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SFR: un rachat, trois destins

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SFR: un rachat, trois destins
© Adil Benayache/SIPA

Respectivement à la tête d’Orange, de Free et de Bouygues, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent avec le rachat de SFR le destin de leurs groupes, comme celui de leurs carrières. Un succès inscrira leurs noms dans l’histoire industrielle française, alors qu’un échec signerait sans doute la fin de leur leadership. Récit.


Dans le monde feutré des affaires, rarement l’expression de « billard à trois bandes » – et même quatre, en l’espèce – aura si bien décrit la situation dans laquelle se trouve le secteur français des télécoms.

Alors que leur première offre de rachat de SFR a été rejetée par Patrick Drahi en octobre dernier, Christel Heydemann (Orange), Thomas Reynaud (Iliad/Free) et Olivier Roussat (Bouygues) s’apprêteraient à mettre une seconde offre, revue à la hausse, sur la table. Cette nouvelle proposition sera-t-elle acceptée par M. Drahi, ouvrant la voie à la consolidation attendue du marché français ? Ou s’agira-t-il d’un nouveau pétard mouillé ?

Nul ne le sait encore. Une chose est certaine cependant : à la tête d’opérateurs réunis en un consortium dont l’existence tient, selon les uns, de « l’exploit », et du « miracle » selon les autres, Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat jouent à la fois en équipe et en solo. Et ils jouent gros. Dans la balance pèsent en effet l’avenir de leurs groupes respectifs, celui des marchés français et européen des télécoms, mais aussi les ambitions personnelles et la carrière des trois dirigeants. Chacun d’entre eux sait ainsi en son for intérieur que la vente de SFR sera, ou pas, « le » deal de sa vie. Et que du succès, ou de l’échec, de l’opération, dépendra son héritage industriel. À quelques jours ou semaines de la révélation d’une deuxième offre, la pression est donc maximale.

Chez Orange, Christel Heydemann pourrait voir rouge

Et c’est sur les épaules de la directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, que celle-ci pèse sans doute le plus lourdement. Seconde femme propulsée à la tête d’un groupe du CAC40, la quinquagénaire était déjà, en 2022, « dans les petits papiers de Bercy », comme le relatait à cette époque le magazine L’Express. Ce qui ne l’a pas empêché de devoir, en interne, se battre dans un univers d’hommes pour imposer sa vision à la tête de l’opérateur historique, leader du marché français. Une position que l’intéressée entend défendre, voire conforter : « la France est notre premier marché et (…) nous comptons bien en rester le premier opérateur », a-t-elle assuré à La Tribune à la fin du mois de février.

Être numéro 1 n’a pourtant pas que des avantages. Louée par ses pairs pour avoir su recentrer Orange sur son cœur de métier, Christel Heydemann « a très bien mené sa barque », reconnaissait récemment une dirigeante citée par Le Figaro. Les acteurs et observateurs du dossier SFR attendent donc de la patronne d’Orange qu’elle se montre à la hauteur de sa réputation : si Christel Heydemann « a une occasion unique de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a réussi », relève dans les pages du quotidien de droite un concurrent, « son héritage se jugera à sa capacité à mener à bien cette consolidation française des télécoms ».

Thomas Reynaud (Iliad/Free) : la force tranquille, vraiment ?

Le ton n’est pas tout à fait le même chez Iliad/Free. Fort d’excellents résultats en 2025, exercice au terme duquel le trublion des télécoms a arraché la première place européenne en matière de croissance dans le secteur, le patron du groupe, Thomas Reynaud, peut se permettre de souffler le chaud et le froid. Et d’affirmer, dans un même entretien aux Échos, que « la consolidation paraît assez inévitable à moyen terme » tout en assurant que « le groupe Iliad continuera à croître, avec ou sans consolidation ». Reste qu’en France, et comme le reconnaît Thomas Reynaud lui-même, la croissance se tasse et, possible point d’attention, le nombre d’abonnés a arrêté de croître sur la fin d’année dernière.

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D’autres signaux faibles laissent à penser que l’opérateur n’a peut-être pas les mains aussi libres que le prétend sa direction. Reflétant d’après Thomas Reynaud « la fin d’un cycle en France », les investissements de Free sont en baisse de -11% en 2025. Hors fibre, les futurs investissements iront selon toute probabilité vers le cloud et l’IA, ce qui nécessitera d’atteindre une masse critique et d’engager des actions rapides si l’opérateur ne veut pas être distancé par ses concurrents. Autant d’orientations que le rachat de SFR permettrait, toujours d’après le patron de Free, « d’accélérer » ; et à l’inverse, qui seraient compromises en cas d’échec de la consolidation.

Olivier Roussat (Bouygues) : résiste, prouve que tu existes

Reste le cas Bouygues, sans doute plus complexe car plus douloureux – plus « humain » et moins strictement économique que ses concurrents et alliés de circonstance. Car au nom Bouygues Telecom reste fermement attachée la mémoire traumatique de plusieurs fusions avortées : celle de 2014, quand l’opérateur échoue une première fois à racheter SFR, face à Numericable détenu par un certain… Patrick Drahi ; et celle de 2016, quand la fusion entre Bouygues et Orange, qualifiée par certains de « deal du siècle », est dans la dernière ligne droite enterrée par Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie. DG de Bouygues Telecom à l’époque, Olivier Roussat, qui depuis 2021 assure la direction du groupe Bouygues dans son ensemble, se souvient nécessairement et non sans une pointe d’amertume de ces échecs cuisants.

Est-ce donc par excès de prudence que l’intéressé professe à qui veut l’entendre qu’avec Orange et Iliad, tous sont « ensemble dans le même bateau » ? Une posture de rassembleur qu’Olivier Roussat martèle : si les trois membres du consortium ne sont « pas les meilleurs amis du monde », concède-t-il, « pour qu’une telle opération soit possible, il faut que les trois acteurs aillent dans le même sens ». « Un chemin existe », veut encore croire le patron de Bouygues, qui sait qu’un échec remettrait en cause son leadership à la tête de l’opérateur comme sa capacité à rassembler ses adversaires autour d’un objectif commun.

Pour Christel Heydemann, Thomas Reynaud et Olivier Roussat, l’heure de vérité approche donc à grands pas. Les trois dirigeants savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, et ce d’autant moins que l’acceptation de leur future offre par Patrick Drahi n’est qu’une étape préalable dans un véritable parcours du combattant. Si le deal est conclu, encore faudra-t-il en effet qu’il passe les fourches caudines de l’Autorité de la concurrence, dont le patron a prévenu que l’étude du dossier s’étalerait sur 18 mois – au moins. Demeurent aussi la question de la réaction des marchés, comme celle du pouvoir d’achat des consommateurs, qui ne manquera pas d’être soulevée en pleine campagne présidentielle.

Pour les dirigeants d’Orange, Bouygues et Free, avoir les reins solides ne sera donc pas qu’une expression, mais un prérequis.




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