, comme les réseaux ferroviaires, des installations industrielles ou encore le système de distribution de carburant iranien, provoquant des perturbations majeures. Dans les confrontations les plus récentes, ces actions digitales sont de plus en plus intégrées à des opérations militaires plus larges : elles peuvent servir à désorganiser les communications, à perturber les systèmes de commandement ou à préparer des frappes physiques contre des installations stratégiques.
Lors de l’opération de décapitation du régime menée le 28 février au matin, des systèmes de caméras routières et certaines bornes de téléphonie mobile auraient ainsi été piratés afin de suivre en temps réel les déplacements de cibles et de coordonner les frappes. La cyberguerre est donc devenue un instrument central de la pression permanente exercée contre l’appareil scientifique, industriel et militaire de la République islamique.
Face à la stratégie iranienne de guerre hybride et de guerre par procuration, Israël et les États-Unis ont progressivement élaboré une doctrine de « guerre entre les guerres », fondée sur des campagnes permanentes conduites par les services de renseignement et certaines unités des forces spéciales, en deçà du seuil de conflit ouvert. Ceux qui pensaient avoir trouvé la parade face à des adversaires occidentaux militairement supérieurs, découvrent à leurs dépens que les sociétés démocratiques technologiquement avancées ne sont pas des proies aussi faciles qu’ils l’imaginaient lorsqu’ils les surprenaient par des attentats kamikazes, des prises d’otages ou par l’armement de milices terroristes. Et dans cette histoire aux mille et une péripéties surgissent, à intervalles réguliers, des phases plus ou moins brèves de violence à haute intensité qui mettent les points sur les « i ». Celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins n’est pas la première. Ni, sans doute, la dernière.
Fuite des cerveaux. L’ancienne Première ministre de la Nouvelle-Zélande – et égérie des progressistes du monde entier – s’installe en Australie.
Si elle n’existait pas, certains Néo-Zélandais railleurs et patriotes diraient qu’il ne faudrait peut-être pas l’inventer.
En tout cas, la « Jacindamania » vient de prendre un sérieux coup. Début mars, après que Jacinda Ardern a été aperçue en train de chercher une maison dans les quartiers huppés de Sydney, en Australie, le bureau de l’ancienne Premier ministre au sourire désarmant a confirmé qu’elle et sa famille s’y étaient installées. Les Australiens, sans être réputés beaucoup plus tendres que l’ICE américain avec tous ces salauds d’immigrés, accordent aux Néo-Zélandais des droits automatiques de travail et de résidence. La dernière fois que les Français ont vu Jacinda Ardern, elle multipliait risettes et apparitions médiatiques – notamment chez Yann Barthès dans « Quotidien », chez Brut ou sur France Inter – pour promouvoir son livre Un autre art du pouvoir (Flammarion). Barthès avait même cru de bon goût à l’époque d’accueillir la progressiste de 45 ans avec quelques notes de l’hymne national néo-zélandais… Elle entendra désormais plus souvent Advance Australia Fair (« Qu’avance la belle Australie »), dans un pays où le salaire médian est environ 37 % plus élevé. Aujourd’hui, 12,5 % des Néo-Zélandais vivent hors de leur pays. Si les jeunes partent depuis longtemps à l’étranger pour acquérir de l’expérience et revenir, le nombre de départs chez les 30-50 ans a plus que doublé en quatre ans, passant de 18 000 à 43 000, s’alarme CNN. Le média américain a interrogé ces expatriés qui évoquent, en plus des salaires plus élevés, une baisse significative du coût de la vie : courses hebdomadaires passant de 400 à 267 dollars, transports et carburant en baisse de 40 %, et frais médicaux environ 25 % moins chers, avec un accès beaucoup plus rapide aux spécialistes (contre une semaine d’attente à Auckland ou Wellington). Dans Les Deux Clans, l’essayiste britannique David Goodhart distinguait les somewhere (« de quelque part ») des anywhere saute-frontières à l’aise dans la mondialisation. Il n’est pas difficile de deviner dans quelle catégorie se situe Jacinda Ardern. Sa gestion des suites de l’attentat antimusulman de Christchurch en 2019, ainsi que la communication de son gouvernement pendant la crise du Covid ont été largement saluées dans le monde. Lorsqu’elle s’est présentée avec son bébé à l’Assemblée générale de l’ONU en 2018, ou lorsqu’elle a quitté le pouvoir en 2023 en expliquant ne plus avoir « assez d’énergie », beaucoup de progressistes se sont pâmés devant une figure politique différente dénuée de toute ambition macho. Ils ont cependant moins relevé qu’un mois plus tard, son parti subissait une lourde défaite aux élections législatives.
Ni que l’économie de son pays ne s’était jamais vraiment remise des confinements.
Respectivement à la tête d’Orange, de Free et de Bouygues, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent avec le rachat de SFR le destin de leurs groupes, comme celui de leurs carrières. Un succès inscrira leurs noms dans l’histoire industrielle française, alors qu’un échec signerait sans doute la fin de leur leadership. Récit.
Dans le monde feutré des affaires, rarement l’expression de « billard à trois bandes » – et même quatre, en l’espèce – aura si bien décrit la situation dans laquelle se trouve le secteur français des télécoms.
Alors que leur première offre de rachat de SFR a été rejetée par Patrick Drahi en octobre dernier, Christel Heydemann (Orange), Thomas Reynaud (Iliad/Free) et Olivier Roussat (Bouygues) s’apprêteraient à mettre une seconde offre, revue à la hausse, sur la table. Cette nouvelle proposition sera-t-elle acceptée par M. Drahi, ouvrant la voie à la consolidation attendue du marché français ? Ou s’agira-t-il d’un nouveau pétard mouillé ?
Nul ne le sait encore. Une chose est certaine cependant : à la tête d’opérateurs réunis en un consortium dont l’existence tient, selon les uns, de « l’exploit », et du « miracle » selon les autres, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent à la fois en équipe et en solo. Et ils jouent gros. Dans la balance pèsent en effet l’avenir de leurs groupes respectifs, celui des marchés français et européen des télécoms, mais aussi les ambitions personnelles et la carrière des trois dirigeants. Chacun d’entre eux sait ainsi en son for intérieur que la vente de SFR sera, ou pas, « le » deal de sa vie. Et que du succès, ou de l’échec, de l’opération, dépendra son héritage industriel. À quelques jours ou semaines de la révélation d’une deuxième offre, la pression est donc maximale.
Chez Orange, Christel Heydemann pourrait voir rouge
Et c’est sur les épaules de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, que celle-ci pèse sans doute le plus lourdement. Seconde femme propulsée à la tête d’un groupe du CAC40, la quinquagénaire était déjà, en 2022, « dans les petits papiers de Bercy », comme le relatait à cette époque le magazine L’Express. Ce qui ne l’a pas empêché de devoir, en interne, se battre dans un univers d’hommes pour imposer sa vision à la tête de l’opérateur historique, leader du marché français. Une position que l’intéressée entend défendre, voire conforter : « la France est notre premier marché et (…) nous comptons bien en rester le premier opérateur », a-t-elle assuré à La Tribune à la fin du mois de février.
Être numéro 1 n’a pourtant pas que des avantages. Louée par ses pairs pour avoir su recentrer Orange sur son cœur de métier, Christel Heydemann « a très bien mené sa barque », reconnaissait récemment une dirigeante citée par Le Figaro. Les acteurs et observateurs du dossier SFR attendent donc de la patronne d’Orange qu’elle se montre à la hauteur de sa réputation : si Christel Heydemann « a une occasion unique de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi », relève dans les pages du quotidien de droite un concurrent, « son héritage se jugera à sa capacité à mener à bien cette consolidation française des télécoms ».
Thomas Reynaud (Iliad/Free) : la force tranquille, vraiment ?
Le ton n’est pas tout à fait le même chez Iliad/Free. Fort d’excellents résultats en 2025, exercice au terme duquel le trublion des télécoms a arraché la première place européenne en matière de croissance dans le secteur, le patron du groupe, Thomas Reynaud, peut se permettre de souffler le chaud et le froid. Et d’affirmer, dans un même entretien aux Échos, que « la consolidation paraît assez inévitable à moyen terme » tout en assurant que « le groupe Iliad continuera à croître, avec ou sans consolidation ». Reste qu’en France, et comme le reconnaît Thomas Reynaud lui-même, la croissance se tasse et, possible point d’attention, le nombre d’abonnés a arrêté de croître sur la fin d’année dernière.
D’autres signaux faibles laissent à penser que l’opérateur n’a peut-être pas les mains aussi libres que le prétend sa direction. Reflétant d’après Thomas Reynaud « la fin d’un cycle en France », les investissements de Free sont en baisse de -11% en 2025. Hors fibre, les futurs investissements iront selon toute probabilité vers le cloud et l’IA, ce qui nécessitera d’atteindre une masse critique et d’engager des actions rapides si l’opérateur ne veut pas être distancé par ses concurrents. Autant d’orientations que le rachat de SFR permettrait, toujours d’après le patron de Free, « d’accélérer » ; et à l’inverse, qui seraient compromises en cas d’échec de la consolidation.
Olivier Roussat (Bouygues) : résiste, prouve que tu existes
Reste le cas Bouygues, sans doute plus complexe car plus douloureux – plus « humain » et moins strictement économique que ses concurrents et alliés de circonstance. Car au nom Bouygues Telecom reste fermement attachée la mémoire traumatique de plusieurs fusions avortées : celle de 2014, quand l’opérateur échoue une première fois à racheter SFR, face à Numericable détenu par un certain… Patrick Drahi ; et celle de 2016, quand la fusion entre Bouygues et Orange, qualifiée par certains de « deal du siècle », est dans la dernière ligne droite enterrée par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. DG de Bouygues Telecom à l’époque, Olivier Roussat, qui depuis 2021 assure la direction du groupe Bouygues dans son ensemble, se souvient nécessairement et non sans une pointe d’amertume de ces échecs cuisants.
Est-ce donc par excès de prudence que l’intéressé professe à qui veut l’entendre qu’avec Orange et Iliad, tous sont « ensemble dans le même bateau » ? Une posture de rassembleur qu’Olivier Roussat martèle : si les trois membres du consortium ne sont « pas les meilleurs amis du monde », concède-t-il, « pour qu’une telle opération soit possible, il faut que les trois acteurs aillent dans le même sens ». « Un chemin existe », veut encore croire le patron de Bouygues, qui sait qu’un échec remettrait en cause son leadership à la tête de l’opérateur comme sa capacité à rassembler ses adversaires autour d’un objectif commun.
Pour Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat, l’heure de vérité approche donc à grands pas. Les trois dirigeants savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, et ce d’autant moins que l’acceptation de leur future offre par Patrick Drahi n’est qu’une étape préalable dans un véritable parcours du combattant. Si le deal est conclu, encore faudra-t-il en effet qu’il passe les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, dont le patron a prévenu que l’étude du dossier s’étalerait sur 18 mois – au moins. Demeurent aussi la question de la réaction des marchés, comme celle du pouvoir d’achat des consommateurs, qui ne manquera pas d’être soulevée en pleine campagne présidentielle.
Pour les dirigeants d’Orange, Bouygues et Free, avoir les reins solides ne sera donc pas qu’une expression, mais un prérequis.
Les journalistes s’imaginent être les preux chavaliers de la vérité. Certes, ils ne mentent pas toujours. Mais s’ils croient nous informer, ils contribuent le plus souvent à stabiliser l’ordre existant ou à organiser un immense déni collectif national, avance Charles Rojzman dans cette analyse.
Dans l’imaginaire démocratique moderne, la presse occupe une place quasi sacrée. Elle est censée être ce tiers critique, ce regard extérieur capable de révéler ce que le pouvoir préférerait tenir caché. Elle est née avec l’espace public, comme médiation entre gouvernants et gouvernés, comme promesse de transparence face à l’opacité intrinsèque de toute domination.
Mais cette fonction est aujourd’hui profondément fragilisée. Non parce que les journalistes auraient cessé d’y croire — beaucoup y croient encore sincèrement — mais parce que les conditions mêmes de son exercice ont été transformées. Ce que nous appelons encore « contre-pouvoir » repose désormais sur une fiction. Car il faut partir d’un constat dérangeant : la presse n’est plus extérieure au pouvoir. Elle en est devenue l’un des environnements naturels.
Les journalistes politiques, les éditorialistes influents, les responsables de rédaction évoluent dans le même univers social que les dirigeants qu’ils sont censés surveiller. Ils fréquentent les mêmes cercles, les mêmes dîners, les mêmes colloques, parfois les mêmes écoles. Ils partagent un langage, des références, une vision du monde. Ils appartiennent à cette bourgeoisie culturelle mondialisée, diplômée, mobile, convaincue d’incarner la rationalité moderne. Ce phénomène n’est pas marginal. Il marque une transformation structurelle de la démocratie représentative. La démocratie suppose une séparation fonctionnelle entre ceux qui gouvernent, ceux qui informent et ceux qui jugent. Or cette séparation s’est progressivement dissoute dans une homogénéité sociale. Ce n’est pas un complot. C’est une logique de milieu. Le journaliste dépend du politique pour exister professionnellement : accès aux sources, confidences off, invitations, exclusivités. Le politique dépend du journaliste pour construire sa visibilité, tester ses messages, orienter les récits. Cette dépendance réciproque produit ce que l’on pourrait appeler une économie de la connivence.
Rien n’est écrit. Rien n’est contractualisé. Mais tout est compris. On sait jusqu’où ne pas aller. On apprend vite quelles affaires « passent » et lesquelles ne passent pas. On distingue intuitivement les figures exposables des figures protégées. On intériorise les frontières invisibles du dicible. Ainsi se constitue une zone grise permanente : ni mensonge frontal, ni vérité complète. Une vérité administrée.
Le régime contemporain de la vérité
Ce qui se met alors en place n’est pas simplement une information incomplète, mais un régime de vérité. La vérité n’est plus recherchée comme dévoilement du réel ; elle est produite comme équilibre instable entre ce qu’il est possible de dire, ce qu’il est prudent de taire, et ce qu’il est utile de montrer. Elle devient une construction institutionnelle, une narration régulée, une forme de gouvernance symbolique.
Nous ne sommes plus dans l’ordre de la connaissance, mais dans celui de la gestion des perceptions.
Le réel — trop rugueux, trop conflictuel, trop coûteux psychiquement — est remplacé par un récit acceptable. Ce récit ne vise pas à comprendre, mais à maintenir la cohésion apparente. Il ne cherche pas la vérité, mais la stabilité. C’est là un basculement anthropologique : la démocratie cesse d’être un espace de confrontation avec ce qui est, pour devenir un dispositif de pacification des représentations. Dans ce cadre, les comportements déviants des élites — addictions, violences, prédations sexuelles, arrangements financiers, zones criminelles — ne sont pas ignorés. Ils existent sous forme de fragments, de rumeurs solides, de dossiers à demi ouverts. Mais ils restent confinés dans l’espace du savoir privé. Ils n’accèdent à la sphère publique que lorsqu’ils deviennent impossibles à contenir — ou lorsqu’ils servent une recomposition de pouvoir.
La censure sans censeur
Nous sommes entrés dans une ère de censure sans censeur. La censure classique passait par l’interdit et la répression. La censure contemporaine fonctionne par anticipation des conséquences : perdre l’accès, perdre une source, être marginalisé, voir sa carrière plafonner. Cette autocensure est incorporée dans les trajectoires professionnelles. Le jeune journaliste apprend très vite que certaines enquêtes ne mènent nulle part, que certains noms sont imprononçables, que certaines pistes sont « sensibles ». Mais cette censure est plus profonde encore. Elle ne procède ni par interdiction explicite ni par menace directe. Elle agit en amont de la pensée, dans l’ajustement des désirs professionnels, dans la modulation des ambitions, dans l’apprentissage silencieux des prudences.
On n’empêche plus de parler — on apprend à ne pas vouloir dire. Le sujet devient l’agent de sa propre limitation. C’est une forme douce de domination, où le pouvoir n’a plus besoin de frapper : il suffit qu’il rende certaines vérités structurellement impraticables. À cela s’ajoute la concentration économique des médias. Quand de grands groupes industriels possèdent les organes de presse, l’indépendance devient théorique. Il ne s’agit pas de censurer brutalement, mais d’orienter, de ralentir, de relativiser, de diluer. Le conformisme devient une condition de survie.
L’information comme marchandise
Parallèlement, l’information s’est transformée en produit.
Le scandale n’est plus un acte civique ; c’est un objet éditorial. Il doit être rentable, rapide, scénarisable. Il faut qu’il produise de l’émotion, génère du clic, s’inscrive dans un cycle médiatique court. Ce qui compte n’est plus la profondeur, mais la vitesse. Non la cohérence, mais l’impact. Non la durée, mais la viralité. On choisit donc des cibles compatibles avec ce format : personnalités fragilisées, figures périphériques, acteurs isolés. Mais les véritables centres de pouvoir — ceux qui tiennent les leviers institutionnels, économiques, idéologiques — échappent largement à cette logique. Ils sont trop systémiques, trop complexes, trop profondément enchâssés dans les structures pour devenir de bons personnages médiatiques. L’indignation est devenue sélective. Elle frappe à la marge, rarement au cœur. Ce qui subsiste n’est pas une presse d’investigation permanente, mais une dramaturgie morale intermittente. Cette logique transforme le citoyen en consommateur d’émotions politiques brèves, et le prive progressivement de toute capacité de mise en perspective. Le temps long de la compréhension est dissous dans la succession rapide des affects. Il ne s’agit plus d’éclairer la conscience, mais de capter l’attention. Ainsi se fabrique un sujet informé mais désorienté, saturé de signaux mais privé de structure intelligible.
Uniformité, esprit grégaire et désert intérieur
C’est ici que rejoint l’intuition fondamentale de Soljenitsyne.
Lui qui venait d’un monde de censure brutale fut frappé par ce paradoxe occidental : une liberté presque totale pour la presse, mais une liberté profondément limitée pour le lecteur. Non parce qu’on lui interdit explicitement de savoir, mais parce qu’on le submerge de conjectures, de rumeurs, de jugements hâtifs, de récits prématurés qui ne seront jamais véritablement corrigés. Ces erreurs s’installent dans la mémoire collective. Les journalistes peuvent tromper l’opinion, provoquer des emballements, contribuer à des fautes d’État — sans jamais en assumer la responsabilité historique. Le système est conçu pour que l’erreur ne coûte rien, tandis que le sensationnel rapporte. Derrière la pluralité apparente des médias se cache une homogénéité profonde des cadres de pensée.
Ce n’est pas une pensée unique imposée par décret. C’est une convergence spontanée des représentations, produite par la mode, par la réputation, par le désir d’appartenance. Certaines idées circulent naturellement. D’autres restent invisibles. La société ne censure pas : elle sélectionne. Et cette sélection ne porte pas seulement sur les contenus, mais sur les subjectivités. Elle favorise les discours compatibles avec l’air du temps, et marginalise ceux qui exigeraient une rupture intérieure. De là naît l’esprit grégaire moderne : non par soumission forcée, mais par alignement mimétique. Les individus deviennent libres juridiquement, mais dépendants symboliquement. Ils pensent par résonance. Ils jugent par contagion. Ils adhèrent par imprégnation. Ce n’est plus la peur qui gouverne, mais le besoin d’être du bon côté du sens commun.
De la démocratie à la post-démocratie
Nous assistons alors à l’installation progressive d’un régime post-démocratique.
Les procédures demeurent : élections, débats, pluralisme formel. Mais le cœur du pouvoir s’est déplacé hors de portée du citoyen, dans des espaces techniques, économiques, transnationaux.
La souveraineté devient abstraite. Le peuple est consulté, mais rarement décisif. Informé, mais jamais pleinement éclairé. La politique se transforme en gestion, et la démocratie en théâtre. Le citoyen est maintenu dans l’illusion de participer, tandis que les orientations fondamentales lui échappent. On lui donne des opinions à discuter, mais on lui retire les structures à comprendre. La presse accompagne ce mouvement : elle met en scène le débat, mais ne révèle plus l’architecture réelle du pouvoir. Elle ne ment pas toujours. Mais elle ne dit plus l’essentiel.
Les journalistes comme rouages involontaires
Il faut alors avoir le courage de le dire sans manichéisme : les journalistes ne sont pas seulement victimes de ce système. Ils en sont aussi, souvent malgré eux, les rouages. Non parce qu’ils seraient tous corrompus, mais parce qu’ils sont pris dans une structure qui les dépasse. Ils croient informer, mais contribuent parfois à stabiliser l’ordre existant. Ils pensent dénoncer, mais alimentent une indignation contrôlée. Ils se veulent critiques, mais parlent depuis l’intérieur du dispositif. Ils participent à un récit dont ils ne maîtrisent ni l’origine ni la finalité.
C’est là l’un des drames silencieux de notre temps : la disparition progressive de cette distance intérieure qui faisait autrefois la grandeur du journalisme — cette capacité à se tenir en dehors, à regarder froidement, à nommer l’inacceptable même quand cela coûte.
Le prix du réel
Au fond, ce qui est en jeu dépasse la seule question médiatique. C’est notre rapport collectif au réel.
Une société qui ne peut plus regarder sa propre violence, ses rapports de domination, ses mécanismes de prédation, devient incapable de se transformer. Elle se replie sur des récits compensatoires, sur des indignations ritualisées, sur des morales de surface.
Le réel devient insupportable. Alors on le remplace par le commentaire.
Mais une démocratie qui ne se confronte plus à ce qui dérange cesse d’être vivante. Nous vivons dans un monde saturé d’informations — mais appauvri en vérité. Un monde bavard — mais intérieurement déserté. Et tant que le réel restera filtré, scénarisé, domestiqué, nous continuerons à habiter cette condition paradoxale : celle d’une civilisation qui se croit lucide, alors qu’elle s’organise autour d’un immense déni.
La malheureuse Noelia Castillo Ramos a donné un entretien à la télévision Antenna 3, peu avant sa mort. DR.
Euthanasie. L’histoire d’une mort choisie qui a bouleversé l’Espagne
Le 26 mars 2026, dans une résidence socio-sanitaire de San Pedro de Ribas, non loin de Barcelone, Noelia Castillo Ramos, 25 ans, est devenue un des visages les plus marquants du débat sur l’euthanasie en Espagne. Son décès, autorisé dans le cadre de la loi de 2021 sur l’aide à mourir, dépasse largement le cadre d’un drame individuel car il révèle les tensions profondes entre autonomie personnelle, normes juridiques et fractures idéologiques.
De fait, pendant près de vingt mois, son affaire a été au centre d’une bataille judiciaire et politique d’ampleur nationale. À travers lui, c’est toute la capacité de l’État espagnol à arbitrer entre droit individuel et oppositions familiales, religieuses et militantes qui a été mise à l’épreuve.
Une trajectoire marquée par la souffrance physique et psychique
Née à Barcelone, Noelia Castillo Ramos a grandi dans un environnement familial instable et a été suivie dès l’âge de 13 ans pour des problèmes psychiatriques sévères, notamment un trouble de la personnalité limite et une dépression majeure. Mais l’événement déterminant survient en octobre 2022 lorsqu’après un viol collectif impliquant son ancien compagnon et trois autres individus, elle tente de se suicider en se jetant du cinquième étage de son immeuble.
Elle survit mais avec des séquelles irréversibles, à savoir une paraplégie complète, des douleurs neuropathiques permanentes et une perte totale d’autonomie. Dès lors, son quotidien est dominé par une souffrance physique constante, qu’elle décrit comme insupportable, à laquelle s’ajoutent un sentiment d’isolement et l’absence de perspectives. En avril 2024, elle engage officiellement une demande d’euthanasie, validée en juillet de la même année après un processus d’évaluation strict.
La loi espagnole : un cadre rigoureux et inédit
Rappelons que l’Espagne a légalisé l’euthanasie en mars 2021 avec la Loi Organique de Régulation de l’Euthanasie (LORE), devenant un des rares pays à reconnaître ce droit comme une « extension de la dignité humaine ».
La législation espagnole impose cependant des conditions strictes : le patient doit être majeur, capable de discernement et souffrir soit d’une maladie grave incurable, soit d’un état chronique entraînant des souffrances jugées intolérables. Le cas de Noelia s’inscrit dans cette seconde catégorie.
La procédure globale repose sur plusieurs étapes, avec notamment deux demandes écrites espacées d’au moins quinze jours, une évaluation par un médecin responsable, un second avis médical indépendant et un contrôle final par une commission régionale. Dans le dossier de Noelia Castillo Ramos, pas moins de 19 professionnels de santé et juristes ont validé la légitimité de sa demande.
Une bataille judiciaire de près de deux ans
Malgré cette validation, l’application de la décision a été retardée par une série de recours introduits par son père, soutenu par la fondation des Avocats chrétiens. La position des plaignants reposait sur deux arguments : d’une part, l’incapacité supposée de Noelia à consentir librement en raison de ses troubles psychiatriques, d’autre part, une contestation pure et simple de la procédure administrative.
En mars 2025, un tribunal de Barcelone confirme la validité de la demande de la jeune fille, soulignant que la paraplégie constitue en soi un motif légal suffisant. Le Tribunal supérieur de Justice de Catalogne puis la Cour suprême espagnole rejettent successivement les recours du père. En mars 2026, enfin, la Cour constitutionnelle refuse de suspendre la mesure, tandis que la Cour européenne des droits de l’homme rejette à son tour une demande de mesures conservatoires le 10 mars. En définitive, une procédure qui aurait dû durer entre 40 et 50 jours s’est étendue sur près de 600 jours.
Consentement, pression et vulnérabilité
Un des épisodes les plus controversés concerne un document présenté par le père de Noelia, dans lequel elle semblait renoncer à l’euthanasie. Néanmoins, l’enquête de justice a montré que ce texte avait été signé sous pression, alors qu’elle était sous l’effet de médicaments. Les tribunaux ont donc invalidé ledit document, qualifiant le consentement de « vicié ».
Cet épisode a dans tous les cas mis en lumière la vulnérabilité des patients dans des contextes familiaux conflictuels et a renforcé l’idée d’un rôle protecteur de l’État dans la garantie de la volonté individuelle.
Une société profondément divisée
Par ailleurs, l’affaire a provoqué une polarisation intense outre-Pyrénées. L’Église catholique espagnole a dénoncé une « culture de la mort », tandis que des groupes conservateurs ont parlé d’« exécution d’État ». Des veillées de prière ont même été organisées devant l’établissement où se trouvait Noelia.
À l’inverse, l’Association pour le Droit à Mourir Dignement a soutenu la jeune femme, dénonçant ce qu’elle voyait comme une « torture institutionnelle » liée à la longueur de la procédure. Certains acteurs de la société civile, comme divers artistes, ont même proposé de financer des soins alternatifs, suscitant un débat sur l’aide apportée aux personnes en souffrance et l’autonomie personnelle.
Les déclarations politiques se sont succédé sur cette affaire, signe d’une crispation médiatique et publique. Le porte-parole du groupe parlementaire socialiste au Congrès des députés, Patxi López, a proclamé que l’euthanasie était une décision « correcte » et « absolument légale ». De son côté, Alberto Ibáñez, élu de Sumar (gauche « radicale »), a demandé du respect pour une décision avalisée par les « dix-neuf médecins ». Au contraire, à droite, le Parti populaire a expliqué par l’entremise d’un de ses responsables, Elías Bendodo, que la mort de Noelia Castillo Ramos supposait l’« échec de l’État » et « l’échec de nous tous en tant que société », insistant sur la nécessité pour le gouvernement de « résoudre les problèmes des gens et de corriger les erreurs ». Quant à Pepa Millán, porte-parole de Vox (droite « radicale ») à la chambre basse du Parlement, elle a été jusqu’à évoquer « une nouvelle lamentable, très triste », estimant que ce cas ouvrait la voix au « suicide assisté » pour des troubles psychologiques.
Le système de santé espagnol sous pression
De leur côté, les équipes médicales espagnoles impliquées dans cette demande d’euthanasie ont dénoncé des campagnes de harcèlement et de diffamation à leur encontre, ce qui a obligé l’établissement où résidait la jeune fille à renforcer sa sécurité. L’affaire a également relancé le débat sur l’objection de conscience des médecins dans le cas de l’euthanasie, bien qu’aucun professionnel impliqué n’ait refusé d’intervenir.
Notons qu’une autre polémique a émergé autour d’un éventuel don d’organes après la mort (que certains acteurs pointaient comme la finalité masquée de l’opération). Ce don a finalement été annulé par Noelia elle-même avant son décès.
Une pratique encore rare mais en progression
Depuis sa légalisation en Espagne, le recours à l’euthanasie reste limité mais en hausse : 180 actes en 2021, 426 en 2024 et environ 500 en 2025. L’opinion publique espagnole y est majoritairement favorable, avec plus de 70 % de soutien tandis qu’environ 10 % de la population y reste fermement opposée, principalement pour des motifs religieux.
Dans ce contexte, il faut toutefois signaler qu’environ un tiers des demandeurs décèdent avant l’aboutissement de la procédure, souvent en raison de délais administratifs ou de recours judiciaires des proches.
Vers une évolution du cadre légal
De façon plus générale, le cas de Noelia Castillo Ramos met en évidence les limites du dispositif actuel en Espagne et notamment la question des recours judiciaires par des tiers. Face à cette problématique, le gouvernement de Pedro Sánchez envisage désormais des réformes pour accélérer les procédures dans les cas jugés urgents et pour mieux sanctuariser les décisions des commissions de garantie.
Sur le plan juridique, la jurisprudence issue de cette affaire renforce de plus une interprétation fondamentale : le droit à la vie recueilli dans la Constitution espagnole ne peut être imposé comme une obligation de vivre dans la souffrance. Cette lecture s’inscrit dans le cadre plus large de la liberté de conscience reconnue par le texte fondamental de 1978.
Enfin, l’affaire relance le débat sur l’euthanasie dans les cas impliquant des troubles psychiatriques. Si, dans ce dossier, la dimension physique a été déterminante, sept experts ont dû certifier la capacité de discernement de la patiente, établissant un standard particulièrement exigeant pour les cas futurs.
Une mort qui redéfinit un droit
Noelia Castillo Ramos est décédée après l’administration de trois substances médicales, conformément au protocole légal. Elle avait choisi de mourir seule, dans un dernier acte d’autonomie mais au milieu d’une vaste polémique.
Son histoire laisse une empreinte durable : elle révèle les failles d’un système encore jeune mais aussi sa capacité à définir ce qui relève du droit individuel. Elle jette également une ombre sur le système de protection de l’enfance et de l’adolescence outre-Pyrénées, puisque la jeune fille a subi des violences physiques et sexuelles alors qu’elle avait été placée dans divers centres pour mineurs dans les années 2010.
Globalement, au-delà des divisions qu’elle a suscitées, elle pose une question essentielle aux sociétés contemporaines : jusqu’où reconnaître à chacun la liberté de décider de sa propre fin ?
L'ancien footbaleur professionnel Lilian Thuram reconverti militant antiraciste / Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko. DR.
Dans Le Monde, Lilian Thuram écrit une tribune dénonçant le «narcissisme blanc». Il y défend le nouveau maire de Saint-Denis. Mais pas Faty Dia, colistière sur la liste du maire déchu de Mantes-la-Jolie, curieusement. Les militants peuvent bien parader dans les médias, et pester contre CNews ces jours-ci: les Français, qui n’ont jamais apprécié ces polémiques sur la couleur de peau, ont constaté depuis un moment que c’est bien la gauche qui les a relancées, en parlant de «racisés», de «privilège blanc» ou de «décolonialisme» à tout bout de champ, alors que la droite se tenait très sage sur ces thématiques depuis des décennies.
Suite à la polémique sur les prétendus propos racistes tenus sur CNews au sujet du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, Lilian Thuram, sportif reconverti en prêtre racialiste, vient de commettre une tribune que Le Monde n’a pas hésité à porter à la connaissance de ses lecteurs. Avant de la détailler, il convient de revenir sur quelques épisodes médiatiques significatifs et sur l’origine du phénomène racialiste qui envenime la France depuis des décennies.
Jeux de déconstruction
Retour en arrière. En 2021, sur France Culture, face à un Xavier Mauduit époustouflé par ses démonstrations empiriques de haut vol, Lilian Thuram racontait la chose suivante : « Je fais une expérience lorsque je vais dans les écoles. Par exemple, je pose la question : “dites-moi, depuis combien de temps vous êtes blancs ?” » – « Moi, je dis depuis toujours », avait répondu Mauduit, bon élève. – « Ok, avait repris le professeur Thuram, depuis toujours… et là je prends une feuille blanche en leur disant : “Les enfants, est-ce que vous êtes de la même couleur que cette feuille ?” Ils me disent “non”. “Pourquoi vous dites que vous êtes blancs alors ?” Et là ils me disent : “ben, on sait pas, par habitude.” C’est ça qu’il faut déconstruire1. » Quelques années plus tard, France TV réalisait une émission dans laquelle elle multipliait des démonstrations du même acabit, le but étant de savoir si les Français sont racistes ou non. Devinez le résultat.
Dans cette émission intitulée Sommes-nous tous racistes ?2, la journaliste Marie Drucker et l’animateur Jamy Gourmaud étaient accompagnés de Sylvain Delouvée, un psycho-sociologue, maître de conférences à l’université gauchiste de Rennes 2. Ce « conseiller scientifique » était chargé de décrypter les comportements des cinquante volontaires participant à des expériences adaptées pour la télévision mais « documentées dans des publications scientifiques internationales », selon lui.
France télévisions.
Ces affligeantes démonstrations, agrémentées d’atermoiements sociologiques, de ratiocinations psychologiques et de torrents de moraline, avaient irrémédiablement et sans surprise abouti au verdict suivant : les Français sont racistes. Inconsciemment, consciemment, peu importe : ils sont racistes. Pour enfoncer le clou, France TV avait fait appel à une soi-disant spécialiste du racisme, l’universitaire et militante racialiste Maboula Soumahoro en omettant de dire que, proche d’Assa Traoré et d’Houria Bouteldja, celle-ci avait pris fait et cause pour des « camps d’été décoloniaux » ou des stages syndicaux organisés en « non-mixité », c’est-à-dire… sans Blancs. Mme Soumahoro est la conceptrice de ce charmant axiome : « L’homme blanc ne peut pas incarner l’antiracisme. » Elle affirme par ailleurs que ce dernier « ne peut pas avoir raison contre une femme noire ou une Arabe ». En 2020, lors de la sortie de son livre Le Triangle et l’Hexagone, celle qui avait pourtant été nommée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault au sein du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, déclare : « J’en ai rien à faire d’être Française. Je n’ai pas le cœur qui bat quand je vois le drapeau bleu blanc rouge. » Mme Soumahoro n’a par ailleurs jamais caché sa fascination pour l’organisation Nation of Islam, dont l’un des derniers dirigeants est Louis Farrakhan, adorateur d’Hitler, homophobe et farouchement anti-Blancs.
Le 12 avril 2025, sur France Inter, Charline Vanhoenacker recevait Michel Agier dans son émission Bistroscopie3. Cet anthropologue, auteur de Les Migrants et nous. Comprendre Babel, promeut ardemment la « diversité ». Face à une Mme Vanhoenacker aux anges, il tente d’expliquer ce jour-là un concept prétendument scientifique, une « infrapensée raciste » qui serait en vérité « un ensemble d’idées reçues, de catégories de pensée et de langage hérités de notre passé colonial » ou, pour le dire moins savamment, « un tissu d’ignominies qu’on a intériorisé, on ne sait pas comment ». Face à l’immigration, les Français blancs défendraient leurs privilèges en reproduisant « l’ethos du colon » se sentant « assiégé par les barbares », thèse défendue par Pap Ndiaye annonçant sur France Inter, en 2021, l’orientation des débats « antiracistes » devant se tenir au musée de l’Histoire de l’Immigration qu’il dirigeait à l’époque : « On cherche ce qui dans la société française contemporaine est hérité de l’époque coloniale. On regarde les formes de continuité sans préjuger que nous serions entièrement détachés de cette période. » Traduction : on scrute les formes de continuité en préjugeant que la société française a gardé un fond colonialiste et raciste qu’elle perpétue aujourd’hui en France même. Michel Agier est un invité perpétuel de Radio France – plus de 40 interventions en une dizaine d’années ! – comme Patrick Boucheron quand il s’agit de torpiller l’histoire de France, Hervé Le Bras ou François Héran quand il devient urgent de rappeler les bienfaits de l’immigration, et, bien entendu, Lilian Thuram, traumatisé à vie par le « racisme systémique » et la vilaine « pensée blanche » qui ont entravé sa carrière sportive, comme chacun sait. Sur le plateau de “C à vous”, devant un aréopage de bien-pensants professionnels – Anne-Sophie Lemoine, Patrick Cohen, Pierre Lescure – ce héraut de l’anti-racisme à la sauce racialiste a pu affirmer que « le racisme en Franceexiste culturellement » sans faire réagir aucun de ses hôtes.
Argumentation sommaire
Aux origines du phénomène. En 1984, de jeunes militants trotskystes devenus socialistes créent, avec la complicité de stratèges mitterrandiens, SOS Racisme. Jean Baudrillard, lucide, ironise : « SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c’est pour dénoncer le racisme, dans l’autre, c’est pour sauver les baleines. Et si, dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l’enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques. » Il ne s’agit pas, en effet, de combattre mais de « sauver » le racisme dans le but, d’une part, de faire oublier le « tournant de la rigueur » de 1983 et, d’autre part, de monter en épingle l’embryonnaire Front National de Jean-Marie Le Pen afin de poser les bases d’une castorisation « républicaine » qui fera florès. Surtout, il s’agit d’apposer l’étiquette infamante de raciste sur le front de quiconque s’oppose à une immigration devenue massive et de plus en plus problématique, surtout depuis l’autorisation, en 1979, du regroupement familial. Comme le démontrera dix ans plus tard Paul Yonnet dans un essai imparable4, cet anti-racisme théâtral sert essentiellement la cause immigrationniste et une idéologie communautariste réduisant l’identité française aux seuls droits de l’homme. Immédiatement, les médias panurgiques répercutent les slogans simplistes et les argumentations sommaires de l’organisation subventionnée et soutenue par le pouvoir. Il faut endoctriner la jeunesse : des concerts sont organisés et l’Éducation nationale accueille en son sein des militants expliquant aux collégiens et au lycéens ce qu’est le racisme, comment le combattre et, donc, les raisons pour lesquelles il est hors de question de discuter de l’immigration autrement qu’en termes positifs : « L’immigration n’est pas un problème, c’est le racisme qui en est un », scandent-ils. Une campagne de l’association est carrément relayée par le Bulletin officiel de l’Éducation nationale qui appelle les chefs d’établissement à « définir les modalités appropriées permettant aux élèves qui le souhaitent de participer, en dehors des heures de cours, à la réflexion qui sera conduite durant cette période ». Il apparaît rapidement que l’anti-racisme de SOS Racisme est une ode, non à l’assimilation ou à l’intégration, malgré les discours lénifiants d’Harlem Désir, mais à un « droit à la différence » et à une conception multiethnique et multiculturelle de la société française. Dans SOS Désirs (Calmann-Lévy, 1987), livre collégial écrit à la suite du passage d’Harlem Désir dans l’émission politique L’Heure de vérité qui le révèle au grand public, les auteurs présentent l’islam comme une « religion fort civile, policée et assouplie » et regrettent « lahantise,fondée sur l’ignorance », des Français vis-à-vis de cette religion de paix et d’amour. Au moment de l’affaire du foulard islamique à Creil, SOS Racisme, par la voix de son vice-président Malek Boutih, estimera « scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles ». Dans le même temps, le ver racialiste s’installe dans le fruit antiraciste. Il grossira au fil des ans, nourri par des idéologues – Rokhaya Diallo, Maboula Soumahoro, François Durpaire, Éric Fassin, entre autres – qui importeront en France les théories « anti-racistes » issues des racial studies universitaires américaines. Des marchands de mémoire falsifiée imposeront dans les médias et les manuels scolaires des thèses décolonialistes reprenant le récit victimaire des « racisés » et recommandant à la France de se repentir jusqu’à la fin des temps. Le plus roué d’entre eux, Pascal Blanchard, publiera avec Rokhaya Diallo, Lilian Thuram et François Durpaire, un “Appel pour une République multiculturelle et post-raciale” revendiquant en réalité des rapports sociaux reposant essentiellement sur des notions de race. L’idéologie racialiste repose sur une théorie radicale, violente et orwellienne : au nom de l’antiracisme, l’antiraciste racialiste préjuge du comportement de chacun selon la couleur de sa peau – ce qui relève d’un a priori raciste. Ce faux antiracisme oblige chaque individu à s’enfermer dans une identité raciale, à « se situer racialement » ou à « renouer avec la fierté raciale » – l’objectif étant de vouer aux gémonies la blanchité, coupable de tous les maux, accusation à laquelle les militants blancs d’extrême gauche adhèrent sans réserve. Apparaît alors ce que Mathieu Bock-Côté appelle « le paradoxe multiculturaliste » :« Souvent, ceux qui revendiquent leur identité de “racisés” sur un mode militant refusent d’être renvoyés à leurs origines mais ne cessent de les brandir ». Quant au militant progressiste qui « se faisait une fierté, hier, de ne pas être raciste : il s’en fait une aujourd’hui de l’être, ou du moins d’avouer l’être, première étape pour ne plus l’être5. »
Narcissisme blanc
La polémique fabriquée autour de M. Bagayoko par LFI, ses alliés communautaristes et les médias mainstream est l’aboutissement de ce phénomène. Dans sa tribune au Monde, Lilian Thuram récite le bréviaire racialiste que lui a prêté Rokhaya Diallo : « M. Bagayoko n’est-il pas un révélateur du narcissisme blanc ? […] Que vous soyez maire, footballeur, docteur, intellectuel ou simple enfant, pour le narcissique blanc, vous n’êtes qu’un “Noir”, et un “Noir” reste un “Noir”. […] Hier comme aujourd’hui, le narcissique blanc utilise toujours les mêmes armes : le mensonge et la distorsion de la réalité, pour pouvoir violenter ses victimes. […] Cette violence qui perdure [est] issue du suprématisme (sic) blanc. […] Aujourd’hui, nous les “Noirs”, savons qu’ils [les narcissiques blancs] sont pervers, manipulateurs et fragiles. » Etc. Il a visiblement échappé à M. Thuram que les critiques adressées à M. Bagayoko, en particulier au sujet de ses propos sur les agents municipaux ou les nouveaux venus devant faire « allégeance » au projet politique du nouveau maire ou partir, ne visaient pas un « Noir » mais un homme politique d’extrême gauche tenant un discours allant à l’encontre de ce que d’aucuns appellent les « valeurs républicaines ».
On notera au passage que Lilian Thuram et les médias qui se sont offusqués des propos soi-disant racistes tenus sur CNews sur M. Bagayoko n’ont pas cru devoir s’attarder sur le racisme de Jean-Luc Mélenchon concernant les Blancs « tout moches », racisme qui s’appuyait d’ailleurs sur une logorrhée pseudo-scientifique comme nous en sert de plus en plus régulièrement le turbulent chef des Insoumis. Pas un mot non plus de M. Thuram sur le fait que, quelques jours avant les élections, M. Bagayoko a tenu à remercier Sébastien Delogu venu expliquer aux électeurs de Saint-Denis et Pierrefitte qu’ils allaient avoir « une opportunité en or qu’enfin un racisé dirige ces deux villes ». À Matthieu Valet, député RN, qui note que « ce député LFI appelle donc à élire des élus en fonction de leur couleur de peau ! », M. Bagayoko répond sur son compte X : « Le niveau zéro du raisonnement raciste. Sébastien Delogu rappelle aussi une vérité incontestable. “Racisé” rime aussi avec compétence, expérience. C’est aussi tout cela que Sébastien met en avant… Il a raison. Vous avez tord (sic) de réduire sa pensée. » Outre le fait que je serais curieux de voir à quoi peut bien ressembler la réduction d’une pensée de M. Delogu – nous pénétrons là dans un domaine de recherche requérant des instruments de mesure extrêmement performants, capables de déceler l’infime, l’imperceptible, l’infinitésimal – je m’interroge sur l’allégation, pour le moins osée, de M. Bagayoko, et je n’ose imaginer les réactions outragées que ne manqueraient pas de provoquer les propos d’un élu « non racisé » décrétant que « “blanc” rime avec compétence et expérience ».
Le député Lfiste Sébastien DeloguCharline Vanhoenacker et Michel AgierChristine Kelly / Face à l’Info sur CNews
Nouvelle France, l’autre nom du « séparatisme »
M. Thuram n’a naturellement pas eu un mot de compassion pour les ex-maires de Mantes-la-Jolie, de Creil, du Blanc-Mesnil, de Vaulx-en-Velin, interdits de parole, insultés, menacés physiquement par une partie de ceux qui composent ce que M. Mélenchon appelle la « nouvelle France », appellation identitaire et séparatiste qui ne peut aboutir qu’à la violence, ce que souhaite visiblement le patron des Insoumis. À Mantes-La-Jolie, outre les violences subies par le maire déchu Raphaël Cognet nécessitant son exfiltration par la police, Faty Dia a été victime de menaces, d’insultes, de pressions qu’elle qualifie elle-même d’identitaires. Les propos tenus à son encontre sur les réseaux sociaux sont autrement plus dégradants que les quelques sévères remarques politiques qu’a dû essuyer M. Bagayoko. Faty Dia est une femme noire, mais M. Thuram n’a écrit aucune tribune pour prendre sa défense – il faut préciser que cette femme était sur la liste de Raphaël Cognet et non sur celle d’Adama Gaye, le nouveau maire de Mantes-La-Jolie, ce que les partisans « racisés » de ce dernier lui reprochent, considérant qu’elle est ce qu’on appelle dans le jargon racialiste une « bounty », une « collabo », bref, une traîtresse à la cause des Noirs. « On a le droit de choisir un candidat, ce choix est libre et personnel, on ne fait pas un choix par rapport à notre couleur de peau ou par rapport à nos origines, mais pour un projet politique », a été obligée de rappeler Faty Dia dans l’émission Face à l’info, sur CNews, chaîne d’info que tous les inquisiteurs médiatiques et politiques appellent à fermer. Parmi ceux-là, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a annoncé envisager des poursuites pénales contre les auteurs des présumés « propos ignobles » tenus contre M. Bagayoko sur ladite chaîne.
Les présidentielles sont dans un an, la presse mainstream semble avoir choisi son favori, un extrême-centriste-immigrationniste-européiste-mondialiste de la plus belle eau6 – vite, vite ! muselons les voix dissidentes, celles des médias bollorisés, puis celles des plates-formes numériques réfractaires et des réseaux sociaux récalcitrants qui seront, le moment voulu, opportunément accusées de répandre d’ignobles propos racistes, haineux, discriminatoires, etc. La tribune de Lilian Thuram parue dans Le Monde sert aussi à ça…
Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français – L’antiracisme et le roman national, préface de Marcel Gauchet, post-face d’Éric Connan, 2022, Éditions de L’Artilleur. ↩︎
Mathieu Bock-Côté, La Révolution racialiste et autres virus idéologiques, 2021, Les Presses de la Cité. ↩︎
Edouard Philippe, pour ne pas le nommer, of course ! ↩︎
Hierarchie mémorielle. Qui sont les chouchous du malheur? Avec la résolution adoptée à l’ONU le 27 mars, les descendants de la traite négrière marquent des points face aux descendants des victimes de la Shoah. «La spécificité de l’Occident n’est pourtant pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier» rappelle Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
L’ONU vote une résolution reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. On nous prie de croire qu’il s’agit d’un progrès historique. En réalité, c’est un progrès du révisionnisme, voire du négationnisme. Le texte adopté le 27 mars à une très large majorité par l’Assemblée générale de l’ONU, proclame que « l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire ». C’est contraire au sens profond de l’idée de crime contre l’humanité, née à Nuremberg. Si un homme vaut tous les hommes et vaut l’humanité, alors un crime contre l’humanité les vaut tous. Il n’y a pas de « chouchous du malheur ». Ce texte est par ailleurs limité à l’esclavage transatlantique, perpétré par l’Occident. Or, le monde arabe a réduit en esclavage une partie de l’Afrique subsaharienne, sans compter l’esclavage interafricain, qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui dans certains pays. L’esclavage est universel. La spécificité de l’Occident n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier. Là-dessus : silence. Pas un mot, bien sûr, dans cette fameuse résolution de notre grand forum mondial. Avec ce texte, on passe de la concurrence victimaire à la hiérarchie des mémoires. Il s’agit, sur fond de haine anti-israélienne et antisémite, de contester la place de la Shoah dans la conscience européenne et d’entretenir un récit dans lequel l’Occident est le coupable idéal, comme l’écrivait Pascal Bruckner. Seuls les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Les pays européens, apparemment toujours aussi suicidaires et repentants, se sont piteusement abstenus.
Mais, une résolution de l’ONU a-t-elle vraiment de l’influence ? En réalité, ce texte n’a aucune valeur contraignante, même si cette résolution pourrait conduire à des demandes de réparations ultérieures. Cependant, elle résume l’esprit du temps, en vogue dans le camp du Progrès, dans les facultés ou les rédactions. À Paris, le nouveau maire, Emmanuel Grégoire, vient de nommer une adjointe chargée du cycle mémoriel de l’histoire coloniale. Quel athlète du progrès ! La gauche adore la repentance. D’ailleurs, nous avions de l’avance en France. L’Assemblée nationale a voté, le 10 mai 2001, la loi Taubira, qui reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien. Cela vise donc uniquement le système esclavagiste européen, encore une fois. Je vous livre d’ailleurs cet aveu stupéfiant de Christiane Taubira dans L’Express à l’époque : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les “jeunes Arabes” ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Il y a des coupables ontologiques et des victimes éternelles.
Ce n’est pas seulement injuste pour les petits « Blancs », les petits « de souche », invités à expier, voire à payer pour les crimes de leurs ancêtres. C’est une insulte aux descendants d’immigrés qu’on câline à coups de mensonges. C’est toujours la faute des autres. Ce fantasme victimaire, qui les dispense de toute responsabilité dans leur destin, les enkyste dans le ressentiment et l’impuissance. Si on les respecte vraiment, on leur doit la vérité.
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio
Edouard Philippe serait le seul à l’emporter au 2e tour selon les sondeurs face à Bardella mais propose un programme en demi-teinte. Dominique de Villepin parle beaucoup. Retailleau peut et doit mieux faire pour défendre sa ligne radicale et convaincre.
On nous répète que nous ne sommes pas encore en campagne présidentielle. Aussi bien Dominique de Villepin qu’Édouard Philippe le disent. Pourtant, nous y sommes. On attend et on espère 2027. On veut changer d’air et d’ère. On sait que le second tour opposera le RN, quel que soit son candidat, à un adversaire aujourd’hui indéterminé. L’extrême gauche fait semblant de croire que Jean-Luc Mélenchon sera son unique représentant, parce qu’il serait le meilleur, alors qu’il serait implacablement écrasé par Jordan Bardella. Édouard Philippe ne souhaite pas concourir dans le cadre d’une primaire. Bruno Retailleau sera-t-il choisi et légitimé par les militants des Républicains ?
La candidature Philippe ne suscite pas l’enthousiasme populaire
Dans ce flou, pour qui avait décidé de ne pas donner sa voix au RN, ni au premier ni au second tour, pas davantage qu’à Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté, on avait cru percevoir une lumière, une sortie de l’hésitation, comme une issue de crise, avec un récent sondage qui, dans tous les cas de figure, qualifiait Édouard Philippe pour le second tour et le donnait vainqueur de la joute finale. C’était une nouvelle de première importance, susceptible d’intéresser au plus haut point un grand nombre de citoyens. Il a suffi de quelques jours pour, non pas dissiper l’enthousiasme — il n’y en avait pas eu —, mais pour perdre quelques illusions. Il y a longtemps, on nous avait promis, de la part d’Édouard Philippe, un programme « massif ». Ce qu’il a annoncé, à l’exception de l’annulation de l’accord de 1968 avec l’Algérie — mesure quasiment consensuelle à droite et au centre —, ne brille ni par la vigueur ni par l’audace. C’est en demi-teinte, une sorte de modération s’arrêtant au milieu du gué : un “en même temps” sur l’immigration, une limitation du regroupement familial. À force de ne plus vouloir donner l’impression de se situer dans le registre d’Alain Juppé, il paraît s’être inspiré plus que jamais d’une mesure, d’une prudence qui font craindre, le moment venu, une impuissance.
Comme si la France mourait à petit feu, alors même qu’elle perd ses forces et sa puissance avec intensité. Déjà, ce que ce sondage avait de rassurant a rejoint l’ordinaire des prévisions, avant les prochaines enquêtes d’opinion…
Villepin le beau parleur
Dominique de Villepin était l’invité du Grand Jury le 29 mars. Incorrigible, demeurant lui-même, avec une stature et une langue d’autant plus impressionnantes qu’elles ne s’accompagnaient d’aucun élément concret, il proposait analyses, commentaires, dénonciations, injonctions, avertissements, mises en garde, prophéties, avec un talent certain. Mais sans que la vulgarité du moindre processus opératoire vienne polluer l’abstraction de l’ensemble de ces considérations… Avec Dominique de Villepin, nous sommes délicieusement, malgré le caractère somptueusement dramatique de ses propos, à l’abri du réel. Tout ce qui passe par son esprit et sa bouche devient désincarné. Recherche désespérément mode d’action !
Retailleau : peut mieux faire
Face à ces deux candidats, l’un ayant un projet au ralenti, l’autre se préservant de tout contact impur, j’en reviens au président des Républicains, qui est conscient de l’obligation de faire émerger une droite de rupture, sans que le centre vienne, dans une alliance préjudiciable, ruiner ce que la première saurait inventer de radical et de décisif. Bruno Retailleau est aujourd’hui le seul à vouloir opposer au RN une radicalité crédible et, face à LFI, une résistance absolue, avec la lucidité de juger LFI plus dangereuse que le RN. David Lisnard, déterminé mais engagé ailleurs, défend d’ailleurs une ligne proche de la sienne. Il est capital de ne plus combattre le RN par l’opprobre moral qui n’a plus lieu d’être mais par une compétence sans faille, une contradiction politique, une vision de la France et du monde s’inscrivant à la fois dans un registre pragmatique et épique. Et une totale intégrité. Notre pays pourra alors être de retour.