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Simon Liberati publie “New York City Inferno”, son nouveau roman


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Simon Liberati © Hannah Assouline

Simon Liberati revient avec New York City Inferno, roman qui clôt sa trilogie intitulée sans ambiguïté Démons.


C’est, en effet, très démoniaque comme univers. Âmes sensibles s’abstenir.

L’écriture n’a pas été revisitée par un collège de censeurs rémunérés par les éditions, les fameux sensitivity readers. C’est résolument déjanté. Les scènes sont brutes, les mots percutent, le style claque comme le fouet sur les épaules des sadomasos. L’underground des années 1970 y est décrit dans ce qu’il a de plus décadent. Les bas-fonds new-yorkais sont sous les sunlights les plus puissants. Aucun recoin moisi exhalant les fluides corporels mêlés à la drogue n’échappent au regard laser de Liberati. C’est scatologique, morbide, dépravé. Ça pourrait se résumer ainsi : Hamlet a complètement vrillé, il décide lui-même de l’acte IV, sous les orbites vides du crâne de Yorick. Eros et Thanatos sont aux commandes ; ils se complètent dans une aporie bataillienne grandiose.

Fantasmes dingues et musée des génies cabossés

On retrouve les personnages principaux des deux romans précédents. Truman Capote, dans sa propriété de Palm Springs, peine à écrire son livre inspiré de l’œuvre de Proust, Answered Prayers. Les droits d’auteur de son best-seller De sang-froid lui permettent cependant d’acheter des litres d’alcool et des tonnes de médocs pour calmer ses angoisses nocturnes. Robbie, jeune prostitué drogué lui permet de se croire sur une scène de théâtre. Au passage, on apprend comment le dénommé Robbie lui a soufflé le titre de son autre célèbre roman, Petit déjeuner chez Tiffany. C’est qu’on apprend beaucoup de choses dans les livres de Liberati, prix Renaudot 2022 pour Performance. Capote, donc, et aussi Taïné Tcherepakine, toxicomane, lesbienne de choc, soumise à ses fantasmes les plus dingues. Si elle est encore vaguement photographe, elle vend surtout des disques et des pastilles aphrodisiaques, le plus souvent recluse dans une chambre du mythique Chelsea Hotel. Son frère, Alexis, écrivain empêtré dans ses doutes et les partouzes, est encore de la partie. Il ne faut pas oublier la Cadillac Eldorado d’Andy Warhol, qui promène Jackie Onassis et sa petite sœur Lee dans les rues stressantes de la ville verticale. Apparait Robert Mapplethorpe, décrit ainsi par l’auteur : « (…) jeune type clair d’esprit qui se servait de son style Satan adolescent pour gravir les échelons de la société new-yorkaise, c’est-à-dire, à partir de cette époque, de la société tout court (…) ». Car au-delà de ce musée des génies cabossés, Liberati analyse l’époque. L’Europe, avec le choc pétrolier de 1973, commence sa longue et miteuse décadence. C’est comme un soir qui n’en finit pas, pour reprendre l’image heideggérienne. Quant à l’Amérique, elle offre, elle aussi, un « spectacle éphémère, un décor, une scène construite pour la tempête des années 1970, précise Liberati, mélange dépressionnaire de souvenirs des utopies sixties dont la guerre du Vietnam mythifiée par les jeunes cinéastes était la part d’ombre, et de la crise économique mondiale, qui sentait l’essence, l’écologie, la récession et l’héroïne, un décor où le nom de Nixon, de McGovern et bientôt Jimmy Carter, aux côtés de Kossyguine, Brejnev ou Mao, formaient l’Olympe déchu, la triste mythologie politique à laquelle certains croyaient encore à gauche comme à droite (…) ». Et puis vinrent les punks à clébards, le passage du « Who cares ? » au « I really don’t care at all ».

A lire aussi, Emmanuel Dommont: Simon Liberati, la fureur d’écrire

La contagion des ténèbres s’est aujourd’hui généralisée.

Pour revenir à Mapplethorpe, on le voit tituber dans les couloirs du Chelsea Hotel en compagnie de Patti Smith. Mais comme je préfère la chanteuse punk dans les bras de Sam Shepard, je n’en parlerai pas. Question de palette.

Des formules qui font mouche

Liberati bascule habilement en Europe où il est question d’Aragon qui coupe avec délicatesse la roseraie du pavillon des Rochers en surplomb de la Seine. Il semble tout inoffensif le chantre du communisme, cautionnant le goulag dans les yeux de sa chère Elsa. C’est, ici, une performance de la part du plus extravagant écrivain de sa génération. Il est moins tendre avec Paul Morand. Il reproche à l’auteur des Nuits son absence « d’intériorité », son manque de « folie ». Il lui reproche surtout sa fascination pour l’argent. Liberati analyse : « L’argent avait trompé Paul Morand comme les autres. Comme les femmes qu’il avait baisées. » L’argent avait pour prénom Hélène, son épouse. À Londres en 1940, avant de Gaulle, il était rentré à Paris pour retrouver sa chère Hélène, et se mettre, en passant, au service de Pétain. Le confort matériel vaut bien une petite trahison patriotique. Morand aurait pu être Malraux aux côtés du général de Gaulle. En 40, la place était vacante.

Les formules de Liberati, comme les balles de Clint Eastwood, dans Le Bon, la Brute et le Truand, font mouche. Exemple : « On n’est jamais tout à fait au bout du rouleau, il en reste toujours un peu. » Ou encore : « La carte d’identité n’a aucun rapport avec la vraie vie et les enjeux sacrés du destin. » Et encore : « La photographie qu’elle pratiquait en dilettante (…) avait cette pureté incomparable qui caractérise le travail des alcooliques et des gens sans ambition. »

Ce troisième et dernier volet ne faiblit pas, au contraire ; d’une beauté vorace et démente, il est le bouquet final d’un artifice dont nous sommes les témoins condamnés mais privilégiés.

Simon Liberati, New York City Inferno, Stock, 320 pages.

New York City Inferno

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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