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Le rock à la barre

Patrick Boudet publie « Le rock est-il réac ? » (Le Cerf, 2026)


Le rock à la barre
Patrick Boudet / D.R.

Parfois, il vaut mieux commencer un essai par la fin. C’est indéniablement ce qu’il fallait faire pour Le rock est-il réac ? Dans l’épilogue, l’auteur, Patrick Boudet, appelle à contextualiser plutôt qu’à juger les œuvres, affirmant que « relire le rock ne doit pas instruire une révision mais plutôt à des prises de conscience accompagnées d’une contextualisation ». Pourtant, son analyse donne souvent l’impression inverse.


Le rock serait beaucoup trop subversif pour qu’il ne le soit vraiment, tel est l’a priori implicite de Patrick Boudet. Journaliste pour Rock & Folk et auteur de documentaires consacrés à la pop culture, l’auteur vise en effet à déconstruire l’image d’un rock prétendument subversif par nature pour en révéler une dimension plus profondément réactionnaire. Son opinion est déjà tout entière dans ce titre faussement interrogatif. Les dés semblent pipés d’avance : le livre consiste moins à s’interroger qu’à confirmer cette thèse préexistante.

A cause des garçons

En s’appuyant presque exclusivement sur les paroles, Boudet réduit les chansons à des textes à juger en distinguant ce qui serait acceptable de ce qui ne le serait pas, ce qui serait « woke-compatible » et ce qui ne le serait pas. Ce faisant, il adopte une posture de tri qui revient à plaquer un regard moral et anachronique sur les œuvres. 

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Les exemples sont révélateurs. « Satisfaction » ou « Under My Thumb » des Rolling Stones sont lus sous l’angle de la domination masculine, sans prise en compte de leur dimension provocatrice ou ironique. Iggy Pop est réduit à un prédateur sexuel qui « traque des femelles urbaines ». Les textes de Led Zeppelin sont décrits comme « phallocratiques », sans être pleinement replacés dans leur héritage du blues électrique, où l’exagération et les sous-entendus sexuels sont des codes récurrents. Et Janis Joplin, alors ? Cela n’est pas suffisant pour contrebalancer cette accusation d’un rock structurellement réactionnaire et misogyne.

Musiques de blancs, pas assez LGBTQ+ friendly

La country est de son côté évidemment associée à une Amérique conservatrice, trop blanche, trop genrée, trop redneck. Pourtant, les exemples cités par l’auteur lui-même viennent mettre à mal cette « reductio ad reacum ». Ainsi, le chanteur à la voix de velours, Johnny Cash, invité par Richard Nixon en 1972, préfère interpréter « The Ballad of Ira Hayes » plutôt qu’un répertoire plus classique. Et aujourd’hui encore, la star mondiale Taylor Swift, égérie de la country, a pris des positions anti-Trump qui ne correspondent pas toujours aux sensibilités politiques d’une partie de son public en grande partie Républicain.

Pourtant, ces nuances sont rapidement évacuées au profit d’une lecture inquisitoriale et purificatrice qui flique chaque mot et chaque phrase et qui diffuse l’ère de soupçon insidieusement. 

Vous croyez le glam plus LGBTQ+ friendly ? Raté. Malgré la féminisation des apparences avec David Bowie et son personnage Ziggy Stardust, icône du glam rock, le genre reste structuré par une norme hétérosexuelle. Vous associez le punk au doigt d’honneur adressé à la société ? Encore raté ! Les Sex Pistols font table rase de tout sauf selon l’auteur, d’un « pouvoir masculin oppressant et violent ». Bien que complètement hors sujet, le rap est lui aussi convoqué à la barre pour renforcer cette démonstration.

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Revenons à l’épilogue : « Doit-on brûler les Rolling Stones, Iggy Pop (…) Expurger certaines chansons du répertoire des Beatles, de Madonna, des Sex Pistols » ? s’interroge faussement l’auteur qui semble condamner les censeurs woke, alors qu’il adopte lui-même cette grille idéologique qu’il prétend dénoncer.

Finalement, Le rock est-il réac ? valide cette lecture moralisatrice et oublie la dimension vivante, corporelle et subversive du rock. Car le rock ne se réduit pas aux paroles : c’est une énergie vitale, un corps en mouvement et une pratique sociale qui codifie par la danse à deux le jeu de la drague. Le déhanchement d’Elvis Presley a sans doute eu plus d’impact que bien de ses textes. À trop vouloir juger le rock, on risque d’oublier ce qui fait sa force : sa liberté.

Patrick Boudet, Le rock est-il réac ? (Le Cerf, 2026), 272 pages

Le rock est-il réac ?

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