Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…




On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.
Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !
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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.
D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.
Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !
Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.
Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios
Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc
Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade
Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante





