Certains livres ne vieillissent pas : ils s’incrustent. Ceux de John Fante continuent de circuler sous le manteau des librairies, repris chez 10/18 comme des objets trop vivants pour être rangés.
À l’heure où une partie de l’édition française s’acharne à lisser, cadrer, filtrer jusqu’au dernier débordement, Fante écrit à cru. Une prose sans apprêt, sans alibi, qui remet les nerfs à nu et rappelle qu’un roman n’est pas là pour se tenir correctement à table, mais pour foutre le désordre.
Ah, le Bandini ! Son Bandini – son double mal embouché, son anti-héros à vif, un peu lui, forcément, mais sans les politesses – on y revient, on s’y déchire la couenne encore une nuit… C’est que ça vous empoigne le tréfonds, Fante ! C’est pas de la gnôle de comptoir, non, c’est de l’essence pure. Sa phrase, elle vous galope dans les veines, rapide, nerveuse, une vraie décharge… Mais gaffe ! On ne l’avale pas de travers, on la mâche, on la palpe, on s’en délecte le gosier comme d’un nectar de révolte.
« J’étais seul dans une chambre à louer, avec une machine à écrire et une ambition démesurée. » (Demande à la poussière)
Rien à voir avec la petite clique des industrieux du verbe, ces laborieux de la syntaxe, ces petits soldats de la page blanche qui vont décrétant, le doigt sur la couture, qu’il y a des « trucs », des « recettes », que le style, au fond, c’est qu’un accessoire pour dames… Tu parles ! L’imagination, la forme, le squelette, voilà leurs grands mots ! Les gardes-chouïrne du manuscrit, oui ! Toujours à l’affût d’une bourse, d’une prébende, d’un petit extra du ministère… Les professionnels de la profession ! Une engeance, je vous dis ! Chez ces messieurs, pas un mot qui dépasse, pas une pensée qui défrise le tapis. Ça se veut « sulfureux », ça joue au petit frisson pour épouvanter la bourgeoise… Quelle farce ! Comme si on pouvait encore la secouer, la vieille dame, elle qui a tout vu, tout digéré, tout vendu ! Même Lynch, avec ses cauchemars de banlieue, il n’avait pas sondé le quart de la pourriture qui fermente derrière les façades en stuc et les sourires de commande.
« Où étaient passées l’âpreté paysanne de mon père et l’innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l’Italie ? Pourquoi ne parlaient-ils pas avec leurs mains au lieu de les laisser pendre comme des choses mortes pendant la conversation ? Où étaient passés la dévotion et l’obéissance typiquement italiennes envers le père, l’amour clanique du foyer et de la famille ? Tout cela était parti en fumée. Ce n’étaient pas mes enfants. Ils étaient simplement quatre graines égarées dans quelque obscure trompe de Fallope. » (Mon chien stupide)
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Fante, lui, il laboure profond, il déterre le vif. C’est le style comme une empreinte digitale, voyez-vous, l’unique, la seule, celle qui vous marque un homme à vie. C’est ça la force, la vraie, celle qui vous laisse pantelant sur le carreau, loin des babioles de l’édition !
« Les murs étaient sales, le lit était dur, et j’avais faim. » (Demande à la poussière)
Et après ça, ils viennent nous parler de tenue, de “maîtrise”, de distance ! Mais distance de quoi ? De la vie ? De la crasse ? De la honte qui vous colle aux godasses ? Fante, lui, il s’en approche jusqu’à s’y brûler les cils. Il gratte, il insiste, il appuie là où ça suppure. Pas de gants, pas de protocole – ça fouille à mains nues dans le sac de nœuds.
Bandini, c’est pas un personnage fréquentable, c’est un paquet de nerfs mal ficelé. Ça fanfaronne, ça se rêve en statue alors que ça tremble comme une feuille. Un coup prophète, un coup minable, toujours au bord de la gamelle. Et c’est ça qu’ils ne pardonnent pas, les esthètes du dimanche : cette absence totale de tenue, ce refus de rentrer dans le rang, cette manière de dire “je” comme on balance une chaise.
Aujourd’hui, on vous fabrique des romans comme des dossiers bien classés : introduction, problématique, petite transgression contrôlée et retour au bercail. Ça coche, ça valide, ça rassure le comité. Mais où est le risque ? Où est le faux pas, la phrase qui déraille, le moment où tout menace de s’écrouler ? Chez Fante, ça tangue à chaque ligne. Ça tient par miracle, et parfois ça ne tient pas – et c’est encore mieux.
Parce que la vérité, elle est là : dans ce qui déborde, dans ce qui dérape, dans ce qui refuse de se tenir tranquille. Pas dans les ouvrages sous cellophane moral, prêts à être consommés sans heurt. Fante, lui, ne protège personne. Il vous embarque, il vous secoue, et s’il faut vous laisser sur le bas-côté, vidé, tant pis.
Et c’est pour ça que ça reste. Pas parce que c’est “important”, pas parce que c’est “bien écrit” au sens des comptables du style car “lisible”. Ça reste parce que ça cogne encore. Parce que ça a gardé, intact, ce quelque chose de dangereux que la littérature passe désormais son temps à désamorcer.


