Alors que les relations entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont en pleine crise, le gouvernement britannique a jeté son joker sur la table. La visite en grande pompe du roi Charles III à Washington et New York n’a rien d’une simple cérémonie commémorative. C’est une véritable opération de sauvetage d’une relation qui a atteint son point le plus bas depuis la crise de Suez de 1956.
La « relation spéciale » invoquée ad nauseam par les Premiers ministres britanniques successifs bat sérieusement de l’aile. 54% des Britanniques jugent les liens entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis proches, mais 83% estiment que Londres n’a guère d’influence sur la politique américaine. Dans le même temps, 43% d’entre eux considèrent que le Royaume-Uni est trop proche de son allié américain et devrait prendre ses distances. Estimer que ces deux pays font partie d’un ensemble stratégique et culturel parfaitement uni est absurde. Par ailleurs, les séquences du Groenland et de la guerre en Iran ont révélé des divergences importantes.
Le Premier ministre Keir Starmer a payé son opposition à Donald Trump sur ces questions par une série d’humiliations de première classe. En février 2025, au moment d’une rencontre supposément entre alliés, Trump interrompt Keir Starmer en plein échange, refuse de le laisser parler et reprend la main devant les journalistes. En avril 2026, l’humiliation devient politique. Trump se moque de Keir Starmer pour son refus de suivre Washington dans la guerre avec l’Iran, et va jusqu’à dire qu’il n’a « rien d’un Winston Churchill ». De surcroît, Keir Starmer est miné de l’intérieur par des scandales liés à l’affaire Mandelson qui entament définitivement sa crédibilité. Il n’a donc trouvé qu’une seule porte de sortie à tout ce marasme: une opération charme du roi Charles.
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Le voyage du souverain a été annoncé le 31 mars, à peine un mois avant son déroulement. Bien que ce ne soit pas un délai anormal pour une visite déjà en gestation diplomatique, c’est tout de même court au regard de l’ampleur protocolaire de l’événement. Il y a lieu de croire que la maîtrise du temps était tout aussi importante que le fond pour réparer la relation transatlantique. Comme le roi ne gouverne pas, il est l’incarnation du pays au-delà de son champ politique. Cette tradition du roi comme outil diplomatique est un héritage de la reine Victoria qui a fait ses preuves, mais que la fonction de Premier ministre avait en partie remplacé depuis les années 1980. Derrière la grande pompe de la visite du roi Charles, il y a donc un aveu d’impuissance de la part du gouvernement de Keir Starmer.
Un coup de théâtre
Tout cela n’a pas empêché Sa Majesté de s’acquitter fort honorablement de sa tâche. Son discours devant une assemblée du Congrès américain a été largement salué. Chacun a pu en tirer ce qu’il voulait, c’est donc une réussite. Il a rappelé que les deux pays sont liés par une histoire commune et les valeurs démocratiques. Il a aussi affirmé: « Notre partenariat est né d’un différend, mais n’en est pas moins fort. » Une alliance est d’autant plus forte qu’elle peut survivre à des différends historiques, et par extension, à des divergences actuelles. C’est la première étape du sauvetage.
Le roi Charles a ensuite souligné que les deux pays anglophones font partie d’un « partenariat atlantique fondé sur deux piliers: l’Europe et l’Amérique ». Cela lui a permis de poliment demander aux Américains de ne pas négliger la partie européenne de l’OTAN, ce qui était le principal but de l’opération. L’insistance sur l’Ukraine et les « adversaires communs » donne à son discours un air de rappel à l’ordre discret.
Bien sûr, il s’agissait aussi de rappeler (non sans flatterie) le poids et la responsabilité des Etats-Unis dans le monde: « Les actions de cette grande nation comptent encore plus aujourd’hui. » Sa Majesté s’est tout de même permis une subtile remarque en écho aux déclarations de Donald Trump sur une hypothétique annexion du Canada, en faisant allusion à la Coupe du monde qui se déroulera aux Etats-Unis et au Canada: « Donc, d’une certaine manière, Monsieur le président, en tant que chefs d’Etat, nous sommes co-organisateurs. »
Un retour sur scène
Pour l’instant, il semble que la visite a fait son effet, et que les relations anglo-américaines se soient améliorées. Mais les Britanniques reviennent de loin. Rappelons que c’est la deuxième fois en moins d’un an que le gouvernement travailliste joue la carte royale. La première date de septembre 2025. Il s’agissait alors de réparer la première humiliation subie par Keir Starmer par une invitation de Donald Trump à Windsor par la famille royale. La prestance monarchique peut corriger une séquence, mais elle ne peut pas tenir à elle seule toute l’alliance Atlantique. Toutefois, Donald Trump a annoncé qu’il lèvera les taxes douanières sur les importations de whisky en l’honneur du roi, c’est déjà ça de gagné.
Ces événements soulignent une évolution intéressante dans les rapports internes au système britannique. Margaret Thatcher et Tony Blair avaient, par leur charisme, poussé la figure du monarque au second rang, y compris dans le domaine de la diplomatie. Le bilan catastrophique de Keir Starmer porte un coup à la fonction de Premier ministre. Dans ces conditions, le roi retrouve une place de premier plan. La monarchie apparaît plus stable et plus utile que le gouvernement, ce qui, au vu des scandales qui ont aussi frappé la maison des Windsor, en dit plus sur le piteux état de la politique britannique qu’autre chose.
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