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La presse, le réel et la post-démocratie

De la liberté proclamée à la vérité administrée


La presse, le réel et la post-démocratie
Les journalistes vedettes de TF1 Gilles Bouleau et Anne-Claire Coudray, Aubervilliers, 20 mars 2017 © Patrick Kovarik/AP/SIPA

Les journalistes s’imaginent être les preux chavaliers de la vérité. Certes, ils ne mentent pas toujours. Mais s’ils croient nous informer, ils contribuent le plus souvent à stabiliser l’ordre existant ou à organiser un immense déni collectif national, avance Charles Rojzman dans cette analyse.


Dans l’imaginaire démocratique moderne, la presse occupe une place quasi sacrée. Elle est censée être ce tiers critique, ce regard extérieur capable de révéler ce que le pouvoir préférerait tenir caché. Elle est née avec l’espace public, comme médiation entre gouvernants et gouvernés, comme promesse de transparence face à l’opacité intrinsèque de toute domination.

Mais cette fonction est aujourd’hui profondément fragilisée. Non parce que les journalistes auraient cessé d’y croire — beaucoup y croient encore sincèrement — mais parce que les conditions mêmes de son exercice ont été transformées. Ce que nous appelons encore « contre-pouvoir » repose désormais sur une fiction. Car il faut partir d’un constat dérangeant : la presse n’est plus extérieure au pouvoir. Elle en est devenue l’un des environnements naturels.

Les journalistes politiques, les éditorialistes influents, les responsables de rédaction évoluent dans le même univers social que les dirigeants qu’ils sont censés surveiller. Ils fréquentent les mêmes cercles, les mêmes dîners, les mêmes colloques, parfois les mêmes écoles. Ils partagent un langage, des références, une vision du monde. Ils appartiennent à cette bourgeoisie culturelle mondialisée, diplômée, mobile, convaincue d’incarner la rationalité moderne. Ce phénomène n’est pas marginal. Il marque une transformation structurelle de la démocratie représentative. La démocratie suppose une séparation fonctionnelle entre ceux qui gouvernent, ceux qui informent et ceux qui jugent. Or cette séparation s’est progressivement dissoute dans une homogénéité sociale. Ce n’est pas un complot.
C’est une logique de milieu. Le journaliste dépend du politique pour exister professionnellement : accès aux sources, confidences off, invitations, exclusivités. Le politique dépend du journaliste pour construire sa visibilité, tester ses messages, orienter les récits. Cette dépendance réciproque produit ce que l’on pourrait appeler une économie de la connivence.

Rien n’est écrit. Rien n’est contractualisé. Mais tout est compris. On sait jusqu’où ne pas aller. On apprend vite quelles affaires « passent » et lesquelles ne passent pas. On distingue intuitivement les figures exposables des figures protégées.
On intériorise les frontières invisibles du dicible. Ainsi se constitue une zone grise permanente : ni mensonge frontal, ni vérité complète. Une vérité administrée.

Le régime contemporain de la vérité

Ce qui se met alors en place n’est pas simplement une information incomplète, mais un régime de vérité. La vérité n’est plus recherchée comme dévoilement du réel ; elle est produite comme équilibre instable entre ce qu’il est possible de dire, ce qu’il est prudent de taire, et ce qu’il est utile de montrer. Elle devient une construction institutionnelle, une narration régulée, une forme de gouvernance symbolique.

Nous ne sommes plus dans l’ordre de la connaissance, mais dans celui de la gestion des perceptions.

Le réel — trop rugueux, trop conflictuel, trop coûteux psychiquement — est remplacé par un récit acceptable. Ce récit ne vise pas à comprendre, mais à maintenir la cohésion apparente. Il ne cherche pas la vérité, mais la stabilité. C’est là un basculement anthropologique : la démocratie cesse d’être un espace de confrontation avec ce qui est, pour devenir un dispositif de pacification des représentations. Dans ce cadre, les comportements déviants des élites — addictions, violences, prédations sexuelles, arrangements financiers, zones criminelles — ne sont pas ignorés. Ils existent sous forme de fragments, de rumeurs solides, de dossiers à demi ouverts. Mais ils restent confinés dans l’espace du savoir privé. Ils n’accèdent à la sphère publique que lorsqu’ils deviennent impossibles à contenir — ou lorsqu’ils servent une recomposition de pouvoir. 

La censure sans censeur

Nous sommes entrés dans une ère de censure sans censeur. La censure classique passait par l’interdit et la répression. La censure contemporaine fonctionne par anticipation des conséquences : perdre l’accès, perdre une source, être marginalisé, voir sa carrière plafonner. Cette autocensure est incorporée dans les trajectoires professionnelles. Le jeune journaliste apprend très vite que certaines enquêtes ne mènent nulle part, que certains noms sont imprononçables, que certaines pistes sont « sensibles ». Mais cette censure est plus profonde encore. Elle ne procède ni par interdiction explicite ni par menace directe. Elle agit en amont de la pensée, dans l’ajustement des désirs professionnels, dans la modulation des ambitions, dans l’apprentissage silencieux des prudences.

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On n’empêche plus de parler — on apprend à ne pas vouloir dire. Le sujet devient l’agent de sa propre limitation. C’est une forme douce de domination, où le pouvoir n’a plus besoin de frapper : il suffit qu’il rende certaines vérités structurellement impraticables. À cela s’ajoute la concentration économique des médias. Quand de grands groupes industriels possèdent les organes de presse, l’indépendance devient théorique. Il ne s’agit pas de censurer brutalement, mais d’orienter, de ralentir, de relativiser, de diluer. Le conformisme devient une condition de survie. 

L’information comme marchandise

Parallèlement, l’information s’est transformée en produit.

Le scandale n’est plus un acte civique ; c’est un objet éditorial. Il doit être rentable, rapide, scénarisable. Il faut qu’il produise de l’émotion, génère du clic, s’inscrive dans un cycle médiatique court. Ce qui compte n’est plus la profondeur, mais la vitesse. Non la cohérence, mais l’impact. Non la durée, mais la viralité. On choisit donc des cibles compatibles avec ce format : personnalités fragilisées, figures périphériques, acteurs isolés. Mais les véritables centres de pouvoir — ceux qui tiennent les leviers institutionnels, économiques, idéologiques — échappent largement à cette logique. Ils sont trop systémiques, trop complexes, trop profondément enchâssés dans les structures pour devenir de bons personnages médiatiques. L’indignation est devenue sélective. Elle frappe à la marge, rarement au cœur. Ce qui subsiste n’est pas une presse d’investigation permanente, mais une dramaturgie morale intermittente. Cette logique transforme le citoyen en consommateur d’émotions politiques brèves, et le prive progressivement de toute capacité de mise en perspective. Le temps long de la compréhension est dissous dans la succession rapide des affects. Il ne s’agit plus d’éclairer la conscience, mais de capter l’attention. Ainsi se fabrique un sujet informé mais désorienté, saturé de signaux mais privé de structure intelligible. 

Uniformité, esprit grégaire et désert intérieur

C’est ici que rejoint l’intuition fondamentale de Soljenitsyne.

Lui qui venait d’un monde de censure brutale fut frappé par ce paradoxe occidental : une liberté presque totale pour la presse, mais une liberté profondément limitée pour le lecteur. Non parce qu’on lui interdit explicitement de savoir, mais parce qu’on le submerge de conjectures, de rumeurs, de jugements hâtifs, de récits prématurés qui ne seront jamais véritablement corrigés. Ces erreurs s’installent dans la mémoire collective. Les journalistes peuvent tromper l’opinion, provoquer des emballements, contribuer à des fautes d’État — sans jamais en assumer la responsabilité historique. Le système est conçu pour que l’erreur ne coûte rien, tandis que le sensationnel rapporte. Derrière la pluralité apparente des médias se cache une homogénéité profonde des cadres de pensée.

Ce n’est pas une pensée unique imposée par décret. C’est une convergence spontanée des représentations, produite par la mode, par la réputation, par le désir d’appartenance. Certaines idées circulent naturellement. D’autres restent invisibles. La société ne censure pas : elle sélectionne. Et cette sélection ne porte pas seulement sur les contenus, mais sur les subjectivités. Elle favorise les discours compatibles avec l’air du temps, et marginalise ceux qui exigeraient une rupture intérieure. De là naît l’esprit grégaire moderne : non par soumission forcée, mais par alignement mimétique. Les individus deviennent libres juridiquement, mais dépendants symboliquement. Ils pensent par résonance.
Ils jugent par contagion. Ils adhèrent par imprégnation. Ce n’est plus la peur qui gouverne, mais le besoin d’être du bon côté du sens commun.

De la démocratie à la post-démocratie

Nous assistons alors à l’installation progressive d’un régime post-démocratique.

Les procédures demeurent : élections, débats, pluralisme formel. Mais le cœur du pouvoir s’est déplacé hors de portée du citoyen, dans des espaces techniques, économiques, transnationaux.

La souveraineté devient abstraite. Le peuple est consulté, mais rarement décisif.
Informé, mais jamais pleinement éclairé. La politique se transforme en gestion, et la démocratie en théâtre. Le citoyen est maintenu dans l’illusion de participer, tandis que les orientations fondamentales lui échappent. On lui donne des opinions à discuter, mais on lui retire les structures à comprendre. La presse accompagne ce mouvement : elle met en scène le débat, mais ne révèle plus l’architecture réelle du pouvoir. Elle ne ment pas toujours. Mais elle ne dit plus l’essentiel.

Les journalistes comme rouages involontaires

Il faut alors avoir le courage de le dire sans manichéisme : les journalistes ne sont pas seulement victimes de ce système. Ils en sont aussi, souvent malgré eux, les rouages. Non parce qu’ils seraient tous corrompus, mais parce qu’ils sont pris dans une structure qui les dépasse. Ils croient informer, mais contribuent parfois à stabiliser l’ordre existant. Ils pensent dénoncer, mais alimentent une indignation contrôlée. Ils se veulent critiques, mais parlent depuis l’intérieur du dispositif. Ils participent à un récit dont ils ne maîtrisent ni l’origine ni la finalité.

C’est là l’un des drames silencieux de notre temps : la disparition progressive de cette distance intérieure qui faisait autrefois la grandeur du journalisme — cette capacité à se tenir en dehors, à regarder froidement, à nommer l’inacceptable même quand cela coûte.

Le prix du réel

Au fond, ce qui est en jeu dépasse la seule question médiatique. C’est notre rapport collectif au réel.

Une société qui ne peut plus regarder sa propre violence, ses rapports de domination, ses mécanismes de prédation, devient incapable de se transformer. Elle se replie sur des récits compensatoires, sur des indignations ritualisées, sur des morales de surface.

Le réel devient insupportable. Alors on le remplace par le commentaire.

Mais une démocratie qui ne se confronte plus à ce qui dérange cesse d’être vivante. Nous vivons dans un monde saturé d’informations — mais appauvri en vérité. Un monde bavard — mais intérieurement déserté. Et tant que le réel restera filtré, scénarisé, domestiqué, nous continuerons à habiter cette condition paradoxale : celle d’une civilisation qui se croit lucide, alors qu’elle s’organise autour d’un immense déni.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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