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Mémoire sélective

Le regard libre d’Elisabeth Lévy


Mémoire sélective
L'ancienne ministre Christiane Taubira, Paris, 15/04/2024 © Lafargue Raphael-Pool/SIPA

Hierarchie mémorielle. Qui sont les chouchous du malheur? Avec la résolution adoptée à l’ONU le 27 mars, les descendants de la traite négrière marquent des points face aux descendants des victimes de la Shoah. «La spécificité de l’Occident n’est pourtant pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier» rappelle Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.


L’ONU vote une résolution reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. On nous prie de croire qu’il s’agit d’un progrès historique. En réalité, c’est un progrès du révisionnisme, voire du négationnisme. Le texte adopté le 27 mars à une très large majorité par l’Assemblée générale de l’ONU, proclame que « l’esclavage et la traite transatlantique sont le plus grave crime contre l’humanité de l’Histoire ». C’est contraire au sens profond de l’idée de crime contre l’humanité, née à Nuremberg. Si un homme vaut tous les hommes et vaut l’humanité, alors un crime contre l’humanité les vaut tous. Il n’y a pas de « chouchous du malheur ». Ce texte est par ailleurs limité à l’esclavage transatlantique, perpétré par l’Occident. Or, le monde arabe a réduit en esclavage une partie de l’Afrique subsaharienne, sans compter l’esclavage interafricain, qui continue d’ailleurs encore aujourd’hui dans certains pays. L’esclavage est universel. La spécificité de l’Occident n’est pas d’avoir pratiqué l’esclavage, mais de l’avoir aboli le premier. Là-dessus : silence. Pas un mot, bien sûr, dans cette fameuse résolution de notre grand forum mondial. Avec ce texte, on passe de la concurrence victimaire à la hiérarchie des mémoires. Il s’agit, sur fond de haine anti-israélienne et antisémite, de contester la place de la Shoah dans la conscience européenne et d’entretenir un récit dans lequel l’Occident est le coupable idéal, comme l’écrivait Pascal Bruckner. Seuls les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre. Les pays européens, apparemment toujours aussi suicidaires et repentants, se sont piteusement abstenus.

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Mais, une résolution de l’ONU a-t-elle vraiment de l’influence ? En réalité, ce texte n’a aucune valeur contraignante, même si cette résolution pourrait conduire à des demandes de réparations ultérieures. Cependant, elle résume l’esprit du temps, en vogue dans le camp du Progrès, dans les facultés ou les rédactions. À Paris, le nouveau maire, Emmanuel Grégoire, vient de nommer une adjointe chargée du cycle mémoriel de l’histoire coloniale. Quel athlète du progrès ! La gauche adore la repentance. D’ailleurs, nous avions de l’avance en France. L’Assemblée nationale a voté, le 10 mai 2001, la loi Taubira, qui reconnaît comme crime contre l’humanité la traite transatlantique et celle de l’océan Indien. Cela vise donc uniquement le système esclavagiste européen, encore une fois. Je vous livre d’ailleurs cet aveu stupéfiant de Christiane Taubira dans L’Express à l’époque : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les “jeunes Arabes” ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ». Il y a des coupables ontologiques et des victimes éternelles.

Ce n’est pas seulement injuste pour les petits « Blancs », les petits « de souche », invités à expier, voire à payer pour les crimes de leurs ancêtres. C’est une insulte aux descendants d’immigrés qu’on câline à coups de mensonges. C’est toujours la faute des autres. Ce fantasme victimaire, qui les dispense de toute responsabilité dans leur destin, les enkyste dans le ressentiment et l’impuissance. Si on les respecte vraiment, on leur doit la vérité.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Sud Radio




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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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