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Affaire Epstein: Starmer désarmé

L’affaire Epstein connaît ses effets les plus dévastateurs chez nos voisins britanniques. Le Premier ministre est en sursis. Grand récit.


Dans l’Ancien Testament, le livre de Daniel raconte l’histoire de Belschatsar roi de Babylone qui, un jour, donne un grand festin au cours duquel il profane les vases sacrés volés au sanctuaire de Jérusalem. « Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal ». Le monarque n’arrive pas à déchiffrer le sens de la formule énigmatique rédigée par la main mystérieuse, mais il comprend obscurément que son sort est scellé. Il meurt la nuit suivante.

En anglais, cet épisode biblique a donné lieu à une expression courante, « the writing is on the wall », pour indiquer qu’un certain dénouement négatif est devenu inévitable. Et que ce n’est plus qu’une question de temps… C’est ainsi que l’on peut dire, à propos de sir Keir Starmer, Premier ministre et chef du Parti travailliste, que « the writing is on the wall ». Car les ondes de choc successives provoquées par le véritable tremblement de terre politique et social qu’est l’affaire Epstein ont eu des effets plus dramatiques au Royaume Uni qu’ailleurs. Les révélations apportées, d’abord par les témoignages des femmes victimes du financier pédocriminel, ensuite par la publication échelonnée des innombrables documents recueillis au cours de l’enquête menée par les autorités américaines, entachent non seulement la famille royale en la personne de l’ex-prince Andrew, mais aussi le gouvernement à travers la nomination par Starmer de Peter Mandelson comme ambassadeur britannique à Washington. Cette décision, qui semble aujourd’hui incompréhensible, n’a pas encore provoqué la chute du Premier ministre, mais a tellement ébranlé son autorité dans le parti et au-delà, que tout le monde se demande, non pas s’il va démissionner, mais quand ? 

Un revenant devenu encombrant

Le Premier ministre a annoncé la nomination de M. Mandelson à la fin de 2024, avant même que ne soit achevé le processus de vérification de l’aptitude pour le poste de l’ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown. Starmer aurait été encouragé à le faire par son chef de cabinet et conseiller le plus proche, Morgan McSweeney. Ce dernier, qui a été l’architecte de la victoire électorale des travaillistes en juillet 2024, avait eu comme mentor politique Peter Mendelson. Le nouvel ambassadeur, en fonction à partir de février 2025, avait pour mission de faciliter les négociations commerciales entre le Royaume Uni et l’administration de Donald Trump. Mais en septembre, une première publication de documents concernant Jeffrey Epstein par le House Oversight Committee, une des commissions les plus puissantes de la Chambre des Représentants américaine, a focalisé l’attention générale sur les relations étroites entre l’ambassadeur et le multimillionnaire. Face au scandale, M. Mandelson a refusé de démissionner, obligeant M. Starmer à le limoger. Si, à ce moment-là, sa décision de le désigner comme ambassadeur a été vivement critiquée par l’opposition parlementaire et la presse, les attaques contre sa capacité de discernement ont explosé quand, le 30 janvier, le département de la Justice américain, contraint par le passage d’une loi, l’Epstein Files Transparency Act, le 19 novembre, a publié un ensemble de plus de 3 millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 enregistrements vidéo et audio. Le monde a ainsi appris que les liens entre MM. Mandelson et Epstein étaient encore plus proches qu’on ne croyait et ont persisté bien après la condamnation et le passage en prison d’Epstein entre 2008 et 2009. Plus choquant encore, on a appris que Mandelson, ministre à cette époque – époque qui est aussi celle de la crise financière – a partagé avec son ami américain des informations sensibles sur le plan financier.

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Devant le tollé général, Starmer a contraint Mandelson à démissionner du Parti travailliste et de lquitter son statut de membre de la Chambre des Lords. On parle même de lui ôter son titre de « Lord », procédure inhabituelle et laborieuse.

De son côté, la police anglaise annonce l’ouverture d’une enquête pour déterminer si les actions de M. Mandelson sont criminelles.

Sommé de dire ce qu’il savait des relations Epstein-Mandelson avant la nomination, Keir Starmer a nié être au courant et a accusé les insuffisances du système de vérification par les services de renseignement. Pourtant, le Parlement a décidé qu’une commission devait avoir accès à tous les documents concernant le processus de nomination et de vérification. Ladite commission doit porter un jugement sur ce processus et rendre publics certains des documents – une sorte de mini-Epstein-files. Sera-ce le coup de grâce pour la carrière politique de Starmer ? Le Premier ministre est déjà impopulaire et faisait l’objet de différents complots ourdis par certains de ses collègues travaillistes qui voudraient le remplacer. Pour l’instant, il survit seulement à travers le sacrifice de son chef de cabinet, M. McSweeney, contraint de démissionner le 8 février. Le retour de Mandelson et le discrédit qu’il jette – à travers Epstein – sur le gouvernement travailliste actuel représente un étrange retour de bâton, par lequel le Labour de Starmer est comme sapé de l’intérieur par le New Labour de Blair et de Brown.

« Mandy » ou « Petie » : celui par qui le scandale arrive

Mandelson était une figure centrale du mouvement réformiste lancé au sein du parti travailliste par Tony Blair et Gordon Brown dans les années 1990. Arrivés au pouvoir après leur victoire aux élections de 1997, les hommes du New Labour ont gouverné jusqu’en 2010. Cette période peut être comprise aujourd’hui comme étant celle d’une certaine mondialisation naïve, fondée sur la croyance que, grâce aux progrès illimités de la technologie et à l’ouverture des frontières à la circulation des capitaux et des personnes, le monde allait connaître un âge de prospérité et de liberté sans parallèles dans l’histoire. Nommé ministre sans portefeuille en 1997, Mandelson devient secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce pendant six mois en 1998, avant d’être nommé secrétaire d’État pour l’Irlande du Nord en 1999, jusqu’en 2001. Entre 2004 et 2008, il est envoyé à Bruxelles comme commissaire européen au Commerce, l’époque de la grande ouverture aux exportations chinoises. De retour à Londres en 2008, il retrouve le poste de secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce, maintenant dans le gouvernement de Gordon Brown dont il devient le numéro deux et l’homme à tout faire.

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Pourquoi tous ces changements de poste ? Au-delà des prétendues compétences de M. Mandelson, il ne cesse d’être poursuivi par des scandales de corruption. Il démissionne une première fois en 1998 pour un conflit d’intérêt : son département gouvernemental est censé enquêter sur les activités financières d’un collègue qui, en l’occurrence, a prêté de l’argent à M. Mandelson pour l’achat d’une maison, fait que celui qu’on surnomme « Mandy » avait caché. Il démissionne une deuxième fois en 2001, accusé d’avoir essayé d’utiliser son influence pour la délivrance d’un passeport britannique à un homme d’affaires indien. Une enquête officielle le blanchit, mais il est alors « grillé » comme ministre. Pendant son mandat comme commissaire européen, on l’accuse d’avoir des relations qui frôlent le conflit d’intérêt avec Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, et l’oligarque russe, Oleg Deripaska, mais rien n’est prouvé. Telle est sa réputation d’homme politique manipulateur adonné aux magouilles. Et son surnom gentillet de « Mandy » cède la place à celui, satanique, de « the Prince of Darkness », « le Prince de la nuit ».

Ce que révèlent les « Epstein files », c’est que pendant toute cette époque, Mandelson entretenait une complicité étroite avec le financier pédophile dont il partageait dans une certaine mesure, non les tendances sexuelles (M. Mandelson est homosexuel), mais la vénalité. Les deux hommes se rencontrent en 2001 et maintiennent des relations jusqu’en 2011, donc bien après la condamnation d’Epstein. Pendant tout ce temps, l’homme politique a reçu des dons d’argent de la part du financier. Par exemple, 75 000 dollars en trois versements entre 2003 et 2004. Son partenaire, un Brésilien, a également profité de la générosité d’Epstein, recevant des milliers de livres en 2009 et 2010, au moment où Mandy était secrétaire aux Affaires et au Commerce. En retour, Mandelson semble avoir fourni des informations et des mises en relations pour faciliter les affaires d’Epstein. C’est notamment au moment de la crise financière que le ministre a donné à son ami des tuyaux, l’avertissant de la vente par le gouvernement britannique de biens valant 20 milliards de livres, ou de l’opération de sauvetage de l’euro par l’UE pour un coût de 500 milliards d’euros. Outre leurs affaires véreuses, les deux hommes ont fait preuve d’une grande connivence sur le plan personnel. Mandelson a voyagé dans le jet privé d’Epstein, a visité son île de Little Saint James et a séjourné dans sa maison newyorkaise. Des photographies dans les archives d’Epstein montrent le Britannique debout en slip à côté d’une jeune femme. Dans un livre d’or pour l’anniversaire de l’Américain en 2003, M. Mandelson a écrit qu’il était son « meilleur pote ». Et celui que le financier appelait familièrement « Petie » (de Peter) se confiait à Epstein sur les difficultés de sa relation avec son compagnon (aujourd’hui mari) brésilien.

« Mene, mene, tekel, upharsin »

« Compté, compté, pesé, divisé » : tel était le texte énigmatique écrit par la main mystérieuse sur le mur du palais de Belschatsar. Les jours de Starmer comme Premier ministre sont désormais comptés. Survivra-t-il jusqu’aux élections locales du mois de mai, qui tombent le même jour que les élections pour les assemblées galloises et écossaises ? Si oui, la débâcle électorale qui attend inévitablement les travaillistes mettra fin à sa carrière de dirigeant à ce moment-là. Mais Starmer survivra-t-il même jusqu’à l’élection partielle de Gorton et Denton (dans la région de Manchester) qui aura lieu le 26 février ? Les sondages suggèrent que, dans cette circonscription jusqu’à présent travailliste, la victoire sera disputée par les Verts et Reform UK. Une défaite pourrait également provoquer la chute de l’actuel Premier ministre.

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Pourtant, si les conclusions de la commission parlementaire interviennent avant cette date et si elles montrent clairement que M. Starmer n’a pas dit toute la vérité sur ce qu’il savait à propos de M. Mandelson, la chute pourrait arriver encore plus vite.

Pour l’instant, le locataire du 10 Downing Street a reçu le soutien de ses élus. Mais il se pourrait bien que ces derniers prennent simplement le temps d’aiguiser leur couteau avant la mise à mort finale…  

Le promeneur du Val

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Un nouveau jardin vient d’ouvrir ses grilles à Paris: les abords immédiats du Val-de-Grâce, dans le Ve arrondissement, sont désormais accessibles au public. L’occasion d’admirer l’ancien hôpital militaire et son église sous toutes les coutures.


Les pelouses viennent d’être semées et sont encore interdites au pique-nique. Mais dans ce matin froid de février, personne n’aurait l’idée d’aller s’y prélasser à l’ombre des arbres dénudés par l’hiver. Aux beaux jours, c’est certain, les centaines de chênes blancs et verts, tilleuls, lilas, magnolias, arbres de Judée et allées fleuries offriront un plaisant spectacle de verdure. Dit avec les mots de la Mairie de Paris, cela donne ça : « Ce projet s’inscrit dans l’objectif de lutter contre le réchauffement climatique en augmentant significativement la surface d’espaces verts et représente une part conséquente des nouveaux espaces végétalisés inscrits au Plan local d’urbanisme (PLU) bioclimatique de la capitale. » Mais la réussite de cette réalisation, en partie due à l’État, permet d’oublier sans efforts les prosateurs municipaux atteints de végétalite aigüe.

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Ce jardin planté au XVIIe siècle, en même temps qu’était édifiée l’abbaye voulue par Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, est resté inaccessible aux Parisiens jusqu’en ce début d’année 2026. Réservé aux religieuses jusqu’à leur expulsion par la Révolution en 1793, il a ensuite été dévolu à l’Armée, lorsqu’en 1796 l’ensemble du monument est réaffecté en hôpital militaire et en hôpital d’instruction. Une activité qui a perduré jusqu’à une période récente, bien que la Grande Muette occupe encore une partie du site – des véhicules à carrosserie de camouflage sont visibles à travers les grilles. Le réaménagement de cette promenade, autrefois destinée aux pénitentes et aux convalescents, a permis d’en restituer le tracé d’origine et de s’approcher au plus près du splendide édifice. Un petit bassin central a également été reconstitué à partir de vestiges retrouvés dans le sol. Le Val-de-Grâce, avec son dôme ceint de bulbes et de groupes sculptés, est sans conteste le plus italien des monuments parisiens (avec, peut-être, la Fontaine des Quatre-Saisons, plus tardive, située rue de Grenelle).

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Jamais contents, ces Parisiens !

La sobriété des façades souligne le raffinement de leurs rares ornements : armes de la bienfaitrice reine-mère, balustrades en fer forgé, pots à feu… Cette majesté « discrète » du XVIIe français se retrouve dans les pierres de l’Institut de France et dans celles de l’hôtel des Invalides – encore un site militaire.

Cependant, un détail heurte le regard dès l’entrée du visiteur qui lèverait les yeux. Pour ouvrir le jardin au public il a fallu pratiquer une nouvelle porte dans la grille existante et, classement monument historique oblige, reproduire les motifs anciens. Or, les grilles d’origine coiffées de simples mais élégantes volutes de fer voisinent avec de ridicules pastiche s’apparentant à de vulgaires cœurs de Saint-Valentin. Dommage, car les Français ont su faire de belles grilles : jardin du Luxembourg, parc Monceau, château de Versailles… Mais ça, c’était avant.

Jardins du Val-de-Grâce : 74 ter, boulevard de Port-Royal 75005 Paris.

Jonathan Siksou vient de publier Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas1, Perrin, 2026.

Triompher en festins: Une histoire de France en vingt repas

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  1. Lire notre critique dans le magazine ↩︎

La profanation de l’innocence: Gaza, Epstein et le retour d’un très vieux mythe

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Ces derniers jours, l’affaire Epstein a pu réveiller aux marges des réseaux sociaux quelques vieux poncifs antisémites. L’humanité ne change pas, perpétuellement à la recherche de l’ennemi corrupteur qu’il convient de bannir. Projeter le mal sur une figure commode afin de préserver l’illusion de sa propre innocence est un réflexe ancien.


Il y a, dans le vacarme contemporain, un retour de formules que l’on croyait ensevelies avec les siècles. Autour de la guerre à Gaza, une accusation ressurgit avec une insistance presque incantatoire : celle du « tueur d’enfants ». Elle naît d’images réelles, insoutenables, de civils pris dans la violence — mais, dans certains discours, elle déborde rapidement la critique d’actes militaires pour se muer en soupçon global visant une identité collective.

Dans un registre différent, mais psychiquement voisin, les crimes monstrueux commis par des individus — tel le scandale Epstein — sont parfois réinvestis dans l’espace public comme s’ils révélaient une souillure plus vaste, une corruption essentielle attribuée à un ensemble indistinct. L’horreur singulière devient alors matière à généralisation mythique.

Coupable total

Ces deux registres réactivent un archétype très ancien : celui de la profanation de l’innocence. Lorsque la figure de l’enfant — innocence absolue — est convoquée, le débat se ferme, la complexité disparaît, et la désignation d’un coupable total s’impose avec une force émotionnelle qui excède les faits eux-mêmes. C’est ce déplacement, du réel vers le mythe, qu’il faut interroger.

L’histoire est un fleuve opaque où surnage, parfois, quelque carcasse pourrissante, quelque tronçon de mémoire que l’on croyait disparu. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme, ce mal ancien, ce miasme séculaire, que l’on feint d’oublier et qui pourtant, comme tout archaïsme, comme toute nuit des origines, travaille silencieusement sous les civilisations policées.

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Les Allemands, au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient pas, pour la plupart, des antisémites violents ou hystériques. Beaucoup vivaient dans l’indifférence bourgeoise, ce « Mittelstand » que Musil a si bien saisi, ce confort moral qui s’accommode de tout tant qu’il garantit la chaleur du foyer et le pain sur la table. Mais il existait, en Allemagne, depuis des siècles, un vieux fond d’antisémitisme, souterrain, larvé, prêt à s’enflammer dès que les circonstances l’y autoriseraient. Après 1918, après l’humiliation du Traité de Versailles, après la crise économique de 1929, ce fond remonta lentement, comme les eaux noires d’un puits, aidé par la propagande de partis comme celui d’Hitler, par l’hystérie collective, par la quête désespérée d’un bouc émissaire. On pense ici à Carl Schmitt, pour qui la politique se définit toujours par la distinction de l’ami et de l’ennemi : dans une Allemagne en ruine, le Juif fut désigné comme l’ennemi interne, l’élément corrosif qu’il fallait extirper pour régénérer le corps national.

Frustration transfigurée

Mais il faut remonter plus loin encore. Derrière la haute culture allemande, derrière la philosophie, la musique, la littérature — tout ce que l’Europe admire — couvait un ressentiment ancien, une obsession de la pureté, une nostalgie d’un Volk homogène, d’une communauté organique, que les Juifs venaient déranger par leur simple existence. Nietzsche, qui haïssait l’antisémitisme, voyait pourtant bien que l’Europe était rongée par ce qu’il appelait les « ressentiments » : des haines secrètes, des frustrations transfigurées en pulsions destructrices. Quand Hitler arrive au pouvoir, ce n’est pas seulement l’économie qui le propulse, ni même le nationalisme blessé : c’est un réveil de l’archaïque, un ressac des âges sombres, où le Juif est l’étranger par excellence, l’intrus qui menace l’homogénéité du monde germanique.

Dans le monde arabo-musulman, un antisémitisme d’atmosphère s’est également maintenu, inscrit non seulement dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, mais dans certaines traditions interprétatives héritées de textes anciens et de leurs usages politiques. René Girard l’a montré : les sociétés ont besoin de boucs émissaires, de figures sacrificielles qui portent les tensions internes. Pendant des siècles, les Juifs, en terre d’islam, ont occupé cette place ambiguë : tolérés mais subordonnés, protégés mais méprisés. Cet antisémitisme n’a pas toujours été violent ; il a souvent pris la forme d’une coexistence asymétrique, où l’infériorité du Juif était admise comme une évidence religieuse. Mais depuis le XXᵉ siècle, avec la naissance d’Israël, cet antisémitisme a changé de nature : il est devenu une passion politique, une haine collective, une composante centrale de certains discours identitaires. Chaque guerre, chaque drame, chaque humiliation vient ressusciter les vieilles rancunes, exacerber les blessures religieuses, ranimer les archétypes de l’ennemi corrupteur.

Ce vieux fond ne s’exprime plus seulement par les formes classiques de la haine déclarée ; il ressurgit aujourd’hui sous des habits moraux apparemment irréprochables. À chaque conflit, et singulièrement lorsque des images d’enfants victimes circulent, un mécanisme psychique ancien se réactive : celui qui consiste à condenser toute la complexité d’une guerre en une scène morale élémentaire. La figure de l’enfant, incarnation de l’innocence absolue, agit comme un opérateur de simplification. Elle transforme une situation historique et stratégique en tribunal immédiat où la question n’est plus seulement « que s’est-il passé ? » mais « qui porte la faute essentielle ? ».

Corruption globale

Cette dynamique n’est pas nouvelle. Elle prolonge, sous des formes contemporaines, l’antique motif de la profanation de l’innocence, qui a souvent servi, dans l’histoire européenne, à désigner un ennemi absolu. Aujourd’hui, la circulation instantanée des images sur les réseaux sociaux accélère ce processus : l’émotion devient preuve, la répétition fabrique la certitude, et la responsabilité politique tend à se transformer en culpabilité collective. L’indignation face à la souffrance réelle des civils — indignation légitime — peut alors se trouver captée par un mécanisme de projection qui déplace vers une figure unique l’ensemble des tensions morales du conflit.

À cela s’ajoute parfois l’exploitation de scandales impliquant des individus pour alimenter des amalgames plus vastes, où la faute personnelle est réinscrite dans un imaginaire de corruption globale. Le passage du fait au mythe, de l’événement singulier à l’accusation généralisée, correspond à une logique psychique bien connue : face à l’horreur, la collectivité cherche une explication totale qui restaure une cohérence morale au monde.

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Ce qui frappe, dans ces résurgences, n’est pas tant la nouveauté des arguments que leur capacité à recycler des archétypes anciens sous des langages contemporains — humanitaires, médiatiques, moraux. Le visage de l’enfant devient ainsi un écran de projection où se cristallisent des peurs, des humiliations, des rivalités identitaires bien plus vastes que l’événement qui les déclenche.

Et alors, au bout de tout cela, vient l’interrogation grave : pourquoi, en dépit des siècles, en dépit des Lumières, en dépit des progrès affichés de l’humanité, ce fond noir subsiste-t-il ? Pourquoi l’homme, toujours, cherche-t-il l’ennemi intérieur, l’autre à haïr, le visage à désigner du doigt ? Ce n’est pas seulement une question politique. C’est une question ontologique. Nous vivons, croyons-nous, dans l’ère post-historique, post-religieuse, post-nationale. Mais ce qui revient, ce qui toujours revient, ce sont les passions archaïques, les nostalgies sanglantes, les identités blessées. Comme si l’homme, privé de grands récits capables de contenir son angoisse, n’avait plus d’autre ressource que de chercher en lui-même ce qui le divise et de l’expulser hors de lui.

L’antisémitisme, à cet égard, n’est pas seulement une haine dirigée vers un groupe : il révèle une tendance humaine plus générale à externaliser le mal pour préserver l’image de sa propre innocence.

Peut-être en est-il ainsi : nous avançons vers un monde où plus rien ne nous retient, ni les dieux, ni les rois, ni les grandes idées. Et pourtant, jusque dans cette agonie, nous restons les mêmes : orgueilleux, divisés, passionnés, obscurs. Peut-être est-ce cela, le dernier mot de l’Histoire : non pas le progrès, mais la répétition obstinée des mêmes structures psychiques, cette danse macabre des haines immémoriales dont nul progrès technique ne nous délivre.

La société malade

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« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »

Rejetée par le Sénat, cette réforme sociétale majeure qui suscite de nombreux débats fait son retour en deuxième lecture au Palais Bourbon. L’Assemblée nationale sera appelée à voter le texte dans quelques jours. Une bascule civilisationnelle.


Gérard Rabinovitch est philosophe et sociologue.


Philippe Delaroche. Le projet de loi sur «l’assistance médicale à mourir» risque fort d’être adoptée par l’Assemblée nationale le 16 février prochain. Coauteur de la loi sur l’obligation de soins palliatifs, le député LR Jean Leonetti estime depuis le départ que le débat est biaisé. Êtes-vous de cet avis ?

Gérard Rabinovitch. L’insistance de la gouvernance sur son inscription fait signe. Il y a belle lurette que la question sociale est passée à la trappe. Pour le faire oublier, c’est depuis de nombreuses années sur le terrain sociétal, celui des mœurs, que les parlementaires prétendument progressistes se trouvent du grain à moudre. Aujourd’hui, l’ironie voudra que, dans une assemblée divisée, polarisée et redoutant sa dissolution, ce soit autour d’une loi sur le suicide assisté que convergent élus du centre, de la gauche et de l’extrême gauche.

Le projet n’a pas été adopté en première lecture à une majorité écrasante (305 voix). Près de 200 députés l’ont rejeté, plus de 70 se sont abstenus. Jean Leonetti estime – bien civilement – qu’en l’état le texte demeure déséquilibré, qu’il est trop permissif et, par ailleurs, ouvertement coercitif puisque dès lors qu’il s’abstiendrait d’assister le candidat au suicide le médecin se rendrait coupable d’un « délit d’entrave ». Cet abus de pouvoir est indéfendable. Il met en cause l’éthique médicale et, au-delà, contourne un enjeu civilisationnel.

Hélas, c’est – ce qu’il semble – par excellence sous la présente législature que les porteurs de la loi ont toutes les chances de la faire adopter : au paroxysme de la confusion et de l’instabilité gouvernementale. En profitant du fait qu’une majorité de parlementaires, peu au fait ou insensibles à l’enjeu anthropologique, n’en mesure pas la portée ou, lâchement, s’en dispense.

Vous en parlez comme d’une loi de circonstance ?

Comme d’un projet de loi, pour le moins, à l’aveugle ! Le minimum à attendre du législateur, c’est de le voir s’efforcer d’évaluer les conséquences de ses actes, leurs effets en termes de « vie bonne » ou son contraire, jusqu’aux plus lointains. Cette éthique « conséquentialiste » est inséparable du devoir de responsabilité.

On vous objectera que, d’après les sondages, l’écrasante majorité des Français, y compris parmi les médecins approuve le projet…

Certes, car le terrain est préparé depuis longtemps : celui du prisme compassionnel. Qui serait insensible à la situation d’une femme requérant l’euthanasie parce qu’elle souffre d’un cancer incurable et invalidant ? Qui s’indignerait de sa résolution ? Toute histoire individuelle a sa singularité, et mérite considération. Pour autant, a-t-elle valeur d’exemplarité ? C’est dans la rhétorique pathétique du cas particulier vers le général que s’insinuent des entourloupes propagandistes.

Dans l’Antiquité gréco-latine, le mépris nobiliaire, la dérision et la raillerie visaient à déstabiliser et humilier l’interlocuteur identifié comme un adversaire afin de faire adhérer l’auditoire à sa cause. Il en va autrement de nos jours. C’est par l’appel à la compassion qu’on suscite de nouveaux consentements publics. Celui qui objecte, interpelle, ou a minima interroge, est suspect d’inhumanité ! Le pathos d’empathie identificatoire de chacun éclipse les enjeux de valeurs symboliques. Sitôt que la sensiblerie occupe le premier plan la réflexion paraît déplacée, incongrue…

Cette rhétorique est apparue ces cinquante dernières années. Avec la propagande « biotech ». D’un côté, pour épater le novice, on vante les chimères fabriquées en laboratoire ; de l’autre, on fraie avec l’eugénisme en promettant d’éradiquer avant-terme les anomalies ou difformités physiologiques.

Depuis le dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux passages à l’acte totalitaires du XXe siècle, on disait : « sélectionner », « stériliser », « écarter », « éliminer ». Plus rassurants en apparence, de nouveaux éléments de langage impriment l’aujourd’hui. On dit désormais : « corriger », « anticiper », « éviter ». L’euphémisation trahit une détestation du fatum autant qu’un repoussoir hors de la société humaine tant des handicapés en gestation que des grabataires vus comme des boulets qui auraient motif de s’estimer indignes de vivre.

La loi à venir ne mentionne pas l’euthanasie dans son libellé mais « l’assistance médicale à mourir ». La commission des affaires sociales l’a préférée à « l’aide à mourir ». Est-ce du marketing législatif ?

Les dispositifsrhétoriques se sont renversés. À la relégation violente du contradicteur a succédé l’inclusion égalitaire en forme de piège affectif, inhibiteur des objections. Car qui est prêt à passer pour un salaud sans cœur ? Dans nos démocraties, l’adhésion massive n’est plus imposée par brutalité et contrainte ; elle n’en est pas moins requise sourdement par la mise en demeure compassionnelle et un sournois chantage.

Quel formidable oxymore que « l’assistance médicale à mourir » quand on attendrait des élus de la nation qu’ils soutiennent l’aide à vivre. Vingt départements n’ont toujours pas d’unités de soins palliatifs. C’est à souligner. Quelle hypocrisie d’invoquer le « consentement éclairé » pour tous quand on ne soulage pas les souffrances de tous !

Le modelage du langage vise à gagner l’assentiment, à modeler les comportements. Lorsqu’il engagea le programme T4, le pouvoir nazi usa de formules frelatées au timbre compatissant pour couvrir sa campagne d’euthanasie. C’est à l’enseigne de la Gnatentod (« mort miséricordieuse ») qu’il extermina les handicapés et les grabataires dérogeant à l’idéal narcissique du collectif « aryen ». Et à celle de l’Übermensch (du « Sur homme ») qu’il flatta le narcissisme de masse.

On objectera que nous ne vivons pas sous un régime totalitaire mais dans une démocratie de marché, délibérative et contractuelle. Demeure néanmoins la déclinaison d’une question fondamentale. Qu’est-ce qui insiste là ? Qu’est-ce qui se perpétue historiquement en dépit de contextualités politiques si manifestement antagonistes ?

Cependant, les campagnes en faveur de l’eugénisme et de l’euthanasie n’ont pas débuté sous le régime nazi, mais dès le XIXᵉ siècle.

Assurément. Ces thèmes apparaissent au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « Seconde modernité ». Dans la voie des Lumières, l’Europe est le théâtre d’une impérieuse levée des « mainmises » au titre de l’Émancipation, le nom majuscule de cette nouvelle Magna carta libertatum. Elle promettait « raison », « progrès », « justice » et « autonomie ».

De fait, nous restons débiteurs d’une marche précaire, claudicante mais continue d’un idéal de « vie bonne » qui pensait faire du savoir et de la technique les gages d’une émancipation démocratique. Il s’agissait de garantir les libertés publiques, l’instruction publique, la santé publique, la réglementation du travail, les droits de la guerre, l’émancipation des nationalités, la protection des minorités nationales. Ce n’est pas rien !

Mais s’il faut se réjouir de la délivrance de la Tyrannie, il est des « émancipations » qui ouvrent un frayage à la destruction de l’humain dans l’homme. Appelons-les « involutives ». Théodor Adorno disait : « un progrès régressif ». À travers l’Europe dès la seconde moitié du XXe siècle et dans l’ombre du progrès civique, la supériorité de la science et de la technique paraît si éclatante qu’elles déconsidèrent les ressources religieuses antérieures et s’y substituent. D’où l’essor d’un scientisme lexicalement ensemencé d’exclusion, d’éradication, d’anéantissement. Entre autres occurrences : « racisme », « dégénérescence », « euthanasie » toujours corrélée à « eugénisme », « sélection », « extermination », « antisémitisme ». Le nazisme fera son nid dans ce terreau sémantique.

À partir de là, une science idéologisée, dévoyée, détournée du travail éthique de la Connaissance est réquisitionnée contre le christianisme tandis qu’un paganisme trivialisé est convoqué contre le judaïsme. Dans ces hostilités parallèles, ce sont les héritages communs du monothéisme éthique, échos du « Grand Code biblique » comme le nommait William Blake, qu’il s’agit de balayer.

Peut-il y avoir du nazisme résiduel dans nos sociétés alors que l’aspiration à l’émancipation est toujours aussi vive ? N’est-elle pas la clef de voûte du progressisme ?

En vérité, il n’a pas été assez observé que la langue des Lumières est bifide. Elle serpente entre deux dynamiques spirituellement antagonistes. Il y a sous le grand signifiant de l’Émancipation deux types de progressisme, parfois entremêlés.

Un progressisme civique, éthico-politique, humaniste, qui relie le meilleur de l’héritage hellénistique athénien et le meilleur de l’empreinte sinaïtique jérusalémite.

Je l’oppose au progressisme scientiste qui cherche à supplanter jusqu’à les exclure les sources et modèles qui inspirent le premier. Ce progressisme-là, même sans s’y référer ou en percevoir l’écho, consonne avec ce que La Philosophie dans le boudoir, de Sade, et son manifeste politique d’émancipation sans limite ont condensé : jeter à bas les montages symboliques du « Grand Code » dans un vibrato de pousse-au-jouir et de pousse-à-la-mort. En clair, Sade lorgne vers Sparte et certaines mesures eugénistes de Platon dans La République. Ce qui ne doit pas nous surprendre, euthanasie et eugénisme sont liées, en sous texte, depuis toujours.

Le débat sur la fin de vie et l’euthanasie procéderait donc de ces deux conceptions du progrès ?

Rivaux sur le fond mais superposés dans la forme, ces deux progressismes sont sourdement et gravement en conflit. Entre « pulsions de vie » pour le premier, et « pulsions de destruction » pour le second, tel que la psychanalyse a pu les ressortir des dynamiques psychoculturelles de l’humanité.  

D’un côté, la congruence éthique de l’enseignement d’Hippocrate de Kos avec le « Choisis la vie » du Deutéronome. La Loi Claeys-Léonetti en est l’expression concrète. Elle répond à l’interpellation contemporaine du refus légitime de la souffrance et de l’acharnement thérapeutique.

De l’autre, la reprise entêtée et la poursuite d’un projet accordé au second progressisme. Où le gauchisme culturel et, faux antagonisme, le libertarianisme sociétal trouvent leur compte, attendu que « l’homme est quelque chose qui doit être affranchi ». À cette aune, tout est « fasciste » : toute dissymétrie, toute asymétrie, toute limite, tout marqueur. Et ce qui est consubstantiel au « fascisme », tel l’eugénisme, est rhabillé « progressiste ».

Sous l’alibi compassionnel qu’induit le lien démocratique, il y a quelque chose de profondément cynique. Les promoteurs de la loi sur l’euthanasie feignent d’ignorer que les règles du marché sont toujours disponibles à l’avantage de nouveaux prestataires de service ; et que les logiques administratives lésineuses produisent des calculs avaricieux. Il faut s’attendre à d’inévitables débordements du cadre de ce que la législation aura consigné et à son progressif dévoiement.

La libre disposition législative d’un droit à l’« assistance médicale à mourir » est une loi rétro-progressiste, où l’on voit converger le libertarien et le communiste. Par pente de rationalisation budgétaire et virtuelle complaisance morbide, cette loi deviendra poreuse d’un devoir de « mise à mort ». Une « mise à mort » similaire à celle qui prend ses marques dans l’eugénisme qui couve.

Après l’avoir euphémisée et banalisée, l’étape suivante consistera à susciter le désir d’euthanasie. À la façon dont les propagandes de la « surhumanité » du Transhumanisme vantent l’eugénisme généralisé. Au nom de la dignité dans un cas, de la toute-puissance narcissique dans l’autre. En exploitant ici la culpabilité qu’entraîne la dépendance, et là un idéal narcissique rejetant le poinçon du fatum dont témoignent les handicapés, dans l’autre.


Philosophe et sociologue, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas. Auteur de Leçons de la Shoah, aux éditions Canope, il vient de publier D’une permanence païenne – Sur quelques invariants anti-judaïques (Le Bord de l’eau, octobre 2025).

Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Iran/Etats-Unis: la veillée d’armes

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Américains et Iraniens ont discuté à Oman vendredi dernier, pour la première fois depuis la guerre des 12 jours déclenchée par Israël en 2025. Les émissaires des deux pays se retrouvent ce mardi pour une seconde rencontre.


Le premier round de négociations entre les États-Unis et l’Iran, tenu le 6 février 2026 à Mascate sous médiation omanaise, a surtout servi de prise de contact et de test des intentions réciproques plutôt que de véritable discussion de fond. Les échanges, indirects et limités à quelques heures, se sont concentrés principalement sur la question nucléaire, Téhéran refusant d’élargir l’agenda, tandis que Washington cherchait à inclure les missiles balistiques et le soutien aux groupes armés régionaux.

Evolutions de la dissuasion nucléaire au Proche Orient

Les deux parties ont néanmoins qualifié la rencontre de constructive et ont convenu de poursuivre les discussions, signe que ce premier round visait surtout à évaluer le sérieux de l’adversaire et à rouvrir un canal diplomatique.

Sans surprise aucun compromis n’a été annoncé, et les positions de départ demeurent largement incompatibles. Cependant les questions au cœur de ces négociations structurent un vaste espace stratégique qui s’étend du golfe Persique à la Méditerranée orientale, de la mer Rouge à l’Asie centrale. Les capitales arabes du Golfe, les villes et infrastructures israéliennes, les bases américaines en Jordanie, les installations pétrolières saoudiennes, les détroits contrôlés par les Houthis ou encore les champs gaziers de Méditerranée orientale appartiennent désormais à un même théâtre. Dans cet espace continu, les missiles balistiques, les drones, les missiles de croisière et les systèmes anti-aériens dessinent une nouvelle géographie de la puissance.

Depuis une quinzaine d’années, l’Iran a construit un dispositif militaire fondé sur la profondeur stratégique externalisée. Plutôt que de chercher à rivaliser frontalement avec les grandes armées de la région, Téhéran a développé une architecture de projection indirecte. Celle-ci repose sur un arsenal balistique de portée régionale et sur un réseau d’alliés ou de supplétifs, du Liban au Yémen. Ce sont leurs poitrines et leurs territoires qui sont supposés servir de première ligne de défense iranienne. Les missiles et les drones iraniens ne sont donc pas seulement conçus pour atteindre Israël. Ils visent l’ensemble du système régional, notamment les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures pétrolières saoudiennes, les ports émiratis, les centres logistiques en Irak ou en Syrie et, bien sûr, les routes maritimes.

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Les distances structurent cette stratégie. Entre Téhéran et Tel-Aviv, environ 1 600 kilomètres. Entre l’Iran et Riyad, des distances comparables. Entre les zones contrôlées par les Houthis et les routes maritimes de la mer Rouge, quelques centaines de kilomètres seulement. Dans cet espace, des missiles comme le Shahab-3, l’Emad, le Qadr, le Khorramshahr ou le Sejjil couvrent l’ensemble du Levant et de la péninsule Arabique. Les drones de type Shahed, plus lents mais moins coûteux et plus nombreux, complètent ce dispositif en saturant les défenses adverses.

Cette évolution a transformé la nature de la dissuasion au Moyen-Orient. La capacité à lancer des salves de missiles ou des essaims de drones est devenue un facteur décisif. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq en 2019 a marqué un tournant en montrant la capacité iranienne à paralyser une partie du système énergétique mondial sans déployer une armée conventionnelle, en s’appuyant sur des drones utilisés par un allié. Depuis 2018 et la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), l’enjeu dépasse largement le seul dossier nucléaire. Il concerne l’équilibre militaire de toute la région, et donc la question des missiles, des drones et des forces supplétives.

Groupes aéronavals, bases en Jordanie, au Qatar ou aux Émirats, sous-marins équipés de missiles de croisière, drones armés : les forces américaines dans la région sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. L’architecture militaire américaine constitue le second pilier du système régional face au réseau balistique iranien, avec une dimension défensive destinée à protéger les alliés et une dimension offensive visant à dégrader les capacités militaires de Téhéran et mettre la pression sur le régime.

Les acteurs non-étatiques complexifient encore le jeu

Israël, dans cet ensemble, représente un cas particulier. C’est le seul acteur régional à avoir développé une défense anti-missile multicouche sophistiquée avec les systèmes Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Mais cette architecture n’est pas seulement destinée à protéger le territoire israélien. Elle s’inscrit dans une transformation plus large d’une région où la survie économique dépend désormais de la capacité à protéger des infrastructures critiques contre des frappes à longue distance. Les terminaux pétroliers, les ports, les centrales électriques et les centres urbains sont devenus des cibles potentielles dans une guerre de missiles. Cet ensemble est progressivement protégé par un système régional qui met en réseau les moyens américains et ceux de leurs alliés pour une réponse coordonnée.

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Le rôle des acteurs non étatiques renforce encore cette logique. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou certaines milices en Irak forment une extension du dispositif iranien. Leur fonction n’est pas seulement militaire. Ils permettent de déplacer les lignes de front, d’ouvrir plusieurs axes de pression et de transformer un conflit bilatéral en confrontation régionale. Une frappe israélienne ou américaine contre l’Iran pourrait ainsi se traduire par des attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, des tirs de roquettes depuis le Liban ou des frappes de drones contre des installations pétrolières dans le Golfe.

Dans ce paysage, une posture offensive américaine renforce les alliances sécuritaires et les investissements dans les défenses anti-missiles. Une posture de retrait ou de compromis peut, à l’inverse, encourager les acteurs régionaux à développer leurs propres capacités de dissuasion. Le ministre saoudien de la Défense, et frère du prince héritier, Khaled ben Salmane, l’a exprimé clairement à Washington la semaine dernière. Selon lui, si Washington renonçait à l’option militaire et se contentait d’un compromis limité, cela renforcerait la position de l’ayatollah Ali Khamenei et du noyau dur du régime. Aux yeux des dirigeants saoudiens, une désescalade sans modification réelle du comportement iranien serait interprétée à Téhéran comme une victoire stratégique. Elle consoliderait le camp des Gardiens de la révolution et confirmerait, dans l’esprit des dirigeants iraniens, que leur stratégie de pression par les missiles et les milices finit toujours par payer.

Quant à l’Iran lui-même, son système intérieur demeure fragile. Les protestations sociales ont été durement réprimées, et la population vit sous la pression d’une inflation élevée, d’un isolement international et de sanctions étouffantes. Une guerre qui ne modifierait pas radicalement la situation du régime risquerait de l’affaiblir encore davantage tout en encourageant ceux qui souhaitent sa chute.

Mais même affaiblie, la République islamique reste militairement capable de menacer une large partie du Moyen-Orient. Enfin quant aux intentions des Américains, rappelons qu’il y a dix mois nous étions dans le même brouillard avec les mêmes interrogations. Et puis le 13 juin Israël a lancé l’opération contre l’Iran et 10 jours plus tard Trump avait ordonné des frappes contre ses installations nucléaires.

Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

A ne pas manquer: Alexandre Devecchio, le livre blanc du «vivre-ensemble»

Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

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Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

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En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Affaire Epstein: Starmer désarmé

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Le Premier ministre britannique Keir Starmer à Welwyn Garden City, dans le nord de Londres, le 10 février 2026 © Suzanne Plunkett/AP/SIPA

L’affaire Epstein connaît ses effets les plus dévastateurs chez nos voisins britanniques. Le Premier ministre est en sursis. Grand récit.


Dans l’Ancien Testament, le livre de Daniel raconte l’histoire de Belschatsar roi de Babylone qui, un jour, donne un grand festin au cours duquel il profane les vases sacrés volés au sanctuaire de Jérusalem. « Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal ». Le monarque n’arrive pas à déchiffrer le sens de la formule énigmatique rédigée par la main mystérieuse, mais il comprend obscurément que son sort est scellé. Il meurt la nuit suivante.

En anglais, cet épisode biblique a donné lieu à une expression courante, « the writing is on the wall », pour indiquer qu’un certain dénouement négatif est devenu inévitable. Et que ce n’est plus qu’une question de temps… C’est ainsi que l’on peut dire, à propos de sir Keir Starmer, Premier ministre et chef du Parti travailliste, que « the writing is on the wall ». Car les ondes de choc successives provoquées par le véritable tremblement de terre politique et social qu’est l’affaire Epstein ont eu des effets plus dramatiques au Royaume Uni qu’ailleurs. Les révélations apportées, d’abord par les témoignages des femmes victimes du financier pédocriminel, ensuite par la publication échelonnée des innombrables documents recueillis au cours de l’enquête menée par les autorités américaines, entachent non seulement la famille royale en la personne de l’ex-prince Andrew, mais aussi le gouvernement à travers la nomination par Starmer de Peter Mandelson comme ambassadeur britannique à Washington. Cette décision, qui semble aujourd’hui incompréhensible, n’a pas encore provoqué la chute du Premier ministre, mais a tellement ébranlé son autorité dans le parti et au-delà, que tout le monde se demande, non pas s’il va démissionner, mais quand ? 

Un revenant devenu encombrant

Le Premier ministre a annoncé la nomination de M. Mandelson à la fin de 2024, avant même que ne soit achevé le processus de vérification de l’aptitude pour le poste de l’ancien ministre de Tony Blair et de Gordon Brown. Starmer aurait été encouragé à le faire par son chef de cabinet et conseiller le plus proche, Morgan McSweeney. Ce dernier, qui a été l’architecte de la victoire électorale des travaillistes en juillet 2024, avait eu comme mentor politique Peter Mendelson. Le nouvel ambassadeur, en fonction à partir de février 2025, avait pour mission de faciliter les négociations commerciales entre le Royaume Uni et l’administration de Donald Trump. Mais en septembre, une première publication de documents concernant Jeffrey Epstein par le House Oversight Committee, une des commissions les plus puissantes de la Chambre des Représentants américaine, a focalisé l’attention générale sur les relations étroites entre l’ambassadeur et le multimillionnaire. Face au scandale, M. Mandelson a refusé de démissionner, obligeant M. Starmer à le limoger. Si, à ce moment-là, sa décision de le désigner comme ambassadeur a été vivement critiquée par l’opposition parlementaire et la presse, les attaques contre sa capacité de discernement ont explosé quand, le 30 janvier, le département de la Justice américain, contraint par le passage d’une loi, l’Epstein Files Transparency Act, le 19 novembre, a publié un ensemble de plus de 3 millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 enregistrements vidéo et audio. Le monde a ainsi appris que les liens entre MM. Mandelson et Epstein étaient encore plus proches qu’on ne croyait et ont persisté bien après la condamnation et le passage en prison d’Epstein entre 2008 et 2009. Plus choquant encore, on a appris que Mandelson, ministre à cette époque – époque qui est aussi celle de la crise financière – a partagé avec son ami américain des informations sensibles sur le plan financier.

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Devant le tollé général, Starmer a contraint Mandelson à démissionner du Parti travailliste et de lquitter son statut de membre de la Chambre des Lords. On parle même de lui ôter son titre de « Lord », procédure inhabituelle et laborieuse.

De son côté, la police anglaise annonce l’ouverture d’une enquête pour déterminer si les actions de M. Mandelson sont criminelles.

Sommé de dire ce qu’il savait des relations Epstein-Mandelson avant la nomination, Keir Starmer a nié être au courant et a accusé les insuffisances du système de vérification par les services de renseignement. Pourtant, le Parlement a décidé qu’une commission devait avoir accès à tous les documents concernant le processus de nomination et de vérification. Ladite commission doit porter un jugement sur ce processus et rendre publics certains des documents – une sorte de mini-Epstein-files. Sera-ce le coup de grâce pour la carrière politique de Starmer ? Le Premier ministre est déjà impopulaire et faisait l’objet de différents complots ourdis par certains de ses collègues travaillistes qui voudraient le remplacer. Pour l’instant, il survit seulement à travers le sacrifice de son chef de cabinet, M. McSweeney, contraint de démissionner le 8 février. Le retour de Mandelson et le discrédit qu’il jette – à travers Epstein – sur le gouvernement travailliste actuel représente un étrange retour de bâton, par lequel le Labour de Starmer est comme sapé de l’intérieur par le New Labour de Blair et de Brown.

« Mandy » ou « Petie » : celui par qui le scandale arrive

Mandelson était une figure centrale du mouvement réformiste lancé au sein du parti travailliste par Tony Blair et Gordon Brown dans les années 1990. Arrivés au pouvoir après leur victoire aux élections de 1997, les hommes du New Labour ont gouverné jusqu’en 2010. Cette période peut être comprise aujourd’hui comme étant celle d’une certaine mondialisation naïve, fondée sur la croyance que, grâce aux progrès illimités de la technologie et à l’ouverture des frontières à la circulation des capitaux et des personnes, le monde allait connaître un âge de prospérité et de liberté sans parallèles dans l’histoire. Nommé ministre sans portefeuille en 1997, Mandelson devient secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce pendant six mois en 1998, avant d’être nommé secrétaire d’État pour l’Irlande du Nord en 1999, jusqu’en 2001. Entre 2004 et 2008, il est envoyé à Bruxelles comme commissaire européen au Commerce, l’époque de la grande ouverture aux exportations chinoises. De retour à Londres en 2008, il retrouve le poste de secrétaire d’État aux Affaires et au Commerce, maintenant dans le gouvernement de Gordon Brown dont il devient le numéro deux et l’homme à tout faire.

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Pourquoi tous ces changements de poste ? Au-delà des prétendues compétences de M. Mandelson, il ne cesse d’être poursuivi par des scandales de corruption. Il démissionne une première fois en 1998 pour un conflit d’intérêt : son département gouvernemental est censé enquêter sur les activités financières d’un collègue qui, en l’occurrence, a prêté de l’argent à M. Mandelson pour l’achat d’une maison, fait que celui qu’on surnomme « Mandy » avait caché. Il démissionne une deuxième fois en 2001, accusé d’avoir essayé d’utiliser son influence pour la délivrance d’un passeport britannique à un homme d’affaires indien. Une enquête officielle le blanchit, mais il est alors « grillé » comme ministre. Pendant son mandat comme commissaire européen, on l’accuse d’avoir des relations qui frôlent le conflit d’intérêt avec Paul Allen, le cofondateur de Microsoft, et l’oligarque russe, Oleg Deripaska, mais rien n’est prouvé. Telle est sa réputation d’homme politique manipulateur adonné aux magouilles. Et son surnom gentillet de « Mandy » cède la place à celui, satanique, de « the Prince of Darkness », « le Prince de la nuit ».

Ce que révèlent les « Epstein files », c’est que pendant toute cette époque, Mandelson entretenait une complicité étroite avec le financier pédophile dont il partageait dans une certaine mesure, non les tendances sexuelles (M. Mandelson est homosexuel), mais la vénalité. Les deux hommes se rencontrent en 2001 et maintiennent des relations jusqu’en 2011, donc bien après la condamnation d’Epstein. Pendant tout ce temps, l’homme politique a reçu des dons d’argent de la part du financier. Par exemple, 75 000 dollars en trois versements entre 2003 et 2004. Son partenaire, un Brésilien, a également profité de la générosité d’Epstein, recevant des milliers de livres en 2009 et 2010, au moment où Mandy était secrétaire aux Affaires et au Commerce. En retour, Mandelson semble avoir fourni des informations et des mises en relations pour faciliter les affaires d’Epstein. C’est notamment au moment de la crise financière que le ministre a donné à son ami des tuyaux, l’avertissant de la vente par le gouvernement britannique de biens valant 20 milliards de livres, ou de l’opération de sauvetage de l’euro par l’UE pour un coût de 500 milliards d’euros. Outre leurs affaires véreuses, les deux hommes ont fait preuve d’une grande connivence sur le plan personnel. Mandelson a voyagé dans le jet privé d’Epstein, a visité son île de Little Saint James et a séjourné dans sa maison newyorkaise. Des photographies dans les archives d’Epstein montrent le Britannique debout en slip à côté d’une jeune femme. Dans un livre d’or pour l’anniversaire de l’Américain en 2003, M. Mandelson a écrit qu’il était son « meilleur pote ». Et celui que le financier appelait familièrement « Petie » (de Peter) se confiait à Epstein sur les difficultés de sa relation avec son compagnon (aujourd’hui mari) brésilien.

« Mene, mene, tekel, upharsin »

« Compté, compté, pesé, divisé » : tel était le texte énigmatique écrit par la main mystérieuse sur le mur du palais de Belschatsar. Les jours de Starmer comme Premier ministre sont désormais comptés. Survivra-t-il jusqu’aux élections locales du mois de mai, qui tombent le même jour que les élections pour les assemblées galloises et écossaises ? Si oui, la débâcle électorale qui attend inévitablement les travaillistes mettra fin à sa carrière de dirigeant à ce moment-là. Mais Starmer survivra-t-il même jusqu’à l’élection partielle de Gorton et Denton (dans la région de Manchester) qui aura lieu le 26 février ? Les sondages suggèrent que, dans cette circonscription jusqu’à présent travailliste, la victoire sera disputée par les Verts et Reform UK. Une défaite pourrait également provoquer la chute de l’actuel Premier ministre.

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Pourtant, si les conclusions de la commission parlementaire interviennent avant cette date et si elles montrent clairement que M. Starmer n’a pas dit toute la vérité sur ce qu’il savait à propos de M. Mandelson, la chute pourrait arriver encore plus vite.

Pour l’instant, le locataire du 10 Downing Street a reçu le soutien de ses élus. Mais il se pourrait bien que ces derniers prennent simplement le temps d’aiguiser leur couteau avant la mise à mort finale…  

Le promeneur du Val

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© JS

Un nouveau jardin vient d’ouvrir ses grilles à Paris: les abords immédiats du Val-de-Grâce, dans le Ve arrondissement, sont désormais accessibles au public. L’occasion d’admirer l’ancien hôpital militaire et son église sous toutes les coutures.


Les pelouses viennent d’être semées et sont encore interdites au pique-nique. Mais dans ce matin froid de février, personne n’aurait l’idée d’aller s’y prélasser à l’ombre des arbres dénudés par l’hiver. Aux beaux jours, c’est certain, les centaines de chênes blancs et verts, tilleuls, lilas, magnolias, arbres de Judée et allées fleuries offriront un plaisant spectacle de verdure. Dit avec les mots de la Mairie de Paris, cela donne ça : « Ce projet s’inscrit dans l’objectif de lutter contre le réchauffement climatique en augmentant significativement la surface d’espaces verts et représente une part conséquente des nouveaux espaces végétalisés inscrits au Plan local d’urbanisme (PLU) bioclimatique de la capitale. » Mais la réussite de cette réalisation, en partie due à l’État, permet d’oublier sans efforts les prosateurs municipaux atteints de végétalite aigüe.

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Ce jardin planté au XVIIe siècle, en même temps qu’était édifiée l’abbaye voulue par Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, est resté inaccessible aux Parisiens jusqu’en ce début d’année 2026. Réservé aux religieuses jusqu’à leur expulsion par la Révolution en 1793, il a ensuite été dévolu à l’Armée, lorsqu’en 1796 l’ensemble du monument est réaffecté en hôpital militaire et en hôpital d’instruction. Une activité qui a perduré jusqu’à une période récente, bien que la Grande Muette occupe encore une partie du site – des véhicules à carrosserie de camouflage sont visibles à travers les grilles. Le réaménagement de cette promenade, autrefois destinée aux pénitentes et aux convalescents, a permis d’en restituer le tracé d’origine et de s’approcher au plus près du splendide édifice. Un petit bassin central a également été reconstitué à partir de vestiges retrouvés dans le sol. Le Val-de-Grâce, avec son dôme ceint de bulbes et de groupes sculptés, est sans conteste le plus italien des monuments parisiens (avec, peut-être, la Fontaine des Quatre-Saisons, plus tardive, située rue de Grenelle).

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Jamais contents, ces Parisiens !

La sobriété des façades souligne le raffinement de leurs rares ornements : armes de la bienfaitrice reine-mère, balustrades en fer forgé, pots à feu… Cette majesté « discrète » du XVIIe français se retrouve dans les pierres de l’Institut de France et dans celles de l’hôtel des Invalides – encore un site militaire.

Cependant, un détail heurte le regard dès l’entrée du visiteur qui lèverait les yeux. Pour ouvrir le jardin au public il a fallu pratiquer une nouvelle porte dans la grille existante et, classement monument historique oblige, reproduire les motifs anciens. Or, les grilles d’origine coiffées de simples mais élégantes volutes de fer voisinent avec de ridicules pastiche s’apparentant à de vulgaires cœurs de Saint-Valentin. Dommage, car les Français ont su faire de belles grilles : jardin du Luxembourg, parc Monceau, château de Versailles… Mais ça, c’était avant.

Jardins du Val-de-Grâce : 74 ter, boulevard de Port-Royal 75005 Paris.

Jonathan Siksou vient de publier Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas1, Perrin, 2026.

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  1. Lire notre critique dans le magazine ↩︎

La profanation de l’innocence: Gaza, Epstein et le retour d’un très vieux mythe

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Ces derniers jours, l’affaire Epstein a pu réveiller aux marges des réseaux sociaux quelques vieux poncifs antisémites. L’humanité ne change pas, perpétuellement à la recherche de l’ennemi corrupteur qu’il convient de bannir. Projeter le mal sur une figure commode afin de préserver l’illusion de sa propre innocence est un réflexe ancien.


Il y a, dans le vacarme contemporain, un retour de formules que l’on croyait ensevelies avec les siècles. Autour de la guerre à Gaza, une accusation ressurgit avec une insistance presque incantatoire : celle du « tueur d’enfants ». Elle naît d’images réelles, insoutenables, de civils pris dans la violence — mais, dans certains discours, elle déborde rapidement la critique d’actes militaires pour se muer en soupçon global visant une identité collective.

Dans un registre différent, mais psychiquement voisin, les crimes monstrueux commis par des individus — tel le scandale Epstein — sont parfois réinvestis dans l’espace public comme s’ils révélaient une souillure plus vaste, une corruption essentielle attribuée à un ensemble indistinct. L’horreur singulière devient alors matière à généralisation mythique.

Coupable total

Ces deux registres réactivent un archétype très ancien : celui de la profanation de l’innocence. Lorsque la figure de l’enfant — innocence absolue — est convoquée, le débat se ferme, la complexité disparaît, et la désignation d’un coupable total s’impose avec une force émotionnelle qui excède les faits eux-mêmes. C’est ce déplacement, du réel vers le mythe, qu’il faut interroger.

L’histoire est un fleuve opaque où surnage, parfois, quelque carcasse pourrissante, quelque tronçon de mémoire que l’on croyait disparu. Ainsi en va-t-il de l’antisémitisme, ce mal ancien, ce miasme séculaire, que l’on feint d’oublier et qui pourtant, comme tout archaïsme, comme toute nuit des origines, travaille silencieusement sous les civilisations policées.

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Les Allemands, au moment de l’accession d’Hitler au pouvoir, n’étaient pas, pour la plupart, des antisémites violents ou hystériques. Beaucoup vivaient dans l’indifférence bourgeoise, ce « Mittelstand » que Musil a si bien saisi, ce confort moral qui s’accommode de tout tant qu’il garantit la chaleur du foyer et le pain sur la table. Mais il existait, en Allemagne, depuis des siècles, un vieux fond d’antisémitisme, souterrain, larvé, prêt à s’enflammer dès que les circonstances l’y autoriseraient. Après 1918, après l’humiliation du Traité de Versailles, après la crise économique de 1929, ce fond remonta lentement, comme les eaux noires d’un puits, aidé par la propagande de partis comme celui d’Hitler, par l’hystérie collective, par la quête désespérée d’un bouc émissaire. On pense ici à Carl Schmitt, pour qui la politique se définit toujours par la distinction de l’ami et de l’ennemi : dans une Allemagne en ruine, le Juif fut désigné comme l’ennemi interne, l’élément corrosif qu’il fallait extirper pour régénérer le corps national.

Frustration transfigurée

Mais il faut remonter plus loin encore. Derrière la haute culture allemande, derrière la philosophie, la musique, la littérature — tout ce que l’Europe admire — couvait un ressentiment ancien, une obsession de la pureté, une nostalgie d’un Volk homogène, d’une communauté organique, que les Juifs venaient déranger par leur simple existence. Nietzsche, qui haïssait l’antisémitisme, voyait pourtant bien que l’Europe était rongée par ce qu’il appelait les « ressentiments » : des haines secrètes, des frustrations transfigurées en pulsions destructrices. Quand Hitler arrive au pouvoir, ce n’est pas seulement l’économie qui le propulse, ni même le nationalisme blessé : c’est un réveil de l’archaïque, un ressac des âges sombres, où le Juif est l’étranger par excellence, l’intrus qui menace l’homogénéité du monde germanique.

Dans le monde arabo-musulman, un antisémitisme d’atmosphère s’est également maintenu, inscrit non seulement dans l’histoire des relations entre Juifs et Arabes, mais dans certaines traditions interprétatives héritées de textes anciens et de leurs usages politiques. René Girard l’a montré : les sociétés ont besoin de boucs émissaires, de figures sacrificielles qui portent les tensions internes. Pendant des siècles, les Juifs, en terre d’islam, ont occupé cette place ambiguë : tolérés mais subordonnés, protégés mais méprisés. Cet antisémitisme n’a pas toujours été violent ; il a souvent pris la forme d’une coexistence asymétrique, où l’infériorité du Juif était admise comme une évidence religieuse. Mais depuis le XXᵉ siècle, avec la naissance d’Israël, cet antisémitisme a changé de nature : il est devenu une passion politique, une haine collective, une composante centrale de certains discours identitaires. Chaque guerre, chaque drame, chaque humiliation vient ressusciter les vieilles rancunes, exacerber les blessures religieuses, ranimer les archétypes de l’ennemi corrupteur.

Ce vieux fond ne s’exprime plus seulement par les formes classiques de la haine déclarée ; il ressurgit aujourd’hui sous des habits moraux apparemment irréprochables. À chaque conflit, et singulièrement lorsque des images d’enfants victimes circulent, un mécanisme psychique ancien se réactive : celui qui consiste à condenser toute la complexité d’une guerre en une scène morale élémentaire. La figure de l’enfant, incarnation de l’innocence absolue, agit comme un opérateur de simplification. Elle transforme une situation historique et stratégique en tribunal immédiat où la question n’est plus seulement « que s’est-il passé ? » mais « qui porte la faute essentielle ? ».

Corruption globale

Cette dynamique n’est pas nouvelle. Elle prolonge, sous des formes contemporaines, l’antique motif de la profanation de l’innocence, qui a souvent servi, dans l’histoire européenne, à désigner un ennemi absolu. Aujourd’hui, la circulation instantanée des images sur les réseaux sociaux accélère ce processus : l’émotion devient preuve, la répétition fabrique la certitude, et la responsabilité politique tend à se transformer en culpabilité collective. L’indignation face à la souffrance réelle des civils — indignation légitime — peut alors se trouver captée par un mécanisme de projection qui déplace vers une figure unique l’ensemble des tensions morales du conflit.

À cela s’ajoute parfois l’exploitation de scandales impliquant des individus pour alimenter des amalgames plus vastes, où la faute personnelle est réinscrite dans un imaginaire de corruption globale. Le passage du fait au mythe, de l’événement singulier à l’accusation généralisée, correspond à une logique psychique bien connue : face à l’horreur, la collectivité cherche une explication totale qui restaure une cohérence morale au monde.

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Ce qui frappe, dans ces résurgences, n’est pas tant la nouveauté des arguments que leur capacité à recycler des archétypes anciens sous des langages contemporains — humanitaires, médiatiques, moraux. Le visage de l’enfant devient ainsi un écran de projection où se cristallisent des peurs, des humiliations, des rivalités identitaires bien plus vastes que l’événement qui les déclenche.

Et alors, au bout de tout cela, vient l’interrogation grave : pourquoi, en dépit des siècles, en dépit des Lumières, en dépit des progrès affichés de l’humanité, ce fond noir subsiste-t-il ? Pourquoi l’homme, toujours, cherche-t-il l’ennemi intérieur, l’autre à haïr, le visage à désigner du doigt ? Ce n’est pas seulement une question politique. C’est une question ontologique. Nous vivons, croyons-nous, dans l’ère post-historique, post-religieuse, post-nationale. Mais ce qui revient, ce qui toujours revient, ce sont les passions archaïques, les nostalgies sanglantes, les identités blessées. Comme si l’homme, privé de grands récits capables de contenir son angoisse, n’avait plus d’autre ressource que de chercher en lui-même ce qui le divise et de l’expulser hors de lui.

L’antisémitisme, à cet égard, n’est pas seulement une haine dirigée vers un groupe : il révèle une tendance humaine plus générale à externaliser le mal pour préserver l’image de sa propre innocence.

Peut-être en est-il ainsi : nous avançons vers un monde où plus rien ne nous retient, ni les dieux, ni les rois, ni les grandes idées. Et pourtant, jusque dans cette agonie, nous restons les mêmes : orgueilleux, divisés, passionnés, obscurs. Peut-être est-ce cela, le dernier mot de l’Histoire : non pas le progrès, mais la répétition obstinée des mêmes structures psychiques, cette danse macabre des haines immémoriales dont nul progrès technique ne nous délivre.

La société malade

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« L’assistance médicale à mourir est une loi rétro-progressiste »

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Image d'illustration.

Rejetée par le Sénat, cette réforme sociétale majeure qui suscite de nombreux débats fait son retour en deuxième lecture au Palais Bourbon. L’Assemblée nationale sera appelée à voter le texte dans quelques jours. Une bascule civilisationnelle.


Gérard Rabinovitch est philosophe et sociologue.


Philippe Delaroche. Le projet de loi sur «l’assistance médicale à mourir» risque fort d’être adoptée par l’Assemblée nationale le 16 février prochain. Coauteur de la loi sur l’obligation de soins palliatifs, le député LR Jean Leonetti estime depuis le départ que le débat est biaisé. Êtes-vous de cet avis ?

Gérard Rabinovitch. L’insistance de la gouvernance sur son inscription fait signe. Il y a belle lurette que la question sociale est passée à la trappe. Pour le faire oublier, c’est depuis de nombreuses années sur le terrain sociétal, celui des mœurs, que les parlementaires prétendument progressistes se trouvent du grain à moudre. Aujourd’hui, l’ironie voudra que, dans une assemblée divisée, polarisée et redoutant sa dissolution, ce soit autour d’une loi sur le suicide assisté que convergent élus du centre, de la gauche et de l’extrême gauche.

Le projet n’a pas été adopté en première lecture à une majorité écrasante (305 voix). Près de 200 députés l’ont rejeté, plus de 70 se sont abstenus. Jean Leonetti estime – bien civilement – qu’en l’état le texte demeure déséquilibré, qu’il est trop permissif et, par ailleurs, ouvertement coercitif puisque dès lors qu’il s’abstiendrait d’assister le candidat au suicide le médecin se rendrait coupable d’un « délit d’entrave ». Cet abus de pouvoir est indéfendable. Il met en cause l’éthique médicale et, au-delà, contourne un enjeu civilisationnel.

Hélas, c’est – ce qu’il semble – par excellence sous la présente législature que les porteurs de la loi ont toutes les chances de la faire adopter : au paroxysme de la confusion et de l’instabilité gouvernementale. En profitant du fait qu’une majorité de parlementaires, peu au fait ou insensibles à l’enjeu anthropologique, n’en mesure pas la portée ou, lâchement, s’en dispense.

Vous en parlez comme d’une loi de circonstance ?

Comme d’un projet de loi, pour le moins, à l’aveugle ! Le minimum à attendre du législateur, c’est de le voir s’efforcer d’évaluer les conséquences de ses actes, leurs effets en termes de « vie bonne » ou son contraire, jusqu’aux plus lointains. Cette éthique « conséquentialiste » est inséparable du devoir de responsabilité.

On vous objectera que, d’après les sondages, l’écrasante majorité des Français, y compris parmi les médecins approuve le projet…

Certes, car le terrain est préparé depuis longtemps : celui du prisme compassionnel. Qui serait insensible à la situation d’une femme requérant l’euthanasie parce qu’elle souffre d’un cancer incurable et invalidant ? Qui s’indignerait de sa résolution ? Toute histoire individuelle a sa singularité, et mérite considération. Pour autant, a-t-elle valeur d’exemplarité ? C’est dans la rhétorique pathétique du cas particulier vers le général que s’insinuent des entourloupes propagandistes.

Dans l’Antiquité gréco-latine, le mépris nobiliaire, la dérision et la raillerie visaient à déstabiliser et humilier l’interlocuteur identifié comme un adversaire afin de faire adhérer l’auditoire à sa cause. Il en va autrement de nos jours. C’est par l’appel à la compassion qu’on suscite de nouveaux consentements publics. Celui qui objecte, interpelle, ou a minima interroge, est suspect d’inhumanité ! Le pathos d’empathie identificatoire de chacun éclipse les enjeux de valeurs symboliques. Sitôt que la sensiblerie occupe le premier plan la réflexion paraît déplacée, incongrue…

Cette rhétorique est apparue ces cinquante dernières années. Avec la propagande « biotech ». D’un côté, pour épater le novice, on vante les chimères fabriquées en laboratoire ; de l’autre, on fraie avec l’eugénisme en promettant d’éradiquer avant-terme les anomalies ou difformités physiologiques.

Depuis le dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux passages à l’acte totalitaires du XXe siècle, on disait : « sélectionner », « stériliser », « écarter », « éliminer ». Plus rassurants en apparence, de nouveaux éléments de langage impriment l’aujourd’hui. On dit désormais : « corriger », « anticiper », « éviter ». L’euphémisation trahit une détestation du fatum autant qu’un repoussoir hors de la société humaine tant des handicapés en gestation que des grabataires vus comme des boulets qui auraient motif de s’estimer indignes de vivre.

La loi à venir ne mentionne pas l’euthanasie dans son libellé mais « l’assistance médicale à mourir ». La commission des affaires sociales l’a préférée à « l’aide à mourir ». Est-ce du marketing législatif ?

Les dispositifsrhétoriques se sont renversés. À la relégation violente du contradicteur a succédé l’inclusion égalitaire en forme de piège affectif, inhibiteur des objections. Car qui est prêt à passer pour un salaud sans cœur ? Dans nos démocraties, l’adhésion massive n’est plus imposée par brutalité et contrainte ; elle n’en est pas moins requise sourdement par la mise en demeure compassionnelle et un sournois chantage.

Quel formidable oxymore que « l’assistance médicale à mourir » quand on attendrait des élus de la nation qu’ils soutiennent l’aide à vivre. Vingt départements n’ont toujours pas d’unités de soins palliatifs. C’est à souligner. Quelle hypocrisie d’invoquer le « consentement éclairé » pour tous quand on ne soulage pas les souffrances de tous !

Le modelage du langage vise à gagner l’assentiment, à modeler les comportements. Lorsqu’il engagea le programme T4, le pouvoir nazi usa de formules frelatées au timbre compatissant pour couvrir sa campagne d’euthanasie. C’est à l’enseigne de la Gnatentod (« mort miséricordieuse ») qu’il extermina les handicapés et les grabataires dérogeant à l’idéal narcissique du collectif « aryen ». Et à celle de l’Übermensch (du « Sur homme ») qu’il flatta le narcissisme de masse.

On objectera que nous ne vivons pas sous un régime totalitaire mais dans une démocratie de marché, délibérative et contractuelle. Demeure néanmoins la déclinaison d’une question fondamentale. Qu’est-ce qui insiste là ? Qu’est-ce qui se perpétue historiquement en dépit de contextualités politiques si manifestement antagonistes ?

Cependant, les campagnes en faveur de l’eugénisme et de l’euthanasie n’ont pas débuté sous le régime nazi, mais dès le XIXᵉ siècle.

Assurément. Ces thèmes apparaissent au cours de ce qu’il est convenu d’appeler « Seconde modernité ». Dans la voie des Lumières, l’Europe est le théâtre d’une impérieuse levée des « mainmises » au titre de l’Émancipation, le nom majuscule de cette nouvelle Magna carta libertatum. Elle promettait « raison », « progrès », « justice » et « autonomie ».

De fait, nous restons débiteurs d’une marche précaire, claudicante mais continue d’un idéal de « vie bonne » qui pensait faire du savoir et de la technique les gages d’une émancipation démocratique. Il s’agissait de garantir les libertés publiques, l’instruction publique, la santé publique, la réglementation du travail, les droits de la guerre, l’émancipation des nationalités, la protection des minorités nationales. Ce n’est pas rien !

Mais s’il faut se réjouir de la délivrance de la Tyrannie, il est des « émancipations » qui ouvrent un frayage à la destruction de l’humain dans l’homme. Appelons-les « involutives ». Théodor Adorno disait : « un progrès régressif ». À travers l’Europe dès la seconde moitié du XXe siècle et dans l’ombre du progrès civique, la supériorité de la science et de la technique paraît si éclatante qu’elles déconsidèrent les ressources religieuses antérieures et s’y substituent. D’où l’essor d’un scientisme lexicalement ensemencé d’exclusion, d’éradication, d’anéantissement. Entre autres occurrences : « racisme », « dégénérescence », « euthanasie » toujours corrélée à « eugénisme », « sélection », « extermination », « antisémitisme ». Le nazisme fera son nid dans ce terreau sémantique.

À partir de là, une science idéologisée, dévoyée, détournée du travail éthique de la Connaissance est réquisitionnée contre le christianisme tandis qu’un paganisme trivialisé est convoqué contre le judaïsme. Dans ces hostilités parallèles, ce sont les héritages communs du monothéisme éthique, échos du « Grand Code biblique » comme le nommait William Blake, qu’il s’agit de balayer.

Peut-il y avoir du nazisme résiduel dans nos sociétés alors que l’aspiration à l’émancipation est toujours aussi vive ? N’est-elle pas la clef de voûte du progressisme ?

En vérité, il n’a pas été assez observé que la langue des Lumières est bifide. Elle serpente entre deux dynamiques spirituellement antagonistes. Il y a sous le grand signifiant de l’Émancipation deux types de progressisme, parfois entremêlés.

Un progressisme civique, éthico-politique, humaniste, qui relie le meilleur de l’héritage hellénistique athénien et le meilleur de l’empreinte sinaïtique jérusalémite.

Je l’oppose au progressisme scientiste qui cherche à supplanter jusqu’à les exclure les sources et modèles qui inspirent le premier. Ce progressisme-là, même sans s’y référer ou en percevoir l’écho, consonne avec ce que La Philosophie dans le boudoir, de Sade, et son manifeste politique d’émancipation sans limite ont condensé : jeter à bas les montages symboliques du « Grand Code » dans un vibrato de pousse-au-jouir et de pousse-à-la-mort. En clair, Sade lorgne vers Sparte et certaines mesures eugénistes de Platon dans La République. Ce qui ne doit pas nous surprendre, euthanasie et eugénisme sont liées, en sous texte, depuis toujours.

Le débat sur la fin de vie et l’euthanasie procéderait donc de ces deux conceptions du progrès ?

Rivaux sur le fond mais superposés dans la forme, ces deux progressismes sont sourdement et gravement en conflit. Entre « pulsions de vie » pour le premier, et « pulsions de destruction » pour le second, tel que la psychanalyse a pu les ressortir des dynamiques psychoculturelles de l’humanité.  

D’un côté, la congruence éthique de l’enseignement d’Hippocrate de Kos avec le « Choisis la vie » du Deutéronome. La Loi Claeys-Léonetti en est l’expression concrète. Elle répond à l’interpellation contemporaine du refus légitime de la souffrance et de l’acharnement thérapeutique.

De l’autre, la reprise entêtée et la poursuite d’un projet accordé au second progressisme. Où le gauchisme culturel et, faux antagonisme, le libertarianisme sociétal trouvent leur compte, attendu que « l’homme est quelque chose qui doit être affranchi ». À cette aune, tout est « fasciste » : toute dissymétrie, toute asymétrie, toute limite, tout marqueur. Et ce qui est consubstantiel au « fascisme », tel l’eugénisme, est rhabillé « progressiste ».

Sous l’alibi compassionnel qu’induit le lien démocratique, il y a quelque chose de profondément cynique. Les promoteurs de la loi sur l’euthanasie feignent d’ignorer que les règles du marché sont toujours disponibles à l’avantage de nouveaux prestataires de service ; et que les logiques administratives lésineuses produisent des calculs avaricieux. Il faut s’attendre à d’inévitables débordements du cadre de ce que la législation aura consigné et à son progressif dévoiement.

La libre disposition législative d’un droit à l’« assistance médicale à mourir » est une loi rétro-progressiste, où l’on voit converger le libertarien et le communiste. Par pente de rationalisation budgétaire et virtuelle complaisance morbide, cette loi deviendra poreuse d’un devoir de « mise à mort ». Une « mise à mort » similaire à celle qui prend ses marques dans l’eugénisme qui couve.

Après l’avoir euphémisée et banalisée, l’étape suivante consistera à susciter le désir d’euthanasie. À la façon dont les propagandes de la « surhumanité » du Transhumanisme vantent l’eugénisme généralisé. Au nom de la dignité dans un cas, de la toute-puissance narcissique dans l’autre. En exploitant ici la culpabilité qu’entraîne la dépendance, et là un idéal narcissique rejetant le poinçon du fatum dont témoignent les handicapés, dans l’autre.


Philosophe et sociologue, Gérard Rabinovitch est directeur de l’Institut européen Emmanuel Levinas. Auteur de Leçons de la Shoah, aux éditions Canope, il vient de publier D’une permanence païenne – Sur quelques invariants anti-judaïques (Le Bord de l’eau, octobre 2025).

Pourquoi les Français ont-ils le conservatisme si honteux?

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Reagan et Thatcher, 1984. DR.

Pourquoi le conservatisme politique est-il si bien implanté dans un pays libéral comme le Royaume-Uni et rejeté dans un pays conservateur comme la France ? Réflexions.


« Le coming out conservateur de Yannick Jadot » titrait Le Point en décembre 2025, suite à la publication par le sénateur EE-LV d’un ouvrage dans lequel il plaidait pour une écologie moins dogmatique que celle souvent mise en avant par son parti. « Conservateur mais pas réac » se croit-il obligé de préciser dans la suite de l’interview. Ce faisant, et sans doute de façon plus intuitive que réfléchie, il s’inscrit moins dans le sillage d’Alain Finkielkraut qui a toujours plaidé pour une écologie visant à préserver natures et paysages (« du jardinage » pour les tenants de la ligne écolo-gauchiste), que dans la droite ligne du conservatisme britannique. Mieux, la critique que lui adressa quelques jours plus tard l’urbaniste Catherine Tricot dans le très à gauche magazine Regards en utilisant la formule de l’architecte Paul Chemetov « conserver, c’est transformer », sonne comme la définition même du « conservatisme » tel qu’il est entendu Outre-Manche !

Graduel et maîtrisé

Les trois principes du conservatisme britannique ont en effet été énoncés pour la première fois en 1834 par Robert Peel dans son Tamworth manifesto – du nom d’un comté du Staffordshire ou il faisait campagne pour un siège au Parlement: la défense de l’Eglise anglicane comme église officielle (Established church), l’assurance de ne pas revenir sur le Reform Act de 1832 qui avait élargi le corps électoral tout en maintenant le suffrage censitaire et la promesse d’une « revue prudente des institutions civiles et ecclésiastiques », ceci afin d’éviter un « tourbillon incessant d’agitation » (« a perpetual vortex of agitation »). Dès ses débuts, le Conservative Party (le nom fut officiellement adopté en 1832, remplaçant l’ancienne appellation générique de « Tories ») n’adopte donc pas une posture réactionnaire – dans le sens où il chercherait à résister au moindre changement : il accepte le changement à condition que celui-ci soit graduel et maitrisé, afin d’assurer la stabilité et la continuité du cadre institutionnel.

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Benjamin Disraeli, qui sera Premier ministre conservateur de 1874 à 1880, y ajoutera une touche sociale. Dans son roman publie en 1845, Sybil or the two nations, il affirmait déjà la nécessité de rapprocher « ces deux nations, entre lesquelles il n’existe aucune sorte de relation ni de sympathie ; qui sont ignorantes des habitudes, pensées et sentiments de l’une et l’autres (…) : le riche et le pauvre ». Il ne s’agit en aucun cas de bouleverser l’organisation de la société : ceux en haut de l’échelle sociale sont toutefois tenus de se garder d’une richesse trop ostentatoire et de traiter correctement ceux d’en bas, lesquels en retour doivent s’acquitter consciencieusement de leurs tâches et faire preuve de respect pour les hiérarchies sociales. Chacun à sa place, mais avec déférence et sans mépris – comme dans un épisode de Downtown Abbey. Disraeli fit ainsi voter une série de lois pour améliorer les conditions de travail et de logements de la classe ouvrière, et renforça même le droit de grève – à condition bien sûr qu’il soit exercé de façon pacifique et courtoise.

Thatcher, une libérale plus qu’une conservatrice

Les derniers représentants de cette approche (volontiers qualifiée de ce côté-ci de la Manche de « paternaliste ») à avoir occupé le 10 Downing street furent Harold MacMillan (de 1957 à 1963), dernier Premier ministre à porter le chapeau (melon, homburg ou haut de forme), et Edward Heath (1970-1974), dont la carrière fut interrompue par l’ascension au sein du Conservative Party d’une figure dont le programme n’était en rien conservateur : Margaret Thatcher. Le fait que ses parents fussent de fervents méthodistes (une forme de protestantisme particulièrement austère) et tiennent une épicerie à Grantham (une triste petite bourgade à l’est des Midlands – la boutique abrite de nos jours un salon de beauté) est souvent mis en avant pour expliquer ses positions tranchées et son aptitude à mettre en œuvre ses convictions en dépit de fortes résistances. C’est faire fi de l’influence politique de son père, qui avait occupé des fonctions municipales sous la bannière du Liberal Party – nom officiellement pris en 1859 par les « Whigs », représentants traditionnels des classes moyennes en ascension (marchands, professions libérales) et des minorités religieuses (protestantes et juives). Le Liberal party, qui domina la vie politique britannique durant tout le 19eme siècle, fut peu à peu évincé (après s’y être allié au sein de coalitions gouvernementales) par le Labour, parti créé en 1900 par le puissant mouvement syndical implanté dans les industries lourdes et manufacturières.

L’élection de Thatcher en 1979 illustre parfaitement le retour d’une pensée libérale (libre-échange, intervention minimale de l’Etat dans l’économie, individualisme et responsabilité individuelle) via le Conservative Party. Ses mesures de dérégulation et de privatisation se heurtèrent d’ailleurs autant à l’hostilité du Labour que des old (public) school Conservatives et il n’est pas étonnant que le plus « thatcherien » de tous les ministres des gouvernements Thatcher n’était ni Michael Heseltine ni Nigel Lawson ou Willie Whitelaw, conservateurs bon teints issus des classes supérieures, mais Norman Tebbitt, un pilote de ligne ayant commencé à travailler dès l’âge de 16 ans après une scolarité dans des établissements publics (state schools), surnommé « On yer bike » pour avoir utilisé l’exemple de son père qui, chômeur durant la Grande Dépression, serait parti chaque matin sur son vélo à la recherche d’un gagne-pain.  

There is no such thing as society

Le conservatisme « à la papa Disraeli » fit un retour dans les années 2010 avec David Cameron (Premier ministre de 2010 à 2016) et son projet de « Big society » : l’idée était de faire délivrer certains services publics par des bénévoles et des associations locales plutôt que par des services de l’Etat. Si l’idée est séduisante et pourrait s’envisager dans une riche et paisible bourgade du Somerset (celles qui servent de toile de fond aux épisodes d’Inspecteur Barnaby), elle est nettement plus difficile à mettre en place à grande échelle. Surtout, il s’agissait de faire oublier le « there is no such thing as society » lancé par Thatcher en 1987, voulant ainsi souligner que toute société est avant tout composée d’individus. Ce retour a des idéaux réellement conservateurs permit notamment d’attirer de nouveaux sympathisants, notamment issus des minorités ethniques, dont la deuxième génération grimpait l’échelle sociale grâce au travail de leurs parents : par exemple, Priti Patel, née de parents immigrés indiens, sera une ministre de l’Intérieur (Home Affairs) impitoyable envers l’immigration illégale. De même, le fait que la loi instaurant le mariage entre personnes du même sexe fut passée par le gouvernement Cameron signait un retour au Tamworth manifesto : cela permettait de moderniser l’image du Conservatisme et d’éviter l’étiquette réactionnaire, tout en affirmant qu’étendre la norme maritale était une mesure de nature profondément conservatrice.

La cure austéritaire administrée au Royaume-Uni par le ministre des finances George Osborne après la crise financière de 2008 a fait voler en éclat le « conservatisme compatissant ». De surcroit, la mise en œuvre du Brexit a mis à jour les dissensions au sein du Conservative party sur l’objectif de la sortie de l’Union européenne : si Theresa May défendait un Brexit devant permettre (en théorie) d’investir dans les services publics et de réindustrialiser la Grande-Bretagne, Boris Johnson était résolument sur une ligne ultralibérale, qu’incarna ensuite jusqu’à la caricature une Liz Truss arborant lavallière et casque de cheveux à la manière de son modèle, Maggie. Force est de constater qu’en dépit de ses contradictions internes, le conservatisme est au Royaume-Uni un mouvement de pensée ancien et structuré, qui se reconnait comme tel.

Conservatisme, mot français

Tout le contraire en France, ou en dépit des efforts de quelques spécialistes en sciences-politiques (ainsi un Dictionnaire du conservatisme fut publié en 2017 sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin), le conservatisme est assimilé soit à un refus obstiné de tout changement (à l’image de ces nobles d’Ancien Régime qui, arcboutés sur leurs privilèges fiscaux, précipitèrent la Révolution avant de revenir sous la Restauration « n’ayant rien appris, rien oublié » selon la formule attribuée à Talleyrand), soit à un faux-nez du libéralisme économique le plus débridé. Si la gauche française rejette l’étiquette conservatrice tout en défendant statu quo et avantages acquis en matière économique et sociale, c’est avant tout pour ne pas apparaitre moins progressiste sur les questions de mœurs. Quant à la droite, elle s’affiche avant tout comme libérale économiquement tout en concédant du bout des lèvres un certain conservatisme plus ou moins honteux sur les évolutions dites « sociétales ». Les moments où elle semble assumer son conservatisme apparaissent alors surtout comme des bouffées réactionnaires sans lendemain, qui accentuent encore le discrédit dont souffre le conservatisme en France. Ainsi la droite, dont une partie s’était élevée contre le PACS, défila ensuite avec la Manif pour Tous pour un « PACS amélioré ». De même, l’opposition frontale a l’élargissement de la procréation médicalement assistée avec donneur aux couples de femmes et aux femmes seules était perdue d’avance, et d’ailleurs ne sera jamais remise en cause. Une position véritablement conservatrice aurait été de prendre acte d’un certain « désir d’enfant » afin de l’inscrire dans une politique familiale de soutien à la natalité tout en mettant l’accent sur un accès aux origines beaucoup plus étendu (et non circonscrit comme aujourd’hui a des informations non identifiantes), voir donner des droits aux donneurs. Bref, prendre au sérieux les propos de la sociologue Irène Thery sur la PMA comme « une autre façon d’avoir des enfants », tout en rappelant que ces enfants sont, in fine, « tous nés d’un père et d’une mère » comme le disait le slogan. Il n’y a qu’à voir les récentes positions de la Haute Commissaire à l’Enfance, lesbienne assumée et mère d’une petite fille, Sarah El-Hairy, pour voir combien l’ouverture de nouveaux droits a fait passer « les homos à droite » pour paraphraser le titre de l’essai publié par le militant LGBT historique Didier Lestrade en 2012.

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Au fond, peut-être que le frein le plus puissant à l’émergence en France d’un véritable mouvement conservateur est la nature profondément conservatrice du pays, surtout quand on la compare à la Grande-Bretagne – un trait souvent souligné par le philosophe Marcel Gauchet. Le Royaume-Uni passerait a première vue pour une nation confite dans ses traditions (ces usages souvent désuets, parfois franchement bizarres, qui enchantent les observateurs anglophiles), avec une histoire politique remarquablement stable depuis la restauration de la monarchie a la mort de Cromwell en 1659: des souverains successifs qui règnent mais ne gouvernent pas, des changements dynastiques sans heurts ni effusion de sang, une domination des idées libérales et libre-échangistes (Gladstone et Palmerston alternant au poste de Premier Ministre). A côté, la France empile frénétiquement les régimes (pas moins de dix régimes différents entre 1789 et 1870) et semble ne parvenir à se reformer que « dans les convulsions » (pour reprendre l’expression récemment utilisée sur France Inter par le directeur de la BPI Nicolas Dufourcq). Pour au final aboutir au même résultat : un pays centralisé ou l’Etat est prédominant, peuplé de citoyens mécontents mais incapables de s’entendre.

Sauf que les apparences sont trompeuses : les changements au Royaume-Uni, pour être moins spectaculaires, sont d’autant plus radicaux. Ainsi du remembrement des 17eme et 18eme siècles (« enclosures ») au profit des grands propriétaires terriens, les expulsions massives (surtout en Ecosse, les « clearances ») afin de créer de grands élevages de moutons pour en exporter la laine ou encore la Grande Famine qui affecta durablement la géographie de l’Irlande. La Révolution Industrielle transforma en profondeur les villes et paysages du nord et des Midlands – ceux-là même qui ne se sont jamais complètement relevés de la désindustrialisation des années 1970-80. Dernier exemple, le vote en faveur du Brexit de 2016, n’a jamais été remis en cause par aucun des gouvernements successifs, et la sortie de l’Union Européenne fut effective en 2019. C’est comme si les Français décidaient à intervalles réguliers de faire table rase de leur maison commune avant d’utiliser les mêmes plans pour la reconstruire, tandis que les Britanniques ont recours à cette technique qu’il est courant d’observer dans les rues de la City ou les chantiers de construction semblent ne jamais s’achever : de vénérables bâtiments sont impitoyablement mis à bas, seule la façade sur rue est conservée, donnant ainsi l’illusion que les tours de verres poussent au milieu des vieilles pierres – et que « rien ne change alors que tout est en train de changer ».

Le dictionnaire du conservatisme

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🎙️ Atlanti’Causeur: ni pour, ni contre, bien au contraire !

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Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.

Élisabeth Lévy (Causeur) et Jean-Sébastien Ferjou (Atlantico) débattent de l’actualité de la semaine. Une discussion toujours franche, jamais froide, parfois féroce. Sans langue de bois ni sujets tabou, ces deux-là ne sont pas toujours d’accord et ne se l’envoient pas dire !


Au menu de l’émission: l’affaire Epstein, le mouvement « no kids », Melania Trump, l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, le rétablissement de l’esclavage en Afghanistan.

Pour retrouver en intégralité le nouveau podcast d’Atlanti’Causeur : cliquez ICI

Tant qu’il y aura des films

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© Pyramide Distribution

Maigret, Saddam Hussein et un adepte des petits boulots : l’énoncé des films du mois de février est comme un inventaire à la Prévert, improbable et alléchant.


Policier

Maigret et le Mort amoureux, de Pascal Bonitzer

Sortie le 18 février

Il semble bien que tout a commencé en 1932 avec un film mineur mais plutôt réussi de Jean Renoir, La Nuit du carrefour. C’est la première fois que le personnage du commissaire Maigret s’évadait de l’univers littéraire de son créateur, Georges Simenon, et débarquait sur grand écran sous les traits de Pierre Renoir, le frère du cinéaste. Simenon n’avait pas aimé cette première adaptation, dit-on. On ne comprend pas pourquoi, car le film est à l’os (il dure seulement soixante-quinze minutes), son acteur principal vraisemblable, et l’atmosphère entre brouillard et pluie parfaitement conforme au modèle. S’ensuivront des réussites notables (La Tête d’un homme de Julien Duvivier, avec le génial Harry Baur ; Cécile est morte de Maurice Tourneur, avec Albert Préjean ; Maigret tend un piège et Maigret et l’Affaire Saint-Fiacre,les deux films de Jean Delannoy avec Jean Gabin ; Maigret voit rouge de Gilles Grangier, toujours avec Gabin dans le rôle-titre) et des échecs affligeants (Maigret à Pigalle de Mario Landi, avec l’improbable Gino « Peppone » Cervi, pour n’en citer qu’un seul par charité pour d’autres nanars encore pires). On se permettra d’ajouter à cette liste Bellamy, l’ultime film de Claude Chabrol dans lequel Gérard Depardieu incarne un commissaire en vacances : faussement débonnaire et vraiment sombre, ce pourrait sans problème être « un Maigret ». Et nul doute que Chabrol (qui adapta Simenon avec Les Fantômes du chapelier) y a pensé. Il faudrait aussi ajouter les deux séries télévisées avec Jean Richard, puis Bruno Cremer, même si tous leurs épisodes ne sont pas à la hauteur du génie de Simenon.

Quand on évoque ainsi le passage de Maigret de l’écrit à l’écran, on s’arrête en général sur son aspect physique. Or, Simenon ne s’y est jamais attardé. On trouve certes l’adjectif « massif » pour désigner le policier, mais les descriptions sont en général assez floues et parfois même contradictoires d’un volume à l’autre. C’est pourquoi il faut saluer à sa juste mesure, et plus précisément à sa haute ironie, le premier plan du nouveau film du très talentueux Pascal Bonitzer, Maigret et le Mort amoureux. Aux côtés d’un homme à la carrure digne d’une armoire à glace, on devine le fluet Denis Podalydès et on se dit que dans ce couple à la Laurel et Hardy, Maigret, c’est forcément le gros. Perdu ! Il revient à Podalydès d’incarner le commissaire et chacun est prié d’oublier ses idées préconçues. Demeurent la pipe, le flegme, le chapeau et l’imper, sans oublier la bière, une épouse cordon-bleu et surtout une incroyable capacité à questionner. Alors, on accepte sans difficulté que cette frêle silhouette mène l’enquête. Dans le cas présent, il s’agit du roman Maigret et les Vieillards (il est fort probable que notre belle époque ait servi d’alibi pour ne pas reprendre au cinéma le titre original qui aurait pu déplaire aux « seniors »). Soit une enquête dans le monde feutré du Quai d’Orsay, puisque tout commence avec le cadavre d’un ancien diplomate à la retraite retrouvé mort chez lui par sa fidèle et dévouée domestique, un beau matin, le corps criblé de balles… L’étonnante plasticité de Podalydès lui permet donc d’enfiler les habits de Maigret avec brio tout en donnant la réplique à une distribution qui est à elle seule un véritable régal : d’Anne Alvaro à Micha Lescot en passant par Dominique Reymond, Julia Faure et Laurent Poitrenaux, entre autres. Le résultat est brillant, réjouissant, alerte et vif. On ne s’ennuie pas un instant devant cette savoureuse galerie de portraits où les non-dits et autres hypocrisies de haut vol font figure de viatiques. Bonitzer se permet en outre un pied de nez final en donnant à la conclusion de l’enquête une dimension troublante, absente du roman. Cette vraie-fausse trahison est une bonne façon de rendre hommage à l’insaisissable Maigret.


Pâtissier

Le Gâteau du président, de Hasan Hadi

Sortie le 4 février

Un film irakien ? La chose n’est guère fréquente. C’est dire si l’on a accueilli avec curiosité ce Gâteau du président, premier film réalisé par Hasan Hadi. On s’est ensuite frotté les yeux en découvrant le synopsis de cette fiction largement inspirée du réel : dans l’Irak de Saddam Hussein, une petite fille de 9 ans doit confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président ! S’ensuit une délirante course-poursuite aux ingrédients les plus basiques que sont la farine et les œufs notamment. Ou comment décrire la pénurie quotidienne d’un régime aux abois, à travers ce qui pourrait n’être qu’une fable vertueuse, mais qui correspond à une réalité tangible, comme le montrent les images d’actualité finales. Sans jamais tomber dans le mélo facile, le réalisateur suit le parcours de cette fillette non sans ironie et distance. Comme si le pathétique de la situation lui permettait d’en dire bien plus sur une société kafkaïenne.


Précarisé

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli

Sortie le 4 février

Bastien Bouillon (C) Christine Tamalet

Le nouveau film de Valérie Donzelli étonne d’abord par son apparente simplicité : l’adaptation de l’autobiographie homonyme de Franck Courtès publiée en 2023. Ce photographe de renom y racontait comment il avait abandonné par lassitude le grand confort de sa vie professionnelle pour devenir un adepte des petits boulots domestiques via des applications de recrutement par intérim. Le film s’avère particulièrement fidèle au livre en recréant ce lent déclassement social assumé et analysé. Incarné avec finesse par Bastien Bouillon, le narrateur ne cache rien de son quotidien de plus en plus restreint, pauvre et contraint. On découvre ainsi un monde parallèle où des gens se louent à la journée pour des travaux souvent pénibles et dont la rétribution fait l’objet d’incroyables enchères à la baisse. On parlera sans crainte d’esclavage moderne mais l’intelligence, et du livre et du film, est de transformer cette expérience sociale en un objet artistique digne de ce nom. Ce qui donne aussi à réfléchir.


À pied d'oeuvre

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Iran/Etats-Unis: la veillée d’armes

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Sur cette photo diffusée par le bureau du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, au centre, arrive à Mascate, à Oman, le mardi 10 février 2026 © Erfan Kouchari/AP/SIPA

Américains et Iraniens ont discuté à Oman vendredi dernier, pour la première fois depuis la guerre des 12 jours déclenchée par Israël en 2025. Les émissaires des deux pays se retrouvent ce mardi pour une seconde rencontre.


Le premier round de négociations entre les États-Unis et l’Iran, tenu le 6 février 2026 à Mascate sous médiation omanaise, a surtout servi de prise de contact et de test des intentions réciproques plutôt que de véritable discussion de fond. Les échanges, indirects et limités à quelques heures, se sont concentrés principalement sur la question nucléaire, Téhéran refusant d’élargir l’agenda, tandis que Washington cherchait à inclure les missiles balistiques et le soutien aux groupes armés régionaux.

Evolutions de la dissuasion nucléaire au Proche Orient

Les deux parties ont néanmoins qualifié la rencontre de constructive et ont convenu de poursuivre les discussions, signe que ce premier round visait surtout à évaluer le sérieux de l’adversaire et à rouvrir un canal diplomatique.

Sans surprise aucun compromis n’a été annoncé, et les positions de départ demeurent largement incompatibles. Cependant les questions au cœur de ces négociations structurent un vaste espace stratégique qui s’étend du golfe Persique à la Méditerranée orientale, de la mer Rouge à l’Asie centrale. Les capitales arabes du Golfe, les villes et infrastructures israéliennes, les bases américaines en Jordanie, les installations pétrolières saoudiennes, les détroits contrôlés par les Houthis ou encore les champs gaziers de Méditerranée orientale appartiennent désormais à un même théâtre. Dans cet espace continu, les missiles balistiques, les drones, les missiles de croisière et les systèmes anti-aériens dessinent une nouvelle géographie de la puissance.

Depuis une quinzaine d’années, l’Iran a construit un dispositif militaire fondé sur la profondeur stratégique externalisée. Plutôt que de chercher à rivaliser frontalement avec les grandes armées de la région, Téhéran a développé une architecture de projection indirecte. Celle-ci repose sur un arsenal balistique de portée régionale et sur un réseau d’alliés ou de supplétifs, du Liban au Yémen. Ce sont leurs poitrines et leurs territoires qui sont supposés servir de première ligne de défense iranienne. Les missiles et les drones iraniens ne sont donc pas seulement conçus pour atteindre Israël. Ils visent l’ensemble du système régional, notamment les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures pétrolières saoudiennes, les ports émiratis, les centres logistiques en Irak ou en Syrie et, bien sûr, les routes maritimes.

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Les distances structurent cette stratégie. Entre Téhéran et Tel-Aviv, environ 1 600 kilomètres. Entre l’Iran et Riyad, des distances comparables. Entre les zones contrôlées par les Houthis et les routes maritimes de la mer Rouge, quelques centaines de kilomètres seulement. Dans cet espace, des missiles comme le Shahab-3, l’Emad, le Qadr, le Khorramshahr ou le Sejjil couvrent l’ensemble du Levant et de la péninsule Arabique. Les drones de type Shahed, plus lents mais moins coûteux et plus nombreux, complètent ce dispositif en saturant les défenses adverses.

Cette évolution a transformé la nature de la dissuasion au Moyen-Orient. La capacité à lancer des salves de missiles ou des essaims de drones est devenue un facteur décisif. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq en 2019 a marqué un tournant en montrant la capacité iranienne à paralyser une partie du système énergétique mondial sans déployer une armée conventionnelle, en s’appuyant sur des drones utilisés par un allié. Depuis 2018 et la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), l’enjeu dépasse largement le seul dossier nucléaire. Il concerne l’équilibre militaire de toute la région, et donc la question des missiles, des drones et des forces supplétives.

Groupes aéronavals, bases en Jordanie, au Qatar ou aux Émirats, sous-marins équipés de missiles de croisière, drones armés : les forces américaines dans la région sont estimées à plusieurs dizaines de milliers d’hommes. L’architecture militaire américaine constitue le second pilier du système régional face au réseau balistique iranien, avec une dimension défensive destinée à protéger les alliés et une dimension offensive visant à dégrader les capacités militaires de Téhéran et mettre la pression sur le régime.

Les acteurs non-étatiques complexifient encore le jeu

Israël, dans cet ensemble, représente un cas particulier. C’est le seul acteur régional à avoir développé une défense anti-missile multicouche sophistiquée avec les systèmes Arrow, Fronde de David et Dôme de fer. Mais cette architecture n’est pas seulement destinée à protéger le territoire israélien. Elle s’inscrit dans une transformation plus large d’une région où la survie économique dépend désormais de la capacité à protéger des infrastructures critiques contre des frappes à longue distance. Les terminaux pétroliers, les ports, les centrales électriques et les centres urbains sont devenus des cibles potentielles dans une guerre de missiles. Cet ensemble est progressivement protégé par un système régional qui met en réseau les moyens américains et ceux de leurs alliés pour une réponse coordonnée.

A lire aussi, du même auteur: Iran: c’est partie remise

Le rôle des acteurs non étatiques renforce encore cette logique. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban ou certaines milices en Irak forment une extension du dispositif iranien. Leur fonction n’est pas seulement militaire. Ils permettent de déplacer les lignes de front, d’ouvrir plusieurs axes de pression et de transformer un conflit bilatéral en confrontation régionale. Une frappe israélienne ou américaine contre l’Iran pourrait ainsi se traduire par des attaques contre le trafic maritime en mer Rouge, des tirs de roquettes depuis le Liban ou des frappes de drones contre des installations pétrolières dans le Golfe.

Dans ce paysage, une posture offensive américaine renforce les alliances sécuritaires et les investissements dans les défenses anti-missiles. Une posture de retrait ou de compromis peut, à l’inverse, encourager les acteurs régionaux à développer leurs propres capacités de dissuasion. Le ministre saoudien de la Défense, et frère du prince héritier, Khaled ben Salmane, l’a exprimé clairement à Washington la semaine dernière. Selon lui, si Washington renonçait à l’option militaire et se contentait d’un compromis limité, cela renforcerait la position de l’ayatollah Ali Khamenei et du noyau dur du régime. Aux yeux des dirigeants saoudiens, une désescalade sans modification réelle du comportement iranien serait interprétée à Téhéran comme une victoire stratégique. Elle consoliderait le camp des Gardiens de la révolution et confirmerait, dans l’esprit des dirigeants iraniens, que leur stratégie de pression par les missiles et les milices finit toujours par payer.

Quant à l’Iran lui-même, son système intérieur demeure fragile. Les protestations sociales ont été durement réprimées, et la population vit sous la pression d’une inflation élevée, d’un isolement international et de sanctions étouffantes. Une guerre qui ne modifierait pas radicalement la situation du régime risquerait de l’affaiblir encore davantage tout en encourageant ceux qui souhaitent sa chute.

Mais même affaiblie, la République islamique reste militairement capable de menacer une large partie du Moyen-Orient. Enfin quant aux intentions des Américains, rappelons qu’il y a dix mois nous étions dans le même brouillard avec les mêmes interrogations. Et puis le 13 juin Israël a lancé l’opération contre l’Iran et 10 jours plus tard Trump avait ordonné des frappes contre ses installations nucléaires.

Karine Le Marchand ou l’immigration bisounours

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© Thomas BRAUT/CAPTURE D'ECRAN POTICHE PROD/M6

M6 consacrait hier une grande soirée à 100 ans d’immigration en France. Le documentaire était réussi et plaisant à regarder ; il ne niait pas les difficultés de l’intégration. Mais, il faudrait toutefois une deuxième soirée pour nous expliquer pourquoi le RN est aux portes du pouvoir, pourquoi le séparatisme alarme les services de renseignements, ou pourquoi certains avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays…


Il est vrai que regarder les affaires du monde sous l’angle de l’optimisme le plus affirmé n’a jamais fait de mal à personne. Et que s’ingénier à voir la réalité plus rose qu’elle n’est s’avère quelquefois plutôt gratifiant. Enfin, qui irait nier que la bienveillance puisse être une vertu digne d’intérêt ?

La petite chaîne qui monte et la Nouvelle France

De l’optimisme, de la bienveillance, le documentaire de M6 diffusé hier soir, présenté par Karine Le Marchand, nous en a servi une assez jolie dose. Son titre : « Les nouveaux Français ». En sous-titre, « 100 ans d’immigration ».

OK pour le titre. L’émission nous présentait en effet des personnes qu’on peut effectivement qualifier de « nouveaux Français ». Moins évidents en revanche la pertinence de la mention « Cent ans d’immigration ». Précisément en raison de l’a priori volontairement positif avec lequel le sujet est abordé. A priori au demeurant tout à fait acceptable, sauf à prétendre qu’à lui seul il pourrait permettre une approche réellement objective et satisfaisante du problème si complexe qu’est l’immigration.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Le documentaire nous présente donc des personnages dont l’intégration a été particulièrement réussie. Mieux encore, on a assez vite l’impression d’assister à l’évocation d’une succession de success stories. Non seulement les intervenants se sont très bien intégrés, mais en prime ils ont fort bien réussi socialement dans leur parcours. Or, on aura bien compris que si l’intégration réussie est la condition nécessaire pour réussir dans le pays d’accueil, elle n’est en aucune manière suffisante. Il faut bien autre chose. A commencer par des qualités humaines qui ne sont pas données à tout le monde. Le caractère, la ténacité, le sens de l’effort. Et surtout la volonté farouche d’être aussi français que les Français si ce n’est plus et mieux… Et bien sûr, un peu de chance.

Il est bien évident que nous montrer ces personnes avec leur parcours si valorisant ne peut que nous faire du bien. Ils nous portent la démonstration que devenir français quand on ne l’est pas d’emblée est possible. Mais cela nous montre aussi, en filigrane, en creux, que cela relève, quoi qu’on en dise, de l’exception. Pas plus qu’une hirondelle ne fait le printemps comme disait ce bon vieil Aristote, une brochette de destinées d’exception ne saurait à elle seule rendre compte de la réalité de « 100 ans d’immigration ». Pas plus d’ailleurs que ces remarquables parcours ne sauraient rendre compte de la réalité de ce que vit le Français moyen, de souche, comme on dit. 

L’exception dans ce domaine est évidemment à saluer bien bas, mais, redisons-le, elle reste l’exception.

Immigration intra et extra-européenne

Cela d’autant qu’il est fait dans ce documentaire – fort intéressant en soi – une large place à l’émigration intra-européenne, italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Autrement dit, l’afflux de populations dont les références civilisationnelles sont dans une très large mesure identiques aux nôtres. Rien à voir, donc, avec ce qu’est aujourd’hui le flux migratoire que nous avons à gérer. Par ailleurs, le nombre : chaque année nous arrive, pour ne parler que de l’immigration légale, à peu près autant de personnes que la totalité de l’émigration italienne ou espagnole sur toutes les années où elle s’est produite. Le nombre, voilà le paramètre qui tue, tout le monde le sait. Hélas, jamais abordé dans le documentaire.

De même que ne sont pas abordées les profondes différences culturelles, religieuses, non plus d’ailleurs que la motivation initiale des uns et des autres. Il est clair que ceux des mouvements de populations inter-européens d’hier venaient ici pour bosser et surtout donc l’intention bien claire de se faire autant que possible plus français que français. C’était l’immigration qui avait à cœur de franciser le prénom des enfants, voire le patronyme. Ce ne semble plus avoir cours aujourd’hui. Les hit-parades des états civils nous le montrent amplement.

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Et puis, l’immigration d’hier intervenait lorsque le besoin social, économique en était objectivement observable, après les saignées humaines et les ruines matérielles des guerres. Il fallait des bras. Des bras, du courage et de la volonté. La volonté d’épouser le pays d’accueil, ses lois, ses mœurs, ses bonheurs et ses peines. En sommes-nous là aujourd’hui ?

Posez la question en ces termes, revient évidemment à y répondre…

Il reste que la bienveillance de Karine Le Marchand, du regard qu’elle pose sur le monde et la vie, sont bien agréables. Il reste aussi qu’on a raison de dire que le meilleur demeure possible, toujours possible. Raison aussi de donner en exemple ces réussites absolument remarquables. Mais on attend un second volet, peut-être, traitant des « nouveaux non-français », ceux de l’immigration d’aujourd’hui pour qui il n’est absolument pas question de devenir ce que nous sommes. Ce qui serait en outre, du moins pour certains d’entre eux, quelque chose comme l’horreur absolue.

Voir l’émission.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Reproduisez-vous!

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Image d'illustration.

Réarmement démographique. Le gouvernement écrit une lettre aux jeunes Français de 29 ans: il est temps de réfléchir à votre « projet d’enfant ».


Le gouvernement va écrire aux jeunes Français pour les inciter à avoir des enfants. En 1830 un Premier ministre – Guizot – lançait aux Français « Enrichissez-vous ». Aujourd’hui, le gouvernement exhorte les jeunes : reproduisez-vous ! Une cause assurément noble et importante. D’après FranceInfo, dans le cadre d’un plan contre l’infertilité, le gouvernement Lecornu prépare pour l’été une lettre aux Français des deux sexes âgés de 29 ans. Elle commencerait ainsi: « Il est temps de réfléchir au projet ou non d’avoir un enfant. » Traduction : attention, l’horloge biologique tourne.

Pas tous égaux face à la reproduction

C’est surtout celle des Françaises qui tourne mais écrire seulement aux femmes ce serait encore plus sexiste que de leur réserver les congés menstruels. Après tout, la natalité est aussi l’affaire des hommes puisque dans la plupart des cas un « projet d’enfant », comme on dit dans les magazines féminins, se fait à deux.

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Reste que les deux sexes ne sont pas égaux face à la reproduction. Nous connaissons tous d’heureux pères de 60 ans. Si le gouvernement communique sur le sujet, c’est pour rappeler aux femmes que leur fertilité, optimale à 25 ans, chute après 30 ans. Pas de pression mais tic-tac-tic-tac.

A côté de la plaque

Faudrait savoir, il faut encourager la natalité ou pas ? Evidemment, même si les progressistes trouvent que c’est réac et nauséabond – pétainiste. Mais mettre l’accent sur l’aspect simplement médical (l’infertilité) me semble à côté de la plaque.

On pourrait déjà arrêter de financer tous les écolos-dingues qui racontent que faire des enfants c’est mauvais pour la planète. Le maire de Cannes, le LR David Lisnard a découvert que, selon le manuel de référence en SVT, Nathan, l’action la plus efficace, pour sauver la planète, c’est faire un enfant de moins. Pourquoi pas carrément zéro enfant pour purifier la planète de toute présence humaine ?

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En réalité, si les gens font moins d’enfants et plus tard, ce n’est pas toujours à cause de l’infertilité ni du réchauffement climatique mais plus prosaïquement parce qu’ils ne peuvent pas se loger. Et s’ils ne peuvent pas se loger c’est à cause des prix de l’immobilier mais aussi parce qu’ils sont écrasés par les charges, particulièrement par nos retraites qui ponctionnent une part croissante de leurs revenus. Allez trimer pour que je puisse partir en croisière, jeunes gens ! En clair, pour que les jeunes fassent des enfants, il faut que les moins jeunes travaillent un peu plus. Sinon, j’ai une dernière solution : que le gouvernement encourage les Français à congeler leurs gamètes. Ils feront des enfants à la retraite.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger